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Saint Jean Marie Vianney
curé dArs- mystique - saint patron des curés
Tome 1 des Sermons de saint Jean Marie Vianney

TABLE DES MATIERES.

1er DIMANCHE DE LAVENT 18
Sur le Jugement dernier 18
1er DIMANCHE DE L'AVENT 35
Sur les vérités éternelles 35
2ème DIMANCHE DE L'AVENT 52
Sur le respect humain 52
4ème DIMANCHE DE L'AVENT 66
Sur la Satisfaction 66
POUR LE JOUR DE NOËL 83
Sur le Mystère 83
POUR LE JOUR DE NOËL 99
Sur le Mystère 99
1er DIMANCHE DE L'ANNÉE 113
Sur la Sanctification du Chrétien 113
ÉPIPHANIE 131
Sur les Rois Mages 131
2ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 146
Sur le Mariage 146
3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 162
Sur la prière d'un pécheur qui ne veut pas quitter le péché 162
3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 179
Sur l'enfer des Chrétiens 179
4ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE 196
Sur les ennemis de notre salut 196
LA SEXAGÉSIME 211
Sur la parole de Dieu 211
MERCREDI DES CENDRES 229
Sur la Pénitence 229
1er DIMANCHE DE CARÊME 249
Sur les tentations 249
1er  DIMANCHE DE CARÊME 266
Sur les Indulgences. 266
2ème DIMANCHE DE CARÊME 280
Sur l'aumône 280
4ème DIMANCHE DE CARÊME 298
Sur la mort du pécheur 298
4ème DIMANCHE DE CARÊME 303
Délai de la Conversion 303
DIMANCHE DE LA PASSION 321
Sur la Contrition 321
JEUDI SAINT 340
VENDREDI SAINT 354
Le péché renouvelle la passion de Jésus-Christ 354

SERMONS
 

DU SAINT SERVITEUR DE DIEU,
 
 

JEAN -BAPTISTE -MARIE
 
 

VIANNEY
 

CURÉ D'ARS
 
 

Publiés par les soins
DE M. LE CHANOINE ÉTIENNE DELAROCHE
Archiprêtre d'Ainay à Lyon, Docteur en théologie

ET DU

R. P. DOM MARIE-AUGUSTIN DELAROCHE Chanoine régulier de l'Immaculée Conception
 
 
 

NOUVELLE ÉDITION
AUGMENTÉE DE PLUSIEURS SERMONS INÉDITS
 
 
 
 
 
 

TOME PREMIER
Du Ier DIMANCHE DE L'AVENT AU VENDREDI SAINT
 
 

DELHOMME ET BRIGUET, ÉDITEURS

PARIS  Rue de l'Abbaye, 13
LYON 3, Avenue de l'Archevêché

1893
 
 
 
 
 

IMPRIMATUR.
Lugduni, die 8 septembris 1893.
J. DÉCHELETTE,
VIC. GÉN.
 
 

 APPROBATION
ARCHEVÉCHÉ de LYON
Lyon, le 26 septembre 1893.

MONSIEUR ET CHER ARCHIPRÊTRE,
Comment ne pas applaudir à votre pensée de donner une nouvelle édition des sermons du Saint Curé d'Ars ? Cette uvre continue l'apostolat d'un prêtre dont les vertus ont jeté un vif éclat dans la seconde moitié de ce siècle et qui demeure l'honneur du diocèse de Lyon.
Je vous remercie de me procurer l'occasion de placer sous la protection de ce prêtre vénéré les prémices de ma nouvelle mission. Mon désir, en bénissant votre dessein, est de voir cet ouvrage entre les mains de tous mes prêtres ; et je demande à Notre-Seigneur d'embraser nos curs de l'amour et du dévouement qui animaient le Saint serviteur de Dieu.
Je vous prie d'agréer, Monsieur et cher Archiprêtre, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués en N.-S.
PIERRE,
Arch. de Lyon et de Vienne.
 
 

 APPROBATION DE LA PREMIÈRE ÉDITION

ARCHEVÊCHÉ de LYON

Nous approuvons bien volontiers le dessein qu'ont formé des ecclésiastiques de Lyon, de livrer à l'impression le manuscrit des Sermons du Saint serviteur de Dieu, J.-B.-M. VIANNEY, curé d'Ars.
Cette publication servira à mieux faire connaître le prêtre admirable qui est une des gloires de notre diocèse, et dont la cause de béatification est soumise au jugement de la sainte Église.

Lyon, 20 août 1882.

L. M. Card. CAVEROT, Archevêque de Lyon.
 
 
 

 LETTRES ÉPISCOPALES.
 

Lettre de S. Ém. le cardinal GUIBERT, archevêque de Paris.

Paris, le 4 mars 1883.
 

MONSIEUR L'ARCHIPRÊTRE,
Je vous remercie de la bonté que vous avez eue de m'envoyer un exemplaire des Sermons du Saint Curé d'Ars, que vous avez recueillis et fait imprimer. J'en ai lu quelques uns avec édification ; je dirai volontiers avec admiration. Nous sommes accoutumés à admirer la charité, la bonté, le zèle infatigable de ce saint pasteur, sans cesse à la recherche des brebis égarées et les ramenant au bercail. Mais on n'a jamais parlé de son éloquence. Assurément, ce n'était pas un orateur, comme Bourdaloue ou Massillon ; mais les instructions qu'il adressait à son peuple sont très solides, pleines de la doctrine chrétienne, et il est à désirer que tous les prêtres des paroisses prépa-rassent leurs instructions avec le même soin que ce saint prêtre y apportait.
 Votre publication, à ce point de vue, est très utile, parce qu'elle présente au clergé un exemple à suivre dans l'exercice du ministère de la parole.
Agréez, Monsieur l'Archiprêtre, avec mes sincères remer-ciements, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.

J.-Hipp. Gard. GUIBERT,
Arch. de Paris.
 

 Lettre de S. Ém. le cardinal LANGÉNIEUX, archevêque de Reims.
 

Reims, le 18 août 1883.

MONSIEUR LE CURÉ,
Nous avons lu les Sermons du Saint Monsieur Vianney, que vous avez eu la bonne pensée de publier, et nous joignons volontiers notre approbation à celle que vous avez déjà reçue de son Éminence le Cardinal-Archevêque de Lyon.
Comme vous le faites judicieusement remarquer, ce qu'il faut rechercher dans les instructions du saint prêtre, ce n'est pas ce que l'apôtre saint Paul appelle « la rhétorique de la sagesse humaine », mais l'exactitude et la solidité de la doctrine et « cette éloquence vive, ardente, passionnée que les saints savent puiser à la source intarissable du cur de Jésus. » Instruire et édifier les âmes, c'est là, en effet, le véritable apostolat, et c'est aussi le but que le Vén. Curé d'Ars poursuivait dans la chaire chrétienne. Jusqu'à quel point il a réussi, et quel bien il a fait dans son humble paroisse et aux auditeurs étrangers qu'attirait le renom de sa sainteté, nous l'avions appris déjà par la lecture de son admirable vie ; ses écrits, que vous avez révisés avec un soin si intelligent et si scrupuleux, achèveront de nous initier aux uvres et aux succès d'un ministère qui a opéré tant de merveilles. Aussi, Monsieur le Curé, nous estimons qu'en offrant au clergé et en particulier à tous ces vénérables prêtres qui consument silencieusement leur vie dans de pauvres cures de campagne, les exemples et les leçons pratiques d'un tel maître dans l'art de convertir et de sanctifier les âmes, vous avez rendu à l'Église un éminent service, qui mérite les bénédictions de Dieu et nos sincères félicitations.
Veuillez en agréer l'expression, Monsieur le Curé, et croyez-moi votre tout dévoué en N.-S.
BENOIT-MARIE,
Arch. de Reims.
 

 Lettre de S. Ém. le cardinal MERMILLOD, évêque de Lausanne et Genève.
 

Fribourg, le 3 décembre 1883,
en la fête de saint François Xavier.

MONSIEUR L'ABBÉ,
Votre publication des Sermons du Saint Curé d'Ars a mérité les suffrages d'éminents évêques ; je suis heureux de vous offrir à leur suite mes remerciements et mes félicitations. Jusqu'ici les prêtres et les fidèles lisaient avec admiration les faits héroïques, les labeurs et les succès de cette vie épuisée au service de Notre-Seigneur ; vos volumes révèlent la puissance de parole de ce grand serviteur de Dieu et font comprendre ce que la piété, la prière et l'étude lui ont donné de force et d'onction apostoliques. Les qualités que réclamait saint Bernard y éclatent : Lucere et ardere multum est ; la doctrine sûre et substantielle, la clarté lumineuse de l'exposition, s'y allient aux flammes qu'inspire l'amour des âmes et du Sauveur. Le clergé, les jeunes prêtres surtout, trouveront là un modèle de prédication pastorale et populaire. Sans préjuger en rien les décisions du Saint-Siège sur le Saint Monsieur Vianney, nous osons dire en toute simplicité que ses sermons, où abondent le sens théologique et le feu de l'amour divin, ont leur place marquée près des écrits de saint Vincent de Paul et de saint Alphonse Liguori.
Recevez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de mes sentiments reconnaissants et dévoués en N.-S.

GASPARD,
Évêque de Lausanne et Genève.
 

 Lettre de Mgr BESSON, évêque de Nîmes.

Nîmes, le 8 novembre 1881.

MONSIEUR L'ABBÉ,
J'ai beaucoup tardé à vous remercier de l'envoi que vous avez bien voulu me faire des Sermons du Saint Serviteur de Dieu, J.-B. Vianney, curé d'Ars ; mais, laissez-moi vous le dire, avant de vous répondre, je tenais à me rendre compte d'un livre dont le titre et la publication ont été pour moi une surprise.
Monsieur le comte de Montalembert, faisant connaître au R. P. Chocarne son avis sur la Vie intime et religieuse du R. P. Lacordaire, lui écrivait : « Vous m'avez montré tout un côté de la vie du grand Religieux que j'ignorais ou que j'entrevoyais à peine... Vous m'avez révélé en lui un homme plus rare, plus grand, plus saint que je ne le croyais. » Je vous l'avouerai aussi, Monsieur l'Abbé, le livre que vous éditez a été pour moi une révélation ; il m'a même étonné, et je suis certain que beaucoup d'autres esprits partageront mon étonnement. Jusqu'ici, M. Vianney s'était présenté à ma vénération environné de l'auréole de la sainteté ; je savais encore, par la vie du R. P. Monnin, qu'il avait été un incomparable catéchiste ; mais je n'avais pas et n'aurais pas soupçonné en lui le prédicateur, l'auteur de tous ces sermons que vous publiez et dont cependant la collection est encore incomplète.
Je vous remercie, Monsieur l'Abbé, d'avoir ajouté ce nouveau fleuron à la couronne du saint Curé, qui n'appartient pas seulement au diocèse de Belley, mais qui a encore été la gloire la plus pure du clergé français pendant la première moitié de ce siècle. Grâce à vos travaux et à vos persévérants efforts, il est désormais avéré que le Saint à qui beaucoup de personnes avaient presque entièrement refusé les dons naturels, qui se vit même sur le point d'être éloigné du sacerdoce pour défaut d'incapacité, a su néanmoins, par le travail, faire fructifier le modeste talent que Dieu lui avait confié. Il est désormais avéré que les lumières extraordinaires et surnaturelles n'expliquent pas seules la puissance de son action et de son influence ; avant de devenir entre les mains de Dieu l'instrument des plus grandes merveilles, le bon et saint Curé avait suivi la loi ordinaire ; il avait dû se préparer, et de fait il s'est préparé par l'étude aussi bien que par la prière au rôle admirable que lui réservait la Providence.
Quel grand exemple donné au clergé de notre temps ! Comme vous le dites fort bien, Monsieur l'Abbé, le Saint Curé d'Ars n'avait à sa disposition que les ressources d'un esprit très peu cultivé ; mais ces ressources, il les développe, il les féconde par un travail opiniâtre ; il emploie avec une scrupuleuse. fidélité tous les moments libres des premières années de son ministère ; il compose ses prônes au prix de peines et de fatigues inouïes, il y consacre les jours et parfois les nuits, il écrit « sept heures de suite sans désemparer », dit son biographe, le R.-P. Monnin. Il va aussi puiser la parole de Dieu dans les sources les plus pures, la sainte Écriture, la Théologie élémentaire, la Vie des Saints, la vie des Pères du désert, l'histoire de l'Église, la Perfection chrétienne de Rodriguez, et à tous ces matériaux que lui fournit une étude consciencieuse, il ajoute ses observations personnelles sur les besoins du temps et les tendances des esprits, sur les nécessités de ses paroissiens, sur les moyens qu'il juge les plus opportuns pour combattre le mal et inculquer peu à peu dans les âmes les habitudes de la vie chrétienne. Il réfléchit, il écrit, il parle, il agit sous l'impulsion d'un zèle vraiment surnaturel qui n'a pas d'autre but que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Voilà comment le Saint J.-B. Vianney acquiert assez de facilité pour composer ce catéchisme et ces sermons dont les fruits devaient être féconds.
Puisse l'exemple du saint Curé rencontrer beaucoup d'imitateurs ! Puisse la leçon qui se dégage de vos quatre volumes, profiter à tant de prêtres, à tant de jeunes ecclésiastiques naturellement mieux doués que notre Saint et qui, comme lui, trouveraient dans un travail constant, méthodique, inspiré par la piété et soutenu par le zèle, le secret d'un ministère béni et fructueux ! Ah ! si, depuis soixante ans, nous avions eu dans toutes les paroisses des divers diocèses de France, je ne dis pas autant de curés d'Ars (il n'est pas donné à tous de s'élever à ce degré de sainteté), mais seulement de bons catéchistes, des prédicateurs utiles et pratiques, nous n'aurions pas à gémir aujourd'hui sur les progrès toujours croissants de l'impiété, ou de l'ignorance et de l'indifférence en matière de religion.
Je vous remercie encore une fois, Monsieur l'Abbé ; en faisant sortir ces sermons de l'oubli, peut-être du feu auquel l'humilité du Saint curé d'Ars aurait voulu les condamner, vous n'avez pas seulement honoré sa mémoire, vous avez aussi rendu un important service au clergé qui y trouvera un modèle à suivre, aux fidèles qui les liront avec le plus grand fruit. Je forme donc les vux les plus ardents pour que cet ouvrage se propage, se répande ; et, en ce qui me concerne, je ne négligerai aucune occasion de le recommander aux prêtres de mon diocèse, parce qu'ils y trouveront la bonne prédication, l'éloquence vraiment utile, la seule qu'il soit permis aux ministres sacrés de rechercher et d'ambitionner.
 Recevez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux et religieusement dévoués en N.-S.

LOUIS,
Évêque de Nîmes.
 

 Lettre de Mgr de CABRIÈRES, évêque de Montpellier.
 

Montpellier, le 16 décembre 1883.

MONSIEUR LE CURÉ,
Je vous remercie de l'envoi que vous avez bien voulu me faire des Sermons, du Saint Curé d'Ars.
En collectionnant et publiant les instructions de ce saint prêtre, dont la vie a été remplie par un apostolat d'une admirable fécondité, et dont le nom rappelle le souvenir des plus hautes vertus sacerdotales, vous avez fait une uvre utile et pieuse.
Si les sermons que vous avez rassemblés pour l'édification de vos confrères et des âmes chrétiennes, paraissent manquer de certaines qualités de style que les délicats recherchent habituellement, on y rencontre à chaque page l'accent de la piété la plus vive, de la foi la plus profonde, et la claire exposition des hautes vérités religieuses.
Dédaignant les ressources de l'art, le zélé prédicateur n'a fait appel qu'au secours de la grâce. C'est par là qu'il a fait tant de conversions.
En lisant ses sermons apostoliques, peut-être apprendra-t-on à l'imiter.
Vous aurez ainsi contribué, Monsieur le Curé, à continuer et à perpétuer la mission bienfaisante du zélé serviteur de Dieu.
Veuillez agréer, Monsieur le Curé, et faire agréer à Monsieur votre frère, l'expression de mes sentiments tout dévoués et bien respectueux.

MARIE-ANATOLE,
Évêque de Montpellier.
 

 Lettre de Mgr GUIOL, recteur des Facultés catholiques de Lyon.
 

Lyon, le 1er décembre 1882.

MON CHER AMI,
J'ai lu avec le plus vif intérêt, plusieurs sermons du saint Curé d'Ars, pris çà et là dans les quatre volumes que vous avez eu l'extrême bonté de m'offrir. Je ne veux pas tarder davantage à vous dire combien j'ai été édifié de cette lecture.
C'est le langage d'un saint. Ces pages sont pleines de piété et d'onction. Il s'y trouve même bien plus de doctrine qu'on n'aurait osé en attendre de ce Saint prêtre, auquel on avait presque fait une réputation d'ignorance, sans doute pour mieux faire ressortir l'éminence des dons surnaturels qui brillaient en lui et qui rendaient sa parole si féconde. Ses sermons écrits n'auront certainement pas le charme incomparable que leur donnait l'accent de sa voix, lorsqu'il les prêchait du haut de sa chaire ; mais, autant qu'il m'est permis d'en juger, j'estime que la lecture n'en sera pas moins très profitable à tous ceux, prêtres ou fidèles, qui la feront avec une pieuse attention.
Veuillez agréer, cher Ami, la nouvelle assurance de mon bien affectueux dévouement en N.-S.

L. GUIOL.
 

 Lettre de M. ICARD, supérieur général de la Société de Saint-Sulpice.
 

Paris, le 1er novembre 1882.

MONSIEUR LE CURÉ,
Et bien cher en Notre-Seigneur.

 Je vous suis très reconnaissant, ainsi qu'à Monsieur votre frère, de l'envoi que vous avez eu la bonté de me faire des Sermons du Saint Curé d'Ars. Vous avez eu une heureuse et sainte pensée, en livrant ce travail. Les prêtres employés au saint ministère n'y trouveront pas sans doute des pages de littérature, mais ils y trouveront un langage simple, pieux, très pratique, avec les accents de la foi et de l'amour des âmes. J'ai déjà lu deux de ces sermons pour la fête de tous les Saints, que nous célébrons aujourd'hui, et j'en ai été bien édifié.
Veuillez agréer, Messieurs et bien chers Confrères, l'expression de mes meilleurs sentiments d'estime et d'affectueux dévouement.

H. ICARD.
 
 

 Lettre de Monsieur le chanoine TOCCANIER, curé d'Ars.
 

Ars, le 26 novembre 1882.

CHER CONFRÈRE,
J'ai reçu hier soir les quatre volumes des Sermons du Saint Vianney, que votre générosité m'a adressés. Veuillez agréer ma vive reconnaissance.
Vous comprenez l'intérêt tout particulier que doit m'inspirer la lecture de ces sermons, que mon saint curé a prêchés à Ars. Je m'efforcerai d'en profiter pour la gloire de Dieu, de notre saint curé et de sa paroisse.
Monseigneur s'occupe activement de la cause de béatification c'est le motif pour lequel il nous donne l'exemple d'une excessive réserve au sujet du Saint Vianney.
Daignez agréer avec ma reconnaissance mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

L'abbé TOCCANIER.

  PRÉFACE
 
 

L'accueil fait par le public aux Sermons du Saint Curé d'Ars, les bienveillants suffrages que leur ont accordés d'Éminents Prélats nous engagent à en donner une seconde édition. Celle-ci vient à propos, ce nous semble, au moment où, grâce au zèle de Sa Grandeur Monseigneur l'Évêque de Belley, la Sacrée Congrégation des Rites achève l'examen des écrits du Serviteur de Dieu.
D'après le témoignage d'un de ses confidents, feu Monsieur Dubois, curé de Fareins, la plupart de ces sermons furent composés pendant les premières années de son ministère, entre 1818 et 1827, avant les grands travaux suscités par la foule des pèlerins qui venaient le visiter.
Quelles furent les sources habituelles où il puisa ? Si nous en jugeons par les notes marginales écrites de la main du Saint, et par l'étude attentive de ses manuscrits, il consulta principalement l'Écriture sainte, une Théologie élémentaire, la Vie des Saints de Ribadeneyra, la Vie des Pères du désert, quelques abrégés des Saints Pères, l'Histoire de l'Église, la Perfection chrétienne de Rodriguez et les uvres du P. Lejeune.
« M. Vianney, dit son biographe, le R. P. Monnin, écrivit longtemps ses prônes du Dimanche, il a avoué que ce travail lui causait des peines et des fatigues inouïes. Ce fut une des plus rudes mortifications de sa vie. Il les composait tout d'une haleine, y employait les nuits, renfermé dans sa sacristie, et écrivait quelquefois sept heures de suite sans désemparer . »
Mais comme il était plus préoccupé d'instruire et d'édifier ses ouailles que de produire une uvre littéraire, il revoyait peu ses sermons. Son humilité ne lui permettait pas de penser qu'un jour ils seraient admirés et livrés à la publicité. D'ailleurs, il n'eût jamais consenti à les faire imprimer de son vivant, sans les avoir auparavant soumis à une sévère correction, et sans les avoir déférés au jugement doctrinal de l'Église. Il l'avait déclaré avec une extrême vivacité à un prêtre de ses amis, dans un moment où l'on cherchait à lui soustraire quelques sermons, pour les répandre dans le public. Jamais non plus ils n'eussent paru au jour sans des encouragements venus de haut.
C'est donc pour répondre tout à la fois, et à ces intentions et à ces encouragements, qu'un modeste travail a été entrepris sur ces manuscrits. L'orthographe et la ponctuation ont été réformées, les idiotismes ont été conservés, ainsi que certains barbarismes dont le Saint Curé se servait familièrement, afin de rendre sa pensée avec plus d'énergie. Un grand nombre de phrases étaient incomplètes, mal construites, et, partant inintelligibles ; on a redressé la construction ou introduit quelques mots indispensables. Certains passages obscurs, douteux ou inexacts ont été éclaircis par des notes. Bref, on s'est fait scrupule de ne modifier en rien la pensée de l'auteur.
La collection nest malheureusement  pas complète ; un grand nombre ont été perdus ou détruits. S'ils nous étaient tous parvenus, deux volumes de plus augmenteraient cette publication, et permettraient d'admirer davantage le travail long et opiniâtre auquel s'était condamné sans relâche et sans dégoût le serviteur de Dieu.
Mais tels qu'ils sont présentés ici, ils attesteront suffisamment la profonde connaissance que le saint Curé avait de ses paroissiens, le soin religieux qu'il mettait à les instruire, la liberté apostolique avec laquelle il flagellait leurs désordres, cette éloquence vive, ardente, passionnée, que les saints savent puiser à la source intarissable du Cur de Jésus.
 Ils auront ainsi l'avantage de faire connaître le Saint sous un jour nouveau. Jusqu'à présent, beaucoup de gens, amateurs outrés du merveilleux, lui avaient refusé presque totalement les dons naturels, pour lui attribuer dans un degré suréminent les dons surnaturels. Sans doute, les grâces extraordinaires lui furent départies, sur la fin de sa vie, avec une souveraine abondance ; mais n'est-ce pas à cause de sa prudence à faire fructifier le modeste talent que Dieu lui avait confié ? Tout d'abord, il avait employé avec une fidélité jalouse, les temps libres des premières années de son ministère ; il avait exercé les ressources d'un esprit, qui était peu cultivé encore, mais qui ne manquait ni de pénétration, ni de mémoire, ni d'observation. Au prix d'un travail infatigable, il avait acquis la vraie science du pasteur des âmes ; Dieu l'en récompensa plus tard par des dons supérieurs, quand la foule toujours croissante des pèlerins, ne lui laissa plus le loisir d'étudier et d'écrire .
La Providence qui avait voulu rétablir le diocèse de Belley, en avait préparé de longue main les éléments fondateurs. Ce furent de savants et pieux évêques dont la mémoire est restée bénie par le clergé comme par les populations. Ce fut aussi une phalange de prêtres humbles, laborieux et zélés. Au premier rang brilla le Saint Curé d'Ars, et nul mieux que lui, ne justifia la parole de l'Écriture « Les lèvres du prêtre garderont la science du salut, et de sa bouche on recueillera les enseignements du Seigneur. »

Saint-Antoine (Isère), le 4 août 1893, 34ème anniversaire de la mort du Saint Serviteur de Dieu.
 
 
 
 
 
 

 1er DIMANCHE DE LAVENT
(PREMIER SERMON)

Sur le Jugement dernier

Tunc videbunt Filium hominis venientem cum potestate magna et majestate.
Alors ils verront venir le Fils de l'homme avec une grande puissance et une majesté terrible, environné des anges et des saints.
(S. Luc, XXI, 27.)

Ce n'est plus, mes frères, un Dieu revêtu de nos infirmités ; caché dans l'obscurité d'une pauvre étable, couché dans une crèche, rassasié d'opprobres, accablé sous le pesant fardeau de sa croix ; c'est un Dieu revêtu de tout l'éclat de sa puissance et de sa majesté, qui fait annoncer sa venue par les prodiges les plus effrayants, c'est-à-dire, par l'éclipse du soleil et de la lune, par la chute des étoiles, et par un entier bouleversement de la nature. Ce n'est plus un Sauveur qui vient avec la douceur d'un  agneau, pour être jugé par les hommes et les racheter ; c'est un Juge justement irrité, qui juge les hommes dans toute la rigueur de sa justice. Ce n'est plus un Pasteur charitable qui vient chercher ses brebis égarées, et les pardonner ; c'est un Dieu vengeur qui vient séparer pour jamais les pécheurs des justes, accabler les méchants de sa plus terrible vengeance, et ensevelir les justes dans un torrent de douceurs. Moment terrible, moment épouvantable, moment malheureux, quand arriveras-tu ? Hélas ! peut-être que, dans quelques matins, nous entendrons les avant-coureurs de ce Juge si redoutable au pécheur. Ô vous, pécheurs, sortez du tombeau de vos péchés, venez au tribunal de Dieu, venez vous instruire de la manière dont le pécheur sera traité. L'impie, dans ce monde, semble vouloir méconnaître la puissance de Dieu, en voyant les pécheurs sans punition ; il va même jusqu'à dire : Non, non, il n'y a ni Dieu ni enfer ; ou bien : Dieu ne fait pas attention à ce qui se passe sur la terre. Mais, attendons le jugement, et, en ce grand jour, Dieu manifestera sa puissance et montrera à toutes les nations qu'il a tout vu et tout compté.
Quelle différence, mes frères, de ces merveilles à celles qu'il opéra en créant le monde ! Que les eaux, dit le Seigneur, arrosent, fertilisent la terre ; et, dès l'instant même, les eaux couvrirent la terre et lui donnèrent la fécondité. Mais, quand il viendra pour détruire le monde, il commandera à la mer de franchir ses bornes avec une impétuosité épouvantable, et elle engloutira tout l'univers dans sa fureur. Lorsque Dieu créa le ciel, il ordonna aux étoiles de s'attacher au firmament ; à sa voix, le soleil éclaira le jour, et la lune présida à la nuit ; mais dans ce dernier Jour, le soleil s'obscurcira, et la lune et les étoiles ne donneront plus de lumière ; tous ces astres merveilleux  tomberont avec un fracard épouvantable.
 Quelle différence, M.F. ! Dieu en créant le monde employa six jours ; mais pour le détruire, un clin dil suffira. Pour créer l'univers et tout ce qu'il renferme, Dieu n'appela aucun spectateur de tant de merveilles ; mais pour le détruire, tous les peuples seront en présence, toutes les nations confesseront qu'il y a un Dieu et qu'il est puissant. Venez, rieurs impies, venez, incrédules raffinés, venez apprendre ou reconnaître s'il y a un Dieu, s'il a vu toutes vos actions, et s'il est tout-puissant ! Ô mon Dieu ! que le pécheur changera de langage dans ce moment ! que de regrets ! Oh ! que de repentir d'avoir laissé passer un temps si précieux ! Mais ce n'est plus temps, tout est fini pour le pécheur, tout est désespéré ! Oh ! que ce moment sera terrible ! Saint Luc nous dit que les hommes sécheront de frayeur sur la plante de leurs pieds, en pensant aux malheurs qui leur sont préparés. Hélas ! M.F., l'on peut bien sécher de crainte et mourir de frayeur, dans l'attente d'un malheur infiniment moins grand que n'est celui dont le pécheur est menacé, et qui très certainement lui arrivera, s'il continue à vivre dans le péché.
Dans ce moment, M.F., que je me dispose à vous parler du jugement, où nous paraîtrons tous, pour rendre compte de tout, du bien et du mal que nous aurons fait, pour y recevoir notre sentence définitive pour le ciel ou pour l'enfer : si déjà un ange venait vous annoncer de la part de Dieu que, dans vingt-quatre heures, tout l'univers sera réduit en feu par une pluie de feu et de soufre, que vous commenciez à entendre les tonnerres gronder, les fureurs des tempêtes renverser vos maisons, les éclairs tellement multipliés que l'univers ne fût plus qu'un globe de feu, et que l'enfer vomit déjà tous ses réprouvés dont les cris et les hurlements se feraient entendre vers les coins du monde ; que le seul moyen d'éviter tous ces  malheurs fût de quitter le péché et de faire pénitence ; pourriez-vous, M.F., entendre tous ces hommes sans verser des torrents de larmes et crier miséricorde ? Ne vous verrait-on pas vous jeter au pied des autels pour demander miséricorde ? Ô aveuglement, ô malheur incompréhensible de l'homme pécheur ! les maux que vous annonce votre pasteur sont encore infiniment plus épouvantables et dignes d'arracher vos larmes, de déchirer vos curs.  Hélas ! ces vérités si terribles vont être autant de sentences qui prononceront votre condamnation éternelle. Mais le plus grand de tous les malheurs est que vous y soyez insensibles, et que vous continuiez à vivre dans le péché ; et que vous ne reconnaissiez votre folie que dans le moment où vous n'avez plus de remèdes. Encore un moment, et ce pécheur, qui vivait tranquille dans le péché, sera jugé et condamné ; encore un instant, et, il emportera ses regrets dans l'éternité. Oui, M.F., nous serons jugés, rien de si certain ; oui, nous serons jugés sans miséricorde ; oui, nous regretterons éternellement d'avoir péché.

I Nous lisons dans l'Écriture sainte, M.F., que toutes les fois que Dieu a voulu envoyer quelque fléau au monde ou à son Église, il a toujours fait précéder quelque signe pour commencer à jeter la terreur dans les curs, et pour les porter à fléchir sa justice. Voulant faire périr l'univers par un déluge, l'arche de Noé, qui resta cent ans pour se bâtir, fut un signe pour porter les hommes à la pénitence, sans quoi ils devaient tous périr. L'historien Josèphe nous dit qu'avant la destruction de la ville de Jérusalem, il parut pendant longtemps une comète en forme de coutelas qui jetait la consternation dans le monde. Chacun disait : Hélas ! que veut dire ce signe ? peut-être c'est quelque grand malheur que Dieu va nous envoyer. La lune demeura huit nuits sans donner de lumière ; les gens semblaient déjà ne plus pouvoir vivre. Tout à coup, il parut un homme inconnu, qui, pendant trois ans, ne faisait autre chose que crier par les rues de Jérusalem, le jour et la nuit : Malheur à Jérusalem ! Malheur à Jérusalem !... On le prend, on le bat de verges pour l'empêcher de crier : rien ne l'arrête. Au bout de trois ans, il s'écrie : Ah ! malheur à Jérusalem ; ah ! malheur à moi ! Une pierre lancée par une machine lui tombe dessus et l'écrase à l'instant même. Alors, tous les maux dont cet inconnu avait menacé Jérusalem tombèrent sur elle. La famine fut si grande, que les mères allaient jusqu'à égorger leurs enfants pour s'en servir de nourriture. Les habitants, sans savoir pourquoi, s'égorgeaient les uns les autres ; la ville fut prise et comme anéantie ; les rues et les places étaient toutes couvertes de cadavres ; le sang coulait comme des rivières ; le peu de ceux qui sauvèrent leur vie fut vendu comme des esclaves.
 Mais, comme le jour du jugement sera le jour le plus terrible et le plus effrayant qui ait jamais été, il sera précédé de signes si effrayants qu'ils jetteront la terreur jusqu'au fond des abîmes. Notre-Seigneur nous dit que, dans ce moment malheureux pour le pécheur, le soleil ne donnera plus de lumière, que la lune sera semblable à une masse de sang, et que les étoiles tomberont du ciel. L'air sera tellement rempli d'éclairs qu'il sera tout en feu, et l'on entendra les tonnerres dont le bruit sera si grand que les hommes sécheront de frayeur sur la plante de leurs pieds. Les vents seront si impétueux que rien ne pourra leur résister. Les arbres et les maisons  seront entraînés dans les chaos de la mer  ; la mer elle-même sera tellement agitée par les tempêtes, que ses flots s'élèveront jusqu'à quatre coudées au-dessus des plus hautes montagnes, et ils descendront si bas, que l'on verra les horreurs de l'enfer ; toutes les créatures, même inanimées, sembleront vouloir s'anéantir pour éviter la présence de leur Créateur, en voyant combien les crimes des hommes ont souillé et défiguré la terre. Les eaux des mers et des fleuves bouillonneront comme des huiles dans les brasiers ; les arbres et les plantes vomiront des torrents de sang ; les tremblements de terre seront si grands que l'on verra la terre s'ouvrir de toutes parts ; la plupart des arbres et des bêtes seront abîmés, les hommes qui resteront seront comme des insensés ; les rochers, les montagnes s'écrouleront avec une fureur épouvantable. Après toutes ces horreurs, le feu sera allumé aux quatre coins du monde, mais, un feu si violent qu'il brûlera les pierres, les rochers et la terre, comme un brin de paille qui est jeté dans une fournaise. Tout l'univers sera réduit en cendres ; il faut que cette terre, qui a été souillée par tant de crimes, soit purifiée par le feu qui sera allumé par la colère du Seigneur, par la colère d'un Dieu justement irrité.
Après, M.F., que cette terre couverte de tant de crimes aura été purifiée, Dieu enverra ses anges qui sonneront de la trompette aux quatre coins du monde, et qui diront à tous les morts : Levez-vous, morts, sortez de vos tombeaux, venez et paraissez au jugement. Alors tous les morts, bons et mauvais, justes et pécheurs, reprendront les mêmes formes qu'ils avaient autrefois, la mer vomira tous les cadavres qui sont renfermés dans ses chaos, la terre rejettera tous les corps ensevelis depuis tant de  siècles dans son sein. Après cette révolution, toutes les âmes des saints descendront du ciel, toutes rayonnantes de gloire ; chaque âme s'approchera de son corps en lui donnant mille et mille bénédictions : Venez, lui dira-t-elle, venez, le compagnon de mes souffrances ; si vous avez travaillé à plaire à Dieu, si vous avez fait consister votre bonheur dans les souffrances et les combats, oh ! que de biens nous sont réservés ! Il y a plus de mille ans que je jouis de ce bonheur ; oh ! quelle joie pour moi de venir vous annoncer tant de biens qui nous sont préparés pour l'éternité ! Venez, bénis yeux, qui tant de fois vous êtes fermés à l'aspect des objets impurs, par crainte de perdre la grâce de votre Dieu, venez dans le ciel où vous ne verrez que des beautés que l'on ne verrait jamais en ce monde. Venez, mes oreilles, qui avez eu horreur des paroles et des discours impurs et calomniateurs ; venez, et vous entendrez dans le ciel cette musique céleste, qui vous jettera dans un ravissement continuel. Venez, mes pieds et mes mains, qui, tant de fois, vous êtes employés à soulager les malheureux ; allons passer notre éternité dans ce beau ciel où nous verrons notre aimable et charitable Sauveur qui nous a tant aimés. Ah ! nous y verrons Celui qui tant de fois est venu reposer dans notre cur. Ah ! nous y verrons cette main, encore teinte du sang de notre divin Sauveur, par laquelle il nous a mérité tant de joie. Enfin, le corps et l'âme, des saints se donneront mille et mille bénédictions, et cela pendant toute l'éternité.
Après que tous les saints auront repris leurs corps tout rayonnants de gloire, tous là, selon les bonnes uvres et les pénitences qu'ils auront faites, attendront avec plaisir le moment où Dieu va dévoiler à la face de tout l'univers toutes les larmes, toutes les pénitences, tout le bien qu'ils auront accompli pendant leur vie, sans même en  laisser une seule, ni un seul, déjà tous heureux du bonheur de Dieu même. Attendez, leur dira Jésus-Christ lui-même, attendez, je veux que tout l'univers voie combien vous avez travaillé avec plaisir. Les pécheurs endurcis, les incrédules disaient que j'étais indifférent à tout ce que vous faisiez pour moi ; mais je vais leur montrer aujourd'hui que j'ai vu et compté toutes les larmes que vous versiez dans le fond des déserts ; je vais leur montrer aujourd'hui que j'étais à côté de vous sur les échafauds. Venez tous, et paraissez devant ces pécheurs qui m'ont méprisé et outragé, qui ont osé nier que j'existais, que je les voyais. Venez, mes enfants, venez, mes bien-aimés, et vous verrez combien j'ai été bon, combien mon amour a été grand pour vous.
Contemplons, M.F., un instant, ce nombre infini d'âmes justes rentrant dans leurs corps qu'elles rendent semblables à de beaux soleils. Vous verrez tous ces martyrs, la palme à la main. Voyez-vous toutes ces vierges, la couronne de la virginité sur la tête ? Voyez-vous tous ces apôtres, tous ces prêtres ? Autant ils ont sauvé d'âmes, autant de rayons de gloire dont ils sont embellis. M.F., tous diront à Marie, cette Mère-Vierge : Allons rejoindre Celui qui est dans le ciel pour donner un nouvel éclat à vos beautés.
Mais non, un moment de patience ; vous avez été méprisés, calomniés et persécutés des méchants, il est juste, avant votre entrée dans ce royaume éternel, que les pécheurs viennent vous faire amende honorable.

 II. Mais, terrible et effrayante révolution ! j'entends la même trompette qui crie aux réprouvés de sortir des enfers. Venez, pécheurs, bourreaux et tyrans, dira Dieu qui voulait tous vous sauver, venez, paraissez au tribunal  du Fils de l'homme ; de celui dont vous avez si souvent osé vous persuader qu'il ne vous voyait, ni ne vous entendait ! venez et paraissez, car tout ce que vous avez jamais commis sera manifesté en face de tout l'univers. Alors l'ange criera : Abîmes des enfers, ouvrez vos portes ! vomissez tous ces réprouvés ! leur juge les appelle. Ah ! terrible moment ! toutes ces malheureuses âmes réprouvées, horribles comme des démons, sortiront des abîmes, iront, comme des désespérés, chercher leurs corps. Ah ! cruel moment ! dans l'instant où l'âme entrera dans son corps, ce corps éprouvera toutes les rigueurs de l'enfer. Ah ! ce maudit corps, ces maudites âmes se donneront mille et mille malédictions. Ah ! maudit corps, dira l'âme à son corps qui l'a roulée et traînée dans la fange de ses impuretés il y a déjà plus de mille ans que je souffre et que je brûle dans les enfers. Venez, maudits yeux, qui tant de fois avez pris plaisir à faire des regards déshonnêtes sur vous ou sur d'autres, venez en enfer pour y contempler les monstres les plus horribles. Venez, maudites oreilles, qui avez pris tant de plaisir à ces paroles, à ces discours impurs, venez éternellement entendre les cris, les hurlements et les rugissements des démons. Venez, maudite langue et maudite bouche, qui tant de fois avez donné des baisers impurs et qui n'avez rien épargné pour contenter votre sensualité et votre gourmandise ; venez en enfer, où vous n'aurez que le fiel des dragons pour nourriture. Viens, maudit corps, que j'ai tant cherché à contenter ; viens, tu seras étendu, pendant l'éternité, dans un étang de feu et de soufre, allumé par la puissance et la colère de Dieu ! Ah ! qui pourra comprendre et nous raconter les malédictions que le corps et l'âme vont se vomir pendant toute l'éternité ?
Oui, M.F., voilà tous les justes et les réprouvés qui ont repris leur ancienne forme, c'est-à-dire, leurs corps tels que nous les voyons maintenant, qui attendent leur juge ; mais un juge juste et sans compassion, pour récompenser ou punir, selon le bien et le mal que nous aurons fait. Le voilà qui arrive, assis sur un trône, éclatant de gloire, environné de tous les anges, et l'étendard de sa croix marchant devant lui. Les damnés voyant leur juge ; ah ! que dis-je ? voyant celui qu'ils n'ont vu crucifié que pour leur procurer le bonheur du paradis, et qui, malgré lui se sont damnés : Montagnes, s'écrieront-ils, écrasez-nous, arrachez-nous de la face de notre juge ; rochers, tombez sur nous ; ah ! de grâce, précipitez-nous dès maintenant dans les enfers ! Non, non, pécheur : avance et viens rendre compte de toute ta vie. Avance, malheureux ; qui as tant méprisé un Dieu si bon ! Ah ! mon juge, mon père, mon créateur, où sont mon père, ma mère qui m'ont damné ? ah ! je veux les voir ; ah ! je veux leur demander le ciel qu'ils m'ont laissé perdre. Mon père et ma mère, c'est vous qui m'avez damné ; c'est vous qui êtes cause de mon malheur. Non, non, avance vers le tribunal de ton Dieu, tout est perdu pour toi. Ah ! mon juge, s'écriera cette jeune fille..., où est ce libertin qui m'a ravi le ciel ? Non, non, avance : il n'y a plus de recours, tu es damnée ! plus d'espérance pour toi : oui, tu es perdue ; oui, tout est perdu, puisque tu as perdu ton âme et ton Dieu. Ah ! qui pourra comprendre le malheur d'un damné qui verra vis-à-vis de lui, c'est-à-dire, du côté des saints, un père ou une mère tout rayonnants de gloire et adjugés pour le ciel ; et se verra, lui, réservé pour l'enfer ! Montagnes, diront ces réprouvés, arrachez-vous ; ah ! de grâce, tombez-nous dessus ! Ah ! portes des abîmes, ouvrez-vous pour nous cacher ! Non, pécheur, tu as toujours méprisé mes commandements ; mais c'est aujourd'hui que je veux te montrer que je suis ton maître. Parais devant moi avec tous tes crimes dont ta vie n'est qu'un tissu. Ah ! c'est alors, nous dit le prophète Ézéchiel, que le Seigneur prendra cette grande feuille miraculeuse, où sont écrits et consignés tous les crimes des hommes. Combien de péchés qui n'ont jamais paru aux yeux de l'univers et qui vont paraître ! Ah ! tremblez, vous qui, peut-être depuis quinze ou vingt ans, avez accumulé péchés sur péchés ! Ah ! malheur à vous !
 Alors Jésus-Christ, le livre des consciences à la main, appellera tous les pécheurs pour les convaincre de tous les péchés qu'ils auront commis pendant toute leur vie, d'un ton de tonnerre épouvantable : Venez, impudiques, leur dira-t-il, approchez et lisez jour par jour ; voilà toutes ces pensées qui ont sali votre imagination, tous ces désirs honteux qui ont corrompu votre cur ; lisez, et comptez vos adultères ; voilà le lieu, le moment où vous les avez commis ; voilà la personne avec laquelle vous avez péché. Lisez toutes vos mollesses et vos lubricités, lisez et comptez combien vous avez perdu d'âmes qui m'avaient coûté si cher. Il y avait plus de mille ans que votre corps était pourri et votre âme en enfer, que votre libertinage entraînait encore des âmes en enfer. Voyez cette femme que vous avez perdue ; voyez ce mari, ces enfants et ces voisins ! tous demandent vengeance, tous vous accusent que vous les avez perdus et disent que sans vous ils seraient pour le ciel. Venez, filles mondaines, instruments de Satan, venez et lisez tous ces soins et ces temps que vous avez employés à vous parer ; comptez le nombre de mauvaises pensées et de mauvais désirs que vous avez donnés à ceux qui vous ont vues. Voyez-vous toutes les âmes qui crient que c'est vous qui les avez perdues. Venez, médisants, semeurs de faux rapports, venez et lisez, voilà où sont marquées toutes vos médisances, vos railleries et vos noirceurs ; voilà toutes les divisions que vous avez occasionnées ; voilà tous les troubles que vous avez fait naître, toutes les pertes et tous les maux dont votre maudite langue a été la première cause. Allez, malheureux ; entendre en enfer les cris et les hurlements épouvantables des démons. Venez, maudits avares, lisez, et comptez cet argent et ces biens périssables auxquels vous avez attaché votre cur, au mépris de votre Dieu, et pour lesquels vous avez sacrifié votre âme. Avez-vous oublié votre dureté pour les pauvres ? Le voilà, votre argent, et comptez-le ; voilà votre or et votre argent, demandez-leur maintenant du secours, dites-leur qu'ils vous tirent d'entre mes mains. Allez, maudits, crier famine dans les enfers. Venez, vindicatifs, lisez et voyez tout ce que vous avez fait pour nuire à vôtre prochain ; comptez toutes ces injustices, comptez toutes ces pensées de haine et de vengeance que vous avez nourries dans votre cur ; allez, malheureux, en enfer. Vous avez été rebelles : mes ministres vous ont mille fois dit que si vous n'aimiez pas votre prochain comme vous-mêmes, il n'y avait point de pardon pour vous. Retirez-vous de moi, maudits, allez aux enfers, où vous serez les victimes de ma colère éternelle ; où vous apprendrez que la vengeance appartient à Dieu seul. Viens, viens, ivrogne, regarde : voilà jusqu'à un verre le vin, jusqu'à un morceau le pain que tu as arraché de la bouche de ta femme et de tes enfants ; voilà tous tes excès, les reconnais-tu ? Sont-ce bien les tiens, ou, ceux de ton voisin ? Voilà le nombre de nuits, de jours que tu as passés dans les cabarets, les dimanches et les fêtes, voilà, jusqu'à une seule, les paroles déshonnêtes que tu as dites dans ton ivresse ; voilà tous les jurements, toutes les imprécations que tu as vomies ; voilà tous les scandales que tu as donnés à ta femme, à tes enfants et à tes voisins. Oui, j'ai tout écrit et tout compté. Va, malheureux, t'enivrer dans les enfers du fiel de ma colère. Venez, marchands, ouvriers, de quelque état que vous soyez ; venez, rendez-moi compte jusqu'à une obole, de tout ce que vous avez acheté et vendu ; venez, examinons ensemble si vos mesures et vos comptes sont conformes aux miens ? Voilà, marchands, le jour où vous avez trompé cet enfant ;
voilà ce jour où vous avez fait payer deux fois la même chose. Venez, profanateurs des sacrements, voilà tous vos sacrilèges, toutes vos hypocrisies. Venez, pères et mères, rendez-moi compte de ces âmes que je vous ai confiées ; rendez-moi compte de tout ce qu'ont fait vos enfants, vos domestiques ; voilà toutes les fois que vous leur avez donné la permission pour aller dans des lieux et des compagnies où ils ont péché. Voilà toutes les mauvaises pensées et les mauvais désirs que votre fille a donnés ; voilà tous les embrassements et autres actions infâmes ; voilà toutes ces paroles impures que votre fils a prononcées. Mais, Seigneur, diront les pères et mères, je ne le lui ai pas commandé. N'importe, leur dira leur juge, les péchés de tes enfants sont les tiens . Où sont les vertus que tu leur as fait pratiquer ? Où sont les bons exemples que tu leur as donnés ? Où les bonnes uvres que tu leur as fait faire ? Hélas ! que vont devenir ces pères et mères qui voient que leurs enfants, les uns s'en vont danser, les autres dans les jeux et les cabarets, et qui vivent tranquilles ? O mon Dieu, quel aveuglement ! Oh ! que de crimes dont ils vont se voir accablés dans ces terribles moments ! Oh ! que de péchés cachés qui vont être manifestés à la face de tout l'univers ! Oh ! abîmes profonds des enfers, ouvrez-vous pour engloutir ces foules de réprou-vés qui n'ont vécu que pour outrager Dieu et se damner. Alors, me direz-vous, toutes les bonnes uvres que nous avons faites ne nous serviront donc de rien ? Ces jeûnes, ces pénitences, ces aumônes, ces communions ; ces confessions seront donc sans récompense ? Non, vous dira Jésus-Christ, toutes vos prières n'étaient que routine, vos jeûnes qu'hypocrisie, vos aumônes que vaine gloire ; votre travail n'avait point d'autre but que l'avarice et la cupidité ; vos souffrances n'étaient accompagnées que de plaintes et de murmures ; dans ce que vous faisiez, je n'étais pour rien. D'ailleurs je vous ai récompensés par des biens temporels, j'ai béni votre travail ; j'ai donné la fertilité à vos champs, enrichi vos enfants ; le peu de bien que vous avez fait, je vous en ai donné toute la récompense que vous pouviez en attendre. Mais, vous dira-t-il, vos péchés vivent encore, ils vivront éternellement devant moi ; allez, maudits, au feu éternel préparé pour tous ceux qui m'ont méprisé pendant leur vie.
Sentence terrible, mais infiniment juste. Quoi de plus juste ? Un pécheur qui, toute sa vie, n'a fait que se rouler dans le crime, malgré les grâces que le bon Dieu lui présentait sans cesse pour en sortir ! Voyez-vous ces impies qui se raillaient de leur pasteur, qui méprisaient la parole de vie, qui tournaient en ridicule ce que leur pasteur leur disait ? Voyez-vous ces pécheurs qui se faisaient gloire de n'avoir point de religion, qui raillaient ceux qui la pratiquaient ? Les voyez-vous, ces mauvais chrétiens qui avaient si souvent à la bouche ces horribles blasphèmes, qui disaient qu'ils trouvaient encore le pain bien bon et qu'ils n'avaient pas besoin de la confession ? Voyez-vous ces incrédules qui nous disaient que, quand nous étions morts, tout était fini ? Voyez-vous leur désespoir, les entendez-vous avouer leur impiété ? Les entendez-vous crier miséricorde ? Mais tout est fini, vous n'avez plus que l'enfer pour partage. Voyez-vous cet orgueilleux qui raillait et méprisait tout le monde ? Le voyez-vous abîmé dans son cur, condamné pour une éternité sous les pieds des démons ? Voyez-vous cet incrédule qui disait qu'il n'y a ni Dieu, ni enfer ? Le voyez-vous avouer à la face de tout l'univers qu'il y a un Dieu qui le juge et un enfer où il va être précipité pour ne jamais en sortir ? Il est vrai que Dieu donnera la liberté à tous les pécheurs de donner leurs raisons et leurs excuses pour se justifier, s'ils le peuvent. Mais, hélas ! que pourra dire un criminel qui ne voit en lui-même que crime et ingratitude ? Hélas ! tout ce que pourra dire un pécheur dans ce moment malheureux ne servira qu'à montrer davantage son impiété et son ingratitude.

III. Voici sans doute, M.F., ce qu'il y aura de plus effrayant dans ce terrible moment, ce sera quand nous verrons que Dieu n'a rien épargné pour nous sauver, qu'il nous a fait part des mérites infinis de sa mort sur la croix, qu'il nous a fait naître dans le sein de son Église, qu'il nous a donné des pasteurs pour nous montrer et nous enseigner tout ce que nous devions faire pour être heureux. Il nous a donné les sacrements pour nous faire recouvrer son amitié toutes les fois que nous l'avions perdue ; il n'a point mis de bornes au nombre des péchés, qu'il voulait nous pardonner ; si notre retour était sincère, nous étions sûrs de notre pardon. Il nous a attendus nombre d'années, quoique nous ne vivions que pour l'outrager ; il ne voulait pas nous perdre, mais plutôt il voulait absolument nous sauver ; et nous n'avons pas voulu ! C'est nous-mêmes qui le forçons par nos péchés de porter une sentence de réprobation éternelle : Allez, maudits enfants, allez trouver celui que vous avez imité : pour moi, je ne vous reconnais pas, sinon pour vous écraser de toutes les fureurs de ma colère éternelle.
Venez, nous dit le Seigneur par un de ses prophètes, venez, hommes, femmes, riches et pauvres, pécheurs, qui que vous soyez, de quelque état et condition que vous soyez, dites tous ensemble, dites vos raisons et moi je dirai les miennes. Entrons en jugement, pesons tout au poids du sanctuaire. Ah ! terrible moment pour un pécheur qui, de quelque côté qu'il considère sa vie, ne voit que péché et point de bien ! Mon Dieu ! que va-t-il, devenir ! Dans ce monde, le pécheur a toujours quelque excuse à alléguer à tous les péchés qu'il a commis ; il porte même son orgueil jusqu'au tribunal de la pénitence, où il ne devrait paraître que pour s'accuser lui-même et se condamner. Les uns prétextent l'ignorance ; les autres, les tentations trop violentes ; enfin d'autres, les occasions et les mauvais exemples : voilà tous les jours, les raisons que donnent les pécheurs pour cacher la noirceur de leurs crimes. Venez, pécheurs orgueilleux, voyons si vos excuses seront bien reçues au jour du jugement, et expliquez-vous avec celui qui, le flambeau à la main, a tout vu, tout compté, tout pesé.
Vous ne saviez pas, dites-vous, que cela était un péché ! Ah ! malheureux, vous dira Jésus-Christ, si vous étiez né parmi les nations idolâtres qui n'ont jamais entendu parler du vrai Dieu, vous pourriez encore un peu vous excuser sur votre ignorance ; mais vous, chrétien, qui avez eu le bonheur de naître dans le sein de mon Église, d'être élevé au centre de la lumière, vous à qui l'on a si souvent parlé de votre bonheur éternel ! Dès votre enfance, on vous apprenait tout ce qu'il fallait faire pour vous le procurer ; vous que jamais l'on ne cessa d'instruire, d'exhorter et de reprendre, vous osez vous excuser sur votre ignorance ! Ah ! malheureux, si vous viviez dans l'ignorance, c'était bien parce que vous n'aviez pas voulu vous instruire ; c'était bien parce que vous n'aviez pas voulu profiter des instructions ou que vous les aviez fuies. Allez, malheu-reux ! allez, vos excuses vous rendent encore plus digne de malédictions ! Allez, maudit enfant, dans les enfers, y brûler avec votre ignorance.
Mais, dira un autre, mes passions étaient bien vives, et ma faiblesse était bien grande. Mais, leur dira le Seigneur, puisque Dieu était si bon que de vous faire connaître votre faiblesse, et que vos pasteurs vous disaient qu'il fallait continuellement veiller sur vous-même, vous mortifier, si vous vouliez dompter vos passions, pourquoi faisiez-vous donc tout le contraire ? Pourquoi preniez-vous tant de soins de contenter votre corps et de chercher vos plaisirs ? Dieu vous faisait connaître votre faiblesse, et vous tombiez à chaque instant : pourquoi n'aviez-vous donc pas recours à Dieu pour lui demander sa grâce ? Pourquoi n'écoutiez-vous pas vos pasteurs, qui ne cessaient de vous exhorter à demander les grâces et les forces dont vous aviez besoin pour vaincre le démon ? Pourquoi avez-vous eu tant d'indifférence et de mépris pour les sacrements, où vous aviez tant de grâce, tant de force, pour faire le bien et éviter le mal ? Pourquoi avez-vous donc si souvent méprisé la parole de Dieu, qui vous aurait guidé dans le chemin que vous deviez prendre pour aller à lui ? Ah ! pécheurs ingrats et aveugles, tous ces biens étaient à votre disposition, vous pouviez vous en servir comme tant d'autres. Qu'avez-vous fait pour vous empêcher de tomber dans le péché ? Si vous avez prié et n'avez pas obtenu, c'est que vous n'avez prié que par routine ou habitude. Allez, malheureux ! plus vous aviez connu votre faiblesse, plus vous deviez avoir recours à Dieu qui vous aurait soutenu et aidé à opérer votre salut. Allez, maudit, vous n'en êtes que plus criminel.
 Mais, il y a tant d'occasion de pécher, dira encore un autre. Mon ami, je connais trois sortes d'occasions qui peuvent nous porter au péché. Tous les états ont leurs dangers et offrent de ces occasions. Je dis qu'il y en a trois sortes : celles où nous sommes nécessairement exposés par les devoirs de notre état, celles que nous rencontrons sans les chercher, et celles où nous nous engageons sans nécessité. Si celles où nous nous engageons sans nécessité ne nous serviront point d'excuses, ne cherchons pas à excuser un péché par un autre péché. Vous avez entendu chanter une mauvaise chanson, dites-vous ; vous avez entendu une médisance ou une calomnie : et pourquoi êtes-vous allé dans cette maison ou cette compagnie ? Pourquoi fréquentez-vous ces personnes sans religion ? Ne savez-vous pas que celui qui s'expose au danger est coupable et y périra ? Celui qui tombe sans s'exposer se relève aussitôt, et sa chute le rend encore plus vigilant et plus sage. Mais ne voyez-vous pas que Dieu qui nous a promis son secours dans nos tentations, ne nous l'a pas promis lorsque nous avons la témérité de nous exposer de nous-mêmes ? Allez, malheureux, vous avez cherché vous-même à vous perdre ; vous méritez l'enfer qui est réservé aux pécheurs comme vous.
Mais, me direz-vous, l'on a continuellement de mauvais exemples devant les yeux. Vous avez de mauvais exemples, quelle frivole excuse ! Si vous en avez de mauvais, n'en avez-vous pas aussi de bons ? Pourquoi n'avez-vous pas plutôt suivi les bons que les mauvais ? Lorsque vous voyiez aller cette jeune fille à l'église, à la table sainte, pourquoi ne la suiviez-vous pas plutôt que celle qui allait aux danses ? Lorsque ce jeune homme venait à l'église pour y adorer Jésus-Christ dans son saint tabernacle, pourquoi n'avez-vous pas plutôt suivi ses traces que celles de celui qui allait au cabaret ? Dites plutôt, pécheur, que vous avez mieux aimé suivre la voie large qui vous a conduit dans ce malheur où vous vous trou-vez, que le chemin que le Fils de Dieu a tracé lui-même. La vraie cause de vos chutes et de votre réprobation ne sont donc ni des mauvais exemples, ni des occasions, ni de vos faiblesses, ni des grâces qui vous manquaient ; mais seulement des mauvaises dispositions de votre cur que vous n'avez pas voulu réprimer. Si vous avez fait le mal, c'est parce que vous l'avez bien voulu. Votre perte vient donc uniquement de vous.
Mais, me direz-vous, l'on nous avait toujours dit que Dieu était bon. Il est vrai qu'il est bon ; mais il est juste : sa bonté et sa miséricorde sont passées pour vous ; il n'y a plus que sa justice et sa vengeance. Hélas ! M.F., nous qui avons tant de répugnance pour nous confesser, si, cinq minutes avant ce grand jour, Dieu nous donnait des prêtres, pour leur confesser nos péchés, afin qu'ils fussent effacés, ah ! avec quel empressement n'en profi-terions-nous pas ? Ce qui ne nous sera point accordé en ce moment de désespoir. Le roi Bogoris fut bien plus sage que nous : ayant été instruit par un missionnaire de la religion catholique, il était retenu encore par les faux plaisirs du monde. Par un effet de la providence de Dieu, un peintre chrétien, à qui il avait donné commission de peindre dans son palais la chasse la plus terrible aux bêtes farouches, lui peignit au contraire le jugement dernier, le monde tout en feu, Jésus-Christ au milieu des tonnerres et des éclairs, l'enfer déjà ouvert pour engloutir les damnés, avec des figures si épouvantables que le roi resta immo-bile. Revenu à lui-même, il se rappela ce que le mission-naire lui avait dit qu'il fallait faire pour éviter les horreurs de ce moment-là, où le pécheur ne peut avoir que le déses-poir pour partage ; et, renonçant de suite à tous ses plaisirs, il passa le reste de sa vie dans la pénitence et les larmes.
Hélas ! M.F., si ce prince ne s'était pas converti, il serait également mort, il aurait quitté tous ses biens et ses plaisirs, il est vrai, un peu plus tard ; mais, lui mort, depuis bien des siècles ses biens auraient passé à d'autres. Il serait en enfer, et brûlerait pour jamais, tandis qu'il est dans le ciel pour une éternité, qu'il est content en attendant le grand jour du jugement, de voir que tous ses péchés lui sont pardonnés, et qu'ils ne reparaîtront jamais, ni aux yeux de Dieu, ni aux yeux des hommes.
Ce fut cette pensée bien méditée par saint Jérôme, qui le porta à tant de rigueurs sur son corps et à tant verser de larmes. Ah ! s'écriait-il dans sa solitude, il me semble que j'entends à chaque instant cette trompette qui doit réveiller tous les morts, m'appeler au tribunal de mon Juge. Cette même pensée faisait trembler un David sur son trône, un Augustin au milieu de ses plaisirs, malgré tous les efforts qu'il faisait pour l'étouffer. Il disait de temps en temps à son ami Alipe : Ah ! cher ami, un jour viendra que nous paraîtrons tous devant le tribunal de Dieu, pour y recevoir la récompense du bien ou le châtiment du mal que nous aurons fait pendant notre vie ; quittons, mon cher ami, lui disait-il, la route du crime pour celle qu'ont suivie tous les saints. Préparons-nous à ce jour dès l'heure présente.
Saint Jean Climaque nous rapporte qu'un solitaire quitta son monastère pour passer dans un autre et y faire plus de pénitence. La première nuit, il fut cité au tribunal de Dieu qui lui montra qu'il était redevable envers sa justice de cent livres d'or. Hélas ! Seigneur, s'écria-t-il, que vais-je faire pour les acquitter ? Il demeura trois ans dans ce monastère, où Dieu permit qu'il fût méprisé et maltraité de tous les autres, au point qu'il semblait que personne ne pouvait le souffrir. Notre-Seigneur lui apparut une deuxième fois en lui disant qu'il n'avait encore acquitté qu'un quart de sa dette. Ah ! Seigneur, s'écria-il, que faut-il donc que je fasse pour me justifier ? Il contrefit le fou pendant treize ans, faisant tout ce que l'on voulait ; on le traitait durement comme une bête de somme. Le bon Dieu lui apparut une troisième fois en lui disant qu'il en avait acquitté la moitié. Ah ! Seigneur, répondit-il, puisque je l'ai voulu, je dois souffrir pour payer votre justice. Ah ! mon Dieu ! n'attendez pas, pour punir mes péchés, après le jugement.
 Saint Jean Climaque nous rapporte un autre trait qui fait frémir. Il y avait, nous dit-il, un solitaire qui, depuis quarante ans, pleurait ses péchés au fond d'un bois. La veille de sa mort, tout à coup, hors de lui-même, ouvrant les yeux, regardant à droite et à gauche de son lit, comme s'il eût vu quelqu'un qui lui demandait compte de sa vie, il répondait d'une voix tremblante : Oui, j'ai commis ce péché, mais je l'ai confessé et j'en ai fait pénitence pen-dant tant d'années ; jusqu'à ce que le bon Dieu m'ait pardonné. Tu as commis aussi ce péché, lui disait cette voix. Non, lui répondit le solitaire, je ne l'ai pas commis. Avant de mourir on l'entendit crier : Mon Dieu, mon Dieu, ôtez, ôtez, s'il vous plaît, mes péchés de devant mes yeux, je ne peux plus y tenir. Hélas ! qu'allons-nous devenir, si le démon reproche même les péchés que nous n'avons pas commis , nous qui sommes tout couverts de péchés, et n'avons point fait de pénitence ? Hélas ! à quoi nous attendre pour ce terrible moment ? Si les saints sont à peine rassurés, qu'allons-nous devenir ?
Que devons-nous conclure, de tout cela, M.F. ? Le voici : c'est qu'il ne faut jamais perdre de vue que nous serons jugés un jour sans miséricorde, et que tous nos péchés paraîtront aux yeux de tout l'univers ; et, qu'après ce jugement, si nous nous trouvons dans ces péchés, nous irons les pleurer dans les enfers sans pouvoir ni les effacer, ni les oublier. Oh ! que nous sommes aveugles, mes frères, si nous ne profitons du peu de temps qui nous reste à vivre pour nous assurer le ciel ! Si nous sommes pécheurs, nous avons dans cette vie l'espérance du pardon ; au lieu que, si nous attendons alors, il n'y aura plus de ressources. Crions du fond de l'âme : Mon Dieu !. faites-moi la grâce de ne jamais perdre le souvenir de ce moment terrible, surtout lorsque je serai tenté, pour ne pas me laisser succomber ; afin qu'en ce jour nous entendions ces douces paroles sortir de la bouche du Sauveur : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde. »
 

 1er DIMANCHE DE L'AVENT
(DEUXIÈME SERMON)
Sur les vérités éternelles

Memorare novissima tua, et in æternum non peccabis.
Souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pécherez jamais.
(Eccli., VII, 40.)

Il faut donc, M.F., que ces vérités soient bien puissantes et bien salutaires, puisque l'Esprit-Saint nous assure que, si nous les méditons sérieusement, nous ne  pécherons jamais. Ce n'est pas bien difficile à comprendre. En effet, M.F., qui est celui qui pourrait s'attacher aux biens de ce monde en pensant que dans peu de temps il  n'y sera plus ? que depuis Adam jusqu'à présent, personne n'a rien emporté, et qu'il en fera de même ? Quel est celui qui pourrait tant s'occuper des choses terrestres, s'il était bien persuadé que le temps qu'il passe sur la  terre ne lui est donné que pour travailler à gagner le  ciel ? Quel est celui qui voudrait bien graver dans sa tête,  encore mieux dans son cur, que la vie d'un chrétien ne  doit être qu'une vie de larmes et de pénitence, et pourrait encore, se livrer aux plaisirs et aux folles joies du monde ? Quel est celui qui, étant bien convaincu qu'il peut mourir à tout moment, ne se tiendrait pas toujours prêt ? Mais, me direz-vous, pourquoi est-ce donc que ces vérités, qui ont tant converti de pécheurs, font si peu d'impression sur nous ? Hélas ! M.F., c'est que nous ne les méditons pas sérieusement ; c'est que, notre cur étant occupé des objets sensibles qui peuvent satisfaire ses penchants ; c'est que, notre esprit n'étant rempli que des affaires temporelles, nous perdons de vue ces grandes vérités qui seules devraient faire toute notre occupation dans ce monde.
Si vous me demandez pourquoi le Saint-Esprit nous recommande si fort de ne les jamais perdre de vue, en voici la raison : c'est qu'il n'y a rien qui soit plus capable de nous détacher de nous-mêmes et des biens de ce monde, rien de si puissant pour nous faire supporter les misères de la vie en esprit de pénitence, et, si je disais mieux, c'est que ces vérités nous font nous détacher de toutes les choses créées pour ne nous attacher qu'à Dieu seul. Ah ! M.F., n'oublions jamais ces grandes vérités, c'est à savoir : que notre vie n'est qu'un songe ; que la mort nous poursuit de bien près, et que bientôt elle nous atteindra ; que nous serons un jour jugés bien rigoureusement, et qu'après ce jugement notre sort sera fixé pour jamais.
Voyez, M.F., combien Jésus-Christ désire nous sauver : tantôt il se présente à nous comme un pauvre enfant dans sa crèche, couché sur une poignée de paille qu'il arrose de ses larmes ; tantôt comme un criminel, lié, garrotté, couronné d'épines, flagellé, tombant sous le poids de sa croix, enfin mourant dans les supplices pour l'amour de nous. Si cela n'est pas capable de nous toucher, de nous attirer à lui, il nous fait annoncer qu'il viendra un jour, revêtu de tout l'éclat de sa gloire et de la majesté de son Père, pour nous juger sans grâce et sans miséricorde ; où il dévoilera à la face de tout l'univers le bien et le mal que nous aurons fait pendant tous les instants de notre vie. Dites-moi, M.F., si nous pensions bien à tout cela, en faudrait-il davantage pour nous faire vivre et mourir en saints ?
Mais Jésus-Christ, pour nous faire comprendre ce que nous devons faire pour aller au ciel, nous dit dans l'Évangile, que les gens du monde mènent une vie entièrement opposée à celle de ceux qui sont à lui tout de bon. Les bons chrétiens, nous dit-il, font consister leur bonheur dans les larmes, la pénitence et le mépris ; mais les gens du monde font consister leur bonheur dans les plaisirs, la joie et les honneurs de la terre, et fuient tout le reste ; de sorte, nous dit Jésus-Christ, que leur vie est entièrement opposée l'une à l'autre, et que jamais ils ne seront d'accord dans leur manière d'agir et de penser. Ce qui est assez facile à comprendre.
1° Je dis qu'il y a quatre choses qui font le bonheur d'un bon chrétien, ce sont : la brièveté de la vie, la pensée de la mort, le jugement et l'éternité. Et nous voyons que ces quatre mêmes choses font le désespoir d'un mauvais chrétien, c'est-à-dire d'une personne qui oublie ses fins dernières pour ne s'occuper que des choses présentes.
 Je dis donc que la brièveté de la vie console un bon chrétien en ce qu'il se représente que ses peines, ses chagrins, ses persécutions, ses tentations, sa séparation de son Dieu, ne seront pas longues. Quelle joie pour nous, M.F., quand nous pensons que nous quitterons dans peu de temps ce monde où nous sommes tant exposés à offenser le bon Dieu, qui est un Sauveur si charitable, qui a tant souffert pour nous ! Ah ! M.F., avec cette pensée, pourrions-nous bien nous attacher à la vie qui est remplie de tant de misères ?
2? La pensée de la mort. Heureuse nouvelle, s'écria saint Jérôme, quand on vint lui annoncer qu'il allait mourir, heureuse nouvelle qui va me réunir à mon Dieu pour jamais ! Et en effet, M.F., puisque la mort est l'instrument dont le bon Dieu se sert pour nous délivrer ;
3? Je dis que le jugement, bien loin de jeter le chrétien dans le désespoir, ne fait que le consoler. Il va trouver non un juge sévère, mais son père et son sauveur : Oui, son père, qui l'attend pour lui ouvrir les entrailles de sa miséricorde, afin de le recevoir dans son sein paternel ; son sauveur, qui va manifester à la face de tout l'univers toutes ses larmes, ses pénitences et toutes les bonnes uvres qu'il a faites pendant tous les jours de sa vie ;
4? La pensée de l'éternité met le comble à sa joie. Si son bonheur est infini dans ses douceurs et ses grandeurs, l'éternité lui assure qu'il ne finira jamais. Que cette pensée, M.F., doit nous encourager à bien servir le bon Dieu et à supporter avec patience toutes les misères de la vie, puisque, une fois dans le ciel, nous n'en sortirons jamais ! Ah ! M.F., toutes les misères de ce monde passent, tout cela ne dure qu'un moment, au lieu que la récompense durera toujours. Courage ! nous dit saint Paul, tout à l'heure nous serons au bout de la route.
Mais pour un chrétien, M.F., qui a perdu de vue la pensée de ses fins dernières, ce n'est plus de même :
1? La brièveté de la vie est un chagrin et une amertume qui le trouble et le ronge jusqu'au milieu de ses plaisirs ;
2? Il fait tout ce qu'il peut pour éloigner la pensée de la mort. Tout ce qui lui en donne le souvenir l'effraie ; remèdes et médecins, tout est appelé à son secours au moindre avertissement que la mort approche. Il croit toujours qu'il pourra trouver le bonheur ici-bas. Mais non, il se trompe : ce pauvre malheureux, en quittant le bon Dieu, quitte ce qui pouvait lui procurer le bonheur ; il sera forcé d'avouer, à l'heure de la mort, qu'il a passé sa vie en cherchant un bien qu'il n'a pas pu trouver. Hors de Dieu, hélas ! beaucoup de peines, beaucoup de souffrances, point de consolation, et point de récompense ! Avant son départ, il aura beau s'écrier, comme ce roi dont nous parle l'Écriture dans l'ancien Testament, lequel, se voyant sur le point de quitter la vie et tous ses biens, disait : « Ah ! il faut donc que je meure ! que je laisse tous ces grands biens, mes parterres et mes beaux jardins, pour aller dans un pays où je ne connais personne ! » Hélas ! la mort, qui est la consolation du juste, devient son désespoir ; il faut mourir, et il n'y a pas même pensé !
3? Le jugement. Ah ! triste pensée, il faut aller rendre à Dieu compte d'une vie qui n'est qu'une chaîne de péchés, et... point de bonnes uvres qui puissent le rassurer. Il voit clairement, dans le moment de son départ, que le bon Dieu ne l'avait mis sur la terre que pour le servir et sauver sa pauvre âme, et il n'a fait qu'outrager le bon Dieu et perdre cette belle âme. Il voit, il comprend bien, dans ce moment, que le bon Dieu ne voulait pas le perdre, mais absolument le sauver, et que ce sont ses péchés qui le forcent de le condamner ;
4? L'éternité. Il voit que, dans quelques minutes, il va être jeté en enfer. Mon Dieu, quel désespoir ! Mais si la pensée de l'éternité console tant un chrétien, en ce que son bonheur ne finira jamais, cette même pensée achève le désespoir de ce pauvre malheureux. Ah ! pensée désespérante, il faut commencer son enfer pour ne le jamais finir ! Il voit, en entrant, un malheureux Caïn qui brûle depuis le commencement du monde, et qui n'est pas plus avancé que lui qui ne fait que d'entrer. Alors, les démons mêmes qui l'ont porté au péché avec tant de fureur, lui remettront devant les yeux, afin de rendre son supplice encore plus violent, toutes les grâces que le bon Dieu lui avait méritées par sa mort et sa sainte Passion. II voit combien, même sur la terre, en se sauvant, il aurait été plus heureux. Il voit combien Jésus-Christ était bon pour ceux qui voulaient l'aimer. Mais malgré toutes ces réflexions, qui pour lui seront comme autant d'enfers, il faudra se résoudre à boire pendant toute l'éternité, à pleine bouche, le fiel de la fureur de celui qui devait être tout son bonheur, s'il avait voulu l'aimer. Ah ! triste méditation que ce chrétien fera pendant toute l'éternité, en se disant à lui-même : un temps méprisé, une âme réprouvée, un Dieu perdu, un ciel rejeté et une éternité de souffrances ! Ah ! Ciel ! quel malheur ! Voilà, M.F., ce que fait celui qui perd de vue ses fins dernières.
 Mais, me direz-vous peut-être, vous dites bien qu'il y a une éternité malheureuse pour le pécheur ; mais il faudrait donc nous le montrer ? Il serait bien facile, M.F. ; mais ce serait faire affront à des chrétiens. Ce serait bien mieux pour vous, si je pouvais vous convaincre de la nécessité où vous êtes de faire tout ce que vous pouvez pour en éviter les tourments. Si vous voulez, je vous en dirai bien deux mots en passant, puisque vous êtes si ignorants ou si aveugles que d'avoir quelque doute là-dessus. Écoutez-moi bien. Voici ce que nous dit le Saint-Esprit par la bouche du prophète Daniel : Il y a deux sortes d'hommes ; il y en a qui sont justes, il y en a qui sont pécheurs ; les uns meurent dans la grâce de Dieu, les autres dans sa haine. Tous paraîtront un jour devant le bon Dieu, tous se réveilleront du sommeil de la mort ; tous seront jugés et recevront une sentence sans appel, après laquelle les uns n'auront plus rien à craindre, et les autres rien à espérer. Mais la différence qui sera trouvée entre les uns et les autres sera bien grande parce que les uns s'éveilleront pour aller jouir d'une gloire éternelle, les autres pour être couverts d'opprobres, abîmés dans toutes sortes de maux, et cela pendant toute l'éternité. Le Saint-Esprit nous dit partout quel sera le sort des pécheurs dans l'autre vie ; il nous dit : « Le Seigneur répandra sur leur chair le feu, afin qu'ils brûlent et qu'ils soient éternellement dévorés. » Le saint roi David dit que « le pécheur qui a méprisé son Dieu pendant sa vie sera jeté dans l'enfer. » Si vous voulez aller plus loin, saint Jean-Baptiste, prêchant aux Juifs le baptême de la pénitence pour les préparer à la venue du Messie, leur apprend encore quel sera le sort du pécheur dans l'autre monde, en leur disant que Jésus-Christ viendra un jour, qu'il séparera le bon grain d'avec le mauvais grain et la paille : Les bons grains qui sont les justes, le Père éternel les mettra dans son grenier qui est le ciel ; les mauvais grains et la paille qui sont les pécheurs, seront liés en bottes et on les jettera dans le feu qui est l'enfer ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Jésus-Christ nous dit dans l'Évangile que le mauvais riche meurt et que l'enfer est son sépulcre, où il souffre des maux infinis ; Lazare, lui, est transporté par les anges dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire, dans le ciel. Dans un autre endroit il nous dit, parlant du pécheur : « Va, maudit, au feu qui a été préparé au démon et à ceux qui l'ont imité. » Saint Augustin nous dit en parlant du pécheur : « Va, maudit, tu as méprisé ton Dieu et ses grâces pendant la vie ; va, maudit, tu seras précipité dans un étang de feu et de soufre pendant toute l'éternité. » Non, M.F., non, tout ceci est inutile ; il n'est pas besoin d'aller à de si grandes preuves pour vous montrer qu'il y a une vie heureuse ou malheureuse, selon que nous aurons bien ou mal vécu. Ouvrez seulement votre catéchisme, et vous y trouverez tout ce que vous devez croire, savoir et faire. En effet, M.F., quelle est la pre-mière demande que l'on vous a faite lorsque vous êtes venus à l'Église vous faire instruire ? N'est-ce pas celle-ci : qui vous a créé et conservé jusqu'à présent ? N'avez-vous pas répondu tout simplement que c'est Dieu ? Et pourquoi ? vous a-t-on dit. C'est, avez-vous répondu, pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. Voilà donc toute l'occupation d'un bon chrétien et tout son bonheur. Il doit apprendre à connaître Dieu, c'est-à-dire, à savoir les moyens les plus sûrs qu'il doit employer pour plaire au bon Dieu, éviter le mal et faire le bien.
Je dis, M.F., que nous devons aimer le bon Dieu. Ah ! M.F., ne nous y trompons pas ; si nous n'aimons pas le bon Dieu dans ce monde, jamais nous n'aurons le bonheur de l'aimer dans l'autre. Ne vous a-t-on pas dit, lorsque vous êtes venus au catéchisme, que si vous ne sauviez pas votre âme, tout était perdu pour vous ? Que vous auriez beau pleurer pendant toute l'éternité, que vous n'avanceriez rien ? Ne vous a-t-on pas dit, en vous faisant distinguer le bien d'avec le mal, qu'un seul péché mortel pouvait vous perdre pour jamais ? Que le péché est le seul mal que vous ayez à craindre, puisqu'il n'y a que lui qui a le pouvoir de nous séparer de Dieu pour toute l'éternité, en nous jetant en enfer ? Ne vous a-t-on pas dit que nous mourrons un jour, et que chaque jour est peut-être le dernier pour nous ? Ne vous a-t-on pas fait ressouvenir qu'au moment où nous mourrons, nous serons jugés rigoureusement, et que tout ce que nous avons fait pendant notre vie de bien et de mal nous accompagnera au tribunal de Dieu ? N'avais je pas raison de vous dire que nous n'avons qu'à savoir ce que renferme notre catéchisme, et nous avons toute la science nécessaire pour nous sauver ? Lorsque vous êtes venus ici dans votre enfance, ne vous a-t-on pas dit qu'après ce temps qui finira bientôt, il en viendra un autre qui ne finira jamais, qui renfermera toutes sortes de biens ou de maux, selon que nous aurons bien ou mal fait ? Dites-moi, M.F., si toutes ces vérités étaient gravées dans nos curs, pourrions-nous vivre sans aimer le bon Dieu et sans faire tout ce qui dépend de nous pour éviter tous ces malheurs ?
 Hélas ! M.F., que ces vérités ont fait trembler de saints, et converti de grands pécheurs, et ont poussé de pénitents à user de rigueur dans leurs pénitences et leurs macérations ! Nous lisons dans l'histoire, que saint Ambroise, écrivant à l'empereur Théodose, qui avait commis un péché plutôt par surprise que par malice, lui disait : « J'ai eu une vision où le bon Dieu m'a montré que, vous voyant venir à l'église, je devais vous en fermer la porte ; que votre péché vous avait rendu indigne d'y entrer. » Après la lecture de cette lettre, l'empereur commença à répandre des larmes en abondance ; cependant il alla selon sa coutume se présenter à la porte de l'église, dans l'espérance que l'évêque se laisserait toucher par ses larmes et son repentir. Mais l'évêque, bien loin de se laisser fléchir comme ces ministres lâches et complaisants, le voyant s'approcher de l'église, lui dit, selon l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu, de s'arrêter, qu'il était indigne d'entrer dans la maison de Celui qu'il avait osé outrager, et de commencer à expier son péché. « Il est vrai, lui dit l'empereur, que je suis pécheur et indigne d'entrer dans le temple du Seigneur ; mais le bon Dieu voit mon repentir. David a bien péché et le Seigneur lui a bien pardonné. » « Eh bien ! lui dit saint Ambroise, si vous avez imité David dans son péché, imitez-le dans sa pénitence. » L'empereur, sans rien répliquer à ces paroles, se retire ; les larmes coulent de ses yeux ; son cur se brise de douleur ; il arrache ses habits royaux, en prend de pauvres et de déchirés, se jette la face contre terre, se livre à toute l'amertume de la douleur ; il fait retentir son palais des cris les plus déchirants. Ses sujets, le voyant dans une si grande désolation, n'ont le courage ni de le voir, ni de lui dire la moindre chose pour le consoler ; ils se contentent de mêler leurs larmes à celles de leur maître ; son palais est changé en un lieu de deuil, de larmes et de pénitences. Il ne se contenta pas de confesser son péché dans le tribunal de la pénitence, il l'avouait publiquement, afin que cette humiliation attirât sur lui les miséricordes de Dieu. Il était inconsolable de voir que ses sujets allaient à l'église et que lui-même en était privé. Si on lui permettait d'assister à une prière publique, il y paraissait de la manière la plus humiliante ; il n'était ni debout, ni à genoux comme les autres, mais le visage prosterné contre la terre qu'il trempait de ses larmes. Il s'arrachait les cheveux pour montrer la grandeur de sa douleur ; il prenait des pierres avec lesquelles il se meurtrissait la poitrine, en criant miséricorde. Il conserva toute sa vie le souvenir de son péché ; ses yeux versaient continuellement des larmes. Mais si vous me demandez, quelle fut la cause de tant de larmes, d'une si grande douleur et d'une pénitence si extraordinaire ? Hélas ! M.F., ce fut la seule pensée qu'un jour Dieu le citerait avec son péché, devant son tribunal où il serait jugé sans miséricorde.
Hélas ! M.F., si ces grandes vérités étaient bien gravées dans nos curs, pourrions-nous vivre sans travailler continuellement à apaiser la justice de Dieu que nos péchés ont irrité ? En effet, M.F., quel est celui qui, pensant qu'il n'est dans ce monde que pour sauver son âme, pourrait encore chercher à tromper, à faire tort à son prochain ? Quel est celui qui voudrait s'enrichir par des moyens injustes, s'il était bien convaincu que, tous ces biens qu'il ramasse aux dépens du salut de son âme ; dans quelque temps il va les laisser à des héritiers, peut-être à des ingrats, qui les dissiperont en débauches, sans peut-être faire la moindre prière pour le repos de son âme ? Mais quand bien même ils en feraient des bonnes uvres si vous avez laissé votre âme dans le péché, ces bonnes uvres ne vous tireront pas de l'enfer. Quel est celui qui pourrait encore se livrer aux amusements du monde, qui sont si courts et si funestes à notre salut, en perdant de vue la grande affaire de son éternité ? Quel est celui qui, étant bien persuadé qu'un seul péché mortel peut le damner, aurait le courage de le commettre ? ou, qui, ayant le malheur de l'avoir commis, pourrait encore rester dans un état si déplorable où la main de Dieu peut le frapper à chaque instant, et ne s'empresserait pas de vite avoir recours au sacrement de pénitence, seul remède que le bon Dieu nous offre dans sa miséricorde ? Quel est celui, M.F., qui, pensant qu'il peut mourir à tout moment, ne vivrait pas toujours en tremblant sur le bord de l'abîme ? Qui est celui qui s'attacherait si fort à la vie, pensant que peut-être demain il n'y sera plus ? Quel est celui, M.F., qui, étant très assuré qu'au moment où il ira paraître devant son Dieu, il sera jugé rigoureusement, ne craindrait pas toujours de subir un jugement si redoutable même aux plus justes ? Quel est celui, M.F., qui, étant très assuré qu'après cette vie périssable nous en aurons une autre heureuse ou malheureuse, selon que nous aurons bien ou mal vécu, ne mettrait pas tous ses soins à mériter les biens que le bon Dieu prépare à ceux qui l'ont aimé ?
Ah ! M.F., disons encore mieux, qui est-ce qui, méditant bien ces grandes vérités, ne vivrait et ne mourrait pas en saint ? Ô mon âme, s'écriait un saint pénitent, souviens-toi de tes péchés et de ces grandes vérités ; n'oublie jamais d'où tu viens, où tu vas, de qui tu as reçu l'être, à qui tu dois donner ton cur, ce que tu as apporté en venant au monde et ce que tu emporteras en sortant de ton exil. Hélas ! M, F., nous n'aurons guère songé à tout cela jusqu'à présent ; hélas ! nous attendons, pour y penser, que nos larmes et nos pénitences soient sans fruit. Que nous serions heureux, M.F., si ces grandes vérités pouvaient dissiper les ténèbres qui nous aveuglent sur l'affaire de notre salut ! si nous avions le bonheur de bien être convaincus que nous n'avons été que pur néant et misérable ver de terre ; que nous ne sommes que pécheurs et coupables ; que nous serons un jour éternellement heureux si nous évitons le péché, et éternellement malheureux si nous suivons nos penchants ! Hélas ! M.F., pour nous préparer au terrible passage, nous n'avons peut-être que quelques instants. Rentrons dans nos curs, M.F., pour ne nous occuper que de ces grandes vérités, seules dignes de nous occuper, seules capables de nous convertir.
 Laissons passer, M.F., ce qui passe et périt avec nous ; attachons-nous à ce qui est éternel et permanent. Disons à toutes les choses d'ici-bas, comme tous les saints : Non ! non ! vous ne m'êtes plus rien, puisque, peut-être demain, vous ou moi ne serons plus ; laissez-moi profiter du peu de temps qui me reste pour essayer si le bon Dieu voudra bien me pardonner. Ah ! non, non, je ne veux plus vivre que pour Dieu, en méprisant les biens périssables. Ah ! que ces saints ont bien compris ces grandes vérités ! et nous pouvons dire qu'ils en ont fait toute leur occupation. Nous lisons dans l'histoire de l'Église qu'un grand nombre de saints, pénétrés des vérités éternelles et du néant de ce monde, l'ont méprisé et abandonné, pour aller s'enfermer dans des monastères ou s'ensevelir dans le fond des forêts, pour avoir le moyen de méditer ces vérités avec plus de loisir. Et là, dans des antres sombres et obscurs, séparés du bruit et du tumulte du monde, ils ne s'occupaient que de ces vérités immuables ; et, pénétrés de ces grands sentiments, ils exerçaient sur leur corps toutes les rigueurs de la pénitence que leur amour pour Dieu pouvait leur inspirer. La prière, le jeûne et la discipline réduisaient leur corps à un état digne de la plus grande compassion. Une grande partie ne mangeaient que quelques racines qu'ils trouvaient en remuant la terre ; s'ils mangeaient quelques morceaux de pain, ils les détrempaient avec leurs larmes, se voyant forcés de soulager un corps qui était aussi mort que vivant. Ainsi passaient-ils leur vie qui n'était qu'un martyre continuel. Et quand après vingt, trente, quarante ou quatre-vingts ans de pénitence, ils arrivaient à la fin de leur course, encore tout effrayés, ils s'écriaient les uns aux autres en tremblant : Pensez-vous, mes amis, que Dieu aura encore pitié de nos âmes et qu'il se laissera fléchir ? Qu'il voudra encore nous accorder le pardon de nos péchés ? Pensez-vous que nous pourrons encore trouver grâce devant ce juge qui alors sera sans miséricorde ? Ah ! qui priera pour nous, pour adoucir la sévérité de notre juge ? Ah ! pouvons-nous encore espérer d'avoir un jour part au bonheur des enfants de Dieu ?
Oui, M.F., nous voyons que les saints pénitents, après avoir eu le bonheur de connaître ce que c'est que le péché, et combien le bon Dieu le punit rigoureusement dans l'autre vie, ne mettaient point de bornes à leurs pénitences. Saint Jérôme nous rapporte qu'une dame romaine, ayant quitté son mari à cause des vices auxquels il se livrait, crut qu'étant séparée par les lois, elle pouvait sans péché se remarier à un autre légitimement. Saint Jérôme nous dit que, lui ayant fait connaître son péché ; elle fut pénétrée d'une si grande douleur, couverte d'une telle confusion, qu'elle quitta sur-le-champ ses habits du monde et se revêtit d'un sac ; les cheveux épars, le visage, souillé, les mains toutes sales, la tête couverte de cendre et de poussière, les habits tout déchirés, la bouche fermée : dans ce triste état, elle va se jeter aux pieds du Saint-Père. Le Saint-Père et tous ceux qui furent témoins de ce spectacle, semblaient ne plus pouvoir vivre en voyant l'état où cette dame romaine s'était mise pour une faute d'ignorance. Rome, dit ce Père, faisait retentir son enceinte des cris les plus déchirants, et semblait vouloir partager les douleurs de cette grande pénitente. Elle avouait publiquement son péché, et toujours avec des torrents de larmes. Elle porta ses habits de pénitence toute sa vie ; sa douleur, sa pénitence la suivirent jusqu'au tombeau. Non contente de tout cela, elle vendit tous ses biens, qui étaient immenses, afin de vivre et de mourir, dans la plus grande pauvreté.
Mais, vous, vous demandez quelle fut donc la cause de tout cela ? Hélas ! la seule pensée qu'un jour elle serait sommée d'aller paraître avec son péché devant le tribunal de Jésus-Christ. Elle demandait en grâce à Dieu de prolonger sa vie de quelques jours, pour qu'elle eût le temps de faire pénitence. Hélas ! s'écriait-elle à chaque instant ; il faut que j'aille paraître devant le bon Dieu ; que vais-je devenir, si mon péché n'est pas effacé par mes larmes et ma pénitence ? Ô heureuse pénitence ! Ô larmes salutaires ! Venez à mon secours : c'est vous seules que je veux pour compagnes pendant tous les jours de ma vie.
 Hélas ! M.F., nous dit le grand saint Jean Climaque , si la pensée de l'éternité a porté tant de saints à faire des pénitences si extraordinaires, quel sera donc notre sort à nous qui sommes si pécheurs et... point de pénitence ? Mon Dieu ! que votre justice sera terrible pour ces pauvres pécheurs qui n'auront rien sur quoi s'appuyer ! « Ah ! mes amis, nous dit-il, j'ai vu des pénitents dans un lieu que l'on ne peut ni voir ni même y penser sans verser des larmes ; dans un lieu, dis-je, dépourvu de tout secours humain, de toute consolation humaine : ce n'était qu'obscurité, que puanteur, que saleté ; tout y était si affreux, que l'on ne pouvait les voir sans pleurer de compassion. Ces illustres et saints pénitents ne voyaient dans ce lieu ni feu, ni vin, seulement quelques racines et quelques morceaux de pain dur et noir qu'ils arrosaient de leurs larmes. Lorsque je fus arrivé, nous dit saint Jean Climaque, dans ce lieu de pénitence que l'on nommait avec bien juste raison « le séjour de pleurs et de larmes, » je vis véritablement, si j'ose dire, ce que lil de celui qui néglige son salut n'a jamais vu, et ce que l'oreille de celui qui est paresseux dans ses devoirs n'a jamais entendu, et ce que le cur de celui qui marche lâchement dans le chemin de la vertu n'a jamais pu comprendre ; car je vous assure que je vis des actions et j'entendis des paroles capables de fléchir la colère de Dieu. Les uns passaient les nuits entières, se tenant sur le bout de leurs pieds, et cela à la rigueur de l'hiver ; et, quand leur pauvre corps tombait de lassitude et de faiblesse : Ah ! maudit, se disaient-ils à eux-mêmes, puisque tu as eu le malheur de tant outrager le bon Dieu, il faut que tu souffres ou dans ce monde ou dans l'autre : choisis le parti que tu veux prendre ; les souffrances de ce monde ne sont que d'un moment, au lieu que celles de l'autre vie sont éternelles : J'en vis d'autres qui, les yeux toujours élevés vers le ciel, poussaient les cris les plus déchirants en demandant miséricorde ; d'autres, qui se faisaient lier les mains, même les doigts, pendant leur prière, comme des criminels qui se croyaient indignes de fixer le ciel, ils étaient tellement pénétrés de leur misère et de leur néant, qu'ils ne savaient par où commencer leurs prières ; ils s'offraient à Dieu comme des victimes prêtes à être immolées. L'on en voyait d'autres, revêtus d'un sac, couverts de cendre, couchés sur le carreau, se battre le front contre les pierres ; d'autres qui pleuraient avec tant de larmes, qu'ils formaient des ruisseaux. J'en vis qui étaient tellement couverts d'ulcères, qu'il en sortait une infection capable de faire mourir ceux qui étaient auprès d'eux. Ils avaient si peu soin d'eux, que leur corps ressemblait à une brassée d'os couverte d'une peau. De quelque côté que l'on se tournât, l'on n'entendait que des cris et des sanglots qui vous déchiraient les entrailles et faisaient couler vos larmes. Leurs cris les plus ordinaires étaient ceux-ci : Ah ! malheur à nous qui avons péché ! Les uns portaient leur rigueur si loin, qu'ils ne buvaient de l'eau que pour s'empêcher de mourir ; d'autres, quand ils mettaient quelque morceau de pain à leur bouche, le rejetaient aussitôt en disant qu'ils étaient indignes de manger le pain des enfants de Dieu après l'avoir tant outragé. Ils avaient toujours l'image de la mort présente à leur esprit et devant les yeux ; ils se disaient les uns aux autres : Hélas ! mes amis, qu'allons-nous devenir ? Croyez-vous que nous avançons un peu dans la route de la pénitence ? Oh ! que nos plaies sont profondes ! que nos dettes sont grandes ! que ferons-nous pour les acquitter ? Faisons, se disaient-ils, comme les Ninivites. Hélas ! que sait-on si le bon Dieu n'aura pas encore pitié de nous ? Faisons tout ce que nous pourrons pour essayer si le Seigneur voudra encore se laisser toucher ; courons dans la carrière de la pénitence, sans épargner ce corps de péché qui n'est qu'un abîme de corruption ; tuons ce maudit corps, comme il a voulu tuer nos pauvres âmes. C'était leur langage ordinaire ; il suffisait, nous dit saint Jean Climaque, de les regarder, pour pleurer amèrement : ils avaient les yeux abattus, enfoncés dans la tête, ils n'avaient plus de poils aux paupières ; leurs joues étaient tellement retirées, qu'il semblait que le feu les avait rôties, tant il leur était ordinaire de pleurer à chaudes larmes ; leur visage était si défiguré et si pâle, qu'ils ressemblaient à des morts qui seraient demeurés deux jours dans le tombeau. Il y en avait qui se meurtrissaient tellement la poitrine à coups de pierres, qu'à plusieurs, on voyait le sang leur sortir par la bouche ; plusieurs demandaient à leur supérieur de leur mettre les fers au cou et aux mains et des entraves aux pieds ; une partie les gardèrent jusqu'au tombeau. Ils étaient si humbles, ils aimaient tant le bon Dieu, ils avaient tant de douleur de leurs péchés, lorsqu'ils se voyaient sur le point d'aller paraître devant leur juge, qu'ils priaient en grâce leur supérieur de ne pas les ensevelir, mais de les jeter dans quelque rivière ou dans quelque bois pour servir de pâture aux loups et aux bêtes sauvages. Voilà, nous dit saint Jean Climaque, la manière dont vivaient ces âmes saintes et innocentes. Lorsque je fus de retour, continue le même saint, et que le supérieur vit que j'étais si défait, qu'à peine pouvait-il me reconnaître, et que je semblais ne plus pouvoir vivre : Eh bien ! mon père, me dit-il, avez-vous vu les travaux et les combats de nos généreux soldats ? Je ne pus lui répondre que par des larmes et des sanglots, tant ce genre de vie m'avait effrayé dans des corps humains.
Hélas ! M.F., où en sommes-nous ? Quels seraient notre sort et notre éternité si Dieu en demandait autant de nous ? Ah ! non, non, M.F., jamais de ciel pour nous, s'il en fallait autant ! Ah ! si du moins, sans faire ces grandes et épouvantables pénitences, nous avions seulement le bonheur de cesser de pécher et de commencer aujourd'hui à aimer le bon Dieu, nous pourrions encore espérer le même bonheur. Mon Dieu, que nous sommes aveugles sur notre bonheur éternel !- Hélas ! M.F., ces grands saints, que nous admirons sans avoir le courage de les imiter, dites-moi, avaient-ils un autre évangile à suivre ? Avaient-ils une autre religion à pratiquer ? Avaient-ils un autre Dieu à servir, une autre éternité à craindre ou à espérer ? Non, sans doute, M.F., mais ils avaient la foi que nous n'avons pas, que nous avons presque éteinte par la multitude de nos péchés : c'est qu'ils pensaient sérieusement au salut de leur pauvre âme, tandis que nous la laissons de côté, cette pauvre âme, qui est si pauvre et qui a tant coûté à Jésus-Christ, et qu'il nous est indifférent de sauver ou de damner. C'est qu'ils méditaient sans cesse sur ces grandes et terribles vérités de l'autre vie, la perte d'un Dieu, la grandeur du péché, une éternité heureuse ou malheureuse, l'incertitude de la mort, les abîmes redoutables des jugements de Dieu et les suites d'un avenir heureux ou malheureux, selon que nous aurons bien ou mal vécu ; tandis que nous, nous n'y pensons pas même : n'étant occupés que des choses de ce monde, nous laissons notre âme et le ciel de côté. En un mot, c'est qu'ils vivaient en pénitents et en saints, tandis que nous vivons en mondains, dans le péché et les plaisirs du monde, et... point de pénitence.
Ô aveuglement de l'homme, que tu es grand ! Qui pourra jamais te comprendre ? N'être dans ce monde que pour aimer le bon Dieu et sauver notre âme, et ne vivre que pour l'offenser et rendre notre âme malheureuse pendant l'éternité !... En effet, M.F., quelle a été notre vie jusqu'à présent ? A quoi avons-nous pensé depuis que nous sommes sur la terre ? A qui avons-nous donné notre cur ? Qu'avons-nous fait pour Dieu, notre première et dernière fin ? Quel zèle, quelle ardeur, avons-nous eus pour la gloire de Dieu et le salut de notre pauvre âme, qui a tant coûté de souffrances à Jésus-Christ ? Combien, au contraire, n'avons-nous pas de reproches à nous faire ?
Hélas ! bien loin d'avoir employé toute notre vie à procurer la gloire de Dieu et à nous assurer le bonheur éternel, peut-être n'y avons-nous pas même pensé un seul jour, comme un chrétien doit le faire toute sa vie. Ah ! ingrats, est-ce pour cela que le bon Dieu nous a créés et mis sur la terre ? N'est-ce pas au contraire pour ne nous occuper que de lui et lui consacrer tous les mouvements de notre cur ? Nous ne devrions vivre que pour lui, et peut-être n'avons-nous pas encore vécu un seul jour que nous puissions dire être tout pour lui et pour lui seul.
 Hélas ! M.F., bientôt il nous faudra aller lui rendre compte de toutes nos actions. Qu'aurons-nous à lui présenter ? Qu'aurons-nous à répondre à ses interrogations lorsqu'il nous montrera, d'un côté, toutes les grâces qu'il nous a accordées pendant toute notre vie, et de l'autre, le peu de profit ou plutôt le mépris que nous en avons fait ? Est-il bien possible que, ayant entre les mains tant de grâces si précieuses, nous soyons encore si tièdes, si lâches et si languissants dans le service de Dieu ? Ah ! M.F., si des idolâtres et des païens avaient reçu autant de grâces que nous, ne seraient-ils pas devenus de grands saints ? Combien, M.F., de grands pécheurs, s'ils avaient été comblés de tant de bienfaits que nous, n'auraient-ils pas fait pénitence, comme les Ninivites, sous la cendre et le cilice ? Rappelons-nous, M.F., tout ce que le bon Dieu a fait pour nous depuis que nous sommes au monde. Combien sont morts sans avoir eu le bonheur de recevoir le saint Baptême ? Combien d'autres qui, après un seul péché mortel, ont été frappés de mort subite et sont tombés en enfer ! Oh ! combien de dangers même corporels dont Dieu, dans sa miséricorde, nous a préservés, préférablement à tant d'autres qui ont péri d'une manière extraordinaire ! Et combien de fois, après avoir eu le malheur de pécher, le bon Dieu ne nous a-t-il pas poursuivis par des remords de conscience, par de bonnes pensées ! Combien d'instructions, combien de bons exemples, qui semblaient nous reprocher notre indifférence pour notre salut !
Dites-moi, M.F., après tant de traits de la miséricorde du bon Dieu, qu'aurons-nous à lui répondre, lorsqu'il nous demandera compte du profit que nous en avons fait ? Ô triste pensée, M.F., pour un pécheur qui a tout méprisé, et qui n'a su profiter de rien ! Eh bien ! ingrats, va nous dire Jésus-Christ, est-ce que les vertus que je vous ai commandées étaient trop difficiles ? Ne pouviez-vous pas les pratiquer aussi bien que tant d'autres ? Dans quel état paraissez-vous devant moi ! Ne saviez-vous pas qu'un jour viendrait où je vous demanderais compte de tout ce que j'ai fait pour vous ? Eh bien ! misérable, rendez-moi compte de tout ce que ma miséricorde a fait pour vous ! Hélas ! M.F., qu'allons-nous répondre, ou plutôt quelle confusion pour nous !
Prévenons, M.F., ce moment si malheureux pour le pécheur, en profitant désormais des grâces que la bonté de Dieu veut bien encore nous accorder aujourd'hui. Je dis aujourd'hui, puisque peut-être demain, ou le bon Dieu nous aura abandonnés, ou nous ne serons plus dans ce monde. Savez-vous, M.F., le langage que nous allons tenir dans ce moment ? Le voici : Ah ! dirons-nous, je savais très bien que je n'étais sur la terre que pour un peu de temps, et cependant je n'ai vécu que pour le monde. En perdant la vie éternelle, je savais que quelques années finiraient ma course, et que mille ans n'auraient pas été trop longs pour me préparer à ce triste et terrible passage de ce monde à l'éternité où je pouvais entrer à chaque instant ; et, ce peu de temps, je ne l'ai employé qu'aux affaires du temps, aux amusements et à des riens. Voilà ce temps précieux que Dieu ne m'avait donné que pour m'assurer un bonheur éternel : il va disparaître à mes yeux, et l'éternité va commencer pour ne finir jamais. Sera-t-elle heureuse ou malheureuse ? Hélas ! qu'ai-je fait pour la mériter heureuse ? Ô temps perdu ! ô éternité oubliée ! ô cruelle méprise ! que tu jettes d'âmes en enfer ! ô aveuglement de l'homme, qui pourra te comprendre ? Quatre jours à passer dans ce monde, et une éternité entière dans l'autre : et ces quatre jours ont fait toute mon occupation, et, pour l'éternité, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'effacer de ma mémoire ! Ô mon Dieu ! où est donc notre foi ? Où est notre raison, pour vivre comme nous vivons ?
Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? C'est que, malgré que nous ayons tant méprisé de grâces, si nous voulons profiter de celles que le bon Dieu veut nous accorder dans sa miséricorde, non seulement nous pouvons racheter le temps passé, mais nous pouvons encore nous procurer un bonheur infini dans l'autre vie. Si le bon Dieu nous a conservé la vie malgré tant de péchés, ce n'est que parce qu'il voulait répandre sur nous la grandeur de ses miséricordes ; plus nous sommes pécheurs, plus il désire notre salut, afin que nous soyons comme autant d'instruments pour publier pendant toute l'éternité la grandeur de ses miséricordes sur les pécheurs.
Oui, M.F., il nous attend les bras ouverts ; il nous ouvre la plaie de son divin Cur, pour nous cacher à la sévérité de la justice de son Père ; il nous présente tous les mérites de sa mort et passion, afin de payer pour nos péchés. Si notre retour est sincère, il se charge de répondre pour nous au tribunal de son Père, quand nous serons interrogés pour rendre compte de notre vie.
 Heureux celui qui obéit à la voix de son Dieu qui l'appelle ! Heureux, M.F., celui qui n'aura jamais perdu de vue que sa vie est bien courte, qu'il peut mourir à chaque instant, et qu'après cette vie il sera jugé, pour une éternité de bonheur ou de malheur, pour le ciel ou l'enfer ! Ô mon Dieu ! si nous pensions sans cesse à nos fins dernières, pourrions-nous bien vivre dans le péché, pourrions-nous bien oublier ce temps à venir qui, une fois commencé, ne finira jamais ? Dites-moi, M.F., croyez-vous à cette éternité, vous qui depuis peut-être dix ou vingt ans êtes dans la haine de Dieu ? Croyez-vous à l'éternité, M.F., vous qui avez le bien d'autrui ? Ah ! non, non, si vous y croyiez, vous ne pourriez pas vivre comme vous vivez. Dites-moi, misérable ; qui depuis tant d'années avez des péchés cachés dans vos confessions, qui êtes coupable d'autant de sacrilèges que vous avez fait de communions ; hélas ! si vous le croyiez un petit peu, ne mourriez-vous pas d'horreur de vous-même en pensant qu'à tout moment vous êtes exposé à aller rendre compte de toutes ces turpitudes devant un juge qui sera sans miséricorde ? Oui, M.F., si nous avions le bonheur de bien méditer sur ce qui nous attend après ce monde qui est si court, il nous serait impossible de ne pas travailler toute notre vie en tremblant dans la crainte de ne pas réussir à sauver notre pauvre âme. Heureux, M.F., celui qui se tiendra toujours prêt ! C'est ce que je vous souhaite...
 
 

 2ème DIMANCHE DE L'AVENT

Sur le respect humain
 
 

Beatus qui non fuerit scandatizatus in me.
Bienheureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale (S.Matth., XI, 6.)
 

Rien, M.F., de plus glorieux et de plus honorable pour un chrétien que de porter le nom sublime d'enfant de Dieu, de frère de Jésus-Christ. Mais aussi rien n'est plus infâme que d'avoir honte de le manifester autant de fois que l'occasion s'en présente. Nous ne sommes pas étonnés de voir des hypocrites montrer autant qu'ils peuvent un extérieur de piété pour s'attirer l'estime et les louanges des hommes, tandis que leurs pauvres curs sont dévorés par les péchés les plus infâmes. Ils voudraient, ces aveugles, jouir des honneurs qui sont inséparables de la vertu, sans avoir la peine de la pratiquer. Nous sommes encore moins étonnés de voir de bons chrétiens cacher, autant qu'ils le peuvent, leurs bonnes uvres aux yeux du monde, de crainte que la vaine gloire ne se glisse dans leur cur et que les vains applaudissements des hommes ne leur en fassent perdre le mérite et la récompense. Mais, M.F., où trouvons-nous une lâcheté plus criminelle et une abomination plus détestable que la nôtre : que, faisant profession de croire en Jésus-Christ ; que, nous étant engagés par les serments les plus sacrés à marcher sur ses traces, à soutenir ses intérêts et sa gloire, aux dépens même de notre vie, nous soyons si lâches, qu'à la première occasion nous violions les promesses que nous lui avons faites sur les fonts sacrés du Baptême. Ah ! malheureux, que faisons-nous ? Qui est Celui que nous renions ? Hélas ! nous abandonnons notre Dieu, notre Sauveur, pour nous ranger parmi les esclaves du démon qui nous trompe et qui ne cherche que notre perte et notre malheur éternel. Oh ! maudit respect humain ! que tu entraînes d'âmes dans les enfers ! Mais pour mieux vous en faire sentir la bassesse, je vous montrerai : 1? Combien le respect humain, c'est-à-dire la honte de faire le bien, outrage le bon Dieu ; 2? Combien celui qui le commet annonce un esprit faible et borné.

I. Nous ne parlerons pas, M.F., de tous ces impies de la première classe qui emploient leur temps, leur science et leur pauvre vie à détruire notre sainte religion, s'ils le pouvaient. Ces malheureux ne semblent vivre que pour anéantir les souffrances, les mérites de la mort et passion de Jésus-Christ. Ils ont employé, les uns leurs forces, les autres leur science, pour briser cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Église. Mais ces insensés vont se briser contre cette pierre de l'Église, qui est notre sainte religion, laquelle subsistera toujours malgré tous leurs efforts.
En effet, M.F., à quoi aboutit toute la furie des persécuteurs de l'Église, des Néron, des Maximien, des Dioclétien, et de tant d'autres qui ont cru que, par la force de leurs armes ; ils viendraient à bout de la faire disparaître de la terre. C'est bien tout le contraire : le sang de tant de martyrs n'a servi, comme dit Tertullien, qu'à faire fleurir la religion plus que jamais, et leur sang semblait une semence qui en produisait cent pour un. Malheureux ! que vous a fait cette belle et sainte religion, pour tant la persécuter, puisqu'elle seule peut rendre l'homme heureux sur la terre ? Hélas ! que de larmes et que de cris ils poussent maintenant dans les enfers, où ils reconnaissent bien clairement que cette religion, contre laquelle ils se sont déchaînés, les aurait conduits au ciel ! Mais, regrets inutiles et superflus !
 Voyez encore ces autres impies qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour détruire notre sainte religion par leurs écrits, tels qu'un Voltaire, un Jean-Jacques Rousseau, un Diderot, un d'Alembert, un Volney et tant d'autres, qui n'ont passé leur vie qu'à vomir par leurs écrits tout ce que le démon pouvait leur inspirer. Hélas ! ils ont bien fait du mal, il est vrai ; ils ont perdu des âmes, en ont bien entraîné avec eux aux enfers ; mais ils n'ont pas pu détruire la religion, comme ils croyaient ; ils se sont brisés contre cette pierre. Mais ils n'ont pas brisé la pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Église et qui devra durer jusqu'à la fin du monde. Où sont maintenant ces pauvres impies ? Hélas ! en enfer, où ils pleurent leur malheur et celui de tous ceux qu'ils ont entraînés avec eux. Ne disons rien encore, M.F., de ces derniers impies, qui, sans se montrer ouvertement les ennemis de la religion parce qu'ils en pratiquent encore quelques points extérieurs, en font, malgré cela, de temps en temps de petites plaisanteries, par exemple, sur la vertu ou la piété de ceux qu'ils n'ont pas le courage d'imiter. Dites-moi, mon ami, que vous a fait cette religion que vous tenez de vos ancêtres, qu'ils ont pratiquée si fidèlement devant vos yeux, dont ils vous ont tant de fois dit qu'elle seule pouvait faire le bonheur de l'homme sur la terre, et, qu'en l'abandonnant, nous ne pouvions être que malheureux ? Et où pensez-vous, mon ami, que vous conduira votre petite impiété ? Hélas ! mon ami, en enfer, pour vous y faire pleurer votre aveuglement.
Ne disons rien encore de ces chrétiens qui ne sont chrétiens que de nom ; qui font leur devoir de chrétiens d'une manière si misérable, qu'ils vous feraient mourir de compassion. Voyez-en un, pendant sa prière faite avec ennui, dissipation, sans respect. Voyez-les à l'église, sans dévotion : l'office commence toujours trop tôt, et finit toujours trop tard ; le prêtre n'est pas encore descendu de l'autel, qu'ils sont déjà dehors. Pour la fréquentation des Sacrements, il ne faut pas leur en parler : s'ils s'en approchent quelquefois, c'est avec une certaine indifférence qui annonce qu'ils ne connaissent nullement ce qu'ils font. Tout ce qui a rapport au service de Dieu est fait avec un dégoût épouvantable. Mon Dieu ! que d'âmes perdues pour l'éternité ! Ô mon Dieu ! que le nombre de ceux qui entreront dans le royaume des cieux est petit, puisqu'il y en a si peu qui font ce qu'ils doivent pour le mériter ?
Mais, me direz-vous maintenant : Qui sont donc ceux qui se rendent coupables de respect humain ? M.F., écoutez-moi un instant, et vous allez le savoir. D'abord, je vous dirai avec saint Bernard que, de quelque côté que nous considérions le respect humain, qui est la honte de remplir ses devoirs de religion à cause du monde, tout nous démontre en lui le mépris de Dieu et de ses grâces et l'aveuglement de l'âme. Je dis en premier lieu, M.F., que la honte de faire le bien, de crainte d'être méprisé ou raillé de la part de quelques malheureux impies, ou de quelques ignorants, est un mépris affreux que nous faisons de la présence du bon Dieu devant lequel nous sommes et qui pourrait à l'heure même nous jeter en enfer. Pourquoi est-ce, M.F., que ces mauvais chrétiens vous raillent et tournent en ridicule votre dévotion ? Hélas ! M.F., en voici la véritable raison : c'est que n'ayant pas la force de faire ce que vous faites, ils vous en veulent de ce que vous réveillez les remords de leur conscience ; mais, soyez bien sûrs que dans le cur ils ne vous méprisent pas, au contraire, ils vous estiment beaucoup. S'ils ont un bon conseil à prendre, où à demander une grâce auprès du bon Dieu, ce n'est pas à ceux qui font comme eux qu'ils auront recours, mais à ceux qu'ils ont raillés, du moins en paroles. Vous avez honte, mon ami, de servir le bon Dieu, par crainte d'être méprisé ? Mais, mon ami, regardez donc Celui qui est mort sur cette croix ; demandez-lui donc s'il a eu honte d'être méprisé, et de mourir de la manière la plus honteuse sur cette croix infâme. Ah ! ingrats que nous sommes envers Dieu, qui semble trouver sa gloire à faire publier de siècle en siècle qu'il nous choisit pour ses enfants. Ô mon Dieu ! que l'homme est aveugle et méprisable de craindre un misérable qu'en-dira-t-on, et de ne pas craindre d'offenser un Dieu si bon. Je dis encore que le respect humain nous fait mépriser toutes les grâces que le bon Dieu nous a méritées par sa mort et sa passion. Oui, M.F., par le respect humain, nous anéantissons toutes les grâces que le bon Dieu nous avait destinées pour nous sauver. Oh ! maudit respect humain, que tu entraînes d'âmes en enfer !
En deuxième lieu, je dis que le respect humain renferme l'aveuglement le plus déplorable. Hélas ! nous ne faisons pas attention à ce que nous perdons. Ah ! M.F., quel malheur pour nous ! nous perdons notre Dieu, que nul ne pourra jamais remplacer. Nous perdons le ciel avec tous ses biens et ses plaisirs ! Mais un autre malheur, c'est que nous prenons le démon pour notre père, et l'enfer avec tous ses tourments pour notre héritage et notre récompense. Nous changeons nos douceurs et nos joies éternelles contre des souffrances et des larmes. Ah ! mon ami, à quoi pensez-vous ? Quels seront vos regrets pendant toute l'éternité ! Ah ! mon Dieu ! peut-on bien y penser et vivre encore esclave du monde ?
Il est vrai, me direz-vous, que celui qui craint le monde pour remplir ses devoirs de religion est bien malheureux, puisque le bon Dieu nous a dit que celui qui aura honte de le servir devant les hommes, il ne voudra pas le reconnaître devant son Père au jour du jugement.
Mais mon Dieu ! craindre le monde, pourquoi donc ? puisque nous savons qu'il faut absolument être méprisé du monde pour plaire à Dieu. Si vous craigniez le monde, il ne fallait pas vous faire chrétien. Vous saviez bien que sur les fonts sacrés du baptême, vous prêtiez serment en présence de Jésus-Christ même ; que vous renonciez au démon et au monde ; que vous vous engagiez à suivre Jésus-Christ portant sa croix, chargé d'opprobres et de mépris. Si vous craignez le monde, eh bien ! renoncez à votre baptême et donnez-vous à ce monde à qui vous craignez tant de déplaire.
 Mais, me direz-vous, quand est-ce que nous agissons par respect humain ? Mon ami, écoutez-moi bien. C'est un jour que vous étiez à la foire, ou dans une auberge où l'on mangeait de la viande un jour défendu et que l'on vous pria d'en manger ; que, vous contentant de baisser les yeux et de rougir, au lieu de dire que vous étiez chrétien, que votre religion vous le défendait, vous en mangeâtes comme les autres, en disant : Si je ne fais pas comme les autres, on se moquera de moi. On vous raillera, mon ami ? Ah ! certes, c'est bien dommage ! Eh ! me direz-vous, je ferai bien plus de mal, en étant la cause de toutes les mauvaises raisons que l'on dira contre la religion, que j'en ferais en mangeant de la viande. Dites-moi, mon ami, vous ferez plus de mal ? Si les martyrs avaient craint tous ces blasphèmes, tous ces jurements, alors ils auraient donc tous renoncé à leur religion ? C'est tant pis pour ceux qui font mal. Hélas ! M.F., disons mieux : ce n'est pas assez que les autres malheureux aient crucifié Jésus-Christ par leur mauvaise vie ; il faut encore vous unir à eux pour faire souffrir Jésus-Christ davantage ? Vous craignez d'être raillé ? Ah ! malheureux, regardez Jésus-Christ sur la croix, et vous verrez ce qu'il a fait pour vous.
Vous ne savez pas quand vous avez renié Jésus-Christ ? C'est un jour qu'étant avec deux ou trois personnes, il semblait que vous n'aviez point de mains, ou que vous ne saviez pas faire le signe de la croix, et que vous regardiez si l'on avait les yeux sur vous, et que vous vous êtes contenté de dire votre Benedicite ou vos grâces dans votre cur, ou bien que vous allâtes dans un coin pour les dire. C'est lorsque, passant vers une croix, vous fîtes semblant de ne pas la voir, ou bien vous disiez que ce n'est pas pour nous que le bon Dieu est mort.
Vous ne savez pas quand vous avez eu du respect humain ? C'est un jour que vous trouvant dans une société, où l'on disait de sales paroles contre la sainte vertu de pureté, ou contre la religion, vous n'osâtes pas reprendre ces personnes, et bien plus, dans la crainte que l'on vous raille, vous en avez souri.- Mais, me direz-vous, l'on est bien forcé, sans quoi l'on serait trop souvent raillé. Vous craignez, mon ami, d'être raillé ? Ce fut bien aussi cette crainte qui porta saint Pierre à renier son divin Maître ; mais cela n'empêcha pas qu'il commît un gros péché qu'il pleura toute sa vie.
Vous ne savez pas quand vous avez eu du respect humain ? C'est un jour que le bon Dieu vous donna la pensée d'aller vous confesser, vous sentiez que vous en aviez bien besoin, mais vous pensâtes que l'on se moquerait de vous, que l'on vous traiterait de dévot. C'est une fois que vous aviez la pensée d'aller à la sainte Messe dans la semaine, et que vous pouviez y aller ; vous avez dit en vous-même que l'on se moquerait de vous et que l'on dirait : C'est bon pour ceux qui n'ont rien à faire qui ont de quoi vivre de leurs rentes.
Combien de fois ce maudit respect humain vous a empêché d'assister au catéchisme, à la prière du soir ! Combien de fois, étant chez vous, et faisant quelques prières ou quelques lectures de piété, vous êtes-vous caché voyant venir quelqu'un ! Combien de fois le respect humain vous a fait violer la loi du jeûne ou de l'abstinence, et n'oser pas dire que vous jeûniez, ou que vous ne faisiez pas gras ! Combien de fois vous n'avez pas osé dire votre Angelus devant le monde, ou vous vous êtes contenté de le dire dans votre cur, ou vous êtes sorti pour le dire dehors ! Combien de fois vous n'avez point fait de prières le matin ou le soir, parce que vous vous êtes trouvé avec des personnes qui n'en faisaient point ; et tout cela, de crainte que l'on ne se moquât de vous !
Allez, pauvre esclave du monde, attendez l'enfer où vous serez précipité ; vous aurez bien le temps de regretter le bien que le monde vous a empêché de faire.
Ah ! mon Dieu, quelle triste vie mène celui qui veut plaire au monde et au bon Dieu ! Non, mon ami, vous vous trompez. Outre que vous vivrez toujours malheureux, vous ne viendrez jamais à bout de plaire au monde et au bon Dieu ; cela est aussi impossible que de mettre fin à l'éternité. Voici le conseil que j'ai à vous donner, et vous serez moins malheureux : ou donnez-vous tout au bon Dieu, ou tout au monde ; ne cherchez, et ne suivez qu'un maître, et, une fois à sa suite, ne le quittez pas.
Vous ne vous rappelez donc pas ce que Jésus-Christ vous dit dans l'Évangile : Vous ne pouvez servir Dieu et le monde, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas suivre le monde avec ses plaisirs, et Jésus-Christ avec sa croix. N'est-ce pas que vous avez bonne grâce d'être tantôt à Dieu et tantôt au monde ! Parlons plus clairement : il faudrait que votre conscience, que votre cur vous permit d'être le matin à la table sainte et le soir à la danse ; une partie du jour à l'église et le reste dans les cabarets ou dans les jeux ; un moment parler du bon Dieu, et un autre moment dire des saletés ou bien des calomnies contre le prochain ; une fois, faire du bien à votre voisin, et un autre moment lui faire tort, c'est-à-dire, qu'avec les bons vous ferez le bien, parlerez du bon Dieu, avec les méchants vous ferez le mal.
 Ah ! M.F., que la compagnie des méchants nous fait faire de mal ! Que de péchés nous éviterions, si nous avions le bonheur de fuir les gens sans religion ! Saint Augustin nous dit que plusieurs fois, s'étant trouvé avec les méchants, il avait eu honte de n'avoir pas autant de malice qu'eux, et, afin qu'on ne le blâmât pas, il disait le mal même qu'il n'avait pas fait . Pauvre aveugle ! que vous êtes à plaindre ! quelle triste vie !.... Oh ! maudit respect humain, que tu entraînes d'âmes dans les enfers ! Oh ! que de crimes dont tu es la cause ! Ah ! qu'il est coupable le mépris que nous faisons des grâces que le bon Dieu veut nous accorder pour nous sauver ! Hélas ! combien ont commencé leur réprobation par le respect humain, parce que, à mesure qu'ils ont méprisé les grâces que le bon Dieu leur voulait donner, la foi s'est éteinte en eux ; et, peu à peu, ils ont moins senti la grandeur du péché, la perte du ciel, les outrages qu'ils faisaient à Dieu par le péché. Ils ont fini par tomber en paralysie, c'est-à-dire qu'ils n'ont plus connu l'état malheureux de leur pauvre âme : ils restent dans le péché, et la plus grande partie y périssent.
Nous lisons dans l'Évangile que Jésus-Christ, dans ses missions, comblait de toute sorte de grâces les lieux où il passait. Tantôt c'était un aveugle à qui il rendait la vue ; tantôt c'étaient des sourds qu'il faisait entendre ; ici, c'est un lépreux qu'il guérit, là c'est un mort à qui il rend la vie. Cependant nous voyons qu'il y en a très peu qui publient les bienfaits qu'ils viennent de recevoir ; ils le font seulement au moment où ils sont aux pieds de Jésus-Christ. Et d'où vient cela, M.F. ? C'est qu'ils craignaient les Juifs, parce qu'il fallait être amis ou des Juifs ou de Jésus-Christ ; quand ils étaient auprès de Jésus-Christ, ils le reconnaissaient ; et quand ils étaient avec les Juifs, ils semblaient les approuver par leur silence. Voilà précisément ce que nous faisons : quand nous sommes seuls, que nous réfléchissons sur tous les bienfaits que nous avons reçus du bon Dieu, nous ne pouvons nous empêcher de lui témoigner notre reconnaissance d'être nés chrétiens, d'avoir été confirmés ; mais, quand nous sommes avec les libertins, nous semblons être de leur sentiment en applaudissant par nos sourires ou notre silence à leurs impiétés. Oh ! quelle indigne préférence, s'écrie saint Maxime ! Ah ! maudit respect humain, que d'âmes tu traînes en enfer ! Hélas ! M.F., quel tourment n'éprouvera pas une personne qui veut plaire et vivre ainsi, comme nous en avons un bel exemple dans l'Évangile. Nous y lisons que le roi Hérode s'était épris d'un amour profane pour Hérodiade. Cette barbare courtisane avait une fille qui dansa devant lui avec tant de grâce, qu'il lui promit la moitié de son royaume. Mais la malheureuse se garda bien de la lui demander, ce n'était pas assez ; étant allée trouver sa mère pour prendre conseil sur ce qu'il fallait dire au roi, la mère, plus infâme que sa fille, lui présenta un plat : « Va, lui dit-elle, demander au roi qu'il mette la tête de Jean-Baptiste dans ce plat, afin que tu me l'apportes ; » et cela, parce que saint Jean-Baptiste lui reprochait sa mauvaise vie. Le roi, à cette demande, fut saisi de frayeur ; car, d'un côté, il estimait saint Jean-Baptiste, il regrettait la mort d'un homme qui était si digne de vivre. Que fera-t-il ? Quel parti prendra-t-il ? Ah ! maudit respect humain, que vas-tu faire ? Il ne voudrait pas faire mourir saint Jean-Baptiste ; mais, d'un autre côté, il a peur qu'on se moque de lui, de ce qu'étant roi, il ne tient pas sa parole. Allez, dit ce malheureux roi à un bourreau, allez couper la tête de Jean-Baptiste ; j'aime mieux laisser crier ma conscience que si l'on se moquait de moi. Mais quelle horreur ! quand la tête parut dans la salle, les yeux et la bouche, quoique fermés, semblaient lui reprocher son crime et le menacer des châtiments les plus terribles. A ce spectacle, il frémit et pâlit. Hélas ! que celui qui se laisse conduire par le respect humain est à plaindre !
Il est vrai que le respect humain ne nous empêche pas toujours de faire de bonnes uvres. Mais combien de bonnes uvres dont le respect humain nous fait perdre le mérite ! Combien de bonnes uvres que nous ne ferions pas, si nous n'espérions pas en être loués et estimés du monde ! Combien de gens ne viennent à l'église que par respect humain, en pensant que, dès qu'une personne ne pratique plus la religion, du moins à l'extérieur, l'on n'a plus confiance en elle, comme on dit : Où il n'y a point de religion, il n'y a point de conscience ! Combien de mères qui semblent avoir soin de leurs enfants seulement pour être estimées aux yeux du monde ! Combien qui se réconcilient avec leurs ennemis, parce qu'ils craignent qu'on perde la bonne estime que l'on a d'eux ! Combien de personnes qui ne seraient pas si bien, si elles ne savaient pas qu'elles y gagnent d'être louées du monde ? Combien qui sont plus réservées dans leurs paroles et plus modestes à l'église à cause du monde ! Oh ! maudit respect humain, que tu gâtes de bonnes uvres qui conduiraient tant de chrétiens au ciel, et qui ne feront que les pousser en enfer !
Mais, me direz-vous, il y a bien à faire, pour que le monde ne se mêle de rien dans tout ce que l'on fait. Mais, M.F., nous n'attendons pas notre récompense du monde, mais de Dieu seul : si l'on me loue, je sais bien que je ne le mérite pas, étant si pécheur ; si l'on me méprise, il n'y a rien d'extraordinaire pour un pécheur comme moi qui ai tant de fois méprisé le bon Dieu par mes péchés ; j'en mérite bien davantage. D'ailleurs, Jésus-Christ ne nous a-t-il pas dit : Bienheureux ceux qui seront méprisés et persécutés ? Et qui sont ceux qui vous méprisent ? Hélas ! quelques pauvres pécheurs qui n'ont pas le courage de faire ce que vous faites, qui, pour cacher un peu leur honte, voudraient que vous fissiez comme eux ; c'est un pauvre aveugle qui, bien loin de vous mépriser, devrait passer sa vie à pleurer son malheur. Ses railleries vous montrent combien il est à plaindre et digne de compassion. Il fait comme une personne qui a perdu l'esprit, qui court les forêts, qui se roule par terre ou se jette dans les précipices en criant à tous ceux qui la voient de faire comme elle ; elle a beau crier, vous la laissez faire, et vous la plaignez, parce qu'elle ne connaît pas son malheur. De même, M.F., laissons ces pauvres malheureux crier et railler les bons chrétiens ; laissons les insensés dans leur démence ; laissons les aveugles dans leurs ténèbres ; écoutons les cris et les hurlements des réprouvés ; mais ne craignons rien, suivons notre route ; ils se font beaucoup de mal, sans point nous en faire ; plaignons-les, et marchons à notre ordinaire.
 Savez-vous pourquoi les autres vous raillent ? C'est qu'ils voient que vous les craignez et qu'un rien vous fait rougir. Ce n'est pas votre piété qu'ils raillent, mais seulement votre inconstance et votre lâcheté à suivre votre chef. Voyez les gens du monde : avec quelle audace ils suivent leur chef ! Ne se font-ils pas gloire d'être libertins, ivrognes, adroits, vindicatifs ? Voyez un impudique : craint-il de vomir ses saletés devant le monde ? Pourquoi cela, M.F. ? C'est parce qu'ils sont contraints à suivre leur maître qui est le monde ; ils ne pensent et ne cherchent qu'à lui plaire ; ils ont beau souffrir, rien ne peut les arrêter. Voilà, M.F., ce que vous feriez, si vous vouliez en faire autant. Vous ne craindriez ni le monde ni le démon ; vous ne chercheriez et ne voudriez que ce qui pourrait plaire à votre Maître, qui est Dieu lui-même. Convenez avec moi que les mondains sont beaucoup plus constants à tous les sacrifices qu'ils font pour plaire à leur maître, qui est le monde, que nous, à faire ce que nous devons pour plaire à notre Maître, qui est notre Dieu.

II. Mais, maintenant, recommençons d'une autre manière. Dites-moi, mon ami, pourquoi est-ce que vous raillez ceux qui font profession de piété, ou, si vous ne comprenez pas bien, ceux qui font des prières plus longues que les vôtres, qui fréquentent plus souvent les sacrements que vous ne le faites vous-même, et qui fuient les applaudissements du monde ? De trois choses l'une, M.F. : ou vous regardez ces personnes comme des hypocrites, ou vous raillez la piété elle-même, ou enfin,, vous êtes fâchés de ce qu'ils valent mieux que vous.
1? Pour les traiter d'hypocrites, il faut que vous ayez lu dans leur cur, et que vous soyez parfaitement convaincus que toute leur dévotion est fausse. Eh quoi ! M.F., ne parait-il pas naturel que, quand nous voyons faire quelques bonnes uvres à quelqu'un, nous pensions que leur cur est bon et sincère ? D'après cela, voyez combien votre langage et votre jugement sont ridicules. Vous voyez un extérieur bon dans votre voisin, et vous dites ou pensez que son intérieur ne vaut rien. Voilà, dit-on, du bon fruit ; certainement, l'arbre qui le porte est de bonne espèce, et vous en jugez bien. Et s'il s'agit déjuger des gens de bien, vous direz tout le contraire : voilà du bon fruit ; mais l'arbre qui le porte ne vaut rien ! Non, M.F., non, vous n'êtes ni si aveugles ni si insensés que de déraisonner de la sorte.
2? En deuxième lieu, nous disons que vous raillez la piété elle-même ; je me trompe : vous ne raillez pas cette personne parce qu'elle prie longtemps ou souvent et avec respect : non, ce n'est pas pour cela, car, vous aussi, vous priez (du moins si vous ne le faites pas, vous manquez à un de vos premiers devoirs.) Est-ce parce qu'elle fréquente les sacrements ? Mais vous n'êtes pas venu jusqu'à ce temps sans vous approcher des sacrements, on vous a bien vu au tribunal de la pénitence, on vous a bien vu vous asseoir à la table sainte. Vous ne méprisez donc pas cette personne parce qu'elle remplit mieux ses devoirs de religion que vous, étant parfaitement convaincus du danger où nous sommes de nous perdre, et par conséquent du besoin que nous avons d'avoir souvent recours à la prière et aux sacrements pour persévérer dans la grâce du bon Dieu, et sachant qu'après ce monde il n'y a plus de ressources : bien ou mal, il faudra y rester pendant toute l'éternité.
3? Non, M.F., ce n'est pas tout cela qui nous fatigue dans la personne de notre voisin : c'est que, n'ayant pas le courage de l'imiter, nous ne voudrions pas avoir la honte de notre lâcheté ; mais nous voudrions l'entraîner dans nos désordres ou dans notre vie indifférente. Combien de fois ne disons-nous pas : À quoi servent toutes ces grimaces, à quoi sert de tant rester à l'église, d'y aller si matin, et le reste ? Ah ! M.F., c'est que la vie des personnes, de piété qui sont sérieuses, est la condamnation de notre vie lâche et indifférente : Il est bien aisé de comprendre que leur humilité et le mépris qu'elles font d'elles-mêmes condamne notre vie orgueilleuse, qui ne veut rien souffrir, qui voudrait que tout le monde nous aime et nous loue ; il n'y a pas de doute que leur douceur et leur bonté pour tout le monde fait honte à nos emportements et à nos colères ; il est bien vrai que leur modestie, leur réserve dans toutes leurs démarches condamne notre vie mondaine et pleine de scandales. N'est-ce pas cela seul qui nous tourmente dans la personne de notre prochain ? N'est-ce pas que cela nous fâche, quand nous entendons dire du bien des autres et publier leurs bonnes actions ? Oui, sans doute que leur dévotion, leur respect à l'église nous condamne, et fait ombrage à notre vie tout évaporée et à notre indifférence pour notre salut. Comme nous sommes naturellement portés à excuser dans les autres les défauts que nous avons nous-mêmes, de même nous sommes toujours portés à désapprouver dans les autres les vertus que nous n'avons pas le courage de pratiquer : c'est ce que nous voyons tous les jours. Un libertin est content de trouver un libertin qui l'applaudira dans ses désordres ; bien loin de le détourner, il l'encourage. Un vindicatif se réjouira d'être avec un autre vindicatif pour se consulter ensemble, afin de trouver le moyen de se venger de leurs ennemis. Mais, mettez une personne sage avec un libertin, une personne qui est toujours prête à pardonner avec un vindicatif : de suite, vous voyez les méchants se déchaîner contre les bons et leur tomber dessus. Pourquoi cela, M.F., sinon parce que n'ayant pas la force de faire ce qu'ils font, ils voudraient pouvoir les entraîner de leur côté, afin que leur vie sainte ne soit pas une censure continuelle de la leur propre ? Mais, si vous voulez comprendre l'aveuglement de ceux qui se raillent des personnes qui remplissent mieux leur devoir de chrétien qu'eux, écoutez-moi un instant.
 Que diriez-vous d'une personne pauvre qui porterait envie à un riche, si ce pauvre n'est pas riche parce qu'il ne le veut pas ? Ne lui diriez-vous pas : Mon ami, pourquoi dites-vous du mal de cette personne parce qu'elle est riche ? Il ne tient qu'à vous de l'être, et encore plus, si vous le voulez. De même, M.F., pourquoi sommes-nous portés à blâmer ceux qui sont plus sages ? Il ne tient qu'à nous de l'être, et encore plus, si nous voulons : Les gens qui pratiquent la religion, qui en font plus que nous, ne nous empêchent pas d'être aussi sages et plus même, si nous voulons.
Je dis donc que les gens sans religion méprisent ceux qui en font profession... ; je me trompe, ils ne les méprisent pas, il font seulement semblant de les mépriser, parce que dans le fond de leur cur ils sont pleins d'estime pour eux. En voulez-vous une preuve ? la voici. Auprès de qui va aller une personne, même sans piété, pour trouver quelques consolations dans ses peines, ou quelque adoucissement dans ses chagrins ou ses souffrances ? Croyez-vous que ce soit auprès d'une autre personne sans religion comme elle ? Non, mon ami, non. Elle sait bien qu'une personne sans religion ne peut la consoler, ni lui donner des bons conseils. Mais elle ira trouver les personnes mêmes qu'elle a raillées dans un temps. Elle est trop bien convaincue qu'il n'y a qu'une personne sage et craignant Dieu qui peut la consoler et un peu adoucir ses peines. En effet, M.F., combien de fois nous étant trouvés abîmés dans le chagrin ou quelque autre misère, sommes-nous allés trouver quelques personnes sages, et après un quart d'heure de conversation, nous nous sommes sentis tout changés et nous nous sommes retirés en disant : Que ceux qui aiment le bon Dieu sont heureux, et aussi ceux qui sont autour d'eux ! Je me désolais, je ne faisais que pleurer, je me désespérais : pour un petit instant que j'ai été avec cette personne, je me suis senti tout consolé. C'est bien vrai, tout ce qu'elle m'a dit : que le bon Dieu n'avait permis cela que pour mon bien, et que tous les saints et saintes en avaient bien plus enduré que moi, et qu'il valait bien mieux souffrir en ce monde que dans l'autre. Nous finissons par dire : Dès que j'aurai quelque peine, vite je retournerai chez elle me consoler. Oh ! belle religion, que ceux qui vous pratiquent tout de bon sont heureux, et que les douceurs et les consolations que vous nous procurez sont grandes et précieuses !...
Eh bien ! M.F., vous voyez donc que vous raillez ceux qui ne le méritent pas ; vous devez, au contraire, infiniment remercier le bon Dieu d'avoir parmi vous quelques bonnes âmes qui sachent apaiser la colère de Dieu, sans quoi, nous serions bientôt écrasés par sa justice. Mais, tout bien considéré, une personne qui fait bien ses prières, qui ne cherche qu'à plaire au bon Dieu, qui aime à rendre service au prochain, qui sait donner jusqu'à son nécessaire pour l'aider, qui pardonne volontiers ceux qui lui font quelque injure, vous ne pouvez pas dire que celle-là fait mal, au contraire. Elle n'est que bien digne d'être louée et estimée de tout le monde. C'est cependant cette personne que vous déchirez ; n'est-ce pas que vous ne pensiez pas à ce que vous disiez ? C'est bien vrai, pensez-vous en vous-mêmes ; elle est plus heureuse que nous. Tenez, mon ami, écoutez-moi, et je vous dirai ce que vous devez faire : bien loin de les blâmer et de les railler, vous devriez faire tous vos efforts pour les imiter ; vous unir, tous les matins, à leurs prières et à toutes les actions qu'elles feront pendant la journée. Mais, direz-vous, pour faire ce qu'elles font, il y a trop de violence à se faire et trop de sacrifices à ac-complir. Il y a bien à faire ! Pas autant que vous dites bien : c'est si malaisé de bien faire vos prières le matin et le soir ? Est-ce bien difficile d'écouter la parole de Dieu avec respect, en demandant au bon Dieu la grâce d'en bien profiter ? Est-ce bien difficile de ne pas sortir de l'église pendant les instructions ? de ne pas travailler le saint jour du dimanche ? de ne pas manger de la viande les jours défendus et de mépriser les mondains qui veulent absolument se perdre ?
Si vous craignez que le courage vous manque, portez vos regards sur la Croix où Jésus-Christ est mort, et vous verrez que le courage ne vous manquera pas. Voyez ces foules de martyrs qui ont tant souffert que, vous ne pourrez jamais le comprendre, dans la crainte de perdre leurs âmes. Sont-ils, M.F., maintenant fâchés d'avoir méprisé le monde et ses qu'en dira-t-on ?
Concluons, M.F., en disant : Combien il y a peu de personnes qui servent véritablement le bon Dieu ! Les uns tâchent de détruire la religion, s'ils pouvaient, par la force de leurs armes, comme faisaient les rois et les empereurs païens ; les autres, par leurs cris impies, vou-draient l'avilir et la faire perdre, s'ils pouvaient ; d'autres la raillent dans ceux qui la pratiquent ; et enfin d'autres voudraient bien la pratiquer, mais ils ont peur de le faire devant le monde. Hélas ! M.F., que le nombre de ceux qui sont pour le ciel est petit, puisqu'il n'y a que ceux qui combattent continuellement et vigoureusement le démon et leurs penchants, et qui méprisent le monde avec toutes ses railleries ! Puisque, M.F., nous n'atten-dons notre récompense et notre bonheur que de Dieu seul, pourquoi aimer le monde, tandis que nous avons promis avec serment de le haïr et de le mépriser pour ne suivre que Jésus-Christ, en portant notre croix tous les jours de notre vie ? Heureux celui, M.F., qui ne cherche que Dieu seul et qui méprise tout le reste ! C'est le bonheur...

 4ème DIMANCHE DE L'AVENT
Sur la Satisfaction
 

Facite ergo fructus dignos pnitentiæ.
Faites donc de dignes fruits de pénitence
(S. Luc, III, 8.)

Tel est, M.F., le langage que le saint Précurseur du Sauveur tenait à tous ceux qui venaient le trouver dans son désert pour apprendre de lui ce qu'il fallait faire pour avoir la vie éternelle. Faites, leur disait-il, de dignes fruits de pénitence, afin que vos péchés vous soient remis. C'est-à-dire, M.F., quiconque de vous a péché n'a point d'autre remède que la pénitence, même ceux qui sont déjà pardonnés. En effet, nos péchés, remis dans le tribunal de la pénitence, nous laissent encore des peines à subir ou dans ce monde, qui sont les peines et toutes les misères de la vie, ou dans les flammes du purgatoire. Il y a cette différence, M.F., entre le sacrement de baptême et celui de la pénitence, que dans celui du baptême, Dieu n'écoute que sa miséricorde, c'est-à-dire qu'il nous pardonne sans rien exiger de nous, au lieu que, dans celui de la pénitence, Dieu ne nous remet nos péchés et ne nous rend la grâce qu'à condition que nous subirons une peine temporelle, ou dans ce monde, ou dans les flammes du purgatoire ; c'est afin de punir le pécheur du mépris et de l'abus de ses grâces. Si Dieu veut que nous fassions pénitence pour que nos péchés nous soient pardonnés, c'est encore pour nous préserver de retomber dans les mêmes péchés, afin que, nous rappelant ce que nous avons enduré pour ceux que nous avons déjà confessés, nous n'ayons pas le courage d'y retourner. Dieu veut que nous unissions nos pénitences aux siennes, et que nous considérions combien il a souffert pour rendre les nôtres méritoires. Hélas ! M.F., ne nous y trompons pas ; sans les souffrances de Jésus-Christ, tout ce que nous aurions pu faire n'aurait jamais pu satisfaire pour le moindre de nos péchés. Ah ! mon Dieu, que nous vous sommes redevables de ce grand acte de miséricorde envers de misérables ingrats ! Je vais donc vous montrer, M.F. 1? Que, quoique nos péchés nous soient pardonnés, nous ne sommes pas exempts de faire pénitence ; 2? Quelles sont les uvres par lesquelles nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu, ou, pour vous parler plus clairement, je vais vous montrer ce que c'est que la satisfaction, qui est la quatrième disposition que nous devons apporter pour recevoir dignement le sacrement de pénitence.

I. Vous savez tous, M.F., que le sacrement de pénitence est un sacrement qui a été institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour remettre les péchés commis après le baptême. C'est principalement dans ce sacrement que le Sauveur du monde nous montre la grandeur de sa miséricorde, puisqu'il n'y a point de péchés que ce sacrement n'efface, quelque grand que soit leur nombre et quelque affreuse que soit leur noirceur ; de sorte que tout pécheur est sûr de son pardon et de regagner l'amitié de son Dieu, si, de son côté, il apporte les dispositions que demande ce sacrement. La première disposition, c'est de bien connaître ses péchés ; leur nombre et leurs circonstances qui peuvent ou les augmenter, ou en changer l'espèce : et, cette connaissance ne nous sera donnée qu'après l'avoir demandée au Saint-Esprit. Toute personne qui, dans son examen, ne demande pas les lumières du Saint-Esprit ne peut faire qu'une confession sacrilège . Si cela vous est arrivé, revenez sur vos pas, parce que vous êtes bien sûrs que vos confessions n'ont été que de mauvaises confessions.
 La deuxième condition c'est de bien déclarer ses péchés, comme vous dit votre catéchisme, sans artifice ni déguisement, c'est-à-dire tels que vous les connaissez vous-mêmes. Cette accusation ne sera faite comme il faut, qu'autant que vous en aurez demandé la force au bon Dieu : sans cela il vous est impossible  de les déclarer comme vous le devez pour en recevoir le pardon. Vous devez donc examiner devant le bon Dieu si, toutes les fois que vous avez voulu vous confesser, vous lui avez demandé cette force ; si vous y avez manqué, revenez sur vos confessions, parce que vous êtes bien surs qu'elles ne valent rien.
La troisième condition que demande ce sacrement pour que vous obteniez le pardon de vos péchés, c'est la contrition, c'est-à-dire le regret de les avoir commis, avec la résolution sincère de ne plus les commettre, et un désir véritable de fuir tout ce qui peut vous y faire retomber. Cette contrition vient du ciel et elle ne nous est donnée que par la prière et les larmes ; prions donc et pleurons en pensant que ce défaut de contrition est celui qui damne le plus de monde. L'on accuse bien ses péchés ; mais souvent le cur n'y est pour rien. L'on conte ses péchés comme l'on conterait une histoire indifférente : nous n'avons pas cette contrition, puisque nous ne changeons pas de vie. Nous avons tous les ans, tous les six mois, tous les mois ou trois semaines, ou tous les huit jours, si vous voulez, même péché, même défaut ; nous marchons toujours dans le même chemin : point de changement dans notre manière de vivre. D'où peuvent venir tous ces malheurs qui précipitent tant d'âmes dans les enfers, sinon du défaut de contrition ? Et comment pouvoir espérer de l'avoir, puisque souvent nous ne la demandons pas seulement à Dieu, ou que nous la demandons sans presque désirer de l'avoir ? Si vous ne voyez point de changement dans votre conduite, c'est-à-dire, si vous n'êtes pas meilleurs après tant de confessions et de communions, revenez sur vos pas afin que vous reconnaissiez votre malheur avant qu'il n'y ait plus de remède. Il faut, M.F., pour nous donner l'espérance que nos confessions sont faites avec de bonnes dispositions, il faut, en nous confessant, nous convertir : sans cela, ce que nous faisons de fait que nous préparer toutes sortes de malheurs pour l'autre vie :
Mais après avoir bien connu nos péchés par la grâce du Saint-Esprit ; après les avoir bien déclarés comme il faut, après avoir bien eu la douleur de nos péchés, il nous reste encore une quatrième condition, pour que les trois autres portent les fruits que nous devons en attendre, c'est la satisfaction que nous devons à Dieu et au prochain. Je dis à Dieu, pour réparer les injures que le péché lui a faites, et au prochain, pour réparer le tort que nous lui avons fait dans son âme ou dans son corps.
D'abord, je vous dirai que depuis le commencement du monde, nous voyons partout que Dieu en pardonnant le péché a toujours voulu une satisfaction temporelle, qui est un droit que sa justice demande. Sa miséricorde nous pardonne ; mais sa justice veut être satisfaite en quelque petite chose, de sorte qu'après avoir péché, après que nous avons été pardonnés, nous devons nous venger sur nous-mêmes en faisant souffrir notre corps qui a péché. Mais dites-moi, M.F., quelles sont les pénitences que nous faisons, en comparaison de ce que nos péchés nous ont mérité, qui est une éternité de tourments ? Ô mon Dieu, que vous êtes bon de vous contenter de si peu de chose !
 Si les pénitences que l'on vous donne vous semblent dures et pénibles à faire pour le grand nombre de vos péchés mortels, parcourez la vie des saints, et vous verrez les pénitences qu'ils ont faites, quoique plusieurs fussent sûrs de leur pardon. Voyez Adam, à qui le Seigneur lui--même dit que son péché lui était pardonné, et qui, mal-gré cela, fit pénitence pendant plus de neuf cents ans, pénitence qui fait trembler. Voyez David, à qui le pro-phète Nathan vient dire de la part de Dieu que son péché lui est remis, et qui fait une pénitence si rigoureuse, que ses pieds ne pouvaient plus le porter ; il faisait retentir son palais de cris et de sanglots, ému par la douleur de ses péchés. Il dit lui-même qu'il va descendre dans le tombeau en pleurant ; que la douleur ne le quittera que lorsque sa vie finira ; ses larmes coulent avec tant d'abon-dance, qu'il nous dit lui-même qu'il trempe son pain de ses larmes et qu'il arrose son lit de ses pleurs. Voyez encore saint Pierre, pour un péché que la frayeur lui a fait commettre ; le Seigneur lui pardonné et cependant il pleure son péché toute sa vie avec tant d'abondance, que ses larmes creusent son visage. Que fait sainte Made-leine après la mort du Sauveur ? Elle va s'ensevelir dans un désert, où elle pleure et fait pénitence toute sa vie : cependant, Dieu lui avait bien pardonné, puisqu'il dit au pharisien que beaucoup de péchés lui étaient remis parce qu'elle avait beaucoup aimé. Mais sans aller si loin, M.F., voyez les pénitences que l'on donnait dans les pre-miers temps de l'Église. Voyez si celles de maintenant ont quelque proportion avec celles de ce temps-là. Pour avoir juré le saint nom de Dieu, sans y penser, (hélas ! ce qui est maintenant si commun, même aux enfants qui ne savent peut-être pas une de leurs prières), on les condam-nait à jeûner sept jours au pain et à l'eau. Pour avoir consulté les devins, sept ans de pénitence. Pour avoir tra-vaillé un petit instant le dimanche, il fallait faire péni-tence trois jours. Pour avoir parlé pendant la sainte Messe, il fallait jeûner dix jours au pain et à l'eau. Si dans le carême l'on avait manqué un jour de jeûner, il fallait jeûner sept jours. Pour avoir dansé devant une église un jour de dimanche ou de fête, l'on était condamné à sept ans de pénitence. Pour avoir violé le jeûne des Quatre-Temps, il fallait jeûner quarante jours au pain et à l'eau. Pour s'être moqué d'un évêque ou de son pas-teur, en tournant leurs instructions en ridicule, il fallait faire pénitence pendant quarante jours. Pour avoir laissé mourir un enfant sans baptême, trois ans de pénitence. Pour s'être habillé en carnaval, trois ans de pénitence. Pour une jeune personne, garçon ou fille, qui aurait dansé, trois ans de pénitence, et, s'ils y retournaient, on les menaçait de les excommunier. Ceux qui faisaient des voyages le dimanche ou les fêtes sans nécessité, sept jours de pénitence. Une fille qui aurait commis un péché contre la pureté avec un homme marié, dix ans de pénitence. Eh bien ! M.F., dites-moi, que sont les pénitences que l'on nous impose, si nous les comparons à celles dont nous venons de parler ? Cependant, la justice de Dieu est la même ; nos péchés ne sont pas moins affreux aux yeux de Dieu, et ne méritent pas moins d'être punis.

II Ne devrions-nous pas être couverts de confusion, de faire si peu que nous faisons, tandis que les premiers chrétiens faisaient des pénitences et si rudes et si longues ? Mais, me direz-vous, quelles sont donc les uvres par lesquelles nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés ? Si vous désirez les accomplir, rien de si facile, comme vous allez le voir. La première est la pénitence que le confesseur vous impose, qui fait une partie du sacrement de pénitence. Si l'on n'était pas dans l'intention de l'accomplir de tout son cur aussi bien que possible, la confession ne serait qu'un sacrilège ; la deuxième, c'est la prière ; la troisième, c'est le jeûne ; la quatrième, c'est l'aumône ; et la cinquième, les indulgences qui sont les uvres les plus faciles à accomplir et les plus efficaces. Je dis : 1? La pénitence que le confesseur nous impose avant de nous donner l'absolution ; nous devons la recevoir avec joie et reconnaissance, et l'accomplir aussi bien qu'il nous est possible, sans quoi nous devons grandement craindre de faire une confession sacrilège. Si nous pensions donc ne pas pouvoir la faire, il faudrait représenter humblement au confesseur nos raisons : s'il les trouve bonnes, il nous la changera.
Mais, il y a des pénitences que le prêtre ne peut ni ne doit changer. Les pénitences qui vont à la correction du pécheur, comme, par exemple, interdire le cabaret à un ivrogne, la danse aux filles, ou à un garçon la compagnie d'une personne qui le porte au mal ; obliger à réparer quelque injustice que l'on a faite, à se confesser souvent parce qu'on a vécu quelque temps dans la négligence pour son salut. Vous conviendrez avec moi qu'un prêtre ne peut ni ne doit changer ces pénitences. Mais si l'on avait quelques raisons de faire changer sa pénitence, il faudrait que ce fût le même prêtre qui la changeât, à moins que ce ne soit tout à fait impossible, parce qu'un autre confesseur ne sait pas pour quelles raisons elle vous a été donnée. Vous trouverez vos pénitences longues ou difficiles, M.F. ? Mais vous n'y pensez pas ! Comparez-les donc aux peines de l'enfer que vous avez méritées par vos péchés. Ah ! avec quelle joie un pauvre damné ne recevrait-il pas, jusqu'à la fin du monde, les pénitences que l'on vous donne et encore de bien plus rigoureuses, si, à ce prix, il pouvait terminer son supplice ! Quel bonheur pour lui ! mais qui ne lui sera jamais donné.
Eh bien ! M.F., en recevant notre pénitence avec joie, avec un vrai désir de l'accomplir aussi bien que nous le pourrons, nous nous délivrons de l'enfer, comme si le bon Dieu accordait aux damnés ce que je viens de vous dire. Oh ! mon Dieu, que le pécheur connaît peu son bonheur !
Je dis : !? Que nous devons accomplir la pénitence que le confesseur nous donne, et qu'y manquer serait un gros péché. Ce n'est qu'à cette condition que Dieu rend sa grâce au pécheur et que le prêtre, en son nom, lui remet ses péchés. Dites-moi, M.F., ne serait-ce pas une impiété de ne pas faire la pénitence et d'espérer encore le pardon ? C'est aller contre la raison ; c'est vouloir la récompense sans qu'il en coûte.
Que penser, M.F., de ceux qui ne font pas leur pénitence ? Pour moi, voilà ce que j'en pense. S'ils n'ont pas encore reçu l'absolution, ce sont des personnes qui n'ont pas seulement le désir de se convertir, puisqu'elles refusent les moyens qu'il faut prendre pour cela, et lorsqu'elles reviennent se confesser, le prêtre doit leur refuser l'abso-lution une deuxième fois. Mais si le pénitent a reçu l'absolution et qu'il ait négligé sa pénitence, c'est un péché mortel, si les péchés qu'il a confessés étaient mortels et que la pénitence imposée soit en soi consi-dérable ; il doit bien craindre que sa confession n'ait été sacrilège par le défaut d'une volonté sincère de satisfaire à Dieu pour ses péchés. Mais je ne parle ici que de ceux qui auraient omis toute leur pénitence ou une partie considérable, et non de ceux qui l'auraient oubliée ou qui n'auraient pas pu la faire dans le moment prescrit.
 Ensuite, je dis qu'il faut accomplir sa pénitence tout entière, dans le temps marqué, et dévotement. Je dis : entièrement. Il ne faut rien laisser de tout ce que l'on nous a donné ; au contraire, nous devons ajouter à celle que le confesseur nous a imposée. Saint Cyprien nous dit que la pénitence doit égaler la faute, que le remède ne doit pas être moindre que le mal. Mais dites-moi, M.F., quelles sont les pénitences que l'on donne ? Hélas ! quel-ques chapelets, quelques litanies, quelque aumône, de petites mortifications. Dites-moi, toutes ces choses ont--elles quelque proportion avec nos péchés, qui méritent des tourments qui ne finiront jamais ? Il y en a qui font leur pénitence en marchant ou assis, cela n'est pas à faire. Votre pénitence, vous devez la faire à genoux, à moins que le prêtre ne vous dise que vous pouvez la faire ou en marchant, ou assis. Si cela vous est arrivé, vous devez vous en confesser et ne plus y retomber.
En deuxième lieu, je dis qu'il faut la faire dans le temps marqué, sans quoi vous péchez, à moins que vous ne puissiez pas faire autrement, et alors le dire à votre confesseur lorsque vous retournez vous confesser. Si, par exemple, il vous ordonne de faire une visite au Saint-Sa-crement après les offices, parce qu'il sait que vous allez dans des compagnies qui ne vous porteront pas au bon Dieu ; s'il vous commande de vous mortifier en quelque chose dans vos repas, parce que vous êtes sujet à la gour-mandise ; de faire un acte de contrition, lorsque vous avez le malheur de retomber dans le péché que vous avez déjà confessé ; ou bien lorsque d'autres fois vous attendez, pour faire votre pénitence, le moment où vous êtes près d'aller vous confesser : vous comprenez aussi bien que moi que, dans tous ces cas-là, vous êtes coupable, et que vous ne devez pas manquer de vous en accuser et ne plus vous y retrouver.
En troisième lieu, je dis qu'il faut faire votre pénitence dévotement, c'est-à-dire avec piété, dans une disposition sincère de quitter le péché. La faire avec piété, M.F., c'est la faire avec attention du côté de l'esprit, et dévo-tion du cur. Si vous faisiez votre pénitence avec des distractions volontaires, vous ne l'auriez pas faite, vous seriez obligé de la refaire. S'en acquitter avec piété, c'est la faire avec une grande confiance que le bon Dieu nous pardonnera nos péchés par les mérites de Jésus-Christ, qui a satisfait pour nous par ses souffrances et sa mort sur la croix. Nous devons la faire avec joie, ravis de pou-voir satisfaire à Dieu que nous avons offensé et de trou-ver des moyens si faciles de pouvoir effacer nos péchés qui mériteraient de nous faire souffrir pendant toute l'éternité. Une chose que vous ne devez jamais oublier, c'est que, toutes les fois que vous faites votre pénitence, vous devez dire à Dieu : Mon Dieu, j'unis cette légère pénitence à celle que Jésus-Christ mon Sauveur vous a offerte pour mes péchés ; voilà qui rendra votre péni-tence méritoire et agréable à Dieu.
Je dis encore que nous devons accomplir notre péni-tence avec un vrai désir de quitter le péché tout à fait, quoi qu'il nous en coûte, fallût-il souffrir la mort. Si nous n'étions pas dans ces dispositions, bien loin de satisfaire à la justice de Dieu, nous l'outragerions de nouveau, ce qui nous rendrait encore plus coupables.
J'ai dit que nous ne devons pas nous contenter de la pénitence que le confesseur nous impose, parce qu'elle n'est rien, ou presque rien, si nous la comparons à ce que méritent nos péchés. Si le confesseur nous ménage si fort, ce n'est que dans la crainte qu'il a de nous dégoûter de travailler à notre salut. Si vous avez véritablement votre salut à cur, vous devez vous imposer des pénitences vous-même. Voici celles qui vous conviennent le mieux. Si vous avez eu le malheur de donner scandale, il faut vous faire si vigilant, que votre prochain ne puisse rien voir en vous qui ne le porte au bien ; il faut que vous montriez par votre conduite que votre vie est devenue vraiment chrétienne. Et si vous avez eu le malheur de pécher contre la sainte vertu de pureté, il faut mortifier ce misérable corps par des jeûnes, en ne lui donnant que ce qu'il lui faut pour ne pas lui ôter la vie et qu'il puisse remplir son devoir ; et le faire de temps en temps coucher sur la dure. Si vous vous trouvez d'avoir quelque chose à manger qui flatte votre gourmandise, il faut le refuser à votre corps, et le mépriser autant que vous l'avez aimé : il voulait perdre votre âme, il faut que vous le punissiez. Il faut que souvent votre cur, qui a pensé à des choses impures, porte vos pensées dans l'enfer, qui est le lieu réservé aux impudiques. Si vous êtes attaché à la terre, il faut faire des aumônes autant que vous le pourrez pour punir votre avarice, en vous privant de tout ce qui ne vous est pas absolument nécessaire pour la vie.
 Avons-nous été négligent dans le service de Dieu, imposons-nous, pour faire pénitence, d'assister à tous les exercices de piété qui se font dans notre paroisse. Je veux dire, à la Messe, aux Vêpres, au catéchisme, à la prière, au chapelet, afin que Dieu, voyant notre empressement, veuille bien nous pardonner toutes nos négligences : si nous avons quelques moments entre les offices, faisons quelque lecture de piété, ce qui nourrira notre âme, surtout lisons quelques vies de saints, où nous verrons ce qu'ils ont fait pour se sanctifier ; cela nous encouragera ; faisons quelque petite visite au Saint-Sacrement pour lui demander pardon des péchés que nous avons commis pendant la semaine. Si nous nous sentons coupable de quelque faute, allons nous en délivrer, afin que nos prières et toutes nos bonnes uvres soient plus agréables à Dieu et plus avantageuses à notre âme. Avons-nous l'habitude de jurer, de nous emporter ? mettons-nous à genoux pour redire cette sainte prière : Mon Dieu, que votre saint nom soit béni dans tous les siècles des siècles ; mon Dieu, purifiez mon cur, purifiez mes lèvres, afin qu'elles ne prononcent jamais des paroles qui vous outragent et me séparent de vous. Toutes les fois que vous retomberez dans ce péché, il faut, sur le champ, ou faire un acte de contrition, ou donner quelques sous aux pauvres. Avez-vous travaillé le dimanche ; avez-vous vendu ou acheté pendant ce saint jour sans nécessité, donnez aux pauvres une aumône qui surpassera le profit que vous aurez fait. Avez-vous bu ou mangé avec excès ; il faut que, dans tous vos repas, vous vous priviez de quelque chose. Voilà, M.F., des pénitences qui, non seulement peuvent satisfaire à la justice de Dieu, si elles sont unies à celles de Jésus-Christ, mais qui peuvent encore vous préserver de retomber dans vos péchés. Si vous voulez vous comporter de cette manière, vous êtes sûr de vous corriger avec la grâce du bon Dieu.
Oui, M.F., nous devons nous châtier et nous punir par où nous avons fait le mal ; ce sera le véritable moyen d'éviter les pénitences et les châtiments de l'autre vie. Il est vrai qu'il en coûte ; mais nous ne pouvons pas nous en exempter, pendant que nous sommes encore en vie et que Dieu se contente de si peu de chose. Si nous attendons après notre mort, il ne sera plus temps, M.F., tout sera fini ; il ne nous restera que le regret de ne l'avoir pas fait. Sentons-nous, M.F., quelque répugnance pour la pénitence, jetons les yeux sur notre aimable Sauveur : voyons ce qu'il a fait, ce qu'il a souffert afin de satisfaire à son Père pour nos péchés. Animons-nous par l'exemple de tant d'illustres martyrs, qui ont livré leurs corps aux bourreaux avec tant de joie. Animons-nous encore, M.F., par la pensée des flammes dévorantes du purgatoire que souffrent les pauvres âmes condamnées pour des péchés peut-être moindres que les nôtres. S'il vous en coûte, M.F., de faire pénitence, vous aurez aussi la récompense éternelle que ces pénitences vous mériteront.
2? Nous avons dit que nous pouvions satisfaire à la justice de Dieu par la prière, non seulement la prière vocale ou mentale, mais encore par l'offrande de toutes nos actions, élevant de temps en temps notre cur au bon Dieu pendant la journée, en disant : Mon Dieu, vous savez que c'est pour vous que je travaille ; vous m'y avez condamné pour satisfaire à votre justice pour mes péchés. Mon Dieu, ayez pitié de moi qui ne suis qu'un pécheur si misérable, qui me suis tant de fois révolté contre vous, mon Sauveur et mon Dieu. Je désire que toutes mes pensées, tous mes désirs n'aient qu'un objet, et que toutes mes actions ne soient faites que dans la vue de vous plaire. Ce qui peut être agréable à Dieu, c'est de souvent penser à nos fins dernières, c'est-à-dire à la mort, au jugement, à l'enfer qui est fait pour la demeure des pécheurs.
3? Je dis que nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu par le jeûne. L'on comprend sous le nom de jeûne , tout ce qui peut mortifier le corps et l'esprit, comme de renoncer à sa propre volonté, ce qui est si agréable à Dieu que cela nous mérite plus de trente jours de pénitence ; de souffrir pour l'amour de Dieu les répugnances, les injures, les mépris, les confusions que nous ne croyons pas mériter ; de nous priver de quelques visites, comme serait d'aller voir nos parents, nos amis, nos terres et d'autres choses semblables, qui nous donneraient quelque plaisir ; de nous tenir à genoux un peu plus longtemps, pour que le corps qui a péché souffre en quelque manière.
4? J'ai dit aussi que nous pouvons satisfaire à la justice de Dieu par l'aumône, comme dit le prophète à Nabuchodonosor : « Rachetez vos péchés par l'aumône  ). » Il y a plusieurs sortes d'aumônes : celles qui regardent le corps, comme de donner à manger à ceux qui n'ont point de pain ; de vêtir ceux qui n'ont pas de quoi s'habiller ; d'aller voir les malades ; de leur donner de l'argent ; de faire leur lit ; de leur tenir compagnie ; de leur préparer leurs remèdes : voilà celles qui regardent le corps. Mais voici celles qui regardent l'âme, qui sont encore bien plus précieuses que celles qui n'ont rapport qu'au corps : on les appelle aumônes spirituelles.
Mais, me direz-vous, comment faisons-nous l'aumône spirituelle ? Le voici : c'est lorsque vous allez consoler une personne qui a quelque chagrin, qui vient d'éprouver quelque perte : vous la consolez par vos paroles pleines de bonté et de charité, en la faisant ressouvenir de la grande récompense que le bon Dieu a promise à ceux qui souffrent pour son amour ; que les peines de ce monde ne sont que d'un moment, tandis que la récompense sera éternelle. L'aumône spirituelle, c'est instruire les ignorants, qui sont ces pauvres personnes qui seront perdues si quelqu'un n'a pas compassion d'elles. Hélas ! combien de ces personnes qui ne savent pas ce qu'il faut pour être sauvées ; qui ignorent les principaux mystères de notre sainte religion ; qui, malgré toutes leurs peines et leurs autres bonnes uvres, seront damnées.
 Pères et mères, maîtres et maîtresses, où sont vos devoirs ? Les connaissez-vous un peu ? Non, je ne le crois pas. Si vous les connaissiez un peu, quel serait votre empressement à voir si vos enfants possèdent bien tout ce qu'il faut de la religion pour n'être pas perdus ! Combien vous chercheriez tous les moyens possibles de le leur apprendre, ce à quoi votre devoir de père et de mère vous oblige ! Mon Dieu ! que d'enfants perdus par ignorance ! et cela par là faute de leurs parents, qui, peut-être, ne pouvant pas les instruire par eux-mêmes, n'ont pas seulement eu le cur de les confier à ceux qui pouvaient le faire, les laissant vivre dans cet état et périr pour l'éternité.
Maîtres et maîtresses, quelle aumône faites-vous à ces pauvres domestiques, dont la plupart ne savent rien de leur religion ? Mon Dieu ! que d'âmes qui se perdent, dont les maîtres et maîtresses rendront compte au grand jour ! Je lui paie ses gages, me direz-vous, c'est à lui à se faire instruire ; je ne le prends que pour travailler ; il ne gagne pas seulement ce que je lui donne. Vous, vous trompez le bon Dieu vous a confié ce pauvre enfant, non seulement pour vous aider à travailler, mais encore afin que vous lui appreniez à sauver son âme. Hélas ! un maître et une maîtresse peuvent-ils bien vivre tranquilles en voyant leurs domestiques dans un état de damnation certaine ? Mon Dieu ! que la perte d'une âme leur est peu à cur ! Hélas ! combien de fois les maîtresses seront témoins que leurs domestiques ne font la prière ni le matin ni le soir, ne prennent peut-être pas même de l'eau bénite, et ne leur diront rien, ou se contenteront de penser : Voilà un domestique qui n'a pas grande religion ! mais sans aller plus loin : pourvu qu'ils fassent bien votre ouvrage, vous êtes contentes. Ô mon Dieu ! quel aveuglement ! qui pourra jamais le comprendre ? Je dis qu'un maître ou une maîtresse devraient avoir autant de soin et prendre autant de précautions pour instruire ou faire instruire leurs domestiques que leurs enfants, pendant tout le temps qu'ils sont à leur service. Dieu vous en demandera compte, aussi bien que de vos enfants, et rien de moins. Vous leur tenez lieu de père et de mère ; c'est à vous à qui Dieu s'en prendra. Hélas ! si tant de pauvres domestiques n'ont point de religion, ce malheur vient en grande partie de ce qu'ils ne sont pas instruits. Si vous aviez la charité de les instruire, en leur faisant connaître ce qu'ils doivent faire pour se sauver, les devoirs qu'ils ont à remplir envers Dieu, envers le prochain et envers eux-mêmes, les vérités de notre sainte religion qu'il faut absolument savoir, vous leur feriez ouvrir les yeux sur leur malheur. Oh ! que de remerciements ils vous feraient pendant toute l'éternité, en vous disant, qu'après Dieu, c'est à vous qu'ils sont redevables de leur bonheur éternel ! Mon Dieu ! peut-on laisser périr des âmes si précieuses, qui ont tant coûté à Jésus-Christ pour les racheter ! Mais, me direz-vous, cela est bon à dire : si on veut leur parler de la religion, il y en a qui ne vous écoutent pas seulement, ou bien ils se moquent de vous. Cela n'est que trop vrai. Il y en a quelques-uns qui sont assez malheureux pour ne pas vouloir ouvrir les yeux sur leur malheur ; mais ce n'est pas tous : il y en a aussi qui sont bien contents de se faire instruire. Il faut les prendre avec douceur, en vous rappelant que, quand vous croiriez que cela ne leur servira de rien, vous en serez tout autant récompensés que si vous en aviez fait des saints. Mais ne vous y trompez pas : tôt ou tard ils se rappelleront ce que vous leur aurez appris ; un jour viendra qu'ils en profiteront, et qu'ils prieront le bon Dieu pour vous.
Vous leur devez encore l'aumône de vos prières. Un maître ou une maîtresse qui a des domestiques, ne doit pas passer un jour sans prier le bon Dieu pour eux. Je suis persuadé qu'il y en a qui n'ont peut-être jamais prié le bon Dieu pour leurs domestiques. Mais, me direz-vous, bien loin d'avoir prié pour eux, je n'y ai même jamais pensé ! Ah ! M.F., je ne crois pas cela. Si vous aviez vécu dans une ignorance si grande envers vos devoirs, vous seriez bien à plaindre et dignes de la dernière compassion. Si un domestique ne doit pas manquer de prier pour ses maîtres, un maître, une maîtresse, lui doit la même chose, et encore plus, parce que le domestique n'est pas chargé de l'âme de son maître, au lieu que le maître est chargé de l'âme de ses domestiques. Mon Dieu ! que de personnes qui ne connaissent pas leurs devoirs ; qui, par conséquent, ne les remplissent pas, et qui seront perdues pendant l'éternité. Pères et mères, maîtres et maîtresses, n'oubliez pas cette aumône spirituelle que vous devez à vos enfants et à vos domestiques. Vous leur devez encore l'aumône de vos bons exemples, qui leur serviront de guide pour aller au ciel.
Voilà, M.F., ce que je crois le plus capable de satisfaire à la justice de Dieu pour vos péchés confessés et pardonnés.
 Vous pouvez encore satisfaire à la justice de Dieu, en supportant avec patience toutes les misères que vous serez obligés de souffrir malgré vous, comme sont les maladies, les infirmités, les afflictions, la pauvreté, les fatigues que vous aurez en travaillant, le froid, le chaud, les accidents qui vous arrivent, la nécessité de mourir. Voyez la bonté de Dieu qui nous a fait la grâce de rendre toutes nos actions méritoires, et capables de retrancher toutes les peines de l'autre vie. Mais, malheureusement, M.F., ce n'est pas dans cet esprit que nous souffrons ces maux que Dieu nous envoie comme autant de grâces qu'il nous fait ; hélas ! étant aveuglés au dernier point sur notre bien, nous allons jusqu'à murmurer et à maudire la main d'un si bon Père, qui change les peines éternelles en d'autres qui ne sont que de quelques minutes. Est-ce à nous, M.F., d'être si aveuglés sur notre bonheur ? Mettons tout à profit : maladies, adversités, afflictions ; toutes ces choses sont des biens que nous ramassons pour le ciel, ou plutôt qui nous exempteront d'aller souffrir des tourments bien rigoureux dans l'autre vie. Unissons toutes nos peines à celles de Jésus-Christ, afin de les rendre méritoires et dignes de satisfaire à la justice de Dieu. Enfin, le grand moyen de satisfaire à la justice de Dieu, c'est de bien l'aimer, d'avoir un vif regret de nos péchés, parce que Jésus-Christ nous dit, que beaucoup de péchés sont remis à celui qui aime beaucoup, et que, à celui qui aime moins, moins de péchés lui sont remis .
5? Nous avons dit que les indulgences sont des moyens très efficaces pour satisfaire à la justice de Dieu, c'est-à-dire pour nous faire éviter les peines du purgatoire. Ces indulgences sont composées des mérites surabondants de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des saints, ce qui fait un trésor inépuisable dans lequel le bon Dieu nous donne le pouvoir de puiser. Pour mieux vous le faire comprendre, c'est comme si vous deviez vingt ou trente pièces à un riche qui veut être payé ; vous n'avez rien ; du moins, il vous faudra un temps infini pour vous acquitter de votre dette. Un riche nous dit :. « Vous n'avez pas de quoi satisfaire à vos dettes ; grenez dans mon coffre ce qui vous est nécessaire pour payer, ce que vous devez. » Voilà précisément ce que Dieu nous fait : nous sommes dans l'impuissance de satisfaire à sa justice, il nous ouvre le trésor des indulgences dans lequel nous pouvons prendre tout ce qu'il nous faut pour satisfaire à cette justice. Il y a des indulgences partielles, qui ne remettent qu'une partie de nos peines et non toutes, comme sont celles que l'on gagne en disant les litanies du saint Nom de Jésus, et pour lesquelles il y a 2OO jours d'indulgences  ; en disant celles, de la sainte Vierge, il y a !OO jours , ainsi que tant d'autres. Il y a des indulgences quand on dit l'Ave Maria, l'Angelus, les trois actes de foi, d'espérance et de charité ; en allant voir les malades, en instruisant les igno-rants. Mais les indulgences plénières sont la remise de toutes les peines que nous devions souffrir en purgatoire ; de sorte qu'après nous être confessés d'un grand nombre de péchés, après lesquels, quoiqu'ils soient pardonnés, il nous reste encore un nombre presque infini d'années de purgatoire, si nous gagnons ces indulgences plénières dans leur entier, nous serons aussi exempts du purgatoire qu'un enfant qui meurt après son baptême, ou qu'un martyr qui vient de donner sa vie pour Dieu. Ces indulgences peuvent se gagner, si l'on est de la confrérie du saint Rosaire, tous les premiers dimanches du mois, lorsqu'on a le bonheur de se confesser et de communier, et toutes les fêtes de la sainte Vierge ; tous les troisièmes dimanches, si nous sommes de la confrérie du Saint-Sacrement. Oh ! M.F., qu'il est facile de retrancher les peines de l'autre vie, pour un chrétien qui profite des grâces que le bon Dieu lui présente ! Mais il faut bien vous dire aussi que, pour gagner tant de biens, il faut être en état de grâce, s'être confessé et avoir communié, et faire les prières que le Saint-Père prescrit ; il n'y a que le chemin de la croix pour lequel on n'a pas besoin de se confesser ni de communier. Mais il faut toujours être exempt de péché mortel, avoir un grand regret de tous ses péchés véniels, et être dans une véritable résolution de ne plus les commettre. Si vous apportez ces dispositions, vous pouvez les gagner pour vous ou pour les âmes du purgatoire. Rien, M.F., de facile comme de satisfaire à la justice de Dieu, puisque nous avons tant de moyens pour cela ; de sorte que si nous allons en purgatoire, ce sera bien par notre faute. Oh ! si un chrétien était instruit, et qu'il voulût bien profiter de tout ce que le bon Dieu présente, que de trésors il ramasserait pour le ciel ! Mon Dieu ! si nous sommes si pauvres, c'est bien parce que nous ne voulons pas nous enrichir. Mais ce n'est pas encore tout.
 Après avoir satisfait à Dieu, il faut encore satisfaire à notre prochain pour le tort que nous lui avons fait, soit dans son corps, soit à son âme. Je dis qu'on lui fait tort dans son corps, c'est-à-dire en sa personne, en l'outrageant tantôt par des paroles injurieuses ou méprisantes, tantôt par de mauvais traitements. Si nous avons eu le mal-heur de l'outrager par des paroles injurieuses, il faut lui faire des excuses et nous réconcilier avec lui. Si on lui avait fait tort en frappant ses bêtes, ce qui peut arriver lorsqu'on les trouve à nous faire quelque dégât dans nos récoltes, vous êtes obligé de lui donner tout ce que vous êtes cause qu'elles ont perdu de valeur : vous pouviez vous faire payer et non maltraiter ces bêtes ; si vous avez fait quelque tort, vous êtes obligé de le réparer aussitôt que vous le pourrez, sans quoi vous êtes grandement coupable. Si vous avez négligé de le faire, vous avez péché, et vous devez vous en accuser. Si vous avez fait tort à votre prochain dans son honneur, comme serait par médisance, vous êtes obligé de dire de bons rensei-gnements autant que vous avez pu en donner de mauvais, en disant tout le bien que vous en pourrez savoir, en cachant les défauts qu'il pourrait avoir, que vous n'êtes pas obligé de dévoiler. Si vous l'avez calomnié, vous devez aller trouver les personnes auprès desquelles vous avez dit des choses fausses de votre prochain, et leur dire que tout ce que vous avez dit n'est pas vrai ; que vous en êtes bien fâché et les prier de ne pas les croire. Mais si vous lui avez fait tort dans son âme, c'est encore bien plus difficile à réparer ; cependant il faut le faire autant qu'on le peut, sans quoi jamais le bon Dieu ne nous pardonnera.
Il faut bien vous examiner si vous n'avez point donné de scandale à vos enfants ou à vos voisins. Combien de pères et de mères, de maîtres et de maîtresses qui scandalisent leurs enfants et leurs domestiques en ne faisant de prières, ni le matin ni le soir, ou qui les feront en s'habillant, ou couchés sur une chaise, qui ne feront pas même un signe de croix avant et après avoir mangé ! Combien de fois les entendent-ils jurer et peut-être même blasphémer ! Combien de fois les ont-ils vus tra-vailler le dimanche matin, même avant la sainte messe ! Il faut encore examiner si vous avez chanté de mauvaises chansons, si vous avez apporté de mauvais livres, si vous avez donné de mauvais conseils, comme en disant à quelqu'un de se venger, de se payer de ses mains ou de dire des injures au prochain. Vous devez encore vous examiner si vous n'avez pas emprunté des objets de votre voisin que vous avez négligé de rendre ; si vous avez négligé de faire quelque aumône que l'on vous avait commandée ou quelques restitutions de la part de vos pauvres parents morts. Il faut, pour avoir le bonheur que vos péchés soient pardonnés, que vous n'ayez rien du bien du prochain que vous devez et pouvez lui rendre ; que si vous avez noirci sa réputation, il faut que vous ayez fait tout ce que vous avez pu pour réparer ce tort ; il faut vous être réconcilié avec vos ennemis, leur parler comme s'ils ne vous avaient fait que du bien toute votre vie, sans rien conserver dans votre cur que la charité qu'un bon chrétien doit avoir pour tout le monde. Il faut recevoir votre pénitence de bon cur, avec un vrai désir de l'accomplir autant bien que vous le pourrez, et la faire à genoux avec piété et reconnais-sance, en pensant combien le bon Dieu est bon de se contenter de si peu de chose, et faire en sorte que les peines que vous éprouvez dans votre état vous servent de pénitence. Il faut gagner autant que nous le pourrons les indulgences, afin qu'après la mort nous ayons le bonheur d'avoir satisfait à Dieu pour nos péchés, et au prochain pour les torts que nous lui avons faits, et que nous puissions tous paraître avec confiance au tribunal de Dieu. C'est le bonheur que...

 POUR LE JOUR DE NOËL
(PREMIER SERMON)
Sur le Mystère

Evangelizo vobis gaudium magnum : natus est vobis hodie Salvator.
Je viens vous apporter une heureuse nouvelle ; c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.
(S. Luc, II, 10.)

Apprendre, M.F., à un moribond qui est extrêmement attaché à la vie, qu'un habile médecin va le retirer des portes de la mort, et lui rendre une santé parfaite, pourrait-on lui donner une plus heureuse nouvelle ? Mais infiniment plus heureuse, M.F., est celle que l'ange apporte aujourd'hui à tous les hommes, dans la personne des bergers ! Oui, M.F., le démon avait fait, par le péché, les blessures les plus cruelles et les plus mortelles à nos pauvres âmes. Il y avait planté les trois passions les plus funestes, d'où découlent toutes les autres, qui sont l'orgueil, l'avarice, la sensualité. Étant devenus les esclaves de ces honteuses passions, nous étions tous comme autant de malades désespérés et ne pouvions attendre que la mort éternelle, si Jésus-Christ notre véritable médecin n'était venu à notre secours. Mais non, touché de notre malheur, il quitta le sein de son Père, il vint au monde dans l'humiliation, dans la pauvreté et dans les souffrances, afin de détruire l'ouvrage du démon et d'appliquer des remèdes efficaces aux cruelles blessures que nous avait faites cet ancien serpent. Oui,  M.F., il vient, ce tendre Sauveur, pour nous guérir de tous ces maux spirituels, pour nous mériter la grâce de mener une vie humble, pauvre et mortifiée ; et, afin de mieux nous y porter, il veut lui-même nous en donner l'exemple. C'est ce que nous voyons d'une manière admirable dans sa naissance.
Nous voyons qu'il nous prépare, 1? par ses humiliations et son obéissance, un remède à notre orgueil ; 2? par son extrême pauvreté, un remède à notre amour pour les biens de ce monde, et 3? par son état de souffrance et de mortification, un remède à notre amour pour les plaisirs des sens. Par ce moyen, M.F., il nous rend la vie spirituelle que le péché d'Adam nous avait ravie ; et, si nous disons encore mieux, il vient nous ouvrir la porte du ciel que le péché nous avait fermée. D'après tout cela, M.F., je vous laisse à penser quelle doit être la joie et la reconnaissance d'un chrétien à la vue de tant de bienfaits ! En faut-il davantage, M.F., pour nous faire aimer ce tendre et doux Jésus, qui vient se charger de tous nos péchés, et qui va satisfaire à la justice de son Père pour nous tous !Ô mon Dieu ! un chrétien peut-il bien penser à tout cela sans mourir d'amour et de reconnaissance ?

I. Je dis donc, M.F., que la première plaie que le péché a faite dans notre cur est l'orgueil, cette passion si dangereuse, qui consiste dans un fond d'amour et d'estime de nous-mêmes, qui fait 1? que nous n'aimons à dépendre de personne, ni à obéir ; 2? que nous ne craignons rien tant que de nous voir humiliés aux yeux des hommes ; 3? que nous recherchons tout ce qui peut nous relever dans l'estime des hommes. Eh bien ! M.F., voilà ce que Jésus-Christ vient combattre dans sa naissance par l'humilité la plus profonde.
Non seulement il veut dépendre de son Père céleste et lui obéir en tout, mais il veut encore obéir aux hommes et dépendre en quelque sorte de leur volonté. En effet, l'empereur Auguste, par vanité, par caprice ou par intérêt, ordonne qu'on fasse le dénombrement de tous ses sujets, et que chaque sujet se fasse enregistrer dans l'endroit où il est né. Nous voyons qu'à peine cette ordonnance publiée, la sainte Vierge et saint Joseph se mettent en chemin, et Jésus-Christ, quoique dans le sein de sa mère, obéit avec choix et connaissance à cet ordre. Dites-moi, M.F., pouvons-nous trouver un plus grand exemple d'humilité et plus capable de nous faire pratiquer cette vertu avec amour et empressement
 Quoi ! M.F., un Dieu obéit à ses créatures et veut dépendre d'elles, et nous, misérables pécheurs, qui devrions, à la vue de nos misères spirituelles, nous cacher dans la poussière, nous pourrions rechercher mille prétextes pour nous dispenser d'obéir aux commandements de Dieu et de son église, à nos supérieurs, qui tiennent en cela la place de Dieu même ! Quelle honte pour nous, M.F., si nous comparons notre conduite à celle de Jésus-Christ ! Une autre leçon d'humilité que Jésus-Christ nous donne, c'est d'avoir voulu subir le rebut du monde. Après un voyage de plus de quarante lieues , Marie et Joseph arrivèrent à Bethléem ; avec quel honneur ne devait-on pas recevoir Celui que l'on attendait depuis quatre mille ans ! Mais comme il venait pour nous guérir de notre orgueil et nous apprendre, l'humilité, il permet que tout le monde le rebute et que personne ne veuille le loger. Voilà donc, M.F., le maître de l'univers, le roi du ciel et de la terre, méprisé, rejeté des hommes, pour qui il vient donner sa vie afin de les sauver ! Il faut donc que ce tendre Sauveur soit réduit à emprunter la demeure même des animaux. Ô mon Dieu ! quelle humilité et quel anéantissement pour un Dieu ! Sans doute, M.F., rien ne nous est plus sensible que les affronts, les mépris et les rebuts : mais si nous voulons considérer ceux où Jésus-Christ a été réduit, quelque grands que soient les nôtres, pourrions-nous oser jamais nous plaindre ? Quel bonheur pour nous, M.F., d'avoir devant nos yeux un si beau modèle que nous pouvons suivre sans crainte de nous tromper !
Je dis que Jésus-Christ, bien loin de chercher ce qui pouvait le relever dans l'estime des hommes, au contraire, veut naître dans l'obscurité et dans l'oubli ; il veut que de pauvres bergers soient instruits secrètement de sa naissance par un ange, afin que les premières adorations qu'il recevrait lui fussent faites par les plus petits d'entre les hommes. Il laisse dans leur repos et leur abondance les grands et les heureux du siècle, pour envoyer ses ambassadeurs vers les pauvres, afin qu'ils soient consolés dans leur état, en voyant dans une crèche, couché sur une poignée de paille, leur Dieu et leur Sauveur. Les riches ne sont appelés que longtemps après, pour nous faire comprendre qu'ordinairement les richesses, les aises nous éloignent bien du bon Dieu. Pouvons-nous, M.F., d'après un pareil exemple, avoir de l'ambition, conserver un cur enflé d'orgueil et rempli de vanité ? Pouvons-nous encore rechercher l'estime et les louanges des hommes, en jetant les yeux dans cette crèche ? Ne nous semble-t-il pas entendre ce tendre et aimable Jésus nous dire à tous : « Apprenez de moi combien je suis doux et humble de cur  ? » D'après cela, M.F., aimons à vivre dans l'oubli et le mépris du monde ; ne craignons rien tant, nous dit saint Augustin, que les honneurs et les richesses de ce monde, puisque, s'il était permis de les aimer, Celui qui s'est fait homme pour l'amour de nous, les aurait aimés lui-même. S'il fuit et méprise tout cela, nous devons faire de même, aimer ce qu'il a aimé et mépriser ce qu'il a méprisé : voilà, M.F., la leçon que Jésus-Christ nous donne en venant au monde, et voilà en même temps le remède qu'il applique à notre première plaie, qui est l'orgueil. Mais nous en avons une deuxième qui n'est pas moins dangereuse : c'est l'avarice.

 II. Nous disons, M.F., que la deuxième plaie que le péché a faite dans le cur de l'homme, est l'avarice, c'est-à-dire, un amour déréglé des richesses et des biens de ce monde ! Hélas ! M.F., que cette passion fait de ravages dans ce monde ! Saint Paul a donc bien raison de nous dire qu'elle est la source de tous les maux. N'est-ce pas, en effet, de ce maudit intérêt que viennent les injustices, les envies, les haines, les parjures, les procès, les querelles, les animosités et la dureté envers les pauvres ? D'après cela, M.F., pouvons-nous nous étonner que Jésus-Christ, qui ne vient sur la terre que pour guérir les passions des hommes, veuille naître dans la plus grande pauvreté et dans la privation de toutes les commodités, même de celles qui paraissent nécessaires à la vie des hommes ? Et nous voyons pour cela qu'il commence à choisir une Mère pauvre, et il veut passer pour le fils d'un pauvre artisan ; et, comme les prophètes avaient annoncé qu'il naîtrait de la famille royale de David, afin de concilier cette noble origine avec son grand amour pour la pauvreté, il permet que, dans le temps de sa naissance, cette illustre famille soit tombée dans l'indigence. Il va même plus loin. Marie et Joseph, quoique bien pauvres, avaient encore une petite maison à Nazareth ; c'était encore trop pour lui ; il ne veut pas naître dans un lieu qui lui appartienne ; et pour cela il oblige Marie, sa sainte Mère, à faire avec Joseph le voyage de Bethléem dans le temps précis où elle devait le mettre au monde. Mais du moins dans Bethléem, qui était la patrie de leur père David, ne trouvera-t-il pas des parents pour le recevoir chez eux ? Mais non, nous dit l'Évangile, personne ne veut le recevoir ; tout le monde le renvoie sous prétexte qu'il est pauvre. Dites-moi, M.F., où ira donc ce tendre Sauveur, si personne ne veut le recevoir pour le garantir des injures du mauvais temps ? Cependant il reste encore une ressource ; c'est d'entrer dans une auberge. Joseph et Marie se présentent en effet. Mais Jésus, qui avait tout prévu, permit que le concours fût si grand, qu'ils ne trouvèrent point de place. Oh ! M.F., où va donc aller notre aimable Sauveur ? Saint Joseph et la sainte Vierge cherchent de tous côtés ; ils aperçoivent une vieille masure où les bêtes se retiraient dans les mauvais temps. Ô ciel ! soyez dans l'étonnement ! un Dieu dans une étable ! Il pouvait choisir le palais le plus magnifique ; mais celui qui aime tant la pauvreté, ne le fera pas. Une étable sera son palais, une crèche son berceau, un peu de paille composera son lit, de misérables langes seront tous ses ornements, et de pauvres bergers formeront sa cour.
Dites-moi, pouvait-il nous apprendre d'une manière plus efficace, le mépris que nous devrions faire des biens et des richesses de ce monde, et en même temps, l'estime que nous devons avoir pour la pauvreté et pour les pauvres ? Venez, misérables, nous dit saint Bernard , venez, vous tous qui attachez vos curs aux biens de ce monde, écoutez ce que vous diront cette étable, ce berceau et ces langes qui enveloppent votre Sauveur ! Ah ! malheur à vous qui aimez les biens de ce monde ! Ah ! qu'il est difficile que les riches se sauvent ! Pourquoi, me direz vous ? Pourquoi, M.F. ? le voici : 1? Parce que, ordinairement une personne qui est riche est remplie d'orgueil ; il faut que tout le monde plie devant elle ; il faut que toutes les volontés des autres soient soumises à la sienne ; 2? parce que les richesses attachent nos curs à la vie présente : ainsi nous voyons chaque jour qu'un riche craint grandement la mort ; 3? parce que les richesses ruinent l'amour de Dieu et qu'elles éteignent tous les sentiments de compassion pour les pauvres, ou, si nous disons mieux, les richesses sont un instrument qui fait marcher toutes les autres passions. Hélas ! M.F., si nous avions les yeux de l'âme ouverts, combien nous craindrions que notre cur ne s'attachât aux choses de ce monde ! Ah ! si les pauvres pouvaient bien concevoir combien leur état les approche près du bon Dieu et leur ouvre le ciel, combien ils béniraient le bon Dieu de les avoir mis dans une position qui les rapproche si près de leur Sauveur !
Mais si vous me demandez, qui sont ces pauvres que Jésus-Christ chérit tant ? M.F., les voici : ce sont ceux qui souffrent leur pauvreté en esprit de pénitence, sans murmurer et sans se plaindre. Sans cela, leur pauvreté ne leur servirait qu'à les rendre encore plus coupables que les riches. Mais les riches, me direz-vous, que doivent-ils donc faire pour imiter un Dieu si pauvre et si méprisé ? Le voici : c'est de ne pas attacher leur cur aux biens qu'ils possèdent, d'en faire des bonnes uvres autant qu'ils peuvent ; de remercier le bon Dieu de leur avoir donné un moyen si facile pour racheter leurs péchés par leurs aumônes ; de ne jamais mépriser ceux qui sont pauvres ; au contraire, de bien les respecter en ce qu'ils ont une grande ressemblance avec Jésus-Christ. C'est donc, M.F., par cette grande pauvreté que Jésus-Christ nous apprend à combattre l'attachement que nous ayons pour les biens de ce monde ; c'est par là qu'il nous guérit de la deuxième plaie que le péché nous a faite. Mais ce tendre Sauveur veut encore en guérir une autre que le péché nous a faite, qui est la sensualité.

III. Cette passion consiste dans l'amour déréglé des plaisirs que l'on goûte par les sens. Cette funeste passion prend naissance dans l'excès du boire et du manger, dans l'amour excessif du repos, des aises et des commodités de la vie, des spectacles, des assemblées profanes, en un mot, de tous les plaisirs que nous pouvons goûter par les sens. Que fait Jésus-Christ, M.F., pour nous guérir de cette dangereuse maladie ? Le voici : il naît dans les souffrances, les larmes et la mortification ; il naît, durant la nuit, dans la saison la plus rigoureuse de l'année. A peine est-il né, qu'il est couché sur une poignée de paille, dans une étable. Ô mon Dieu ! quel état pour un Dieu ! quand le Père Éternel créa Adam, il le plaça dans un jardin de délices ; quand son Fils naît, il le place sur une poignée de paille ! ô mon Dieu ! quel état, M.F. ! Celui qui embellit le ciel et la terre, Celui qui fait tout le bonheur des anges et des saints veut naître et vivre et mourir dans les souffrances. Peut-il nous montrer d'une manière plus forte le mépris que nous devons faire de notre corps, et combien nous devons le traiter durement, de crainte qu'il ne perde notre âme ? Ô mon Dieu ! quelle contradiction ! un Dieu souffre pour nous, un Dieu verse des larmes sur nos péchés, et nous ne voudrions rien souffrir, avoir toutes nos aises !...
 Mais aussi, M.F., que les larmes et les souffrances de ce divin Enfant nous font de terribles menaces ! «   Malheur à vous, nous dit-il, qui passez votre vie à rire, parce qu'un jour viendra où vous verserez des larmes qui ne finiront jamais . » « Le royaume des cieux, nous dit-il, souffre violence, il n'est que pour ceux qui se la font continuellement . » Oui, M.F., si nous nous approchons avec confiance du berceau de Jésus-Christ, si nous mêlons nos larmes avec celles de notre tendre Sauveur, à l'heure de la mort, nous entendrons ces heureuses paroles : » Heureux ceux qui ont pleuré, parce qu'ils seront consolés  ! »
Voilà donc, M.F., cette troisième plaie que Jésus-Christ vient guérir en venant au monde, qui est la sensualité, c'est-à-dire ce maudit péché d'impureté. Avec quelle ardeur, M.F., ne devons-nous pas chérir, aimer et rechercher tout ce qui nous peut procurer ou conserver une vertu qui rend si agréable à Dieu ! Oui, M.F., avant la naissance de Jésus-Christ, il y avait trop de distance entre Dieu et nous, pour que nous pussions oser le prier. Mais le Fils de Dieu, en se faisant homme, veut nous rapprocher grandement de lui, et nous forcer à l'aimer jusqu'à la tendresse. Comment, M.F., en voyant un Dieu dans cet état d'enfant, pourrions-nous refuser de l'aimer de tout notre cur ? II veut être lui-même notre Médiateur, c'est lui qui se charge de tout demander à son Père pour nous ; il nous appelle ses frères et ses enfants  : pouvait-il prendre des noms qui nous inspirent une plus grande confiance ? Allons donc à lui avec une grande confiance toutes les fois que nous avons péché ; il demandera lui-même notre pardon, et nous obtiendra le bonheur de persévérer.
Mais, M.F., pour mériter cette grande et précieuse grâce, il faut que nous marchions sur les traces de no-tre modèle ; qu'à son exemple nous aimions la pauvreté, le mépris et la pureté ; que notre vie réponde à la grandeur de notre qualité d'enfant et de frère d'un Dieu fait homme. Non, M.F., nous ne pouvons considérer la conduite des Juifs sans être saisis d'étonnement. Ce peuple même l'attendait depuis quatre mille ans, il avait tant prié par le désir qu'il avait de le recevoir ; et lorsqu'il vient, il ne se trouve personne pour lui prêter un petit logement : il lui faut, tout puissant et tout Dieu qu'il est, emprunter à des animaux une demeure. Cependant, M.F., je trouve dans la conduite des Juifs, toute criminelle qu'elle est, non un sujet d'excuse pour ce peuple, mais un motif de condamnation pour la plupart des chrétiens. Nous voyons que les Juifs s'étaient formé de leur libérateur une idée qui ne s'accordait pas avec l'état d'humiliation où il parut ; ils semblaient ne pas pouvoir se persuader qu'il fût celui qui devait être leur libérateur : puisque saint Paul nous dit très bien que « si les Juifs l'avaient connu pour Dieu, ils ne l'auraient jamais fait mourir . » Voilà une petite excuse pour les Juifs. Mais pour nous, M.F., quelle excuse pouvons-nous avoir dans notre froideur et notre mépris pour Jésus-Christ ? Oui, sans doute, M.F., nous croyons véritablement que Jésus-Christ a paru sur la terre, qu'il a donné les preuves les plus convaincantes de sa divinité : voilà ce qui fait l'objet de notre solennité. Ce même Dieu veut prendre, par l'effusion de sa grâce, une naissance spirituelle dans nos curs. Voilà les motifs de notre confiance. Nous nous glorifions, et nous avons bien raison de reconnaître Jésus-Christ pour notre Dieu, notre Sauveur et notre modèle. Voilà le fondement de notre foi. Mais, dites-moi, avec tout cela, quel hommage lui rendons-nous ? Que faisons-nous de plus pour lui que si nous ne croyions pas tout cela ? Dites-moi, M.F., notre conduite répond-elle à notre croyance ? Regardons cela un peu plus de près, et nous allons voir que nous sommes encore plus coupables que les Juifs dans leur aveuglement et leur endurcissement.

IV. D'abord, M.F., nous ne parlerons pas de ceux qui, après avoir perdu la foi, ne la professent plus extérieurement ; mais parlons, M.F., de ceux qui croient tout ce que l'Église nous enseigne, et qui cependant ne font rien ou presque rien de ce que la Religion nous commande. Faisons là, M.F., quelques réflexions particulières, propres au temps où nous vivons. Nous reprochons aux Juifs d'avoir refusé un asile à Jésus-Christ, quoiqu'ils ne le connussent pas. Eh bien ! M.F., avons-nous bien réfléchi que nous lui faisions le même affront toutes les fois que nous négligions de le recevoir dans nos curs par la sainte communion ? Nous reprochons aux Juifs de l'avoir crucifié, quoiqu'il ne leur eût fait que du bien ; et dites-moi, M.F., quel mal nous a-t-il fait, ou plutôt
 quel bien ne nous a-t-il pas fait ? Et nous, M.F., ne lui faisons-nous pas le même outrage, toutes les fois que nous avons l'audace de nous livrer au péché ? Et nos péchés, ne sont-ils pas encore bien plus pénibles à ce bon cur que ce que les Juifs lui firent souffrir ? Nous ne pouvons lire qu'avec horreur toutes les persécutions que les Juifs lui firent souffrir, quoiqu'ils crussent faire une chose agréable à Dieu. Mais ne faisons-nous pas nous-mêmes à la sainteté de l'Évangile une guerre mille fois plus cruelle par le dérèglement de nos murs ? Hélas ! M.F., nous ne tenons au christianisme que par une foi morte ; et nous ne semblons croire en Jésus-Christ que pour l'outrager davantage, et le déshonorer par une vie si misérable aux yeux de Dieu. Jugez d'après cela, M.F., ce que les Juifs doivent penser de nous, et avec eux, tous les ennemis de notre sainte religion. Lorsqu'ils examinent les murs de la plupart des chrétiens, ils en trouvent une foule qui vivent à peu près comme s'ils n'avaient jamais été chrétiens : je ne veux pas entrer dans le détail qui serait immense.
Je me borne à deux points essentiels, qui sont le culte extérieur de notre sainte religion, et les devoirs de la charité chrétienne. Non, M.F., rien ne nous devrait être plus humiliant et plus amer que ces reproches dont les ennemis de notre foi nous chargent à cet égard ; parce que tout cela ne tend qu'à nous montrer combien notre conduite est en contradiction avec notre croyance. Vous vous glorifiez, nous disent-ils, de posséder en corps et en âme la personne de ce même Jésus-Christ, qui a vécu autrefois sur la terre, et que vous adorez comme votre Dieu et votre Sauveur ; vous croyez qu'il descend sur vos autels, qu'il repose dans vos tabernacles, et vous croyez que sa chair est vraiment votre nourriture et son sang votre breuvage : mais si votre foi est telle, c'est donc vous qui êtes des impies, car vous paraissez dans vos églises avec moins de respect, de retenue et de décence, que vous paraîtriez dans la maison d'un honnête homme à qui vous iriez rendre visite. Les païens n'auraient certainement pas permis que l'on commît dans leurs temples et en présence de leurs idoles, pendant qu'on offrait des sacrifices, les immodesties que vous commettez en présence de Jésus-Christ, dans le moment où vous nous dites qu'il descend sur vos autels. Si vraiment vous croyiez ce que vous nous dites que vous croyez, vous devriez être saisis d'un saint tremblement.
Hélas ! M.F., ces reproches ne sont que trop mérités.
Que peut-on penser en voyant la manière, dont la plupart des chrétiens se comportent dans nos églises ? Les uns ont l'esprit à leurs affaires temporelles, les autres, à leurs plaisirs ; celui-là dort, et l'autre, le temps lui dure ; l'on tourne la tête, l'on bâille, l'on se gratte, l'on feuillette son livre, l'on regarde si les saints offices seront bientôt finis. La présence de Jésus-Christ est un martyre, tandis que l'on passera de cinq à six heures dans les pièces, dans un cabaret, à la chasse, sans qu'on trouve ce temps trop long ; et nous voyons que pendant ce temps que l'on donne au monde et à ses plaisirs, l'on ne pense ni à dormir, ni à bâiller, ni à s'ennuyer. Est-il bien possible que la présence de Jésus-Christ soit si pénible pour des chrétiens qui devraient faire consister tout leur bonheur à venir tenir un moment compagnie à un si bon père ? Dites-moi ce que doit penser de nous Jésus-Christ lui-même, qui ne s'est rendu présent dans nos tabernacles que par amour pour nous, et qui voit que sa sainte présence, qui devrait faire tout notre bonheur ou plutôt notre paradis en ce monde, semble être un supplice et un martyre pour nous ? N'a-t-on pas bien raison de croire que ces chrétiens n'iront jamais au ciel, où il faudrait rester toute l'éternité en la présence de ce même Sauveur ? le temps aurait bien de quoi leur durer !... Ah ! M.F., vous ne connaissez pas votre bonheur, quand vous êtes si heureux que de venir vous présenter devant votre Père qui vous aime plus que lui-même, et qui vous appelle au pied de ses autels, comme autrefois il appela les bergers, pour vous combler de toutes sortes de bienfaits. Si nous étions bien pénétrés de cela, avec quel amour, avec quel empressement ne nous rendrions-nous pas ici comme les Rois Mages, pour lui faire présent de tout ce que nous possédons, c'est-à-dire de nos curs et de nos âmes ? Les pères et mères ne viendraient-ils pas avec plus d'empressement lui offrir toute leur famille, afin qu'il la bénît et lui donnât les grâces de sanctification ? Avec quel plaisir les riches ne viendraient-ils pas lui offrir une partie de leurs biens dans la personne des pauvres ? Mon Dieu, que notre peu de foi nous fait perdre de biens pour l'éternité !
Écoutez encore les ennemis de notre sainte religion : Nous ne disons rien, nous disent-ils, de vos sacrements à l'égard desquels votre conduite est aussi éloignée de votre croyance que le ciel l'est de la terre, en suivant les principes de votre foi. Vous devenez par votre baptême comme autant de dieux, ce qui vous élève à un degré d'honneur que l'on ne peut comprendre, puisque l'on suppose qu'il n'y a que Dieu seul qui vous surpasse. Mais que peut-on penser de vous, en voyant le plus grand nombre se livrer à des crimes qui vous mettent au-dessous des bêtes brutes dépourvues de raison. Vous devenez, par le sacrement de Confirmation, comme autant de soldats de Jésus-Christ, qui s'engagent hardiment sous l'étendard de la croix, qui ne doivent jamais rougir des humiliations et des opprobres de leur Maître, qui, dans toute occasion, doivent rendre témoignage à la vérité de l'Évangile ! Mais cependant, qui oserait le dire ? l'on trouve parmi vous je ne sais combien de chrétiens que le respect humain empêche de faire publiquement leurs uvres de piété ; qui, peut-être, n'oseraient pas avoir un crucifix dans leur chambre et de l'eau bénite à côté de leur lit ; qui auraient honte de faire le signe de la croix avant et après leurs repas ; ou qui se cachent pour le faire. Voyez-vous combien vous êtes éloignés de vivre selon que votre religion vous le commande ? Vous nous dites, touchant la confession et la communion, des choses qui sont très belles, il est vrai, et très consolantes : mais de quelle manière vous en approchez-vous ?
Comment les recevez-vous ? Dans les uns, ce n'est qu'une habitude, qu'une routine et un jeu ; dans les autres, c'est un supplice, il faut qu'on les y traîne, pour ainsi dire. Voyez-vous comment, il faut que vos ministres vous pressent et vous sollicitent, pour vous faire approcher de ce tribunal de la pénitence où, vous recevez, dites-vous, le pardon de vos péchés ; de cette table où vous croyez manger le pain des anges, qui est votre Sauveur ! Si vous croyez ce que vous nous dites, ne serait-on pas plutôt obligé de vous retenir, voyant combien est grand votre bonheur de recevoir votre Dieu, qui doit faire votre consolation dans ce monde et votre gloire dans l'autre ? Tout cela qui, selon votre foi, s'appelle une source de grâces et de sanctification, n'est, dans le fait, pour la plupart de vous, qu'une occasion d'irrévérences, de mé-pris, de profanations et de sacrilèges. Ou vous êtes des impies, ou votre religion est fausse, parce que si vous étiez bien persuadés que vôtre religion est sainte, vous ne vous conduiriez pas de cette manière dans tout ce qu'elle vous commande. Vous avez, outre le dimanche, des fêtes qui, dites-vous, sont établies, les unes pour honorer ce que vous appelez les mystères de votre reli-gion ; les autres pour célébrer la mémoire de vos apô-tres, les vertus de vos martyrs, à qui il en a tant coûté pour établir votre religion. Mais dites-nous, ces fêtes, ces dimanches, comment les célébrez-vous ? N'est-ce pas principalement tous ces jours que vous choisissez pour vous livrer à toutes sortes de désordres, de débauches et de libertinage ? Ne faites-vous pas plus de mal, dans, ces jours que vous dites être si saints, que dans tous les autres temps ? Vos offices, que vous nous dites être une réunion avec les saints qui sont dans le ciel, où vous commencez à goûter le même bonheur, voyez le cas que vous en faites : une partie n'y va presque jamais ; les autres y sont à peu près comme les criminels à la question ; que pourrait-on penser de vos mystères et de vos saints, si l'on voulait en juger par la manière dont vous célébrez leurs fêtes ? Mais laissons-là pour un moment ce culte extérieur, qui, par une bizarrerie singulière, et par une inconséquence pleine d'irréligion, confesse votre foi et en même temps la dément. Où trouve-t-on parmi vous cette charité fraternelle, qui, dans les principes de votre croyance, est fondée sur des motifs si sublimes et si divins ? Touchons cela un peu de près, et nous verrons si ces reproches ne sont pas bien fondés. Que votre religion est belle, nous disent les Juifs et même les païens, si vous faisiez ce qu'elle vous commande ! Non seulement vous êtes frères, mais, ce qu'il y a de plus beau, vous ne faites tous ensemble qu'un même corps avec Jésus-Christ, dont la chair et le sang vous servent chaque jour de nourriture ; vous êtes tous les membres les uns des autres. Il faut en convenir, cet article de votre foi est admirable, il a quelque chose de divin. Si vous agissiez selon votre croyance, vous seriez dans le cas d'attirer toutes les autres nations à votre religion, tant elle est belle, consolante, et tant elle vous promet de biens pour l'autre vie ! Mais ce qui fait croire à toutes les nations que votre religion n'est pas telle que vous le dites, c'est que votre conduite est tout à fait opposée à ce que votre religion vous commande. Si l'on interrogeait vos pasteurs, et qu'il leur fût permis de dévoiler ce qu'il y a de plus secret, ils nous montreraient les querelles, les inimitiés, la vengeance, les jalousies, les médisances, les faux rapports, les procès et tant d'autres vices qui font horreur à tous les peuples, même à ceux dont vous dites que la religion est si éloignée de la vôtre pour la sainteté. La corruption des murs qui règne parmi vous, retient ceux qui ne sont  pas de votre religion de l'embrasser ; parce que, si vous étiez bien persuadés qu'elle est bonne et divine, vous vous comporteriez bien d'une autre manière.
 Hélas ! M.F., quelle honte pour nous, que les ennemis de notre sainte religion nous tiennent un tel langage ! Et n'ont-ils pas raison de le tenir ? En examinant nous-mêmes notre conduite, nous voyons positivement que nous ne faisons rien de ce qu'elle nous commande. Au contraire, nous ne semblons appartenir à une religion si sainte que pour la déshonorer et en détourner ceux qui auraient envie de l'embrasser : une religion qui nous défend le péché que nous prenons tant de plaisir à commettre et vers lequel nous nous portons avec une telle fureur, que nous ne semblons vivre que pour le multiplier ; une religion qui expose chaque jour Jésus-Christ à nos yeux, comme un bon père qui veut nous combler de bienfaits : or nous fuyons sa sainte présence, ou, si nous y venons, ce n'est que pour le mépriser et nous rendre bien plus coupables ; une religion qui nous offre le pardon de nos péchés par le ministère de ses prêtres : bien loin de vouloir profiter de ces ressources, ou nous les profanons, ou nous les fuyons ; une religion qui nous fait apercevoir tant de biens pour l'autre vie, et qui nous montre des moyens si clairs et si faciles pour les gagner : et nous ne semblons connaître tout cela que pour en faire une espèce de mépris et de raillerie ; une religion qui nous dépeint d'une manière si affreuse les tourments de l'autre vie, afin de nous les faire éviter, et nous semblons ne jamais avoir fait assez de mal pour nous les mériter ! mon Dieu, dans quel abîme d'aveuglement sommes-nous tombés ! une religion qui ne cesse jamais de nous avertir que nous devons continuellement travailler à nous corriger de nos défauts, à réprimer nos penchants pour le mal : et, bien loin de le faire, nous semblons chercher tout ce qui peut enflammer nos passions ; une religion qui nous avertit que nous ne devons agir que pour le bon Dieu et toujours en vue de lui plaire : et nous n'avons dans ce que nous faisons que des vues humaines ; nous voulons toujours que le monde en soit témoin, nous en loue, nous en félicite. Hélas ! mon Dieu, quel aveuglement et quelle pauvreté ! Et nous pourrions ramasser tant de biens pour le ciel, si nous voulions nous conduire selon les règles que nous en donne notre sainte religion !
Mais, écoutez encore les ennemis de notre sainte et divine religion, comment ils nous accablent de reproches : Vous nous dites que votre Jésus-Christ, que vous croyez être votre Sauveur, vous assure qu'il regarderait comme fait à lui-même tout ce que vous feriez à votre frère : voilà une de vos croyances, et assurément cela est très beau ; mais si cela est tel que vous nous dites, vous ne le croyez donc que pour insulter à Jésus-Christ lui-même ? Vous ne le croyez donc que pour le déchirer et l'outrager, et enfin, pour le maltraiter de la manière la plus cruelle dans la personne de votre prochain ? Les moindres fautes contre la charité doivent être regardées, selon vos principes, comme autant d'outrages faits à Jésus-Christ. Mais, dites, chrétiens, quel nom devons-nous donner à toutes ces médisances, à ces calomnies, à ces vengeances et à ces haines dont vous vous dévorez les uns les autres ? Vous êtes donc mille fois plus coupables envers la personne de Jésus-Christ, que les Juifs eux-mêmes à qui vous reprochez sa mort ! Non, M.F., les actions des peuples les plus barbares contre l'humanité, ne sont donc rien en comparaison de ce que nous faisons tous les jours contre les principes de la charité chrétienne. Voilà, M.F., une partie des reproches que nous font les ennemis de notre sainte religion.
 Je n'ai pas, M.F., la force d'aller plus loin, tant cela est triste et déshonorant pour notre sainte religion, qui est si belle, si consolante, si capable de nous rendre heureux, même dès ce monde, en nous préparant un si grand bonheur pour l'éternité. Vous conviendrez avec moi, M.. F., que si ces reproches ont déjà quelque chose de si humiliant pour un chrétien, quoiqu'ils ne soient faits que de la bouche des hommes, je vous laisse à penser ce qu'ils seront, quand nous aurons le malheur de les entendre de la bouche de Jésus-Christ lui-même, lorsque nous paraîtrons devant lui pour lui rendre compte des uvres que notre foi aurait dû produire en nous. Misérable chrétien, nous dira Jésus-Christ, où sont les fruits de cette foi dont j'avais enrichi votre âme ? de cette foi dans laquelle vous avez vécu et dont vous récitez chaque jour le Symbole ? Vous m'avez pris pour votre Sauveur et votre modèle : voilà mes larmes et mes pénitences ; où sont les vôtres ? Quel fruit avez-vous retiré de mon sang adorable, que j'ai fait couler sur vous par mes sacrements ? De quoi vous a servi cette croix, devant laquelle vous vous êtes prosterné tant de fois ? Quelle ressemblance y a-t-il entre vous et moi ? Qu'y a-t-il de commun entre vos pénitences et les miennes ? entre votre vie et la mienne ? Ah ! misérable, rendez-moi compte de tout le bien que cette foi aurait produit en vous, si vous aviez eu le bonheur de la faire fructifier ! Venez, lâche et infidèle dépositaire, rendez-moi compte de cette foi précieuse et inestimable, qui pouvait et qui aurait dû vous faire produire des richesses éternelles. Vous l'avez indignement alliée avec une vie toute charnelle et toute païenne. Voyez, malheureux, quelle ressemblance entre vous et moi ! Voici mon Évangile, et voilà votre foi. Voici mon humilité et mon anéantissement, et voilà votre orgueil, votre ambition et votre vanité. Voilà votre avarice, avec mon détachement des choses de ce monde. Voilà votre dureté pour les- pauvres et le mépris que vous en avez fait ; voici ma charité et mon amour pour eux. Voilà toutes vos intempérances, avec-mes jeûnes et mes mortifications. Voilà toutes vos froideurs et toutes vos irrévérences dans le temple de mon Père ; voilà toutes vos profanations, tous vos sacrilèges, et tous les scandales que vous avez donnés à mes enfants ; voilà toutes les âmes que vous avez perdues, avec toutes les souffrances et tous les tourments que j'ai endurés pour les sauver ! Si vous avez été cause que mes ennemis ont blasphémé mon saint Nom, je saurai bien les punir ; mais, pour vous, je veux vous faire éprouver tout ce que ma justice pourra avoir de plus rigoureux. Oui, nous dit Jésus-Christ , les habitants de Sodome et de Gomorrhe seront traités avec moins de sévérité que ce peuple malheureux, à qui j'ai tant fait de grâces, et à qui mes lumières, mes faveurs et tous mes bienfaits ont été inutiles, et qui ne m'a payé que par la plus noire ingratitude.
Oui, M.F., les mauvais maudiront éternellement le jour où ils ont reçu le saint baptême, les pasteurs qui les ont instruits, les sacrements qui leur ont été administrés. Hélas ! que dis-je ! ce confessionnal, cette table sainte, ces fonts sacrés, cette chaire, cet autel, cette croix, cet Évangile, ou pour mieux vous le faire comprendre, tout ce qui a été l'objet de leur foi sera l'objet de leurs imprécations, de leurs malédictions, de leurs blasphèmes et de leur désespoir éternel. Ô mon Dieu ! quelle honte et quel malheur pour un chrétien, de n'avoir été chrétien que pour mieux se damner et pour mieux faire souffrir un Dieu qui ne voulait que son bonheur éternel, un Dieu qui n'a rien épargné pour cela, qui a quitté le sein de son Père, qui est venu sur la terre se revêtir de notre chair, qui a passé toute sa vie dans les souffrances et les larmes, et qui est mort sur une croix pour lui ! Il n'a cessé, dira-t-il, de me poursuivre par tant de bonnes pensées, tant d'instructions de la part de mes pasteurs, tant de remords de ma conscience. Après mon péché, il s'est donné lui-même pour me servir de modèle ; que pouvait-il faire de plus pour me procurer le ciel ? Rien, non, rien de plus ; si j'avais voulu, tout cela m'au-rait servi à gagner le ciel, que jamais je n'aurai. Reve-nons, M.F., de nos égarements, et tâchons de mieux faire que nous n'avons fait jusqu'à présent.
 

 POUR LE JOUR DE NOËL

(DEUXIÈME SERMON)
 

Sur le Mystère

Evangelizo vobis gaudium magnum : natus est vobis hodie Salvator.
Je viens vous apporter une heureuse nouvelle : c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.
(S. Luc, II, 11.)

Apprendre à un moribond qu'un habile médecin va le retirer des portes de la mort et lui rendre une santé parfaite, quelle heureuse nouvelle, M.F. ! Mais infiniment plus heureuse est celle que l'ange apporte à tous les hommes dans la personne des bergers. Le démon avait fait des blessures mortelles à notre âme : il y avait mis trois passions funestes, d'où découlent toutes les autres ; c'est-à-dire, l'orgueil, l'avarice et la sensualité. Oui, M.F., nous étions tous sous ces honteuses passions, comme des malades désespérés qui n'attendent que la mort éternelle, si Jésus-Christ n'était pas venu à notre secours. Mais ce tendre Sauveur vient au monde dans l'humiliation, dans la pauvreté, dans les souffrances, pour détruire cet ouvrage du démon, et pour appliquer des remèdes efficaces aux cruelles blessures que nous avait faites cet ancien serpent. Oui, M.F., c'est ce tendre Sauveur plein de charité qui vient nous guérir et nous mériter la grâce d'une vie humble, pauvre et mortifiée ; et, pour nous exciter plus efficacement à la pratique de ces vertus, il veut lui-même nous en donner l'exemple. C'est ce que nous voyons d'une manière admirable dans sa naissance. Il nous prépare, par ses humiliations et son obéissance, un remède à notre orgueil ; par son extrême pauvreté, un remède à notre amour pour les biens de ce monde ; par son état de souffrances et de mortification, un remède à notre amour pour les plaisirs des sens, et, par là, il nous rend la vie spirituelle et nous ouvre la porte du ciel. Grâce précieuse, M.F., mais peu connue de la plus grande partie des chrétiens. Ce Messie, M.F., ce tendre Sauveur vient au monde pour le sauver : cependant, nous dit l'Évangile, personne ne veut le recevoir ; il est obligé de naître dans une étable, sur une poignée de paille. Non, M.F., nous ne pouvons nous empêcher de blâmer la conduite des Juifs envers ce divin Jésus. Mais, hélas ! que la conduite que nous tenons envers lui est encore bien plus cruelle, puisque les Juifs ne le connaissaient pas pour le Messie, au lieu que nous, nous le connaissons véritablement pour notre Dieu ! Je vais donc, M.F., vous montrer : 1? les grands biens que cette naissance nous procure, 2? que Jésus est notre modèle dans tout ce que nous devons faire.

I. Pour comprendre, M.F., la grandeur des biens que la naissance de Jésus-Christ nous a procurés, il faudrait pouvoir comprendre l'état malheureux où le péché d'Adam nous avait précipités, ce que jamais nous ne pourrons.
 Je dis donc que la première plaie de notre cur, c'est l'orgueil, cette passion, M.F., si dangereuse, qui consiste dans un fonds d'amour et d'estime de nous-mêmes, qui fait 1? que nous n'aimons à dépendre de personne, 2? que nous ne craignons rien tant que d'être humiliés aux yeux des hommes, et 3? que nous cherchons tout ce qui peut nous relever dans leur esprit. Voilà, M.F., la funeste passion que Jésus-Christ vient combattre par sa naissance dans la plus profonde humilité. Non seulement il veut dépendre de son Père et lui obéir en tout, il veut encore obéir aux hommes et dépendre en quelque sorte de leur volonté. En effet, l'empereur Auguste, soit par vanité, soit par intérêt, soit par caprice, ordonna que l'on fît le dénombrement de tous ses sujets, et que chaque famille en particulier se fit enregistrer dans l'endroit d'où elle tirait son origine. Mais l'obéissance de Jésus fut si grande, qu'à peine eût-on publié l'édit, la sainte Vierge et saint Joseph se mirent en chemin. Quelle leçon, M.F. ! Dieu obéit à ses créatures et veut dépendre d'elles ! Hélas ! que nous en sommes éloignés ! Que de vains prétextes ne cherchons-nous pas pour nous dispenser d'obéir aux commandements de Dieu, ou aux ordres de ceux qui tiennent sa place à notre égard ! Quelle honte pour nous, ou plutôt, M.F., quel orgueil de ne vouloir jamais obéir, mais toujours commander, de croire que nous avons toujours droit et jamais tort !
Mais, allons plus loin, M.F., nous verrons quelque chose de plus. Après un voyage de plus de quarante lieues  Marie et Joseph arrivèrent à Bethléem. Dites-moi, lorsque cette ville reçut son Dieu, son Sauveur, devait-elle mettre des bornes aux honneurs qu'elle lui rendrait ? Ne devait-on pas dire dans ce moment, comme dans son entrée à Jérusalem : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, gloire lui soit rendue au plus haut des cieux  ! » Mais non, ce tendre Sauveur ne venait que pour souffrir ; il a voulu commencer en naissant. Tout le monde les rebute ; personne ne veut les loger. Voilà donc où en est réduit le maître de l'univers, le roi du ciel et de la terre, méprisé, rejeté des hommes, réduit à emprunter aux animaux une demeure. Mon Dieu, quelle humiliation ! quel anéantissement ! Non, M.F., rien ne nous est si sensible que les affronts, les mépris et les rebuts ; mais si nous voulons considérer ceux que le Sauveur reçoit en naissant, aurons-nous bien le courage de nous plaindre, en voyant le Fils de Dieu réduit à une telle humiliation ? Apprenons, M.F., à souffrir tout ce qui pourra nous arriver, avec patience et en esprit de pénitence. Quel bonheur, pour un chrétien, de pouvoir imiter en quelque chose son Dieu et son Sauveur !
Allons plus loin, et nous verrons que Jésus-Christ, bien loin de vouloir chercher ce qui pouvait le relever aux yeux des hommes, veut, au contraire, naître dans l'obscurité, dans l'oubli. Il veut seulement que de pauvres bergers soient instruits de sa naissance par un ange qui vient leur annoncer cette heureuse nouvelle. Dites-moi, M.F., après un tel exemple, qui de nous pourrait encore conserver un cur enflé d'orgueil et rempli de vanité, et désirer l'estime, les louanges, la considération du monde ? Voyez, M.F., et contemplez ce tendre enfant ; voyez-le qui déjà verse des larmes d'amour, qui pleure nos péchés, nos maux. Ah ! M.F., quel exemple de pauvreté, d'humilité, de détachement des biens de la vie ! Travaillons, M.F., à devenir humbles, méprisables à nos yeux, nous dit saint Augustin ; si un Dieu a tant méprisé toutes les choses créées, comment pourrions-nous les aimer ? S'il avait été permis de les aimer, Celui qui s'est fait homme pour nous l'aurait bien déclaré. Voilà, M.F., le remède que le divin Sauveur applique à notre première plaie, qui est l'orgueil. Mais nous en avons une deuxième qui n'est pas moins dangereuse : c'est l'avarice.
2? Cette deuxième plaie que le péché a faite dans le cur de l'homme, c'est l'avarice, je veux dire, l'amour déréglé des richesses et des biens de cette vie. Hélas ! que cette passion fait de ravages dans le monde ! Saint Paul qui s'y connaissait encore bien mieux que nous, dit qu'elle est la source de toutes sortes de vices . N'est-ce pas, en effet, de ce maudit intérêt que viennent les injustices, les envies, les haines, les parjures, les procès, les querelles, les animosités et la dureté pour les pauvres ? D'après cela, M.F., pouvons-nous être étonnés que Jésus-Christ, qui vient sur la terre pour guérir les passions des hommes, naisse dans la plus grande pauvreté, dans les privations de toutes les commodités qui paraissent si nécessaires à l'homme ? D'abord nous voyons qu'il choisit une mère pauvre ; il veut passer pour « le fils d'un pauvre artisan . » Comme les prophètes avaient annoncé qu'il naîtrait de la famille royale de David, afin de concilier cette noble origine avec son amour pour la pauvreté, il permet qu'au moment de sa naissance, cette illustre famille soit tombée dans l'indigence. Il ne s'en tient pas là : Marie et Joseph, quoique bien pauvres, avaient une chétive maison à Nazareth ; c'en est trop pour lui, il ne veut pas naître dans un lieu qui leur appartient ; et pour cela il oblige sa sainte Mère de faire le voyage de Bethléem dans le temps où elle doit le mettre au monde. Cependant, dans Bethléem, qui était la patrie de David son père, il nous semble qu'il aurait dit trouver quelque ressource, surtout parmi ses parents ; mais non, personne ne veut le reconnaître, personne ne veut lui prêter un logement ; pour lui, il n'y a rien.. Dites-moi, où va-t-il aller, ce divin Sauveur, pour se mettre à l'abri des injures du temps, puisque toutes les places sont prises ? Joseph et Marie se présentent dans plusieurs auberges ; mais non ! ils sont pauvres, et pour eux il n'y a point de place ! Ah ! aimable Sauveur, dans quel état de trouble et d'abandon ne te vois-je pas réduit !
 Joseph et Marie s'empressent de chercher de tous côtés. Enfin, ils aperçoivent une étable où les animaux se retirent dans les mauvais temps ; c'est dans l'hiver, c'était tout ouvert, presque autant que dans les rues. Eh quoi ! M.F., une étable pour la demeure d'un Dieu ! Oui, M.F., c'est là que Dieu veut naître. Il ne tenait qu'à lui de naître dans le palais le plus magnifique ; mais non, son amour pour la pauvreté ne serait pas satisfait ; une étable sera son palais, une crèche son berceau, un peu de paille composera tout son lit, de misérables langes seront tous ses ornements, et de pauvres bergers formeront sa cour. Dites-moi, M.F., pouvait-il nous donner une plus belle leçon du mépris que nous devons faire des biens et des richesses de ce monde ? Pouvait-il nous mieux faire comprendre l'amour que nous devons avoir pour la pauvreté et le mépris ? Venez, M.F., vous qui êtes tant attachés aux choses de la terre, écoutez la leçon que ce divin Sauveur vous donne, et si vous ne l'entendez pas encore parler, nous dit saint Bernard, écoutez cette étable, écoutez son berceau, et les langes qui l'enveloppent ! Que nous dit tout cela ? Ce que Jésus-Christ vous dira un jour lui-même : « Malheur à vous, riches du siècle  » Ah ! qu'il est difficile à ceux qui atta-chent leur cur aux biens de ce monde, de se sauver !
Mais, me direz-vous, pourquoi est-il si difficile à ceux qui sont riches de cur, de se sauver ? C'est, M.F., que les personnes riches, si elles n'ont pas le cur détaché de leurs biens, sont remplies d'orgueil, méprisent les pauvres, s'attachent à la vie présente, sont dénuées d'amour de Dieu : disons mieux, les richesses sont l'instrument de toutes les passions.
Ah ! malheur aux riches, puisqu'il leur est si difficile de se sauver ! Prions donc, M.F., cet enfant couché sur une poignée de paille, privé de tout ce qui est nécessaire, même à la vie de l'homme. Prenons bien garde, M.F., de ne jamais attacher nos curs à des choses si viles et si méprisables, puisque, si nous avons le malheur de ne pas bien savoir en user, elles seront la perte de notre pauvre âme. Que notre cur soit pauvre, afin de pouvoir prendre part à la naissance de ce Sauveur. Vous voyez qu'il n'appelle que les pauvres, et les riches ne viennent que longtemps après, pour nous apprendre que les richesses nous éloignent de Dieu, presque sans que nous nous en apercevions.
Nous pouvons convenir que cet état du Sauveur doit être bien consolant pour les pauvres, puisqu'ils ont un Dieu pour leur père, leur modèle et leur ami. Mais les pauvres doivent, s'ils veulent recevoir la récompense promise aux pauvres, qui est le royaume des cieux, ils doivent imiter leur Sauveur, endurer, supporter leur pauvreté en esprit de pénitence, ne point murmurer, ne point porter envie aux riches, mais au contraire, les plaindre, parce qu'ils sont beaucoup en danger pour leur salut ; ils ne doivent pas médire contre eux, mais suivre l'exemple de Jésus-Christ qui s'est réduit à la dernière misère bien volontairement. Il ne se plaint pas, au contraire, il verse des larmes sur le malheur des riches ; par là, M.F., il a guéri les deux plaies que le péché nous a faites.
3? « Il va plus loin, il veut encore guérir la troisième plaie que le péché nous a faite, qui est la sensualité. La sensualité consiste dans l'amour déréglé des plaisirs que nous goûtons par les sens. C'est de cette funeste passion que naissent l'excès dans le boire et le manger, l'amour de ses aises, des commodités, de la vie molle, et l'impureté ; en un mot, tout ce que la loi de Dieu nous a défendu. Que fait notre Sauveur pour nous guérir de cette dangereuse maladie et de ce vice ? Il naît, M.F., dans les souffrances, les larmes et les mortifications ; il nait, durant la nuit, dans la saison la plus rigoureuse de l'année ; à peine est-il né, qu'il est couché sur une poignée de paille et dans une pauvre étable toute ouverte. Ah ! homme sensuel, gourmand, impudique, entrez dans ce réduit de misère, et vous verrez ce que fait un Dieu pour vous guérir  ! Croyez-vous, M.F., que c'est là votre Dieu, votre Sauveur, votre tendre Rédempteur ? Oui, me direz-vous. Mais, si vous le croyez, vous devez l'imiter. Hélas ! que notre vie est éloignée de la sienne ! Hélas ! vous le voyez, M.F., il souffre, et vous ne voulez rien souffrir ; il se sacrifie pour votre salut, et vous ne voulez rien faire pour le gagner. Hélas ! comment vous comportez-vous dans son service ? Tout vous rebute ; tout vous incommode ; à peine vous voit-on faire vos Pâques ; vos prières sont ou manquées, ou mal faites ; à peine vous voit-on assister aux saints offices ; encore, M.F., comment vous y comportez-vous ? Ah ! que les larmes, que les souffrances de ce divin Enfant vous sont de terribles menaces ! Malheur à vous !
 Ah ! malheur à vous qui riez maintenant, parce qu'un jour viendra où vous verserez des larmes ; et ces larmes seront d'autant plus cuisantes, qu'elles ne tariront jamais ! « Le royaume des cieux, nous dit-il, souffre violence ; il n'est que pour ceux qui se la font continuellement . » « Heureux, nous dit ce tendre Sauveur, heureux ceux qui pleurent en ce monde, parce qu'un jour ils seront consolés  ! » Que celui qui prend Jésus-Christ pour modèle depuis son berceau jusqu'à la croix, est heureux ! Qu'il a de quoi s'encourager ! qu'il a de quoi imiter ! que d'armes puissantes pour repousser le démon ! Disons mieux : la vie d'imitation de Jésus-Christ est une vie de saint.
L'histoire nous en fournit un bel exemple : nous y voyons qu'une veuve qui avait peu de biens, mais qui avait de la vertu et du zèle pour le salut de ses enfants, avait une fille âgée de dix ans, nommée Dorothée. Cette petite fille était vive, portée à la dissipation ; la mère craignait que cette enfant ne se perdît avec ses petites compagnes ; elle la mit en pension chez une maîtresse bien vertueuse, pour la former à la vertu. Elle y fit des progrès admirables dans la piété, et retint dans son cur tous les bons avis que sa bonne maîtresse lui avait donnés ; mais surtout celui de se proposer Jésus-Christ pour modèle dans toutes ses actions. Lorsqu'elle fut rendue à sa mère, elle fut l'exemple et la consolation de toute sa famille. Elle ne se plaignait jamais de rien ; elle était patiente, douce, obéissante, toujours contente, d'une humeur égale dans ses travaux et dans les croix qui lui arrivaient, chaste, ennemie de toute vanité, respectant tout le monde, ne parlant mal de personne, aimant à rendre service, toujours unie à Dieu. Une telle conduite la rendit bientôt un objet d'estime à toute la paroisse ; mais, comme d'ordinaire, les faux sages, qui sont aveugles et orgueilleux, en furent fâchés, parce que, sans le savoir, ils ne sont vertueux et sages que parce, que tous les estiment ; ils ne peuvent en souffrir d'autres, par crainte qu'on ne fasse plus attention à eux, et que l'on ne tourne toute l'estime du côté des autres.
C'est ce qui arriva à cette jeune fille. Quelques compagnes envieuses entreprirent de noircir sa réputation, la traitèrent d'hypocrite et de fausse dévote. Mais Dorothée recevait cela sans se plaindre ; elle le souffrait pour l'amour de Jésus-Christ et ne laissait pas de toujours bien aimer celles qui la calomniaient. Plus tard, son innocence fut connue, et tout le monde en eut encore plus d'estime.
 Le curé de la paroisse, admirant en elle les heureux effets de la grâce et le fruit que faisait cette jeune fille parmi celles qui la fréquentaient, lui dit un jour : « Dorothée, je vous prie de me dire en confiance comment vous vivez, comment vous vous comportez avec vos compagnes. » « Monsieur, lui répondit-elle, il me semble que je fais peu de chose, en comparaison de ce que je devrais faire. Je me suis toujours souvenue d'un avis que ma maîtresse m'a donné, lorsque je n'avais encore que douze ans. Elle me répétait souvent de me proposer Jésus-Christ pour modèle dans toutes mes actions et dans toutes mes peines. C'est ce que j'ai tâché de faire. Voici comment je le fais : Lorsque je m'éveille et que je me lève, je me représente l'enfant Jésus qui, à son réveil, s'offrait à Dieu son Père en sacrifice ; pour l'imiter, je m'offre en sacrifice à Dieu, en lui consacrant ma journée, et tous mes travaux, et toutes mes pensées. Lorsque je prie, je me représente Jésus priant son Père au jardin des Olives la face contre terre, et, dans mon cur, je m'unis à cette divine disposition. Lorsque je travaille, je pense que Jésus-Christ, aussi fatigué, travaille pour mon salut ; et, loin de me plaindre, j'unis avec amour et avec résignation mes travaux aux siens. Quand on me commande quelque chose, je me représente Jésus-Christ qui était soumis, obéissant à la sainte Vierge et à saint Joseph, et, dans ce moment, j'unis mon obéissance à la sienne. Si l'on me commande quelque chose de dur et de pénible, je pense aussitôt que Jésus-Christ s'est soumis à la mort de la croix pour nous sauver ; ensuite, j'accepte de bon cur tout ce qu'on me commande, quelque difficile que ce soit. Si l'on parle de moi, si l'on me dit des duretés et des injures, je ne réponds rien, je souffre en patience, me souvenant que Jésus-Christ a souffert en silence et sans se plaindre les humiliations, les calomnies, les tourments et les opprobres les plus cruels ; je pense alors que Jésus était innocent et ne méritait pas ce qu'on lui faisait souffrir, au lieu que moi, je suis une pécheresse et j'en mérite bien plus que l'on ne peut m'en faire souffrir. Lorsque je prends mes repas, je me représente Jésus prenant les siens avec modestie et frugalité pour travailler ensuite à la gloire de son Père. Si je mange quelque chose de dégoûtant, je pense aussitôt au fiel que Jésus-Christ a goûté sur la croix, et je lui fais le sacrifice de ma sensualité. Quand j'ai faim, ou que je n'ai pas de quoi me rassasier, je ne laisse pas que d'être contente, en me souvenant que Jésus-Christ a passé quarante jours et quarante nuits sans manger, et qu'il a souffert une faim cruelle pour mon amour et pour expier les intempérances des hommes. Lorsque je prends quelques moments de récréation, que je suis à causer avec quelqu'un, je me représente combien Jésus-Christ était doux, affable avec tous. Si j'entends de mauvais discours, ou que je vois faire quelque péché, j'en demande aussitôt pardon à Dieu, en me représentant combien Jésus-Christ avait le cur percé de douleur, quand il voyait son Père offensé. Lorsque je pense aux péchés sans nombre que l'on commet dans le monde, combien Dieu est outragé sur la terre, j'en gémis en soupirant ; je m'unis aux dispositions de Jésus-Christ, qui disait à son Père en parlant de l'homme : « Ah ! mon Père, le monde ne vous connaît pas . » Lorsque je vais me confesser, je me représente Jésus qui pleure mes péchés au jardin des Oliviers et sur la Croix. Si j'assiste à la sainte Messe, j'unis aussitôt mon esprit et mon cur aux saintes intentions de Jésus, qui se sacrifie sur l'autel pour la gloire de son Père, pour l'expiation des péchés des hommes et pour le salut de tous. Lorsque j'entends chanter quelque cantique et que j'entends chanter les louanges de Dieu, je me réjouis en Dieu, je me représente ce glorieux cantique et cette heureuse soirée que Jésus-Christ passa avec ses apôtres, après l'institution du sacrement adorable. Lorsque je vais prendre mon repos, je me représente Jésus-Christ qui ne prenait le sien qu'afin de retrouver de nouvelles forces pour la gloire de son Père, ou bien je me représente que mon lit est bien différent de la croix sur laquelle Jésus-Christ se coucha comme un agneau, en offrant à Dieu son esprit et sa vie ; ensuite je m'endors en disant ces paroles de Jésus-Christ sur la Croix : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains . » Le curé, ne pouvant se lasser d'admirer tant de lumière dans une jeune villageoise, lui dit : « Ô Dorothée, que vous êtes heureuse ! que de consolations n'avez-vous pas dans votre état ! » « Il est vrai que j'ai des consolations dans le service de Dieu ; mais je vous avoue que j'ai bien des combats à soutenir : il me faut faire de grandes violences, pour supporter les railleries de ceux qui se moquent de moi, et pour surmonter mes passions qui sont très vives. Si le bon Dieu me fait des grâces, il permet aussi que j'aie bien des tentations ; tantôt je suis dans le chagrin ; tantôt le dégoût pour la prière m'accable. » « Que faites-vous, lui dit le curé, pour surmonter vos répugnances et vos tentations ? » « Lorsque je suis, lui dit-elle, dans les tortures de l'esprit, je me représente le Sauveur au jardin des Olives, abattu, torturé et affligé jusqu'à la mort ; ou bien je me le représente délaissé et sans consolation sur la croix ; et, m'unissant à lui, je dis aussitôt ces paroles, qu'il prononça lui-même dans le jardin des Olives : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite . » Quant à mes tentations, lorsque je sens quelque attrait d'aller dans certaines compagnies, dans les veillées, dans les danses et les divertissements dangereux, ou bien lorsque j'ai de violentes tentations de consentir à quelque péché, je me représente Jésus-Christ qui me dit ces paroles : Eh ! quoi, ma fille, veux-tu donc me quitter, pour te livrer au monde et à ses plaisirs ? Veux-tu me reprendre ton cur, pour le donner à la vanité et au démon ? N'y a-t-il pas déjà assez de personnes qui m'offensent ? Veux-tu te mettre de leur parti et abandonner mon service ? Aussitôt je lui réponds du fond du cur : Non, mon Dieu, jamais je ne vous abandonnerai ; je vous serai fidèle jusqu'à la mort ! « Où irais-je, Seigneur, en vous quittant, puisque vous avez les paroles de la vie éternelle . » Ces paroles me remplissent, dans le moment, de force et de courage. » « Dans les conversations que vous avez avec vos compagnes, lui dit le curé, de quoi vous entretenez-vous ? » « Je les entretiens des mêmes choses dont j'ai pris la liberté de vous entretenir ; je leur dis de se proposer Jésus-Christ pour modèle dans toutes leurs actions, de se souvenir, dans leurs prières, dans leurs repas, dans le travail, dans les conversations, dans les peines de la vie, comme Jésus-Christ se comporterait lui-même dans ces occasions, et de toujours s'unir à ses divines intentions ; je leur dis que je me sers de cette sainte pratique et que je m'en trouve bien, qu'il n'y a rien de plus grand et de plus noble que de vouloir suivre et imiter Jésus-Christ, et qu'il n'y a rien de plus doux que de servir un si bon Maître. »
Oh ! heureuse, M.F., l'âme qui a pris Jésus-Christ pour son guide, son modèle et son bien-aimé ! Que de grâces, que de consolations qui ne se trouvent jamais dans le service du monde ! Voilà, M.F., les consolations que vous auriez, si vous vouliez vous donner la peine de bien élever vos enfants, et leur inspirer, non pas la vanité et l'amour des plaisirs du monde, mais la résolution de prendre Jésus-Christ pour modèle dans tout ce qu'ils font. Oh ! les enfants heureux ! Oh ! les parents chéris de Dieu !

 II. Oui, M.F., ce n'est pas seulement pour nous racheter que Jésus-Christ est venu, mais encore pour nous servir d'exemple. Il nous dit : « Je suis venu chercher et sauver ce qui était perdu  ; » et dans un autre endroit, il nous dit : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez ce que vous voyez que j'ai fait . » Lorsque saint Jean baptisait Jésus-Christ au Jourdain, il entendit le Père éternel qui dit : « Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le . » Il veut que nous écoutions ses paroles, et que nous imitions ses vertus. Il ne les a pratiquées que pour nous montrer ce que nous devions faire. Puisque les chrétiens sont les enfants de Dieu, ils doivent marcher sur les traces de leur maître qui est Jésus-Christ lui-même. Saint Augustin nous dit qu'un chrétien qui ne veut pas imiter Jésus-Christ, ne mérite pas de porter le nom de chrétien. Il nous dit dans un autre endroit : L'homme est créé pour imiter Jésus-Christ, qui s'est fait homme afin de se rendre visible et pour que nous puissions l'imiter. Au jour du jugement, nous serons examinés pour voir si notre vie a été conforme à celle de Jésus-Christ, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Tous les saints qui sont entrés dans le ciel, n'y sont entrés que parce qu'ils ont imité Jésus-Christ.
En premier lieu, un bon chrétien doit imiter sa charité, qui est une vertu qui nous porte à aimer Dieu de tout notre cur et le prochain comme nous-même. Jésus-Christ aime son Père depuis l'instant de sa conception jusqu'à sa mort, en disant : « Je fais toujours le bon plaisir de mon Père . » Il ne s'est pas contenté de le dire, mais il a donné sa vie pour réparer les outrages que le péché lui avait faits. Il aime son prochain, non seulement comme lui-même, mais plus que lui-même, puisqu'il a donné son sang et sa vie pour nous tirer de l'enfer. Nous devons, à l'exemple de Jésus-Christ, aimer le bon Dieu de tout notre cur, le préférer à tout, ne rien aimer que par rapport à lui. Nous devons aimer notre prochain comme nous-même, c'est-à-dire lui souhaiter tout ce que nous voudrions que l'on nous souhaitât à nous-même, faire tout ce qui dépend de nous pour l'aider à sauver sa pauvre âme.
En deuxième lieu, il nous faut imiter sa pauvreté et son détachement des choses de la vie. Vous voyez, M.F., qu'il naît pauvre, qu'il a vécu pauvre, et qu'il est mort pauvre, puisqu'avant de mourir, il a permis qu'on lui arrachât tous ses habits. Pendant toute sa vie, il n'a jamais rien eu à lui en particulier. Ah ! bel exemple du mépris des choses de la terre !
En troisième lieu, nous devons imiter sa douceur. Il nous dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cur . » Saint Bernard nous dit qu'il a la douceur dans son nom, qui est celui de Jésus . Lorsque les apôtres voulaient faire descendre le feu du ciel sur une ville de Samarie, qui n'avait pas voulu recevoir le Sauveur :
« Voulez-vous, lui dirent ses disciples, que nous disions au feu du ciel de descendre sur cette ville ? » Notre-Seigneur leur répondit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ; le Fils de l'homme n'est pas venu sur la terre pour perdre les âmes, mais pour les sauver . » Imitons sa douceur envers Dieu, en recevant avec douceur tout ce qui nous viendra de sa part, peines, chagrins et autres maux. Soyons bons envers notre prochain, sachons ne point nous laisser aller à la colère contre lui, mais le traiter avec bonté, avec charité. Soyons aussi doux à l'égard de nous-même ; veillons à ne jamais agir par caprice, par colère ; si nous tombons dans quelque faute, il ne faut pas nous emporter contre nous-même, mais nous humilier profondément devant Dieu, et, sans trop nous tourmenter, continuer nos pratiques de religion. « Bienheureux, nous dit Jésus-Christ, ceux qui ont le cur doux, parce qu'ils posséderont la terre  », c'est-à-dire le cur des hommes !
 En quatrième lieu, nous devons imiter son humilité. Il nous dit lui-même : « Apprenez de moi que je suis humble de cur. » Son humilité a été si grande, que, quoiqu'il fût roi de tout le monde, il voulut passer pour « le dernier de tous les hommes  ! » Voyez combien il pratique l'humilité, en naissant dans une étable, abandonné de tout le monde. Il a voulu être circoncis, c'est-à-dire passer pour un pécheur, lui qui était la sainteté même, incapable de jamais pécher ; il a souffert qu'on l'appelât sorcier, magicien, séducteur  ; il a toujours caché ce qui pouvait le faire estimer aux yeux des hommes. Il a voulu laver les pieds à ses apôtres, et même au traître Judas, quoiqu'il sût bien qu'il le devait trahir ; enfin, il a voulu être vendu comme un vil esclave, traîné la corde au cou par les rues de Jérusalem, comme s'il avait été le plus criminel du monde. Tâchez, M.F., d'imiter sa grande humilité en cachant le bien que vous faites, en souffrant avec patience les injures et les mépris, et toutes les persécutions que l'on pourra faire contre vous, à l'exemple de Jésus-Christ.
Nous devons encore imiter sa patience. Qu'il a été patient, de rester neuf mois renfermé dans le sein de sa mère, lui que le ciel et la terre ne peuvent contenir ! Quelle patience, de converser parmi les hommes, dont la plupart étaient endurcis et chargés de crimes  ! Quelle patience pendant toute sa passion ! On le prend, on le lie, on le couvre de pierres, on le flagelle, on l'attache à la croix, on le fait mourir, sans qu'il ait dit une seule parole pour se plaindre. Imitons, M.F., cette patience lorsqu'on nous méprise et qu'on nous persécute à tort. Imitons encore sa prière. Il a prié en versant des larmes de sang.
Ah ! M.F., quel bonheur pour nous que la naissance, de ce divin Sauveur ! Nous n'avons qu'à marcher sur ses traces ; nous n'avons plus qu'à faire ce qu'il a fait lui-même. Quelle gloire pour des chrétiens, d'avoir en Jésus-Christ un modèle de toutes les vertus que nous devons pratiquer pour lui plaire et sauver notre âme ! Pères et mères, formez vos enfants sur ce beau modèle, proposez-leur souvent les vertus de Jésus-Christ pour exemple .
Heureuse nouvelle que, du ciel, l'ange nous annonce dans la personne des bergers, puisque avec elle nous avons tout : le ciel, le salut de notre âme, et notre Dieu ! Ce que je...

 1er DIMANCHE DE L'ANNÉE

Sur la Sanctification du Chrétien

Domine, dimitte illam et hoc anno.
Seigneur, laissez-le encore une année sur la terre.
(S.Luc, XIII, 8.)
 

Un homme, nous dit le Sauveur du monde, avait un figuier planté dans sa vigne, et, venant pour y chercher du fruit, il n'en trouva point. Alors, il s'adressa au vigneron et lui dit : « Voilà déjà trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier sans en trouver ; coupez-le donc ; pourquoi occupe-t-il encore la terre ? » Le vigneron lui répondit : « Seigneur, laissez-le encore cette année, je labourerai autour, j'y mettrai du fumier ; peut-être portera-t-il du fruit ; sinon, vous le couperez et le jetterez au feu. »
Non, M.F., non, cette parabole n'a pas besoin d'explication. C'est précisément nous qui sommes ce figuier que Dieu a planté dans le sein de son Église, et de qui il avait droit d'attendre de bonnes uvres ; mais jusqu'ici nous avons trompé son espérance. Indigné de notre conduite, il voulait nous ôter de ce monde et nous punir ; mais Jésus-Christ, qui est notre véritable vigneron, qui cultive nos âmes avec tant de soin, et qui est déjà notre médiateur, a demandé en grâce à son Père, de nous laisser encore cette année sur la terre, promettant à son Père qu'il redoublerait ses soins et qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour nous convertir. Mon Père, lui dit ce tendre Sauveur, encore cette année, ne les punissez pas si tôt ; je les poursuivrai continuellement, tantôt par les remords de la conscience qui les dévoreront, tantôt par des bons exemples, tantôt par de bonnes inspirations. Je chargerai mes ministres de leur annoncer que je suis toujours prêt à les recevoir, que ma miséricorde est infinie. Mais si, malgré tout cela, ils ne veulent pas vous aimer, bien loin de les défendre contre votre justice, moi-même je me tournerai contre eux, en vous priant de les ôter de ce monde et de les punir. Prévenons, M.F., un si grand malheur, et profitons de cette miséricorde qui est infinie. M.F., passons saintement l'année que nous allons commencer : et, pour cela, évitons tous ces désordres qui ont rendu nos années passées si criminelles aux yeux de Dieu. C'est ce que je vais vous montrer d'une manière simple et familière, afin que, le comprenant bien, vous puissiez en profiter.

I. Pourquoi, M.F., notre vie est-elle remplie de tant de misères ? Si nous considérons bien la vie de l'homme, ce n'est autre chose qu'une chaîne de maux : les maladies, les chagrins, les persécutions, ou enfin les pertes de biens nous tombent sans cesse dessus ; de sorte que, de quelque côté que l'homme terrestre se tourne ou se considère, il ne trouve que croix et afflictions. Allez, interrogez depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous vous tiendront le même langage. Enfin, M.F., l'homme, sur la terre, à moins qu'il ne se tourne du côté de Dieu, ne peut être que malheureux. Savez-vous pourquoi, M.F. ? Non, me direz-vous. Eh bien ! mon ami, en voici la véritable raison : C'est que Dieu, ne nous ayant mis en ce monde que comme dans un lieu d'exil et de bannissement, il veut nous forcer par tant de maux à ne pas y attacher notre cur et à soupirer après des biens plus grands, plus purs et plus durables que ceux que l'on peut trouver en cette vie. Pour mieux nous faire sentir la nécessité de porter nos vues vers les biens éternels, Dieu a donné à notre cur des désirs si vastes et si étendus, que plus rien de créé n'est capable de le contenter : c'est à ce point que, s'il espère trouver quelque plaisir en s'attachant à des objets créés, à peine possède-t-il ce qu'il désirait avec tant d'ardeur, à peine l'a-t-il goûté, qu'il se tourne d'un autre côté, espérant, trouver quelque chose de mieux. Il est donc contraint et forcé d'avouer, par sa propre expérience, que c'est inutilement qu'il veut mettre son bonheur ici-bas dans les choses périssables. S'il espère avoir quelque consolation dans ce monde, ce ne sera qu'en méprisant les choses qui sont si passagères et de si peu de durée, et en tendant vers la fin noble et heureuse pour laquelle Dieu l'a créé. Voulez-vous être heureux, mon ami ? Regardez le ciel : c'est là où votre cur trouvera de quoi se rassasier pleinement.
 Pour vous prouver cela, M.F., je n'aurais qu'à interroger un enfant et à lui demander pour quelle raison Dieu l'a créé et mis au monde ; il me répondrait : Pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen gagner la vie éternelle. Mais ces biens, ces plaisirs, ces honneurs, qu'en devez-vous donc faire ? Il me dirait encore : Tout cela n'existe que pour être méprisé, et tout chrétien qui est fidèle aux engagements qu'il a contractés avec Dieu sur les fonts sacrés du baptême, le méprise et le foule sous les pieds. Mais, me direz-vous encore, que devons-nous donc faire ? De quelle manière devons-nous nous conduire, au milieu de tant de misères, pour arriver à la fin heureuse pour laquelle nous sommes créés ? Eh ! mes amis, rien de plus facile ; tous les maux que vous éprouvez sont les véritables moyens pour vous y conduire : je vais vous le montrer d'une manière claire comme le jour dans son midi. D'abord, je vous dirai que Jésus-Christ, par ses souffrances et sa mort, a rendu tous nos actes méritoires, de sorte que, pour un bon chrétien, il n'y a pas un mouvement de notre cur et de notre corps qui ne soit récompensé, si nous le faisons pour lui. Peut-être pensez-vous encore : cela n'est pas assez clair ? Eh bien ! si cela ne suffit pas, commençons la matière. Suivez-moi un instant, et vous allez savoir la manière de rendre toutes vos actions méritoires pour la vie éternelle, sans rien changer à votre manière d'agir. Il faut seulement tout faire en vue de plaire à Dieu, et j'ajouterai qu'au lieu de rendre vos actions plus pénibles en les faisant pour Dieu, au contraire elles n'en seront que plus douces et plus légères. Le matin, en vous éveillant, pensez aussitôt à Dieu, et faites vite le signe de la croix, en lui disant : Mon Dieu, je vous donne mon cur, et puisque vous êtes si bon que de me donner encore un jour, faites-moi la grâce que tout ce que je ferai ne soit que pour votre gloire et le salut de mon âme. Hélas ! devons-nous dire en nous-mêmes, combien, depuis hier, sont tombés en enfer, qui peut-être étaient moins coupables que moi ! il faut donc, que je fasse mieux que je n'ai fait jusqu'à présent.
Dès ce moment, il faut offrir à Dieu toutes vos actions de la journée en lui disant : Recevez, ô mon Dieu, toutes les pensées, toutes les actions que je ferai en union avec ce que vous avez enduré pendant votre vie mortelle pour l'amour de moi. C'est ce que vous ne devez jamais oublier ; car, afin que nos actions soient méritoires pour le ciel, il faut que nous les ayons offertes au bon Dieu, sans quoi elles seront sans récompense. Quand l'heure de vous lever sera venue, levez-vous promptement : prenez bien garde de ne pas écouter le démon, qui vous tentera de rester encore quelque temps au lit, afin de vous faire manquer votre prière, ou de vous la faire faire avec distraction, par la pensée que l'on vous attend ; ou que votre ouvrage presse. Lorsque vous vous habillez, faites-le avec modestie ; pensez que Dieu a les yeux fixés sur vous, et que votre bon ange gardien est à côté de vous, comme vous ne pouvez pas en douter. Mettez-vous de suite à genoux, n'écoutez pas le démon qui vous dit encore de remettre votre prière à un autre moment, afin de vous faire offenser Dieu dès le matin ; au contraire, faites votre prière avec autant de respect et de modestie que vous le pourrez. Après votre prière, prévoyez les occasions que vous pourriez avoir d'offenser Dieu pendant la journée, afin d'éviter ce malheur. Prenez ensuite quelque résolution que vous vous efforcerez d'exécuter dès le premier moment, comme, par exemple, de faire votre travail en esprit de pénitence, d'éviter les impatiences, les murmures, les jurements, de retenir votre langue. Le soir, vous examinerez si vous y avez été fidèle ; si vous y avez manqué, il faut vous imposer quelque pénitence pour vous punir de vos infidélités, et vous êtes sûr que, si vous vous servez de cette pratique, vous serez bientôt venu à bout de vous corriger de tous vos défauts.
Lorsque vous allez travailler, au lieu de vous occuper de la conduite de l'un et de l'autre, occupez-vous de quelques bonnes pensées, comme de la mort, en pensant que bientôt vous allez sortir de ce monde ; vous examinerez quel bien vous y faites depuis que vous y êtes ; vous gémirez surtout des jours perdus pour le ciel, ce qui vous portera à redoubler vos bonnes uvres, vos pénitences, vos larmes ; ou bien, du jugement : que, peut-être avant que la journée finisse, vous allez rendre compte de toute votre vie, et que ce moment décidera de votre sort, ou éternellement malheureux, ou éternellement bienheureux ; ou pensez au feu de l'enfer, dans lequel brûlent ceux qui ont vécu dans le péché ; ou au bonheur du paradis, qui est la récompense de ceux qui ont été fidèles à servir Dieu ; ou bien, si vous voulez, entretenez-vous de la laideur du péché, qui nous sépare de Dieu, qui nous rend les esclaves du démon en nous jettant dans un abîme de maux éternels.
Mais, me direz-vous, nous ne pouvons pas faire toutes ces méditations. Eh bien ! voyez la bonté de Dieu : vous ne savez pas méditer ces grandes vérités ? Eh bien ! faites quelques prières, dites votre chapelet. Si vous êtes père ou mère de famille, dites-le pour vos enfants, afin que le bon Dieu leur fasse la grâce d'être de bons chrétiens, qui feront votre consolation en ce monde et votre gloire en l'autre. Et les enfants doivent le dire pour leurs pères et mères, afin que Dieu les conserve et qu'ils les élèvent bien chrétiennement. Ou bien priez pour la conversion des pécheurs, afin qu'ils aient le bonheur de revenir à Dieu. Et par là, vous éviterez un nombre infini de paroles inutiles, ou peut-être même des propos qui souvent ne sont pas des plus innocents. Il faut, M.F., vous accoutumer de bonne heure à employer saintement le temps. Souvenez-vous que nous ne pouvons pas nous sauver sans y penser, et que, s'il y a une affaire qui mérite qu'on y pense, c'est bien l'affaire de notre salut, puisque Dieu ne nous a mis sur la terre que pour cela.
 Il faut, M.F., avant de commencer votre travail, ne jamais manquer de faire le signe de la croix, et ne pas imiter ces gens sans religion qui n'osent pas se signer à cause qu'ils sont en compagnie. Offrez tout simplement vos peines au bon Dieu, et renouvelez de temps en temps cette offrande ; par là, vous aurez le bonheur d'attirer la bénédiction du Ciel sur vous et sur tout ce que vous ferez. Voyez, M.F., combien d'actes de vertu vous pouvez pratiquer en vous comportant de cette manière, sans rien changer à ce que vous faites. Si vous travaillez en vue de plaire à Dieu, d'obéir à ses commandements qui vous ordonnent de gagner votre pain à la sueur de votre front, voilà un acte d'obéissance ; si c'est pour expier vos péchés, vous faites un acte de pénitence ; si c'est afin d'obtenir quelque grâce pour vous ou pour d'autres, voilà un acte de confiance et de charité. Ô combien, M.F., nous pouvons mériter chaque jour le ciel en ne faisant que ce que nous faisons, mais en le faisant pour Dieu et le salut de notre âme ! Qui vous empêche, lorsque vous entendez sonner les heures, de penser à la brièveté du temps et de dire en vous-même : les heures passent et la mort s'avance, je cours vers l'éternité ; suis-je bien prêt à paraître devant le tribunal de Dieu ? Ne suis-je pas en état de péché ? Et, M.F., si vous aviez ce malheur, faites vite un acte de contrition pour témoigner à Dieu votre regret, et ensuite prenez vite la résolution d'aller vous confesser, pour deux raisons : la première, c'est que, si vous veniez à mourir dans cet état, vous seriez damné tout net ; et la seconde, c'est que toutes les bonnes uvres que vous auriez faites seraient perdues pour le ciel. D'ailleurs, M.F., auriez-vous bien le courage de rester dans un état qui vous rend l'ennemi de votre Dieu, qui vous aime tant ? Lorsque vous vous reposez de vos fatigues, jetez les yeux vers ce beau ciel, qui vous est préparé, si vous avez le bonheur de servir Dieu comme vous le devez, en vous disant à vous-même : Ô beau ciel, quand aurai-je le bonheur de vous posséder !
Cependant, M.F., il est vrai de dire que le démon ne laisse pas de faire tout ce qu'il peut pour nous porter au péché ; puisque saint Pierre nous dit : « qu'il rôde sans cesse autour de nous comme un lion pour nous dévorer . » Il faut donc vous attendre, M.F., à ce que, tant que vous serez sur la terre, vous aurez des tentations. Mais, que devez-vous faire, lorsque vous sentez que le démon voudrait vous porter au mal ? Le voici : Vite avoir recours à Dieu en lui disant : « Mon Dieu, venez à mon secours ! Vierge sainte, aidez-moi, s'il vous plaît ! » ou bien : « Mon saint ange gardien, combattez pour moi l'ennemi de mon salut ! » Faites vite ces réflexions : A l'heure de la mort, voudrais-je avoir fait cela ? non, sans doute : eh bien ! il faut donc résister à cette tentation. Je pourrais bien maintenant me cacher aux yeux du monde ; mais Dieu me voit. Lorsqu'il me jugera, que vais-je lui répondre, si j'ai eu le malheur de commettre ce péché ? Il s'agit ici du paradis ou de l'enfer, lequel des deux veux-je choisir ? Croyez-moi, M.F., faites ces petites réflexions toutes les fois que vous serez tentés, et vous verrez que la tentation diminuera à mesure que vous lui résisterez, et vous en sortirez victorieux. Ensuite, vous éprouverez vous-mêmes que, s'il en coûte pour résister, l'on est ensuite bien dédommagé par la joie et les consolations que l'on éprouve après avoir chassé le démon. Je suis sûr que plusieurs d'entre vous se disent en eux-mêmes que cela est bien vrai.
Les pères et mères doivent accoutumer leurs enfants de bonne heure à résister à la tentation ; car l'on peut dire à tant de pères et de mères qu'il y a des enfants qui ont quinze et seize ans, et qui ne savent pas ce que c'est que de résister à une tentation, qui se laissent prendre aux pièges du démon comme des oiseaux dans les filets ! D'où vient cela, sinon de l'ignorance ou de la négligence des parents ? Mais, peut-être me direz-vous : Comment voulez-vous que nous apprenions cela à nos enfants, quand nous ne le savons pas nous-mêmes ? Mais, si vous n'êtes pas assez instruits, pourquoi êtes-vous donc entrés dans l'état du mariage, où vous saviez, ou du moins vous deviez savoir que, si le bon Dieu vous donnait des enfants, vous étiez obligés, sous peine de damnation, de les instruire de la manière dont ils devaient se conduire pour aller au ciel ? Mon ami, n'était-ce pas assez que votre ignorance vous perdît, sans en perdre d'autres avec vous ? Si du moins vous êtes parfaitement convaincu que vous n'avez pas assez de lumières, pourquoi ne vous faites-vous pas instruire de vos devoirs par ceux qui en sont chargés ? Mais, me direz-vous, comment oser dire à mon pasteur que je suis peu instruit ? il se moquera de moi. Il se moquera de vous ? M.F., vous vous trompez ; il se fera un plaisir de vous apprendre ce que vous devez savoir, et ce que vous devez enseigner à vos enfants.
Vous devez encore leur apprendre à sanctifier leur travail, c'est-à-dire, à le faire, ni pour devenir riches, ni pour se faire estimer du monde, mais pour plaire à Dieu, qui nous le commande pour expier nos péchés ; par là, vous aurez la consolation de les voir devenir des enfants sages et obéissants, qui feront votre consolation en ce monde et votre gloire dans l'autre : vous aurez le bonheur de les voir craignant Dieu et maîtres de leurs passions. Non, M.F., mon dessein n'est pas aujourd'hui de montrer aux pères et mères la grandeur de leurs obligations : elles sont si grandes et si terribles, qu'elles méritent bien une instruction tout entière. Je leur dirai seulement en passant qu'ils doivent tous bien faire leurs efforts pour leur inspirer la crainte et l'amour de Dieu ; que leurs âmes sont un dépôt que Dieu leur a confié, dont un jour il faudra rendre un compte bien rigoureux.
 Enfin, l'on doit terminer la journée par sa prière du soir, que l'on doit faire en commun, autant qu'il est possible : car, M.F., rien n'est plus avantageux, que cette pratique de piété, parce que Jésus-Christ nous dit lui-même : « Si deux ou trois personnes s'unissent ensemble « pour prier en mon nom, je serai au milieu . » D'un autre côté, quoi de plus consolant, pour un père de famille, de voir chaque jour toute sa maison prosternée aux pieds de Dieu pour l'adorer et le remercier des bienfaits reçus pendant la journée, et, en même temps, pour gémir sur ses fautes passées ? N'a-t-il pas lieu d'espérer que tous passeront saintement la nuit ? Celui qui fait la prière ne doit pas aller trop vite, afin que les autres puissent le suivre, ni trop lentement, ce qui donnerait des distractions aux autres, mais tenir un juste milieu. A cette prière du soir, l'on doit ajouter un examen en commun, c'est-à-dire, s'arrêter un instant pour se remettre ses péchés devant les yeux. Voilà l'avantage de cet examen : il nous porte à la douleur de nos péchés ; il nous inspire la résolution de n'y plus retomber ; et, lorsque nous allons nous confesser, nous avons beaucoup plus de facilité à nous les rappeler : enfin, si la mort nous frappait, nous paraîtrions avec plus de confiance devant le tribunal de Dieu ; puisque saint Paul nous dit que, « si nous nous jugeons nous-mêmes, Dieu nous épargnera dans ses jugements . » II serait encore à souhaiter, qu'avant d'aller vous coucher, vous fissiez une petite lecture de piété, du moins pendant l'hiver : cela vous donnerait quelques bonnes pensées, qui vous occuperaient en vous couchant et en vous levant, et, par là, vous graveriez plus parfaitement les vérités de votre salut dans votre cur. Dans les maisons où l'on ne sait pas lire, eh bien ! l'on peut dire le chapelet, ce qui attirerait la protection de la sainte Vierge. Oui, M.F., quand on a passé ainsi la journée, l'on peut prendre son repos en paix et s'endormir dans le Seigneur. Si pendant la nuit on s'éveille, on profite de ce moment pour louer et adorer Dieu. Voilà, M.F., le plan de vie que vous devez suivre, et le bon ordre que vous devez établir dans vos familles.

II. Voyons maintenant les désordres les plus communs et les plus dangereux qu'il faut éviter, et ensuite les obligations de chaque état en particulier. Je dis d'abord que les péchés, les désordres les plus communs sont les veilles, les jurements, les paroles et les chansons déshonnêtes. Je dis d'abord les veilles  : oui, M.F., oui, ces assemblées nocturnes sont ordinairement l'école où les jeunes gens perdent toutes les vertus de leur âge, et apprennent toutes sortes de vices. En effet, M.F., quelles sont les vertus de la jeunesse ? N'est-ce pas l'amour de la prière, la fréquentation des sacrements, la soumission à leurs parents, l'assiduité à leur travail, une admirable pureté de conscience, une vive horreur du péché honteux ? Telles sont, M.F., les vertus que les jeunes gens doivent s'efforcer d'acquérir. Eh bien ! M.F., moi, je vous dirai, que, quelque affermi que soit un jeune homme ou une jeune fille dans ces vertus, s'ils ont le malheur de fréquenter certaines veillées, ou certaines compagnies, ils les auront bientôt toutes perdues. Dites-moi, M.F., vous qui en êtes témoins, qu'y entend-on, sinon les paroles les plus sales et les plus honteuses ? Qu'y voit-on, si ce n'est des familiarités entre les jeunes personnes, qui font rougir la pudeur ? et j'ose dire que quand ce seraient des infidèles, ils n'en feraient pas davantage. Et des pères, et des mères en sont témoins, et n'en disent rien, et des maîtres et des maîtresses gardent le silence ! Un faux respect humain leur ferme la bouche ! Et vous êtes chrétiens, vous avez de la religion, et vous espérez d'aller un jour au ciel ! Ô mon Dieu, quel aveuglement ! Peut-on bien le concevoir ? Oui, pauvres aveugles, vous irez, mais ce sera en enfer : voilà où vous serez jetés.
 Comment, vous vous plaignez de ce que vos bêtes périssent ? Vous avez sans doute oublié tous ces crimes qui se sont commis pendant cinq ou six mois de l'hiver dans vos écuries  ? Vous avez oublié ce que dit l'Esprit-Saint : « que partout où le péché se commettra, la malédiction du Seigneur tombera . » Hélas ! combien de jeunes gens qui auraient encore leur innocence s'ils n'avaient pas été à certaines veillées et qui, peut-être, ne reviendront jamais à Dieu ! N'est-ce pas encore au sortir de là, que les jeunes gens s'en vont courir et former des liaisons, qui, le plus souvent, finissent par le scandale et la perte de la réputation d'une jeune fille ? N'est-ce pas là que ces jeunes libertins, après avoir vendu leur âme au démon, vont encore perdre celle des autres ? Oui, M.F., les maux qui en résultent sont incalculables. Si vous êtes chrétiens, et que vous désiriez sauver vos âmes et celles de vos enfants et de vos domestiques, vous ne devez jamais tenir de veillées chez vous, à moins que vous n'y soyez, vous, un des chefs de la maison, pour empêcher que Dieu ne soit offensé. Lorsque vous êtes tous entrés, vous devez fermer la porte et n'y laisser entrer personne. Commencez votre veillée en récitant une ou deux dizaines de votre chapelet pour attirer la protection de la sainte Vierge, ce que vous pouvez faire en travaillant. Ensuite bannissez toutes ces chansons lascives ou mauvaises : elles profanent votre cur et votre bouche qui sont les temples de l'Esprit-Saint ; ainsi que tous ces contes qui ne sont que des mensonges, et qui, le plus ordinairement, sont contre des personnes consacrées à Dieu, ce qui les rend plus criminels. Et vous ne devez jamais laisser aller vos enfants dans les autres veillées. Pourquoi est-ce qu'ils vous fuient, sinon pour être plus libres ? Si vous êtes fidèles à remplir vos devoirs, Dieu sera moins offensé, et vous, moins coupables.
Il y a encore un désordre d'autant plus déplorable qu'il est plus commun, ce sont les paroles libres. Non, M.F., rien de plus abominable, de plus affreux que ces paroles. En effet, M.F., quoi de plus contraire à la sainteté de notre religion que ces paroles impures ? Elles outragent Dieu, elles scandalisent le prochain ; mais pour parler plus clairement, elles perdent tout. Il ne faut souvent qu'une parole déshonnête pour occasionner mille mauvaises pensées, mille désirs honteux, peut-être même pour faire tomber dans un nombre infini d'autres infamies, et pour apprendre aux âmes innocentes le mal qu'elles avaient le bonheur d'ignorer. Eh quoi ! M.F., un chrétien peut-il bien se laisser occuper l'esprit de telles horreurs ! un chrétien qui est le temple de l'Esprit-Saint, un chrétien qui a été sanctifié par l'attouchement du corps adorable et par le sang précieux de Jésus-Christ ! Ô mon Dieu, que nous connaissons peu ce que nous faisons en péchant ! Si Notre Seigneur nous dit que « l'on peut connaître un arbre à son fruit  », jugez d'après le langage de certaines personnes quelle doit être la corruption de leur cur. Et cependant rien de plus commun. Quelle est la conversation des jeunes gens ? N'est-ce pas ce maudit péché ? Ont-ils autre chose à la bouche ? Entrez, oserai-je dire avec saint Jean Chrysostome, entrez dans ces cabarets, c'est-à-dire, dans ces repaires d'impureté ; sur quoi roule la conversation, même parmi des personnes d'un certain âge ? Ne vont-ils pas jusqu'à se faire gloire à celui qui en dira le plus ? Leur bouche n'est-elle pas semblable à un tuyau dont l'enfer se sert pour vomir toutes les ordures de ses impuretés sur la terre, et entraîner les âmes à lui ? Que font ces mauvais chrétiens, ou plutôt ces envoyés des abîmes ? Sont-ils dans la joie ? Au lieu de chanter les louanges de Dieu, ce sont les chansons les plus honteuses, qui devraient faire mourir un chrétien d'horreur ! Ah ! grand Dieu ! qui ne frémirait pas en pensant au jugement que Dieu en portera ? Si, comme Jésus-Christ nous l'assure lui-même, une seule parole inutile ne restera pas sans punition, hélas ! quelle sera donc la punition de ces discours licencieux, de ces propos indécents, de ces horreurs infâmes qui font dresser les cheveux ?
 Voulez-vous concevoir l'aveuglement de ces pauvres malheureux ? Écoutez ces paroles : « Je n'ai point de mauvaise intention, vous disent-ils ; et encore : « C'est pour rire, ce ne sont que des bagatelles et des bêtises qui ne font rien. » Eh quoi ! M.F., un péché aussi affreux aux yeux de Dieu, un péché, dis-je, que le sacrilège seul peut surpasser ! c'est une bagatelle pour vous ! Oh ! c'est que votre cur est gâté et pourri par ce vice odieux. Oh non ! non, l'on ne peut pas rire et badiner de ce que nous devrions fuir avec plus d'horreur qu'un monstre qui nous poursuit pour nous dévorer. D'ailleurs, M.F., quel crime d'aimer ce que Dieu veut que nous détestions souverainement ! Vous me dites que vous n'avez point de mauvaise intention : mais dites-moi aussi, pauvre et misérable victime des abîmes, ceux qui vous entendent en auront-ils moins de mauvaises pensées, et de désirs criminels ? Votre intention arrêtera-t-elle leur imagination et leur cur ? Parlez plus clairement, en disant que vous êtes la cause de leur perte et de leur damnation éternelle. Oh ! que ce péché jette d'âmes en enfer ! L'Esprit-Saint nous dit que ce maudit péché d'impureté a couvert la surface de la terre .
Non, M.F., non, je ne vais pas plus loin en cette matière ; j'y reviendrai dans une instruction, où j'essaierai de vous le dépeindre, encore avec bien plus d'horreur. Je dis donc que les pères et mères doivent être très vigilants à l'égard de leurs enfants ou domestiques, ne jamais faire ni dire quelque chose qui puisse donner atteinte à cette belle vertu de pureté. Combien d'enfants et de domestiques qui ne se sont adonnés à ce vice que depuis que leurs pères et mères leur en ont donné l'exemple ! Ô combien d'enfants et de domestiques perdus par les mauvais exemples de leurs pères et mères, ou de leurs maîtres et maîtresses ! Ah ! il eût bien mieux valu pour eux qu'on leur plantât un poignard dans le sein !... Du moins, ils auraient eu le bonheur d'être en état de grâce, ils seraient allés au ciel, au lieu que vous les jetez en enfer.
Les maîtres doivent être très vigilants envers leurs domestiques. S'ils en ont quelques-uns qui soient libertins en paroles, la charité doit les porter à les reprendre deux ou trois fois avec bonté ; mais s'ils continuent, vous devez les chasser de chez vous, sinon vos enfants ne tarderont pas à leur ressembler. Disons même, un domestique de cette espèce est capable d'attirer toutes sortes de malédictions sur une maison.
Un autre désordre qui règne dans les ménages et entre les ouvriers, ce sont les impatiences, les murmures, les jurements. Eh bien, M.F., que gagnez-vous par vos impatiences et vos murmures ? Vos affaires en vont-elles mieux ? En souffrez-vous moins ? N'est-ce pas tout le contraire ? Vous en souffrez davantage, et ce qu'il y a `encore de plus malheureux, c'est que vous en perdez tout le mérite pour le ciel. Mais, me direz-vous peut-être, cela est bien bon pour ceux qui n'ont rien à endurer ; si vous étiez à ma place, vous feriez peut-être encore pis. Je conviens bien de tout cela, M.F., si nous n'étions pas chrétiens, si nous n'avions pas d'autre espérance que les biens et les plaisirs que nous pouvons goûter en ce monde ; si, dis-je, nous étions les premiers qui souffrions ; mais, depuis Adam jusqu'à présent, tous les saints ont eu quelque chose à souffrir, et, la plus grande partie, beaucoup plus que nous ; mais ils ont souffert avec patience, toujours soumis à la volonté de Dieu, et à présent, leurs peines sont finies, leur bonheur, qui est commencé, ne finira jamais. Ah ! M.F., regardons ce beau ciel, pensons au bonheur que Dieu nous y prépare, et nous endurerons tous les maux de la vie, en esprit de pénitence, avec l'espérance d'une récompense éternelle. Si vous aviez le bonheur, le soir, de pouvoir dire que votre journée est toute pour le bon Dieu !
 Je dis que les ouvriers, s'ils veulent gagner le ciel, doivent souffrir avec patience la rigueur des saisons, la mauvaise humeur de ceux qui les font travailler ; éviter ces murmures et ces jurements si communs entre eux, et remplir fidèlement leur devoir. Les époux et les épouses doivent vivre en paix dans leur union, s'édifier mutuellement, prier l'un pour l'autre, supporter leurs défauts avec patience, s'encourager à la vertu par leurs bons exemples et suivre les règles saintes et sacrées de leur état, en pensant qu'ils sont « les enfants des saints  », et que, par conséquent, ils ne doivent pas se comporter comme des païens qui n'ont pas le bonheur de connaître le vrai Dieu. Les maures doivent prendre les mêmes soins de leurs domestiques que de leurs enfants, en se rappelant ce que dit saint Paul, que « s'ils n'ont pas soin de leurs domestiques, ils sont pires que des païens , » et seront punis plus sévèrement au jour du jugement. Les domestiques sont pour vous servir et vous être fidèles, et vous devez les traiter non comme des esclaves, mais comme vos enfants et vos frères. Les domestiques doivent regarder leurs maîtres comme tenant la place de Jésus-Christ sur la terre. Leur devoir est de les servir avec joie, de leur obéir de bonne grâce, sans murmures, et soigner leur bien comme le leur propre. Les domestiques doivent éviter entre eux ces actes extrêmement familiers qui sont si dangereux et si funestes à l'innocence. Si vous avez le malheur de vous trouver dans une de ces occasions, vous devez la quitter, quoi qu'il vous en coûte : c'est précisément là où vous devez suivre le conseil que Jésus-Christ vous donne, en vous disant : « Si votre il droit, ou votre main droite vous sont une occasion de péché, arrachez-les et les jetez loin de vous, parce qu'il vaut mieux aller au ciel avec un il ou une main de moins, que d'être précipité en enfer avec tout votre corps  ; » c'est-à-dire que, quelque avantageuse que soit la condition où vous êtes, il faut la quitter sans délai : sans quoi, jamais vous ne vous sauverez. Préférez, nous dit Jésus-Christ, votre salut, parce que c'est « la seule chose que vous devez avoir à cur  » . Hélas ! M.F., qu'ils sont rares ces chrétiens qui sont prêts à tout souffrir plutôt que d'exposer le salut de leur âme !
Oui, M.F., vous venez de voir en abrégé tout ce que vous devez faire pour vous sanctifier dans votre état : hélas ! que de péchés n'avons-nous pas à nous reprocher jusqu'à présent ! Jugeons-nous, M.F., d'après ces règles, tâchons d'y conformer désormais notre conduite. Et pourquoi, M.F., ne ferions-nous pas tout ce que nous pourrions pour plaire à notre Dieu qui nous aime tant ? Ah ! si nous prenions la peine de jeter nos regards sur la bonté de Dieu envers nous ! En effet, M.F., tous les sentiments de Dieu envers le pécheur ne sont que des sentiments de bonté et de miséricorde. Quoique pécheur, il l'aime encore. Il hait le péché, il est vrai ; mais il aime le pécheur, qui, quoique pécheur, ne laisse pas d'être son ouvrage, créé à sa ressemblance, et d'être l'objet de ses plus tendres soupirs de toute éternité. C'est pour lui qu'il a créé le ciel et la terre ; c'est pour lui qu'il a quitté les anges et les saints ; c'est pour lui que, sur la terre, il a tant souffert pendant trente-trois ans ; et c'est pour lui qu'il a établi cette belle religion si digne d'un Dieu, si capable de rendre heureux celui qui a le bonheur de la suivre !
Voulez-vous, M.F., que je vous montre combien Dieu nous aime, quoique pécheurs ? Écoutez l'Esprit-Saint qui nous dit que Dieu se comporte envers nous comme David se comporta envers son fils Absalon, qui leva une armée de scélérats pour détrôner et ôter la vie à un si bon père, afin de pouvoir régner à sa place. David est forcé de fuir et de quitter son palais pour mettre sa vie en sûreté, étant poursuivi par son fils dénaturé. Et malgré que ce crime dût être bien odieux à David, cependant l'Esprit-Saint nous dit que son amour pour ce fils ingrat était sans borne, et qu'il semblait même qu'à mesure que ce méchant fils armait sa fureur, ce bon père sentait un nouvel amour pour lui. Se voyant forcé de marcher à la tête d'une armée pour arrêter ce malheureux fils, son premier soin fut, avant d'engager le combat, de recommander à ses officiers et à ses soldats de sauver son fils. Ce fils criminel et barbare veut lui ôter la vie, et c'est pour lui que ce père prie. Il périt par une permission visible d'en haut ; et David, bien loin de se réjouir de la défaite de ce rebelle et de se voir en sûreté, au contraire, lorsqu'il apprend la défaite, il semble oublier sa vie et son royaume, pour ne penser qu'à pleurer la mort de celui qui ne cherchait qu'à le perdre. Sa douleur fut si grande, et ses larmes si abondantes, qu'il se couvrit le visage pour ne plus voir le jour ; il se retira dans l'obscurité de son palais, et là se livra à toute l'amertume de son cur. Ses cris étaient si perçants et ses larmes si amères et si abondantes, qu'il jeta la consternation jusqu'au milieu de ses troupes, se reprochant à lui-même de ce qu'il n'avait pas eu le bonheur de mourir pour sauver la vie de son fils. A tout instant on l'entendait s'écrier : « Ah ! mon cher enfant, Absalon, ah ! que ne suis-je mort à ta place ! ah ! qui m'ôtera la vie pour te la rendre ? Ah ! plût à Dieu que je fusse mort à ta place  ! » Il ne voulut plus recevoir de consolation ; sa douleur et ses larmes l'accompagnèrent jusqu'au tombeau.
Dites-moi, M.F., auriez-vous jamais pu penser que voire perte causât tant de larmes et de douleurs à notre divin Sauveur ? Ah ! qui ne serait pas touché ?... Un Dieu qui pleure la perte d'une âme avec tant de larmes, qui ne cesse de lui crier : Mon ami, où vas-tu perdre ton âme et ton Dieu ? Arrête ! arrête ! Ah ! regarde mes larmes, mon sang qui coule encore : faut-il que je meure une seconde fois pour te sauver ? Me voici. Oh ! anges du ciel, descendez sur la terre, venez pleurer avec moi la perte de cette âme ! Oh ! qu'un chrétien est malheureux, s'il persévère encore à courir vers les abîmes, malgré la voix que son Dieu lui fait entendre continuellement !
 Mais, me direz-vous, personne ne nous tient ce langage. Oh ! mon ami, si vous ne vouliez pas boucher vos oreilles, vous entendriez sans cesse la voix de votre Dieu qui vous poursuit. Dites-moi, mon ami, que sont donc ces remords de conscience, lorsque vous êtes tombé dans le péché ? Pourquoi donc ces troubles, ces tempêtes qui vous agitent ? Pourquoi donc cette crainte et cette frayeur où vous êtes, où vous vous croyez sans cesse près d'être écrasé par les foudres du ciel ? Combien de fois n'avez-vous pas ressenti, même en péchant, une main invisible qui semblait vous repousser en vous disant : Malheureux, où vas-tu ? Ah ! mon fils, pourquoi veux-tu te damner ?... Ne conviendrez-vous pas avec moi qu'un chrétien qui méprise tant de grâces, mérite d'être abandonné et réprouvé, parce qu'il n'a pas écouté la voix de Dieu, ni profité de ses grâces ? Mais non, M.F., c'est Dieu seul que cette âme ingrate méprise et à qui elle semble vouloir ôter la vie ; et toutes les créatures demandent vengeance ; et c'est précisément Dieu seul qui veut la sauver, et s'oppose à tout ce qui pourrait lui nuire, en veillant à sa conservation, comme si elle était seule dans le monde, et que son bonheur dépendît du sien. Tandis que le pécheur lui plante le poignard dans le sein, Dieu lui tend une main, pour lui dire qu'il veut lui pardonner. Les tonnerres et les foudres du ciel semblent se jeter au pied du trône de Dieu, pour le prier en grâce de leur permettre de l'écraser. Ah ! non, non, leur dit ce divin Sauveur, cette âme m'a coûté trop cher, je l'aime encore, quoique pécheresse. Mais, Seigneur, reprennent ces foudres, elle ne dit que pour vous outrager ? N'importe, je veux la conserver, parce que je sais qu'un jour elle m'aimera : c'est pour cela que je veux veiller à sa conservation.
Ah ! M.F., seriez-vous si durs que de n'être pas touchés de tant de bonté de la part de notre Dieu ? Eh bien ! M.F., allons plus loin. Vous allez voir un autre spectacle de l'amour de Dieu pour ses créatures et surtout pour un pécheur converti. Le Seigneur nous parle par la bouche du prophète Isaïe. Il va même jusqu'à vouloir encore cacher nos péchés, en nous disant que Dieu traite le pécheur qui l'outrage, comme une mère traite un enfant dépourvu de la raison. Vous voyez, nous dit-il, cet enfant privé de raison, tantôt il est de mauvaise humeur, tantôt il s'impatiente, il crie, il s'irrite, il va jusqu'à frapper de ses petites mains le sein de sa mère qui le porte ; il s'efforce de satisfaire sa faible colère. Eh bien ! nous dit-il, quelle vengeance croyez-vous que cette mère tirera de la témérité de cet enfant ? La voici : elle le serrera et le pressera encore plus tendrement sur son cur : elle redouble ses caresses ; elle le flatte, elle lui présente sa mamelle et son lait, pour tâcher d'apaiser sa petite humeur : voilà toute sa vengeance. Eh bien ! nous dit ce prophète, si cet enfant avait la connaissance de ce qu'il fait, que devrait-il penser en voyant tant de douceur de la part de cette mère ? Donnons-lui pour un moment le langage de la raison que la nature lui a refusé. Que pensera-t-il et que jugera-t-il de tout cela, lorsqu'il sera revenu de sa colère ? Il est vrai qu'il sera tout étonné de la témérité qu'il a eue de s'irri-ter contre celle qui le tenait entre ses bras, qui n'avait qu'à ouvrir la main pour le laisser tomber par terre et l'écraser. Mais en même temps, craindra-t-il que cette bonne mère refuse de pardonner ses petites fureurs ? Ne verra-t-il pas au contraire qu'elles sont déjà pardonnées, puisqu'elle le caresse plus tendrement et qu'elle pouvait si bien se venger ? Oui, nous dit ce saint prophète, voilà la manière dont Dieu traite le pécheur au milieu même de ses plus grands désordres. Oui, nous dit-il encore, le Seigneur vous aime tant, quoique pécheurs, qu'il vous porte entre ses mains jusque dans votre vieillesse. Non, non, dit-il, quand une mère aurait le courage d'abandonner son enfant , pour moi je ne pourrais jamais abandonner une de mes créatures.
Hélas ! M.F., rien de plus facile à concevoir. Dieu ne semble-t-il pas fermer les yeux sur nos péchés ? Ne voit-on pas, tous les jours, des pécheurs qui ne semblent vivre que pour l'outrager, et qui font tous leurs efforts pour perdre les autres, soit par leurs mauvais exemples, soit par leurs railleries, soit par leurs paroles déshonnêtes ? Ne semblerait-il pas que l'enfer les a envoyés pour arracher ces âmes d'entre les mains de Dieu même, pour les jeter en enfer ? Vous en convenez tous avec moi. Eh bien ! Dieu n'a-t-il pas soin de ces malheureux qui ne vivent que pour le faire souffrir et lui ravir des âmes ? Ne fait-il pas pour eux tout ce qu'il fait pour les plus justes ? Ne commande-t-il pas au soleil de les éclairer, à la terre de les nourrir ? Aux animaux, les uns, de les nourrir, les autres, de les vêtir, ou de les soulager dans leurs travaux ? Ne commande-t-il pas à tous les hommes de les aimer comme eux-mêmes ? Oui, M.F., il semble que Dieu, de son côté, s'épuise à nous faire du bien pour gagner notre amour, et d'un autre côté, il semble que le pécheur emploie tout ce qui est en lui pour faire la guerre à Dieu et le mépriser ! Ô mon Dieu ! que l'homme est aveugle ! qu'il connaît peu ce qu'il fait en péchant, en se révoltant contre un si bon père, un ami si charitable !
En déplorant notre aveuglement, que devons-nous conclure de tout cela, chrétiens ? C'est que, si Dieu est si bon que de nous donner l'espérance d'une nouvelle année, nous devons faire tout ce que nous pourrons pour la passer saintement, et que, pendant cette année, nous pouvons encore gagner l'amitié de notre Dieu, réparer le mal que nous avons fait, non seulement cette année qui vient de passer, mais dans toute notre vie, et nous assurer une éternité de bonheur, de joie et de gloire. Oh ! si l'année prochaine nous avions le bonheur de pouvoir dire que cette année a été toute pour le bon Dieu ! Quel trésor nous aurions amassé ! C'est ce que je .....
 
 

 ÉPIPHANIE

Sur les Rois Mages

Vidimus stellam ejus, et venimus adorare eum.
Nous avons vu son étoile, et nous sommes venus l'adorer.
(S.Matth., II, 2.)
 
 

Jour heureux pour nous, M.F., jour à jamais mémorable, où la miséricorde du Sauveur nous a tirés des ténèbres de l'idolâtrie pour nous appeler à la connaissance de la foi, dans la personne des Mages, qui viennent de l'Orient adorer et reconnaître le Messie pour leur Dieu et leur Sauveur en notre nom. Oui, M.F., ils sont nos pères et nos modèles dans la foi. Heureux si nous sommes fidèles à les imiter et à les suivre ! Oh ! s'écriait avec des transports d'amour et de reconnaissance saint Léon, pape : « Anges de la cité céleste, prêtez-nous vos flammes d'amour pour remercier le Dieu des miséricordes de notre vocation au christianisme et au salut éternel. » Célébrons, M.F., nous dit ce grand saint, avec allégresse, les commencements de nos heureuses espérances. Mais, à l'exemple des Mages, soyons fidèles à notre vocation, sans quoi, tremblons que Dieu ne nous fasse subir le même châtiment qu'aux Juifs qui étaient son peuple choisi. Depuis Abraham jusqu'à sa venue, il les avait conduits comme par la main , et partout, s'était montré leur protecteur et leur libérateur ; et ensuite il les rejeta et les repoussa à cause du mépris qu'ils avaient fait de ses grâces. Oui, M.F., cette précieuse foi nous sera enlevée et sera transportée dans d'autres pays, si nous n'en pratiquons pas les uvres. Eh bien ! M.F., voulons-nous conserver parmi nous ce précieux dépôt ? Suivons fidèlement les traces de nos pères dans la foi.
Pour nous donner une faible idée de la grandeur du bienfait de notre vocation au christianisme, nous n'avons qu'à considérer ce qu'étaient nos ancêtres avant la venue du Messie, leur Dieu, leur Sauveur, leur lumière et leur espérance. Ils étaient livrés à toutes sortes de crimes et de désordres, ennemis de Dieu même, esclaves du démon, victimes vouées aux vengeances éternelles. Pouvons-nous bien, M.F., ah ! pouvons-nous bien réfléchir sur un état si déplorable, sans remercier ce Dieu de bonté de toute la plénitude de notre cur, de nous avoir bien voulu appeler à la connaissance de la vraie religion, et d'avoir fait tout ce qu'il a fait pour nous sauver ? O faveur, ô grâce inestimable, si précieuse et si peu connue dans le malheureux siècle où nous vivons, où la plupart ne sont chrétiens que de nom ! Eh bien ! M.F., qu'avons-nous fait à Dieu pour avoir été préférés à tant d'autres qui ont péri, et qui périssent encore tous les jours, dans l'ignorance et le péché ? Hélas ! que dis-je ? Nous sommes encore peut-être plus indignes de ce bonheur que ce peuple infortuné des Juifs. Si nous sommes nés dans le sein de l'Église catholique, pendant que tant d'autres périssent en dehors, c'est par un effet de la bonté de Dieu pour nous. Parlons donc de la vocation à la foi. Considérant la foi dans les Mages, nous verrons qu'ils en pratiquaient les uvres et que leur fidélité à la grâce fut prompte, généreuse et persévérante. Ensuite nous comparerons notre foi si faible à celle des Mages qui était si vive. Enfin nous parlerons de la reconnaissance que nous devons à Dieu pour le don de la foi qu'il nous a accordé. Pourrions-nous jamais assez remercier le Seigneur d'un tel bonheur ?
I. 1° Nous disons d'abord que la fidélité des Mages à la grâce fut prompte. En effet, à peine ont-ils aperçu l'étoile miraculeuse, que, sans rien examiner, ils partent pour aller chercher leur Sauveur, si pressés, si brûlants du désir d'arriver au terme où la grâce figurée par l'étoile les appelle, que rien ne peut les retenir. Hélas ! M.F., que nous sommes éloignés de les imiter ! Depuis combien d'années Dieu nous appelle-t-il par sa grâce, en nous donnant la pensée de quitter le péché, de nous réconcilier avec lui ? Mais toujours nous sommes insensibles et rebelles. Oh ! quand arrivera ce jour heureux où nous ferons comme les Mages, qui quittèrent et abandonnèrent tout pour se donner à Dieu !
2° En deuxième lieu, M. .F., nous disons que leur fidélité à leur vocation fut généreuse, puisqu'ils surmontèrent toutes les difficultés et tous les obstacles qui s'y opposaient, pour suivre l'étoile. Hélas ! que de sacrifices n'ont-ils pas à faire ? Il faut abandonner leur pays, leur maison, leur famille, leur royaume, ou pour mieux dire, il faut s'éloigner de tout ce qu'ils ont de plus cher au monde, il faut s'attendre à supporter les fatigues de longs et pénibles voyages, et cela, dans la plus rigoureuse saison de l'année : tout semblait s'opposer à leur dessein. Combien de railleries n'eurent-ils pas à essuyer de la part de leurs égaux, ainsi même que du peuple ! Mais non ! rien n'est capable de les arrêter dans une démarche si importante. Et voilà précisément, M.F., en quoi consiste le mérite de la foi, de renoncer à tout, et de sacrifier ce que l'on a de plus cher pour obéir à la voix de la grâce qui nous appelle.
Hélas ! M.F., s'il nous fallait faire, pour gagner le ciel, des sacrifices comme ceux des Mages, que le nombre des élus serait petit ! Mais non, M.F., faisons seulement autant que nous faisons pour les affaires temporelles, et nous sommes sûrs de gagner le ciel. Voyez : un avare travaillera nuit et jour pour ramasser ou gagner de l'argent. Voyez un ivrogne : il s'épuisera et souffrira la semaine entière pour avoir quelque argent afin de boire le dimanche. Voyez ces jeunes gens aux plaisirs ! Ils feront deux ou trois lieues dans le dessein de trouver quelque plaisir fade et bien mêlé d'amertume. Ils viendront la nuit, au mauvais temps. Arrivés chez eux, au lieu d'être plaints, ils seront grondés, du moins si les parents n'ont pas encore perdu le souvenir que Dieu leur demandera un jour compte de leur âme. Et vous voyez vous-mêmes que dans tout cela, il y a bien des sacrifices à faire ; et cependant rien ne rebute, et l'on vient à bout de tout ;. les uns par fraude, les autres par ruse, tout se fait. Mais hélas, M.F., quand c'est pour ce qui regarde notre salut, que faisons-nous ? Presque tout nous paraît impraticable. Avouons, M.F., que notre aveuglement est bien déplorable, de faire tout ce que nous faisons pour ce misérable monde et de ne rien vouloir faire pour assurer notre bonheur éternel.
Voyons encore, M.F., jusqu'à quel point les Mages portent leur générosité. Arrivés à Jérusalem, l'étoile qui les avait conduits dans leur voyage disparut de devant eux. Ils se croyaient, sans doute, dans le lieu où était né le Sauveur qu'ils venaient` adorer, et pensaient que tout Jérusalem était au comble de la plus grande joie, de la naissance de son libérateur. Quel étonnement ! quelle surprise pour eux, M.F. ! non seulement Jérusalem ne donne aucun signe de joie, elle ignore même que son libérateur est né. Les Juifs sont aussi surpris de voir venir les Mages adorer le Messie que les Mages sont étonnés qu'un tel événement leur soit annoncé. Quelle épreuve pour leur foi ! En fallait-il davantage pour les faire renoncer à leur démarche et retourner le plus secrètement possible dans leur pays, de crainte de servir de fable à tout Jérusalem ? Hélas ! M.F., voilà ce que plusieurs d'entre nous auraient fait, si leur foi avait été mise à une semblable épreuve. Ce ne fut pas sans mystère que l'étoile disparut : c'était pour réveiller la foi des Juifs qui fermaient les yeux sur un tel événement ; il fallait que des étrangers vinssent pour leur reprocher leur aveuglement.
Mais tout cela, bien loin d'ébranler les Mages, ne fait, au contraire, que les affermir dans leur résolution. Abandonnés en apparence de cette lumière, se rebuteront-ils nos saints rois ? Vont-ils tout laisser ? Oh ! non, M.F. : si c'était nous, oui ; sans doute qu'il en faudrait même bien moins. Ils se retournent d'un autre côté, ils vont consulter les docteurs qu'ils savaient avoir entre les mains les prophéties qui leur désignaient le lieu et le moment où le Messie naîtrait, et ils leur demandent dans quel lieu le nouveau Roi des Juifs doit naître. Foulant aux pieds tout respect humain, ils pénètrent jusque dans le palais d'Hérode, et lui demandent où est ce roi nouvellement né, lui déclarant, sans nulle crainte, qu'ils sont venus pour l'adorer. Que le roi s'offense de ce langage, rien n'est capable de les arrêter dans une démarche si importante : ils veulent trouver leur Dieu à quelque prix que ce soit. Quel courage, M.F., quelle fermeté ! Oh ! M.F., où en sommes-nous, nous qui craignons une petite raillerie ? Un qu'en dira-t-on nous empêche de remplir nos devoirs de religion et de fré-quenter les sacrements. Combien de fois n'avons-nous pas rougi de faire le signe de la croix avant et après nos repas ? Combien de fois le respect humain ne nous a-t-il pas fait transgresser les lois de l'abstinence et du jeûne, dans la crainte d'être remarqué et de passer pour un bon chrétien ? Où en sommes-nous, M.F. ? Oh ! quelle honte lorsque, au jour du jugement,- le Sauveur confrontera notre conduite avec celle des Mages, nos pères dans la foi, qui ont tout quitté et tout sacrifié plutôt que de résister à la voix de la grâce qui les appelait.
3° Voyez encore combien fut grande leur persévérance. Les docteurs de la loi leur disent que toutes les prophéties annonçaient que le Messie devait naître dans Bethléem et que le temps était arrivé. A peine ont-ils reçu la réponse, qu'ils partent pour cette ville. Ne devaient-ils pas s'attendre qu'il leur allait arriver ce qui arriva à la sainte Vierge et à saint Joseph ? Que le concours serait si grand qu'ils ne trouveraient point de place ? Pouvaient-ils même douter que les Juifs qui, depuis quatre mille ans, attendaient le Messie ne courussent en foule se jeter aux pieds de cette crèche, pour le reconnaître pour leur Dieu et leur libérateur ? Mais non, M.F., personne ne se donne le moindre mouvement : les Juifs sont dans les ténèbres, et ils y restent. Belle image du pécheur, qui ne cesse d'entendre la voix de Dieu qui lui crie, par la voix de ses pasteurs, de quitter son péché pour se donner à lui, et n'en demeure que plus coupable et plus endurci .
Mais revenons aux saints rois Mages, M.F. Ils partent seuls de Jérusalem ; comme ils sont exacts ! Oh ! quelle foi ! Dieu les laissera-t-il sans récompense ? Non, sans doute. A peine sont-ils sortis de la ville, que ce flambeau, c'est-à-dire cette étoile miraculeuse, reparaît devant eux, semble les prendre par la main pour les faire arriver dans ce pauvre réduit de misère et de pauvreté. Elle s'arrête et semble leur dire : Voilà celui que je suis allé vous annoncer. Voilà celui qui est attendu. Oui, entrez : vous le verrez. Il est celui qui est engendré de toute éternité, et qui vient de naître, c'est-à-dire, qui vient de prendre un corps humain qu'il doit sacrifier pour sauver son peuple. Que cet appareil de misère ne vous rebute point. II est lié avec des bandelettes : mais c'est lui-même qui lance la foudre du plus haut des cieux. Sa vue fait frémir l'enfer, parce que l'enfer y voit son vainqueur. Ces saints rois sentent, dans ce moment, leurs curs si brûlants d'amour qu'ils se jettent aux pieds de leur Sauveur et arrosent cette paille de leurs larmes.
Quel spectacle, que des rois reconnaissent pour leur Dieu et Sauveur un enfant couché dans une crèche entre deux vils animaux ! Oh ! que la foi est quelque chose de précieux ! Non seulement cet état de pauvreté ne les rebute pas ; mais ils n'en sont encore que plus touchés et édifiés. Leurs yeux semblaient ne plus pouvoir se rassasier de considérer le Sauveur du monde, le Roi du ciel et de la terre, le Maître de tout l'univers, dans cet état. Les délices dont leurs curs furent inondés furent tellement abondantes, qu'ils donnèrent à leur Dieu tout ce qu'ils avaient, et tout ce qu'ils pouvaient lui donner. Dès ce moment, ils consacrent à Dieu leurs personnes, ne voulant pas être maîtres, même de leurs personnes. Non contents de cette offrande, ils offrent encore tout leur royaume. Suivant la coutume des Orientaux, qui n'approchaient jamais les grands princes sans faire des présents, ils offrent à Jésus les plus riches productions de leur pays, c'est-à-dire : de l'or, de l'encens et de la myrrhe ; et, par ces présents, ils exprimaient parfaitement les idées qu'ils avaient conçues du Sauveur, reconnaissant sa divinité, sa souveraineté et son humanité. Sa divinité, par l'encens qui n'est dû qu'à Dieu seul ; son humanité, par la myrrhe qui sert à embaumer les corps ; sa souveraineté, par l'or qui est le tribut ordinaire dont on se sert pour payer les souverains. Mais cette offrande exprimait bien mieux encore les sentiments de leur cur : leur ardente charité était manifestée par l'or qui en est le symbole ; leur tendre dévotion état figurée par l'encens ; les sacrifices qu'ils faisaient à Dieu d'un cur mortifié, étaient représentés par la myrrhe.
Quelle vertu, M.F., dans ces trois Orientaux ! Dieu, en voyant la disposition de leurs curs, ne devait-il pas dire dès lors ce qu'il dit dans la suite des temps : qu'il n'avait point vu de foi plus vive en tout Israël  ! En effet, les Juifs avaient le Messie au milieu d'eux, et ils n'y faisaient point attention ; les Mages, quoique fort éloignés ; venaient le chercher et le reconnaître pour leur Dieu. Les Juifs, dans la suite, le traitent comme le plus criminel que la terre eût jamais porté, et finissent par le crucifier dans le temps même qu'il donnait des preuves si évidentes de sa divinité ; tandis que les Mages le voient couché sur la paille, réduit à la plus vile condition, se jettent à ses pieds pour l'adorer, et le reconnaissent pour leur Dieu, leur Sauveur et leur libérateur. Oh ! que la foi est quelque chose de précieux ! Si nous avions le bonheur de bien le comprendre, quel soin n'aurions-nous pas de la conserver en nous !

II. Lesquels imitons-nous, M.F., des Juifs ou des Mages ? Que voit-on dans la plupart des chrétiens ! Hélas ! une foi faible et languissante ; et combien qui n'ont pas même la foi des démons qui croient qu'il y a un Dieu
et qui tremblent en sa présence  ? Il est bien facile de s'en convaincre. Voyez, M.F., si nous croyons que Dieu réside dans nos églises lorsque nous y causons, que nous tournons la tête de côté et d'autre, et que nous ne nous mettons pas seulement à genoux pendant qu'il nous montre l'excès de son amour, c'est-à-dire pendant la communion ou même la bénédiction. Croyons-nous qu'il y a un Dieu ? Oh ! non, M.F., ou, si nous le croyons, ce n'est que pour l'outrager. Quel usage, M.F., faisons-nous du don précieux de la foi et des moyens de salut que nous trouvons dans le sein de l'Église catholique ? Quelle ressemblance entre notre vie et la sainteté de notre religion ? Pouvons-nous dire, M.F., que notre profession est conforme aux maximes de l'Évangile, aux exemples que Jésus-Christ nous a donnés ? Estimons-nous, pratiquons-nous tout ce que Jésus-Christ estime et pratique ? C'est-à-dire, aimons-nous la pauvreté, les humiliations et les mépris ? Préférons-nous la qualité de chrétiens à tous les honneurs et à tout ce que nous pouvons posséder et désirer sur la terre ? Avons-nous pour les sacrements ce respect, ce désir et cet empressement à profiter des grâces que le Seigneur nous y prodigue ? Voilà, M.F., sur quoi chacun de nous doit s'examiner.
Hélas ! combien ne sont-ils pas grands et amers, les reproches que nous avons à nous faire sur ces différents points ? A la vue de tant d'infidélités et d'ingratitudes, ne devons-nous pas trembler que Jésus-Christ nous ôte comme aux Juifs ce don précieux de la foi, pour le transporter en d'autres royaumes ou on en ferait meilleur usage ? Pourquoi les Juifs ont-ils cessé d'être le peuple de Dieu ? N'est-ce pas à cause du mépris qu'ils ont fait de ses grâces ? Prenez garde, nous dit saint Paul , si vous ne demeurez pas fermes dans la foi, vous serez comme les Juifs, rejetés et repoussés.
Hélas ! M.F., qui ne tremblerait que ce malheur ne nous arrive, en considérant combien il y a peu de foi sur la terre ? En effet, M.F., quelle foi aperçoit-on parmi les jeunes gens qui devraient consacrer le printemps de leurs jours au Seigneur, pour le remercier de les avoir enrichis de ce dépôt précieux ? Ne les voit-on pas occupés, au contraire, les uns à satisfaire leur vanité, les autres à se contenter dans les plaisirs ? Ne sont-ils pas forcés d'avouer qu'il faudrait leur apprendre qu'ils ont une âme ? Il semble que Dieu ne la leur ait donnée que pour la perdre. Quelle foi trouverons-nous parmi ceux qui ont atteint l'âge mûr, qui commencent à être désabusés des folies de la jeunesse ? Mais ne sont-ils pas tout occupés, nuit et jour, à augmenter leur fortune ? Pensent-ils à sauver leur pauvre âme, dont la foi leur dit que s'ils la perdent, tout est perdu pour eux ? Non, M.F., non, peu leur importe qu'elle soit perdue ou sauvée, pourvu qu'ils augmentent leurs richesses ! Enfin, quelle foi aperçoit-on parmi les vieillards qui, dans quelques minutes, vont être cités à paraître devant Dieu pour rendre compte de leur vie, laquelle, peut-être, n'a été qu'un tissu de péchés ? Pensent-ils à profiter du peu de temps que Dieu, dans sa miséricorde, veut bien encore leur accorder, et qui ne devrait être consacré qu'à pleurer leurs fautes ? Ne les voit-on pas ; ne les entendra-t-on pas, autant de fois qu'ils en trouveront l'occasion, faire avec joie bruit des plaisirs qu'ils ont goûtés dans les folies de leur jeunesse ? Hélas ! M.F., nous serons donc forcés d'avouer que la foi est presque éteinte, ou plutôt, c'est ce que disent tous ceux qui n'ont pas encore abandonné leur âme à la tyrannie du démon. En effet, M.F., quelle foi peut-on espérer trouver dans un chrétien qui restera trois, quatre et six mois sans fréquenter les sacrements ? Hélas ! et combien qui restent une année entière, et bien d'autres, trois ou quatre ans ! Craignons, M.F., craignons d'éprouver les mêmes châtiments que Dieu a fait sentir à tant d'autres nations qui, peut-être bien, les avaient moins mérités que nous, ou en avaient fait meilleur usage que nous qui avions été mis à la place des Juifs, et d'où cependant la foi a été transportée ailleurs.
Et que devons-nous faire, M.F., pour avoir le bonheur de n'en être jamais privés ? Il faudra faire comme les Mages qui travaillèrent continuellement à rendre leur foi plus vive. Voyez, M.F., combien les Mages sont attachés à Dieu par la foi ! Lorsqu'ils sont aux pieds de la crèche, ils ne pensent plus à quitter leur Dieu. Ils font comme un enfant qui va se séparer d'un bon père, qui toujours retarde et hésite pour chercher des prétextes, afin de prolonger son bonheur. A mesure que le temps approche, les larmes coulent, le cur se brise. De même les saints Rois. Quand il fallut quitter la crèche, ils pleuraient à chaudes larmes, ils semblaient être liés par des chaînes. D'un côté, ils étaient pressés par la charité d'aller annoncer ce bonheur à tout leur royaume ; de l'autre, ils étaient obligés de se séparer de celui qu'ils étaient venus chercher de si loin, et qu'ils avaient trouvé après tant de difficultés. Ils se regardaient les uns les autres pour voir celui qui partirait le premier. Mais l'ange leur dit qu'il fallait partir, aller annoncer cette heureuse nouvelle aux peuples de leurs royaumes, mais de ne pas retourner chez Hérode : que, si Hérode leur avait dit de prendre tant de précautions, de si bien s'informer pour lui désigner le lieu de sa naissance, ce n'était que pour le faire mourir ; mais qu'il fallait passer par un autre chemin. Belle figure d'un pécheur converti qui a quitté le péché pour se donner à Dieu ; il ne doit plus reparaître dans le lieu où il allait auparavant. Ces paroles de l'ange les saisirent de la plus vive douleur. Dans la crainte d'avoir le malheur d'être la cause de sa mort, après avoir pris congé de Jésus, de Marie et de Joseph, ils partent le plus secrètement possible, ne suivent point le grand chemin, de peur de donner quelques soupçons. Au lieu d'aller coucher dans les auberges, ils passent les nuits au pied des arbres, au coin des rochers, et font à peu près trente lieues de cette manière.
A peine sont-ils arrivés dans leur pays qu'ils annoncent à toutes leurs principautés leur dessein de quitter et d'abandonner tout ce qu'ils possédaient, ne pouvant se résoudre à posséder quelque chose, après avoir vu leur Dieu dans une si grande pauvreté ; et ils s'estiment infiniment heureux de pouvoir l'imiter au moins en cela. Les nuits sont employées à la prière, et les jours à courir les maisons de ville en ville, pour faire part à tous du bonheur qu'ils avaient, de tout ce qu'ils avaient vu dans cette étable, des larmes que ce Dieu naissant avait déjà répandues pour pleurer leurs péchés. Ils exerçaient des pénitences rigoureuses sur leurs corps ; ils ressemblaient à trois anges qui parcouraient les provinces de leur pays .pour préparer les voies du Seigneur ; ils ne pouvaient parler du doux Sauveur sans verser des larmes continuelles, et chaque fois qu'ils s'entretenaient ensemble de ce moment heureux où ils étaient dans cette étable, il leur semblait mourir d'amour. Oh ! ne pouvaient-ils pas, M.F., se dire comme les disciples d'Emmaüs  : « Nos curs ne nous semblaient-ils pas tout brûlants d'amour », lorsque nous étions prosternés à ses pieds dans ce pauvre réduit de misère ? Ah ! s'ils avaient eu le bonheur que nous avons maintenant, de l'emporter dans leur cur, ne se seraient-ils pas écriés avec les mêmes transports d'amour que dans la suite saint François : « Oh ! Seigneur, diminuez votre amour, ou .bien augmentez mes forces, je ne puis plus y tenir ? » Oh ! avec quel grand soin ne l'auraient-ils pas conservé ? S'il leur avait dit qu'un seul péché le leur ferait perdre, n'auraient-ils pas cent fois préféré de mourir que de s'attirer un tel malheur ? Oh ! que leurs vies furent pures et édifiantes pendant les quatre-vingt-quatorze ans qu'ils survécurent à la naissance du Sauveur !
Saint Thomas, nous dit-on, après l'Ascension du Sauveur, alla annoncer l'Évangile dans leur pays. Il les trouva tous les trois. Depuis qu'ils étaient sortis de l'étable, ils n'avaient cessé d'étendre la foi dans leur pays. Saint Thomas, ravi de les voir si remplis de l'esprit de Dieu et déjà élevés à une si haute sainteté, trouva tous les curs déjà disposés à recevoir la grâce du salut, par les soins qu'avaient pris les saints Rois. Il leur raconta tout ce que le Sauveur avait fait et enduré depuis qu'ils avaient eu le bonheur de le voir dans la crèche, qu'il avait vécu jusqu'à l'âge de trente ans, travaillé dans l'obscurité, qu'il était soumis à la sainte Vierge et à saint Joseph, qu'ils avaient vécu à côté de lui, et que saint Joseph était mort longtemps avant lui ; mais que la sainte Vierge vivait encore, que c'était un des disciples de Jésus qui en avait soin. Il leur raconta que le Sauveur avait souffert pendant les trois dernières années de sa vie tout ce que l'on aurait pu faire souffrir au plus grand criminel du monde : que quand il allait annoncer qu'il était venu pour les sauver, qu'il était le Messie attendu depuis tant de siècles, qu'il leur apprenait ce qu'il fallait faire pour profiter des grâces qu'il leur apportait, on le chassait des assemblées, à coups de pierres. Il avait parcouru beaucoup de pays en guérissant les malades qu'on lui apportait, ressuscitant les morts et délivrant les personnes possédées du démon. La cause de sa mort fut un de ceux qu'il avait choisis pour annoncer l'Évangile, qui, étant dominé par l'avarice, le vendit trente deniers. On l'avait lié comme un criminel, attaché à une colonne, où il avait été frappé d'une manière si cruelle, qu'il n'était plus reconnaissable. Il avait été traîné par les rues de Jérusalem, chargé d'une croix qui le faisait tomber à chaque pas ; son sang arrosait les pierres où il passait, et, à mesure qu'il tombait, les bourreaux le relevaient à coups de pieds et de bâtons ; qu'ils avaient fini par le crucifier, et que, bien loin de se venger de tant d'outrages, il n'avait cessé de prier pour eux ; qu'il avait expiré sur cette croix, où les passants et les Juifs le chargeaient de malédictions. Puis, trois jours après, il était ressuscité ainsi qu'il l'avait prédit lui-même ; et quarante jours après, il était monté au ciel. Thomas en avait été témoin, ainsi que les Apôtres qui avaient suivi Jésus dans sa mission.
Au récit de tout ce que le Sauveur avait souffert, les saints Rois semblaient ne plus pouvoir vivre. On l'a fait mourir, ce tendre Sauveur, disaient-ils ! Ah ! a-t-on bien pu être aussi cruel ? Et il les a encore pardonnés ! Oh ! qu'il est bon ! oh ! qu'il est miséricordieux ! Et ils ne pouvaient retenir ni leurs larmes, ni leurs sanglots, tant ils, étaient pénétrés de douleur. Saint Thomas les baptisa, les ordonna prêtres, et les consacra évêques, afin qu'ils eussent plus de pouvoir pour étendre la foi après leur consécration. Ils étaient si animés de l'amour de Dieu, qu'ils criaient à tous ceux qu'ils rencontraient : Venez, M.F., venez, nous vous dirons ce qu'a souffert ce Messie que nous avons vu autrefois dans cette crèche.
Il semblait qu'à chaque instant, ils étaient ravis jus-qu'au ciel, tant l'amour de Dieu enflammait leur cur. Toute leur vie ne fut qu'une suite de miracles et de conversions. Comme ils avaient été unis pendant leur vie d'une manière si intime, Dieu permit qu'ils fussent enterrés dans le même tombeau. Le premier qui mourut fut mis du côté droit ; mais à la mort du second, comme on le mettait à côté de l'autre, celui qui était enterré le premier donna sa place à l'autre : enfin quand vint le tour du dernier, les deux morts anciens s'écartèrent pour lui faire place au milieu, comme ayant plus de gloire d'avoir plus longtemps travaillé pour le Sauveur. Ils avaient été si remplis de l'humilité de leur Maître, qu'ils le firent paraître même après leur mort. Depuis leur vocation à la foi, ils avaient toujours augmenté en vertus et en amour de Dieu ! Oh ! que nous serions heureux, M.F., si nous suivions les traces de nos pères dans la foi, qui croyaient que tout ce qu'ils faisaient n'étaient rien  !

III. Et que devons-nous faire, M.F., pour témoigner à Dieu notre reconnaissance de nous avoir donné des moyens si faciles de nous sauver ? Nous devons lui être reconnaissants. Si, dans le monde, le moindre service n'est pas payé de retour, nous sommes portés à murmurer ; quel jugement notre Dieu doit-il porter de notre ingratitude ? Moïse, avant de mourir, fait rassembler tout le peuple Juif autour de lui, et lui raconte tous les bienfaits dont le Seigneur n'avait cessé de le combler, ajoutant que, s'il n'était pas reconnaissant, il devait s'attendre aux plus grands châtiments ; et c'est ce qui lui est précisément arrivé, puisqu'il a été abandonné de Dieu ! Hélas ! M.F., les bienfaits dont Dieu nous a comblés sont encore bien plus précieux que ceux des Juifs.
Oh ! si vous pouviez interroger vos ancêtres et comprendre par quelle voie vous êtes venus jusqu'au baptême, par quelle voie la Providence vous a conduits jusqu'à ce moment heureux où vous êtes revêtus du don précieux de la foi ! Après avoir écarté tous les dangers et les accidents qui auraient pu vous étouffer, comme tant d'autres, dans le sein de vos mères, le Seigneur, à peine aviez-vous vu le jour, vous a reçus entre ses bras, en vous disant : Vous êtes mon fils bien-aimé. Dès ce moment, il ne vous a plus perdu de vue. A mesure que votre raison s'est développée, vos pères, vos mères et vos pasteurs n'ont cessé de vous annoncer les bienfaits que le Sauveur nous promet si nous le servons. Il n'a cessé de veiller à votre conservation comme sur la prunelle de son il. L'Esprit-Saint nous dit que, le Seigneur faisant sortir son peuple de l'Égypte et le conduisant dans la Terre promise, se compare à « un aigle qui vole autour de ses petits pour les exciter à voler, les prend et les porte sur ses ailes  » : Voilà précisément, M.F., ce que Jésus-Christ fait pour nous. Il étend ses ailes, c'est-à-dire ses bras en croix, pour nous recevoir et pour nous exciter par ses leçons et ses exemples à nous détacher de ce monde, et à nous élever au ciel avec lui. L'Écriture Sainte nous dit que les Israélites furent établis de Dieu, par une faveur singulière de sa bonté, dans le pays de Chanaan, pour y sucer le miel si excellent qu'ils trouvaient dans le trou des pierres, pour se nourrir de la plus pure fleur du froment, et pour boire le vin le plus exquis . Oui, tout cela n'est qu'une faible image des biens spirituels dont nous pouvons nous rassasier dans le sein de l'Église. N'est-ce pas dans les plaies de Jésus-Christ que nous trouvons les plus grandes consolations ? N'est-ce pas dans les sacrements que nous nous rassasions de ce vin si délicieux dont la douceur et la force enivrent nos âmes ?
Qu'est-ce que Dieu pouvait faire de plus pour vous ? Lorsque le prophète Nathan fut envoyé vers David pour le reprendre de son péché, il lui dit : Écoutez, prince, voici ce que dit le Seigneur : Je vous ai sauvé des mains de Saül pour vous faire régner à sa place ; je vous ai donné tous les biens et toutes les richesses de la maison de Juda et d'Israël, et, si vous comptez cela pour peu, ajouta-t-il, je suis prêt à vous en donner encore bien davantage  » . Mais, pour nous, M.F., que peut-il nous donner de plus, quand il nous a fait part de tous ses trésors ? M.F., quelle est notre reconnaissance, ou plutôt, quel mépris, quel abus n'en faisons-nous pas ? Quel cas, quel usage faisons-nous de la parole de Dieu qu'on nous annonce si souvent ? Oh ! combien de malheureux qui ne connaissent pas Jésus-Christ ! à qui cette parole sainte n'a jamais été annoncée, et qui deviendraient de grands saints s'ils avaient seulement les miettes de ce pain sacré qu'on ne cessé de vous prodiguer et que vous laissez perdre ! Quel usage faisons-nous de la confession, où Dieu nous montre combien sa miséricorde est grande, où il suffit de faire connaître les plaies de sa pauvre âme pour être guéri ? Hélas ! la plupart méprisent ce remède, et les autres n'en approchent que le plus rarement qu'ils peuvent. Quel usage faisons-nous de la sainte communion et de la sainte Messe ? S'il n'y avait dans le monde chrétien qu'une seule église où l'on célébrât cet auguste mystère, où l'on consacrât et où il fût permis de visiter et de recevoir le corps et le sang précieux de Jésus-Christ, nous porterions sans doute, M.F., une sainte envie à ceux qui seraient aux portes de cette église, qui pourraient le visiter et le recevoir toutes les fois qu'ils le désireraient. M.F., nous sommes ce peuple choisi ; nous sommes à la porte de ce lieu si saint, si pur, où Dieu s'immole chaque jour. Quel usage faisons-nous de ce bonheur ?
Lorsque Dieu viendra juger le monde, un Juif, un idolâtre, un mahométan pourra dire : Oh ! si j'avais eu le bonheur de vivre dans le sein de l'Église catholique, si j'avais été chrétien, si j'avais reçu les grâces qu'avait ce peuple choisi, j'aurais bien vécu autrement. Oui, M.F., nous avons ces grâces et ces faveurs de prédilection. Mais, encore une fois, quel usage en faisons-nous, où est notre reconnaissance ? Non, M.F., non, nôtre ingratitude ne sera pas impunie ; Dieu nous arrachera, dans sa colère, ces biens dont nous faisons si peu de cas, ou plutôt, que nous méprisons et que nous faisons même servir au péché. Je ne dis pas, M.F., que les sécheresses, les inondations, les grêles, les tempêtes, les maladies et tous les fléaux de sa justice viendront fondre sur nous : tout cela n'est rien, quoique tout cela soit une partie de la punition de notre ingratitude. Mais un temps viendra, où Dieu voyant les mépris que nous faisons du don précieux qui nous a été transmis par nos pères dans la foi, il nous sera enlevé pour être donné à d'autres. Hélas ! M.F., n'avons-nous pas été près de perdre notre foi dans ce temps malheureux que nous venons de voir passer. N'est-ce pas un avertissement par lequel Dieu semblait nous dire que, si nous n'en faisions un meilleur usage, elle nous serait enlevée. Cette seule pensée, M.F., ne devrait-t-elle pas nous faire trembler et redoubler nos prières et nos bonnes uvres, afin que Dieu ne nous prive pas de ce bonheur ? Ne devrions-nous pas, comme les Mages, être prêts à tout sacrifier plutôt que de perdre ce trésor ? Oui, M.F., imitons les Mages. C'est par eux que Dieu nous a transmis la foi ; c'est dans eux que nous trouverons le modèle le plus achevé d'une foi vive, généreuse et persévérante. Unis d'esprit et de cur aux saints rois Mages, allons, M.F., à Jésus-Christ, et adorons-le comme notre Dieu ; aimons-le comme notre Sauveur, attachons-nous à lui comme à notre Roi. Présentons-lui l'encens d'une prière fervente, la myrrhe d'une vie pénitente et mortifiée, l'or d'une charité pure ; ou plutôt, faisons-lui, comme les Mages, une offrande universelle de tout ce que nous avons et de tout ce que nous sommes ; et non seulement Dieu nous conservera ce dépôt précieux de la foi, mais il nous la rendra encore plus vive, et, par ce moyen, nous plairons à Dieu et nous nous assurerons un bonheur qui ne finira jamais. C'est ce que je vous souhaite .
 

 2ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE
Sur le Mariage

Vocatus est Jesus ad nuptias.
Jésus fut invité aux noces.
(S. Jean, II, 2).

Que les chrétiens seraient heureux, s'ils avaient le bonheur de faire comme ces deux époux fidèles qui allèrent prier Jésus-Christ de venir assister à leurs noces pour les bénir et leur donner les grâces nécessaires à leur sanctification ; mais non, M.F., très peu font ce qu'ils doivent faire pour engager Jésus-Christ à venir à leurs noces afin de les bénir : au contraire, il semble que l'on prend tous les moyens pour l'en empêcher. Hélas ! que de gens damnés pour n'avoir pas invité Jésus-Christ à leurs noces, que de gens qui commencent leur enfer en ce monde ! Hélas ! que de chrétiens qui entrent dans cet état avec les mêmes dispositions que les païens et peut-être encore avec de plus criminelles. Disons, M.F., en gémissant, que, de tous les sacrements, il n'y en a point qui soit tant profané. Il semble qu'on ne reçoit ce grand sacrement que pour commettre un sacrilège. Hélas ! si nous voyons tant faire de mauvais mariages, tant de gens malheureux, tant qui, par les malédictions qu'ils se vomissent l'un contre l'autre, vraiment commencent leur enfer en ce monde, n'en cherchons point d'autre raison que la profanation de ce sacrement.
Hélas ! si de tous les trente mariages il y en avait trois qui eussent reçu toutes les grâces, ce serait déjà beaucoup. Mais aussi, que s'ensuit-il, de toutes ces profanations, sinon une génération de réprouvés ? Mon Dieu, peut-on bien y penser et ne pas trembler, en voyant tant de pauvres personnes qui n'entrent en cet état que pour tomber en enfer ? Quel est mon dessein, M.F. ? le voici. C'est d'abord de montrer à ceux qui sont entrés dans cet état, les fautes qu'ils y ont faites, et ensuite à ceux qui pensent d'y entrer, les dispositions qu'ils doivent y apporter.

I. Personne ne doute, M.F., que nous pouvons nous sauver dans tous les états que Dieu a créés, chacun dans celui que Dieu nous a destiné, si nous y apportons les dispositions que Dieu demande de nous : de sorte que, si nous nous perdons dans notre état, c'est que nous n'y sommes pas entrés avec de bonnes dispositions. Mais il est vrai qu'il y en a qui renferment beaucoup plus de difficultés que d'autres : Nous savons quel est celui qui en renferme le plus, c'est celui du mariage ; et cependant nous voyons que c'est celui que l'on reçoit avec de plus mauvaises dispositions. Lorsqu'on veut recevoir le sacrement de confirmation, l'on fait une retraite, l'on tâche de bien se faire instruire, pour se rendre digne des grâces qui y sont attachées ; mais pour celui du mariage, d'où dépend ordinairement le bonheur ou le malheur éternel de celui qui le reçoit, bien loin de s'y préparer par une retraite ou quelqu'autre bonne action, il semble que jamais l'on n'aura assez accumulé crimes sur crimes pour le recevoir, il semble qu'on n'aura jamais assez fait de mal pour mériter la malédiction du bon Dieu, afin d'être malheureux toute la vie en se préparant un enfer pour l'éternité. Lorsque l'on veut entrer dans l'état ecclésiastique, ou dans un monastère, ou même rester dans le célibat, l'on consulte, l'on prie, l'on fait des bonnes uvres, afin de bien demander à Dieu la grâce de connaître sa vocation ; quoique dans l'ordre religieux tout nous porte au bon Dieu, tout nous éloigne du mal, malgré cela, l'on prend beaucoup de précautions ; mais pour le mariage, où il est si difficile de se sauver, ou pour mieux dire, où il y en a tant qui se damnent, où sont les préparations que l'on fait pour demander à Dieu la grâce de mériter le secours du ciel qui nous est si nécessaire pour pouvoir nous y sanctifier ? Presque personne ne s'y prépare, ou on le fait d'une manière si faible que le cur n'y est pour rien.
Dès qu'un jeune homme ou une jeune fille commence à vouloir penser à s'établir, ils commencent à s'éloigner de Dieu en abandonnant la religion, la prière et les sacrements. Les parures et les plaisirs prennent la place de la religion, et les crimes les plus honteux prennent la place des sacrements. Ils continuent cette route jusqu'au moment où ils entrent dans le mariage, où la plupart consomment leur malheur éternel en commettant trois sacrilèges dans deux ou trois jours : je veux dire, en profanant le sacrement de pénitence, celui de l'eucharistie et celui du mariage, si le prêtre est assez malheureux que de leur administrer les deux premiers ; je dis du moins pour la plupart, si ce n'est pas tous. Le plus grand nombre des chrétiens y apportent un cur mille fois plus pourri par le vice infâme de l'impureté, qu'un grand nombre de païens, qui n'oseraient pas même faire ce que la plupart des chrétiens font. Une fille qui désire avoir un jeune homme n'a pas plus de réserve qu'une bête la plus immonde. Hélas ! c'est qu'elle abandonne le bon Dieu, et le bon Dieu l'abandonne à son tour ; elle se jette à corps perdu dans tout ce qu'il y a de plus infâme.
Hélas ? que peuvent être et devenir ces pauvres personnes qui reçoivent le sacrement de mariage dans un pareil état, et combien de ces malheureux qui ne le diront pas même en confession ? O mon Dieu ! avec quelle horreur le ciel peut et doit-il bien regarder de tels mariages !
Mais aussi que deviennent ces personnes malheureuses ? Hélas ! le scandale d'une paroisse et une source de malheurs pour les pauvres enfants qui naîtront d'eux. Qu'entend-on dans cette maison ? Rien autre, sinon jurements, blasphèmes, imprécations et malédictions. Cette jeune fille croyait que si elle pouvait avoir ce jeune homme, ou ce jeune homme cette fille, rien ne leur manquerait ; mais, hélas ! après s'être mis en ménage, quel changement, que de larmes, que de repentirs et que de gémissements ! Mais tout cela ne sert de rien. L'on est dans le malheur, et il faut y rester jusqu'à la mort, il faut vivre avec une personne que, le plus souvent, l'on ne peut ni voir ni sentir ; disons mieux, M.F., ils commencent leur enfer en ce monde pour l'aller continuer pendant toute l'éternité. Hélas ! que le nombre de ces mariages, qui sont ainsi malheureux, est grand ! et cependant ; tout cela ne vient que de la profanation de ce sacrement. Ah ! si l'on pensait à ce que l'on va faire en entrant dans l'état du mariage, les charges qu'il y a à remplir et les difficultés que l'on y trouvera pour se sauver, ô mon Dieu, que l'on se comporterait bien plus sagement ! Mais le malheur du grand nombre, c'est qu'ils ont déjà perdu la foi quand ils y entrent. D'un autre côté, le démon fait tout ce qu'il peut pour les rendre indignes des grâces que Dieu leur accorderait s'ils étaient bien préparés. Le démon, non seulement espère les avoir, mais encore que les enfants qui naîtront d'eux seront ses victimes. Oh ! que ceux que Dieu n'appelle pas à cet état sont heureux ! Oh ! que d'actions de grâces ils doivent rendre à Dieu de les exempter de tant de dangers de se perdre ! sans compter qu'ils seront bien plus près de Dieu dans le ciel, que toutes leurs actions seront bien plus agréables à Dieu, et que leur vie sera plus douce, et leur éternité plus heureuse. Mon Dieu ! qui pourra bien comprendre cela ? Hélas ! presque personne, parce que chacun suit, non sa vocation, mais la pente de ses passions.
Cependant, M.F., quoiqu'il soit si difficile de se sauver dans l'état du mariage, et que le plus grand nombre, sans s'en douter un seul moment, seront damnés, ceux que Dieu y appelle peuvent s'y sauver, s'ils ont le bonheur d'y apporter les dispositions que Dieu demande d'eux ; il leur accordera par ses sacrements les grâces qui leur sont promises. Chacun doit entrer où Dieu l'appelle, et nous pouvons dire que le plus grand nombre de chrétiens se damnent parce qu'ils ne suivent pas leur vocation, soit en ne la demandant pas à Dieu ou en se rendant indigne de la connaître par leur mauvaise vie.
Pour vous montrer que l'on peut se sauver dans le mariage, si c'est Dieu qui y appelle, écoutez ce que nous dit saint François de Sales, qui, étant dans le collège, s'entretenait un jour avec un de ses compagnons de l'état où ils entreraient. Saint François lui dit : Je crois que le bon Dieu m'appelle à être prêtre, j'y trouve tant de moyens de m'y sanctifier et d'y gagner des âmes à Dieu, que d'y penser, je me sens le cur tout rempli de joie ; combien je me trouverais heureux, si je pouvais bien convertir des pécheurs à Dieu ! Pendant toute l'éternité, je les entendrais chanter les louanges de Dieu, je les verrais dans le ciel. L'autre lui dit : Je crois que Dieu m'appelle dans l'état du mariage et que j'aurai des enfants et que j'en ferai de bons chrétiens, et que moi-même je m'y sanctifierai. Tous les deux suivirent une vocation bien différente, puisque l'un fut prêtre et évêque, et l'autre fut dans le mariage, cependant tous deux sont saints. Celui qui se maria eut des garçons et des filles ; un de ses garçons fut archevêque, et il a été un saint ; un second ; religieux ; un autre, président dans une chambre, lequel fit de sa maison presque un monastère. Il se levait tous les jours à quatre heures du matin, à cinq heures faisait la prière avec tous ses domestiques, les instruisait chaque jour. Plusieurs de ses filles furent religieuses ; de sorte, nous dit saint François de Sales, que tous, dans cette famille, furent des modèles de vertu dans le pays où ils furent placés-Vous voyez cependant que, quoiqu'il soit bien difficile et très difficile de se sauver dans l'état du mariage, ceux qui y sont appelés par Dieu, s'ils y apportent de bonnes dispositions, peuvent espérer de s'y sanctifier. Mais traitons d'une manière plus directe ce qui regarde ce sacrement.

II. Si je demandais à un enfant ce que c'est que le sacrement de mariage, il me répondrait : c'est un sacrement qui a été institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qui donne les grâces nécessaires pour sanctifier ceux qui se marient selon les lois de l'Église et de l'État. Mais quelles sont les dispositions pour recevoir les grâces que Dieu nous communique par ce sacrement ? Les voici : 1° C'est d'être suffisamment instruit des devoirs de son état et des misères qu'on y éprouve. 2° C'est d'être en état de grâce, c'est-à-dire d'avoir fait une bonne confession de tous ses péchés, avec un vrai désir de ne plus les commettre. Si vous me demandez pourquoi il faut être en état de grâce pour se marier ? Je vous répondrai : 1° Parce que c'est un sacrement des vivants ; il faut donc que notre âme soit exempte de péchés, ; 2° A défaut d'être en état de grâce, on commet un sacrilège, à moins que ce ne soit faute d'être suffisamment instruit.
Ceux qui veulent recevoir dignement ce sacrement doivent être instruits suffisamment pour connaître leurs devoirs et pour apprendre à leurs enfants ce qu'ils doivent faire pour vivre chrétiennement. Si une personne qui se marie ne sait pas ce qu'est le sacrement qu'elle va recevoir, qui l'a institué, quelles grâces il nous accorde, et quelles sont les dispositions que nous devons y apporter, il est bien certain qu'elle ne peut que commettre un sacrilège. Hélas ! que de sacrilèges dans la réception de ce grand sacrement, et combien de gens qui se marient sans savoir même les principaux mystères ; c'est-à-dire, laquelle des trois personnes divines s'est faite homme ! Ils ne sauraient pas seulement vous répondre que c'est la seconde personne qui a pris un corps et une âme dans le sein de la sainte Vierge par l'opération du Saint-Esprit, et que c'est le 25 mars ; que c'est le 25 décembre que ce Jésus est venu au monde à minuit, et qu'il est né comme homme et non pas comme Dieu, puisque comme Dieu il est de toute éternité. Combien qui ne savent pas que c'est le Jeudi saint que Jésus-Christ a institué le sacrement adorable de l'Eucharistie, en prenant du pain, le bénissant et le changeant en son corps ; et qu'ensuite-il prit du vin et le changea en son sang, et qu'il dit à ses apôtres : « Toutes les fois que vous prononcerez ces mêmes paroles, vous ferez le même miracle ! » Combien qui ne savent pas que c'est le Jeudi saint que Jésus-Christ a institué les prêtres en leur disant ces paroles : « Faites ceci en mémoire de moi. Toutes les fois que vous direz les mêmes paroles, vous changerez comme moi le pain en mon corps, le vin en mon sang.  » Peut-être même quelques-uns ignorent le jour que le bon Dieu est mort, qu'il est ressuscité et qu'il est monté au ciel. Cela vous étonne ? Hélas ! il y en a plus de deux qui ne savent pas combien, qui ne savent pas comment Dieu a souffert et comment il est mort ; c'est-à-dire qui ne savent pas que Dieu a souffert et est mort comme homme et non comme Dieu, puisque comme Dieu il ne pouvait ni souffrir ni mourir. Combien qui croient que les trois personnes de la Sainte Trinité ont souffert et sont mortes. Combien ne savent pas que Jésus-Christ, comme homme, est plus jeune que la sainte Vierge ; et que, comme Dieu, il est de toute éternité ! Combien auraient été bien embarrassés, si, avant de se marier, on leur avait demandé : Qui a institué les sacrements, et quels sont les effets de chaque sacrement en particulier, et quelles sont les dispositions que demande chaque sacrement ? Combien croient que c'est la sainte Vierge ou les apôtres qui ont institué les sacrements, et qui ne savent pas véritablement que c'est Jésus-Christ, et qu'il n'y a que lui qui pouvait les instituer et leur communiquer les grâces que nous y recevons : c'est-à-dire, que le baptême nous purifie du péché que nous apportons en venant au monde, que c'est le premier sacrement qu'un chrétien peut recevoir, et que les eaux pour le baptême ont été sanctifiées lorsque saint Jean baptisa Jésus-Christ dans le Jourdain, que Jésus-Christ l'a institué en disant à ses apôtres : « Allez, instruisez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, etc., etc..  »
Combien ne savent pas ce que c'est que le Saint-Esprit qu'ils reçoivent dans le sacrement de Confirmation, et que ce sacrement ne peut être donné que par les évêques, et qu'il faut être en état de grâce pour le recevoir ! Combien ne savent pas dans quel moment ils reçoivent le sacrement de Pénitence, et ne savent pas que c'est quand ils se confessent et qu'on leur donne l'absolution, et non pas toutes les fois qu'ils se confessent ! Combien ne savent pas que, dans le sacrement de l'Eucharistie, ils reçoivent le corps, le sang et l'âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'ils ne reçoivent ni les anges ni les saints ! Combien ne savent pas faire la différence entre le sacrement de l'Eucharistie et les autres, c'est-à-dire qu'ils ne savent pas que, dans le sacrement de l'Eucharistie, ils reçoivent le corps adorable et le sang précieux de Jésus-Christ, au lieu que dans les autres nous ne recevons que l'application des mérites de son sang précieux ! Combien ne savent pas connaître quels sont les sacrements des vivants et les sacrements des morts, et pourquoi on leur donne ces noms ; ils ne savent pas que le Baptême, la Pénitence et quelquefois l'Extrême-Onction, sont les sacrements des morts, parce qu'ils nous rendent la vie de la grâce que nous avons perdue par le péché, et que les autres sont appelés sacrements des vivants, parce qu'il faut que nous n'ayons point de péchés sur notre conscience quand nous voulons les recevoir. Combien d'autres ne savent pas ce qu'ils reçoivent lorsqu'on leur fait les onctions sur leurs sens, et quelle grâce ce sacrement de l'Extrême-Onction accorde aux malades qui le reçoivent dignement, c'est-à-dire qu'ils ne savent pas que ce sacrement les purifie de tous les péchés qu'ils ont commis par leurs sens, c'est-à-dire par les yeux, la bouche et les oreilles, etc., etc. Enfin combien d'autres ont ignoré la grâce que donnait le sacrement de mariage ! Combien d'autres qui ne savent pas que les sacrements n'ont eu leur effet qu'après la Pentecôte. Hélas ! que de sacrilèges ! hélas ! que de gens mariés damnés ! Cependant si vous ignorez ces choses, vous pouvez bien compter que tous les sacrements que vous avez reçus sont à peu près des sacrilèges.
Une deuxième raison qui doit porter à bien se préparer pour recevoir toutes les grâces que nous confère ce grand sacrement, c'est qu'il y a bien des misères à y souffrir : Combien de pauvres femmes qui sont obligées de passer leur vie avec des maris dont les uns sont des hommes emportés, qu'un rien fait mettre en colère ; semblables à des lions, ils sont toujours après elles, les disputent et souvent même les maltraitent ; ils ne peuvent les voir manger. Elles meurent de chagrin ; il est bien rare si elles passent un jour sans verser des larmes  ; d'autres ont des maris qui mangent tout ce qu'ils ont dans les cabarets, tandis qu'une pauvre femme périt de misère avec ses enfants dans la maison. Ce que je dis des maris, je le dis pareillement des femmes. Combien de maris qui ont des femmes qui ne leur disent jamais un mot de bonne grâce, qui les méprisent, qui délaissent tout ce qu'il y a dans la maison, qui ne font que les disputer du matin au soir. Vous conviendrez avec moi que pour souffrir tout cela sans murmurer, de manière à le rendre méritoire pour le ciel, il faut une grâce extraordinaire. Eh bien ! M.F., si vous aviez reçu toutes les grâces que vous donne ce sacrement, vous en auriez un trésor infini pour le ciel ; les grâces que Dieu vous a préparées pour vous sauver, qu'il a attachées à votre vocation, vous rendraient cela supportable sans vous en plaindre. Mais d'où vient que cet homme ne peut pas souffrir les défauts qu'il aperçoit dans sa femme, et que la femme maudit à chaque instant son mari parce qu'il est un ivrogne ? C'est que ces personnes n'ont pas reçu les grâces du sacrement de mariage ; ils ne peuvent donc qu'être malheureux pendant leur vie et damnés après leur mort.
Mais un plus grand malheur encore, c'est que, outre cela, leurs enfants leur ressemblent. Hélas ! qui pourrait conter l'état déplorable des enfants qui naissent de tels mariages ? Vous les voyez presque vivre comme des bêtes. D'abord, les parents n'ont jamais su leur religion, par conséquent ils ne peuvent pas l'apprendre à leurs enfants. Hélas ! des enfants qui ont dix ou onze ans ne savent pas seulement leur prière, ni un mot de leur religion ; ils n'ont déjà que des jurements et des mauvais propos à la bouche. Hélas ! que de personnes mariées et d'enfants damnés. au moins s'ils n'étaient pas mariés, ils seraient damnés tout seuls ! Que la profanation de, ce sacrement peuple les enfers !
2° Mais, me direz-vous, que faut-il donc faire pour entrer saintement dans cet état ? Mon ami, le voici. Écoutez-le bien, heureux si vous en profitez ! Il faut que votre mariage n'ait rien de semblable à ceux des païens. Voici les mariages des païens. Lorsqu'ils veulent s'établir, les uns prennent une femme pour en avoir des enfants à qui ils puissent laisser leur nom et leurs biens ; les autres, parce qu'ils ont besoin d'une compagne pour les aider dans les soins de la vie ; celui-ci, pour la beauté et les agréments, mais très peu pour la vertu. Après cela, l'on prend ses sûretés de part et d'autre ; on passe le contrat, et on célèbre le mariage, qui est accompagné de quelques cérémonies religieuses en leur manière ; l'on fait un grand festin, et on se livre à toutes sortes de joies et d'excès. Voilà, M.F., la manière dont procèdent les païens, c'est-à-dire, ceux qui n'ont pas comme nous le bonheur de connaître le vrai Dieu. Si vos mariages n'ont rien de mieux, tenez-vous sûrs que vous avez profané ce sacrement ; et, après cela, il faut encore vous résoudre à aller passer votre éternité dans les enfers.
Ce n'est donc véritablement que l'esprit de piété qui fait le mariage chrétien ; il faut donc le faire au nom de Jésus-Christ, en vue de lui plaire et de suivre sa vocation, se proposer le salut de son âme et rien autre. Ce n'est donc ni l'intérêt, ni le désir de suivre le penchant de son cur, qui doit porter un chrétien à se marier ; mais celui de suivre la voix de Dieu qui vous appelle dans cet état, d'élever chrétiennement les enfants qu'il plaira à Dieu de vous donner. Mais dans une démarche si importante, l'on ne doit rien faire avec précipitation, ne jamais manquer de consulter ses parents, et ne rien conclure sans leur consentement. Les parents, non plus, ne doivent jamais forcer leurs enfants à prendre des personnes qu'ils n'aiment pas, parce qu'ils ne peuvent qu'être malheureux l'un et l'autre. Il faut toujours choisir des personnes qui ont de la piété : vous devez les préférer, quand même elles auraient moins de biens, parce que vous êtes sûrs que Dieu bénira votre mariage ; au lieu que pour ceux qui n'ont point de religion, leurs biens périront en peu de temps. Il ne faut pas faire comme plusieurs qui prennent un garçon ivrogne et mauvais sujet, en disant que, quand il sera marié, il se corrigera ; c'est tout le contraire, il ne deviendra que plus mauvais, et vous passerez votre vie dans une espèce d'enfer. Hélas ! que ces mariages sont épais  !
C'est dans la prière et les bonnes uvres que vous devez demander à Dieu de vous faire connaître celui ou celle que Dieu vous destine. L'on dit qu'afin qu'un mariage soit bien fait ; c'est-à-dire heureux, il faut qu'il soit fait dans le ciel avant de l'être sur la terre. D'abord les jeunes gens qui veulent mériter les grâces du mariage que Dieu prépare à ceux qui espèrent s'y sanctifier, ne doivent pas se parler seuls ni le jour ni la nuit, sans la présence de leurs parents, et ne jamais se permettre la moindre familiarité, ni la moindre parole indécente, sans quoi ils sont sûrs d'éloigner Dieu de leurs noces, et que, si Dieu n'y assiste pas, ce sera le démon. Hélas ! il n'y en a pas un tous les deux cents qui observe cela. L'on peut bien dire aussi qu'il n'y a pas un mariage, pas un ménage tous les deux cents, qui soit véritablement tel que la religion et la paix y règnent, de manière que l'on puisse dire que c'est une maison du bon Dieu. Au contraire, il y en a qui se traînent pendant trois ou quatre ans dans les danses, les bals, les comédies, les cabarets, qui passent les trois quarts de leurs nuits seuls, à se permettre tout ce que le démon d'impureté peut leur inspirer. Mon Dieu, sont-ce bien là des chrétiens qui doivent porter sous le voile du sacrement un cur pur et exempt de tout péché ? Hélas ! qui pourra compter le nombre de péchés dont leur cur est couvert et leur pauvre âme toute pourrie ? Hélas ! comment peut-on espérer que le bon Dieu pourra, tout puissant qu'il est, bénir de tels mariages de personnes qui vivent dans l'impureté la plus infâme depuis peut-être combien d'années ? qui ne font peut-être de prières ni le matin ni le soir ? qui ont laissé les sacrements depuis plusieurs années, ou, s'ils les ont fréquentés, ne l'ont fait que pour les profaner ? Hélas ! comment se peut-il faire que le sang adorable de Jésus-Christ puisse descendre sur ces noces pour les sanctifier, et rendre les peines du mariage douces et méritoires pour le ciel ? Hélas ! que de sacrilèges, et que de gens mariés qui iront brûler dans les abîmes ! Mon Dieu, que les chrétiens connaissent peu leur malheur et leur perte éternelle ! Hélas ! ils ne quitteront pas leurs crimes infâmes après leurs noces ; toujours mêmes infamies, et toujours dans la route de l'enfer, où ils tomberont bientôt. Non, M.F., n'entrons pas dans le détail des horreurs qui se commettent dans le mariage, tout cela fait mourir d'horreur. Tirons le voile, qui ne se lèvera véritablement qu'au grand jour des vengeances, où nous verrons toutes ces turpitudes sans craindre de souiller notre imagination. Gens mariés, ne perdez jamais de vue que tout se verra au jour du jugement ; ce qui jettera une infinité de personnes dans l'étonnement, c'est que des chrétiens se soient permis des infamies semblables. Arrêtons-nous là.

III. Si maintenant vous me demandez quelles sont les conditions qu'il faut pour qu'un mariage soit bon devant Dieu et devant les hommes, mon ami, deux choses que voici : il faut qu'il soit contracté selon les lois de l'Église et de l'État ; sans quoi le mariage serait nul, c'est-à-dire que les personnes vivraient dans le péché, comme deux personnes qui se mettent ensemble sans se marier devant l'Église. L'Église a fait ses lois, assistée, dirigée par le Saint-Esprit.
Si vous me demandez ce que c'est que les fiançailles, le voici : c'est la promesse que deux personnes se font l'une à l'autre de s'épouser. Dès le moment que deux personnes se sont fiancées, elles ne doivent pas rester dans la même maison sous peine de gros péché, à cause des dangers et des tentations auxquelles elles seront exposées ; parce que le démon fait tout ce qu'il peut pour-les rendre indignes de la bénédiction du bon Dieu qui leur est promise dans le sacrement de mariage. C'est pourquoi l'Église leur défend d'habiter sous le même toit tout le temps des fiançailles.
Je vous ai dit, M.F., qu'il n'y a point de sacrements pour lesquels on prenne tant de précautions extérieures, que l'on reçoive avec tant d'appareil que celui du mariage. Après que le contrat est passé, l'on publie trois dimanches de suite les personnes qui veulent se marier, et cela pour deux raisons : la première, pour inviter tous les fidèles à prier pour eux, afin que Dieu leur accorde les grâces qui leur sont nécessaires pour entrer saintement dans cet état. La deuxième raison, c'est pour découvrir les empêchements qui pourraient mettre obstacle à ce mariage. Les cas dans lesquels l'Église défend le mariage s'appellent empêchements ; il y a de ces empêchements qui ren(lent les noces nulles, de sorte que des personnes qui se seraient mariées avec quelqu'un des empêchements que nous allons voir, ne seraient pas mariées, leur vie ne serait qu'une fornication continuelle. Hélas ! qu'il y en a, de ces malheureux mariages, qui font tomber les malédictions du ciel avec des peines partout où ils se trouvent ! Ne doutons pas ; M.F., que la profanation de ce sacrement, et les crimes qui se commettent dans le mariage, ne soient la cause de tous les grands maux dont Dieu nous accable, et nous le reconnaîtrons au jour du jugement.
Nous disons donc qu'il y a des empêchements qui se nomment dirimants ; voici ceux qui se rencontrent le plus souvent. Le premier, c'est la parenté jusqu'au quatrième degré inclusivement, c'est-à-dire qui renferme le quatrième degré et non le cinquième : cela se comprend aisément. Quand on annonce le mariage, si vous pensez que celui qui le publie ne sait pas ce que les fiancés lui cachent, vous êtes obligés de le dire à celui qui l'a publié, sans quoi vous commettez un gros péché mortel, puisqu'il y en a plusieurs qui le cachent autant qu'ils peuvent, par crainte de demander dispense et qu'il leur en coûte quelque chose. Le second, c'est l'affinité, c'est-à-dire qu'un veuf ne peut pas épouser les parents, de sa défunte jusqu'au quatrième degré, ni la veuve les parents de son défunt. Le troisième, c'est la parenté spirituelle, c'est-à-dire que l'on ne peut pas se marier avec l'enfant que l'on a ondoyé ou tenu sur les fonts du baptême, ni avec le père ou la mère de cet enfant. Le quatrième, c'est l'honnêteté publique, c'est-à-dire que, quand une personne a été fiancée avec une personne, elle ne peut pas se marier ni avec la mère, ni avec la fille, ni avec la sur de la personne avec qui elle avait été fiancée. Voilà, M.F., les empêchements que les fidèles peuvent connaître le plus, et lorsqu'on publie un mariage que l'on sait être dans quelqu'un de ces cas, on est obligé de le dire, ou bien l'on commet un péché mortel, et l'on se met dans le cas d'être excommunié, c'est-à-dire retranché du sein de l'Église. Vous voyez, M.F., combien vous devez prendre garde et ne jamais manquer de dire ce que vous savez. Il y en a quelques autres qui sont moins communs, quelques-uns qui sont secrets et infamants, comme l'adultère et l'homicide ; ceux qui en sont coupables doivent en avertir leur confesseur. Les lois de l'Église qui défendent ces sortes de mariages sont très sages, elles ont toutes été dictées par le Saint-Esprit. Il y a encore le vu simple de chasteté, de six mois, un an, et le reste...
Il y a cependant quelquefois que l'Église donne des dispenses en faisant faire quelque aumône à ceux qui les demandent, mais n'oubliez jamais que toutes les dispenses que l'on demande, et où on ne dit pas bien les choses telles qu'elles sont, ne valent rien. Le Saint-Père n'accorde qu'à condition que ce que l'on dit est véritable ; de sorte que si ce que nous disons n'est pas bien vrai, c'est-à-dire, si vous donnez des raisons qui ne sont pas ou que vous les augmentiez, vos dispenses ne valent rien, par conséquent votre mariage est nul : c'est-à-dire que vous n'êtes pas mariés et que vous avez coinmis un sacrilège en recevant le sacrement de mariage, ainsi que tous les sacrements que vous recevez dans la suite. Hélas ! que le nombre en est grand, de ces malheureux, et qui dorment tranquilles, tandis que le démon leur creuse un enfer éternel ! Vous ne devez donc jamais donner des raisons qui ne sont pas, et si vos pasteurs ne les trouvent pas bonnes, prenez bien garde de les presser en leur disant que vous vous mettrez tout de même ensemble. Hélas ! que de gens mariés damnés  !
Mais, me direz-vous, comment doit-on passer le temps des fiançailles ? Le voici : Ce temps-là est un temps sacré qui doit se passer dans la retraite, la prière, et à faire toutes sortes de bonnes uvres, pour mériter que Jésus-Christ vous fasse, comme aux époux de Cana, en Galilée, la grâce d'assister à vos noces pour vous bénir, en vous donnant les secours nécessaires pour pouvoir vous y sanctifier. Il est très bon et souvent bien nécessaire de faire une confession générale, soit pour réparer les mauvaises que l'on aurait pu faire pendant sa vie, soit encore pour se rendre plus digne de recevoir ce sacrement, puisque les grâces y sont abondantes à proportion des dispositions que l'on y apporte. Dites-moi, M.F., est-ce bien de cette manière que l'on passe un temps aussi précieux que celui des fiançailles ? Hélas ! ne prenez-vous pas, M.F., les païens pour modèles, lesquels même ne font pas tout ce que le plus grand nombre de chrétiens de nos jours se permettent ! Ces malheureux chrétiens ne sont pas contents d'avoir traîné presque toute leur vie ou au moins une bonne partie, dans le crime et l'infamie la plus noire ! il semble qu'ils n'en ont pas assez fait le premier jour de leurs fiançailles : les danses, les bals, les cabarets et la viande, si c'est un jour maigre.
Non contents de faire le mal seuls, comme sils craignaient de ne pas assez irriter la juste colère de Dieu sur eux, afin qu'au lieu de les bénir il les maudisse, ils seront trois ou cinq personnes à la fois ; c'est-à-dire selon leur fortune : ceux qui ont de quoi dépenser en invitent plus, et ceux qui ont moins en invitent moins ; mais toujours autant qu'ils ont. Il y en a qui peut-être perdront leurs âmes, feront des dettes en passant les trois quarts de la nuit, sans compter le jour, dans les cabarets, à se livrer à toutes sortes d'excès ; une partie se traînant par les chemins, et peut-être même l'épouse. Mais, me direz-vous, cela ne vous regarde pas, ce n'est pas votre argent que nous dépensons ; nous ne vous devons rien. Non, sans doute votre argent ne me regarde pas, mais vos âmes dont Dieu m'a chargé, me regardent.
Eh bien ! M.F., voilà le commencement de la sainte retraite des jeunes gens qui viennent de se fiancer ; voilà leur préparation pour recevoir le sacrement de mariage. Ce n'est pas encore tout ; le démon n'en a pas encore assez. Après avoir passé quelques jours dans la débauche avec les parents de la fille, ils passeront tout le reste du temps à courir les maisons pour porter des fiançailles. Dans chaque maison, ils commettront, peut-être, trois ou quatre gros péchés par les embrassements qu'ils font ou qu'ils permettent. Mais, me direz-vous, c'est la coutume. Ah ! vos coutumes, ce sont celles des païens ; comme vous avez suivi jusqu'à présent la même marche que celle des païens, il faut bien continuer ! Malgré ce que vous direz, cela n'empêchera pas que, lorsque vous paraîtrez au tribunal de Dieu pour y rendre compte de votre malheureuse vie, tous les embrassements que vous aurez donnés ou reçus dans ces temps de fiançailles, ne soient des péchés et, la plupart, des péchés mortels. Oh ! je n'en crois rien. Vous n'en croyez rien ? C'est que vos yeux sont un peu troubles ; mais ne vous inquiétez pas, le grand juge vous les éclaircira bien. Pourquoi est-ce, que les garçons ne donnent pas des fiançailles aux garçons et les filles aux filles ? -Je le sais bien : c'est que le démon n'y trouve pas si bien son compte. Le temps des fiançailles se passe dans cette dissipation ou plutôt dans cette chaîne de péchés, sans parler de tout ce qui se passe entre les femmes. Mon Dieu, sont-ce là des chrétiens ou des païens ? Hélas ! je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est que ce sont de pauvres âmes que le démon traîne et dévore jusqu'à ce qu'il les précipite dans les flammes. Le temps du mariage arrive, ils n'ont plus que trois ou quatre jours ; ils vont se présenter au tribunal de la pénitence sans regret et sans désir même de mieux faire. La preuve en est bien claire : vous allez voir les plaisirs, les mêmes danses, les excès dans le boire et le manger ; ils commencent les familles en se livrant à tout ce que le démon peut leur inspirer le jour de leurs noces, et encore pis s'ils le peuvent., Ils viennent de recevoir ce grand sacrement. ; ah ! je me trompe, ils viennent de commettre un horrible sacrilège, et ils vont mettre le cachet à leur réprobation en passant, peut-être, un jour ou deux en débauches.
Mon Dieu, que penser de ces pauvres chrétiens ? Que vont-ils devenir ? Hélas ! vous les avez déjà abandonnés, parce qu'ils n'ont rien oublié pour vous forcer à les maudire et à les réprouver.
Mais, me direz-vous, il est permis de se réjouir ce jour-là. Oui, sans doute, mais de se réjouir dans le Seigneur. Vous avez beau dire ce que sous voudrez, vous ne laisserez pas de rendre compte jusqu'à un sou dépensé inutilement ; vous aurez beau vous en moquer, cela est tel que je vous le dis. Un jour nous le verrons, prenez bien garde que ce ne soit pas trop tard pour vous.
Tout cela est bien difficile à croire, parce que, si nous faisions mal, le bon Dieu nous punirait ; pourtant nous en voyons qui se divertissent bien et qui tout de même font bien leurs affaires. Mon ami, ceci, loin d'être une bonne marque, est le plus grand de tous les malheurs. Savez-vous pourquoi le bon Dieu se conduit de cette sorte ? Le voici : c'est qu'il est juste. Il vous récompense de tout le bien que vous avez fait, afin qu'après votre mort, il n'ait qu'à vous jeter en enfer. Voilà la raison pourquoi il semble vous bénir malgré toutes les horreurs que vous avez commises dans vos fiançailles et vos noces, sans compter que tous les péchés que ceux que vous avez invités ont commis, seront pour votre compte, sans qu'ils en soient eux-mêmes innocents. Hélas ! que la mort fera trouver de péchés là où plusieurs croient qu'il n'y en a point !
Que devrait faire un chrétien pour dignement recevoir ce sacrement ? Ce serait de s'y préparer de tout son cur, d'avoir fait une bonne confession et d'avoir passé saintement le jour de ses fiançailles ; et, ce qu'il aurait pu dépenser, le donner aux pauvres pour attirer les divines bénédictions sur lui. Le jour de leurs noces, qu'ils aillent de grand matin à l'église pour implorer le secours et les lumières du Saint-Esprit, en recevant la bénédiction nuptiale. Que le sang de Jésus-Christ coule sur leurs âmes. Le jour qu'ils ont été mariés, qu'ils passent la journée dans la présence de Dieu en pensant quel malheur ce serait s'ils venaient à profaner ce jour si saint. Après leur mariage, ils doivent aller trouver un confesseur pour se faire instruire, afin qu'ils ne se perdent pas sans le savoir, ou plutôt, afin qu'ils puissent se comporter comme de vrais enfants de Dieu. Hélas ! où sont les chrétiens qui se conduisent de cette manière ? Hélas ! où sont aussi les gens mariés qui seront sauvés
 Qu'il y en aura de perdus ! De ceux qui y apportent de bonnes dispositions, il n'y en a presque point. Que conclure de cela ? Le voici : C'est que la plupart des chrétiens entrent dans le mariage sans demander à Dieu les grâces qui leur sont nécessaires, ils y portent un cur et une âme couverts de mille et mille péchés, et profanent ce sacrement : ce qui est une source de malheurs pour eux dans ce monde et dans l'autre. Heureux les chrétiens qui entrent dans ces bonnes dispositions et qui y persévèrent jusqu'à la fin ! C'est ce que je vous souhaite...

 3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE
(PREMIER SERMON)

Sur la prière d'un pécheur qui ne veut pas quitter le péché

Cum descendisset Jesus de monte, secutæ sunt eum turbæ multæ. Et ecce leprosus veniens adorabat eum.
Jésus étant descendu de la montagne, une grande foule de peuple le suivit ; et alors un lépreux venant à lui, l'adora.
(S. Matth., VIII, 1-2.)

En lisant ces paroles, M.F., je me représente le jour d'une grande fête où l'on vient en foule dans nos églises, auprès de Jésus-Christ, non descendu d'une montagne, mais sur nos autels, où la foi nous le découvre comme un roi au milieu de son peuple, comme un père environné de ses enfants, et enfin comme un médecin entouré de ses malades. Les uns adorent ce Dieu, dont le ciel et la terre ne peuvent contenir l'immensité, avec une conscience pure, comme un Dieu régnant dans leur cur ; c'est l'amour seul qui les amène ici pour lui offrir un sacrifice de louanges et d'actions de grâces ; ils sont sûrs de ne pas sortir d'auprès de ce Dieu charitable sans être comblés de toutes sortes de bénédictions. D'autres paraissent devant ce Dieu si pur et si saint avec une âme toute couverte de péchés ; mais ils sont rentrés en eux-mêmes, ils ont ouvert les yeux sur leur malheureux état, ils ont conçu l'horreur la plus vive de leurs dérèglements passés, et, bien résolus de changer de vie, ils viennent à Jésus-Christ pleins de confiance, se jettent aux pieds du meilleur de tous les pères, en lui faisant le sacrifice d'un cur contrit et humilié. Avant qu'ils sortent de là, le ciel leur sera ouvert et l'enfer fermé. Mais après ces deux sortes d'adorateurs il en vient une troisième : c'est-à-dire, ces chrétiens tout couverts de l'ordure du péché et endormis dans le mal, qui ne pensent nullement à en sortir, qui cependant font comme les autres, viennent l'adorer et le prier, du moins en apparence. Je ne vous parlerai pas de ceux qui viennent avec une âme pure et agréable à leur Dieu, je n'ai qu'une chose à leur dire, c'est de persévérer. Aux deuxièmes, je leur dirai de redoubler leurs prières, leurs larmes et leurs pénitences ; mais qu'ils pensent que, d'après la promesse de Dieu même, tout pécheur qui vient à lui avec un cur contrit et humilié est sûr de trouver son pardon . Ils sont sûrs, dit Jésus-Christ, d'avoir regagné l'amitié de leur Dieu et le droit que leur qualité d'enfants de Dieu leur donne au ciel. Je ne vais donc vous parler aujourd'hui que de ces pécheurs qui semblent vivre, mais qui sont déjà morts. Conduite étrange, M.F., sur laquelle je n'oserais dire ma pensée, si l'Esprit-Saint n'avait pas déjà dit, dès le commencement du monde et en propres termes, que la prière d'un pécheur qui ne veut pas sortir de son péché, et ne fait pas tout ce qu'il doit faire pour en sortir, est en exécration aux yeux du Seigneur . Ajoutons encore à cet endurcissement, le mépris de toutes les grâces que le ciel lui offre. Mon dessein est donc de vous montrer que 1a prière d'un pécheur qui ne veut pas sortir du péché, n'est autre chose qu'une action ridicule ; pleine de contradiction et de mensonge, si nous la considérons, soit par rapport aux dispositions du pécheur qui la fait, soit encore si nous la considérons par rapport à Jésus-Christ à qui elle s'adresse. Parlons plus clairement, en disant que la prière d'un pécheur qui reste dans le péché n'est autre chose qu'une action la plus insultante et la plus impie. Écoutez-moi bien un instant, et vous n'en serez malheureusement que trop convaincus.

I. Mon dessein, M.F., n'est pas de vous parler longuement des qualités que doit avoir une prière pour être agréable à Dieu et avantageuse à celui qui la fait ; je ne vous dirai que peu de chose de sa puissance ; je vous dirai seulement en passant que c'est un doux entretien de l'âme avec son Dieu, qui nous le fait reconnaître pour notre créateur, notre souverain bien et notre dernière fin ; c'est un commerce du ciel avec la terre : nous envoyons nos prières et nos bonnes uvres au ciel, et le ciel nous envoie les grâces qui nous sont nécessaires pour nous sanctifier. Je vous dirai encore que c'est la prière qui élève notre âme et notre cur jusqu'au ciel, et nous fait mépriser le monde avec tous ses plaisirs. C'est encore la prière qui fait descendre Dieu jusqu'à nous. Disons encore mieux : la prière bien faite pénètre et traverse la voûte des cieux et monte jusqu'au trône de Jésus-Christ même, désarme la justice de son Père, excite et émeut sa miséricorde, ouvre les trésors des grâces du Seigneur, les ravit et les enlève, si j'ose parler ainsi, et revient chargée de toutes sortes de bénédictions vers celui qui l'a envoyée. S'il m'était nécessaire de prouver cela, je n'aurais qu'à ouvrir les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Nous y verrions que jamais Dieu ne put refuser ce qu'on lui demandait par la prière faite comme il faut. Ici, je vois trente mille hommes sur lesquels Dieu a résolu de décharger le poids de sa juste colère, pour les détruire en punition de leurs crimes. Moïse seul va demander leur grâce, et se prosterne devant le Seigneur. A peine sa prière est-elle commencée, que le Seigneur, qui avait résolu leur perte, change son arrêt, leur rend son amitié, en leur promettant sa protection et toutes sortes de bénédictions, et cela à la prière d'un seul homme . Là je vois un Josué qui, trouvant que le soleil descend trop rapidement, et craignant de n'avoir pas le temps de se venger de ses ennemis, se prosterne la face contre terre en priant le Seigneur, commande au soleil de s'arrêter, et, par un miracle qui n'était jamais arrivé et qui peut-être jamais n'arrivera, le soleil, dis-je, suspend sa course pour protéger Josué et lui donner le temps de poursuivre et de détruire son ennemi . Plus loin, je vois encore Jonas que le Seigneur envoie à la grande ville de Ninive, cette ville si pécheresse, puisque le Seigneur, qui est la justice et la bonté même, avait résolu de la punir et de la détruire. Jonas en parcourant cette grande ville lui annonce, de la part de Dieu même, que sa destruction n'est éloignée que de quarante jours. A cette nouvelle triste et désolante, tous se jettent la face contre terre, tous ont recours à la prière. De suite, le Seigneur révoque son arrêt et les regarde avec bonté. Bien loin de les punir, il les aime et les comble de toutes sortes de bienfaits . Si je me tourne d'un autre côté, je vois le prophète Élie qui, pour punir les péchés de son peuple, prie Dieu de ne point donner de pluie. Pendant deux ans et demi de suite le ciel lui obéit, et la pluie ne tomba que quand le même prophète le demanda à Dieu par la prière .
Si je passe de l'Ancien Testament au Nouveau, nous y voyons que la prière, bien loin de perdre sa force, ne devient même que plus puissante sous la loi de grâce. Voyez Madeleine : dès qu'elle prie en se jetant aux pieds du Sauveur, ses péchés lui sont pardonnés et sept démons sortent de son corps . Voyez saint Pierre après avoir renié son Dieu, il a recours à la prière ; de suite le Sauveur jette les yeux sur lui et lui pardonne . Voyez encore le bon larron . Si Judas, le traître Judas, au lieu de se désespérer, avait bien prié Dieu de lui pardonner son péché, le Seigneur lui aurait remis sa faute. Oui, M.F., le pouvoir de la prière bien faite est si puissant que, quand tout l'enfer, toutes les créatures du ciel et de la terre demanderaient vengeance, et que Dieu lui-même serait armé de toutes ses foudres pour écraser le pécheur, si ce pécheur se jette à ses pieds en le priant de lui faire miséricorde, avec le regret de l'avoir offensé et le désir de l'aimer, il est sûr de son pardon. C'est d'après la promesse qu'il nous a faite lui-même, en nous disant qu'il promet de nous accorder tout ce que nous demanderons à son Père en son nom . Mon Dieu, qu'il est doux et consolant pour un chrétien, d'être sûr d'obtenir tout ce qu'il demandera à Dieu par la prière !
Mais, me direz-vous peut-être, comment faut-il donc que cette prière soit faite pour qu'elle ait ce pouvoir auprès de Dieu ? Mon ami, sans aller chercher de détour, le voici : notre prière, pour avoir cette puissance, doit être animée d'une foi vive, d'une espérance ferme et constante, qui nous porte à croire que, par les mérites de Jésus-Christ, nous sommes sûrs d'obtenir ce que nous allons demander, et encore d'une charité ardente.
1° Je dis, en premier lieu, qu'il faut que nous ayons une foi vive. Et pourquoi me direz-vous ? Mon ami, le voici : c'est que la foi est le fondement et la base de toutes nos bonnes uvres, et sans cette foi, toutes nos actions, quoique bonnes en elles-mêmes, ne sont que des uvres sans mérite. Nous devons être aussi bien pénétrés de la présence de Dieu, devant qui nous avons le bonheur d'être, qu'un malade qu'une violente fièvre a fait tomber dans le délire et qui bat la campagne : son esprit une fois fixé à quelque objet, quoiqu'il n'y ait rien de visible, est si bien persuadé qu'il voit ou touche, que bien que l'on s'efforce de lui dire le contraire, il ne veut pas le croire. Oui, M.F., ce fut cette foi violente, si j'ose dire ainsi, avec laquelle sainte Madeleine cherchait le Sauveur, ne l'ayant pas trouvé dans son tombeau. Elle était si pénétrée de l'objet qu'elle cherchait, que Jésus-Christ pour l'éprouver, ou plutôt ne pouvant plus se cacher à son amour qui l'avait entraînée, lui apparut sous la forme d'un jardinier, et lui demanda pourquoi elle pleurait et qui elle cherchait. Sans lui dire qu'elle cherche le Sauveur, elle s'écrie : « Ah ! si c'est vous qui l'avez pris, dites-moi où vous l'avez mis, afin que j'aille l'enlever.  » Sa foi était si vive, si brûlante, si j'ose le dire, que quand il aurait été dans le sein de son Père, elle l'aurait forcé à descendre sur la terre. Oui, M.F., voilà la foi dont un chrétien doit être animé, lorsqu'il a le bonheur d'être en la présence de Dieu, afin que Dieu ne puisse rien lui refuser.
2° En deuxième lieu, je dis qu'à la foi il faut joindre l'espérance, c'est-à-dire, une espérance ferme et cons-tante que Dieu peut et veut nous accorder ce que nous lui demandons. En voulez-vous un modèle ? Le voici voyez la Chananéenne  ; sa prière était animée d'une foi si vive, d'une espérance si ferme que le bon Dieu pourrait lui accorder ce qu'elle demandait, qu'elle ne quitta pas de prier, de presser, ou si j'ose dire, de faire violence à Jésus-Christ. On a beau la rebuter, et même Jésus-Christ ; ne sachant plus de quelle manière s'y prendre, elle se jette à ses pieds en lui disant pour toute prière : « Seigneur, aidez-moi ! » et ces paroles prononcées avec tant de foi enchaînent la volonté de Dieu même. Le Sauveur tout étonné s'écrie : « O femme, que votre foi est grande ! allez, tout vous est accordé . »
Oui, M.F., cette foi, cette espérance nous font triompher de tous les obstacles qui s'opposent à notre salut. Voyez la mère de saint Symphorien ; son fils allait au martyre : « Ah ! mon fils, courage ! encore un moment de patience, et le ciel sera ta récompense ! » Dites-moi, M.F., qui soutenait tous les saints martyrs au milieu de leurs tourments ? N'est-ce pas cette heureuse espérance ? Voyez le calme dont saint Laurent jouit sur son gril de feu. Qui pouvait le soutenir ? C'est, me direz-vous, la, grâce. Cela est vrai, mais cette grâce n'est-elle pas l'espérance d'une récompense éternelle ? Voyez encore saint Vincent à qui l'on arrache les entrailles avec des crochets de fer ; qui lui donna la force de souffrir des tourments si extraordinaires et si affreux ? N'est-ce pas cette heureuse espérance ? Eh bien ! M.F. ; qui doit porter un chrétien, qui se met en la présence de Dieu, à rejeter toutes ces distractions que le démon s'efforce de lui donner pendant ses prières, et à vaincre le respect humain ? N'est-ce pas la pensée qu'un Dieu le voit, que, si sa prière est bien faite, il sera récompensé d'un bonheur éternel ?
3° En troisième lieu, j'ai dit que la prière d'un chrétien doit avoir la charité, c'est-à-dire qu'il doit aimer le bon Dieu de tout son cur et haïr le péché de toutes ses forces. Et pourquoi, me direz-vous ? Mon ami, le voici : c'est qu'un chrétien pécheur qui prie, doit toujours avoir le regret de ses péchés et le désir d'aimer Dieu de plus en plus. Saint Augustin nous en donne un exemple bien sensible. Dans le moment où il allait prier dans le jardin, il se croit véritablement en la présence de Dieu ; il espère que, quelque grand pécheur qu'il soit, Dieu aura pitié de lui ; il regrette sa vie passée, promet au bon Dieu de changer sa vie, et de faire, avec le secours de sa grâce, tout ce qu'il pourra pour l'aimer . En effet, comment pouvoir aimer Dieu et le péché ? Non, M.F., non, jamais cela ne sera. Un chrétien qui aime véritablement le bon Dieu, aime ce que Dieu aime, il hait ce que Dieu hait ; de là je conclus que la prière d'un pécheur qui ne veut pas quitter le péché, n'a rien de tout ce que nous venons de dire.

II. Maintenant, vous allez voir avec moi qu'en considérant la prière du pécheur par rapport à ses dispositions, ce n'est autre chose qu'un acte ridicule, plein de contradiction et de mensonge. Suivons-le un instant, ce chrétien pécheur priant, je dis un instant, parce que ordinairement, à peine ses prières sont-elles commencées qu'elles sont déjà finies ; écoutons ce pauvre aveugle et ce pauvre sourd : je dis aveugle sur les biens qu'il perd et les maux qu'il se prépare, et sourd à la voix de sa conscience qui crie, à la voix de Dieu qui l'appelle à grands cris. Entrons en matière, je suis sûr que vous désirez savoir ce que c'est que la prière d'un pécheur qui ni ne veut quitter le péché, ni n'est fâché d'avoir offensé Dieu. Écoutez : le premier mot qu'il dit en commençant sa prière est un mensonge, il entre en contradiction avec lui-même : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Mon ami, arrêtez-vous un instant. Vous dites que vous commencez votre prière au nom des trois personnes de la sainte Trinité. Mais vous avez donc oublié qu'il n'y a que huit jours, vous étiez dans une compagnie où l'on vous disait que quand on est mort tout est fini, et si cela était, il n'y avait ni Dieu, ni enfer, ni paradis. Si, mon ami, dans votre endurcissement vous le croyez, vous ne venez pas pour prier ; mais seulement pour vous amuser et vous divertir. Ah ! me direz-vous, ceux qui tiennent ce langage sont bien rares. Cependant il y en a parmi ceux qui m'écoutent et qui ne laissent pas de faire quelques prières de temps en temps. Et je vous montrerais encore, si je voulais, que les trois quarts de ceux qui sont ici à l'église, quoiqu'ils ne le disent pas de bouche, le disent souvent par leur conduite et leur manière de vivre ; car si un chrétien pensait véritablement à ce qu'il dit en prononçant les noms des trois personnes de la sainte Trinité, ne serait-il pas saisi de frayeur jusqu'au désespoir, en considérant en lui l'image du Père qu'il a défigurée d'une manière si affreuse, l'image du Fils qui est en son âme, traînée et roulée dans le limon du vice, et l'image du Saint-Esprit, dont son cur est le temple et le tabernacle, et qu'il a remplie d'ordures et de saletés. Oui, M.F., ces trois mots seuls, si ce pécheur avait la connaissance de ce qu'il dit et de ce qu'il est, pourrait-il les prononcer sans mourir d'horreur de lui-même ? Écoutez ce menteur : « Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes ici présent. » Eh quoi ! mon ami, vous croyez que vous êtes en la présence de Dieu devant qui les anges, qui sont sans tache, tremblent et n'osent lever les yeux, devant qui ils se couvrent de leurs ailes ne pouvant soutenir l'éclat de la majesté que le ciel et la terre ne peuvent contenir ! Et vous, tout couvert de crimes, vous y êtes avec un genou par terre et l'autre en l'air. Osez-vous bien ouvrir la bouche pour laisser sortir une telle abomination ! Dites donc plutôt que vous faites comme les singes, que vous faites ce que vous voyez faire aux autres, ou plutôt que c'est un moment d'amusement que vous prenez en faisant semblant de prier.
Un chrétien qui se met en la présence de son Dieu, qui sent ce qu'il dit à l'auteur même de son existence, n'est-il pas saisi de frayeur en voyant, d'un côté, son indignité de paraître devant un Dieu si grand et si redoutable, et, de l'autre, son ingratitude ? Ne lui semble-t-il pas, à chaque instant, que la terre va s'ouvrir sous ses pieds pour l'engloutir ? Ne se regarde-t-il pas comme entre la vie et la mort ? Son cur n'est-il pas dévoré de regret et plein de reconnaissance ? Je dis de regret, en pesant combien il a été malheureux d'avoir offensé un Dieu si bon, et de reconnaissance, en pensant combien il faut que Dieu soit patient et charitable de le souffrir en sa sainte présence, malgré son ingratitude et tous les outrages dont il s'est rendu coupable à tous moments. Mais, pour vous qui priez et qui ne voulez pas quitter le péché, du moins pas encore, dites-moi, quelle différence mettez-vous- entre l'église et un bal, si j'ose faire cette affreuse comparaison, puisque l'une est la demeure de Dieu, et l'autre, celle du démon  ? Si vous ne le savez pas, je vais vous l'apprendre, le voici. En allant au bal, de quoi vous occupez-vous ? C'est sans doute des personnes que vous espérez y trouver. Votre premier soin, en y entrant, est de promener vos regards pour voir si vous les apercevrez, c'est de considérer la manière dont la salle est construite, les tapisseries qui la décorent, c'est d'y saluer les personnes que vous y connaissez, de vite vous asseoir et, d'y causer : Je ne vais pas plus loin ; je ne parlerai pas de toutes les mauvaises pensées, mauvais désirs, mauvais regards laissons tout ceci de côté, et dites-moi franchement, vous, mon ami, vous qui devriez être sans cesse livré au désespoir, sachant l'état affreux où vous êtes, puisque vous, êtes chargé de péchés, n'est-ce pas la conduite que vous tenez en venant à la maison du Seigneur ? J'ai dit que lorsqu'une personne de plaisir va dans un bal ou une danse, elle ne s'occupe que de choses indifférentes, ou de ses plaisirs, et nullement du bon Dieu : lorsque vous venez à l'église, pensez-vous devant qui vous êtes, et à qui vous allez parler ? Vous conviendrez avec moi que votre conduite est précisément celle-là. J'ai dit qu'en entrant, un de leurs premiers soins est de considérer la manière dont la salle est ornée : eh bien ! n'est-ce pas ce que vous faites en arrivant dans la maison du Seigneur ! Vous regardez du haut en bas, d'un coin de l'église à l'autre . Je dis encore qu'un de leurs premiers soins est d'examiner les personnes qu'elles connaissent et de les saluer : n'est-ce pas ce que vous faites, en voyant une  personne ou un ami que vous n'aviez pas vu depuis quelques jours ? Vous ne faites pas difficulté de leur parler, de les saluer en ce lieu, de leur souhaiter le bonjour en présence du bon Dieu qui est en corps et en âme sur l'autel, qui vous aime, qui ne vous appelle en sa sainte présence que pour vous pardonner et vous combler des bienfaits les plus grands. Une autre occupation de cette sorte de gens, c'est d'examiner la manière dont sont arrangées les personnes et leur beauté ; et de là naissent les mauvais regards, les mauvaises pensées, les mauvais désirs.
Eh bien ! mon ami, dites-vous que cela ne vous arrive pas ? Cela n'arrive-t-il pas, même pendant la sainte Messe ? Tandis qu'un Dieu s'immole à la justice de son Père pour satisfaire à vos péchés, vous promenez vos regards pour voir comment une telle ou un tel est arrangé, et sa beauté. Cela n'est-il pas cause que vous faites naître en vous un nombre presque infini de pensées que vous ne devriez pas avoir et de mauvais désirs ? Ouvrez donc les yeux, mon ami, et vous verrez que tout ce que vous dites à Dieu n'est autre chose que mensonge et tromperie.
Allons plus loin. « Mon Dieu, dites-vous, je vous adore et je vous aime de tout mon cur. » Vous vous trompez, mon ami, il ne faut pas dire le bon Dieu, mais votre dieu : et quel est votre dieu ? Le voici : c'est cette jeune fille à qui vous avez donné votre cur, qui vous occupe continuellement. Et vous, ma sur, qui est votre dieu ? N'est-ce pas ce jeune homme à qui tous vos soins ont été de plaire, peut-être même dans l'église où vous ne devez venir que pour pleurer vos péchés et demander à Dieu votre conversion ? N'est-il pas vrai que, pendant que vous priez, les objets que vous aimez occupent votre esprit, et se présentent devant vous pour se faire adorer à la place de votre Dieu ? N'est-il pas vrai que tantôt c'est le dieu de la gourmandise qui se présente devant vous pour se faire adorer, en pensant à ce que vous mangerez lorsque vous serez chez vous ? Ou, une autre fois, le dieu de la vanité, en prenant plaisir sur vous-même, en vous considérant comme digne de mériter l'adoration des hommes ? Savez-vous ce que vous dites à Dieu ? Le voici : « Seigneur, dites-vous, descendez de votre trône, donnez-moi votre place. » Mon Dieu, quelle horreur, et quelle abomination ! Et, cependant, vous dites cela toutes les fois que vous désirez plaire à quelqu'un. Une autre fois, c'est le dieu de l'avarice, de la vanité, de l'orgueil, ou même de l'impudicité qui sont venus devant vous pour se faire adorer et aimer à la place du vrai Dieu.
Voulez-vous que je vous le montre d'une manière plus claire ? Écoutez-moi. Pendant la sainte Messe, ou pendant vos prières, il vous vient une pensée de haine ou de vengeance ; si vous aimez mieux le bon Dieu que ces objets-là, vous les chasserez promptement ; mais, si vous ne les chassez pas, vous montrez que vous les préférez à Dieu et que vous les mettez à la place de Dieu même pour leur donner votre cur. C'est comme si vous disiez à Dieu, quand ces pensées vous viennent : « Mon Dieu, sortez de ma présence, et laissez-moi mettre à votre place ce démon-là pour lui donner les affections de mon cur ». Vous conviendrez donc avec moi, M.F., que ce n'est presque jamais le bon Dieu que vous adorez dans vos prières, mais chacun de ces penchants, c'est-à-dire, ces passions et rien autre. Cela, me direz-vous, est un peu fort. Cela est un peu fort, mon ami ? Eh bien ! je vais vous montrer que c'est la vérité, dans tout son jour. Dites-moi, mon frère, ou vous, ma sur, quand vous vous confessez, votre confesseur ne vous dit-il pas : « Si vous quittez ces désirs, ces pensées, ou si vous cessez ces mauvaises habitudes, ces cabarets, je vous donnerai votre Dieu, vous aurez le bonheur de le recevoir aujourd'hui dans votre cur ? » « Non, mon père, lui dites-vous, pas encore ; je ne me sens pas le courage de faire ce sacrifice, c'est-à-dire de quitter ces danses, ces jeux, ces mauvaises compagnies. » N'est-ce pas que vous préférez que le démon règne dans votre âme à la place du bon Dieu ? Le confesseur dira à ce vindicatif : « Mon ami, si vous ne pardonnez pas à cette personne qui vous a outragé, vous ne pouvez pas avoir le bonheur de posséder le Dieu des chrétiens. » « Non, mon père, lui dites-vous, je préfère ne pas recevoir le bon Dieu. » « Mon ami, dira encore le confesseur à un avare, si vous ne rendez pas ce bien qui ne vous appartient pas, vous êtes indigne de recevoir votre Dieu. » « Mon père, j e n'ai pas l'intention de le rendre si tôt ; » et ainsi de tous les autres péchés. Cela est si vrai que, si ce que nous aimons paraissait visiblement, chacun aurait devant soi une branche des sept péchés capitaux, et Dieu serait pour les anges seuls.
Mais allons plus loin, et nous verrons, et nous entendrons ce charlatan et ce chrétien menteur.
Et d'abord voyons sa foi. Nous disons que c'est la foi qui nous découvre la grandeur de la majesté de Dieu devant lequel nous avons le bonheur d'être ; c'est cette foi, jointe à l'espérance, qui soutenait les martyrs au milieu des tourments les plus affreux. Dites-moi, ce pécheur peut-il avoir la pensée, peut-il croire, en commençant sa prière, qu'elle sera récompensée ? Quoi ! une prière remplie de toutes sortes de choses excepté de Dieu seul ; une prière faite en s'habillant ou en travaillant, le cur occupé de son travail, peut-être même de haine et de vengeance, que sais-je, de mauvaises pensées ! Une prière faite en criant et jurant après vos enfants ou vos domestiques ! Si cela était, ne serait-on pas forcé d'avouer que Dieu récompense le mal ?
 2? Je dis que le pécheur n'a point d'espérance en faisant sa prière, sinon qu'elle sera bientôt finie : voilà à quoi se borne toute son espérance. Mais, me direz=vous, ce pécheur, tout pécheur qu'il est, espère bien quelque chose ? Eh bien ! moi, je crois qu'un pécheur ne croit rien et n'espère rien, car s'il croyait qu'il y a un jugement, et par conséquent un Dieu qui doit lui demander compte de toutes les minutes et les demi-minutes de sa vie, et que ce compte se fera dans le moment qu'il n'y pensera pas ; s'il croyait qu'un seul péché mortel va le faire juger digne d'une éternité de malheur ; s'il pensait bien qu'il n'y a pas une prière de sa vie, pas un désir, pas une action, pas un mouvement de son cur qui ne soit écrit dans le livre de ce souverain juge ; s'il voyait sa conscience chargée des crimes, peut-être les plus affreux ; et que, peut-être en lui seul, il renferme autant de péchés qu'il en faudrait pour condamner au feu dévorant toute une ville de cent mille âmes, pourrait-il bien rester dans cet état ? Non, sans doute, s'il croyait véritablement qu'après ce jugement il y a pour les pécheurs un enfer éternel, dont un seul péché mortel sera cause, s'il meurt dans cet état ; que la colère de Dieu l'écrasera pendant toute l'éternité, et que les pécheurs y tombent par milliers continuellement ; ne prendrait-il pas d'autres précautions qu'il ne prend pour éviter ce malheur ? S'il croyait véritablement qu'il y a un ciel, c'est-à-dire un bonheur éternel pour tous ceux qui auront pratiqué fidèlement ce que la religion leur commande, pourrait-il se comporter comme il le fait ? Non, sans doute. Si, dans le moment où il est prêt à pécher, il croyait que Dieu le voit, qu'il perd le ciel et s'attire toutes sortes de maux pour cette vie et pour l'autre, aurait-il le courage de faire ce que le démon lui inspire ? Non, mon ami, non, cela lui serait impossible. De là je conclus qu'un chrétien qui a péché et qui reste dans son péché a entièrement perdu la foi ; c'est un pauvre homme à qui les démons ont tiré les yeux, qui est suspendu par une petite corde sur l'abîme le plus affreux ; ils l'empêchent, autant qu'ils peuvent, de voir les horreurs qui lui sont préparées. Disons mieux, ses plaies sont si profondes et son mal si invétéré, qu'il ne sent plus son état ; c'est un prisonnier, condamné à perdre la vie sur l'échafaud, qui se divertit en attendant le moment de l'exécution ; on a beau lui dire que sa sentence est prononcée, que dans peu de temps il ne sera plus de ce monde ; à le voir, et, à la manière dont il se conduit, vous diriez qu'on lui annonce qu'on vient de lui faire sa fortune. Ô mon Dieu, que l'état d'un pécheur est donc malheureux !
Pour l'espérance d'un pécheur, il ne faut pas en parler, car, l'espérance d'un animal et la sienne sont la même chose ; examinez la conduite de l'un et la conduite de l'autre, il n'y a point de différence. Une bête fait consister tout son bonheur dans le boire et le manger et les plaisirs de la chair, et vous n'en trouvez pas d'autres chez un pécheur qui vit dans le péché. Mais me direz-vous, il va bien à la messe, il fait bien encore quelques prières. Et pourquoi cela ? Ce n'est ni le désir de plaire à Dieu et de sauver son âme qui le porte à cette action, c'est l'habitude et la routine qu'il a contractées dès sa jeunesse. Si les dimanches ne venaient que tous les ans ou tous les dix ans, il n'y viendrait que tous les ans et encore moins ; il le fait parce que les autres le font. Vous voyez bien à la manière dont il se comporte dans tout cela que ce n'est pas autre chose ; ou, pour mieux vous faire connaître ce qu'est l'espérance d'un chrétien pécheur, je vous dis qu'il n'a pas d'autre espérance que celle d'une bête de somme ; car nous sommes parfaitement convaincus qu'un animal n'espère que ce dont il peut jouir sur la terre. Un pécheur endurci qui ni ne pense à quitter le plaisir, ni ne veut sortir du péché, n'a autre chose à espérer, puisqu'il dit et pense, ou du moins il fait ce qu'il peut pour se persuader que tout est fini après la mort. C'est en vain, mon Dieu, que vous seriez mort pour ces pécheurs ! Ah ! mon ami, en croyant avoir de l'esprit, tu t'avilis bien bas, puisque tu te mets au rang des bêtes et des plus vils animaux.
 3? Nous avons dit aussi que la prière d'un bon chrétien doit être animée de la charité, c'est-à-dire de l'amour de Dieu qui le porte à aimer Dieu de tout son cur, et à haïr et détester souverainement le péché comme le plus grand de tous les maux, avec un désir sincère de ne plus le commettre, et de le combattre et l'écraser partout où nous le trouverons. Vous voyez encore que cela ne se trouve pas dans les prières d'un pécheur qui n'est pas fâché d'avoir offensé le bon Dieu, puisqu'il le tient cloué sur la croix de son cur, et cela autant de temps que le péché y règne. Voulez-vous encore écouter un instant ce menteur, voyez et entendez-le poursuivre son acte de contrition. Si vous avez vu quelquefois jouer une pièce de comédie ou de théâtre, vous savez que tout ce qu'ils font n'est que fausseté et mensonge. Eh bien ! prêtez un moment vos oreilles à la prière de ce pécheur, et vous verrez qu'il ne fait et ne dit autre chose ; vous verrez que tout ce qu'il fait n'est que mensonge et fausseté. Il vous serait impossible de lui entendre dire son acte de contrition sans vous sentir saisi de compassion : « Mon Dieu, commence-t-il, qui voyez mes péchés, voyez aussi la douleur de mon cur. » Ô mon Dieu, peut-on bien prononcer une telle abomination ! Oui, sans doute, pauvre aveugle, il voit bien tes péchés, il ne les voit que trop, malheureusement. Mais ta douleur, où est-elle ? Dites donc plutôt : « Mon Dieu, qui voyez mes péchés, voyez aussi la douleur des saints solitaires dans les bois, où ils passent les nuits à pleurer leurs péchés. » Mais, pour vous, je vois bien que vous n'en avez point. Bien loin d'avoir la douleur de vos péchés, vous ne voudriez pas en avoir, puisque vous restez dans ces péchés, sans vouloir les quitter. « Mon Dieu, continue ce menteur, j'ai un extrême regret de vous avoir offensé. » Mais est-il bien possible de prononcer de telles impiétés et de tels blasphèmes ! Si vous en étiez bien extrêmement fâché, pourriez-vous rester un mois, deux, trois, peut-être dix ou vingt ans avec le péché dans votre cur ? Encore une fois, si vous étiez fâché d'avoir offensé Dieu, serait-il nécessaire que le ministre du Seigneur soit continuellement occupé à dépeindre le châtiment que Dieu réserve au péché, pour vous en donner de l'horreur ? Serait-il nécessaire de vous traîner, pour ainsi dire, aux pieds de votre Sauveur pour vous faire quitter le péché ? « Pardonnez-moi, mon Dieu, dit-il, parce que vous êtes infiniment bon et infiniment aimable et que le péché vous déplaît. » Tais-toi, mon ami, tu ne sais ce que tu dis. Certainement il est bon ; s'il n'avait écouté que sa justice, il y a bien longtemps que tu brûlerais dans les enfers. « Mon Dieu, dit-il, pardonnez mes péchés par les mérites de la mort et passion de Jésus-Christ votre cher Fils.
Hélas ! mon ami, toutes les souffrances que Jésus-Christ a eu la charité d'endurer pour toi, ne seront pas capables de toucher ton cur, il est trop endurci. « Donnez-moi, dit-il, la grâce d'accomplir la résolution que je prends maintenant de faire pénitence et de ne vous offenser jamais. » Mais, mon ami, peux-tu bien raisonner de cette manière ? Où est donc cette résolution que tu as prise de ne plus offenser le bon Dieu ? Puisque tu aimes le péché et que, bien loin de vouloir en sortir, tu cherches le lieu et les personnes qui peuvent t'y porter ; dis plutôt, mon ami, que tu serais bien fâché, si le bon Dieu t'accordait la grâce de ne jamais plus l'offenser ; puisque tu te plais tant à te rouler dans les ordures de tes vices. Je crois, mon ami, qu'il serait beaucoup mieux pour toi de ne rien dire que de parler de cette manière.
Mais allons plus loin. Nous lisons dans l'Évangile que les soldats ayant mené Jésus-Christ dans le prétoire, et s'étant tous assemblés autour de lui, ils le dépouillèrent de ses habits, jetèrent sur ses épaules un manteau d'écarlate, le couronnèrent d'épines, le frappèrent à la tête avec un roseau, lui donnèrent des soufflets, lui crachèrent au visage, et après tout cela, pliant un genou devant lui, ils l'adoraient. Peut-on trouver un outrage plus affreux ? Eh bien ! cela vous étonne ? voilà véritablement la conduite d'un chrétien qui est dans le péché et qui, ni ne pense à en sortir, ni ne le veut ; et je dis de plus, que à lui seul il fait tout ce que les Juifs firent tous ensemble, puisque saint Paul nous dit qu'à chaque péché que nous commettons, nous faisons mourir le Sauveur du monde  ; c'est-à-dire que nous faisons tout ce qu'il faudrait pour le faire mourir ; s'il était encore capable de mourir une seconde fois. Tant que le péché règne dans notre cur, nous tenons, comme les Juifs, Jésus-Christ cloué sur la croix ; avec eux, nous venons l'insulter en ployant le genou devant lui, en faisant semblant de le prier.
Mais, me direz-vous, ce n'est pas là mon intention, lorsque je fais ma prière ; Dieu me garde de jamais faire ces horreurs ! Belle excuse, mon ami ! Celui qui commet le péché, n'a pas l'intention de perdre la grâce ; cependant il ne laisse pas que de la perdre ; en est-il moins coupable ? Non, sans doute, parce qu'il sait bien qu'il ne peut pas faire telle action ou dire telle chose sans se rendre coupable d'un péché mortel. Si vous en venez là, l'intention de tous les damnés qui maintenant brûlent, n'était certainement pas de se damner ; pour cela sont-ils moins coupables ? Non, sans doute, parce qu'ils savaient qu'ils se damneraient en vivant comme ils ont vécu. Un pécheur qui prie avec le péché dans son cur n'a pas l'intention de se moquer de Jésus-Christ, ni de l'insulter ; il n'en est pas moins vrai qu'il se moque de lui, parce qu'il sait bien que l'on se moque de Dieu quand on lui dit : Mon Dieu, je vous aime, tandis qu'on aime le péché, ou : Je m'en confesserai au plus tôt. Écoutez ce dernier mensonge ! il ne pense pas même à se confesser ni à se convertir. Mais, dites-moi, quelle est votre intention, quand vous venez à l'église, ou que vous faites ce que vous appelez votre prière ? C'est, me direz-vous peut-être, si vous osez toutefois le dire, de faire un acte de religion, de rendre à Dieu l'honneur et la gloire qui lui appartiennent. Ô horreur ! ô aveuglement ! ô impiété ! vouloir honorer Dieu par des mensonges, c'est-à-dire vouloir l'honorer par ce qui l'outrage ! Ô abomination ! avoir Jésus-Christ à la bouche et le tenir crucifié dans son cur, joindre ce qu'il y a de plus saint avec ce qu'il y a de plus détestable, qui est le service du démon ! oh ! quelle horreur ! offrir à Dieu une âme que l'on a déjà mille fois prostituée au démon ! Ô mon Dieu, que le pécheur est aveugle, et d'autant plus aveugle qu'il ne se connaît pas, et même ne cherche pas à se connaître !
 N'avais-je pas bien raison, en commençant, de vous dire que la prière d'un pécheur n'est autre chose qu'un tissu de mensonges et de contradictions ? Cela est si vrai, que le Saint-Esprit nous dit lui-même que la prière d'un pécheur qui ne veut pas sortir du péché est en exécration aux yeux du Seigneur . Cet état, direz-vous avec moi, est bien affreux et bien digne de compassion. Eh bien ! voyez combien le péché vous aveugle ! cependant je le dis sans crainte d'exagérer, au moins la moitié de ceux qui sont ici, qui m'écoutent dans cette église, sont de ce nombre. N'est-ce pas que cela ne vous touche pas, ou plutôt que cela vous ennuie, que le temps vous dure ? Voilà, mon ami, l'abîme malheureux où le péché conduit un pécheur. D'abord, vous savez qu'il y a six mois, un an ou plus, que vous êtes dans le péché, n'est-ce pas que vous êtes tranquille ? Eh oui, me direz-vous. Cela n'est pas difficile à croire, parce que le péché vous a tiré les yeux ; vous n'y voyez plus rien, et il a endurci votre cur afin que vous ne sentiez plus rien, et je suis comme sûr que tout ce que je vous ai dit ne vous fera faire aucune réflexion. Ô mon Dieu, dans quel abîme conduit le péché !
Mais, me direz-vous, il ne faut plus prier, puisque nos prières ne sont que des insultes que nous faisons à Dieu ? Ce n'est pas ce que j'ai voulu vous dire en vous disant que vos prières n'étaient que des mensonges. Mais, au lieu de dire : Mon Dieu, je vous aime, dites : Mon Dieu, je ne vous aime pas, mais faites-moi la grâce de bien vous aimer. Au lieu de lui dire : Mon Dieu, j'ai un extrême regret de vous avoir offensé, dites-lui : Mon Dieu, je ne ressens aucun regret de mes péchés, donnez-moi toute la douleur que je dois en avoir. Bien loin de dire : Je veux me confesser de mes péchés, dites-lui plutôt : Mon Dieu, je me sens attaché à mes péchés, il me semble que je ne voudrais jamais les quitter ; donnez-moi cette horreur que je dois en ressentir, afin que je les abhorre, les déteste et les confesse, afin de ne jamais les reprendre. Ô mon Dieu, donnez-nous, s'il vous plaît, cette horreur éternelle du péché, puisqu'il est votre ennemi, et que c'est lui qui vous a fait mourir, qu'il nous arrache votre amitié, qu'il nous sépare de vous ! Ah ! faites, divin Sauveur, que toutes les fois que nous viendrons vous prier, nous le fassions avec un cur détaché du péché, un cur qui vous aime, et qui, dans ce qu'il vous dira, ne dise que la vérité ! C'est la grâce, M.F., que je vous souhaite.
 
 

 3ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE

(DEUXIÈME SERMON)
 

Sur l'enfer des Chrétiens

Ibi erit fletus et stridor dentium.
Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
(S. Matth., VIII, !2.)
 
 

Nous lisons dans l'Évangile que, lorsque le Sauveur fut entré à Capharnaüm, un centenier vint le trouver, lui disant : « Seigneur, mon serviteur est malade dans ma maison, d'une paralysie dont il souffre beaucoup. » « Eh bien ! lui dit ce bon Sauveur, j'irai et je le guérirai. » « Ah ! mon Seigneur, lui dit le centenier, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Puisque moi qui suis un homme sujet à des commandements, cependant j'ai des soldats sous moi, je dis à l'un : Allez là, et il y va ; à un autre : Venez ici, et il vient ; et à mon serviteur : Faites cela, et il le fait. » Jésus l'ayant entendu parler ainsi en fut ravi d'admiration, et dit à ceux qui le suivaient : « Je vous dis en vérité que je n'ai point trouvé une foi si vive en tout Israël. C'est pourquoi je vous déclare que plusieurs viendront de l'Orient et de l'Occident et seront placés avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux, tandis que les enfants du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres, et là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
Qui est celui d'entre nous, M.F., qui, voulant bien se donner la peine de pénétrer le sens de ces paroles, ne se sentirait pas pénétré et saisi de frayeur jusqu'au désespoir en pensant que ce sont véritablement les mauvais chrétiens qui sont ces malheureux, qui seront chassés du royaume des cieux et jetés dans les ténèbres extérieures, c'est-à-dire, M.F., en enfer, où il y aura des pleurs et des grincements de dents : tandis que des idolâtres et des païens, qui n'ont jamais eu le bonheur de connaître Jésus-Christ, ouvriront les yeux de l'âme, quitteront la voie de la perdition, viendront se ranger dans le sein de l'Église, et prendre la place que ces mauvais chrétiens ont perdue par le mépris des grâces qu'ils ont reçues. Mais ce n'est pas encore assez, M.F., les chrétiens damnés souffriront en enfer des tourments infiniment plus rigoureux que les infidèles. La raison en est que ces étrangers seront damnés en partie parce qu'ils n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ et de sa religion ; qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts dans l'ignorance : tandis que les chrétiens ont vu, dès l'âge de raison, le flambeau de la foi briller devant eux comme un beau soleil et ont reçu des lumières plus que suffisantes pour connaître ce qu'ils devaient à Dieu, au prochain et à eux-mêmes. Ô enfer des chrétiens, que tu seras terrible et rigoureux ! Mais je vais vous dire, M.F., et pourrez-vous l'entendre sans frémir ? qu'autant le ciel est éloigné de la terre, autant l'enfer des infidèles sera éloigné de celui des chrétiens. Si vous en voulez savoir la raison, M.F., la voici. Si Dieu est juste, comme nous ne pouvons en douter, il doit punir une âme en enfer à proportion des grâces qu'elle a reçues et méprisées, des connaissances qu'elle avait pour servir Dieu. Après cela, il est donc bien juste qu'un chrétien damné souffre infiniment plus qu'un infidèle dans l'enfer, parce que les grâces, les moyens pour se sauver étaient infiniment plus grands. Pour nous faire sentir, M.F., la nécessité de profiter des grâces que nous recevons dans notre sainte religion, je vais vous montrer combien un chrétien damné sera plus tourmenté qu'un infidèle.
Pour vous faire comprendre, M.F., la grandeur des tourments qui sont réservés aux mauvais chrétiens, il faudrait être Dieu lui-même, parce qu'il n'y a que lui seul qui le comprenne, et les damnés seuls le sentent, puisque Dieu est infini dans ses punitions comme dans ses récompenses. Quand le bon Dieu me donnerait le pouvoir de traîner ici, à ma place, un infâme Judas qui a commis un horrible sacrilège en communiant indignement et en vendant son divin Maître, ce que font si souvent les mauvais chrétiens par leurs confessions et leurs communions indignes, son seul cri serait de me dire : Oh ! je souffre ! Triste langage qui ne peut exprimer ni la grandeur, ni la longueur de leurs souffrances ! Ô enfer des chrétiens, que tu seras terrible ! puisque Jésus-Christ semble épuiser sa puissance, sa colère et sa fureur pour faire souffrir ces mauvais chrétiens. Ô mon Dieu, peut-on bien y penser, et se sentir de ce nombre, et vivre tranquille ! Mon Dieu, quel malheur est comparable à celui de ces chrétiens ! Mais, me direz-vous, d'après cela il semblerait qu'il y a plusieurs enfers. Eh bien ! M.F., moi, je vous dirai que, si les souffrances et les tourments des damnés étaient les mêmes, Dieu ne serait pas juste.
 Je dis de plus, qu'il y a autant d'enfers que de damnés, et que leurs souffrances sont grandes à proportion de la grandeur et du nombre des péchés qu'ils ont commis et des grâces qu'ils ont méprisées. Dieu, qui est tout-puissant, nous rend sensibles à notre malheur à proportion que le mal que nous avons fait est grand. Il en est des damnés comme des saints. Ceux-ci sont tous heureux, il est vrai ; cependant, il y en a qui sont plus élevés en gloire, et cela, selon les pénitences et les autres bonnes uvres qu'ils ont faites pendant leur vie. Il en est de même des damnés : ils sont tous malheureux, tous privés de la vue de Dieu, ce qui est le plus grand de tous les malheurs ; car si un damné avait le bonheur de voir le bon Dieu, tous les mille ans une fois, et cela pendant cinq minutes, son enfer cesserait d'être un enfer. Oui, M.F., le bon Dieu nous rendra sensibles à cette privation et aux autres tourments, selon le nombre, la grandeur, et la malice des péchés que nous aurons commis. Dites-moi, M.F., pouvons-nous entendre, sans frémir, le langage de ces impies qui vous disent qu'ils aiment autant être damnés pour beaucoup que pour peu ?
Hélas ! malheureux, vous n'avez donc jamais pensé que plus vos péchés seront multipliés, et plus ils seront commis avec malice, plus vous souffrirez en enfer ? De là je conclus, M.F., que les chrétiens qui ont péché avec plus de connaissance, qui ont été obligés tant de fois de se faire violence pour étouffer les remords de leur conscience, qui ont méprisé toutes ces saintes inspirations et tous ces bons désirs que Dieu leur a donnés, sont d'autant plus coupables ; il est donc bien juste, dis-je, que la justice de Dieu se fasse sentir plus rigoureusement sur eux que sur ces pauvres infidèles qui ont péché, en partie, sans connaître le mal qu'ils faisaient, et sans savoir celui qu'ils outrageaient, sans connaître la bonté et l'amour d'un Dieu pour ses créatures. Si les idolâtres, nous disent les saints, sont damnés pour avoir transgressé les lois de Dieu qu'ils ne connaissaient pas, des lois qu'ils n'ont pas connues , quelle sera donc la punition des chrétiens qui sentent si bien le mal qu'ils font, les devoirs qu'ils ont à remplir ? qui comprennent combien ils outragent Dieu, qui savent les maux qu'ils se préparent pendant l'éternité ; et qui, malgré tout cela, ne laissent pas de pécher ? Non, non, M.F., la puissance et la colère de Dieu semblent n'être pas assez grandes ni l'éternité assez longue pour punir ces malheureux. Oui, M.F., il me semble voir ces flammes allumées par la justice de Dieu se refuser à faire souffrir ces peines aux idolâtres, et se tourner avec une fureur épouvantable sur ces malheureux chrétiens réprouvés. En effet, M.F., qui ne serait pas touché de compassion en voyant brûler ces nations étrangères ? Ah ! doivent-elles s'écrier du milieu des flammes qui les dévorent : Mon Dieu, pourquoi nous avez-vous jetés dans ces abîmes de feu ? Nous ne savions pas ce qu'il fallait faire pour vous aimer. Si nous vous avons outragé, c'est que nous ne vous connaissions pas. Ah ! Seigneur, si l'on nous avait dit, comme aux chrétiens, tout ce que vous aviez fait pour nous, combien vous nous aimiez, ah ! non, jamais nous n'aurions eu le malheur de vous offenser. Hélas ! il me semble que je vois Jésus-Christ qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre les cris de ces pauvres malheureux. Non, M.F., Jésus-Christ est trop bon pour ne pas se laisser toucher. S'il ne nous avait pas dit que, sans le baptême et hors de l'Église, nous ne pouvons pas espérer le ciel, pourrions-nous bien croire que ces pauvres âmes soient damnées sans avoir su ce qu'il fallait faire pour se sauver ? Non, M.F., il me semble que Jésus-Christ ne peut pas porter les yeux sur ces pauvres infortunées sans en être touché de compassion. Mais qu'elles se consolent dans leurs malheurs : les maux qu'elles vont endurer seront infiniment moins rigoureux que ceux des chrétiens. Mon Dieu ! pourra dire chacune d'elles, pourquoi m'avez-vous jeté dans ce feu  ?
 Mais, d'un autre côté, M.F., écoutez les cris, les hurlements des chrétiens damnés : Hélas ! que je souffre ! Je ne vois, je ne touche, et je ne sens, et je ne suis que feu. Ah ! si je suis damné, c'est bien par ma faute ; je savais bien tout ce qu'il fallait faire pour me sauver, et j'avais tous les moyens plus que nécessaires pour cela. Hélas ! en péchant, je savais très bien que je perdais mon Dieu, mon âme et le ciel, et que je me condamnais pour jamais à brûler dans les enfers ! Ah ! malheureux ! je suis bien puni parce que je l'ai voulu. Le bon Dieu qui, tant de fois, m'a offert mon pardon et toutes les grâces qu'il me fallait pour cela, le bon Dieu me poursuivait sans cesse par des remords de conscience qui me dévoraient et qui semblaient me forcer à sortir du péché, et je n'ai pas voulu, et je suis damné ! Je ne me suis servi de toutes les lumières que cette belle religion me fournissait, que pour pécher avec plus de malice. Oui, mon Dieu, dira ce chrétien pendant l'éternité, punissez-moi, c'est bien juste, parce que, si vous vous êtes incarné, si vous avez essuyé tant d'humiliations, tant de tourments, une mort si douloureuse et si honteuse, ce n'était que pour me porter à opérer le salut de mon âme. Toute cette belle religion que vous avez établie, où vous versez avec tant d'abondance vos grâces pour les pécheurs, n'était que pour mon salut ; oui, mon Dieu, je savais tout cela.
Oui, M.F., un chrétien damné aura, pendant toute l'éternité, devant les yeux, toutes les bonnes pensées, tous les bons désirs, toutes les bonnes uvres qu'il aurait pu faire et qu'il n'a pas faites, tous les sacrements qu'il n'a pas reçus et qu'il aurait pu recevoir, toutes les prières manquées, toutes les messes qu'il a mal entendues et qu'il aurait très bien pu entendre comme il faut, ce qui lui aurait grandement aidé à sauver son âme. Oui, M.F., ce mauvais chrétien se rappellera toutes les instructions qu'il a manquées ou qu'il a méprisées, et par lesquelles il aurait si bien pu connaître ses devoirs. Ah ! disons mieux, M.F., tous ces souvenirs seront comme autant de bourreaux qui le dévoreront.
Eh bien ! M.F., de tout cela, le bon Dieu n'aura rien à reprocher aux pauvres idolâtres. Non, M.F., ils ne savaient ce que c'était que de penser au bon Dieu, ni de l'aimer, ni les moyens qu'il fallait employer pour aller au ciel ; ce qui a fait dire à plusieurs saints que tout ce que le bon Dieu pouvait inventer pour faire souffrir les chrétiens damnés ne sera pas trop rigoureux pour eux, puisqu'ils connaissaient si bien ce qu'il fallait faire pour aller au ciel et plaire à Dieu. Voyez, M.F., s'il n'est pas juste que nous souffrions dans l'autre vie plus que les païens. Écoutez avec quelle malice le chrétien pèche sur la terre, avec quelle audace il se révolte contre Dieu. Oui, Seigneur, lui dit-il, je sais que vous êtes mon Dieu, mon créateur, que c'est vous qui avez souffert, qui êtes mort pour moi, qui m'avez aimé plus que vous-même, qui ne cessez de m'appeler à vous par votre grâce, par les remords de ma conscience et par la voix de mes pasteurs ; eh bien ! je me moque de vous et de toutes vos grâces. Vous m'avez fait des commandements que vous ordonnez d'observer sous peine des châtiments les plus rigoureux : je me moque de vous, et de vos commandements, et de vos menaces. Vous m'avez donné toutes les lumières nécessaires pour comprendre toute la beauté de notre sainte religion et le bonheur qu'elle nous procure ; eh bien ! je ferai tout le contraire de ce qu'elle me commande. Vous me menacez que si je reste dans le péché j'y périrai : c'est précisément pour cela que je ne veux pas en sortir. Je sais très bien que vous avez institué des sacrements par lesquels nous pouvons si bien sortir de sa tyrannie : et non seulement je ne veux pas en profiter, mais je veux encore mépriser et railler ceux qui y auront recours, pour les porter à faire comme moi. Je sais que vous êtes réellement présent dans le sacrement adorable de l'Eucharistie, ce qui devrait me porter à ne paraître devant vous qu'avec un grand respect et un saint tremblement, surtout étant aussi pécheur que je le suis : malgré cela, je veux ne venir dans vos églises et au pied de vos autels que pour vous mépriser et me moquer de vous par mon peu de respect et de modestie. Oui, dira cette fille mondaine et perdue, je veux par mes parures et par mon air séduisant vous ravir l'honneur que l'on vous rend : je prendrai tous les moyens possibles pour vous ravir les curs ; je tâcherai d'allumer dans les curs, par mes manières infernales, les feux impurs qui vous les rendront un objet d'horreur. Vous voulez m'aimer ? Je ferai tout ce que je pourrai pour vous mépriser. Vous me dites que je serai heureuse, si je veux, pendant l'éternité, si je vous sers fidèlement ; mais que, si je fais le contraire, vous me jetterez dans les abîmes, où vous me ferez souffrir des maux sans fin : je me moque de l'un et de l'autre.
Mais, pensez-vous, nous ne disons pas cela en péchant ; nous péchons, il est vrai, mais nous ne tenons pas ce langage. Mon ami, vos actions le disent, toutes les fois que vous péchez, connaissant le mal que vous faites. En doutez-vous, M.F. ? Dites-moi, quand vous travaillez le saint jour du dimanche, ou que vous faites gras les jours défendus, quand vous jurez, ou quand vous dites des paroles sales, vous savez très bien que vous outragez le bon Dieu, que vous perdez votre âme et le ciel, et que vous vous préparez un enfer. Vous savez bien qu'étant dans le péché, si vous n'avez pas recours au sacrement de pénitence, vous ne serez jamais sauvé. Allez, vieux pécheurs endurcis, allez, bourbier d'iniquité, les nations étrangères vous attendent pour vous montrer que, si vous avez fait le mal, vous le saviez très bien. D'après cela, M.F., il est donc bien juste qu'un chrétien qui pèche avec tant de connaissance et de malice, soit puni plus rigoureusement dans l'autre vie qu'un infidèle qui a péché, pour ainsi dire, sans savoir qu'il faisait le mal. Dites-moi, M.F., comptez-vous pour rien tous ces bienfaits dont le bon Dieu vous a favorisés de préférence aux païens, et que vous avez méprisés ?
Ah ! M.F., que les tourments que le bon Dieu prépare aux mauvais chrétiens sont affreux ! Pouvons-nous entendre sans frémir ce que nous dit saint Augustin, qu'il y a des chrétiens qui, seuls, en enfer, souffriront plus que des nations entières de païens, parce que, dit-il, il y a des chrétiens qui ont plus reçu de grâces à eux seuls que des nations entières d'idolâtres. Non, mes enfants, nous dit saint Jean Chrysostôme, les péchés des chrétiens ne sont plus des péchés, mais des sacrilèges et des plus horribles, en comparaison des péchés des idolâtres. Non, non, mauvais chrétiens, leur dit-il, il n'est plus question de péchés chez vous, mais des sacrilèges les plus horribles.
 Mais, pensez-vous, c'est bien fort ! M.F., en voulez-vous la preuve ? La voici : qu'est-ce que c'est qu'un sacrilège ? C'est, me direz-vous, la profanation d'une chose sainte, consacrée à Dieu, comme sont nos églises qui ne sont destinées qu'à la prière ; c'est une profanation, lorsque nous y paraissons sans respect, sans modestie, que nous y causons, rions ou dormons. C'est, me direz-vous, la profanation d'un ciboire qui est destiné à renfermer Jésus-Christ sous les espèces du pain, ou encore d'un calice, qui est sanctifié par l'attouchement du corps adorable de Jésus-Christ et de son sang précieux. Eh bien ! nous dit saint Jean Chrysostôme, nos corps sont tout cela par le saint baptême. Le Saint-Esprit en fait son temple par la sainte communion ; nos curs sont semblables à un ciboire qui renferme Jésus-Christ : « nos membres ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ  ?
La chair de Jésus-Christ ne se mêle-t-elle pas avec la nôtre ? Son sang adorable ne coule-t-il pas dans nos veines ? Ah ! malheureux que nous sommes, avons-nous jamais fait ces réflexions, que, chaque fois que nous péchons, nous faisons une profanation et un sacrilège affreux ? Non, non, M.F., jamais nous n'avons arrêté notre pensée là-dessus, et si avant de pécher nous en étions convaincus, il nous serait impossible de pécher. Hélas ! mon Dieu, que le chrétien connaît peu ce qu'il fait en péchant !
Mais, me direz-vous, si tous ces péchés qui sont si communs dans le monde, sont des profanations et des sacrilèges si injurieux au bon Dieu, quel nom devons-nous donner à ce que nous appelons sacrilège, et que nous commettons lorsque nous cachons nos péchés ou les déguisons par crainte ou par honte en nous confes-sant ? Ah ! M.F., peut-on bien s'arrêter, sans mourir d'horreur, à la pensée d'un tel crime, qui jette la désolation dans le ciel et sur la terre ! Ah ! M.F., un chrétien peut-il bien porter sa fureur jusqu'à un tel excès, contre son Dieu et son Sauveur ? Un chrétien, M.F., qui aurait commis un seul sacrilège dans sa vie, pourrait-il encore vivre ? Oh ! non, M.F. : il n'y a plus de termes, ni d'expressions pour dépeindre la grandeur, la noirceur et l'horribilité d'un tel monstre. Un chrétien, dis-je, qui, au tribunal de la pénitence, où un Dieu a porté la grandeur de sa miséricorde au-delà de ce que jamais les anges même pourront comprendre : ah ! que dis-je, un chrétien qui, tant de fois a éprouvé l'amour de son Dieu, pourrait-il bien se rendre coupable d'une telle atrocité envers un Dieu si bon ? Un chrétien, dis-je, à la table sainte, aura le cur, le courage d'arracher son Dieu d'entre les mains du prêtre pour le traîner au démon ? Ah ! malheur épouvantable ! ah ! malheur incompréhensible ! un chrétien aura le barbare courage d'égorger son Dieu, son Sauveur, et son père le plus aimable ! Ah ! non, non, l'enfer, dans toute sa fureur, n'a jamais rien pu inventer de semblable ! Ô anges du ciel, venez, venez au secours de votre Dieu qui est meurtri et égorgé par ses propres enfants ! Ah ! non, non, jamais l'enfer n'a pu porter sa fureur à un tel excès ! Ah ! Père éternel, comment pouvez-vous souffrir de telles horreurs contre votre divin Fils, qui nous a tant aimés, et qui a perdu si volontiers sa vie pour réparer la gloire que le péché nous avait ravie !
Un chrétien qui serait coupable d'un tel péché, pourrait-il même marcher, sans qu'il lui semble que la terre, à chaque instant, va s'ouvrir sous ses pieds pour l'engloutir dans les enfers ? Ah ! M.F., si la pensée d'un tel crime ne vous fait pas frémir d'horreur et ne glace pas le sang dans vos veines, hélas ! vous êtes perdus ! ah ! non, non, plus de ciel pour vous, le ciel vous a rejetés ! Non, non, M.F., il n'y a point de châtiment assez grand pour punir un tel crime, qui étonne les démons eux-mêmes ! Venez, malheureux, venez, vieux infâmes, nous dit saint Bernard, venez, bourreaux de Jésus-Christ. Quoi, malheureux ! vous avez commis un sacrilège, vous sur qui l'on a fait ruisseler le sang adorable de Jésus-Christ dans le tribunal de la pénitence ! Malheureux, nous dit-il, vous avez caché vos péchés, vous avez eu la barbarie d'aller vous asseoir à la table sainte pour y recevoir votre Dieu ! Arrêtez ! arrêtez ! ah ! monstre d'iniquité, ah ! de grâce, épargne ton Dieu ! ah ! non, non, jamais l'enfer ne peut porter sa fureur jusqu'à un tel excès. Ah ! M.F., si des nations étrangères souffrent déjà des tourments si affreux en enfer, quelle sera donc la grandeur des tourments des chrétiens et des chrétiennes qui, tant de fois pendant leur vie, ont commis des sacrilèges. Ah ! non, non, M.F., l'enfer ne sera jamais assez rigoureux, ni l'éternité assez longue pour punir ces monstres de cruauté. Oh ! quel spectacle, nous dit le grand Salvien, de voir des chrétiens en enfer ! Hélas ! nous dit-il, que sont devenues ces brillantes lumières et toutes ces belles qualités qui semblaient rendre les chrétiens presque semblables aux anges ? Ô mon Dieu, peut-on bien concevoir quelque chose de plus effrayant ! un chrétien en enfer ! un baptisé trouvé parmi les démons ! un membre de Jésus-Christ dans les flammes ! dévoré par les esprits infernaux ! un enfant de Dieu entre les dents de Lucifer !
 Venez, nations étrangères, venez, peuples malheureux, qui n'avez jamais connu celui que vous avez offensé et qui vous a jetés dans les flammes, venez ; il est juste que vous soyez les bourreaux de ces chrétiens réprouvés, qui avaient tant de moyens d'aimer Dieu, de lui plaire, et de gagner le ciel, et qui n'ont passé leur vie qu'à faire souffrir Jésus-Christ, lui qui a tant désiré de les sauver ! Venez écouter Jésus-Christ lui-même, qui nous dit qu'au jugement, les Ninivites qui étaient une nation infidèle, oui, nous dit-il, les Ninivites se lèveront contre ces peuples ingrats et les condamneront. Ces Ninivites, à la seule prédication de Jonas, qui leur était inconnu, font pénitence et quittent le péché  ; et des chrétiens à qui cette parole sainte a tant de fois été prodiguée, ; oui, cette parole divine, qui n'a cessé de retentir à leurs oreilles, mais, hélas ! qui n'a pas frappé leur cur endurci, ces chrétiens ne se sont pas convertis. Hélas ! M.F., si tant de grâces, tant d'instructions, tant de sacrements avaient été donnés aux pauvres idolâtres, que de saints, que de pénitents, qui auraient peuplé le ciel ! tandis que tous ces biens ne serviront qu'à vous endurcir davantage dans le crime.
Ah ! terrible moment où Jésus-Christ va décider les différents degrés de souffrance que nous endurerons dans les enfers ! Hélas ! M.F., cela se fera à proportion des grâces que nous avons reçues et méprisées. Oui, autant de grâces reçues et méprisées et autant de degrés plus profonds en enfer. Oui, M.F., une seule grâce aurait suffi à un chrétien pour le sauver, s'il avait voulu en profiter, et il en aura reçu et méprisé des mille et des mille ! Hélas ! M.F., si chaque grâce méprisée sera un enfer pour un chrétien, ah ! mon Dieu, quel malheur éternel pour ces mauvais chrétiens ! Hélas ! M.F., il faudrait pouvoir entendre ces chrétiens réprouvés du milieu des flammes où la justice de Dieu les a précipités ! Ah ! si du moins, disent-ils, nous n'avions jamais été chrétiens, quoique nous fussions damnés comme ces infidèles, du moins nous pourrions nous consoler, parce que nous n'aurions pas su ce qu'il fallait faire pour nous sauver ! Que de grâces de moins nous aurions reçues et que nous n'aurions pas méprisées. Mais, malheureux que nous sommes, nous avons été chrétiens, environ-nés de lumières et inondés de grâces pour nous conduire et nous aider à nous sauver. Hélas ! dira chacun d'eux, ces tristes tableaux seront sans cesse devant moi pen-dant l'éternité ! Moi, dont le nom a été écrit dans le livre des Saints, moi qui ai été au baptême tout arrosé du sang précieux de Jésus-Christ, moi qui pouvais à chaque ins-tant sortir du péché et m'assurer le ciel, moi à qui tant de fois l'on a fait entendre la grandeur de la justice de Dieu pour les pécheurs et surtout pour les chrétiens ré-prouvés. Ah ! si du moins, l'on m'avait ôté la vie avant de naître, je n'aurais jamais été dans le ciel, il est vrai ; mais, au moins je ne souffrirais pas tant dans l'enfer. Ah ! si Dieu n'avait pas été si bon et qu'il m'eût puni dès mon premier péché, je serais en enfer, il est vrai ; mais j'y serais moins profond et mes tourments seraient moins rigoureux. Hélas ! je reconnais bien à présent que tout mon malheur ne vient que de moi. Oui, M.F., chaque réprouvé et chaque nation aura son tableau devant les yeux, et cela pendant toute l'éternité, sans jamais pou-voir ni s'en défaire, ni s'en détourner.
Hélas ! ces pauvres nations idolâtres verront pendant toute l'éternité que leur ignorance a été en partie cause de leur perte. Ah ! se diront-ils les uns aux autres, ah ! si le bon Dieu nous avait fait autant de grâces et autant de lumières qu'à ces chrétiens ! Ah ! si nous avions eu le bonheur d'être instruits comme eux ! Ah ! si nous avions eu des pasteurs pour nous apprendre à connaître et à aimer le bon Dieu qui nous a tant aimés et qui a tant souffert pour nous ! Ah ! si l'on nous avait dit combien le péché outrage Jésus-Christ et combien la vertu est d'un grand prix aux yeux de Dieu, aurions-nous pu com-mettre le péché, aurions-nous pu mépriser un Dieu si bon ? N'aurions-nous pas mille fois préféré mourir que de lui déplaire ? Mais, hélas ! nous n'avions pas le bon-heur de le connaître ; si nous sommes damnés, hélas ! c'est que nous ne savions pas ce qu'il fallait faire pour nous sauver. Oui, nous avons eu le malheur de naître, de vivre et de mourir dans l'idolâtrie : Ah ! si nous avions eu le bonheur d'avoir des parents chrétiens qui nous eus-sent fait connaître la véritable religion, aurions-nous pu nous empêcher d'aimer le bon Dieu ? Si, comme les chrétiens, nous avions été témoins de tant de prodiges qu'il a opérés pendant sa vie mortelle et qu'il continue jusqu'à la fin des siècles, lui qui, en mourant, leur a laissé tant de moyens de se relever de leurs chutes quand ils avaient le malheur d'avoir péché ; si nous avions eu le sang adorable de Jésus-Christ qui coulait chaque jour sur leur autel, pour demander grâce pour eux ! Oh ! ces heureux chrétiens à qui l'on avait tant de fois raconté la miséricorde de Dieu, qui est infinie ! Oh ! Seigneur, pour-quoi nous avez-vous jetés en enfer ? De grâce, arrêtez votre justice, mon Dieu, si nous vous avons offensé, c'est que nous ne vous connaissions pas.
 Dites-moi, M.F., pouvons-nous bien ne pas être tou-chés des tourments de ces pauvres idolâtres ? Pauvres malheureux, il est vrai que vous souffrez et que vous êtes séparés de Dieu, qui aurait fait tout votre bonheur ; mais consolez-vous d'autant, vos tourments seront infiniment moins rigoureux que ceux des chrétiens. Mais, M.F., que vont penser et devenir ces chrétiens en considérant leur tableau où seront marquées toutes les grâces qu'ils auront reçues et méprisées ? Hélas ! que dis-je, des chrétiens qui se verront rougir et noircir de tant de crimes et de sacrilèges : ah ! c'en est assez pour leur servir d'enfer. Ils voudraient pouvoir détourner leur face d'un autre côté pour être moins dévorés par le regret ; mais Jésus-Christ les forcera pour jamais, de sorte que cette seule vue suf-firait pour leur servir d'enfer et de bourreau. Que pour-ront-ils dire pour s'excuser et adoucir un peu leurs tour-ments ? Hélas ! M.F., rien du tout ; au contraire, tout contribuera à augmenter leur désespoir ; ils verront que ni les grâces ni les autres moyens de salut ne leur ont manqué, qu'au contraire, tout leur a été prodigué ; et ils verront que tous ces biens, qui auraient tant sauvé de pauvres sauvages, n'ont servi qu'à les damner. Ah ! se diront-ils, si du moins nous étions restés dans le néant. Ah ! quel malheur pour nous d'avoir été chrétiens !
Non, M.F., nous ne pouvons penser à ce qui arriva à ces pauvres Égyptiens sans être touchés de compassion. Ils périrent tous en passant la Mer Rouge, regorgèrent l'eau par la bouche et furent tous engloutis ; cette mer qui, tant de fois, les avait portés sur ses eaux par de si heureuses navigations, cette mer devint le moyen même de leur supplice et les exposa à la risée de leurs ennemis, à qui elle venait d'ouvrir un libre passage pour les sauver de leurs mains.
Mais, hélas ! M.F., le spectacle que nous présente un chrétien réprouvé est bien plus désolant. Pendant toute l'éternité, l'on verra ces chrétiens damnés, on les verra rendre par la bouche toutes les grâces qu'ils ont reçues et méprisées pendant toute leur vie. Hélas ! M.F., l'on verra sortir de ces curs sacrilèges ces torrents du sang divin qu'ils ont reçu et horriblement profané. Mais, nous dit encore saint Bernard, ce qui donnera encore un nou-veau degré de tourments à ces chrétiens damnés, c'est que, pendant toute l'éternité, ils auront devant les yeux tout ce que Jésus-Christ a souffert pour les sauver, et réfléchiront que malgré cela ils se sont damnés. Oui, nous dit-il, ils auront devant les yeux toutes les larmes que ce divin Sauveur a répandues, toutes les pénitences qu'il a faites, tous ses pas et tous ses soupirs, et tout cela pour les rendre meilleurs. Ils verront Jésus-Christ, tel qu'il était dans cette crèche quand il est né, et qu'il a été couché sur une poignée de paille ; tel qu'il était au jar-din des Olives, où il a tant pleuré leurs péchés, et même avec des larmes de sang. Il se montrera comme dans son agonie, et quand on le traînait par les rues de Jéru-salem. Ils croiront l'entendre clouer sur la croix, de-mander miséricorde pour eux : et par là, il leur montrera combien leur salut lui avait coûté cher, et combien il a souffert pour leur mériter le ciel, qu'ils ont perdu avec tant de gaieté de cur et même de malice. Ah ! M.F., quels regrets ! hélas ! quel désespoir pour ces chrétiens réprouvés ! Ah ! crieront-ils du fond des flammes, adieu, beau ciel, c'est pour nous que vous avez été créé, et nous ne vous verrons jamais ! Adieu, belle cité qui deviez être notre demeure éternelle et faire tout notre bonheur ! -Ah ! si nous vous avons perdue, c'est par notre faute et notre malice.
Oui, M.F., voilà la triste méditation d'un chrétien pendant toute l'éternité dans les enfers. Non, M.F., les païens n'auront presque rien de tout cela à se reprocher ; ils n'auront pas à regretter le ciel puisqu'ils ne le connais-saient pas ; ils n'ont pas refusé et méprisé les moyens qu'on leur présentait pour se sauver, puisqu'ils igno-raient ce qu'il fallait faire pour arriver à ce bonheur. Mais des chrétiens, que l'on n'a pas cessé d'instruire, de presser et de solliciter à ne pas se perdre, et à qui l'on a présenté tant de fois tous les moyens les plus faciles pour arriver à la vie heureuse pour laquelle ils étaient créés ! Oui, M.F., un chrétien se dira pendant l'éternité : Qui est-ce donc qui m'a jeté en enfer ? Est-ce Dieu ? Ah ! non, non. Ce n'est pas Jésus-Christ ; au contraire, il voulait absolument me sauver. Est-ce le démon ? Oh non, non, je pouvais bien ne pas lui obéir, comme tant d'autres ont fait. Sont-ce donc mes penchants ? Ah ! non, non, ce ne sont pas mes penchants ; Jésus-Christ m'avait donné l'empire sur eux, je pouvais les dompter avec la grâce de Dieu qui ne m'aurait jamais manqué. D'où peut donc venir ma perte et mon malheur ? Hélas ! tout cela ne vient que de moi-même, et non de Dieu, ni du démon, ni de mes penchants. Oui, c'est moi-même qui me suis attiré tous ces malheurs ; oui, c'est moi qui me suis perdu et réprouvé de ma propre volonté ; si j'avais voulu, je me serais sauvé. Mais je me suis damné ! plus de ressource et plus d'espérance ; oui, c'est ma malice, mon impiété et mon libertinage, qui m'ont jeté dans ces torrents de flammes d'où je ne sortirai jamais.
 Oui, M.F., si la parole de Dieu mérite quelque croyance, je vous conjure de penser sérieusement à cette vérité qui a converti tant d'âmes. Et pourquoi est-ce qu'elle ne produirait pas les mêmes effets sur nous ? Pourquoi ne tournerait-elle pas à notre bonheur plutôt qu'à notre malheur, si nous voulons en profiter ? Oui, M.F., ou changeons de vie, ou nous serons damnés : parce que nous savons très bien que notre manière de vivre ne peut pas nous conduire au ciel. Hélas ! M.F., il nous arrivera comme au pauvre Joab, qui, pour éviter la mort, s'enfuit dans le temple et embrassa l'autel dans l'espérance qu'on l'épargnerait, parce qu'autrefois il avait été le favori de David ; ce fut cependant par son ordre qu'il fut mis à mort. Celui qui était chargé de le tuer lui cria : Sortez de là. Non, répond le pauvre Joab ; s'il faut mourir, je préfère mourir ici. Le soldat, voyant qu'il ne pouvait pas l'arracher de l'autel, tira son poignard, le lui plongea dans le sein, et ce pauvre Joab en baisant l'autel, reçut le coup de la mort et tomba au pied du tabernacle, qu'il avait pris pour sa défense et son asile . Voilà, M.F., précisément ce qui nous arrivera un jour, si nous ne mettons pas à profit, ou plutôt, si nous continuons à mépriser les grâces de salut qui nous sont tant prodiguées. Maintenant, nous sommes comme Joab, qui était le favori et l'ami de David. Il ne se passait presque pas un jour, sans qu'il éprouvât quelque nouveau bienfait de la part du prince. Il était préféré à tous les autres sujets ; mais il eut le malheur de ne pas savoir en profiter et il fut puni sans miséricorde par celui-là même de qui il avait été comblé de tant de bienfaits. Oui, M.F., il en sera tout de même de nous qui avions été préférés à tant de nations infidèles qui vivent dans les ténèbres et qui n'ont jamais eu le bonheur de connaître la vérité, c'est-à-dire la véritable religion, et qui périssent dans cet état triste et malheureux. Mais aussi, M.F., à quel châtiment ne devons-nous pas nous attendre de la part même de Celui qui nous a tant aimés et comblés de tant de bienfaits, si, comme Joab, nous avons eu le malheur de tremper nos mains dans le sang d'Abner, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, ce que nous faisons chaque fois que nous péchons ; mais bien plus horriblement quand nous sommes assez malheureux que de profaner les sacrements. Ô mon Dieu, peut-on y penser et ne pas mourir de frayeur ? Ô mon Dieu, comment se peut-il faire qu'un chrétien ose porter si loin sa cruauté et son ingratitude ? Ah ! malheureux, nous dit saint Augustin, tu vas de crime en crime, toujours dans l'espérance. que tu t'arrê-teras ! Mais ne craindras-tu pas de mettre le sceau à ton malheur ? Oh ! que les derniers sacrements et tous les secours de l'Église servent peu à ces pécheurs qui ont vécu en méprisant les grâces que nous procure notre sainte religion ! Oui, le moment viendra où peut-être vous recevrez vos derniers sacrements avec de meilleures dispositions aux yeux du monde ; mais en les recevant, il vous arrivera comme à Joab. Jésus-Christ, qui est notre prince et notre Seigneur, prononcera votre sentence de réprobation. Au lieu de vous servir de viatique pour le ciel, la communion ne sera pour vous autre chose qu'une masse de plomb pour vous précipiter avec plus de rapidité dans les abîmes ; vous tiendrez comme Joab l'autel, vous serez, comme lui, tout couvert du sang adorable de Jésus-Christ ; avec cela vous tomberez en enfer.
Ah ! M.F., si nous pouvions une fois bien comprendre ce que c'est qu'un chrétien damné et les tourments qu'il endure, pourrions-nous bien vivre dans le péché, dans cet état qui nous expose sans cesse à tous ces malheurs ? Non, non, M.F., notre vie n'est nullement la vie que doit mener un chrétien qui veut éviter ces supplices. Eh quoi ! M.F., d'une part, un chrétien qui est né dans le sein de l'Église, qui a été élevé à l'école de Jésus-Christ même, qui a pris un Dieu crucifié pour son père et son modèle ; un chrétien, tant de fois nourri de son corps adorable et abreuvé de son sang précieux, qui devrait passer sa vie comme un ange du ciel en action de grâces : d'autre part, un Dieu qui est descendu du ciel pour venir lui apprendre les moyens d'être heureux en l'aimant sur la terre ; un chrétien qui est doué de tant de belles qualités et de tant de connaissances sur la grandeur de sa destinée ; et un Dieu, dis-je, qui l'a aimé plus que lui-même ; un Dieu qui semble avoir épuisé son amour et sa sagesse et toutes ses richesses pour les lui communiquer, et qui, par sa mort, lui évite une mort éternelle ! Ah ! M.F., un chrétien pour qui Dieu a tant fait de miracles, pour qui Dieu a tant souffert, se voir brûler en enfer parmi les démons qui vont le traîner pendant toute l'éternité dans les flammes ! Ô horreur !... Ô malheur épouvantable !... Oh ! le spectacle effrayant de voir ainsi un chrétien qui est tout couvert du sang adorable de Jésus-Christ ! Hélas ! M.F., qui pourrait penser à cela sans frémir ? Cependant, voilà le partage d'un nombre infini de chrétiens qui se raillent des sacrements et méprisent tout ce que Jésus-Christ a fait pour eux ; et bien malheureux sommes-nous, si nous ne voulons pas profiter de tant de moyens que nous avons de nous assurer le ciel ! Les nations étrangères ouvriront les yeux de l'âme à la lumière de la foi, et elles viendront prendre la place que nous perdons.
 Hélas ! M.F., que nous avons lieu de craindre que le bon Dieu, en punition du mépris que nous faisons de tout ce que Jésus-Christ a fait pour nous, ne nous ôte la foi de notre cur, et ne nous laisse tomber dans l'aveuglement et y périr ! Ô mon Dieu, quel malheur pour des chrétiens qui connaissent si bien ce qu'il faut faire pour se sauver, qui, même ici-bas, en ne le faisant pas, ne peuvent être que bien malheureux par les remords que leur donne leur conscience ! Ah ! M.F., quel désespoir pendant l'éternité pour un chrétien à qui rien n'a manqué pour éviter tous ces tourments qu'il endure ! Ah ! se dira-t-il, moi à qui l'on a dit tant de fois que, si je le voulais, je pourrais aimer le bon Dieu et sauver mon âme et me rendre heureux pendant l'éternité ; moi à qui l'on a offert toutes les grâces pour sortir du péché ! Ah ! si du moins, je n'avais pas été chrétien. Ah ! si du moins, l'on ne m'avait jamais parlé du service de Dieu et de sa religion ? Mais non, rien ne m'a manqué, j'avais tout et je n'ai su profiter de rien. Tout devait tourner à mon bonheur, et, par le mépris que j'en ai fait, tout a tourné à mon malheur : adieu, beau ciel !... adieu, éternité de délices !... adieu, heureux habitants du ciel !..., tout est fini pour moi !... Plus de Dieu, plus de ciel, plus de bonheur ! ... Oh ! que de larmes je vais répandre ! Oh ! que de cris je vais pousser dans ces flammes !... Mais plus d'espérance ! Ah ! triste pensée qui déchirera un chrétien pendant l'éternité !. . Ah ! ne perdons pas un moment pour éviter ce malheur. C'est le bonheur que je vous souhaite.

 4ème DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE

Sur les ennemis de notre salut

Motus magnus factus est in mari, ita ut navicula operiretur fluctibus.
Une grande tempête s'éleva sur la mer, de sorte que la barque fut toute couverte de flots.
(S. Matth., VIII. 24.)
 
 

Voilà, M.F., la figure, ou plutôt la vie d'un pauvre chrétien sur la terre. Notre âme, sujette à mille passions, en butte à mille tentations, est vraiment semblable à une barque couverte de flots et exposée à faire naufrage à chaque instant. D'après cela, M.F., qui de nous pourra vivre tranquille en voyant les dangers par lesquels nous sommes exposés à nous perdre pour jamais ? Qui de nous, M.F., ne sentira pas la nécessité de veiller sans cesse sur tous les mouvements de son cur, c'est-à-dire, sur toutes ses pensées, ses paroles et ses actions, pour savoir si elles sont toutes faites en vue de plaire à Dieu, ou bien au monde. Mais, hélas ! M.F., disons-le en gémissant : une grande partie, dans tout ce qu'ils font, ne cherchent que le monde et non le bon Dieu. Mais aussi, que s'ensuit-il de là ? Hélas ! rien autre chose, sinon que le démon les conduit aux enfers avec autant de facilité qu'une mère conduit un enfant de quatre ou cinq ans partout où elle veut. Oui, M.F., un chrétien qui vou-drait plaire à Dieu et sauver son âme, a deux choses qui devraient le faire trembler : les grands ennemis qui l'environnent et leur fureur à travailler à notre perte, puis la tranquillité et l'insouciance dans laquelle nous vivons au milieu de tant de dangers auxquels nous sommes exposés continuellement. Mais, pour vous faire comprendre combien nous devons veiller et prier, je vais vous montrer : 1? quels sont les ennemis que nous devons craindre et éviter ; 2? ce que nous devons faire pour les vaincre.

I. Nos véritables ennemis ne sont pas ceux qui noircissent notre réputation, qui nous dépouillent de nos biens, qui attentent même à notre vie : ce ne sont là que des instruments dont la Providence se sert pour nous sanctifier, en nous donnant l'occasion de pratiquer l'humilité, la douceur, la charité et la patience. Si nous avons à cur le salut de notre âme, bien loin de les haïr et de nous plaindre, au contraire, nous les aimerons davantage. Il est vrai que c'est un peu dur à un chrétien qui a lié son cur à la terre, de se voir dépouillé de ses biens ; il est certain qu'il est un peu sensible à un orgueilleux de voir noircir sa réputation ; il n'est pas douteux qu'il est effrayant à un homme qui vit à peu près comme s'il ne devait jamais mourir, de sentir la mort qui l'environne : cependant, M.F., tout cela n'est pas ce que nous appelons nos ennemis ; au contraire, ce sont ceux qui nous conduisent au ciel, si nous voulons en profiter chrétiennement. Mais si vous désirez maintenant savoir quels sont les ennemis que nous avons à craindre, les voici, M.F. : écoutez-le bien et gravez-le bien dans votre cur. Nos véritables ennemis, ce sont ceux qui travaillent à dépouiller notre pauvre âme de son innocence, à lui ravir le trésor de la grâce, à la faire mourir devant le bon Dieu et à la jeter en enfer. Ah ! M.F., que de tels ennemis sont redoutables et terribles ! Et non seulement ils sont dangereux, mais nous les trouvons partout, ou plutôt nous les avons au dedans de nous-mêmes : ce qui doit nous porter à nous tenir sans cesse sur nos gardes, puisqu'il n'y aura que la mort qui nous en délivrera pour toujours. Hélas ! M.F., ce n'est pas en vain que l'on dit que « la vie du chrétien est un combat continuel . » Je vous dirai encore, M.F., que nous n'avons point d'ennemis plus à craindre que ceux qui sont invisibles ; et si vous désirez de les connaître, allons les trouver : c'est-à-dire, descendons dans nos curs, et appelons-les chacun par leurs noms, afin que nous ne puissions pas nous tromper.
 Voyez-vous, M.F., ce fol amour de nous-mêmes, cette complaisance secrète dont nous sommes remplis pour nous-mêmes ? Voyez-vous comment nous nous glorifions intérieurement de notre petit mérite, de nos biens, de nos talents, de notre famille ; méprisant intérieurement les autres ; nous mettant au-dessus de nos égaux, et au niveau de ceux qui sont au-dessus de nous ? « Je vaux bien, disons-nous, celui-là : je vaux bien mieux que celui-ci, il n'est pas si bon ouvrier que moi ; il n'y a pas un ouvrage mieux fait que le mien. » Apercevez-vous, M.F., cet ennemi invisible qui vous poursuit continuellement et qui vous fait tant de mal ? Quand votre frère ne réussit pas dans quelque chose, votre petit orgueil ne vous fait-il pas penser qu'il n'a pas su s'y prendre, et que si vous aviez été à sa place, vous vous y seriez pris de telle manière : qu'il n'est qu'une bête ; qu'il n'y comprend rien et qu'il ne suit que sa tête ? Le comprenez-vous, M.F., ce petit ennemi qui vous donne la mort sans que vous vous en aperceviez ?
Ce peu de biens que vous avez acquis, peut-être pas trop légitimement, cette figure que vous croyez être plus agréable que celle d'un autre, votre habit plus riche ou plus propre que celui de votre voisin, et mille autres choses ne vous enflent-elles pas le cur ? et cette enflure ne paraît-elle pas jusque dans vos discours, dans votre démarche, dans votre maintien ? Voyez-vous combien vous êtes orgueilleux ? À peine parlerez-vous au pauvre, s'il vous salue en vous levant son chapeau, en vous faisant la révérence ; vous croirez faire beaucoup que de lui branler la tête, ou lui dire oui ou non. A peine le regarderez-vous, comme s'il était d'une autre matière que vous. Voyez-vous, M.F., comprenez-vous combien l'orgueil vous dévore ? Voyez-vous encore combien vous êtes sensibles à la manière dont on vous parle ? Hélas ! un mot un peu de travers, une petite plaisanterie sur votre compte, un accueil un peu froid, tout cela vous choque ; vous vous en plaignez, vous allez même jusqu'à murmurer en disant : « Ah ! on les connaît bien, ils ne sont pas des rois, ni des princes ! » Vous vous rappelez ce bien que vous leur avez fait, vous désirez de trouver l'occasion pour le leur reprocher. Mon Dieu, quel orgueil, quel amour de soi-même ! Voyez cet homme : depuis qu'il a acquis quelque richesse de terres de plus, comme il marche tête levée commençant à se joindre à ceux qu'autrefois il n'osait fréquenter, les croyant trop au-dessus de lui ! Si les affaires de votre voisin réussissent mieux que les vôtres, s'il fait quelque profit que vous avez manqué, voyez combien votre cur est triste et chagrin ! Mais si, au contraire, il lui arrive quelque accident qui dérange ses affaires, ou qui l'humilie, de suite ne sentez-vous pas dans votre cur une certaine joie, un plaisir intérieur ? Voyez-vous, M.F., ne sentez-vous pas cette jalousie, cette envie qui vous poursuit partout ?
Nous ne pouvons ni voir, ni sentir cette personne qui nous a offensés, hélas ! peut-être sans le vouloir ; nous aimons à en parler mal ; nous aimons quand les autres en disent du mal, nous sommes contents quand nous trouvons l'occasion de la mortifier. Voyez-vous, M.F., sentez-vous cette haine et cette vengeance, cette animosité qui vous mine et vous dévore ?
Voulez-vous savoir, M.F., combien nous sommes attachés à la vie et aux biens de ce monde ? N'est-ce pas que votre esprit est rempli, nuit et jour, de vos affaires temporelles, de vos occupations, de votre commerce ? N'êtes-vous pas continuellement occupés à penser à votre argent, ou à la manière d'en ramasser, ou à en parler ? Hélas ! combien de fois la pensée de vos affaires temporelles vous vient jusque dans vos prières, et même dans la maison du bon Dieu, pendant la sainte messe ! Combien de fois n'avez-vous pas songé aux mesures que vous alliez prendre après la messe, aux voyages que vous feriez, aux personnes que vous verriez pour réussir dans vos affaires, pour conclure un marché ? Hélas ! pour gagner cinq francs vous feriez trois ou quatre lieues ; et vous ne feriez pas seulement trente pas pour faire une bonne uvre, pour rendre service à votre prochain, ou pour entendre une fois la sainte messe les jours de la semaine ? Vous arracher un sou pour les pauvres, hélas ! c'est vous arracher les entrailles. Dès qu'il s'agit de gagner ou de perdre quelque chose, vous ne connaissez plus ni dimanches, ni fêtes ; il n'y a plus ni commandements de Dieu, ni commandements de l'Église qui vous retiennent.
N'est-ce pas que je dis la vérité, M.F., quand je dis que vous n'avez pas osé, au mépris des commandements, ne pas contribuer au péché des autres en refusant de donner de l'argent ou des poules, lorsque les enfants de vos parents se sont mariés ? N'est-ce pas que vous n'avez pas osé leur dire que vous ne vouliez pas y aller, ni y laisser aller vos enfants ? Voyez-vous, M.F., sentez-vous le respect humain qui vous aveugle et qui vous perd ? Quelle est donc encore cette manière que vous avez d'examiner et d'être toujours prêts à criti-quer la conduite et les actions de votre prochain, en vous mêlant de ce qui ne vous regarde pas, débitant ce que vous savez, et ce que vous ne savez pas ? Sentez-vous, M.F., cet ennemi intime qui porte partout le trouble et les dissensions dans les familles : voulez-vous comprendre quel est cet ennemi intime qui vous trompe ? N'est-ce pas que l'impudicité vous maîtrise ? Votre esprit et votre imagination ne sont-ils pas remplis continuellement de pensées sales, de représentations et de désirs impurs ? Voyez-vous, M.F., sentez-vous ce feu impur qui vous brûle et vous dévore ? Eh bien ! M.F., les voilà ces ennemis auxquels nous ne faisons pas attention.
 Savez-vous, M.F., pourquoi nous les connaissons si peu ? Hélas ! c'est que nous fermons les yeux, et que nous nous bouchons les oreilles pour ne pas les voir ni les connaître. Mais pour bien les connaître, nous n'a-vons qu'à descendre dans nos curs ; c'est là qu'ils sont cachés, que nous les connaîtrons, du moins en grande partie. Je ne viens de vous faire connaître que les plus sensibles et les plus ordinaires. Mais, plus vous fouille-rez, plus vous en trouverez. Hélas ! notre misérable cur est semblable au chaos de la mer, qui renferme une multitude infinie de poissons de toute grandeur et de toute espèce. Oui, M.F., il en est de même de notre cur. Il renferme et nourrit une foule de mauvaises inclinations, les unes plus faibles, les autres plus fortes, mais toutes également capables de nous perdre, si nous n'avons pas grand soin de les réprimer. Voilà, M.F., les ennemis qui logent dans nous-mêmes, dont nous ne pouvons pas fuir la compagnie et dont le seul remède est de les combattre. Mais, me direz-vous peut-être, voilà bien nos ennemis intimes, mais maintenant quels sont nos ennemis du dehors ?
M.F., si vous désirez le savoir, les voici ; écoutez-le bien, afin que vous puissiez les connaître, les combat-tre et les vaincre avec la grâce du bon Dieu. Je vous dirai d'abord que ceux du dehors viennent se joindre à ceux du dedans, afin de mieux exercer leur fureur sur les chrétiens. Oui, M.F., toutes les créatures que le Seigneur a faites pour l'usage de l'homme, servent ou à son salut ou à sa perte, selon l'usage qu'il en fait. Si vous voulez vous en convaincre, écoutez-moi un instant. Voyez un pauvre qui, dans sa pauvreté, gagnerait si sûrement le ciel. Mais, hélas ! que fait-il ? Ce que fit le mauvais lar-ron, qui de la croix descendit en enfer, au lieu de monter au ciel : il murmure, il se plaint, il porte envie aux riches, il en dit du mal et les traite de cruels, de tyrans ; les croix et les afflictions, qui sont des grâces bien grandes de la part du bon Dieu, le portent au désespoir. D'un autre côté, voyez les riches et ceux qui sont en santé. Au lieu d'en remercier le bon Dieu, et de faire un bon usage des biens qu'il leur a donnés en en faisant part aux pauvres, afin de pouvoir racheter leurs péchés, que font-ils ? Les biens les rendent orgueilleux et les portent à vivre dans un oubli entier de leur salut. Oui, M.F., dans quelque état que nous soyons, nous ren-controns partout des ennemis à combattre. Ici, ce sont de mauvais discours que nous entendons ; là, ce sont de mauvais exemples que nous voyons ; disons mieux, M.F., soit que nous veillions, soit que nous dormions, soit que nous buvions ou mangions, nous avons partout des pièges à éviter et des tentations à combattre, dans les plaisirs même les plus innocents, dans la compagnie des personnes même les plus vertueuses que nous fréquentons, dans nos uvres les plus saintes, jusque dans nos prières. Hélas ! combien de distractions ! combien de pensées d'orgueil ! combien de fois nous nous sommes préférés à d'autres que nous avons crus moins bons que nous ! Dans nos confessions, hélas ! combien de détours pour paraître moins coupables que nous sommes ! combien de fois avons-nous eu la pensée de changer de confesseur pour éprouver moins de confusion ! Hélas ! que de sacrilèges dans nos communions ! Hélas ! que de vues humaines ! combien de fois nous sommes plus modestes en public, et si nous étions seuls, nous le serions moins. Dans nos jeûnes, que d'hypocrisies ! combien de fois nous faisons semblant de jeûner, et nous mangeons étant seuls ! Dans nos aumônes, combien de fois avons-nous cherché l'applaudissement des hommes ! Hélas ! M.F., que de pièges à éviter ! que de tentations à combattre ! Oui, M.F., le démon qui a juré notre perte, roule sans cesse autour de nous pour nous faire tomber dans ses filets. Oui, M.F., il se sert de tout ce qui nous environne pour nous porter au mal. Voici la manière dont le démon nous tente : il examiné tous les mouvements de notre cur. À celui qui est sujet à l'orgueil, il met devant les yeux ou dans l'esprit tout ce qui est capable de lui en donner ; il lui fait croire que tout ce qu'il fait est bien fait ou bien dit ; il lui fait apercevoir qu'il est bien adroit, bien propre, bien économe, bien charitable. À celui qui aime l'argent, il fait envisager le bonheur de ceux qui sont riches, combien ils sont exempts de misère, qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent, qu'ils sont aimés et respectés de tout le monde. À celui qui est sujet au vice de l'impureté, il met sans cesse dans l'esprit les plaisirs des sens, de sorte que presque tout ce qu'il voit les lui rappelle ; d'autres dont le cur est sensible, tantôt il les porte à l'orgueil, tantôt au désespoir. À ceux qui ont quelque apparence de vertu, il fait croire que l'on a bonne opinion d'eux ; ils aiment quand on se recommande à leurs prières ; ils se croient capables et dignes de grandes choses ; ils pensent quelquefois qu'ils pourraient bien faire des miracles. Hélas ! M.F., qu'il y en a peu qui échappent à tous ces pièges, et par conséquent, qu'il y en a peu qui iront au ciel !
 Mais, me direz-vous peut-être, qui pourra connaître tous ces artifices ? Qui pourra les dévoiler ? M.F., le voici : ceux-là seuls qui les sentent, qui les combattent et qui leur résistent. Eh bien ! M.F., voilà en partie les ennemis de notre salut. Jugez vous-mêmes s'ils sont à craindre. Jugez-en, mais encore mieux par les maux qu'ils vous ont faits jusqu'à présent et par l'état où ils vous ont réduits. Repassez dans votre esprit toutes les années de votre vie, et voyez chacun si depuis votre jeunesse vous n'avez pas été la victime, l'esclave et le malheureux jouet du démon, ce maudit Satan, et encore du monde et de vos penchants. Hélas ! M.F., qui pourrait compter toutes les mauvaises pensées que le démon vous a données et toutes les images dont il a tâché de salir votre imagination, et tous les mouvements déréglés qu'il a excités dans vous-mêmes ? Oui, M.F., si nous voulions sincèrement travailler à notre salut, nous sentirions véritablement ce que nous dit saint Jean : que « tout ce qui est dans le monde n'est que concupiscence de la chair, que concupiscence des yeux et qu'orgueil de la vie  » ; que partout nous portons en nous-mêmes le germe de tous les vices, et que chacun de nous peut être tenté et séduit par son mauvais penchant ; que tout ce qui nous environne peut nous être une occasion de péché, et que le démon acharné à notre perte emploie tantôt nos mauvaises inclinations pour nous faire abuser des créatures, et tantôt les créatures pour exciter nos mauvaises inclinations. Hélas ! M.F., si nous connaissions bien le danger où nous sommes sans cesse de nous perdre, nous serions dans une frayeur continuelle. Nous dirions avec saint Paul : « Ah ! Seigneur, quand est-ce que j'aurai le bonheur d'être délivré de ce misérable corps qui semble ne m'être donné que pour me tourmenter et m'humilier et pour être un instrument de mille misères  ! » Nous dirions bien encore avec le saint roi David : « Ah ! Seigneur, mon Dieu ! qui me donnera des ailes comme à la colombe pour voler » et m'enfuir de ce monde si misérable, où je ne rencontre que pièges et tentations de toute espèce  !
Oui, M.F., dans tout ce que nous voyons, dans tout ce que nous entendons, dans tout ce que nous disons et faisons, nous nous sentons portés au mal. Si nous sommes à table, c'est la sensualité, la gourmandise et l'intempérance ; si nous prenons quelque moment de récréation, c'est la légèreté et les entretiens inutiles ; si nous travaillons, c'est la plupart du temps l'intérêt, l'avarice ou l'envie qui nous conduit, ou même la vanité ; si nous prions, c'est la négligence, les distractions, le dégoût et l'ennui ; si nous sommes dans quelque peine ou quelque affliction, ce sont les plaintes et les murmures ; si nous sommes dans la prospérité, c'est l'orgueil, l'amour-propre et le mépris du prochain ; les louanges nous enflent le cur, les injures nous portent à la colère. Eh bien ! M.F., voilà ce qui a fait trembler les plus grands saints, voilà ce qui a peuplé les déserts de tant de solitaires, voilà quels sont les motifs de tant de larmes, de tant de prières, de tant de pénitences. Il est vrai que les saints qui étaient cachés dans les forêts, n'étaient pas exempts de tentations : mais au moins ils étaient éloignés de tant de mauvais exemples dont nous sommes environnés continuellement et qui perdent tant, d'âmes. Cependant, nous voyons dans leur vie qu'ils veillaient, qu'ils priaient et tremblaient sans cesse, tandis que nous, pauvres aveugles, nous sommes tranquilles au milieu de tant de dangers de nous perdre ! Hélas ! M.F., une partie ne connaît pas même ce que c'est que d'être tenté, parce que nous ne résistons presque jamais, du moins bien rarement. Hélas ! M.F., d'après cela, qui de nous échappera à tous ces dangers ? « Qui de nous sera sauvé  ? » Non, M.F., une personne qui voudrait réfléchir à tout cela ne pourrait plus vivre, tant elle serait effrayée. Cependant, M.F., ce qui doit nous consoler et nous rassurer, c'est que nous avons affaire à un bon père qui ne permettra jamais que nos combats soient au-dessus de nos forces, et qui, chaque fois que nous aurons recours à lui, nous aidera à combattre et à vaincre.

II. Nous avons dit que nous verrions les moyens que nous devons employer pour vaincre nos ennemis et sortir victorieux du combat. Il est très certain, M.F., que l'homme, dans son origine, n'était pas comme il est aujourd'hui, un composé de bien et de mal, de vices et de péchés. Son âme, sortie pure des mains de son Créateur, n'était pas sujette à toutes ces misères. Mais l'homme s'étant révolté contre son Dieu, dès ce moment même, il ne fut plus maître de lui-même : sa chair corrompue par le péché se révolta contre l'esprit. De là est venu ce mélange de bien et de mal, de bonnes et de mauvaises inclinations que nous trouvons chacun en nous-même. Les bonnes viennent du bon Dieu, qui est le père de nos âmes, et les mauvaises viennent du démon, le grand ennemi du bon Dieu et de nos âmes. Mais, pensez-vous peut-être en vous-mêmes : que devons-nous donc faire pour vaincre sûrement nos ennemis ? M.F., vous n'avez que trois choses à faire ; les voici : « Veiller, fuir et prier. » Si vous êtes fidèles à ces trois avis, tout l'enfer déchaîné contre vous ne vous pourra rien. Mais expliquons, M.F., ces trois points si essentiels, parce que notre salut en dépend.
?? Je dis premièrement que nous devons veiller ; ce n'est pas seulement moi qui vous le dis, mais c'est Jésus-Christ lui-même qui vous le dit. « Si le père de famille, nous dit-il, savait à quelle heure les voleurs doivent venir, il ne s'endormirait pas ; mais il veillerait, pour ne pas laisser piller sa maison  ; » il fermerait bien toutes les portes, il serait bien attentif au moindre bruit, il n'ouvrirait à personne sans bien le connaître, il serait continuellement sur ses gardes. Voilà, M.F., ce que Jésus-Christ veut que nous fassions par rapport à notre âme. Cette maison que le bon Dieu veut que nous gardions, c'est notre âme : ces voleurs, ce sont les démons, le monde et nos penchants ; parce que nous voyons et nous sentons nous-mêmes que ces voleurs sont toujours autour de nous, pour nous tenter et pour essayer de nous perdre. Nous devons donc toujours nous tenir sur nos gardes, afin qu'ils ne puissent jamais nous surprendre. Mais, me direz-vous, comment pourrons-nous veiller continuellement sur nous-mêmes ? M.F., le voici c'est, si nous prenons garde à toutes les pensées qui se présentent à notre esprit, à tous les mouvements qui s'élèvent dans notre cur, à toutes les paroles qui sortent de notre bouche, et à tous les discours qui frappent nos oreilles, pour voir et examiner si, dans tout cela, il n'y a rien qui puisse déplaire au bon Dieu et blesser notre pauvre âme. Nous veillons sur nous-mêmes, M.F., lorsque dans toutes nos entreprises, dans toutes nos actions, dans toutes nos démarches, nous examinons devant le bon Dieu quels sont les motifs et les intentions qui nous font agir : si c'est l'orgueil, la vanité, l'intérêt, la haine, la vengeance ou bien des intentions tout humaines, toutes charnelles ou impures.
Oui, M.F., une personne qui veille sur elle-même, est comme une personne sage, qui est obligée de marcher dans un sentier fort étroit, fort glissant et bordé de précipices ; voyez comme elle marche avec précaution, comme elle prend garde où elle met les pieds, comme elle fait attention à tous ses pas. Prenez garde, nous dit saint Paul, à la manière dont vous marchez dans la voie du salut , c'est-à-dire à la manière dont vous parlez et vous agissez, à la moindre de vos pensées, au moindre de vos désirs, à la plus petite de vos actions. Prenez bien garde à vos yeux, si les objets sur lesquels ils se portent ne sont pas capables de donner la mort à votre âme ; prenez bien garde à votre langue, de crainte qu'elle ne soit un glaive qui ne tue votre pauvre âme. Mais, me direz-vous, quelles sont donc les personnes qui prennent toutes ces précautions ? Nous sommes bien tous perdus, s'il faut prendre toutes ces mesures. Nous ne sommes pas, il faut espérer, tous perdus ; mais il est toujours vrai de dire que, s'il y en a si peu qui suivent tout cela, il y en aura aussi bien peu qui arriveront au ciel. Voici, M.F., ce que nous devons faire : tous les matins après notre prière, il faut prévoir les occasions que nous aurons, d'offenser le bon Dieu, afin de pouvoir les éviter, et demander au bon Dieu la grâce et la force de ne point succomber ; le soir, il nous faut nous rendre compte à nous-mêmes, pour voir si nous avons été fidèles à nos résolutions : si nous sommes tombés, il faut, sans nous décourager, en gémir devant le bon Dieu, et lui demander de nouveau la grâce d'être plus fermes à l'avenir. Non, M.F., rien de plus avantageux que cette pratique pour nous procurer le bonheur de nous corriger, de nous faire apercevoir nos fautes ; ce n'est que de cette manière que nous viendrons à bout de nous donner au bon Dieu. Comment voulez-vous que nous puissions connaître nos péchés et les quitter, si nous ne rentrons en nous-mêmes, au moins une ou deux fois chaque jour ? Hélas ! M.F., malgré notre vigilance, que de péchés nous allons trouver à la mort, que nous n'avions pas vus pendant notre vie ! D'après cela, je vous laisse à penser dans quel état va se trouver une pauvre personne qui aura passé une partie de sa vie sans revenir sur ses pas. Hélas ! quel étonnement et quelle frayeur, ou plutôt quel désespoir ! Tenez, M.F., voyez un homme qui veut con-server sa santé ; voyez combien il prend de précautions pour éloigner tous les dangers ; il se prive de tout ce qui peut nuire à sa santé. Et pourquoi ; M.F., ne faisons--nous pas de même pour notre pauvre âme ? N'est-elle pas encore plus précieuse que notre corps ?
2? En second lieu, nous avons dit qu'avec ce remède, qui est de veiller sans cesse sur tous les mouvements de notre cur, il faut encore fuir avec grand soin tout ce qui peut nous porter au mal, ou nous refroidir dans le service de Dieu.
 Oui, M.F., si nous voulons nous conserver pour le ciel, nous devons fuir et éviter toutes les occasions pro-chaines du péché, c'est-à-dire les personnes dangereuses, et les lieux où ordinairement nous offensons le bon Dieu, quand nous y sommes ; il ne faut nous y trouver qu'au-tant que nous ne pouvons mieux faire. Vous allez dans une veillée, où presque toute la soirée se passe à médire, à calomnier le prochain, à dire de mauvaises raisons, à chanter de mauvaises chansons. Et pourquoi, M.F., y allez-vous ? Mais, me direz-vous, il faut bien aller en quelque endroit. Cela est bien vrai ; mais toutes les veillées ne sont pas de même : si vous y allez volontai-rement, au jour du jugement vous allez vous trouver coupables de tous les péchés qui se sont commis en votre présence. Vous ne le croyez pas ? Mais, au jour du juge-ment, vous le verrez. Hélas ! que vous serez fâchés de vous être rendus coupables de tant de péchés, et cela par votre seule présence ! Combien de fois vous avez cher-ché la compagnie d'une telle personne qui, par ses ma-nières ou sa présence, vous donnait de mauvaises pensées, faisait naître en vous de mauvais désirs ! Puisqu'elle est pour vous une occasion de péché, vous devez la fuir ; sinon, vous faites mal, parce que vous vous exposez à la tentation. Vous ne devez plus compter sur vos résolu-tions, parce que vous y avez tant de fois manqué ; d'ail-leurs votre propre expérience vous en a appris bien plus que je ne pourrais vous en apprendre et même plus que je n'oserais vous en dire. Il est vrai que souvent, ce qui est une occasion de péché pour les uns ne l'est pas pour les autres ; c'est à chacun de nous à examiner nos dispositions particulières, afin de nous conduire de manière à ne pas donner la mort à notre âme, mais à la conserver pour le ciel. Je vais vous montrer cela d'une manière encore plus claire.
J'appelle mauvaise compagnie, M.F., cet homme sans religion qui ne s'embarrasse ni des commandements de Dieu, ni de ceux de l'Église, qui ne connaît ni Carême, ni Pâques, qui ne vient presque jamais à l'église, ou, s'il y vient, ce n'est que pour scandaliser les autres par ses manières si peu religieuses : vous devez le fuir, sans quoi vous ne tarderez pas de lui ressembler, même sans vous en apercevoir ; il vous apprendra par ses mauvais discours, ainsi que par ses mauvais exemples, à mépriser les choses les plus saintes et à négliger vos devoirs les plus sacrés. Il commencera à tourner en ridicule votre piété, à faire quelque plaisanterie sur la religion et sur ses ministres ; il vous débitera quelques calomnies sur les prêtres et sur la confession, au point qu'il vous fera perdre entièrement le goût pour la fréquentation des sacrements ; il ne parlera des instructions de vos pasteurs que pour les tourner en ridicule ; et, vous êtes sûrs que, si vous le fréquentez quelque temps, vous verrez que, sans vous en apercevoir, vous allez perdre le goût pour tout ce qui a rapport au salut de votre âme. J'appelle mauvaise compagnie, M.F., ce jeune ou ce vieux mal-embouché qui n'a que de sales paroles à la bouche. Prenez bien garde, M.F., cette personne a la peste ! Si vous la fréquentez, vous êtes sûrs qu'elle vous la donnera et que, sans un miracle de la grâce, vous mourrez ; le démon se servira de ce misérable pour salir votre imagination et pourrir votre cur. J'appelle mauvaise compagnie, M.F., ce joueur ou cet ivrogne de profession : quelque sobre et bien rangé que vous soyez, il vous aura bientôt perdu en vous faisant manger votre argent dans les jeux et les cabarets ; vous finirez par devenir la désolation de votre famille et le scandale de toute la paroisse. J'appelle mauvaise compagnie, M.F., cette personne curieuse, inquiète et médisante, qui veut savoir tout ce qui se passe dans les maisons, qui est toujours prête à juger ce qui ne la regarde pas. Le Saint-Esprit nous dit que ces personnes non seulement sont odieuses à tout le monde, mais encore qu'elles sont maudites du Seigneur . Fuyez-les, M.F., sans quoi vous allez faire comme elles. Vous-même y périrez : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. »
Si les mauvaises compagnies sont si à craindre, M.F., les mauvais livres ne le sont pas moins. Il ne faut souvent que la lecture d'un mauvais livre pour perdre une personne. Hélas ! M.F., combien de personnes, de pauvres misérables, qui ont chez eux des cahiers de chansons mauvaises, et qui les prêtent aux uns et aux autres ! Hélas ! quel sera leur jugement ? Que vont-ils répondre lorsque le bon Dieu va leur montrer qu'ils ont tant perdu d'âmes par les mauvaises chansons qu'ils ont prêtées ou par celles qu'ils ont chantées ? Ne conviendrez-vous pas avec moi, M.F., que si nous ne fuyons pas toutes ces sortes de personnes, nous sommes à peu près sûrs de nous perdre pour l'éternité ?
3? Mais voici le dernier moyen que nous devons prendre pour vaincre l'ennemi de notre salut : c'est la prière. Oui, M.F., c'est elle qui rend efficaces tous les autres moyens que nous pouvons prendre et dont nous venons de parler ; sans elle, c'est-à-dire, sans la prière, toutes nos précautions ne nous serviront de rien. C'est ce que je vais vous montrer d'une manière bien sensible, et cela par un exemple.
Nous lisons dans l'Écriture sainte que, pendant que Josué combattait dans la plaine contre les Amalécites, Moïse était en prière sur la montagne, ayant les bras   étendus et les mains élevées vers le ciel. Tant que ses mains étaient ainsi élevées vers le ciel, le peuple de Dieu battait les ennemis ; mais dès que ses bras fatigués de lassitude tombaient, les ennemis avaient le dessus. L'on fut obligé de lui soutenir les bras jusqu'à la fin du combat, et les Amalécites furent défaits et taillés en pièces, non par la valeur des combattants, mais par les prières du serviteur de Dieu . Cet exemple nous montre, M.F., que la prière est non seulement bien efficace, mais encore de toute nécessité pour vaincre les ennemis de notre salut. D'ailleurs, M.F., voyez tous les saints : ils ne se contentaient pas de veiller et de combattre pour vaincre les ennemis de leur salut, et de fuir tout ce qui pouvait leur servir de tentation ; mais ils passaient toute leur vie à prier, non seulement le jour, mais bien souvent la nuit tout entière. Oui, M.F., nous aurons beau veiller sur nous-mêmes, sur tous les mouvements de notre cur, nous aurons beau fuir, si nous ne prions pas, si nous n'avons pas continuellement recours à là prière, tous nos autres moyens ne nous serviront de rien, nous serons vaincus. Nous voyons que, dans le monde, il y a beaucoup d'occasions que nous ne pouvons pas fuir ; comme par exemple, un enfant ne peut pas fuir la compagnie de ses parents à cause de leurs mauvais exemples ; mais il peut prier, la prière le soutiendra.
Mais encore, supposons que nous pouvons fuir les personnes qui donnent les mauvais exemples, nous ne pouvons pas nous fuir nous-mêmes, qui sommes notre plus grand ennemi. Le pourrions-nous, si le Seigneur ne veille pas à notre conservation, toutes nos mesures ne nous serviront de rien . Non, M.F., nous ne trouverons pas un pécheur qui se soit converti sans avoir eu recours à la prière ; pas un qui ait persévéré sans avoir eu grandement recours à la prière ; et vous ne trouverez pas un chrétien damné qui n'ait commencé sa réprobation par le défaut de prière. Nous voyons aussi combien le démon craint celui qui prie, puisqu'il n'y a point de moment où il nous tente davantage que celui où nous prions ; il fait tout ce qu'il peut pour nous empêcher de prier. Lorsque le démon veut perdre une personne, il commence par lui inspirer un grand dégoût pour la prière ; quelque bonne chrétienne qu'elle soit, s'il vient à bout de lui faire quitter ou mal faire, ou négliger sa prière, il est sûr de l'avoir. Si vous voulez encore mieux le comprendre, dites-moi, depuis quel temps est-ce que vous ne résistez plus aux tentations que le démon, vous donne, et que vous laissez la porte de votre cur ouverte à tout venant ? N'est-ce pas depuis que vous laissez vos prières, ou que vous ne les faites que par habitude, par routine seulement, ou pour vous débarrasser, et non pour plaire au bon Dieu ? Oui, M.F., dès que nous laissons nos prières, nous courons à grands pas vers l'enfer : de telle sorte que jamais nous ne reviendrons au bon Dieu, si nous n'avons pas recours à la prière. Oui, M.F., avec une prière bien faite, nous pouvons commander au ciel et à la terre, tout nous obéira. Écoutez ce que Jésus-Christ nous dit lui-même pour nous montrer la nécessité de recourir à la prière : Tout est possible à la prière, nous dit-il, tout est promis à la prière bien faite . Voyez les Apôtres : avec la prière, ils faisaient marcher les paralytiques, ils faisaient entendre les sourds, marcher les boiteux , voir les aveugles, et ils ressuscitaient les morts .
Voulons-nous, M.F., n'être pas vaincus par le démon, notre cruel ennemi ? Ayons recours sans cesse à la prière. Mais il faut prier comme il faut, mais il faut que notre prière parte du fond de notre cur, et non pas du bout des lèvres, comme nous le faisons presque toujours. Il faut encore que nous soyons bien persuadés que de nous-mêmes nous ne pouvons ni combattre ni vaincre, et que nous avons absolument besoin de la grâce de Dieu, et que cette grâce ne nous sera donnée que par la prière bien faite. Mais si nous avons le malheur d'être vaincu par le démon, sans nous décourager, il faut retourner au combat et ne plus compter sur nos résolutions, comme nous avons fait peut-être jusqu'à présent mais tout sur la bonté de Jésus-Christ, qui combattra avec nous et qui nous aidera à renverser notre ennemi.
 Concluons, M.F., en disant que toutes les fois que nous avons péché, cela a été toujours parce que nous n'avons pas assez veillé sur nous-mêmes, pas assez fui les compagnies et les lieux qui pouvaient nous porter au mal, ou que nous n'avons pas prié, ou bien que nous avons mal prié. Heureux, M.F., celui qui, à l'heure de la mort, pourra dire comme saint Paul : « J'ai bien combattu, mais avec la grâce de Dieu j'ai toujours résisté à la tentation ; me voilà au bout de ma course, mes combats sont finis, j'attends avec confiance la couronne de justice que le Seigneur, si bon qu'il est, a promise à tous ceux qui auront combattu et persévéré jusqu'à la fin . » C'est le bonheur que je vous souhaite.
 LA SEXAGÉSIME

Sur la parole de Dieu
 

Beau qui audiunt verbum Pei, et custodiunt illud.
Bienheureux celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique.
(S. Luc, XI, 28.)

Nous lisons dans l'Évangile, M.F., que le Sauveur du monde instruisait le peuple, lui disait des choses si merveilleuses et si étonnantes, qu'une femme du milieu de la foule éleva la voix et s'écria : « Bienheureux est le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont nourri ; » mais Jésus-Christ reprit aussitôt : « Bien plus heureux est celui qui écoute la parole de Dieu et qui observe ce qu'elle lui commande. » Cela vous étonne peut-être, M.F., que Jésus-Christ nous dit que celui qui écoute la parole de Dieu avec un vrai désir d'en profiter est plus agréable à Dieu que celui qui le reçoit dans la sainte communion  ; oui sans doute, M.F., nous n'avons jamais bien compris combien la parole de Dieu est un don précieux. Hélas ! M.F., si nous l'avions bien compris, avec quel respect, avec quel amour nous devrions l'entendre ! M.F., ne nous y trompons pas nécessairement la parole de Dieu produira en nous des fruits, ou bons ou mauvais ; ils seront bons, si nous y apportons de bonnes dispositions, c'est-à-dire, un vrai désir d'en profiter et de faire tout ce qu'elle nous prescrira ; ils seront mauvais, si nous venons l'entendre avec indifférence, dégoût même, peut-être avec mépris ou cette parole sainte nous éclairera, nous montrera nos devoirs, ou elle nous aveuglera et nous endurcira. Mais pour mieux vous le faire comprendre, je vais vous montrer : 1? combien sont grands les avantages que nous retirons de la parole de Dieu ; 2? comment les chrétiens ont l'habitude de la recevoir ; et 3? les dispositions que nous devons y apporter pour avoir le bonheur d'en profiter.

I. Pour vous faire comprendre combien est grand le prix de la parole de Dieu, je vous dirai que tout l'établissement et les progrès de la religion catholique sont l'ouvrage de la parole de Dieu jointe à la grâce qui l'accompagne toujours. Oui, M.F., nous pouvons encore dire qu'après la mort de Jésus-Christ sur le Calvaire, et le saint Baptême, il n'y a point de grâce que nous recevions dans notre sainte religion, qui peut l'égaler : ce qui est facile à comprendre. Combien de personnes qui sont allées au ciel sans avoir reçu le sacrement de Pénitence ! Combien d'autres sans avoir reçu celui du Corps adorable et du Sang précieux de Jésus-Christ ! et combien d'autres qui sont dans le ciel, qui n'ont reçu ni celui de la Confirmation ni celui de l'Extrême-Onction ! Mais pour l'instruction qui est la parole de Dieu, dès que nous avons l'âge capable de nous faire instruire, il nous est aussi difficile d'aller au ciel sans être instruits que sans être baptisés. Hélas ! M.F., nous verrons malheureusement au jugement que le plus grand nombre des chrétiens damnés, l'auront été parce qu'ils n'ont pas connu leur religion. Allez, M.F., interrogez tous les chrétiens réprouvés, et demandez-leur pourquoi ils sont en enfer. Tous vous répondront que leur malheur vient ou de ce qu'ils n'ont pas voulu écouter la parole de Dieu ou de ce qu'ils l'ont méprisée. Mais, me direz-vous peut-être, que fait en nous cette parole sainte ? Le voici : elle est semblable à cette colonne de feu qui conduisait les Juifs lorsqu'ils étaient dans le désert, qui leur montrait le chemin par où ils devaient passer, qui s'arrêtait lorsqu'il fallait que le peuple s'arrêtât et marchait quand il fallait qu'il marchât ; de sorte que ce peuple n'avait qu'à être fidèle à la suivre et il était sûr de ne pas s'égarer dans sa marche . Oui, M.F., elle fait la même chose à notre égard : elle est un beau flambeau qui brille devant nous, qui nous conduit dans toutes nos pensées, nos desseins et nos actions  ; c'est elle qui allume notre foi, qui fortifie notre espérance, qui enflamme notre amour pour Dieu et pour le prochain ; c'est elle qui nous fait comprendre la grandeur de Dieu, la fin heureuse pour laquelle nous sommes créés, les bontés de Dieu, son amour pour nous, le prix de notre âme, la grandeur de la récompense qui nous est promise ; oui, c'est elle qui nous dépeint la grandeur du péché, les outrages qu'il fait à Dieu, les maux qu'il nous prépare pour l'autre vie ; c'est elle qui nous fait frissonner à la vue du jugement qui est réservé aux pécheurs, par la peinture effrayante qu'elle nous en fait ; oui, M.F., c'est cette parole qui nous porte à croire sans rien examiner toutes les vérités de notre sainte religion où tout est mystère, et cela en réveillant notre foi. Dites-moi, n'est-ce pas après une instruction que l'on sent son cur ému et plein de bonnes résolutions ? Hélas ! celui qui méprise la parole de Dieu est bien à plaindre, puisqu'il rejette et méprise tous les moyens de salut que le bon Dieu nous présente pour nous sauver. Dites-moi, M.F., de quoi se sont servis les patriarches et les prophètes, Jésus-Christ lui-même et tous les apôtres, ainsi que tous ceux qui les ont secondés, pour établir et augmenter notre sainte religion, n'est-ce pas de la parole de Dieu ? Voyez Jonas, lorsque le Seigneur l'envoya à Ninive ; que fit-il ? rien autre, sinon que de lui annoncer la parole de Dieu en lui disant que dans quarante jours tous ses habitants périraient . N'est-ce pas cette parole sainte qui changea les curs des hommes de cette grande ville, qui, de grands pécheurs, en fit de grands pénitents  ? Que fit saint Jean-Baptiste pour commencer à faire connaître le Messie, le Sauveur du monde ? N'est-ce pas en leur annonçant la parole de Dieu ? Que fit Jésus-Christ lui-même en parcourant les villes et les campagnes, continuellement environné de foules de peuple qui le suivaient jusque dans le désert ? De quel moyen se servait-il pour apprendre la religion qu'il voulait établir, sinon de cette parole sainte ? Dites-moi, M.F., qui a porté tous ces grands du monde à quitter leurs biens, leurs parents et toutes leurs aises ? N'est-ce pas en entendant la parole de Dieu qu'ils ont ouvert les yeux de l'âme et compris le peu de durée et la caducité des choses créées, qu'ils se sont mis à chercher les biens éternels ? Un saint Antoine, un saint François, un saint Ignace.......... Dites-moi, qui peut porter les enfants à avoir un grand respect pour leurs père et mère, les leur faisant regarder comme tenant la place de Dieu même ? N'est-ce pas les instructions qu'ils ont reçues dans les catéchismes, que leur pasteur leur a faites, en faisant voir la grandeur de la récompense qui est attachée à un enfant sage et obéissant ? Eh ! qui sont les enfants, M.F., qui méprisent leurs parents ? Hélas ! M.F., combien de pauvres enfants ignorants, et qui de l'ignorance sont conduits dans l'impureté et le libertinage, et qui souvent finissent par faire mourir leurs pauvres parents ou de chagrin ou d'une autre manière plus mauvaise encore ! Qui peut, M.F., porter un voisin à avoir une grande charité pour son voisin, sinon une instruction qu'il aura entendue, où on lui aura montré combien la charité est une action agréable à Dieu ? Qui a porté tant de pécheurs à sortir du péché ? N'est-ce pas quelque instruction qu'ils ont entendue, où on leur a dépeint l'état malheureux d'un pécheur qui tombe entre les mains d'un Dieu vengeur ? Si vous en voulez la preuve, écoutez-moi un instant et vous en serez convaincus.
Il est rapporté dans l'histoire qu'un ancien officier de cavalerie passait dans un de ses voyages par un lieu où le Père Bridaine donnait une mission. Curieux d'entendre un homme dont la réputation était si grande et qu'il ne connaissait pas, il entre dans une église où le Père Bridaine était à faire la peinture effrayante de l'état d'une âme dans le péché, l'aveuglement où le pécheur était d'y persévérer, le moyen facile que le pécheur avait d'en sortir par une bonne confession générale. Le militaire en fut si touché, ses remords de conscience furent si forts ou plutôt lui devinrent si insupportables, qu'à l'instant même il forma la résolution de se confesser et de faire une confession de toute sa vie. Il attend le missionnaire au pied de la chaire en le priant en grâce de lui faire faire une confession de toute sa vie. Le Père Bridaine le reçut avec une grande charité. « Mon Père, lui dit le militaire, je resterai tant que vous voudrez ; je viens de concevoir un grand désir de sauver mon âme. » Il fait sa confession avec tous les sentiments de piété et de douleur que l'on pouvait attendre d'un pécheur qui se convertit ; il disait lui-même que chaque fois qu'il accusait un péché il lui semblait ôter un poids énorme de sa conscience. Quand il eut fini sa confession, il se retira d'auprès du père Bridaine, pleurant à chaudes larmes. Les gens étonnés de voir ce militaire verser tant de larmes, lui demandaient quelle était la cause de son chagrin et de ses larmes : « Ah ! mes amis, qu'il est doux de verser des larmes d'amour et de reconnaissance, moi, qui ai vécu si longtemps dans la haine de mon Dieu ! »
Hélas ! que l'homme est aveugle de ne pas aimer le bon Dieu et de vivre son ennemi, tandis qu'il est si doux de l'aimer ! Ce militaire va trouver le Père Bridaine qui était à la sacristie, et là, en présence de tous les autres missionnaires, il voulut leur faire part de ses sentiments : « Messieurs, leur dit-il, écoutez-moi, et vous, Père Bridaine, souvenez-vous-en : Je ne crois pas que dans ma vie j'aie tant goûté de plaisir et si pur et si doux que celui que je goûte depuis que j'ai le bonheur d'être en état de grâce ; non, je ne crois pas en vérité que Louis XV, que j'ai servi pendant trente-six ans, puisse être si heureux que moi ; non, je ne crois pas que, malgré tous les plaisirs qui l'assiègent et tout l'éclat du trône qui l'environne, il soit si content que je le suis maintenant. Depuis que j'ai déposé l'horrible fardeau de mes péchés, dans ma douleur et dans le dessein de faire pénitence, je ne changerais pas maintenant mon sort pour tous les plaisirs et toutes les richesses du monde. » A ces mots, il se jette aux pieds du Père Bridaine, lui serre la main : « Ah ! mon Père, quelles actions de grâces pourrai-je rendre au bon Dieu pendant toute ma vie, de m'avoir conduit dans ce pays comme par la main ! Hélas ! mon Père, je ne pensais nullement à faire ce que vous avez eu la charité de me faire faire. Non, mon Père, jamais je ne pourrai vous oublier ; je vous prie en grâce de demander au bon Dieu pour moi que toute ma vie ne soit plus qu'une vie de larmes et de pénitence. » Le Père Bridaine et tous les autres missionnaires qui étaient témoins de cette aventure fondaient en larmes, en disant : « Oh ! que le bon Dieu a de grâces pour ceux qui ont un cur docile à sa voix ! Oh ! que d'âmes se damnent et qui, si elles avaient le bonheur d'être instruites, seraient sauvées ! » Ce qui faisait que le Père Bridaine demandait au bon Dieu, avant ses entretiens, qu'il embrasât tellement son cur que ses paroles fussent semblables au feu dévorant qui brûle d'amour les curs des pécheurs les plus endurcis et les plus rebelles à la grâce. Eh bien ! M.F., qui fut la cause de la conversion de ce soldat ? Rien autre que la parole de Dieu qu'il entendit et qui trouva son cur docile à la voix de la grâce. Hélas ! que de chrétiens se convertiraient s'ils avaient le bonheur d'apporter de bonnes dispositions à écouter la parole de Dieu ! Que de bonnes pensées et de bons désirs elle ferait naître dans leur cur, que de bonnes uvres elle leur ferait faire pour le ciel !
Avant d'aller plus loin, M.F., il faut que je vous cite un trait qui est arrivé au même Père Bridaine faisant une mission à Aix en Provence ; il y a en cela quelque chose d'assez singulier. Le missionnaire se mettait à table avec un confrère, lorsqu'un officier frappa avec empressement au logis des missionnaires : tout essoufflé, il demande avec un visage altéré le chef de la compagnie. Le Père Bridaine s'étant approché : « Père Bridaine, » lui dit à l'oreille l'officier avec une certaine émotion et d'un ton sévère qui montrait combien son âme était agitée. Le missionnaire étant entré avec lui, l'officier ferme la porte, arrache ses bottes, jette son chapeau loin de lui, tire son épée. « Je vous avoue, disait ensuite le Père Bridaine à ses compagnons, que tout cela m'effraya : son silence, son il hagard, son serrement de main, sa précipitation et son trouble, me firent juger que c'était un homme à qui j'avais arraché l'objet de sa passion, et que, pour s'en venger, il venait sûrement m'ôter la vie ; mais je fus bientôt détrompé en voyant ce militaire se jeter à mes genoux, le visage collé contre terre, prononçant ces mots avec assurance : « Il n'est pas question de me laisser, mon Père, ni de différer davantage, vous voyez à vos pieds le plus grand pécheur que la terre ait pu porter depuis le commencement du monde ; je suis un monstre. Je viens de bien loin pour me confesser à vous, et à présent ; sans quoi, je ne sais plus ce que je deviens. » Le Père Bridaine lui dit avec bonté : « Mon ami, un instant, je reviens de suite. » « Mon Père, lui répond le soldat en pleurant à chaudes larmes, répondez-vous de mon âme pendant ce délai ? Sachez, mon Père, que je suis en poste depuis vingt-sept lieues ; il y a bien longtemps que je ne vis pas et que le cur me crève, je ne puis plus y tenir ; ma vie et l'enfer semblent n'être qu'une même chose ; mon tourment dure depuis que je vous ai entendu prêcher dans un tel endroit, où vous avez si bien dépeint l'état de mon âme, qu'il m'a été impossible de ne pas croire que le bon Dieu ne vous avait fait faire cette instruction que pour moi seul ; cependant, lorsque j'entrai dans cette église où vous prêchiez, ce n'était que par curiosité que j'y fus, et c'est. précisément là que le bon Dieu m'attendait. Que je suis heureux, mon Père, de pouvoir me délivrer de ces remords de conscience qui me dévorent ! prenez le temps qu'il faudra mettre pour bien faire ma confession, je resterai ici autant que vous voudrez ; mais il faut que vous me soulagiez à l'instant, car ma conscience est un bourreau qui ne me laisse point de repos ni le jour ni la nuit ; enfin, mon Père, je veux me convertir tout de bon ; l'entendez-vous, mon Père ? Vous ne sortirez point d'ici que je ne vous aie déchargé mon cur. Si vous voulez me refuser cela, je crois que je vais mourir de chagrin à vos pieds. »
« Mais il dit cela, nous dit le Père Bridaine, en versant des larmes en abondance. Je fus si touché, nous dit-il encore, d'une scène aussi touchante, que je l'embrasse, je le bénis, je mêle mes larmes avec les siennes ; je ne pensais plus à aller manger ; je l'encourageai, autant qu'il me fut possible, de tout espérer de la grâce du bon Dieu qui s'était déjà montrée à lui d'une manière particulière ; je restai quatre heures de suite à entendre sa confession ; il semblait m'arroser de ses larmes, ce qui me portait à ne pas pouvoir retenir les miennes ; je ne le quittai que pour aller annoncer la parole de Dieu. »
Ce généreux militaire resta quelque temps auprès du Père Bridaine, pour recevoir les avis qui lui étaient nécessaires pour avoir le bonheur de persévérer. Avant de quitter le Père Bridaine, il le pria de lui pardonner les larmes qu'il lui avait causées : « Cependant, mon Père, lui dit le militaire, les vôtres n'étaient rien en comparaison des miennes. Je tremblais tous les jours que la mort ne m'enlevât dans l'état où j'étais, il me semblait que la terre allait s'ouvrir sous mes pieds pour m'engloutir tout vivant en enfer. Vous pensez, mon Père, que quand on a de pareils ennemis à sa suite et qu'on y réfléchit sérieusement, l'on ne peut pas rester tranquille, quand encore on aurait un cur aussi dur que l'airain. Maintenant, mon Père, je voudrais mourir, tant j'ai de joie d'être bien avec le bon Dieu. » Il ne pouvait plus quitter le Père Bridaine, il lui baisa les mains, il l'embrassa. Le Père Bridaine, voyant un tel miracle de la grâce, ne put, de son côté, s'empêcher de verser des larmes : leurs derniers adieux faisaient couler les larmes de tous ceux qui en furent témoins. « Adieu, mon Père, dit le militaire au Père Bridaine, après le bon Dieu, c'est à vous que je dois le ciel. » Retourné dans son pays, il ne pouvait se contenter de publier combien le bon Dieu avait été bon pour lui, il finit sa vie dans les larmes et la pénitence et mourut en saint, six mois après sa conversion.
Eh bien ! M.F., qui fut la cause de la conversion de ce soldat ? Hélas ! M.F., ce que vous entendez tous les dimanches aux instructions, c'est ce qu'il entendit de la bouche du Père Bridaine, où il développait sans doute l'état effroyable d'un pécheur qui paraît devant le tribunal de Jésus-Christ avec la conscience chargée de péchés. Hélas ! mon Dieu, combien de fois votre pasteur ne vous a-t-il pas fait ce portrait désespérant ? Qui en a été plus touché que vous-mêmes ? Et pourquoi donc, M.F., que cela ne vous a pas ébranlés et convertis ? Est-ce que la parole de Dieu n'a pas le même pouvoir, M.F. ? Non, M.F., cela n'est pas la véritable cause de ce que vous êtes restés dans le péché. Est-ce, M.F., parce que cette parole sainte vous est annoncée par un
pécheur, que cela ne vous a pas touchés ? Non, M.F., non, ce n'en est pas encore la vraie raison ; mais la voici : c'est que vos curs sont trop endurcis, et qu'il y a trop longtemps que vous abusez des grâces que le bon Dieu vous donne par sa parole sainte ; c'est, M.F., que le péché vous a arraché les yeux de votre pauvre âme et qu'il a fini par vous faire perdre de vue les biens et les maux de l'autre vie. O mon Dieu ! quel malheur pour un chrétien d'être banni du ciel pour toute l'éternité et d'être insensible à cette perte ! O mon Dieu ! quelle frénésie d'être près d'être précipités dans les flammes de l'enfer, et de demeurer tranquilles dans un état qui fait frémir les anges et les saints ! O mon Dieu ! à quel degré de malheur est conduit celui à qui la parole de Dieu !
Dès que la parole de Dieu ne touche plus, tout est perdu ; il n'y a plus de ressource, sinon dans un grand, miracle, ce qui arrive bien rarement. O mon Dieu ! être insensible à tant de malheurs, qui pourra jamais le comprendre ? Cependant, sans aller plus loin, voilà l'état de presque tous ceux qui m'écoutent. Vous savez que le péché règne dans vos curs ; vous savez que tant que le péché y est, vous n'avez point d'autre chose à attendre que tous ces malheurs. O mon Dieu ! cette pensée seule ne devrait-elle pas nous faire mourir de frayeur ? Hélas ! le bon Dieu voyait d'avance combien peu profiteraient de cette parole de vie, quand il nous dit dans l'Évangile cette parabole : « Un semeur sortit de grand matin pour semer son blé, et lorsqu'il le semait, une partie tomba sur le bord du chemin et elle fut foulée aux pieds des passants et mangée par les oiseaux du ciel ; une autre partie tomba sur les pierres, et elle sécha aussitôt ; une autre tomba parmi les épines, qui l'étouffèrent ; et enfin une autre tomba dans la bonne terre, et porta du fruit au centuple. » Vous voyez, M.F., que Jésus-Christ nous montre que, de toutes les personnes qui écoutent la parole de Dieu, il n'y en a qu'un quart qui en profitent encore trop heureux si de toutes les quatre personnes il y en avait une qui en profitât. Que le nombre des bons chrétiens serait plus grand qu'il n'est !
 Les apôtres, étonnés de cette parabole, lui dirent : « Expliquez-nous, s'il vous plaît, ce que cela veut dire. » Jésus-Christ leur dit avec sa bonté ordinaire : « Le voici : Le cur de l'homme est semblable à une terre qui portera du fruit selon qu'elle sera bien ou mal cultivée ; cette semence, leur dit Jésus-Christ, c'est la parole de Dieu celle qui tombe sur le bord du chemin, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, mais qui ne veulent ni changer de vie, ni faire les sacrifices que Dieu veut d'eux pour les rendre bons et agréables à lui. Les uns, ce sont ceux qui ne veulent pas quitter les mauvaises compagnies ou les lieux où ils ont tant de fois offensé le bon Dieu ; ce sont encore ceux qui sont retenus par un faux respect humain, qui les fait abandonner toutes les bonnes résolutions qu'ils ont prises en écoutant la parole de Dieu. Celle qui tombe dans les épines, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu avec joie ; mais elle ne leur fait faire aucune bonne uvre : ils aiment à l'entendre, mais non à faire ce qu'elle commande. Pour celle qui tombe sur les pierres, ce sont ceux qui ont un cur endurci et obstiné, ceux qui ne l'écoutent que pour la mépriser ou en abuser. Enfin celle qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui désirent de l'entendre, qui prennent tous les moyens que le bon Dieu leur inspire pour en bien profiter ; et c'est dans ces curs seuls qu'elle porte du fruit en abondance, et ces fruits sont le retranchement d'une vie mondaine et les vertus qu'un chrétien doit pratiquer pour plaire à Dieu et sauver son âme. Vous voyez vous-mêmes, M. F :, d'après la parole de Jésus-Christ, combien il y a peu de personnes qui profitent de la parole de Dieu, puisque de quatre il n'y en. a qu'un qui rend cette semence dans le cas de porter du fruit, ce qui est bien facile à vous montrer, comme nous verrons tout à l'heure. Mais si maintenant vous me demandez ce que veut dire Jésus-Christ par ce semeur qui sortit de grand matin pour aller répandre sa semence dans son champ, M.F., le semeur, c'est le bon Dieu lui : même, qui a commencé à travailler à notre salut dès le commencement du monde, et cela en nous envoyant ses prophètes avant la venue du Messie pour nous apprendre ce qu'il fallait faire pour être sauvés ; il ne s'est pas contenté d'envoyer ses serviteurs, il est venu lui-même, il nous a tracé le chemin que nous devions prendre, il est venu nous annoncer la parole sainte.

II. Mais examinons plutôt, M.F., qui sont ceux qui apportent de bonnes dispositions pour entendre cette parole de vie. Hélas ! M.F., vous venez de voir, par les paroles mêmes de Jésus-Christ, que très peu apportent les dispositions nécessaires pour en bien profiter. Savez-vous ce que c'est qu'une personne qui n'est pas nourrie de cette parole sainte ou qui en abuse : elle est semblable à un malade sans médecin, à un voyageur égaré et sans guide, à un pauvre sans ressource ; disons mieux, M.F., qu'il est tout à fait impossible d'aimer Dieu et de lui plaire sans être nourri de cette parole divine. Qu'est-ce qui peut nous porter à nous attacher à Lui, sinon parce que nous le connaissons ? Et qui peut nous le faire connaître avec toutes ses perfections, ses beautés et son amour pour nous, sinon la parole de Dieu, qui nous apprend tout ce qu'il a fait pour nous et les biens qu'il nous prépare pour l'autre vie, si nous ne cherchons qu'à lui plaire ? Qui peut nous porter à quitter, à pleurer nos péchés, sinon la peinture effrayante que le Saint-Esprit nous en fait dans les saintes Écritures ? Qui peut nous porter à tout sacrifier ce que nous avons de plus cher au monde, pour avoir le bonheur de conserver les biens du ciel, sinon les tableaux mêmes que nous en font les prédicateurs ? Si vous en doutez, M.F., demandez à saint Augustin ce qui a commencé à le faire rougir au milieu de ses infamies : n'est-ce pas le tableau effrayant que fit saint Ambroise dans un sermon où il montra toute l'horreur du vice d'impureté, combien il dégradait Monime, et combien l'outrage qu'il faisait à Dieu était affreux .
 Qu'est-ce qui porta sainte Pélagie, cette fameuse courtisane qui, par sa beauté et encore plus par les dérèglements de sa vie, avait tant perdu d'âmes, qu'est-ce qui la porta à embrasser la plus rude pénitence pour le reste de sa vie ?... Un jour qu'elle était suivie par une troupe de jeunes gens empressés à lui faire la cour, s'étant parée magnifiquement, mais d'un air qui ne respirait que la mollesse et la volupté, dans cet étalage de mondanité, elle se trouve de passer près de la porte d'une église où se trouvaient plusieurs évêques qui s'entretenaient des affaires de l'Église. Les saints prélats, indignés de ce spectacle, en détournèrent la vue ; cependant l'un d'entre eux, appelé Nonus, regarda fixement cette comédienne et dit en gémissant : « Ah ! que cette femme qui prend tant de soin pour plaire aux hommes sera notre condamnation, à nous qui prenons si peu de soin pour plaire au bon Dieu ! » Le saint prélat ayant pris son diacre par la main, le mena dans sa cellule ; lorsqu'ils y furent arrivés, il se dota le visage contre terre et dit en se frappant la poitrine et en pleurant amèrement : « O Jésus-Christ, mon maître, ayez pitié de moi ; faut-il que pendant toute ma vie je n'aie pas autant pris de soin pour parer mon âme qui est si précieuse, qui vous a tant coûté, que cette courtisane en a pris en un seul jour pour parer son corps et pour plaire au monde ! »
Le lendemain, le saint évêque étant monté en chaire, peignit d'une manière si effroyable les maux que faisait cette courtisane, le nombre d'âmes que sa mauvaise vie traînait en enfer... son discours fut prononcé avec des larmes en abondance. Justement Pélagie était dans l'église, qui écoutait le sermon que faisait le saint évêque ; elle en fut tellement touchée, ou plutôt épouvantée, qu'elle résolut sur-le-champ de se convertir. Elle va trouver le saint prélat sans se ménager davantage, elle se jette aux pieds du saint évêque en présence de toute l'assemblée, lui demande avec tant d'instances et de larmes le Baptême, que l'évêque, la voyant si bien repentante, lui administra non seulement le Baptême, mais encore la Confirmation et la Communion. Après cela, Pélagie distribua tous ses biens aux pauvres, donna la liberté à tous ses esclaves, se couvrit d'un cilice, quitta secrètement la ville d'Antioche et alla se renfermer dans une grotte sur la montagne des Oliviers, près de Jérusalem. Le diacre du saint évêque désirait aller à Jérusalem en pèlerinage ; son évêque lui dit, avant son départ, de s'informer là-bas s'il n'y avait pas une fille cachée dans une grotte depuis quatre ans. En effet, quand le diacre fut arrivé à Jérusalem, il demanda si l'on savait quelque fille recluse depuis quatre ans, dans une grotte aux environs de la ville. Le diacre la trouva sur la montagne dans une cellule qui n'avait d'ouverture que par une petite fenêtre presque toujours fermée. La pénitence épouvantable que faisait Pélagie l'avait tellement changée, que le diacre ne put la reconnaître ; il lui dit qu'il venait lui rendre visite de la part de l'évêque Nonus ; elle répondit simplement, en versant des larmes, que l'évêque Nonus était un saint et qu'elle se recommandait bien à ses prières ; et elle ferma la fenêtre aussitôt comme étant indigne de voir le jour après avoir tant offensé le bon Dieu et perdu tant d'âmes. Les solitaires lui dirent tous qu'elle exerçait sur son corps des tourments, qui faisaient frayeur aux solitaires les plus austères. Le diacre, avant de partir, voulut encore avoir une fois le bonheur de la voir ; mais il la trouva morte . Eh bien ! M.F., qui tira cette pauvre malheureuse du milieu de ses infamies pour en faire une si grande pénitente ? Eh ! bien, M.F., une seule instruction fit ce changement en elle. Mais encore, M.F., d'où vient cela ? C'est, M.F., que la parole de Dieu trouva son cur bien disposé à recevoir cette semence ; c'est que cette parole tomba dans la bonne terre.
Savez-vous, M.F. ; ce que nous sommes ? Le voici : nous sommes ces grands du monde, qui sont dans l'abondance de tout ce que le cur peut désirer, qui épuisent leur connaissance à créer de nouvelles inventions pour faire trouver de nouveaux goûts dans les viandes qu'on leur sert, qui malgré cela ne trouvent rien de bon. Si une personne qui souffre de la faim était témoin de cela, ne dirait-elle pas en pleurant : « Ah ! si j'avais ce qu'ils méprisent tant, que je serais heureuse ! » Hélas ! M.F., nous pouvons bien dire la même chose si des pauvres idolâtres et des païens avaient la moitié ou le quart de cette parole que l'on nous distribue si souvent et dont nous faisons si peu de cas ou plutôt que nous méprisons, que nous entendons avec ennui et dégoût, hélas ! que de larmes ils répandraient, que de pénitences, que de bonnes uvres et que de vertus ils auraient le bonheur de pratiquer ! Oui, M.F., cette parole sainte est perdue pour ces pécheurs qui sont livrés à la dissipation, qui n'ont point de règle de vie, dont l'esprit et le cur sont semblables à un grand chemin par où tout le monde passe, qui ne savent pas seulement ce que c'est que de rejeter une mauvaise pensée. Un moment, c'est une bonne pensée ou un bon désir qui les occupe ; un autre moment, c'est une mauvaise pensée et un mauvais désir ; tout à l'heure, vous les entendiez chanter les louanges de Dieu dans l'église ; dans un autre moment, vous les entendrez chanter les chansons les plus infâmes dans les cabarets ; ici vous les voyez dire du bien de leurs voisins, et là vous les voyez avec ceux qui déchirent leur réputation ; un jour ils donneront de bons conseils, demain ils en porteront d'autres à se venger. D'après cela, M.F., s'ils écoutent la parole de Dieu, ce n'est que par habitude et peut-être même avec mauvaise intention, pour critiquer celui qui est si charitable que de l'annoncer. Mais ils l'écoutent comme l'on écoute une fable ou une chose très indifférente. Hélas ! que peut faire la parole de Dieu dans des curs si mal disposés, sinon les endurcir davantage ? Mon Dieu, que votre sainte parole, qui ne nous est donnée que pour nous aider à nous sauver, précipite d'âmes dans les enfers !
Je vous ai bien dit, en commençant, que la parole de Dieu porte toujours du fruit bon ou mauvais, selon nos dispositions. Voilà, M.F., l'état d'une personne qui ne combat pas ses penchants, qui ne cherche pas à se garantir de ses passions qui la maîtrisent : à mesure que la parole de Dieu tombe, l'orgueil passe, la foule aux pieds ; le désir de vengeance passe, l'écrase ; Tes mauvaises pensées et les mauvais désirs viennent l'enfoncer dans le bourbier ; après quoi, le démon qui règne dans ce pauvre cur, à la première occasion, enlève le reste de l'impression qu'a pu faire en nous la parole de Dieu. Voilà, M.F., ce que nous dit premièrement l'Évangile :  je ne sais pas si vous l'avez bien compris, mais pour moi je tremble quand j'entends saint Augustin nous dire que nous sommes aussi coupables d'entendre la parole de Dieu sans un vrai désir d'en profiter, que les Juifs lorsqu'ils flagellèrent Jésus-Christ et le roulèrent sous leurs pieds. Hélas ! M.F., nous n'avons jamais pensé que nous commettions une espèce de sacrilège, lorsque nous ne voulions pas profiter de cette parole sainte.
Cependant, M.F., cela n'est pas positivement vos dispositions, du moins pour un grand nombre : nous prenons encore de belles résolutions de changer de vie ; quand nous entendons prêcher, nous disons en nous-mêmes : il faut tout de bon mieux faire. Voilà qui est très bien ; mais dès que le bon Dieu nous envoie quelque épreuve, nous oublions nos résolutions et nous continuons notre même genre de vie. Nous avons résolu d'être moins attachés aux biens de ce monde ; mais le moindre tort qu'on nous fasse, nous cherchons à nous rattraper, nous disons du mal des personnes qui nous ont fait tort et nous conservons la haine ; nous avons peine à voir ces personnes, nous ne voulons plus leur rendre service. Nous pensons que maintenant nous voulons bien pratiquer l'humilité, parce que nous avons entendu dans une instruction combien l'humilité est une belle vertu, combien elle nous rend agréables à Dieu ; mais à la première occasion qui se présente, qu'on nous méprise, nous nous fâchons, nous disons du mal de nos contradicteurs, et si jamais nous leur avons fait quelque bien, nous le leur reprochons. Voilà, M.F., ce que nous faisons. Plusieurs fois nous avons résolu de bien faire, mais aussitôt que nous avons l'occasion, nous n'y pensons plus et nous continuons notre route ordinaire. Ainsi passe notre pauvre vie, dans les résolutions et dans les chutes continuelles, de sorte que nous nous retrouvons toujours les mêmes. Hélas ! M.F., cette semence est donc perdue pour le plus grand nombre des chrétiens et ne peut servir qu'à leur condamnation ! Mais, peut-être, me direz-vous que, autre fois, la parole de Dieu était plus puissante, ou ceux qui l'annonçaient étaient plus éloquents. Non, M.F., la parole du bon Dieu a autant de pouvoir à présent que dans les autres temps, et ceux qui l'annonçaient étaient aussi simples qu'à présent. Écoutez saint Pierre dans ses prédications : « Écoutez-moi bien, leur dit ce saint apôtre, le Messie que vous avez fait souffrir, que vous avez fait mourir, est ressuscité pour le bonheur de tous ceux qui croient que le salut vient de Lui. » A peine eût-il dit cela, que tous ceux qui étaient présents fondirent en larmes et poussèrent de grands cris en disant : « Ah ! grand Apôtre, que ferons-nous pour obtenir notre pardon ? » « Mes enfants, leur dit saint Pierre, si vous voulez que vos péchés vous soient pardonnés, faites pénitence, confessez vos péchés, ne péchez plus, et le même Jésus-Christ que vous avez crucifié, qui est ressuscité, vous pardonnera . » Dans une seule prédication, trois mille se donnèrent à Dieu et quittèrent leur péché pour jamais . Dans une autre, cinq mille renoncèrent à leur idolâtrie pour s'attacher à une religion qui ne demande que des sacrifices continuels  ; ils suivirent courageusement la route que Jésus-Christ leur avait marquée.
De quel secret, M.F., les apôtres se sont-ils servis pour changer le monde de face ? Le voici : « Voulez-vous, dirent les apôtres, plaire à Dieu et sauver votre âme, que celui qui se livre au vice de l'impureté y renonce et vive d'une manière pure et agréable à Dieu ; que celui qui a le bien de son prochain le rende ; que celui qui veut du mal à son prochain se réconcilie avec lui. » Écoutez saint Thomas : « Je vous avertis de la part de Jésus-Christ même que les hommes subiront un jugement après leur mort, sur le bien et le mal qu'ils auront fait, les pécheurs iront passer leur éternité dans le feu de l'enfer pour y souffrir à jamais ; mais celui qui aura été fidèle à observer la loi du Seigneur, son sort sera tout le contraire ; au sortir de cette vie, il entrera dans le ciel pour y jouir de toutes sortes de délices et de bonheur. » Écoutez saint Jean, le disciple bien-aimé : « Mes enfants, aimez-vous tous comme Jésus-Christ vous a aimés, soyez charitables les uns envers les autres comme Jésus-Christ l'a été pour nous, Lui qui a souffert et qui est mort pour votre bonheur ; supportez-vous les uns les autres ; pardonnez-vous vos faiblesses comme il vous pardonne à tous . » Dites-moi, pouvons-nous trouver quelque chose de plus simple ? Eh bien, M.F., ne vous dit-on pas les mêmes vérités ? Ne vous dit-on pas comme saint Pierre, que Jésus-Christ est mort pour vous, qu'il est encore prêt à vous pardonner, si vous voulez vous repentir et quitter le péché ! Cependant ce furent ces paroles qui firent répandre tant de larmes et convertirent tant de païens et de pécheurs ! Ne vous dit-on pas aussi, comme saint Jean-Baptiste, que si vous avez le bien du prochain, il faut le rendre, sans quoi jamais vous n'entrerez dans le ciel ? Ne vous dit-on pas aussi que si vous vous livrez au vice d'impureté, il faut le quitter et mener une vie pure ? Ne vous dit-on pas encore que, si vous vivez et mourez dans le péché, vous irez en enfer ? Et pourquoi donc, M.F., ces paroles ne produisent plus les mêmes effets, c'est-à-dire, que cette parole sainte ne nous convertit pas ? Hélas ! M.F., disons-le en gémissant : ce n'est pas qu'elle a moins de puissance qu'autrefois, mais c'est que cette divine semence tombe dans des curs endurcis et impénitents, et qu'à peine y est-elle tombée, le démon l'étouffe. Comme cette divine parole ne parle que de sacrifices, de mortifications, de détachement du monde et de soi-même et que, de son côté, l'on ne veut pas faire tout cela, l'on reste dans le péché, l'on y persévère, et l'on y meurt. Convenez avez moi combien il faut être endurci pour rester dans le péché, sachant très bien que, si nous venons à mourir dans cet état, nous n'avons que l'enfer pour partage ! On nous le dit sans cesse, et malgré cela, nous restons pécheurs comme nous le sommes, nous attendons la mort avec tranquillité, quoique nous soyons très certains que notre sort ne peut être que celui d'un réprouvé. O mon Dieu ! quel malheureux état que celui d'un pécheur qui n'a plus la foi !

III. Mais, me direz-vous, que faut-il donc faire pour profiter de la parole de Dieu, afin qu'elle nous aide à nous convertir ? Ce qu'il faut faire, M.F., le voici.
Vous n'avez qu'à examiner la conduite de ce peuple qui venait écouter Jésus-Christ ; il venait de fort loin, avec un vrai désir de pratiquer tout ce que Jésus-Christ lui commanderait ; ils abandonnaient toutes les choses temporelles, ils ne pensaient pas même aux besoins du corps, très persuadés que celui qui allait nourrir leur âme, nourrirait aussi leur corps ; ils étaient mille fois plus empressés à chercher les biens du ciel que ceux de la terre ; ils oubliaient tout pour ne penser qu'à faire ce que leur disait Jésus-Christ . Voyez-les écoutant Jésus-Christ ou les apôtres : leurs yeux et leurs curs sont tout à cela ; les femmes ne pensent nullement à leur ménage ; le marchand perd de vue son commerce ; le laboureur oublie ses terres ; les jeunes personnes foulent aux pieds leurs parures ; ils écoutent avec avidité leurs paroles et font tout ce qu'ils peuvent pour les bien graver dans leur cur. Les hommes les plus sensuels abhorrent leurs plaisirs infâmes pour ne plus penser qu'à faire souffrir leur corps, la sainte parole de Dieu fait toute leur occupation ; ils y pensent et ils la méditent, ils aiment à en parler et à en entendre parler. Eh bien ! M.F., voyez si, toutes les fois que vous entendez la parole de Dieu, vous y portez les mêmes dispositions que ces personnes. M.F., êtes-vous venus écouter cette parole sainte avec empressement, avec joie et un vrai désir d'en profiter ? Étant ici, avez-vous oublié toutes vos affaires temporelles, pour ne penser qu'aux besoins de votre âme ? Avant d'entendre cette parole sainte, avez-vous demandé au bon Dieu de bien la comprendre, de la bien graver dans vos curs ? Avez-vous regardé ce moment comme le plus heureux de votre vie, puisque Jésus-Christ nous dit lui-même, que sa parole sainte est préférable à la sainte communion  ? Avez-vous été bien prêts à faire tout ce qu'elle vous commandait ? L'avez-vous entendue avec attention, avec respect ; non comme la parole d'un homme, mais comme la parole de Dieu même ? Après l'instruction, avez-vous remercié le bon Dieu de la grâce qu'il vous a faite de vous instruire Lui-même par la bouche de ses ministres ? Hélas ! mon Dieu, s'il y en a si peu qui apportent ces dispositions, ne soyons pas étonnés, M.F., de ce que cette sainte parole produit si peu de fruit. Hélas ! combien y en a-t-il qui ne sont ici qu'avec peine, avec ennui ! qui dorment, qui bâillent ! combien qui fouilleront un livre, qui causeront ! et l'on en voit d'autres qui portent encore plus loin leur impiété, qui, par une espèce de mépris, sortent dehors en méprisant la sainte parole et celui qui l'annonce. Combien d'autres qui, même étant dehors, disent que le temps leur a duré et qu'ils ne retourneront pas ! et enfin d'autres qui, bien loin, en s'en retournant chez eux, de s'occuper de ce qu'ils ont entendu et de le bien méditer, l'oublient entièrement et n'y repensent que pour dire que ce n'est jamais fini, ou pour critiquer celui qui a eu la charité de l'annoncer ! Qui sont ceux qui, étant arrivés chez eux, font part à ceux qui n'ont pu venir de ce qu'ils ont entendu ? Quels sont les pères et mères qui demandent à leurs enfants ce qu'ils ont retenu de la parole sainte qu'ils ont entendue, et qui leur expliquent ce qu'ils n'ont pas compris ? Mais, hélas ! M.F., on regarde la parole de Dieu comme si peu de chose, que presque point ne s'accusent de ne l'avoir pas écoutée avec attention. Hélas ! que de péchés dont la plupart des chrétiens ne s'accusent jamais ! Mon Dieu, que de chrétiens damnés ! Qui sont ceux qui se sont dit à eux-mêmes : Que cette parole est belle ! qu'elle est véritable ! voilà tant d'années que je l'entends, et que l'on me fait voir l'état de mon âme, et, comme toucher du doigt que, si la mort me frappait, je serais perdu ! cependant je reste toujours dans le péché. O mon Dieu ! que de grâces méprisées, que de moyens de salut dont j'ai abusé jusqu'à présent ! mais c'en est fait, je vais changer tout de bon, je vais demander au bon Dieu la grâce de ne jamais entendre cette sainte parole sans y être bien préparé. Non, je ne veux plus dire en moi-même, comme je l'ai fait jusqu'à présent, que cela est pour un tel ou une telle ; non, je dirai que c'est pour moi qu'on l'annonce, je vais tâcher d'en profiter autant que je le pourrai.
 Que conclure de tout cela, M.F. ? Le voici : C'est que la parole divine est un des plus grands dons que le bon Dieu peut nous faire, puisque sans l'instruction, il est impossible de se sauver. Que si nous voyons tant d'impies dans le malheureux temps où nous vivons, ce n'est que parce qu'ils ne connaissent pas leur religion, puisqu'à une personne qui la connaît, il est impossible de ne pas l'aimer et de ne pas pratiquer ce qu'elle nous commande. Quand vous voyez quelque impie qui méprise la religion, vous pouvez dire : « Voilà un ignorant qui méprise ce qu'il ne connaît pas, » puisque, M.F., cette parole divine a tant converti de pécheurs. Tâchons, M.F., de l'entendre toujours avec un plaisir d'autant plus grand que le salut de notre âme y est attaché et que par elle nous découvrons combien notre destinée est heureuse, combien la récompense qu'elle nous promet est grande, puisqu'elle dure toute l'éternité. C'est le bonheur que je vous...

 MERCREDI DES CENDRES
Sur la Pénitence
 

Penitemini igitur et convertimini ut deleantur peccata vestra.
Convertissez-vous donc et faites pénitence afin que vos péchés soient effacés.
(Actes des apôtres, III, 19.)

Voilà, M.F., la seule ressource que saint Pierre annonce aux Juifs coupables de la mort de Jésus-Christ. Oui, M.F., leur dit ce grand apôtre, votre crime est horrible, parce que vous avez abusé de la prédication de l'Évangile et des exemples de Jésus-Christ, que vous avez méprisé ses bienfaits et ses prodiges, et que non contents de tout cela, vous l'avez rejeté et condamné à la mort la plus cruelle et la plus infâme. Après un tel crime, quelle ressource peut-il vous rester, sinon celle de la conversion et celle de la pénitence ? A ces paroles, tous ceux qui étaient présents fondirent en larmes et s'écrièrent : « Hélas ! que ferons-nous, grand apôtre, pour obtenir miséricorde ? » Saint Pierre, pour les consoler, leur dit : « M.F. ; ne désespérez pas ; le même Jésus que vous avez crucifié est ressuscité, et bien plus, il est devenu le salut de tous ceux qui espèrent en lui ; il est mort pour la rémission de tous les péchés du monde. Faites pénitence et convertissez-vous, et vos péchés seront effacés. » Voilà, M.F., le même langage que l'Église tient à tous les pécheurs qui sont touchés de la grandeur de leurs péchés et qui désirent revenir sincèrement à Dieu. Hélas ! M.F., combien parmi nous sont bien plus coupables que les Juifs, parce que ceux-ci n'ont fait mourir Jésus-Christ que par ignorance ! Combien qui ont renié et condamné Jésus-Christ à la mort par le mépris que nous faisons de sa parole sainte, par la profanation que nous avons faite de ses mystères, par l'omission de nos devoirs, par l'abandon des sacrements et par un profond oubli de Dieu et du salut de notre pauvre âme ! Eh bien ! M.F., quel remède peut-il nous rester dans cet abîme de corruption et de péché, dans ce déluge qui souille la terre et qui provoque la vengeance du ciel ? Point d'autre, M.F., que celui de la pénitence et de la conversion. Dites-moi, n'est-ce pas assez d'années passées dans le péché ? N'est-ce pas assez avoir vécu pour le monde et le démon ? N'est-il pas temps, M.F., de vivre pour le bon Dieu et pour nous assurer une éternité bienheureuse ? Que chacun de nous, M.F., se remette sa vie devant les yeux, et nous verrons que nous avons tous besoin de faire pénitence. Mais pour vous y engager, M.F., je vais vous montrer combien les larmes que nous répandons sur nos péchés, la douleur que nous en ressentons et les pénitences que nous en faisons, nous consolent et nous rassurent à l'heure de la mort ; en second lieu, nous verrons qu'après avoir péché, nous devons en faire pénitence en ce monde ou en l'autre ; en troisième lieu, nous examinerons de quelle manière on peut se mortifier pour faire pénitence.

I. Nous disons, M.F. ; qu'il n'y a rien qui nous console plus pendant notre vie et qui nous rassure plus à l'heure de la mort que les larmes que nous répandons sur nos péchés, que la douleur que nous en ressentons et les pénitences que nous en faisons : ce qui est bien facile à comprendre, puisque c'est par là que nous avons le bonheur d'expier nos péchés, c'est-à-dire de satisfaire à la justice de Dieu. Oui, M.F., c'est par là que nous méritons de nouvelles grâces pour avoir le bonheur de persévérer. Saint Augustin nous dit qu'il faut de toute nécessité que le péché soit puni ou par celui qui l'a commis ou par celui contre qui il a été commis. Si vous ne voulez pas, nous dit-il, que le bon Dieu vous punisse, punissez-vous vous-mêmes. Nous voyons que Jésus-Christ lui-même, pour nous montrer combien la pénitence nous est nécessaire après le péché, se met au même rang que les pécheurs .
Il nous dit que, sans le baptême, personne n'entrera dans le royaume des cieux  ; et, dans un autre endroit, que si nous ne faisons pas pénitence, nous périrons tous . Hélas ! M.F., cela est très facile à comprendre. Depuis que l'homme a péché, tous ses sens se sont révoltés contre la raison ; et par conséquent, si nous voulons que la chair soit soumise à l'esprit et à la raison, il faut la mortifier ; si nous voulons que notre corps ne fasse pas la guerre à notre âme, il faut le mortifier avec tous ses sens ; si nous voulons aller à Dieu, il faut mortifier notre âme avec toutes ses puissances. Et si vous voulez bien vous convaincre de la nécessité de la pénitence, vous n'avez qu'à ouvrir l'Écriture Sainte, et vous verrez que tous ceux qui ont péché et qui ont voulu revenir au bon Dieu, ont versé des larmes, se sont repentis de leurs péchés et ont fait pénitence.
Voyez Adam : dès qu'il eut péché il se livra à la pénitence afin de pouvoir fléchir la justice de Dieu. Sa pénitence dura plus de neuf cents ans  ; et une pénitence qui fait frémir, tant elle paraît au-dessus des forces de la nature. Voyez David après son péché : il faisait retentir son palais de ses cris et de ses sanglots ; et il porta ses jeûnes à un tel excès, que ses pieds ne pouvaient plus le soutenir . Quand on voulait le consoler en lui disant que, puisque le Seigneur l'avait assuré que son péché lui était pardonné, il devait modérer sa douleur, il s'écriait : Ah ! malheureux, qu'ai-je fait ? j'ai perdu mon Dieu, j'ai vendu mon âme au démon ; ah ! non, non, ma douleur durera autant que ma vie, elle descendra avec moi dans le tombeau. Ses larmes coulaient avec tant d'abondance que son pain en était trempé et son lit en était arrosé .
Saint-Pierre... .
Pourquoi est-ce, M.F., que nous avons tant de répugnance pour la pénitence, et que nous avons si peu de douleur de nos péchés ? Hélas ! M.F., c'est que nous ne connaissons ni les outrages que le péché fait à Jésus-Christ, ni les maux qu'il nous prépare pour l'éternité. Nous sommes très convaincus qu'après le péché, il faut nécessairement faire pénitence. Mais voici ce que nous faisons : nous renvoyons tout cela à un temps bien éloigné, comme si nous étions maîtres du temps et des grâces du bon Dieu. Hélas ! M.F., qui de nous, étant dans le péché, ne tremblera pas, puisque nous n'avons pas un moment de sûr ? Hélas ! M.F., qui de nous ne frémira pas, en pensant qu'il y a une mesure de grâces après laquelle le bon Dieu n'en accorde plus ? Qui de nous ne frémira pas, en pensant qu'il y a une mesure de miséricorde après quoi c'est fini. Hélas ! qui de nous ne frémira pas, en pensant qu'il y a un certain nombre de péchés après lequel le bon Dieu abandonne le pécheur à lui-même ? Hélas ! M.F., quand la mesure est pleine, il faut qu'elle déborde. Oui, après que le pécheur a rempli tout cela, il faut qu'il soit puni et qu'il tombe en enfer malgré ses larmes et sa douleur... Croyez-vous, M.F., qu'après vous être roulés, traînés et baignés dans les impuretés et vos plus infâmes passions, croyez-vous, M.F., qu'après avoir vécu nombre d'années dans le péché malgré tous les remords que votre conscience vous a donnés pour vous faire revenir à Dieu ; croyez-vous, M.F., qu'après avoir vécu en impies et en libertins, méprisant tout ce que la religion a de plus saint et de plus sacré, vomissant contre elle tout ce que la corruption de votre cur a pu engendrer ; croyez-vous que, quand vous voudrez dire : Mon Dieu pardonnez-moi, vous aurez tout fait ? que vous n'aurez plus qu'à entrer dans le ciel ? Non, non, M.F., ne soyons pas si téméraires, ni si aveugles que d'espérer cela. Hélas ! M.F., c'est précisément dans ce moment que s'accomplit cette terrible sentence de Jésus-Christ, qui nous dit : « Vous m'avez méprisé pendant votre vie, vous vous êtes raillés de mes lois, mais maintenant que vous voulez avoir recours à moi, que vous me cherchez, je vous tournerai le dos pour ne pas voir vos malheurs  ; je me boucherai les oreilles pour ne pas entendre vos cris ; je m'enfuirai loin de vous, crainte de me laisser toucher par vos larmes. »
Hélas ! M.F., pour nous convaincre de tout cela, nous n'avons qu'à ouvrir l'Écriture Sainte et l'histoire où sont renfermées les actions de ces fameux impies ; nous verrons que ces châtiments sont plus terribles que vous ne pensez. Écoutez le fameux impie Antiochus. Se voyant frappé d'une manière visible par la main du Tout-Puissant, il s'humilie, il pleure en disant : « Il est juste, Seigneur, que la créature reconnaisse son Créateur . » Il promet à Dieu de faire pénitence, de réparer tous les maux qu'il a faits pendant sa vie, tous les maux qu'il a faits à Jérusalem, et qu'il donnera de grands biens pour entretenir le culte du Seigneur, qu'il se fera juif ; enfin que toute sa vie ne sera qu'une vie respectueuse de la loi de Dieu. Si vous l'aviez entendu, vous auriez dit en vous réjouissant : Voilà un pécheur qui est un saint pénitent. Cependant, nous entendons le Saint-Esprit nous dire : « Cet impie demande un pardon qui ne lui sera point accordé ; il pleure, mais en pleurant il descend dans les enfers. »
Mais pourquoi, M.F., aller si loin pour trouver des exemples effrayants de la justice de Dieu sur le pécheur qui a méprisé les grâces de Dieu. Voyez le spectacle que nous ont présenté les impies, ces incrédules et ces libertins du dernier siècle ; voyez leur vie impie, incrédule et libertine. N'ont-ils pas toujours vécu en impies, avec l'espérance que le bon Dieu les pardonnerait quand ils voudraient lui demander pardon. Voyez Voltaire. Toutes les fois qu'il se voyait malade, ne disait-il pas : Miséricorde ? Ne demandait-il pas pardon à ce même Dieu qu'il insultait lorsqu'il était en santé, contre lequel il ne cessait de vomir tout ce que la corruption de son cur pouvait engendrer ? D'Alembert, Diderot et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que tous ses autres compagnons de libertinage, croyaient que quand il serait de leur goût de demander pardon à Dieu, ils seraient pardonnés ; mais nous pouvons leur dire ce que le Saint-Esprit dit d'Antiochus : « Ces impies demandent un pardon qui ne leur doit pas être accordé . »
Et pourquoi, M.F., ces impies n'ont-ils pas été pardonnés malgré leurs larmes ? C'est que leur douleur ne venait pas du repentir, ni du regret de leurs péchés, ni de l'amour de Dieu, mais seulement de la crainte du châtiment.
Hélas ! M.F., quelque terribles et effroyables que soient ces menaces, elles ne font pas ouvrir les yeux à ceux qui marchent dans la même route. Hélas ! M.F., que celui qui, étant pécheur et impie, garde l'espoir qu'un jour il cessera de l'être, est malheureux et aveugle ! Hélas ! M.F., que le démon en conduit en enfer de cette manière ! la justice de Dieu les frappe dans le moment où ils n'y pensent nullement. Voyez Saül, il ne savait pas qu'en se moquant des ordres que lui donnait le prophète il allait mettre le sceau à sa réprobation et être abandonné de Dieu . Voyez Aman, s'il pensait qu'en préparant une potence pour Mardochée, il y serait lui-même attaché pour y perdre la vie . Voyez le roi Balthazar, s'il pensait que le crime qu'il commettait en buvant dans les vases sacrés que son père avait volés à Jérusalem, était le dernier crime que Dieu devait lui laisser commettre . Voyez encore les deux infâmes vieillards, s'ils doutaient la moindre chose du monde qu'en tentant la chaste Suzanne ils seraient lapidés et delà tomberaient en enfer . Non, sans doute. Cependant, M.F., quoique ces impies et ces libertins ne sachent rien de tout cela, ils ne laissent pas que d'arriver au point où leurs crimes, étant au comble, doivent nécessairement être punis.
Eh bien ! M.F., que pensez-vous de tout cela, vous surtout qui peut-être avez conçu le dessein épouvantable de rester dans le péché encore quelques années, peut-être jusqu'à la mort ? Cependant, ce sont ces exemples terribles qui ont porté tant de pécheurs à quitter le péché pour faire pénitence, qui ont peuplé les déserts de solitaires, rempli les monastères de saints religieux, et qui ont fait monter tant de martyrs sur les échafauds, avec plus de joie que des rois sur leurs trônes, de crainte d'éprouver les mêmes châtiments. Si vous en doutez, écoutez-moi un instant ; et si vous n'êtes pas encore endurci à ce point où le bon Dieu abandonne le pécheur à lui-même, vous allez sentir vos remords de conscience se réveiller et vous déchirer l'âme. Saint Jean Climaque nous rapporte  qu'il alla un jour dans un monastère ; les religieux qui l'habitaient avaient tellement la grandeur de la justice divine imprimée dans leur cur, ils avaient une telle crainte d'être arrivés à cet état où nos péchés ont lassé la miséricorde de Dieu, que leur vie eût été pour vous un spectacle capable de vous faire mourir de frayeur ; ils menaient une vie si humble, si mortifiée et si crucifiée ; ils sentaient tellement le poids de leurs fautes ; leurs larmes étaient si abondantes et leurs cris si perçants, que quand l'on aurait eu le cur plus dur que des pierres, l'on n'aurait pu s'empêcher de verser des larmes. Lorsque j'eus ouvert la porte du monastère, nous dit le même saint, je vis des actions vraiment héroïques ; j'entendis des cris capables de faire violence au ciel ; if y avait des pénitents qui se condamnaient à rester toute la nuit sur le bout de leurs pieds ; et quand leur pauvre corps tombait de faiblesse, ils se reprochaient leur lâcheté : « Malheureux, se disaient-ils, si tu as si peu de courage pour satisfaire à la justice de Dieu, comment pourras-tu souffrir les flammes vengeresses de l'autre vie ? » D'autres, ayant toujours les yeux et les mains élevés vers le ciel, poussaient des cris capables de vous faire fondre en larmes, tant ils étaient pénétrés de la grandeur de leurs péchés ; d'autres se faisaient lier les mains derrière le dos comme des criminels ; ils se jugeaient indignes de regarder le ciel, se jetaient la face contre terre : « Ah ! mon Dieu, s'écriaient-ils, recevez, s'il vous plaît, nos larmes et nos douleurs. » Il y en avait qui étaient tellement couverts d'ulcères ; leur pauvre corps était si pourri et exhalait une odeur si puante qu'il était impossible de rester à côté d'eux sans mourir. Il y en avait qui ne buvaient de l'eau que pour s'empêcher de mourir ; ils avaient toujours l'image de la mort devant les yeux ; ils se disaient les uns aux autres : « Ah ! M.F., que deviendrons-nous ? Croyez-vous que nous avancions un peu dans la vertu ? » Courons, mes amis, dans la carrière de la pénitence, tuons ces maudits corps comme ils ont tué, nos pauvres âmes. Mais ce qui était le plus effrayant, c'est que, quand l'un d'entre eux était près de sortir de ce monde, tous les religieux étant près du mourant avec un visage abattu, les yeux baignés de larmes, s'adressaient à lui en lui disant : « Que pensez-vous de vous-même à présent que vous allez mourir ? Espérez-vous, croyez-vous que vos larmes et votre douleur et vos pénitences ont mérité votre pardon ? Ne craignez-vous pas d'entendre ces terribles paroles de la bouche de Jésus-Christ même : « Retirez-vous de moi, maudit ; allez au feu éternel. » « Hélas ! répondaient ces pauvres mourants, sait-on si nos larmes ont fléchi la juste colère de Dieu ? Que sait-on si nos péchés ont disparu aux yeux de Dieu ?
Que pouvons-nous faire ? Nous abandonner à la justice de Dieu. Ils priaient leur supérieur de ne point leur donner la sépulture, mais de les jeter à la voirie, afin de servir de pâture aux bêtes sauvages. »
 Saint Jean Climaque nous dit que ce spectacle l'avait tant effrayé qu'il ne put rester qu'un mois au monastère : il ne pouvait plus vivre. Quand je fus de retour, dit-il, mon supérieur vit que j'étais si changé qu'à peine pouvait-il me reconnaître. Eh bien ! mon frère, me dit-il, vous avez vu les travaux et les combats de nos généreux soldats. Je ne pus lui répondre que par mes larmes, tant ce genre de vie m'avait effrayé et avait rendu mon corps si faible et si desséché.
Eh bien ! M.F., voilà des chrétiens comme nous et bien moins pécheurs que nous ; voilà, M.F., des pénitents qui n'attendaient que le même ciel que nous, qui n'avaient qu'une âme à sauver comme nous. Pourquoi donc, M.F., tant de larmes, tant de douleurs et tant de pénitences ? Hélas ! M.F., c'est qu'ils sentaient la grandeur du poids de leurs péchés, et combien l'outrage que le péché fait à Dieu est épouvantable ; voilà, M, F., ce qu'ont fait ceux qui ont compris la grandeur du malheur de perdre le ciel. O mon Dieu ! être insensible à tant de malheurs, n'est-ce pas le plus grand de tous les malheurs ? O mon Dieu ! des chrétiens qui m'entendent et qui ont la conscience chargée de péchés et qui n'ont point d'autre sort à attendre que celui des réprouvés ! Mon Dieu ! peuvent-ils bien vivre tranquilles ? Hélas ! que celui qui a perdu la foi est malheureux !

II. Nous disons que nécessairement après le péché il faut faire une pénitence dans ce monde ou bien aller la faire dans l'autre.
Si l'Église a établi des jours de jeûne et d'abstinence, c'est pour nous faire ressouvenir qu'étant pécheurs nous devons faire pénitence, si nous voulons que le bon Dieu nous pardonne ; et bien plus, nous pouvons dire que le jeûne, la pénitence a commencé avec le monde. Voyez Adam ; voyons Moïse qui jeûna quarante jours. Nous voyons aussi Jésus-Christ, qui était la sainteté même, demeurer quarante jours dans un désert sans boire ni manger, pour nous montrer que notre vie ne doit être qu'une vie de larmes, de pénitence et de mortification. Hélas ! M.F., dès qu'un chrétien quitte les larmes, la douleur de ses péchés et la mortification, adieu la religion. Oui, M.F., pour conserver en nous la foi, il faut que nous soyons toujours occupés à combattre nos penchants et à gémir sur nos misères.
Voici un exemple qui va vous montrer combien nous devons prendre garde de ne pas donner à nos penchants tout ce qu'ils nous demandent. Nous lisons dans l'histoire qu'il y avait un époux qui avait une femme bien vertueuse et un fils qui marchait sur ses traces. Ils faisaient consister tout leur bonheur dans la prière et dans la fréquentation des sacrements. Les saints jours de dimanche, après les offices, ils n'avaient point d'autre occupation et d'autre plaisir que de faire du bien ; ils allaient visiter les malades et leur fournissaient tous les secours dont ils étaient capables. Étant chez eux, ils passaient leur temps à faire des lectures de piété capables de les animer dans le service de Dieu. Ils nourrissaient ainsi leurs âmes dans la grâce de Dieu, ce qui faisait tout leur bonheur. Mais comme le père était un impie et un libertin, il ne cessait de les blâmer et de se moquer d'eux, en disant que leur genre de vie lui déplaisait grandement et que cette manière de vivre ne pouvait convenir qu'à des personnes ignorantes ; il tâchait de leur mettre devant les yeux les livres les plus infâmes et les plus capables de les détourner du chemin de la vertu dans lequel ils marchaient. La pauvre mère pleurait d'entendre ce langage, et le fils en gémissait de son côté. Mais, à force de se voir persécutés, trouvant sans cesse ces livres devant eux, ils voulurent, malheureusement, voir ce qu'ils renfermaient ; et, hélas ! sans s'en apercevoir, ils prirent goût à ces lectures qui n'étaient remplies que d'ordures contre la religion et les bonnes murs. Hélas ! leurs pauvres curs, autrefois si bien au bon Dieu, furent bientôt tournés vers le mal ; leur manière de vivre changea entièrement ; ils commencèrent à abandonner toutes leurs pratiques ; il ne fut plus question ni de jeûne, ni de pénitence, ni de confession, ni de communion, de sorte qu'ils laissèrent tout à fait leurs devoirs de chrétiens. Le mari qui s'en aperçut fut très content de les voir tourner de son côté. Comme la mère était encore jeune, toute son occupation fut de se parer, de fréquenter les bals et les comédies et toute autre partie de plaisir qu'elle pouvait trouver.
Le fils, de son côté, suivait les traces de sa mère : il devint par la suite un grand libertin qui scandalisa autant son endroit qu'il l'avait édifié auparavant. Ce n'était plus que partie de plaisir et que débauche, de sorte que la mère et l'enfant faisaient des dépenses énormes ; leur fortune fut bientôt affaiblie. Le père, voyant qu'il tombait dans les dettes, voulut savoir si sa fortune pourrait suffire à leur laisser continuer ce genre de vie dont lui-même était l'auteur ; mais il fut bien surpris lorsqu'il vit que son bien ne pouvait pas même faire face à ses dettes. Alors une espèce de désespoir s'empara de lui, un bon matin il se lève, de sang-froid et même avec réflexion il charge trois pistolets, entre dans la chambre de sa femme, lui brûle la cervelle ; il passe dans la chambre de son fils, lui décharge le deuxième coup, et le dernier fut pour lui-même. Ah ! malheureux père, au moins si tu avais laissé cette pauvre femme et ce pauvre enfant dans la prière, les larmes et la pénitence, ils auraient été pour le ciel, tandis que tu les a jetés en enfer en y tombant toi-même. Eh bien ! M.F., quelle fut la cause de ce grand malheur, sinon qu'ils avaient cessé de pratiquer notre sainte religion ?
Hélas ! M.F., quel châtiment peut être comparable à celui d'une âme, à laquelle le bon Dieu enlève la foi en punition de ses péchés ? Oui, M.F., si nous voulons sauver nos âmes, la pénitence nous est aussi nécessaire pour persévérer dans la grâce de Dieu que la respiration pour vivre, pour conserver la vie du corps. Oui, M.F., soyons bien persuadés que, si nous voulons que notre chair soit soumise à notre esprit et à la raison, il faut nécessairement la mortifier ; si nous voulons que notre corps ne fasse pas la guerre à notre âme, il faut le mortifier avec tous ses sens ; si nous voulons que notre âme soit soumise à Dieu, il faut la mortifier avec toutes ses puissances.
Nous lisons dans l'Écriture Sainte que lorsque le Seigneur, commanda à Gédéon d'aller combattre contre les Madianites, il lui ordonna de commander à tous ses soldats timides et craintifs de se retirer. Plusieurs milliers se retirèrent. Il en restait encore dix mille. Le Seigneur dit à Gédéon : Vous avez encore trop de soldats ; faites une petite revue, et observez tous ceux qui prendront de l'eau seulement avec la main pour la porter à leur bouche mais sans s'arrêter ; ce sont ceux-là que vous conduirez au combat. De dix mille il n'y en eut que trois cents . Le Saint-Esprit donne cet exemple pour nous faire voir combien il y a peu de personnes qui pratiquent la mortification et qui seront sauvées.
Il est vrai, M.F., que la mortification ne consiste pas toute dans la privation du boire et du manger, quoiqu'il soit très nécessaire de ne pas tout accorder ce que demande notre corps, saint Paul nous disant : « Je traite durement mon corps, de crainte qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. »
 Mais il est aussi certain, M.F., qu'une personne qui aime ses plaisirs, qui cherche ses commodités, qui fuit l'occasion de souffrir, qui s'inquiète, qui murmure, qui gronde et qui s'impatiente à la moindre chose qui ne va pas selon ses désirs et ses volontés, n'a que le nom de chrétienne ; elle n'est bonne que pour déshonorer sa religion, puisque Jésus-Christ nous dit : « Que celui qui veut être à moi prenne sa croix et qu'il me suive ; qu'il renonce à lui-même ; qu'il prenne sa croix tous les jours de sa vie et qu'il me suive . » Il n'est pas douteux, M.F., qu'une personne sensuelle n'aura jamais ces vertus qui nous rendent agréables à Dieu et nous assurent le ciel. Si nous voulons avoir la plus belle de toutes les vertus, qui est la chasteté, sachons que c'est une rose qui ne se cueille que parmi les épines ; et par conséquent elle ne se rencontrera, ainsi que toutes les autres vertus, que dans une personne mortifiée. Nous lisons dans l'Écriture Sainte  que l'ange Gabriel, étant apparu au prophète Daniel, lui dit : « Le Seigneur a écouté votre prière, parce qu'elle a été faite dans les jeûnes et la cendre ; » la cendre nous marque l'humilité. Nous lisons dans l'histoire que deux missionnaires jésuites  étant couchés ensemble, il y en eut un qui, étant incommodé d'un rhume, cracha toute la nuit sur son compagnon sans le savoir. Le matin, voyant l'autre qui se lavait, il en fut extrêmement chagriné et lui en demanda pardon. L'autre lui dit : « Mon ami, vous ne pouviez pas cracher dans un endroit plus vil qu'en crachant sur moi. » Voilà, M.F., un exemple qui montre jusqu'à quel degré ce bon Père portait la mortification.

III. Mais, me direz-vous, combien y a-t-il de sortes de mortifications ? M.F., le voici, il y en a deux : l'une est intérieure, l'autre est extérieure, mais elles vont toujours ensemble.
Pour la mortification extérieure, elle consiste à mortifier notre corps avec tous ses sens :
1? Nous devons mortifier nos yeux : ne rien regarder par curiosité, ni différents objets qui pourraient nous porter à avoir quelques mauvaises pensées ; ne point lire de livres qui ne sont pas capables de nous porter à la vertu, qui, au contraire, ne peuvent que nous en détourner et éteindre le peu de foi que nous avons.
2? Nous devons mortifier nos oreilles ; ne point écouter avec plaisir toutes ces chansons, ces discours qui peuvent nous flatter et qui n'aboutissent à rien : c'est toujours un temps bien mal employé et ravi aux soins que nous devons donner à notre âme ; ne jamais prendre plaisir à écouter les médisances et les calomnies. Oui, M.F., nous devons nous mortifier en tout cela et ne pas être du nombre de ces personnes curieuses qui veulent savoir tout ce que l'on a dit, ce que l'on a fait, d'où l'on vient, ce que l'on veut, ce que l'on nous a dit.
3? Nous disons que nous devons nous mortifier dans notre odorat : ne jamais prendre plaisir à sentir ce qui peut satisfaire notre goût. Nous lisons dans là vie de saint François de Borgia qu'il n'a jamais senti les fleurs, mais qu'au contraire il mettait souvent dans sa bouche des pilules et les mâchait  afin de se punir du plaisir qu'il pouvait avoir pris en sentant quelque bonne odeur ou en mangeant des mets délicats.
4° Je dis que nous devons mortifier notre bouche ; il ne faut pas manger par gourmandise, ni au-delà du nécessaire ; il ne faut donner au corps rien qui puisse exciter les passions ; ne jamais manger hors des repas sans une nécessité. Un bon chrétien ne fait jamais un repas sans se mortifier de quelque chose.
5? Un bon chrétien doit mortifier sa langue en ne parlant qu'autant qu'il est nécessaire pour remplir son devoir et pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. Voyez Jésus-Christ : pour nous montrer combien le silence est une vertu qui lui est agréable et pour nous porter à l'imiter, il a gardé le silence pendant trente ans. Voyez la Sainte Vierge : l'Évangile nous montre qu'elle n'a parlé que quatre fois seulement, quand la gloire de Dieu et le salut du prochain le demandaient. Elle parla quand l'ange lui annonça qu'elle serait Mère de Dieu  ; elle parla lorsqu'elle alla visiter sa cousine Elisabeth, pour lui faire part de son bonheur  ; elle parla à son Fils, quand elle le retrouva dans le temple  ; elle parla quand elle fut aux noces de Cana, lorsqu'elle représenta à son Fils le besoin de ces gens .
Nous voyons aussi que, dans toutes les communautés religieuses, un grand point de leurs règles est le silence : aussi, saint Augustin nous dit que celui qui ne pèche pas par la langue est parfait . Nous devons surtout mortifier notre langue lorsque le démon nous inspire de dire de mauvaises raisons, de mauvaises chansons, des médisances et des calomnies contre le prochain ; de même, ne pas dire des jurements, des paroles grossières.
6? Je dis que nous devons mortifier notre corps en ne lui donnant pas autant de repos qu'il en veut, c'est une vertu de tous les saints.
Mortification intérieure. En second lieu, nous avons dit que nous devons pratiquer la mortification intérieure. Et d'abord, mortifions notre imagination. Il ne faut pas la laisser aller d'un côté et d'autre, ni la laisser se remplir de choses inutiles, surtout ne pas la laisser promener sur des choses qui peuvent la conduire au mal, comme de penser à certaines personnes qui ont commis quelques mauvais péchés contre la sainte vertu de pureté, comme aussi de penser aux jeunes gens qui se marient : tout cela n'est autre chose qu'un piège que le démon nous tend pour nous conduire au mal. Autant qu'il se présente de ces pensées, il faut les renvoyer. Il ne faut pas non plus nous laisser occuper l'imagination, ce que je deviendrais, ce que je ferais, si j'étais..., si j'avais ceci, si on me donnait cela, si je pouvais gagner cela. Toutes ces choses ne servent de rien qu'à nous faire perdre bien du temps où nous pourrions penser à Dieu et au salut de notre âme. Il faut, au contraire, occuper notre imagination à penser à nos péchés pour en gémir et nous en corriger ; souvent penser à l'enfer, afin de travailler à l'éviter ; souvent penser au ciel, afin de vivre de manière à le mériter ; souvent penser à la mort et passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour nous aider à supporter les maux de la vie en esprit de pénitence.
Nous devons aussi mortifier notre esprit : ne jamais vouloir examiner si notre religion n'est pas bonne, ni vouloir chercher à comprendre les mystères, mais seu-lement raisonner de la manière la plus sûre dont nous devons nous conduire pour plaire à Dieu et sauver notre âme.
Ensuite, nous devons mortifier notre volonté, en cédant toujours à la volonté des autres quand notre conscience n'y est pas compromise. Et le faire sans montrer que cela nous fait de la peine ; au contraire, être contents de trouver une occasion de nous mortifier afin de pouvoir expier les péchés de notre volonté. Voilà, M.F., en général, les petites mortifications que nous pouvons pratiquer à chaque instant, comme encore de supporter les défauts et les mauvaises coutumes de ceux avec qui nous vivons. Il est certain, M.F., que les personnes qui ne cherchent qu'à se contenter dans le boire et le manger et dans les plaisirs que leur corps, leur esprit peuvent désirer, ne plairont jamais à Dieu, puisque notre vie doit être une imitation de Jésus-Christ. Je vous demande quelle ressemblance on pourra trouver entre la vie d'un ivrogne et celle de Jésus-Christ, qui a passé sa vie dans le jeûne et les larmes ; entre celle d'un impudique et la pureté de Jésus-Christ ; entre un vindicatif et la charité de Jésus-Christ ; et ainsi du reste. Hélas ! M.F., qu'allons-nous devenir lorsque Jésus-Christ va confronter notre vie avec la sienne ? Faisons au moins quelque chose qui puisse être capable de lui plaire.
Nous avons dit, en commençant, que la pénitence, les larmes et la douleur de nos péchés nous consolent grandement à l'heure de la mort, ce qui n'est pas douteux. Quel bonheur pour un chrétien dans ce dernier moment, où l'on fait si bien son examen de conscience, de se rappeler d'avoir non seulement bien observé les commandements de Dieu et de l'Église, mais d'avoir passé sa vie dans les larmes et la pénitence, dans la douleur de ses péchés et dans une mortification continuelle de tout ce qui pouvait contenter ses plaisirs. Si nous avons quelque crainte, ne pourrons-nous pas dire comme saint Hilarion : « Que crains-tu, mon âme ? il y a tant d'années que tu travailles à faire la volonté de Dieu et non la tienne ! aie confiance, le Seigneur aura pitié de toi  »
Pour mieux vous le faire comprendre, je vous en citerai un bel exemple : Saint Jean Climaque nous dit  qu'il y avait un jeune homme qui avait conçu un grand désir de passer sa vie à faire pénitence et de se préparer à la mort ; il ne mit point de bornes à ses pénitences. Quand la mort arriva, il fit appeler son supérieur, en lui disant : « Ah ! mon père, quel bonheur pour moi ! Oh ! que je suis heureux d'avoir vécu dans les larmes, dans la douleur de mes péchés et dans la pénitence. Le bon Dieu qui est si bon m'a promis le ciel. Adieu, mon père, je vais me réunir à mon Dieu dont j'ai tâché d'imiter la vie autant qu'il m'a été possible ; adieu, mon père, je vous remercie de m'avoir encouragé à marcher dans cette heureuse route. »
M.F., quel bonheur pour nous dans ce moment d'avoir vécu pour le bon Dieu ; d'avoir fui et craint le péché, de nous être privés non seulement des plaisirs mauvais et défendus, mais encore de plaisirs permis et innocents ; d'avoir fréquenté souvent et dignement les sacrements où nous aurons tant trouvé de grâces et de forces pour combattre le démon, le monde et nos penchants. Mais, dites-moi, M.F., que peut-on espérer, dans ce moment épouvantable où le pécheur voit devant ses yeux une vie qui n'est qu'une chaîne de crimes ? Que peut-on espérer pour un pécheur qui a vécu à peu près comme s'il n'avait point d'âme à sauver et comme s'il croyait que quand il est mort tout est fini ; qui n'a presque jamais fréquenté les sacrements et qui, toutes les fois qu'il les a fréquentés, n'a fait que les profaner par de mauvaises dispositions ; un pécheur qui, non content d'avoir raillé et méprisé sa religion et ceux qui avaient le bonheur de, la pratiquer, a fait encore nous ses efforts pour entraîner les autres à marcher dans sa route d'infamie et de libertinage ? Hélas ! quelle frayeur et quel désespoir pour ce pauvre malheureux de reconnaître alors qu'il n'a vécu que pour faire souffrir Jésus-Christ, perdre sa pauvre âme et tomber en enfer ! Mon Dieu, quel malheur ! d'autant plus qu'il savait très bien qu'il pouvait obtenir le pardon de ses péchés s'il avait voulu. Mon Dieu, quel désespoir pour l'éternité !
Voici un exemple admirable qui nous montre que, si nous sommes damnés, ce sera bien parce que nous n'aurons pas voulu nous sauver. Il est rapporté dans l'histoire  que sainte Thaïs avait été dans sa jeunesse une des plus fameuses courtisanes que la terre ait portées cependant elle était chrétienne. Elle se précipita dans tout ce que son cur, qui n'était autre chose qu'un brasier d'un feu impur, put désirer : elle profana dans la débauche tout ce que le ciel lui avait donné d'esprit et de beauté ; et sa propre mère fut même l'instrument dont l'enfer se servit pour la plonger avec une fureur épouvantable dans tant d'ordures, que sa pauvre jeunesse se passa dans tous les dérèglements les plus infâmes et les plus déshonorants pour une personne comme elle. Les uns se ruinaient pour lui faire des présents, plusieurs se poignardèrent pour n'avoir pu la posséder seuls. Enfin les dérèglements de cette comédienne étaient le scandale de toute la province et un sujet de gémissement pour tous les gens de bien. Je vous laisse à penser le mal qu'elle faisait, les âmes qu'elle perdait, les outrages qu'elle faisait à Jésus-Christ par les personnes qu'elle entraînait dans le péché. Elle avait été très instruite dans sa jeunesse, mais ses désordres et la violence de ses passions avaient étouffé en elle toutes les vérités de la religion.
Cependant le bon Dieu voulait manifester la grandeur de ses miséricordes, sachant combien sa conversion en procurerait d'autres ; et, jetant sur elle un regard de compassion, il alla la chercher lui-même au milieu de ses ordures les plus infâmes. Pour opérer ce grand miracle de sa grâce, il se servit d'un saint solitaire à qui il fit connaître cette fameuse pécheresse et tous ses dérèglements. Le Seigneur lui commanda d'aller trouver cette courtisane. Ce solitaire était saint Paphnuce. Il prend l'habit d'un cavalier, se fournit d'argent, et il part pour la ville où elle avait fait sa demeure. Comme il était conduit par Dieu lui-même, il arriva droit où elle était, et demanda à lui parler.
Cette créature, qui ne savait rien de tout cela, le conduisit dans une chambre écartée et bien ornée. Alors le saint lui demanda si elle n'en avait point d'autre plus écartée où il pût se dérober aux yeux de Dieu même. « Eh quoi ! lui dit la courtisane, soyez sûr que personne ne viendra : mais si vous craignez la présence de Dieu, est-ce qu'il n'est pas partout ? » Le saint fut fort étonné de lui entendre parler du bon Dieu : « Eh quoi ! lui dit-il, est-ce que vous connaissez le bon Dieu ? » « Oui, lui dit-elle ; et bien plus, je sais qu'il y a un paradis pour ceux qui le servent avec fidélité et un enfer pour ceux qui le méprisent. » « Mais comment, lui dit le saint, avec toutes ces connaissances pouvez-vous vivre comme vous vivez, et pendant tant d'années, en vous préparant à vous-même un enfer ? » Ces seules paroles du saint, jointes à la grâce du bon Dieu, furent un coup de foudre qui renversa notre courtisane, comme saint Paul sur le chemin de Damas. Elle se jeta à ses pieds, fondant en larmes et le priant en grâce d'avoir pitié d'elle, de de-mander miséricorde pour elle auprès du Seigneur. Elle se disait prête à faire tout ce qu'il voudrait pour essayer si le bon Dieu voudrait encore la pardonner. Elle ne lui demanda qu'un délai de trois heures pour mettre ordre à ses affaires : ensuite elle se rendrait dans l'endroit qu'il lui marquerait pour ne plus penser qu'à pleurer ses péchés. Le saint lui ayant accordé ce délai, elle assembla le plus qu'elle put des libertins qui s'étaient plongés avec elle dans le péché, les conduisit sur la place publi-que : et là, en leur présence, se dépouilla de toutes ses parures ; elle fit apporter les meubles qui avaient été achetés avec l'argent de ses infamies, en fit un tas et y mit le feu sans rien dire ni pourquoi elle agissait ainsi. Après cela, elle quitta la place pour se rendre auprès du saint qui l'attendait et qui la conduisit dans un monastère de filles. Il la renferma dans une cellule dont il scella la porte, et pria une religieuse de lui porter quelques morceaux de pain et un peu d'eau. Thaïs demanda au saint quelle prière elle devait faire dans sa retraite afin de toucher le cur de Dieu. Le saint lui répondit : « Vous n'êtes pas digne de prononcer le nom de Dieu, parce que vos lèvres sont pleines d'iniquités, ni d'élever vers le ciel vos mains si criminelles : Contentez-vous de vous tourner vers l'orient, et dites dans toute la douleur de votre cur et l'amer-tume de votre âme : « O vous qui m'avez créée, ayez pitié de moi. ».
Voilà toute la prière qu'elle fit pendant trois ans qu'elle resta enfermée dans ce trou de mur, pendant lesquels elle ne perdit jamais le souvenir de ses péchés. Elle pleura tant, elle maltraita si cruellement son corps, que quand saint Paphnuce alla consulter saint Antoine pour savoir si le bon Dieu lui avait fait miséricorde, saint Antoine, après avoir passé la nuit en prière avec ses religieux pour cela, lui dit que le bon Dieu avait révélé à un de ses religieux, qui était saint Paul le Sim-ple, qu'un trône éclatant était préparé dans le ciel à la pénitente Thaïs. Alors le saint, plein de joie et d'admi-ration de ce que dans si peu de temps elle avait satisfait à la justice de Dieu, va la trouver pour lui dire que ses péchés lui étaient pardonnés et qu'elle devait quitter sa cellule. Le saint lui demanda ce qu'elle avait fait pen-dant ces trois ans. Elle lui dit : « Mon père, j'ai mis mes péchés devant moi comme en un monceau et je n'ai cessé de les pleurer et de demander miséricorde. » C'est précisément, lui répondit saint Paphnuce, pour cela que vous avez gagné le cur de Dieu, et non par vos autres pénitences. Ayant quitté sa cellule pour aller dans un monastère, elle ne survécut que quinze jours, après les-quels elle alla chanter dans le ciel la grandeur de la miséricorde de Dieu.
M.F., cet exemple nous montre combien nous aurions vite gagné le cur de Dieu, si nous voulions, sans faire aucune de ces grandes pénitences. Que de regrets pendant toute l'éternité de n'avoir pas voulu nous faire quelque violence pour quitter le péché ! Oui, M.F., nous verrons un jour que nous aurions pu satisfaire à la justice de Dieu rien qu'avec les petites misères de la vie que nous sommes obligés de souffrir dans l'état où le bon Dieu nous a placés, si nous voulions en même temps y joindre quelques larmes et une douleur sincère de nos péchés. Que nous aurons de regrets d'avoir vécu et d'être morts dans le péché, lorsque nous verrons que Jésus-Christ a tant souffert pour nous et qu'il désirait tant de nous pardonner, si nous lui avions demandé pardon ! Mon Dieu, que le pécheur est aveugle et malheureux !
Nous craignons de faire pénitence. Mais voyez, M.F., la manière dont on se conduisait envers les pécheurs dans les commencements de l'Église. Ceux qui vou-laient se réconcilier avec le bon Dieu se rendaient le mercredi des Cendres à la porte de l'église avec des habits sales et déchirés. Étant entrés dans l'église, on leur couvrait la tête de cendres, on leur donnait un cilice qu'ils devaient porter autant de temps que devait durer leur pénitence. Après cela on leur commandait de se prosterner contre terre, et pendant ce temps-là on chantait les sept psaumes de la pénitence pour implorer sur eux la miséricorde de Dieu ; ensuite on leur faisait une exhortation pour les engager à se livrer à la péni-tence, avec autant de zèle qu'ils pourraient, espérant que peut-être le bon Dieu se laisserait toucher.
Après tout cela, on les avertissait qu'on allait les chasser de l'église avec confusion, comme Dieu chassa Adam du paradis terrestre après son péché. A peine les laissait-on sortir qu'on leur fermait dessus la porte de l'église. Mais si vous désirez savoir comment ils pas-saient ce temps-là, combien durait cette pénitence, le voici : d'abord, ils étaient ordinairement obligés à vivre dans la retraite ou bien à s'occuper des travaux les plus pénibles ; ils avaient tant de jours par semaine pendant lesquels ils devaient jeûner au pain et à l'eau, selon le nombre et la grandeur de leurs péchés ; ils avaient de longues prières pendant la nuit prosternés la face contre terre ; ils couchaient sur des planches ; ils se levaient plusieurs fois la nuit pour pleurer leurs péchés. On les faisait passer par différents degrés de pénitence ; les dimanches, ils paraissaient à la porte de l'église vêtus d'un cilice, la tête couverte de cendre, restant dehors exposés au mauvais temps ; ils se prosternaient devant les fidèles qui entraient à l'église, en les conjurant, avec larmes, de prier pour eux. Au bout d'un certain temps, ils avaient la permission d'entendre la parole de Dieu, mais aussitôt que l'instruction était faite, on les chassait de l'église ; plusieurs n'étaient admis à la grâce de l'abso-lution qu'à l'heure de la mort. Encore regardaient-ils cela comme une grande grâce que l'Église leur faisait après avoir passé dix ans, vingt ans, parfois plus long-temps encore dans les larmes et la pénitence. Voilà, M.F., comment l'Église se conduisait autrefois pour les pécheurs qui voulaient se convertir tout de bon.
Si maintenant, M.F., vous désirez savoir ceux qui se soumettaient à toutes ces pénitences : je vous dirai tous, depuis les bergers jusqu'aux empereurs. Si vous en voulez un exemple, en voici un que nous avons dans la personne de l'empereur Théodose. Ayant péché plutôt par surprise que par malice, saint Ambroise lui écrivit en lui disant : « J'ai vu cette nuit dans une vision où le bon Dieu m'a fait voir que vous veniez à l'église, il m'a commandé de vous défendre d'entrer ». L'empereur, en lisant cette lettre, pleura amèrement ; cependant il alla se prosterner à la porte de l'église comme à l'ordinaire, avec espérance que ses larmes et son repentir touche-raient le saint évêque. Quand saint Ambroise le vit venir, il lui dit : « Arrêtez, empereur, vous êtes indigne d'en-trer dans la maison du Seigneur ». L'empereur lui dit : « II est vrai, mais David avait bien péché, et le Seigneur l'a pardonné » « Eh bien! lui dit saint Ambroise, puis-que vous l'avez imité dans son péché, suivez-le dans sa pénitence. » L'empereur, à ces mots, se retire sans rien dire dans son palais, quitte ses ornements impériaux, se prosterne la face contre terre, s'abandonne à toute la douleur dont son cur était capable. Il resta huit mois sans mettre les pieds à l'église. Lorsqu'il voyait que ses domestiques y allaient, tandis que lui-même en était privé, on l'entendait pousser des cris capables de toucher les curs les plus endurcis. Quand on lui permettait d'assister aux prières publiques, il se tenait, non comme les autres, debout ou à genoux, mais le visage prosterné contre terre de la manière la plus touchante, se frappant la poitrine, s'arrachant les cheveux et pleurant amèrement. II conserva toute sa vie le souvenir de son péché ; il ne pouvait y penser sans verser des larmes. Eh bien ! M.F., voilà ce que fit un empereur qui ne voulait pas perdre son âme.
Que devons-nous conclure, M.F. ? Le voici : c'est que, puisqu'il faut nécessairement pleurer nos péchés, en faire pénitence ou dans ce monde ou dans l'autre, choisissons la moins rigoureuse et la moins longue. Quel regret, M.F., d'arriver à la mort sans avoir rien fait pour satisfaire à la justice de Dieu ! Quel malheur d'avoir perdu tant de moyens que nous avions de souffrir quelques misères qui, si nous les avions bien prises pour le bon Dieu, nous auraient mérité notre pardon ! Quel malheur d'avoir vécu dans le péché, espérant toujours que nous, le quitterions, et de mourir sans l'avoir fait ! Mais prenons, M.F., une autre route qui nous consolera davantage dans ce moment ; cessons de faire le mal ; commençons à pleurer nos péchés et souffrons tout ce que le bon Dieu voudra nous envoyer. Que notre vie ne soit qu'une vie de regrets, de repentir de nos péchés et d'amour de Dieu, afin que nous ayons le bonheur d'aller nous unir au bon Dieu pendant toute l'éternité. C'est ce que je vous souhaite.

 1er DIMANCHE DE CARÊME
(PREMIER SERMON)

Sur les tentations
 

Ductus est Jesus in desertum a Spiritu Sancto, ut tentaretur a diabolo.
Jésus fut conduit dans le désert par le Saint-Esprit pour y être tenté par le démon.
(S.Matth., IV, 1)

Que Jésus-Christ, M.F., choisisse le désert pour y prier, cela ne doit pas nous étonner, puisque la solitude faisait ses délices ; qu'il y soit conduit par le Saint-Esprit, cela doit encore moins nous surprendre, parce que le Fils de Dieu ne pouvait avoir que le Saint-Esprit pour conducteur. Mais qu'il soit tenté par le démon, qu'il soit emporté plusieurs fois par cet esprit de ténèbres, qui oserait le croire, si ce n'était Jésus-Christ lui-même qui nous le dit par la bouche de saint Matthieu ? Cependant, M.F., bien loin de nous en étonner, au contraire, nous devons nous en réjouir et en remercier infiniment ce bon Sauveur, qui n'a voulu être tenté que pour nous mériter la victoire dans nos tentations. Que nous sommes heureux, M.F. ! Depuis que ce tendre Sauveur a voulu être tenté, nous n'avons qu'à vouloir être victorieux pour vaincre. Voilà, M.F., les grands avantages que nous retirons de la tentation du Fils de Dieu.
Quel est mon dessein, M.F. ? Le voici : c'est de vous  montrer, 1? que la tentation nous est très nécessaire pour nous faire connaître ce que nous sommes ; 2? que nous devons grandement craindre la tentation, parce que le démon est très fin et très rusé, et qu'une seule tentation peut nous jeter en enfer, si nous avons le malheur de succomber ; 3? que nous devons combattre vigoureusement jusqu'à la fin, parce que ce n'est qu'à cette condition que le ciel nous sera donné.
Vouloir, M.F., vous prouver qu'il y a des démons pour nous tenter ; il faudrait supposer que je parle à des idolâtres ou à des païens, ou, si vous voulez, à des chrétiens enveloppés dans l'ignorance la plus crasse et la plus misérable ; ce serait me persuader que vous n'avez jamais su votre catéchisme. On vous a demandé, dès votre enfance, si tous les anges sont demeurés fidèles à Dieu ? Vous avez répondu que non ; qu'une partie s'est révoltée, contre Dieu, a été chassée du ciel et précipitée en enfer. L'on vous a encore demandé : Quelle est l'occupation de ces anges rebelles ? Vous avez dit que c'était de tenter, les hommes, et de faire tous leurs efforts pour les porter au mal ; j'ai des preuves plus avantageuses que vous de tout cela. Vous savez que ce fut le démon qui tenta nos premiers parents dans le paradis terrestre , où il remporta sa première victoire : ce qui le rendit si fier et si orgueilleux. Ce fut le démon qui tenta Caïn, qui le porta à tuer son frère Abel . Nous lisons dans l'Ancien Testament  que le Seigneur dit à Satan : « D'où viens-tu ? » « Je viens, lui répondit le démon, de faire le tour du monde. » preuve bien forte, M.F., que le démon roule sur la terre pour nous tenter. Nous lisons dans l'Évangile que Madeleine ayant confessé ses péchés à Jésus-Christ, il sortit sept démons de son corps . Nous voyons encore, dans un autre endroit de l'Évangile, que l'esprit impur étant sorti du corps d'une personne, dit : « J'y reviendrai avec d'autres dénions encore plus méchants que moi . » Tout ceci, M.F., n'est pas ce qui vous est le plus nécessaire à savoir ; personne n'a le moindre doute là-dessus ; mais ce qui vous est le plus avantageux, c'est de vous bien faire comprendre la manière dont le démon peut vous tenter.
Pour bien vous convaincre de la nécessité de repousser la tentation, demandez à tous les chrétiens réprouvés pourquoi est-ce qu'ils sont allés en enfer, eux qui n'étaient créés que pour le ciel : tous vous répondront que c'est parce qu'étant tentés, ils ont succombé à la tentation. Allez encore demander à tous les saints qui règnent dans le ciel, qui leur a procuré ce bonheur ; tous vous diront : c'est qu'étant tentés, nous avons, avec la grâce de Dieu, résisté à la tentation et méprisé le tentateur. Mais, me direz-vous peut-être, qu'est-ce donc que d'être tentés ? Mon ami, le voici ; écoutez-le bien, et vous verrez, vous comprendrez : toutes les fois que le démon vous tente, c'est de faire une chose que le bon Dieu vous défend, ou de ne pas faire ce qu'il vous ordonne ou vous commande. Le bon Dieu veut que vous fassiez bien vos prières le matin et le soir, à genoux, avec un grand respect. Le bon Dieu veut que vous passiez saintement le saint jour du dimanche à prier, c'est-à-dire à assister à tous les offices  ; que vous ne travailliez nullement, pas plus que si vous étiez à l'agonie. Le bon Dieu veut que les enfants respectent grandement leurs pères et mères ; les domestiques, leurs maîtres. Le bon Dieu veut que vous aimiez tout le monde, que vous fassiez du bien à tout le monde, sans aucune préférence , même à vos ennemis ; que vous ne fassiez jamais gras les jours défendus ; que vous ayez un grand zèle à vous instruire de vos devoirs ; que vous pardonniez de bon cur à ceux qui vous ont fait quelque injure. Le bon Dieu veut que vous ne disiez jamais de jurements, de médisances, de calomnies, de paroles sales, que vous ne fassiez jamais, d'actions honteuses : ceci est bien aisé à comprendre.
Si, malgré que le démon vous tente de faire ce que le bon Dieu vous défend, vous ne le faites pas, alors vous ne succombez pas à la tentation ; si vous allez faire ce qu'il vous défend, alors vous succomberez à la tentation. Ou, si vous voulez encore mieux le comprendre, avant de consentir à ce que le démon voudra vous inspirer de faire, pensez si, à l'heure de la mort, vous voudriez l'avoir fait, et vous verrez que votre conscience criera.
Savez-vous, M.F., pourquoi est-ce que le démon est si en fureur, pour nous porter au mal ? Le voici : C'est que, ne pouvant pas mépriser Dieu par lui-même, il le fait mépriser par ses créatures. Mais, que nous sommes heureux, M.F. ! quel bonheur pour nous d'avoir un Dieu pour notre modèle ! Sommes-nous pauvres, nous avons un Dieu qui naît dans une crèche, couché sur une poignée de paille. Sommes-nous méprisés, nous avons un Dieu qui marche devant nous, qui a été couronné d'épines, revêtu d'un vil manteau d'écarlate et traité comme un fou. Sommes-nous dans les souffrances, nous avons devant nos yeux un Dieu tout couvert de plaies, et qui meurt de la manière la plus douloureuse, que jamais nous ne pourrons comprendre. Sommes-nous persécutés, eh bien ! M.F., comment pourrons-nous oser nous plaindre, puisque nous avons un Dieu qui meurt pour ses propres bourreaux ? Mais sommes-nous tentés par le démon, nous avons notre aimable Rédempteur qui a été tenté par le démon, emporté deux fois par cet esprit infernal ; de sorte, M.F., que, dans quelque état de souffrances, de peines ou de tentations que nous nous trouvions, nous avons partout et toujours notre Dieu qui marche devant nous, nous assurant la victoire toutes les fois que nous le désirons.
Voilà, M.F., ce qui doit grandement consoler un chrétien ; en pensant que toutes les fois qu'étant tenté, il aura recours à Dieu, il est sûr de ne pas succomber à la tentation.

I. Nous avons dit que la tentation nous était nécessaire pour nous faire sentir que nous ne sommes rien de nous mêmes. Saint Augustin nous dit que nous devons autant remercier le bon Dieu des péchés dont il nous a préservés que de ceux qu'il a eu la charité de nous pardonner. Si nous avons le malheur de tomber si souvent dans les pièges du démon, c'est que nous nous refions trop sur nos résolutions et sur nos promesses, pas assez sur le bon Dieu. Cela est très véritable. Lorsque rien ne nous chagrine, que tout va selon nos désirs, nous osons croire que rien ne nous pourra faire tomber ; nous publions notre néant et notre pauvre faiblesse ; nous faisons les plus belles protestations, que nous sommes prêts à mourir plutôt que de nous laisser vaincre. Nous en voyons un bel exemple dans saint Pierre, qui disait au bon Dieu : « Quand même tous les autres vous renieraient, pour moi, je ne le ferai jamais . » Hélas ! le bon Dieu, pour lui montrer combien l'homme livré à lui-même est peu de chose, ne se servit pas des rois, ni des princes, ni des armes, mais de la seule voix d'une servante, qui paraissait même lui parler d'une manière fort indifférente. Tout à l'heure, il était prêt à mourir pour lui, et maintenant il assure qu'il ne le connaît pas, qu'il ne sait pas de qui on veut lui parler ; pour mieux les assurer qu'il ne le connaissait pas, il en fait serment. Mon Dieu, de quoi nous sommes capables, livrés à nous mêmes ! Il y en a qui, à leur langage, semblent porter envie aux saints qui ont fait de grandes pénitences ; ils croient qu'ils en pourraient bien faire autant. En lisant la vie de quelques martyrs, nous serions, disons-nous, prêts à tout souffrir cela pour le bon Dieu. Ce moment est bientôt passé, disons-nous, pour une éternité de récompense. Mais  que fait le bon Dieu pour un peu nous apprendre à nous connaître, ou plutôt, nous montrer que nous ne sommes rien ? Le voici : il permet au démon de s'approcher un peu plus près de nous. Écoutez ce chrétien, qui, tout à l'heure, portait envie aux solitaires qui ne vivent que de racines et d'herbes, qui prenait la grande résolution de traiter si durement son corps ; hélas ! un petit mal de tête, une piqûre d'épingle le fait plaindre aussi gros qu'il est : il se tourmente, il crie, tout à l'heure il aurait voulu faire toutes les pénitences des anachorètes, et un rien le désespère. Voyez cet autre, qui semble vouloir donner volontiers toute sa vie pour le bon Dieu, que tous les tourments ne sont pas capables d'arrêter : une petite médisance, une calomnie ; même un air un peu froid, une petite injustice qu'on lui a faite, un bienfait payé d'ingratitude fait de suite naître dans son âme des sentiments de haine, de vengeance, d'aversion, au point souvent de ne vouloir plus voir son prochain ou du moins, d'une manière froide, avec un air qui montre bien ce qui se passe dans son cur ; et combien de fois en s'éveillant c'est sa première pensée, qui va jusqu'à l'empêcher de dormir. Hélas ! M.F., que nous sommes peu de chose et que nous devons peu compter sur toutes nos belles résolutions !
Vous voyez donc que rien n'est plus nécessaire que la tentation pour nous tenir renfermés dans notre néant, et pour nous empêcher de nous laisser dominer par l'orgueil. Écoutez ce que nous dit saint Philippe de Néri, qui, considérant combien nous sommes faibles et en danger de nous perdre à chaque instant, disait au bon Dieu en versant des larmes : « Mon Dieu, tenez-moi bien, vous savez que je suis un traître, vous connaissez combien je suis mauvais : si vous me quittez un instant, je crains de vous trahir. »
 Mais, peut-être pensez-vous, qui sont donc ceux qui sont les plus tentés : ce sont sans doute les ivrognes, les médisants et les impudiques qui se jettent à corps perdu dans leurs ordures, un avare, qui prend de toutes manières ? Non, M.F., non, ce ne sont pas ceux-là ; au contraire, le démon les méprise, ou bien il les retient, crainte qu'ils ne fassent pas le mal assez longtemps, parce que, plus ils vivront, plus leurs mauvais exemples traînent d'âmes en enfer. En effet, si le démon avait pressé fortement ce vieux impudique, qu'il ait abrégé ses jours de quinze ou vingt ans, il n'aurait pas enlevé la fleur de la virginité à cette jeune fille en la plongeant dans le plus infâme bourbier de ses impudicités, il n'aurait pas encore séduit cette femme, ou il n'aurait pas appris le mal à ce jeune homme, qui peut-être le continuera jusqu'à la mort. Si le démon avait porté ce voleur à piller en toute rencontre, depuis longtemps il serait conduit sur l'échafaud, il n'aurait pas porté son voisin à faire comme lui. Si le démon avait sollicité cet ivrogne à se remplir sans cesse de vin, depuis longtemps il aurait péri dans sa crapule ; au lieu qu'en prolongeant ses jours, il en a rendu plusieurs semblables à lui. Si le démon avait ôté la vie à ce musicien, à ce teneur de bal, à ce cabaretier dans une battue ou d'autres occasions, combien qui, sans toutes ces gens, ne seraient pas damnés et qui le seront. Saint Augustin nous apprend que le démon ne tourmente pas beaucoup ces personnes, au contraire, il les méprise et leur crache dessus.
Mais, me direz-vous, qui sont donc ceux qui sont les plus tentés ? Mon ami, le voici, écoutez-le bien. Ce sont ceux qui sont prêts, avec la grâce de Dieu, de tout sacrifier pour le salut de leur pauvre âme ; qui renoncent à tout ce que sur la terre on recherche avec tant d'em-pressement. Ce n'est pas seulement un démon qui les tente, mais des millions qui leur tombent dessus pour les faire tomber dans leurs pièges : en voici un bel exemple. Il est rapporté dans l'histoire que saint Fran-çois d'Assise était rassemblé avec tous ses religieux dans un grand champ où l'on avait bâti de petites maisons de jonc. Saint François, voyant qu'ils faisaient des péni-tences si extraordinaires, leur commande d'apporter tous leurs instruments de pénitence ; l'on en fit comme des monceaux de paille. Dans ce moment, il y avait un jeune homme à qui le bon Dieu fit la grâce de lui rendre son ange gardien visible : d'un côté, il voyait tous ces bons religieux qui ne pouvaient pas assez se rassasier de pénitences ; d'un autre côté, son bon ange gardien lui fit voir une assemblée de dix-huit mille démons, qui tenaient conseil de la manière dont ils pourraient ren-verser ces religieux par la tentation. Il y en eut un qui dit : « Vous n'y comprenez rien, ces religieux sont si humbles, ah ! belle vertu ! si détachés d'eux-mêmes, si attachés à Dieu ; ils ont un supérieur qui les conduit si bien qu'il est impossible de pouvoir les vaincre ; atten-dons que le supérieur soit mort, alors nous tâcherons d'introduire des jeunes gens sans vocation qui porteront le relâchement, et par ce moyen nous les aurons. Un peu plus loin, en entrant dans la ville il vit un démon seul, qui était assis sur les portes de la ville pour tenter ceux qui étaient dedans. Ce saint demanda à son ange gardien, pourquoi est-ce que, pour tenter tous ces reli-gieux, il y avait tant de mille de démons, tandis que pour toute une ville, il n'y en avait qu'un, encore était-il assis ? Son bon ange lui répondit que les gens du monde n'avaient pas même besoin de tentations, qu'ils se por-taient assez d'eux-mêmes au mal, tandis que les reli-gieux faisaient bien, malgré tous les pièges et les combats que le démon pouvait leur livrer .
 Voici, M.F., la première tentation que le démon donne à une personne qui a commencé à mieux servir le bon Dieu : c'est le respect humain. Elle n'osera plus paraître, elle se cache des personnes avec lesquelles elle avait autrefois pris ses plaisirs ; si on lui dit qu'elle a donc bien changé : elle en a honte ! Ce qu'en dira-t-on est toujours dans sa tête, de sorte qu'elle n'a plus la force de faire le bien devant le monde. Si le démon ne peut pas la gagner par le respect humain, il fait naître en elle une crainte extraordinaire : que ses con-fessions ne sont pas bonnes, que son confesseur ne la connaît pas, qu'elle aura beau faire, qu'elle sera tout de même damnée : qu'elle gagne autant de tout laisser que de continuer, parce qu'elle a trop d'occasions. Pourquoi est-ce, M.F., que quand une personne ne pense pas à sauver son âme, qu'elle vit dans le péché, elle n'est rien tentée ; mais dès qu'elle veut changer de vie, c'est-à-dire qu'elle le désire pour se donner au bon Dieu, tout l'enfer lui tombe dessus ? Écoutez ce que saint Augustin va vous dire : « Voilà, nous dit-il, la manière dont le démon se comporte envers le pécheur : il fait comme un geôlier qui a plusieurs prisonniers renfermés dans sa prison ; mais qui, tenant la clef dans sa poche, les laisse bien tranquilles, convaincu qu'ils ne peuvent pas sortir. Voilà sa manière d'agir envers un pécheur qui ne pense pas à sortir du péché : il ne se met pas en peine de le tenter ; il regarde ce temps comme un temps perdu, parce que non seulement il ne pense pas à le quitter, mais il ne fait qu'aggraver ses chaînes : ce serait donc inutile de le tenter, il le laisse vivre en paix, si toutefois l'on peut être en paix dans le péché. Il lui cache, autant qu'il lui est possible, son état jusqu'à la mort, où il tâche de lui faire la peinture la plus effrayante de sa vie pour le jeter dans le désespoir. Mais une personne qui a résolu de changer de vie pour se donner au bon Dieu, c'est bien autre chose. » Tant que saint Augustin vécut dans le désordre, il ne s'aperçut presque rien de ce que c'était que d'être tenté. Il se croyait en paix, comme il le raconte lui-même ; mais dès le moment qu'il voulut tourner le dos au démon, il fallut se battre avec le démon, jusqu'à en perdre la respiration : et cela pendant cinq ans ; il employa les larmes les plus amères, les pénitences les plus austères. « Je me débattais avec lui, dit-il, dans mes chaînes. Un jour je me croyais victorieux, le lendemain j'étais par terre. Cette guerre cruelle et opiniâtre dura cinq ans. Cependant, dit-il, le bon Dieu me fit la grâce d'être victorieux de mon ennemi . » Voyez encore les combats qu'éprouva saint Jérôme lorsqu'il voulut se donner au bon Dieu, et qu'il eut la pensée d'aller visiter la Terre-Sainte. Étant à Rome, il conçut un nouveau désir de travailler à son salut. En quittant Rome, il va s'ensevelir dans un affreux désert pour se livrer à tout ce que son amour pour le bon Dieu pourrait lui inspirer. Alors le démon, qui prévoyait combien cette conversion en ferait d'autres, semblait crever de désespoir. Il n'y eut sorte de tentation qu'il ne lui livrât. Je ne crois pas qu'il y ait eu un saint qui ait été si fortement tenté que lui. Voici comment il écrivait à un de ses amis  : « Mon cher ami, je viens vous faire part de mon affliction et de l'état où le démon veut me réduire. Combien de fois, dans cette vaste solitude que les ardeurs du soleil rendent insupportables, combien de fois les plaisirs de Rome sont venus m'assaillir ; la douleur et l'amertume dont mon âme est remplie me fait verser, nuit et jour, des torrents de larmes. Je vais me cacher dans les lieux les plus écartés pour combattre mes tentations et y pleurer mes péchés. Mon corps est tout défiguré et couvert d'un rude cilice. Je n'ai point d'autre lit que la terre nue, et pour toute nourriture que des racines crues et de l'eau, même dans mes maladies. Malgré toutes ces rigueurs, mon corps ressent encore la pensée des plaisirs infâmes dont Rome est infectée ; mon esprit se trouve au milieu de ces belles compagnies où j'ai tant offensé le bon Dieu. Dans ce désert auquel je me suis condamné moi-même pour éviter l'enfer, entre ces sombres rochers, où je n'ai point d'autres compagnies que les scorpions et les bêtes farouches, cependant, malgré toutes ces horreurs dont je suis environné et effrayé, mon esprit brûle encore d'un feu impur mon corps, déjà mort avant moi-même ; le démon ose encore lui offrir des plaisirs à goûter. Me voyant si humilié par des tentations dont la seule pensée me fait mourir d'horreur, ne sachant plus quelle rigueur je dois exercer sur mon corps pour le tenir au bon Dieu, je me jette par terre au pied de mon crucifix, en l'arrosant de mes larmes, et lorsque je ne peux plus pleurer, je prends des pierres, je me frappe la poitrine jusqu'à ce que le sang me sorte par la bouche, en criant miséricorde, jusqu'à ce que le Seigneur ait pitié de moi. Qui pourra comprendre combien mon état est misérable, désirant si ardemment de plaire au bon Dieu et de n'aimer que lui seul ? Me voyant sans cesse porté à l'offenser, quelle douleur pour moi ! Aidez-moi, mon cher ami, du secours de vos prières, afin que je sois plus fort pour repousser le démon, qui a juré ma perte éternelle. »
Voilà, M.F., les combats auxquels le bon Dieu permet que ses grands saints soient exposés. Hélas ! M.F., que nous sommes à plaindre, si nous ne sommes pas fortement combattus par le démon ! Selon toute apparence, nous sommes les amis du démon : il nous laisse vivre dans une fausse paix, il nous a endormis sous prétexte que nous avons fait quelques bonnes prières, quelques aumônes, que nous avons moins fait de mal que d'autres. Selon nous, en effet, M.F., si vous demandez à cette colonne de cabaret si le démon le tente, il vous dira tout simplement que non, que rien ne le tourmente. Demandez à cette fille de vanité, quels sont ses combats ? Elle vous répondra en riant qu'elle n'en a point, qu'elle ne sait pas même ce que c'est que d'être tentée. Voilà, M.F., la tentation la plus effroyable, qui est de n'être pas tenté : voilà l'état de ceux que le démon conserve pour l'enfer. Si j'osais, je vous dirais qu'il prend bien garde de les tenter et de les tourmenter sur leur vie passée, crainte de leur faire ouvrir les yeux sur leurs péchés.
Je dis donc, M.F., que le plus grand de tous les malheurs pour les chrétiens, c'est de n'être pas tentés puisqu'il y a lieu de croire que le démon les regarde comme lui appartenant, et qu'il n'attend que la mort pour les traîner en enfer. Rien n'est plus facile à concevoir. Voyez un chrétien qui cherche tant soit peu le salut de son âme : tout ce qui l'environne le porte au mal ; il ne peut souvent pas même lever les yeux sans être tenté, malgré toutes ses prières et ses pénitences ; et un vieux pécheur qui, peut-être depuis vingt ans, se roule et se traîne dans ses ordures, il dira qu'il n'est pas tenté. Tant pis, mon ami, tant pis ! C'est précisément ce qui doit vous faire trembler, c'est que vous ne connaissez pas les tentations ; parce que, dire que vous n'êtes pas tenté, c'est comme si vous disiez qu'il n'y a plus de démon ou qu'il a perdu toute sa rage contre les chrétiens. « Si vous n'avez point de tentations, nous dit saint Grégoire, c'est que les démons sont vos amis, vos conducteurs et vos pasteurs ; en vous laissant passer tranquillement votre pauvre vie, à la fin de vos jours, ils vous traîneront dans les abîmes. » Saint Augustin nous dit que la plus grande tentation, c'est de ne point avoir de tentation, parce que c'est être une personne réprouvée, abandonnée du bon Dieu et livrée entre les mains de ses passions.

 II. En second lieu, nous avons dit que la tentation nous est absolument nécessaire pour nous tenir dans l'humilité et la défiance de nous-mêmes, et pour nous obliger à avoir recours au bon Dieu. Nous lisons dans l'histoire qu'un solitaire étant extrêmement tenté par le démon, son supérieur lui dit : « Mon ami, voulez-vous que je demande au bon Dieu de vous délivrer de vos tentations ? » « Non, mon père, lui répondit le solitaire, parce que cela fait que je ne perds presque jamais la présence du bon Dieu, puisque j'ai toujours besoin d'avoir recours à lui pour m'aider à combattre. » Cependant, M.F., nous pouvons dire que, quoiqu'il soit bien humiliant d'être tenté, c'est la marque la plus sûre que nous sommes dans le chemin du ciel. Il ne nous reste qu'une seule chose, c'est de combattre avec courage, parce que la tentation est un temps de moisson : en voici un bel exemple. Nous lisons dans l'histoire qu'une sainte était depuis longtemps tellement tourmentée par le démon, qu'elle se croyait réprouvée. Le bon Dieu lui apparut pour la consoler, et lui dit qu'elle avait plus gagné depuis cette épreuve que dans tous les autres temps de sa vie. Saint Augustin nous dit que, sans les tentations, tout ce que nous faisons serait de peu de mérite ; bien loin de nous tourmenter dans la tentation, au contraire, nous devons remercier le bon Dieu et combattre avec courage, parce que nous sommes sûrs d'être toujours victorieux, et que jamais le bon Dieu ne permettra au démon de nous tenter au-dessus de nos forces.
Mais, ce qu'il y a de sûr, M.F., c'est que nous devons nous attendre à n'être plus tentés que quand nous serons morts ; le démon étant un esprit, il ne se lasse jamais après nous avoir tentés pendant cent mille ans, il est aussi fort, aussi en fureur que si c'était la première fois. Nous ne devons point croire que nous puissions vaincre le démon, le fuir, pour n'être plus tentés : puisque le grand Origène nous dit que les démons sont si nombreux, qu'ils surpassent les atomes qui sont dans les airs, les gouttes d'eau qui composent les mers, pour nous montrer que le nombre en est infini. Saint Pierre nous dit : « Veillez sans cesse, car le démon rôde autour de vous comme un lion rugissant, qui cherche à dévorer quelqu'un . » Jésus-Christ nous dit lui-même : « Priez sans cesse, pour ne pas succomber à la tentation  ; » c'est-à-dire que le démon nous attend partout. De même, il faut nous attendre à être tentés, dans quelque endroit et dans quelque état que nous soyons. Voyez ce saint homme qui était tout couvert de plaies, ou plutôt tout pourri ; le démon ne laissa pas de le tenter pendant sept ans ; sainte Marie Égyptienne, pendant dix-neuf ans ; saint Paul, pendant toute sa vie, c'est-à-dire, depuis le moment qu'il se donna au bon Dieu. Saint Augustin, pour nous consoler, nous dit que le démon est un gros chien à l'attache, qui aboie, qui fait grand bruit, mais qui ne mord que ceux qui s'approchent trop de près. Un saint prêtre trouva un jeune homme qui était bien tourmenté ; il lui demanda pourquoi il se tourmentait tant. Hélas ! mon père, lui dit-il, je crains d'être tenté et de succomber. Vous sentez-vous tenté, dit-il, faites un signe de croix, une élévation de votre cur vers le bon Dieu ; si le démon continue, continuez aussi, et vous êtes sûr de ne pas souiller votre âme. Voyez ce que fit saint Macaire, qui venant chercher de quoi faire des nattes, rencontra en son chemin un démon avec une faux toute en feu qui lui courait dessus comme pour le tuer et l'écraser. Saint Macaire sans s'étonner éleva son cur vers Dieu. Le démon en fut si en fureur, qu'il s'écria : « Ah ! Macaire, que tu me fais souffrir de ne pouvoir te maltraiter ! Cependant tout ce que tu fais, je le fais aussi bien que toi : si tu veilles, moi je ne dors rien ; si tu jeûnes, moi je ne mange jamais ; il n'y a qu'une chose que tu as, que je n'ai pas moi-même : Le saint lui demanda ce que c'était ; il lui répondit : « C'est l'humilité ; » et il disparut. Oui, M.F., l'humilité est une vertu redoutable au démon. Aussi, nous voyons que quand saint Antoine était tenté, il ne faisait que s'humilier profondément, en disant à Dieu : « Mon Dieu, ayez pitié de ce grand pécheur ; » de suite le démon prenait la fuite.

III. Nous avons dit, troisièmement, que le démon se déchaîne contre les personnes qui ont vraiment à cur leur salut, et il les poursuit continuellement, vigoureusement, toujours dans l'espérance de les vaincre : en voici un bel exemple. Il est rapporté qu'un jeune solitaire, déjà depuis plusieurs années, avait quitté le monde pour ne penser qu'à sauver son âme. Le démon en fut si en fureur, qu'il semblait à ce pauvre jeune homme que tout l'enfer lui était après. Cassien, qui rapporte cet exemple, nous dit que ce solitaire étant tourmenté de tentations d'impureté, après bien des larmes et des pénitences, il lui vint la pensée d'aller trouver un ancien solitaire pour se consoler, espérant qu'il lui donnerait des remèdes pour mieux vaincre son ennemi, et surtout pour se recommander à ses prières. Mais il en arriva tout autrement : Ce vieillard, qui avait passé sa vie presque sans combats, bien loin de consoler ce jeune homme, lui témoigna une extrême surprise au récit qu'il lui fit de ses tentations, le reprit avec aigreur, lui dit des paroles dures, en l'appelant infâme, malheureux, et lui disant qu'il était indigne de porter le nom de solitaire, puisqu'il lui arrivait de semblables choses. Ce pauvre jeune homme s'en alla si désolé, qu'il se crut perdu et damné, et se laissa aller au désespoir. II se disait à lui-même : « Puisque je suis damné, il ne faut plus résister, ni combattre, il faut m'abandonner à tout ce que le démon voudra ; cependant le bon Dieu sait que je n'ai quitté le monde que pour l'aimer et sauver mon âme. Pourquoi, mon Dieu ! disait-il dans son désespoir, m'avez-vous si peu donné de forces ? Vous savez que je veux vous aimer, puisque j'ai tant de crainte et de douleur de vous déplaire ; et pourtant vous ne m'en donnez pas la force et vous me laissez tomber ! Puisque tout est perdu pour moi, que je n'ai plus le moyen de me sauver, je vais retourner dans le monde. »
 Comme, dans ce désespoir, il sortait déjà de sa solitude, il y avait dans le même désert un saint abbé nommé Apollon, qui était en grande réputation de sainteté à qui le bon Dieu fit connaître l'état de son âme ; il alla à sa rencontre ; le voyant si troublé, et s'étant approché de lui, il lui demanda avec beaucoup de douceur ce qu'il avait et quelle était la cause de son égarement et de la tristesse qui paraissait sur son visage. Mais ce pauvre jeune homme était si profondément enseveli dans ses pensées, qu'il ne répondit rien. Le saint abbé, qui voyait le désordre de son âme, le pressa tant de lui dire ce qui l'agitait de la sorte, d'où venait qu'il sortait de sa solitude, et quel était le but qu'il se proposait dans son chemin, que, voyant que son état était à découvert à ce saint abbé, malgré qu'il le cachait autant qu'il le pouvait, ce jeune homme lui dit en versant des larmes en abondance et poussant les sanglots les plus attendrissants : « Je retourne dans le monde, parce que je suis damné ; je n'ai plus d'espérance de pouvoir me sauver. Je suis allé trouver un vieillard qui a été bien scandalisé de ma vie. Puisque j'étais si malheureux de ne pouvoir plaire à Dieu, j'ai résolu d'abandonner ma solitude pour retourner dans le monde où je vais m'abandonner à tout ce que le démon voudra. J'ai cependant bien versé tant des larmes, je voudrais ne pas offenser le bon Dieu ; je voulais bien me sauver, j'avais un grand plaisir à faire pénitence ; mais je n'ai pas assez de force, je ne vais pas plus loin. » Le saint abbé l'entendant parler et le voyant pleurer, lui dit, mêlant ses larmes avec les siennes : « Ah ! mon ami, vous ne voyez donc pas que, bien loin d'avoir offensé le bon Dieu, au contraire, c'est précisément parce que vous lui êtes bien agréable, que vous êtes tenté de la sorte. Consolez-vous, mon cher ami, et reprenez cou-rage, le démon vous croyait vaincu ; mais au contraire, vous allez le vaincre ; retournez au moins jusqu'à demain dans votre cellule. Ne perdez pas courage, mon ami ; je suis moi-même tous les jours tenté de la même manière que vous. Ce n'est pas sur nos forces que nous devons compter, mais sur la miséricorde du bon Dieu, je vais vous aider à vaincre en priant avec vous. O mon ami ! il est trop bon pour nous abandonner à la fureur de nos ennemis sans nous donner la force pour les vaincre ; c'est le bon Dieu, mon cher ami, qui m'en-voie pour vous consoler et vous dire de ne pas vous per-dre : vous allez être délivré. » Ce pauvre jeune homme, déjà tout consolé, retourna dans sa solitude, en se jetant entre les bras de la miséricorde de Dieu, disant : « Je croyais que vous vous étiez retiré de moi pour toujours. »
Pendant ce temps-là, Apollon va auprès de la cellule de ce vieillard qui avait si mal reçu ce pauvre jeune homme, se prosterne la face contre terre en disant « Seigneur, mon Dieu, vous connaissez nos faiblesses délivrez, s'il vous plaît, ce jeune homme de ses ten-tations qui le découragent ; vous voyez les larmes qu'il a versées par la peine qu'il avait de vous avoir offensé ! Faites passer la même tentation à ce vieillard, afin qu'il apprenne à avoir pitié de ceux que vous permettez qu'ils soient tentés. » A peine eût-il achevé sa prière, qu'il vit le démon en forme d'un petit nègre hideux qui lançait une flèche de feu impur à la cellule du vieil-lard, qui n'en eût pas plus tôt senti l'atteinte, que le voilà dans une agitation épouvantable qui ne lui don-nait aucune relâche. Il se lève, il sort, il rentre. Après avoir fait assez longtemps la même chose, enfin, pen-sant que jamais il ne pourrait combattre, il fait comme le jeune solitaire, et prend la résolution de s'en aller dans le monde, puisqu'il ne pouvait plus résister au démon ; il dit adieu à sa cellule et part. Le saint abbé, qui l'observait sans que l'autre s'en aperçut (le bon Dieu lui fit connaître que la tentation du jeune homme avait passé au vieillard), s'étant approché de lui, lui demande où il va, et d'où vient qu'il oublie la gravité de son âge ; paraissant si agité ; que sans doute il avait quelque inquiétude sur le salut de son âme. Le vieillard vit bien que le bon Dieu lui faisait connaître ce qui se passait au-dedans de lui-même. « Retournez, mon ami, lui dit le saint, rappelez-vous bien que cette tentation ne vous est arrivée dans votre vieillesse qu'afin que vous appreniez à compatir aux infirmités de vos frères, et à les consoler dans leurs infirmités. Vous aviez découragé ce pauvre jeune homme qui est allé vous faire part de ses peines ; au lieu de le consoler, vous alliez le jeter au désespoir ; sans une grâce extraordinaire, il aurait été perdu. Savez-vous, mon père, pourquoi le démon avait livré une guerre si opiniâtre et si cruelle à ce pauvre jeune homme, c'est qu'il apercevait en lui de grandes dispositions pour la vertu, ce qui le piquait d'un vif sentiment de jalousie et d'envie, et qu'une vertu si ferme ne pouvait être vaincue qu'après une tentation trop forte et trop violente. Apprenez à avoir compassion des autres, à leur tendre la main pour ne pas les laisser tomber. Si le démon vous a laissé tranquille, malgré tant d'années de solitude, c'est qu'il voyait en vous peu de bien : au lieu de vous tenter, il vous méprise. »
 D'après cet exemple, nous voyons que bien loin de nous décourager dans les tentations, au contraire, nous devons nous consoler et même nous réjouir, parce qu'il n'y a de tentés que ceux que le démon prévoit que leur manière de vivre leur gagnera le ciel. D'ailleurs, M.F., nous devons bien être persuadés qu'il est impossible de vouloir plaire au bon Dieu et sauver son âme sans être tenté. Voyez Jésus-Christ : après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il fut bien tenté et emporté deux fois par le démon, lui qui était la sainteté même .
Je ne sais pas, M.F., si vous comprenez bien ce que c'est qu'une tentation. Ce n'est pas seulement une mauvaise pensée d'impureté ou de haine ou de vengeance qu'il faut rejeter, mais ce sont tous les ennuis qui nous arrivent : comme une maladie où nous sommes portés à nous plaindre, une calomnie qu'on fait contre nous, une injustice qu'on nous fait, une perte de biens, d'un père, d'une mère, ou d'un enfant. Si nous ne nous soumettons pas volontiers à la volonté du bon Dieu, alors nous succombons à la tentation, parce que le bon Dieu veut que nous souffrions cela pour son amour ; et d'un autre côté, le démon fait tout ce qu'il peut pour nous faire murmurer contre le bon Dieu. Mais voici les tentations les plus à craindre, et qui perdent bien plus d'âmes qu'on ne croit : ce sont ces petites pensées d'amour-propre, ces pensées d'estime de soi, ces petits applaudissements sur tout ce que l'on fait, sur ce que l'on a dit de nous : nous repassons tout cela dans notre tête, nous aimons à voir les personnes à qui nous avons fait quelque bien, et il nous semble qu'elles y pensent, qu'elles ont bonne opinion de nous ; nous aimons quand on se recommande à nos prières ; nous nous empressons de savoir si ce que nous avons demandé au bon Dieu pour eux, ils l'ont obtenu. Oui, M.F., voilà une des plus rudes tentations du démon ; là, je dis que nous devons grandement veiller sur nous-mêmes, parce que le démon est très adroit ; ce qui doit bien nous porter à demander au bon Dieu tous les matins la grâce de bien connaître toutes les fois que le démon viendra nous tenter. Pourquoi est-ce que si souvent nous faisons le mal et que nous n'y pensons qu'après ? C'est que nous n'avons pas demandé cette grâce au bon Dieu le matin, ou que nous l'avons mal demandée.
Enfin nous disons, M.F., que nous devons combattre vigoureusement, et non comme nous faisons : nous disons non au démon et nous lui tendons la main. Voyez saint Bernard faisant un voyage, étant couché dans une chambre ; une malheureuse femme vient le trouver la nuit pour le solliciter au péché ; il se met à crier au voleur : elle revint jusqu'à trois fois, mais il la renvoya honteusement. Voyez saint Martinien, qu'une femme de mauvaise vie vint tenter, et le reste. Voyez saint Thomas d'Aquin, à qui l'on envoya une fille dans sa chambre pour tâcher de le porter au péché : il prend un tison et la chasse honteusement de sa chambre. Voyez ce que fit saint Bernard qui, étant tenté, alla se jeter dans un étang glacé jusqu'au cou. D'autres  se roulèrent dans les épines. Il est rapporté qu'il y avait une fois un saint  qui, étant tenté, alla dans un marais où il y avait quantité de guêpes qui se mirent après lui, lui rendirent le corps semblable à une lèpre ; à son retour, son supérieur ne le reconnaissant plus que par sa voix, lui demanda pourquoi il s'était mis dans cet état ? « C'est, lui dit-il, que mon corps voulait perdre mon âme : voilà pourquoi je l'ai réduit dans cet état. »
Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? Le voici : 1? C'est de ne pas croire que nous serons délivrés de tentations ou d'une manière ou d'une autre, tant que nous vivrons ; par conséquent, il faut nous résoudre à combattre jusqu'à la mort ; 2? Dès que nous sommes tentés, de vite avoir recours au bon Dieu, autant de temps que la tentation dure, parce que, si le démon persévère à nous tenter, c'est toujours dans l'espérance de nous gagner. En troisième lieu, c'est de fuir tout ce qui est capable de nous donner des tentations, du moins si nous le pouvons, et de ne jamais perdre de vue que les mauvais anges n'ont été tentés qu'une fois, et que, de la tentation ils sont tombés en enfer. Il faut avoir une grande humilité, ne jamais croire que, de nous-mêmes, nous pouvons ne pas succomber ; mais seulement, qu'aidés de la grâce du bon Dieu nous ne tomberons pas. Heureux, M.F., celui qui, à l'heure de la mort, pourra dire comme saint Paul : « J'ai bien combattu, mais avec la grâce du bon Dieu, j'ai vaincu ; c'est pour cela que j'attends la couronne de gloire que le bon Dieu donne à celui qui lui a été fidèle jusqu'à la mort . » C'est le bonheur .....
 1er  DIMANCHE DE CARÊME
(DEUXIÈME SERMON)

Sur les Indulgences.
 

Cum immundus spiritus exierit de homine, dicit : Revertar in domum meam unde exivi.
Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme il dit : Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti.
(S. Luc, XI, 24.)

Je viens vous montrer par là combien la fureur du démon est grande contre ceux qui l'ont chassé de leur cur par une bonne confession : ce qui doit les porter à veiller continuellement sur tous les mouvements de leur cur, de crainte que le démon ne les fasse retomber dans leur péché, ce qui les mettrait dans un état plus mauvais qu'ils n'étaient avant leur confession. C'est précisément pour nous préserver de ce malheur que l'Église nous impose des pénitences lorsque nous nous confessons. Elles sont pour deux fins : l'une pour satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés confessés, et l'autre, pour nous préserver de retomber dans le péché. Si nous avons le malheur de ne pas accomplir nos pénitences, nous commettons un péché mortel, si les péchés que nous avons accusés étaient des péchés mortels. Cependant, M.F., il faut avouer que, quand même nous faisons bien nos pénitences imposées dans le saint tribunal, comme elles ne sont nullement proportionnées à nos péchés, il doit nécessairement nous rester des peines à subir ou dans ce monde ou dans les flammes du purgatoire. C'est, M.F., parce que le bon Dieu désire tant nous procurer, de suite après notre mort, le bonheur d'aller jouir de sa sainte présence, qu'il nous accorde, par le ministère de son Église, un moyen très facile et très efficace pour retrancher ces peines : ce moyen, M.F., ce sont les indulgences que nous pouvons gagner pendant que nous sommes sur la terre. Ces indulgences sont une diminution ou une entière remise des pénitences que l'on imposait autrefois aux pécheurs, afin de satisfaire à peu près autant que l'on croyait leur être nécessaire pour éviter le purgatoire. Mais pour mieux vous les faire apprécier, je vais vous montrer 1? ce que c'est qu'une indulgence ; 2? de quoi elles sont composées ; 3? quelles sont les dispositions nécessaires pour les gagner.

I. Je ne veux pas, M.F., m'amuser à vous prouver que l'Église a le pouvoir de nous appliquer les indulgences, ce serait perdre mon temps ; vous savez que Jésus-Christ a dit à ses apôtres, et dans leur personne. à tous leurs successeurs : « Je vous donne les clefs du royaume des cieux ; tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur là terre sera délié dans le ciel . » Nous voyons que les apôtres mêmes ont commencé à accorder des indulgences. Non seulement l'Église a le pouvoir d'imposer des pénitences pour l'expiation de nos péchés, mais elle peut encore abréger les peines que nous devons souffrir en purgatoire.
Vous savez, M.F., qu'il y a deux sortes de péchés actuels : c'est-à-dire, le péché mortel et le péché véniel. Le péché mortel mérite une peine éternelle : car c'est un article de foi que, si nous avons le malheur de mourir avec un péché mortel sans en avoir obtenu le pardon, nous serons damnés. Quoique les mauvais chrétiens osent dire que le bon Dieu n'est pas aussi méchant que les prêtres le disent bien, il n'en sera pas autrement. Quand nous avons confessé nos péchés mortels, il nous reste encore à souffrir en ce monde ou des peines à subir dans l'autre vie ; car, si nous considérons la grandeur de nos péchés avec les pénitences que l'on nous donne dans le tribunal de la pénitence, il n'y a point de proportion. Il faut donc nécessairement faire quelque chose qui puisse nous aider à satisfaire à la justice de Dieu. II est vrai que toutes les misères de la vie, les maladies, les chagrins, les calomnies, les infirmités, les pertes de biens, si nous avons le bonheur de les offrir au bon Dieu en expiation de nos péchés, nous aident à y satisfaire.
 Dès le commencement de l'Église, on donnait des pénitences aussi grandes et aussi longues qu'on les croyait être capables de satisfaire à la justice de Dieu. Quand un pécheur voulait revenir au bon Dieu, il venait en pénitent se présenter devant l'évêque, confessant publiquement ses péchés, ayant les pieds nus, les habits tout déchirés et la tête couverte de cendres. On le faisait passer par les degrés de pénitences : le premier était celui des pleurants, le deuxième celui des écoutants, le troisième celui des prosternés, le quatrième celui des assistants. Aussitôt qu'un pécheur rentrait en lui-même, on l'obligeait à rester à genoux hors de la porte de l'église, comme étant indigne d'y entrer, et il se recommandait aux prières des fidèles qui passaient : c'était le premier degré, qui durait quelquefois bien longtemps et qu'on appelait degré des pleurants : il était suffisant de les voir pour pleurer avec eux ; ils n'avaient point de honte de confesser publiquement leurs péchés pour exciter les fidèles à prier pour eux. Après ce degré de pénitence, on les faisait passer dans un endroit, près de la porte de l'église, où ils avaient le bonheur d'entendre les instructions qui se faisaient ; mais dès que l'instruction était finie, on les faisait se retirer sans avoir le bonheur de prier avec les fidèles ; ils se retiraient avec tant de douleur de se voir privés de prier avec eux, que leur repentir seul convertissait d'autres pécheurs, qui n'avaient pas honte d'aller se joindre aux premiers pour se réconcilier avec le bon Dieu. Après cela, l'on permettait à ces pénitents d'assister à la sainte messe jusqu'à l'évangile ; ensuite, on les faisait sortir comme étant indignes de participer aux saints mystères ; mais avant que de les renvoyer, on faisait différentes prières sur eux, étant prosternés devant tout le monde ; c'est là où l'on voyait couler les larmes avec abondance.
A la fin du troisième degré de pénitence, on leur donnait solennellement l'absolution : alors ils avaient le bonheur d'assister à toutes les prières et même à la sainte messe ; mais ils n'avaient pas la liberté d'y communier pendant un certain temps. Nous voyons que tout le temps de leur pénitence ils étaient obligés de s'abstenir de tout divertissement, de toute fonction publique ; on les forçait à garder la retraite, à jeûner au pain et à l'eau plusieurs fois la semaine, à faire des aumônes, afin de leur donner les moyens de satisfaire à la justice de Dieu. Pour avoir juré le saint Nom de Dieu, même sans y penser, il fallait jeûner sept jours au pain et à l'eau ; et si l'on y retombait une deuxième fois, quinze jours. Pour avoir blasphémé contre Dieu, la sainte Vierge et les saints, il fallait rester à genoux, hors de l'église, sans souliers, la corde au cou, et jeûner sept vendredis au pain et à l'eau, privé tout ce temps-là d'entrer à l'église. Pour avoir fait quelque travail le saint jour du dimanche, il fallait jeûner trois jours au pain et à l'eau ; pour avoir voyagé le dimanche sans nécessité, sept jours de pénitence ; pour avoir dansé devant la porte d'une église, trois ans de pénitence. Si une fille ou un garçon retournaient à la danse, on les menaçait de les excommunier. Pour avoir parlé à l'église pendant la sainte messe, dix jours de pénitence. Pour les jeûnes de carême que l'on manquait, il fallait jeûner après Pâques sept jours pour chaque jour manqué ; pour avoir violé les jeûnes des Quatre-Temps, quarante jours de jeûne. Pour avoir méprisé les instructions de son évêque ou de son curé, quarante jours de pénitence. Pour avoir vécu dans la haine contre quelqu'un, il fallait jeûner autant de temps que l'on avait laissé écouler de temps où l'on voulait mal à son prochain. Pour les péchés d'impureté, les pénitences étaient grandes, selon la grandeur de ce péché, qui se commet en plusieurs manières.
Voilà, M.F., la manière dont l'Église se conduisait autrefois envers les chrétiens qui voulaient se sauver. Vous voyez que maintenant l'on ne donne plus ces rudes pénitences, quoique nos péchés ne soient ni moins affreux, ni moins outrageants au bon Dieu. Voyez-vous, M.F., combien le bon Dieu est bon et combien il désire de nous sauver ? Il nous présente les indulgences, qui peuvent suppléer aux pénitences que nous n'avons pas le courage de faire.

II. Mais de quoi sont composées ces indulgences qui nous procurent tant de bien ? M.F., écoutez-le bien et retenez-le ; parce que celui qui le comprend bien ne peut pas s'empêcher de bénir le bon Dieu et d'en profiter au tant qu'il peut. Quel bonheur pour nous, M.F., qui par quelques prières pouvons nous retrancher des siècles de peines dans l'autre vie ! Je dis que ces indulgences sont composées des mérites surabondants de Jésus-Christ, de la-sainte Vierge et des saints, qui ont beaucoup plus souffert ou fait pénitence qu'ils n'avaient de péchés à expier : ce qui forme un trésor inépuisable dont l'Église fait part à ses enfants qui sont les chrétiens. Je dis donc que les indulgences sont la remise des peines que nos péchés, quoique pardonnés dans le tribunal de la pénitence, nous ont mérité de souffrir. Pour rendre ceci plus intelligible, il faut distinguer l'offense et la peine : l'offense, c'est l'injure que le péché fait à Dieu, pour laquelle le pécheur mérite d'être puni pendant toute l'éternité ; or, cette peine éternelle ne peut être remise que par le sacrement de Pénitence. C'est pour achever de nous purifier de nos péchés, quoique pardonnés dans le sacrement, que nous gagnons les indulgences, parce que, après nous être confessés, il faut encore plus faire de pénitences que le confesseur ne nous en impose, si nous voulons nous exempter des peines du purgatoire.
Nous voyons que, quoique les saints fussent sûrs de leur pardon, Dieu leur a aussi imposé l'obligation de se punir eux-mêmes. Voyez David, voyez sainte Madeleine, saint Pierre et tant d'autres. Autrefois l'on donnait de longues pénitences qui duraient dix ans, vingt ans, et des fois toute la vie. Il fallait se lever la nuit pour prier et pour pleurer ses péchés ; il fallait coucher sur la dure, se couvrir d'un cilice, faire beaucoup d'aumônes.
Vous allez voir comment ont commencé les indulgences. Comme au commencement de l'Église, celle-ci était presque toujours persécutée, les martyrs allant à la mort, faisaient dire à leur évêque d'abréger la pénitence d'un tel pénitent de tant de jours, de mois ou d'années : ainsi l'on abrégeait d'autant leur pénitence. Voilà ce que nous appelons indulgences partielles, qui sont de quarante jours ou de deux cents, ou trois cents, etc. D'autres fois, les martyrs priaient l'évêque de retrancher toute la pénitence : c'est ce que nous appelons indulgence plénière, qui est la remise de toutes les peines que nous devions souffrir après notre mort. Voici, M.F., les effets et les avantages des indulgences : elles nous aident à satisfaire à la justice de Dieu, et elles sont le supplément des pénitences que nous devions faire et que nous ne faisons pas. Si vous ne le comprenez pas bien, écoutez-moi. C'est comme si plusieurs personnes avaient des dettes, et étaient dans l'impossibilité de pouvoir jamais payer, et qu'une personne bien riche leur dit : « Vous ne pouvez pas me payer, prenez dans mes coffres pour payer vos dettes. » Voilà ce que nous font les indulgences envers la justice de Dieu, parce que nous sommes dans l'impossibilité de pouvoir jamais satisfaire à cette justice, malgré toutes les pénitences que nous pouvons faire.
 Quel bonheur pour nous, M.F., de trouver un moyen si facile que celui des indulgences, qui nous exemptent des peines du purgatoire qui nous paraîtront si longues et si dures ! Oui, M.F., un pécheur qui aurait le bonheur de gagner une indulgence plénière dans tout son entier, se trouverait pleinement quitte devant le bon Dieu. Il paraîtrait aussi pur et aussi net aux yeux de Dieu que s'il sortait des fonts sacrés du baptême, il serait dans les mêmes dispositions, pour être admis dans le ciel, que les martyrs après leur mort. Non, M.F., il n'y a point de différence entre le baptême, le martyre et une indulgence plénière gagnée dans, tout son entier. O grâce précieuse, mais ignorée du plus grand nombre des chrétiens, et méprisée de ceux qui ont le bonheur de la connaître !
Hélas ! M.F., qu'il y a des pauvres âmes en purgatoire, pour n'avoir pas voulu profiter des indulgences, et, qui, peut-être, resteront là jusqu'à la fin du monde ! Mais afin de mieux vous faire sentir le besoin que nous avons de gagner les indulgences pour nous aider à satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés, considérons, d'un côté, le nombre et l'énormité de nos péchés, et de l'autre, les pénitences que nous faisons pour les expier : comparons nos dettes avec ce que nous avons fait pour les acquitter. Hélas ! M.F., des siècles entiers ne seraient pas suffisants pour expier un seul péché ! Eh M.F., où sont nos pénitences qui égalent nos péchés ? Convenons, M.F., où en serions-nous, si l'Église ne venait pas à notre secours ? Quand même nous mourrions convertis, la justice de Dieu réclamerait ses droits, un feu vengeur nous châtierait rigoureusement, et cela pendant, nombre d'années. Hélas ! M.F., qui pourrait comprendre notre aveuglement, de consentir à aller brûler tant d'années dans les feux ; et de ne pas vouloir profiter des grâces que le bon Dieu veut bien nous accorder.
Mais quand est-ce que les indulgences cessent, c'est-à-dire, que l'on ne peut plus les gagner ? C'est comme si l'église de Fourvière était en partie écroulée ; de même, une croix, une médaille, un crucifix, seraient cassés, cabossés ; un chapelet auquel il manquerait une partie notable des grains, ou qui serait tout défilé : alors les indulgences n'y seraient plus ; mais pourvu qu'ils ne perdent pas leur forme, quand on les renouvelle, ils ne perdent pas les indulgences. Pour les fêtes qui sont renvoyées, Monseigneur a obtenu du Saint-Père que les indulgences seraient transportées avec la fête : de sorte que les indulgences ne sont pas le jour de la fête, mais le jour qu'elle est célébrée. Pour gagner les indulgences ; il faut que le chapelet soit bénit pour cela ; s'il ne l'était pas, quoique l'on fasse une prière bien agréable à Dieu, l'on ne gagnerait point l'indulgence. Pour ceux qui sont de la sainte confrérie du Rosaire, en disant les trois chapelets chaque semaine, ils gagnent toutes les indulgences qui se rencontrent dans toutes les fêtes de la sainte Vierge, et aux grandes fêtes, en se confessant et en communiant. Une personne qui est de la confrérie du Saint Rosaire peut gagner plusieurs indulgences plénières. A l'heure de la mort, ceux qui sont autour du malade doivent bien faire attention si le prêtre n'y pensait pas et faire donner au malade l'indulgence plénière. Il y a indulgence plénière : 1? lorsque le malade reçoit les derniers sacrements ; 2? lorsqu'il reçoit l'absolution du Saint Rosaire ; 3? en disant de bouche ou au fond du cur le nom de Jésus ; 4? en disant le Salve Regina et tenant à la main un cierge bénit pour le Saint-Rosaire. Les croix, médailles, chapelets, ne peuvent pas se donner à d'autres pour gagner les indulgences, parce que les indulgences ne peuvent être gagnées que par ceux pour qui ils ont été bénits, où à qui ils ont été donnés la première fois. Mais en présentant un chapelet, les indulgences ne se perdent pas pour celui qui le prête ; lorsqu'il le reprend, il les regagne.
 Nous vous ferons voir maintenant ce que c'est que les indulgences. D'abord je vous dirai que, dans toutes les confréries, il y a une indulgence plénière le jour de la fête : de sorte qu'une personne qui serait de plusieurs confréries, en se confessant et en faisant la sainte communion, peut gagner toutes les indulgences plénières de toutes ces fêtes : ainsi, si vous êtes de quatre ou cinq confréries, vous pouvez gagner une indulgence plénière pour vous, et toutes les autres pour les âmes du purgatoire. Il y a encore d'autres indulgences à gagner sans être des confréries, comme pour ceux qui ont des chapelets que l'on appelle Brigittains. Ce mot Brigittain vient de ce que sainte Brigitte avait été la fondatrice du monastère à qui le Saint-Père avait donné le pouvoir d'accorder ces grandes indulgences. Ceux qui ont ces chapelets gagnent sur tous les grains cent jours d'indulgences. Voilà la différence qu'il y a entre ces chapelets et ceux du Saint-Rosaire : par ceux du Saint Rosaire, vous ne gagnez vos indulgences que dans le moment que vous le finissez, au lieu qu'avec les Brigittains, sur chaque grain vous gagnez vos cent jours. Mais pour gagner ces indulgences, il faut avoir un chapelet entre les mains, et mettre les doigts sur les grains dont on a l'intention de gagner les indulgences. Pour tous les chapelets, l'on ne peut gagner les indulgences qu'après avoir dit trois chapelets : un pour toute l'Église, un pour le Saint-Père, et un pour celui qui l'a bénit. L'on peut gagner les indulgences quand on est deux et que chacun répond sa partie. L'un dit : Salut Marie, et l'autre : Sainte Marie. Quand on fait le Chemin de la Croix, il y a indulgence plénière à chaque tableau, c'est-à-dire quatorze : une pour soi, et toutes les autres pour les âmes du purgatoire, et cela autant de fois qu'on veut le faire dans un jour. Il y a trois manières de le faire. Il n'y a pas besoin de se confesser ni de communier pour gagner l'indulgence du Chemin de la Croix : Si nous ne sommes pas en état de grâce, nous ne pouvons pas les gagner pour nous ; mais, quoique nous soyons dans le péché, nous pouvons les gagner pour les âmes du purgatoire . Il est vrai que c'est bien rare que nous gagnions les indulgences plénières dans leur entier mais ce qu'il y a de vrai, c'est que nous les gagnons à proportion de nos dispositions. Plus nos dispositions sont parfaites, plus nous approchons du terme de leur mérite. Quand nous offrons nos indulgences, il ne faut pas les offrir pour toutes les âmes ; mais il faut désigner les âmes pour lesquelles l'on a l'intention de les gagner pour son père, sa mère ou d'autres. Pour les indulgences qui sont attachées aux médailles, aux croix, aux crucifix, si tous ces objets de piété ont été indulgenciés par le Saint-Père, ou un prêtre qui en a reçu le pouvoir, il y a des indulgences plénières toutes les fois que, les ayant sur vous ou dans un endroit propre de votre maison, vous mettant à genoux, vous dites cinq Pater et cinq Ave, selon l'intention de l'Église qui est la conversion des pécheurs et la persévérance des justes, etc .... et cela autant de fois que vous voudrez le faire. Quand tous ces objets n'ont été indulgenciés que par les évêques, ils n'ont que quarante jours d'indulgences. Il faut remarquer que l'on peut gagner toutes les indulgences qui se rencontrent pendant la semaine, quand il n'y a pas plus de huit jours que l'on s'est confessé. Ceux qui se confessent et communient la veille de la fête où il y a indulgence, peuvent tout de même les gagner sans attendre au lendemain. Il y a une indulgence de deux ans en baisant avec respect la croix de son chapelet qui a été bénite ; il y a une indulgence plénière quand on vient adorer Jésus-Christ le vendredi saint ; il y a une indulgence plénière le jour du saint patron. En faisant la génuflexion avec respect, il y a cent jours d'indulgences ; de même quand on se prépare bien à entendre la sainte messe ; il y a une indulgence, quand on fait son examen de conscience tous les soirs. En disant un acte d'amour de Dieu sur les perfection de Jésus-Christ, c'est-à-dire en pensant à sa sagesse, à sa miséricorde, sa bonté et le reste ; il y a remise de toutes nos fautes vénielles et même mortelles, en danger de mort. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'indulgences que l'on pourrait gagner, mais que l'on ne connaît pas. Voilà ce qu'il faut faire tous les matins, il faut dire cinq Pater et cinq Ave selon l'intention de l'Église pour ga-gner toutes ces indulgences que l'on peut gagner dans le courant du jour : quand même nous n'y penserions pas dans le moment, nous les gagnerons tout de même. Il y a encore beaucoup d'autres indulgences : comme en disant les litanies de la Sainte Vierge, il y a trois cents jours ; celles du saint Nom de Jésus, trois cents jours ; les actes de Foi, d'Espérance et de Charité ; il y a une indulgence plénière chaque mois en se confessant et en communiant, on choisit le jour que l'on veut. Il y a encore cent jours d'indulgences pour ceux qui instrui-sent les ignorants. Il y a sept ans d'indulgences toutes les fois que les pères et mères, maîtres et maîtresses mènent leurs enfants ou leurs domestiques à l'église pour entendre le catéchisme. Pour ceux qui accompagnent le Saint-Sacrement quand on le porte aux malades, il y a sept ans et sept quarantaines, c'est-à-dire sept fois qua-rante jours ; ceux qui l'accompagnent sans un flambeau ne gagnent que cinq ans et cinq quarantaines. Quand on ne peut pas l'accompagner, en disant un Pater et un Ave à genoux, il y a cent jours. II y a trois cents jours d'in-dulgences pour ceux qui disent : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cur, mon esprit et ma vie ; Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans ma dernière agonie ; Jésus, Marie, Joseph, faites que je meure dans votre sainte compagnie ; » pour ceux qui sont de la confrérie du Sacré-Cur de Jésus, il y a une indulgence plénière le jour que l'on est reçu, tous les premiers vendredis du mois et tous les premiers dimanches du mois ; et aussi une fois le mois à sa volonté, si l'on s'est confessé, si l'on a communié et si l'on dit cinq Pater et cinq Ave pour les besoins de l'Église.
Il y en a un nombre infini d'autres, mais je vous parle seulement de celles que vous pouvez le mieux gagner. Je ne sais pas si vous avez bien compris tout cela. Quand vous ne le comprenez pas, eh bien ! il faut me demander ; il ne faut pas que le respect humain vous retienne. Un prêtre n'est que pour vous instruire en vous apprenant ce que vous ne savez pas et qui est nécessaire pour vous aider à vous sauver. Hélas ! si nous nous perdons ou si nous allons souffrir nombre d'années en purgatoire, cela viendra bien de notre faute, puisque nous avons tant de moyens de nous procurer le ciel. Voilà, M.F., de grands trésors qui sont mis à notre disposition.

 III. Mais que devons-nous faire pour en profiter ? C'est ce que nous allons voir. Quand un médecin a vu la ma-ladie de son malade, il ordonne les remèdes et ensuite la manière de les prendre, parce que, sans cette précau-tion, les remèdes lui seraient plus nuisibles que salu-taires. Il en est de même par rapport aux moyens que nous devons employer pour que nos âmes se fortifient. Je sais bien qu'il y en a qui n'écoutent tout cela qu'avec une espèce de dédain et de mépris ; mais plaignons-les, ce sont de pauvres aveugles qui croient y voir bien clair, tandis que le péché leur a tiré les yeux. Puisqu'ils veulent se perdre, malgré tant de grâces que le bon Dieu leur fait, laissons-les faire, ils auront le temps de pleurer et de nous dire : « Que vous avez été heureux d'obéir à la grâce qui vous conduisait ! » Marchons à la lueur du flambeau de la foi, cherchons et employons tous les moyens que le bon Dieu nous fournit pour nous assurer le ciel.
Mais, pensez-vous, que devons-nous faire pour gagner toutes les indulgences dont nous venons de parler ?
M.F., vous allez le voir : la première condition c'est d'être en état de grâce et de détester tous ses péchés ; la seconde c'est d'accomplir toutes les prières qui nous sont commandées par le Saint-Père ou l'évêque. Cette deuxième condition nous est absolument nécessaire.
1? Je dis premièrement, qu'il faut être en état de grâce, parce que les indulgences sont des grâces que le bon Dieu n'accorde qu'aux justes qui ont en eux la grâce sanctifiante ; aussi voyons-nous que l'Église nous recommande grandement de nous confesser et de communier et qu'il faut renoncer au péché tout de bon. Puisqu'il est nécessaire d'être en état de grâce, il faut donc renoncer au péché de tout son cur, parce que vous savez aussi bien que moi que jamais la grâce du bon Dieu ne se trouve avec le péché. Oui, M.F., le bon Dieu peut bien remettre les péchés sans remettre la peine, mais jamais il ne remettra la peine du péché tant que l'offense existera dans le cur. Il est vrai que le bon Dieu est toujours prêt à nous combler de toutes sortes de biens, mais il veut que notre cur se détache du péché pour s'attacher à lui sans conditions et sans réserve. Il faut que notre cur se tourne tout entier du côté du bon Dieu, et toute sa haine du côté du péché. D'après cela, vous sentez aussi bien que moi, que tant que nous n'avons pas confessé nos péchés et que nous ne les avons pas quittés tout de bon, nous ne pouvons pas gagner les grâces des indulgences.
 En deuxième lieu, je dis que pour gagner les indulgences, il faut renoncer à tous les péchés que nous avons commis : il nous suffirait d'avoir la conscience chargée d'un seul péché mortel pour nous rendre toutes ces grâces inutiles. Je dis, de plus, que, quand nous n'aurions d'attachement qu'à un seul péché véniel, nous ne pourrions gagner les indulgences dans toute leur étendue. Un péché véniel que nous avons commis, si nous n'en avons pas un véritable repentir, nous ne pouvons pas gagner les indulgences pour celui-là. Voilà l'ordre de Dieu, qui est plein de justice et qui ne se relâche de ses droits, quant à la peine due à nos péchés, qu'à mesure et à proportion que nous nous détachons de l'offense. Nous devons détester nos péchés et être véritablement repentant de nos fautes. Le Saint-Père dit, dans les Indulgences qu'il accorde : S'ils sont véritablement pénitents ; il ne dit pas seulement de se confesser de ses péchés, mais il faut que le pécheur soit bien fâché d'avoir offensé le bon Dieu, qu'il soit résolu d'embrasser selon ses forces les rigueurs de la pénitence ; il faut qu'il pleure ses péchés. Mais, me direz-vous, l'on est bien toujours fâché d'avoir fait le mal. -Vous vous trompez : si vous étiez fâchés d'avoir outragé le bon Dieu par vos péchés, vous ne retomberiez pas aussi vite que vous le faites. Dites-moi, M.F., si passant dans un chemin, vous aviez été menacés d'être tués, y passeriez-vous le lendemain ? Non, sans doute, la pensée du danger que vous avez couru vous ferait prendre d'autres précautions ; il en serait de même si nous étions bien fâchés d'avoir offensé le bon Dieu, nous ne retomberions pas si tôt et peut-être à la première occasion. Hélas ! combien qui craignent plus le péché parce qu'il faut s'en accuser, que parce qu'il outrage le bon Dieu ! Mon Dieu, que de mauvaises confessions ! Examinez cela, et vous verrez que le plus grand nombre des chrétiens appréhendent plus et sont plus fâchés d'avoir fait le mal à cause de l'humiliation qu'ils ont pour s'en accuser, que par rapport à l'injure qu'il fait à Dieu. Hélas ! que de chrétiens qui se damnent de cette manière, qui confessent bien leurs péchés, mais qui n'en obtiennent pas le pardon ! On le voit assez par toutes ces rechutes, qui vous font bien juger que toutes ces confessions n'aboutissent qu'à des sacrilèges. Nous disons donc que pour gagner les indulgences il faut être en état de grâce et bien détester ses péchés, sans en excepter un seul, même véniel le plus petit.
2? La deuxième condition, c'est de faire toutes les prières que le Saint-Père commande et dans le temps prescrit il faut les dire de bouche ; c'est comme les pénitences que l'on nous donne dans le tribunal de la pénitence, il ne faut pas se contenter de les dire seulement de cur, il faut encore prononcer les mots, car nous ne pourrions pas accomplir ainsi notre pénitence de manière à espérer notre pardon. Il faut faire les prières que l'on nous commande pour gagner les indulgences en esprit de pénitence, parce qu'elles ne nous sont accordées que pour suppléer aux pénitences que nous ne pouvons pas faire. Voici, M.F., toutes les uvres qu'il faut faire pour gagner les indulgences : ce sont la confession, la communion et la prière. Lorsque les Indulgences portent qu'il faut se confesser et communier, il faut toujours commencer par la confession, comme nous venons de le voir. Si nous avions quelque péché sur la conscience, nous ne pourrions pas gagner les indulgences. Nous devons faire cette confession et cette communion comme si c'était la dernière de notre vie, puisque l'effet des indulgences est de nous mettre en état de nous disposer d'aller jouir sans délai de la gloire de Dieu, de suite après notre mort. En second lieu, il faut communier saintement, parce que c'est par la sainte communion que Jésus-Christ vient en nous et demande grâce pour nous. En troisième lieu, il faut prier, c'est-à-dire, il faut faire toutes les prières qui sont ordonnées dans la bulle du Saint-Père pour obtenir cette grâce. Et voilà pourquoi l'on fait des prières pour gagner les indulgences : c'est pour la conversion des pécheurs et la persévérance des justes.
 Pour gagner toutes les indulgences, quand on n'a pas désigné les prières on peut dire cinq Pater et cinq Ave ; quand il y a quelques bonnes uvres, il faut les faire avec un véritable esprit de pénitence, c'est-à-dire avec un grand désir de recevoir la grâce que nous demandons. Il faut bien se persuader que nous gagnons les indulgences à proportion des dispositions que nous y apportons ; de sorte que plus nos dispositions sont parfaites, plus nous recevons de grâces. Dites-moi, pouvons-nous nous empêcher d'admirer la bonté de Dieu de nous fournir des moyens si faciles pour éviter les peines du purgatoire ? Il est vrai que toutes ces confréries auxquelles sont attachées tant d'indulgences, sont quelque chose de bien consolant pour un chrétien ; mais la fin pour laquelle elles sont établies est si précieuse et si propre à nous porter à les embrasser, que quand nous voulons réfléchir sur leur fin, nous ne pouvons comprendre qu'un chrétien qui désire tant soit peu de se sauver et plaire à Dieu, puisse ne pas s'en mettre. Disons seulement un mot là-dessus. Pourquoi est-ce que la confrérie du Saint-Sacrement est établie ? Pour remercier Dieu d'avoir institué ce grand sacrement d'amour ; pour lui demander pardon du mépris que l'on fait de sa sainte présence. Celle du Saint-Rosaire, pour honorer la vie cachée, la vie souffrante de Jésus-Christ, sa vie glorieuse, pour honorer les glorieux privilèges de la Très Sainte Vierge. Celle du Sacré-Cur de Jésus, pour honorer ce Cur adorable qui nous a tant aimés et qui nous aime tant ; celle du Saint-Scapulaire, pour nous consacrer à la Sainte Vierge pour toute la vie : elle nous promet de prendre un soin tout particulier de nos âmes et de nos corps, elle nous assure qu'elle ne nous perdra pas de vue un seul instant de notre vie. Celle de Notre-Dame des Sept-Douleurs, c'est pour honorer la Sainte Vierge dans le courant de la Passion de Jésus-Christ où elle a tant versé de larmes. Celle du Saint-Esclavage nous fait mettre notre personne et toutes nos actions entre les mains de la Sainte Vierge.
Je vous laisse à penser, M.F., combien toutes ces confréries sont capables de nous aider à nous sauver, puisqu'il n'y a pas un seul instant dans la journée que l'on ne prie pour nous sur la terre. Que de prières, que de bonnes uvres font nos confrères ! Dans le ciel, que de confrères sont occupés à demander à Dieu toutes les grâces qui nous sont nécessaires ; disons mieux, il est très difficile qu'un chrétien, quelque mauvais qu'il soit, périsse s'il a le bonheur d'être de quelque confrérie et s'il fait quelque prière : comme nous le voyons dans l'histoire, où tant de pécheurs se convertissent d'une manière miraculeuse. Quand je vois un chrétien qui n'est d'aucune confrérie, je ne sais sur quoi m'appuyer pour espérer son pardon ; mais si un pécheur a le bonheur d'être de quelque confrérie, j'ai toujours l'espérance, malgré qu'il soit mauvais, que tôt ou tard les prières des autres confrères obtiendront du bon Dieu la grâce de son retour. Concluons, M.F., en disant que, non seulement nous pouvons nous enrichir par la part que nous avons aux prières des confrères ; mais nous nous mettons, avec le moindre effort que nous faisons, dans une disposition qui nous assure le ciel ; c'est le bonheur que je vous souhaite.

 2ème DIMANCHE DE CARÊME
Sur l'aumône
 

Date eleeomosynam, et ecce omnia munda sunt vobis.
Donnez l'aumône, et vos péchés seront effacés.
 (S. Luc, XI, 41.)

Que pouvons-nous imaginer, M.F., de plus consolant pour un chrétien qui a été assez malheureux que de pécher, de trouver un moyen si facile de satisfaire à la justice de Dieu pour ses péchés ? Jésus-Christ, notre divin Sauveur, ne respire que notre bonheur, et il n'a laissé aucun moyen de nous le prouver. Oui, M.F., par l'aumône nous pouvons facilement racheter nos péchés et attirer sur nous les bénédictions du ciel les plus abondantes, sur nos biens et sur nous-mêmes ; disons mieux, M.F., par l'aumône nous pouvons éviter les peines éternelles. Oh ! M.F., que le bon Dieu est bon de se contenter de si peu de chose.
M.F., si le bon Dieu avait voulu, nous aurions tous été égaux. Mais non, il prévoyait qu'étant si orgueilleux nous n'aurions voulu nous soumettre ni les uns ni les autres. C'est précisément pour cela qu'il a mis des riches et des pauvres dans le monde, afin que nous puissions nous aider à nous sauver les uns et les autres. Les pauvres se sauveront en souffrant avec patience leur pauvreté et en demandant avec patience des secours aux riches. Les riches trouveront de leur côté de quoi racheter leurs péchés, en portant compassion aux pauvres et en les soulageant autant qu'ils le pourront. Vous voyez ; M.F., que de cette manière nous pouvons tous nous sauver. Si c'est un devoir indispensable aux pauvres de souffrir la pauvreté avec patience et de demander avec humilité du secours aux riches, c'est aussi un devoir indispensable aux riches de faire l'aumône aux pauvres, leurs frères, quand ils le pourront, puisque leur salut en dépend. Mais très malheureux aux yeux de Dieu est celui qui voit souffrir son frère sans le soulager, pouvant le faire. Pour vous engager à faire l'aumône autant que vous le pourrez et avec des intentions purement pour Dieu, je vais vous montrer : 1? combien l'aumône est puissante auprès de Dieu pour obtenir tout ce que nous désirons ; 2? que l'aumône enlève à ceux qui la font la crainte du jugement général ; 3? combien nous sommes ingrats, lorsque nous sommes durs envers les pauvres, puisque, en les méprisant, c'est Jésus-Christ lui-même que nous méprisons.

I. -Oui, M.F., de quelque côté que nous considérions l'aumône, le prix en est si grand qu'il est impossible de vous en faire connaître tout le mérite ; ce ne sera qu'au jour du jugement que nous en comprendrons toute la valeur. Si vous m'en demandez la raison, la voici : Nous pouvons dire qu'elle surpasse toutes nos autres bonnes actions, parce qu'une personne charitable possède ordinairement toutes les autres vertus.
Nous lisons dans l'Écriture sainte que le Seigneur dit à son prophète Isaïe : « Va dire à mon peuple que leurs crimes m'ont tellement irrité que je ne peux plus les souffrir : je vais les punir et les perdre pour jamais. » Le prophète se présente au milieu de ce peuple qui était assemblé, en disant : « Écoutez, peuple ingrat et rebelle, voici ce que dit le Seigneur votre Dieu : « Vos crimes m'ont tellement mis en fureur contre vous, que mes mains sont garnies de foudre pour vous écraser et vous perdre pour toujours. » Vous voilà donc, leur dit Isaïe sans ressource ; vous aurez beau prier le Seigneur il se bouchera les oreilles pour ne pas vous entendre ; vous aurez beau pleurer, jeûner, vous couvrir de cendres ; il ne détournera pas ses yeux vers vous ; s'il vous regarde ce ne sera que pour vous détruire. Cependant, au milieu de tant de maux, j'ai un conseil à vous donner : il est très puissant pour attendrir le cur du Seigneur, et vous pourrez en quelque sorte le forcer de vous faire miséricorde. Voici ce que vous avez à faire : donnez une partie de votre bien à vos frères qui sont pauvres ; donnez du pain à celui qui a faim, des habits à ceux qui sont nus, et vous verrez subitement changer votre sentence. » En effet, à peine eurent-ils commencé à faire ce que le prophète leur avait conseillé que le Seigneur appela Isaïe, en lui disant : « Prophète, va dire à mon peuple qu'il m'a vaincu, que la charité qu'ils ont exercée envers leurs frères a été plus forte que ma colère. Va leur dire que je les pardonne et que je leur promets mon amitié. » O belle vertu de charité, que vous êtes puissante pour fléchir la justice de Dieu ? Mais, hélas ! que vous êtes peu connue de la plupart des chrétiens de nos jours ! Pourquoi cela, M.F. ? C'est que nous sommes trop attachés à la terre, que nous ne pensons qu'à la terre, que nous ne semblons vivre que pour la terre et que nous avons perdu de vue les biens du ciel et que nous ne les estimons pas.
Nous voyons aussi que les saints l'ont tellement aimée qu'ils croyaient impossible de se sauver sans elle.
D'abord je vous dirai que Jésus-Christ, qui à voulu nous servir de modèle en tout, la porte à l'infini. S'il a quitté le sein de son Père pour venir sur la terre, s'il est né dans la pauvreté, s'il a vécu dans les souffrances et est mort dans la douleur, ce n'est que sa charité pour nous qui l'a porté à tout cela. Nous voyant tous perdus, sa charité l'a porté à faire tout ce qu'il a fait, pour nous sauver de cet abîme de maux éternels où le péché nous avait précipités. Nous voyons que pendant qu'il était sur la terre, son cur était si rempli de charité qu'il ne pouvait voir ni malades, ni morts, ni infirmes, sans les soulager, les ressusciter ou les consoler. Il est allé plus loin : et contentant son inclination pour les malheureux, il est allé jusqu'à faire des miracles. Un jour, voyant que ceux qui le suivaient dans ses prédications étaient sans nourriture, avec cinq pains et quelques poissons, il rassasia quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants : un autre jour, il en rassasia cinq mille. Il ne s'en tint pas là. Pour leur montrer combien il était sensible à leurs misères, il se tourna vers ses apôtres, en disant d'un air de tendresse : « J'ai pitié de ce peuple qui me donne tant de marques d'attachement ; je ne puis plus y résister : Je vais faire un miracle pour les soulager. Je crains que, si je les renvoie sans leur donner à manger, ils ne meurent en chemin. Faites-les tous asseoir ; distribuez-leur cette petite provision, ma puissance suppléera à son insuffisance . » Il eut une si grande joie de pouvoir les soulager qu'il ne pensa pas même à lui.
 O vertu de charité, que vous êtes belle, que les grâces qui vous sont attachées sont abondantes et précieuses ! Aussi voyons-nous que les saints de l'ancien Testament semblaient prévoir combien cette vertu serait chérie du Fils de Dieu, et nous voyons que plusieurs font consister tout leur bonheur et passent toute leur vie à exercer cette belle et aimable vertu. Nous lisons dans l'Écriture sainte que le saint homme Tobie, qui avait été conduit en captivité en Syrie , est dans le comble de la joie de pouvoir exercer cette vertu envers les malheureux. Soir et matin, il distribuait tout ce qu'il avait à ses frères pauvres, sans jamais rien garder pour lui. Tantôt, on le voyait auprès des malades les exhortant à souffrir leurs douleurs avec soumission à la volonté de Dieu, et leur montrant combien leur récompense serait grande dansa l'éternité ; tantôt on le voyait même se dépouiller de ses propres habits pour les donner à ses frères pauvres. Un jour, l'on vint lui dire qu'un pauvre était mort, et que personne ne lui donnait la sépulture. Étant à manger, de suite il se lève, va le prendre sur ses épaules et le porte dans le lieu destiné pour cela. Se croyant près de sa fin, il manda son fils près de son lit : « Mon fils, lui dit-il, je crois que bientôt le Seigneur va me retirer de ce monde, J'ai une grande chose à vous recommander avant de mourir. Promettez-moi, mon fils, de l'observer. Faites l'aumône tous les jours de votre vie ; ne détournez jamais vos regards des pauvres. Faites l'aumône en la manière que vous pourrez. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup ; si vous avez peu, donnez peu, mais donnez de bon cur et avec joie. Par là, vous amasserez de grands trésors pour le jour du Seigneur. Ne perdez jamais de vue que l'aumône efface nos péchés et nous préserve d'en commettre d'autres. Le Seigneur a promis qu'une âme charitable ne tombera pas dans les ténèbres de l'enfer, où il n'y a plus de miséricorde. Non, mon fils, ne méprisez jamais les pauvres, et ne fréquentez point ceux qui les méprisent, parce que le Seigneur vous perdrait. La maison, lui dit-il, de celui qui fait l'aumône, prend son fondement sur les pierres dures qui ne s'écrouleront point, tandis que celui qui refusera l'aumône, sa maison tombera par les fondements » ; voulant nous montrer par là, M.F., qu'une maison charitable ne deviendra jamais pauvre, et qu'au contraire, ceux qui sont durs, envers les pauvres périront avec leurs biens.
Le prophète Daniel nous dit : « Si nous voulons porter le Seigneur à oublier nos péchés, faisons l'aumône, et de suite le Seigneur les effacera de sa mémoire. » Le roi Nabuchodonosor ayant eu pendant la nuit un songe qui l'avait entièrement effrayé, fit venir le prophète Daniel en le priant de lui expliquer ce songe. Le prophète lui dit : « Prince, vous allez être chassé de la compagnie des hommes, vous mangerez l'herbe comme une bête, la rosée du ciel trempera votre corps,, et vous resterez sept ans dans cet état, afin que vous reconnaissiez que tous les royaumes appartiennent à Dieu, qu'il les donne à qui il lui plaît, et qu'il les ôte quand il lui plaît. Prince, ajouta le prophète, voici le conseil que je vous donne : Rachetez vos péchés par l'aumône, et vos iniquités par vos bonnes uvres envers les malheureux ». En effet, le Seigneur se laissa tellement toucher par ces aumônes et toutes ces bonnes uvres que le roi fit envers les pauvres, qu'il lui rendit son royaume et lui pardonna ses péchés .
  Nous voyons encore que du temps des premiers chrétiens, les fidèles semblaient n'être contents d'avoir du bien que pour avoir le plaisir de le donner à Jésus-Christ dans la personne des pauvres ; nous voyons dans les Actes des apôtres que leur charité était si grande, qu'ils ne voulaient rien avoir en particulier. Un grand nombre vendaient leurs biens pour en donner l'argent aux pauvres . Saint Justin nous dit : « Quand nous n'avions pas le bonheur de connaître Jésus-Christ, nous avions toujours peur que le pain nous manque ; mais depuis que nous avons le bonheur de le connaître, nous n'aimons plus les richesses. Si nous en gardons quelque peu, c'est pour en faire part à nos frères pauvres ; et nous vivons beaucoup plus contents maintenant que nous ne cherchons que Dieu seul ».
Écoutez Jésus-Christ lui-même qui nous dit dans l'Évangile : « Si vous faites l'aumône, je bénirai vos biens d'une manière toute particulière. Donnez, nous dit-il, et il vous sera donné ; si vous donnez en abondance, il vous sera donné avec abondance . » Le Saint-Esprit nous dit par la bouche du Sage : « Voulez-vous devenir riches ? Faites l'aumône, parce que le sein de l'indigent est un champ très fertile qui rend cent pour un . » Saint Jean, surnommé l'Aumônier, à cause de sa charité pour les pauvres, nous dit que plus il donnait, plus il recevait : « Un jour, nous dit-il, je trouvai un pauvre sans habit, je lui donnai celui que j'avais sur moi. De suite, une personne me donna de quoi en avoir plusieurs. » Le Saint-Esprit nous dit que celui qui méprisera le pauvre sera malheureux tous les jours de sa vie .
Le saint roi David nous dit : « Mon fils, ne souffrez pas que votre frère meure de misère, si vous avez de quoi lui donner, parce que le Seigneur promet une bénédiction abondante pour celui qui soulage le pauvre et il veillera à sa conservation  : » Et il ajoute que ceux qui seront miséricordieux envers les pauvres, le Seigneur les préservera d'une mauvaise mort . Nous en trouvons un bel exemple dans la personne de la veuve de Sarepta. Le Seigneur envoya son prophète Élie pour la soulager dans sa pauvreté, tandis qu'il laissa toutes les veuves d'Israël souffrir la faim. Si vous en voulez savoir la raison : « C'est, dit le Seigneur à son prophète, qu'elle a été charitable tous les jours de sa vie. » Le prophète lui dit : « Votre charité vous a mérité une protection toute particulière de Dieu ; les riches, avec leur argent, périront de faim ; mais pour vous, vous êtes si charitable envers les pauvres ; que vous serez soulagée, car vos provisions ne diminueront pas jusqu'à la fin de la famine . »

II. En second lieu, nous avons dit que ceux qui auront fait l'aumône ne craindront pas le jour du jugement général. Il est certain que ce moment sera terrible : le prophète Joël l'appelle le jour des vengeances du Seigneur, jour sans miséricorde, jour effrayant et désespérant pour le pécheur . « Mais, nous dit ce saint, voulez-vous que ce jour soit pour vous non un jour de désespoir, mais de consolation : faites l'aumône et vous serez heureux. »
Un autre saint nous dit : « Si vous ne voulez pas craindre le jugement, faites l'aumône et vous serez bien reçu de votre juge. » D'après cela, M.F., ne dirait-on pas que notre salut est attaché à l'aumône ? En effet, Jésus-Christ, quand il nous parle du jugement qu'il nous fera subir, ne nous parle uniquement que de l'aumône, en disant aux bons : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'ai été nu et vous m'avez revêtu ; j'ai été en prison et vous m'êtes venu visiter. Venez posséder le royaume de mon Père, qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » Au contraire, il dira aux pécheurs : « Retirez-vous de moi, maudits : j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'ai été nu, et vous ne m'avez pas revêtu, j'ai été malade et en prison et vous n'êtes pas venu me visiter. » « Quand est-ce, lui diront les pécheurs, que nous vous avons fait tout cela ? » « Toutes les fois que vous avez manqué de le faire aux plus petits des miens, qui sont les pauvres . » Vous voyez, M. P., le jugement ne se fait que sur l'aumône.
Peut-être que cela vous étonne ? Hé ! M.F., cela n'est pas difficile à comprendre. C'est que celui qui a une véritable charité dans l'âme, qui ne cherche que Dieu et qui ne veut que lui plaire, possède toutes les autres vertus dans un haut degré de perfection, comme nous le verrons tout à l'heure. Il est certain que la mort effraie les pécheurs et même les plus justes, à cause du terrible rendement de compte qu'il faudra faire à un Dieu qui dans ce moment sera sans miséricorde. Cette pensée a fait trembler saint Hilarion, qui, depuis plus de soixante-dix ans, pleurait ses péchés ; et saint Arsène, qui avait quitté la cour de l'empereur pour aller passer sa vie entre deux rochers et y pleurer tout le reste de sa vie. Quand il pensait au jugement, il faisait trembler son pauvre grabat. Le saint roi David, pensant à ses péchés, s'écriait : « Ah ! Seigneur, ne, pensez plus à mes péchés. » Il nous dit encore : « Faites l'aumône de votre bien et vous ne craindrez pas ce moment si épouvantable pour le pécheur. » Écoutez Jésus-Christ lui-même qui nous dit : « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde . » Dans un autre endroit, il dit : « Comme vous aurez traité votre frère, vous serez traité . » C'est-à-dire que si vous avez eu pitié de votre frère pauvre, Dieu aura pitié de vous.
Nous lisons dans les Actes des apôtres qu'il y avait à Joppé une bonne veuve qui venait de mourir. Les pauvres coururent devant saint Pierre pour le prier de venir la ressusciter ; les uns lui montraient des habits que leur avait fait cette bonne veuve, les autres autre chose . Saint Pierre laissa couler ses larmes. « Le Seigneur est trop bon, leur dit-il, pour ne pas vous accorder ce que vous demandez. » Il s'approcha de la morte, en lui disant : « Levez-vous, vos aumônes vous valent une seconde fois la vie. » Elle se lève et saint Pierre la rend à ses pauvres. Ce n'est pas seulement les pauvres, M.F., qui prieront pour vous, mais les aumônes elles-mêmes qui seront comme autant de protecteurs auprès du bon Dieu, qui demanderont grâce pour vous. Nous lisons dans l'Évangile que le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit rendre compte à ses serviteurs de ce qu'ils lui devaient. On lui en présenta un qui devait dix mille talents. Parce qu'il n'avait pas de quoi payer, le roi commanda aussitôt de le faire mettre en prison avec toute sa famille jusqu'à ce qu'il lui eût payé tout ce qu'il devait. Mais le serviteur se jeta à ses pieds et le pria en grâce d'attendre quelque temps, qu'il le paierait aussitôt qu'il le pourrait. Ce maître, étant touché de compassion, lui fit la remise de tout ce qu'il lui devait. Ce serviteur étant sorti de là, rencontra son compagnon qui lui devait cent deniers, le prit à la gorge en lui disant : « Rends-moi ce que tu me dois. » L'autre le suppliait de lui donner quelque temps, qu'il le paierait ; mais il ne le voulut pas, il le fit mettre en prison jusqu'à ce qu'il eût payé. Le maître, irrité de cette conduite, lui dit : « Méchant serviteur, ne deviez-vous pas avoir pitié de votre frère comme j'ai eu pitié de vous  ? »
Voilà, M.F.., la manière dont Jésus-Christ traitera au jour du jugement, ceux qui auront été bons et miséricordieux envers leurs frères les pauvres, représentés par la personne du débiteur recevant miséricorde de la part de Jésus-Christ même ; mais ceux qui auront été cruels et durs envers les pauvres, il leur arrivera comme à ce malheureux, à qui le maître, qui est Jésus-Christ, commanda qu'on lui liât pieds et mains pour le jeter dans les ténèbres extérieures, où il y a des pleurs et des grincements de dents. Vous voyez donc, M.F., qu'il est impossible à une personne qui est charitable d'être damnée.

III. Troisièmement, M.F., ce qui nous doit porter à faire l'aumône avec joie et de bon cur, c'est que nous la faisons à Jésus-Christ lui-même. Nous lisons dans la, vie de sainte Catherine de Sienne qu'une fois trouvant un pauvre, elle lui donna une croix ; une autre fois, elle donna sa robe à une pauvre femme. Quelques jours après, Jésus-Christ lui apparut, en lui disant qu'il avait reçu cette croix et cette robe qu'elle avait mises dans la main de ses pauvres, et qu'elles lui avaient été si agréables qu'il attendait le jour du jugement pour les montrer à tout l'univers. Saint Jean Chrysostome nous dit : « Mon fils, donnez un morceau de pain à votre frère pauvre, et vous recevrez le paradis ; donnez un peu, et vous recevrez beaucoup ; donnez les biens périssables, et vous recevrez des biens éternels. Pour les présents que vous donnez à Jésus-Christ en la personne des pauvres, vous recevrez une récompense éternelle ; donnez un peu de terre et vous recevrez le ciel. » Saint Ambroise nous dit que l'aumône est presque un second baptême et un sacrifice de propitiation, qui apaise la colère de Dieu et nous fait trouver grâce devant le Seigneur. Oui, M.F., et cela est si vrai que, quand nous donnons, c'est à Dieu même que nous donnons.
Nous lisons dans la vie de saint Jean de la Croix, qu'un jour, ayant trouvé un pauvre tout couvert de plaies, il le prit et le porta dans son hôpital qu'il avait fondé en faveur des pauvres. Lorsqu'il fut arrivé et qu'il lui eut lavé les pieds pour le mettre dans son lit, il s'aperçut que les pieds du pauvre étaient percés. Tout étonné, et levant les yeux, il reconnut Jésus-Christ lui-même, qui s'était caché sous la forme de ce pauvre pour exciter sa compassion. Il lui dit : « Jean, je prends plaisir de voir combien tu as soin des miens et des pauvres. » Une autre fois, il trouva un enfant tout misérable ; il le chargea sur ses épaules, puis passant près d'une fontaine, il lui dit de descendre, parce qu'il était fatigué, il voulait boire de l'eau. C'était encore Jésus-Christ lui-même qui lui dit : « Jean, ce que tu fais à mes pauvres, c'est comme si tu le faisais à moi-même. »
Les services que l'on rend aux pauvres et aux malades sont si agréables à Dieu que nombre de fois, l'on a vu des anges descendre du ciel pour aider de leurs mains saint Jean à servir ses malades, après quoi ils disparaissaient.
Nous lisons dans la vie de saint François-Xavier, qu'allant prêcher dans le pays des barbares il trouva dans son chemin un pauvre tout couvert de lèpre : il lui donna l'aumône. Quand il eut fait quelques pas, il se repentit de ne l'avoir pas embrassé pour lui montrer combien il prenait part à ses souffrances. Se retournant pour le voir, il ne vit personne : c'était un ange qui s'était mis sous la forme de ce pauvre. Dites-moi, quel regret au jugement pour ceux qui auront méprisé et raillé les pauvres, lorsque Jésus-Christ leur montrera que c'est à lui-même qu'ils ont fait injure. Mais aussi, M.F., quelle joie pour ceux qui verront que le bien qu'ils ont fait aux pauvres, c'est à Jésus-Christ lui-même qu'ils l'ont fait. « Oui, leur dira Jésus-Christ, c'est moi-même que vous êtes venu voir dans la personne de ce pauvre ; c'est à moi-même que vous avez rendu service ; c'est à moi à qui vous avez donné l'aumône à votre porte. »
Cela est si vrai, M.F., qu'il est rapporté dans l'histoire qu'un saint pape  avait tous les jours à sa table douze pauvres en l'honneur des douze apôtres. Un jour, voyant qu'il y en avait treize, il demanda à celui qui en était chargé pourquoi est-ce qu'il en avait treize au lieu de douze, comme il lui avait commandé. « Saint Père, lui dit son économe, je n'en vois que douze. » Mais pour lui il en voyait toujours treize. Il demanda à ceux qui étaient à côté de lui s'ils n'en voyaient pas treize. Ils lui répondirent qu'ils n'en voyaient que douze. Après qu'ils eurent mangé, il prit par la main le treizième : il l'avait distingué en ce qu'il l'apercevait de temps en temps changeant de couleur ; il le mena dans sa chambre, lui de-manda qui il était ? Cet homme lui répondit qu'il était un ange qui s'était mis sous la forme d'un pauvre ; qu'il avait déjà reçu de lui une aumône lorsqu'il était religieux, et que le bon Dieu, en considération de sa charité, l'avait chargé de le garder pendant toute sa vie, et de lui faire connaître tout ce qu'il faudrait faire pour bien se conduire dans tout ce qu'il devait faire pour le bien de son âme et le salut de son prochain. Voyez-vous, M.F., combien Dieu le récompensa de sa charité.
Ne dirions-nous pas que notre salut semble être attaché à l'aumône ?
Voyez ce qui arriva à saint Martin qui passait dans une rue. Il rencontra un pauvre extrêmement misérable, il en fut si touché que, n'ayant rien de quoi le soulager, il coupe la moitié de son habit et le lui donne. La nuit suivante, Jésus-Christ lui apparut avec la moitié de son habit, environné d'une troupe d'anges à qui il disait : « Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a donné la moitié de son manteau (quoique saint Martin ne l'eût donné qu'à un passant). » Non, M.F., nous ne trouvons point d'actions pour lesquelles le bon Dieu fasse tant de miracles qu'il en fait en faveur des aumônes. Il est rapporté dans l'histoire qu'un bourgeois, rencontrant un pauvre, fut touché de sa misère jusqu'à verser des larmes. Sans rien examiner, il prend son habit de dessus et le lui donne. Quelques jours après, il apprit que ce pauvre l'avait vendu et en eut beaucoup de chagrin. Étant en prières, il disait à Jésus-Christ : « Mon Dieu, je vois bien que je ne méritais pas que ce pauvre portât mon habit. » Notre-Seigneur lui apparut tenant son habit entre les mains, et lui disant : « Reconnais-tu cet habit ? » II se mit à crier : « Ah, mon Dieu, c'est celui que j'ai donné à ce pauvre. » « Tu vois bien qu'il n'est pas perdu, et que tu m'as fait plaisir en me le donnant dans la personne du pauvre. »
  Saint Ambroise nous dit que comme il donnait l'au-mône à plusieurs pauvres, il se trouva un ange mêlé avec les pauvres : il reçut son aumône en souriant, et dis-parut. Nous pouvons dire, M.F., d'une personne qui est charitable, quelque misérable qu'elle soit, qu'il y a grande espérance pour son salut. Nous lisons dans les Actes des apôtres qu'après la résurrection de Jésus-Christ il apparut à saint Pierre en lui disant : « Va trouver le centenier Corneille, car ses aumônes sont montées jus-qu'à moi ; elles lui ont mérité le salut. » Saint Pierre alla trouver Corneille qu'il trouva en prières, et il lui dit : « Vos aumônes ont été si agréables~à Dieu, qu'il m'envoie pour vous annoncer le royaume du ciel et vous baptiser . » Vous voyez, M.F., que ses aumônes furent cause que lui et toute sa famille furent baptisés.
Mais voici un exemple qui va vous montrer combien l'aumône a de pouvoir pour arrêter la justice de Dieu. Il est rapporté dans l'Histoire de l'Église, que l'empereur Zénon prenait plaisir à faire du bien aux pauvres, mais il était fort sensuel et voluptueux, si bien qu'il avait enlevé la fille d'une dame honnête et vertueuse, et qu'il en abusait au grand scandale de tout le monde. Cette pauvre mère, désolée presque jusqu'au désespoir, allait souvent à l'église de Notre-Dame se plaindre du tort qu'on faisait à sa fille : « Vierge sainte, lui disait-elle, n'êtes-vous pas le refuge des misérables, l'asile des affligés et la protectrice des faibles ? Comment donc permettez-vous cette oppression si injuste, ce déshonneur que l'on fait à ma famille ? » La Sainte Vierge lui apparut et lui dit : « Sachez, ma fille, qu'il y a longtemps que mon fils aurait pris vengeance de l'injure qu'on vous fait ; mais cet empereur a une main qui lie celle de mon fils et qui arrête le cours de sa justice. Les aumônes qu'il fait avec abondance l'ont empêché d'être puni jusqu'à présent. »
Voyez-vous, M.F., combien l'aumône est puissante pour empêcher que le bon Dieu nous punisse après que nous l'avons tant de fois mérité. Saint Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie, nous rapporte un exemple fort remarquable qui lui est arrivé à lui-même. Il nous raconte qu'un jour il avait vu plusieurs pauvres assis et se chauffant au soleil en hiver ; ils comptaient entre eux les maisons dont les habitants donnaient l'aumône et celles où on la donnait de mauvaise grâce ou dont ils ne recevaient jamais rien. Ils en vinrent à parler de la maison d'un mauvais riche qui ne leur donnait jamais l'aumône, ils en parlaient fort mal, lorsque l'un d'entre eux dit à ses compagnons que s'ils voulaient gager avec lui, il irait lui demander l'aumône, qu'il était sûr qu'il en recevrait quelque chose.
Les autres lui dirent qu'ils voulaient bien gager, mais qu'il était sûr d'être rebuté et de ne rien avoir ; que n'ayant jamais rien donné, il ne voulait pas commencer ce jour-là. Étant convenus ensemble, il va trouver le riche et lui demande avec beaucoup d'humilité de lui donner quelque chose au nom de Jésus-Christ. Ce riche fut si fort en colère que, ne trouvant point de pierre pour lui jeter à la tête, et voyant son domestique qui venait de chez le boulanger chercher du pain pour ses chiens, il en attrape un avec une fureur épouvantable et le lui jette à la tête. Le pauvre, pour gagner ce qu'il avait gagé avec ses compagnons, va vite le ramasser, et le porte à ses camarades pour leur montrer que ce riche lui avait fait une bonne aumône .
Deux jours après, ce riche tombe malade, et étant près de mourir, il lui sembla voir en dormant qu'il était au tribunal de Jésus-Christ pour être jugé. Il crut voir quelqu'un qui présentait une balance pour peser le bien et le mal. Il vit Dieu d'un côté, et de l'autre le démon qui présenta les péchés qu'il avait commis pendant sa vie et qui étaient en grand nombre. Le bon ange n'avait rien pour mettre de son côté ; il ne voyait aucune bonne uvre pour faire le contre-poids. Le bon Dieu lui demanda ce qu'il avait à mettre de son côté. Le bon ange, tout triste de ne l'en avoir, lui dit en pleurant : « Hélas !Seigneur, il n'y a rien. » Mais Jésus-Christ lui dit : « Et ce pain qu'il a jeté par la tête de ce pauvre : Mettez-le dans la balance et il emportera le poids de ses péchés. » En effet, l'ange l'ayant mis dans la balance, il fit tomber la balance du bon côté. Alors, son ange le regarda en lui disant : « Misérable, sans ce pain tu allais être jeté en enfer, va faire pénitence tant que tu pourras, donne tout ce que tu pourras aux pauvres, sans quoi tu seras damné. » S'étant éveillé, il alla trouver saint Jean l'Aumônier, lui conta sa vision et toute sa vie, en pleurant amèrement son ingratitude envers Dieu, de qui il tenait tout ce qu'il avait, et sa dureté pour les pauvres, en lui disant : « Ah ! mon père, un seul pain donné de mauvaise grâce à un pauvre, me tire d'entre les mains, du démon, combien je peux me rendre Dieu favorable en lui donnant tout mon bien dans la personne des pauvres ! » Il alla si loin, que, dès qu'il trouvait un pauvre, s'il n'avait rien, il quittait son habit et changeait avec lui ; il passa toute sa vie à pleurer ses péchés, donnant aux pauvres tout ce qu'il possédait.
Que pensez,-vous de cela, M.F. ? N'est-ce pas que vous ne vous êtes jamais formé une idée de la grandeur de l'aumône ?
Mais cet homme alla encore plus loin. Vous allez le voir passant par une rue : il rencontra un valet qui autrefois avait été à son service ; sans avoir ni respect humain ni autre chose, il lui dit : « Mon ami, peut-être que je ne t'ai pas assez récompensé de tes peines ; fais-moi une grâce mène-moi à la ville, et tu me vendras, afin que tu sois récompensé du tort que j'aurais pu te faire en ne te payant pas assez. » Il le vendit trente deniers. Plein de joie de se voir réduit au dernier degré de pauvreté, il servait son maître avec un plaisir incroyable : ce qui donna une telle jalousie aux autres, qu'ils le méprisaient et le frappaient très souvent. Jamais on ne lui vit ouvrir la bouche pour se plaindre. Le maître s'apercevant de ce que l'on faisait à son esclave qu'il aimait, leur fit de grands reproches, comment ils osaient le traiter ainsi. Il appela le riche converti, dont il ne connaissait pas même le nom, et lui demanda qui il était, quelle était sa condition. Le riche lui raconta tout ce qui lui était arrivé, ce qui toucha son maître qui était l'empereur lui-même. Il en fut si étonné et si touché, qu'il se mit à verser des larmes avec abondance, se convertit sur le champ et passa toute sa vie à faire des aumônes autant qu'il lui fut possible. Dites-moi, avez-vous bien senti la grandeur du mérite de l'aumône, combien elle est méritoire pour celui qui l'a faite ? M.F., je vous dirai, de l'aumône et de la dévotion à la Sainte Vierge, qu'il est impossible que celui qui la fait de bon cur soit perdu. Ne soyons donc pas étonnés, M.F., si cette vertu a été commune à tous les saints de l'ancien et du nouveau Testament.
 Je sais bien, M.F., que celui qui a le cur dur, est avare et insensible aux misères de son prochain ; il trouvera mille excuses pour ne pas faire l'aumône. Vous me direz : « Il y a de bons pauvres et il y en a bien qui ne valent rien : les uns mangent dans les cabarets ce qu'on leur donne ; les autres dans les jeux ou en gourmandises. » Cela est très vrai, il y a bien peu de pauvres qui fassent un bon usage du bien qu'ils reçoivent de la main des riches, ce qui nous prouve qu'il y a très peu de bons pauvres. Les uns murmurent dans leur pauvreté, si on ne leur donne pas autant qu'ils veulent ; les autres portent envie aux riches, les maudissent même, en leur souhaitant que le bon Dieu leur fasse perdre leurs biens, afin, disent-ils, qu'ils apprennent ce que c'est que la misère. Nous convenons que cela est très mal ; c'est précisément ceux-là que l'on appelle de mauvais pauvres, mais à tout cela, je n'ai qu'un mot à vous dire, et le voici : c'est que ces pauvres que vous blâmez en disant que ce sont de fameux mange-tout, qui n'ont point de conduite, qu'il n'y a point de pauvres sans cause, ils ne vous demandent pas l'aumône en leur nom, mais au nom de Jésus-Christ. Qu'ils soient bons ou mauvais, peu importe, puisque c'est Jésus-Christ lui-même à qui vous donnez, comme nous venons de voir par ce que nous avons dit. C'est donc Jésus-Christ lui-même qui va vous en récompenser.
Mais, me direz-vous, c'est une mauvaise langue, c'est un vindicatif, c'est un ingrat. Mais, mon ami, tout cela ne vous regarde pas : vous avez de quoi faire l'aumône au nom de Jésus-Christ, dans la pensée de plaire à Jésus-Christ ; de racheter vos péchés : laissez tout le reste de côté ; vous avez affaire à Dieu ; soyez bien tranquille ; vos aumônes ne seront pas perdues dans les mauvais pauvres que vous méprisez. D'ailleurs, mon ami, ce pauvre qui vous a scandalisé, il y a huit jours, que vous avez vu dans le vin ou dans quelque débauche, qui vous a dit qu'il n'est pas converti aujourd'hui et très agréable à Dieu ? Voulez-vous, mon ami, savoir pourquoi vous trouvez tant de prétextes pour vous exempter de faire l'aumône ? Écoutez une parole, vous y reconnaîtrez la vérité, si ce n'est aujourd'hui, vous la reconnaîtrez du moins à l'heure de la mort : c'est que l'avarice a pris racine dans votre cur : Otez cette maudite plante, et vous aimerez à faire l'aumône : vous serez content de la faire, vous en ferez votre joie. » Ah ! dites-vous, quand je n'ai rien, personne ne me donne rien. » Personne ne vous donne rien ? Ah ! mon ami, de qui vient ce que vous avez ? N'est-ce pas de la main de Dieu qui vous l'a donné, de préférence à tant d'autres qui sont pauvres et bien moins pécheurs que vous ? Pensez donc à Dieu, mon ami... Voulez-vous donner quelque chose de plus, donnez ; vous aurez ainsi le bonheur de racheter vos péchés en faisant du bien à votre prochain.
Savez-vous, M.F., pourquoi nous n'avons pas de quoi donner aux pauvres, et pourquoi nous ne sommes jamais contents de ce que nous avons ? Vous n'avez pas de quoi faire l'aumône, mais vous avez bien de quoi acheter des terres ; vous avez toujours peur que la terre vous manque. Ah ! mon ami, attendez que vous ayez trois ou quatre pieds de terre sur la tête, vous serez alors bien satisfait. N'est-ce pas, mon père, que vous n'avez pas de quoi faire l'aumône, mais vous avez bien de l'argent pour acheter des terres ? Dites plutôt que cela ne vous fait rien, que vous soyez damné ou sauvé, pourvu que votre avarice soit contente. Vous aimez à vous agrandir, parce que les riches sont honorés et respectés, tandis que les pauvres sont méprisés. N'est-ce pas, ma mère, que vous n'avez rien de quoi donner aux pauvres, mais il faut acheter des vanités à vos filles, il faut leur acheter des mouchoirs garnis de dentelles, il faut leur faire porter deux ou trois rangs de cols, il faut acheter des boucles d'oreille et des chaînes, une collerette. « Ah ! me direz-vous, si je leur fais porter cela, je ne demande rien à personne, c'est nécessaire ; ne vous fâchez pas de cela. »- Ma mère, je vous le dis seulement en passant, afin qu'au jour du jugement vous vous rappeliez bien que je vous l'ai dit : Vous ne demandez rien à personne, cela est bien vrai ; mais je vous dirai que vous n'êtes pas moins coupable, et aussi coupable que si vous trouviez un pauvre en chemin et que vous preniez le peu d'argent qu'il a. « Ah ! me direz-vous, si j'emploie cet argent pour mes enfants, je sais bien ce qu'il me coûte. » Et moi, je vous dirai aussi, quoique vous ne vouliez pas en convenir, que vous êtes coupable aux yeux de Dieu, et cela suffit pour vous perdre. Si vous me demandez, pourquoi cela ? Mon ami, parce que votre bien n'est pas autre chose qu'un dépôt que le bon Dieu vous a mis entre les mains ; après votre nécessaire et celui de votre famille, le reste est dû aux pauvres. Combien qui ont de l'argent qu'ils tiennent enfermé, tandis que tant de pauvres meurent de faim ! Combien d'autres qui ont quantité de vêtements, tandis que des malheureux souffrent le froid ! N'est-ce pas, mon ami, que vous êtes en condition et que vous n'avez pas de quoi faire l'aumône, vous n'avez que vos gages ? Vous auriez tout de même de quoi faire l'aumône, si vous vouliez ; vous avez bien de quoi faire damner les filles, de quoi aller au cabaret, au bal. « Mais, me direz-vous, nous sommes pauvres ; à peine avons-nous de quoi vivre. » Mon ami, si le jour de la fête patronale vous faisiez moins de dépenses, vous auriez de quoi donner aux pauvres.
Combien de fois n'êtes-vous pas allé à Villefranche pour vous y amuser, sans avoir rien à faire, et à Montmerle, et le reste. N'allons pas plus loin, la vérité est trop claire : cela pourrait vous fâcher. Hélas ! M.F., si les saints avaient fait comme nous, ils n'auraient pas eu de quoi faire l'aumône, mais ils savaient combien ils avaient besoin de la faire, et ils épargnaient autant qu'ils pouvaient pour cela et ils avaient toujours quelques réserves. D'ailleurs, M.F., la charité ne se fait pas toute avec de l'argent. Vous pouvez aller voir un malade, lui tenir compagnie un moment, lui faire quelque chose, faire son lit, ou lui préparer ses remèdes, le consoler dans ses peines, lui faire une lecture de piété. Cependant, il faut vous rendre ce témoignage de justice que, généralement, vous aimez à faire l'aumône aux malheureux, que vous en prenez compassion. Mais ce que je vois, c'est que très peu le font de manière à en recevoir la récompense, et voici pourquoi : les uns le font afin de passer pour être homme de bien, les autres, par compassion, et parce qu'ils sont touchés de la misère des autres ; d'autres, parce qu'ils les aiment, qu'ils sont bons, qu'ils les applaudissent dans leur manière de vivre, peut-être d'autres parce qu'ils leur rendent quelques services ou bien qu'ils en espèrent quelques-uns. Eh bien ! M.F., tous ceux qui, dans leurs aumônes, n'ont que ces vues là, n'ont point les qualités qu'il faut avoir pour rendre l'aumône méritoire. Il y en a qui ont des pauvres qui leur plaisent et à qui ils donneraient tout ce qu'ils ont ; mais pour les autres, ils ont le cur cruel. Tout cela, M.F., n'est pas autre chose que la manière dont se conduisent les païens, qui, malgré leurs bonnes couvres, ne seront pas sauvés.
Mais, pensez-vous en vous-mêmes, comment faut-il donc faire l'aumône, afin qu'elle soit méritoire ? M.F., le voici en deux mots, écoutez-le bien : c'est d'avoir en vue, dans tout le bien que nous faisons pour notre prochain, de plaire à Dieu qui nous le commande, et de sauver nos âmes. Toutes les fois que vos aumônes ne sont pas accompagnées de ces deux pensées, votre bonne uvre est perdue pour le ciel. C'est pour cela qu'il y a si peu de bonnes uvres qui nous accompagneront devant le tribunal de Dieu, parce que nous les faisons tout humainement. Nous aimons quand on nous en remercie, quand on en parle, quand on nous rend quelque service, nous aimons même en parler pour montrer que nous sommes charitables. Nous avons des préférences ; il y en a à qui nous donnons sans mesure, et d'autres à qui nous ne voulons rien donner, bien plus, nous les méprisons.
Prenons bien garde, M.F., quand nous ne voulons ou ne pouvons pas les secourir, ne les méprisons jamais, parce que c'est Jésus-Christ lui-même que nous méprisons. Le peu que nous donnons, donnons-le de bon cur dans la pensée de plaire à Dieu et de racheter nos péchés. Celui qui a une véritable charité n'a point de préférence, il donne à ses ennemis comme à ses amis, tout également, aux uns comme aux autres, avec la même joie et le même empressement. S'il avait quelque préférence à faire, ce serait plutôt de donner à ceux qui lui ont fait quelque peine. C'est ce que faisait saint François de Sales. Il y en a qui, quand ils ont fait du bien à quelques personnes, si ces personnes leur font quelques peines, ils leur reprochent vite les services qu'ils leur ont rendus. Vous vous trompez, vous en perdez toute la récompense. Savez-vous bien que cette personne vous l'a demandé au nom de Jésus-Christ, et que vous-même l'avez fait pour plaire à Dieu et racheter vos péchés ? Le pauvre n'est qu'un instrument dont Dieu se sert pour vous faire faire ce bien, et rien autre. Voilà encore un piège que le démon vous tend et souvent à nombre d'âmes : c'est de remettre nos bonnes uvres dans notre esprit, afin de nous y faire prendre plaisir et pour nous en faire perdre la récompense. Il faut, quand le démon nous les met devant les yeux, vite les renvoyer comme une mauvaise pensée.
Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? Le voici : c'est que l'aumône est d'un si grand mérite aux yeux de Dieu, et si puissante pour nous attirer ses miséricordes, qu'elle semble mettre notre salut en sûreté. Il faut faire l'aumône tant que nous pouvons, tandis que nous sommes sur la terre ; nous serons toujours assez riches si nous avons le bonheur de plaire à Dieu et de sauver notre âme ; mais il ne faut la faire qu'avec des intentions bien pures, c'est-à-dire tout pour Dieu et rien pour le monde. Que nous serions heureux, si nous avions le bonheur que toutes les aumônes que nous aurons faites pendant notre vie nous accompagnent devant le tribunal de Jésus-Christ pour nous aider à gagner le ciel ! C'est le bonheur que je vous souhaite.

 4ème DIMANCHE DE CARÊME
Sur la mort du pécheur
(INACHEVÉ)
 

Quæretis me, et in peccato vestro moriemini.
Vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché.
(S. Jean, VIII, 21.)

Terrible menace, M.F., et d'autant plus terrible qu'elle doit être suivie de son effet. C'est aux Juifs, M.F., que Jésus-Christ parle, à ce peuple chéri, comblé de tant de grâces. Ah ! peuple ingrat, que n'ai-je pas fait pour vous ? Mais un jour viendra que vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas, et je m'enfuirai de vous, et vous mourrez dans votre péché comme vous aurez vécu. Triste, mais juste punition. Quoi ! un chrétien comblé de tant de grâces pendant sa vie, un chrétien se raidit contre les remords de sa conscience pour pécher ! un chrétien, qui est très persuadé que chaque péché qu'il commet lui mérite l'enfer ! un chrétien qui sait très bien que, s'il veut revenir à Dieu, Dieu lui-même lui en fournit tous les moyens ! Un chrétien, dis-je, qui a tout à sa disposition : les ministres du Seigneur qui le pressent, qui le conjurent de ne pas rester dans cet état, qui prient pour lui, qui lui offrent tous les remèdes nécessaires et très efficaces pour guérir les plaies que le péché a fait à sa pauvre âme ; et qui, malgré tout cela, persévère, croupit dans son péché et se plonge à chaque instant dans de nouveaux crimes ! Un chrétien qui s'en fait un jeu, qui va même jusqu'à mépriser les ministres charitables qui voudraient l'aider à tirer sa pauvre âme du péché et de l'enfer ! Ah ! n'est-il pas de la justice que ce pécheur périsse dans son péché, et que le bon Dieu l'abandonne ; lui qui l'a attendu si longtemps, avec tant de bonté et de patience, lui présentant à tous les instants les mérites de sa passion ? Oui, il est juste que ce malheureux périsse dans son péché ; et, quand il voudra revenir à Dieu, il est juste que Jésus-Christ, qu'il a tant méprisé, le fuie et l'abandonne à son désespoir et à la puissance du démon. « Va, malheureux, lui dit le prophète Amos, va, malheureux, tu périras dans ton péché, puisque tu ne veux pas en sortir, quand le Seigneur t'appelle... » Oh ! que la mort du pécheur est donc affreuse ! Et cependant que le nombre en est grand ! Pour vous la faire craindre et éviter, je vais vous montrer combien les derniers moments d'un pécheur qui n'a pas voulu se convertir, sont désespérants, tant par la pensée de ses péchés, que par celle des grâces qu'il a méprisées et des tourments qui lui sont préparés pour l'éternité.

I.- Si vous me demandez ce que l'on entend par une mauvaise mort, je vous répondrai : quand une personne meurt à la fleur de l'âge, étant mariée, jouissant d'une bonne santé, ayant des biens en abondance, et qu'elle laisse des enfants et une femme désolés, il n'est pas douteux que cette mort ne soit très cruelle. Le roi Ézéchias disait : « Quoi, mon Dieu ! faut-il que je meure au milieu de mes années, à la fleur de mon âge . » Et le Roi-Prophète demandait à Dieu  de ne pas le faire mourir au milieu de ses années. D'autres disent que mourir de la main des bourreaux, sur une potence, c'est une mauvaise mort. D'autres, que mourir d'une mort subite est une mauvaise mort : comme d'être écrasé par un coup de foudre, d'être suffoqué dans l'eau, de tomber du haut d'une maison et rester sur place. Enfin, d'autres disent que c'est mourir d'une maladie fâcheuse, comme de mourir de la peste ou d'autres maladies contagieuses.
Eh bien ! moi, M.F., je vous dirai que toutes ces morts ne sont point mauvaises, : pourvu qu'une personne ait bien vécu, qu'elle meure à la fleur de son âge, sa mort ne laissera pas d'être précieuse aux yeux du Seigneur. Nous avons tant de saints qui sont morts à la fleur de leur âge. Ce n'est pas non plus une mauvaise mort, que de mourir de la main des bourreaux : tous les martyrs sont morts de la main des bourreaux. Mourir d'une mort subite n'est pas encore une mauvaise mort, pourvu que l'on soit prêt ; nous avons tant de saints qui sont morts de la sorte. Saint Siméon fut tué par un coup de foudre sur sa colonne ; saint François de Sales mourut d'apoplexie. Enfin mourir de la peste n'est pas encore une mort funeste : saint Roch, saint François Xavier en sont morts. Mais ce qui rend la mort du pécheur malheureuse, c'est le péché. Ah ! c'est ce maudit péché qui le déchire et le dévore dans ce moment épouvantable. Hélas ! de quelque côté que ce pauvre malheureux tourne ses regards, il ne voit que péché, il ne voit que grâces méprisées. Et, hélas ! s'il lève les yeux au ciel, il ne voit qu'un Dieu en colère, armé de toute la fureur de sa justice qui est prête à lui fondre dessus. S'il tourne ses regards en bas, hélas ! il n'aperçoit que l'enfer et ses fureurs, qui ouvre déjà la gueule pour le recevoir. Hélas ! ce pauvre pécheur n'a pas voulu reconnaître la justice de Dieu pendant sa vie ; dans ce moment, non seulement il la voit, mais il la sent déjà s'appesantir sur lui. Pendant sa vie, il a toujours tâché de cacher ses péchés, ou du moins, de les diminuer ; mais dans ce moment, tout lui est représenté au grand jour. Hélas ! il voit ce qu'il aurait dû voir, ce qu'il n'a pas voulu voir ; il voudrait pleurer ses péchés, mais il n'est plus temps. Il a méprisé le bon Dieu pendant sa vie, Dieu à son tour le méprise et l'abandonne à son désespoir.
Écoutez, pécheurs endurcis, qui vous roulez avez tant de plaisir dans le limon de vos ordures, sans avoir même la pensée d'en sortir,. qui peut-être n'y penserez que quand le bon Dieu vous aura abandonnés, comme il est arrivé à tant d'autres moins coupables que vous. Oui, nous dit le Saint-Esprit, les pécheurs, dans leurs « derniers moments, grinceront des dents, seront saisis d'une frayeur épouvantable, dans la seule pensée de leurs crimes  ; » leurs iniquités se soulèveront contre eux, et les accuseront. Hélas ! s'écrieront-ils dans ce moment malheureux, hélas ! « à quoi nous ont servi cet orgueil, cette vaine ostentation, et tous ces plaisirs que nous avons goûtés dans le péché ? Tout est passé, et nous n'avons à notre suite aucune trace de vertu, et nous avons été convaincus par notre malice . »
C'est précisément ce qui arriva au malheureux Antiochus, qui, étant tombé de son chariot, se fracassa tout le corps. Il ressentait une si grande douleur d'entrailles, qu'il lui semblait qu'on les lui arrachait ; les vers le rongeaient tout en vie, son corps était puant comme une charogne. Alors il commença à ouvrir les yeux : c'est ce que font les pécheurs, mais trop tard. « Ah ! s'écriait-il, je reconnais que ce sont les maux que j'ai faits à Jérusalem qui me tourmentent et me rongent le cur. » Son corps était dévoré par des douleurs affreuses, et son esprit par une tristesse inconcevable. Il fit venir ses amis, croyant trouver près d'eux quelques consolations, mais non, abandonné de Dieu qui fait la consolation, il n'en pouvait pas avoir d'autres. « Hélas ! mes amis, leur disait-il, je suis tombé dans une terrible affliction, le sommeil m'a quitté, je ne saurais reposer un seul instant ; mon cur est percé de douleur. Hélas ! dans quel état de tristesse et d'angoisse suis-je réduit ! il faut donc que je meure de tristesse, et encore, dans un pays étranger ! Ah ! Seigneur, pardonnez-moi ! Je réparerai tout le mal que j'ai fait ; je rendrai tout ce que j'ai pris dans le temple de Jérusalem ; je ferai de grands présents, à ce temple ; je me ferai juif, j'observerai la loi de Moïse, j'irai partout publier la toute-puissance de Dieu. Ah ! Seigneur, faites-moi, s'il vous plaît, miséricorde ! » Mais sa maladie augmente, et le bon Dieu, qu'il a tant méprisé pendant sa vie, n'a plus d'oreilles pour l'entendre ; il faut qu'il meure, et qu'il meure dans son péché . C'était un orgueilleux, un blasphémateur ; et ; malgré ses instantes prières, il ne fut pas écouté, il lui fallut tomber en enfer.
Triste, mais juste punition des pécheurs qui, après avoir méprisé toutes les grâces que le bon Dieu leur a accordées pendant leur vie, ne trouvent plus de grâce, quand ils voudraient en profiter. Hélas ! que le nombres de ceux qui meurent de cette manière est grand aux yeux de Dieu ! Hélas ! qu'il y en a, de ces aveugles, dans le monde, qui n'ouvrent les yeux que dans le moment où il n'y a plus de remèdes à leurs maux !
Oui, M. F., oui, vie de péchés, et mort de réprouvés ; Vous êtes dans le péché, vous ne voulez pas en sortir ? Non, me direz-vous. Eh bien ! mon ami ; vous y périrez : vous allez le voir dans la mort de Voltaire, ce fameux impie. Écoutez bien, et vous verrez que, si l'on méprise toujours le bon Dieu, et que, si le bon Dieu nous attend pendant notre vie, souvent, par un juste jugement, il nous abandonne à la mort, lorsque nous voulons revenir à lui. Vivre dans le péché, en pensant que nous en sortirons un jour, c'est un piège du démon qui vous perdra, comme il en a tant perdu d'autres. Voltaire, se voyant malade, commença à réfléchir sur l'état d'un pécheur qui meurt avec la conscience chargée de péchés. I1 veut rentrer en lui-même, et essayer si le bon Dieu voudra bien lui pardonner tous les péchés de sa vie, qui sont en grand nombre. Il compte sur la miséricorde de Dieu qui est infinie ; et, dans ces belles pensées, il fait venir un de ces prêtres qu'il avait tant outragés et tant calomniés dans ses écrits. Déjà, par la pensée, il se met à ses genoux et lui fait l'aveu de ses fautes, et dépose entre ses mains la rétractation de ses impiétés et de ses scandales. Il se flattait déjà d'achever le grand ouvrage de sa réconciliation ; mais il se trompait grandement ; le bon Dieu l'avait abandonné : vous allez le voir. La mort devance les derniers secours. Hélas ! ce pauvre impie sent renaître en lui toutes ses frayeurs. Il s'écrie : « Hélas ! suis-je donc abandonné de Dieu et des hommes ? » Oui, malheureux, tu l'es. Déjà ton partage et ton espoir sont l'enfer. Écoutez cet impie, il s'écrie avec cette bouche souillée de tant de sacrilèges, de tant de blasphèmes contre Dieu, sa religion et ses ministres : « Ah ! s'écrie-t-il, Jésus-Christ, fils de Dieu, qui êtes mort pour tous les pécheurs sans distinction ; ayez pitié de moi ! » Mais, hélas ! presque un siècle d'impiété a lassé la patience de Dieu, qui l'a déjà réprouvé ; il n'est plus qu'une victime que la colère de Dieu engraisse pour  les flammes éternelles. Les prêtres, qu'il avait tant méprisés ; mais que, dans ce moment, il désire tant, n'y sont pas. Le voilà qui entre dans les convulsions et les horreurs du désespoir : les yeux égarés, blême et tremblant d'effroi, il s'agite, il se tourmente, il semble vouloir se venger de ces anciens blasphèmes dont sa bouche avait été si souvent souillée. Ses compagnons d'impiété craignant, qu'on lui apportât les Sacrements, ce qui aurait semblé les déshonorer, l'emportent dans une maison de campagne et là, abandonné à son désespoir

 4ème DIMANCHE DE CARÊME
Délai de la Conversion
 

Ego vado et quæretis me, et in peccato vestro moriemini.
Je m'en vais, vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché.
(S. Jean, VIII, 21.)

Oui, M.F., c'est une grande misère, une humiliation profonde pour nous, d'avoir été conçus dans le péché originel, parce que nous venons au monde enfants de malédiction ; c'est sans doute une autre plus grande misère de vivre dans le péché ; mais d'y mourir, c'est le comble de tous les malheurs. Il est vrai, M.F., que nous n'avons pas pu éviter le premier péché qui est celui d'Adam ; mais nous pouvons facilement éviter celui où nous tombons si volontairement, et après y être tombés, nous pouvons nous en retirer avec la grâce du bon Dieu. Hélas ! pouvons-nous bien rester dans un état qui nous expose à tant de malheurs pour l'éternité ! Qui de nous, M.F., ne tremblerait en entendant Jésus-Christ nous dire qu'un jour le pécheur le cherchera, mais qu'il ne le trouvera pas, et qu'il mourra dans son péché ? Je vous laisse à penser dans quels état repose une personne qui vit tranquille dans le péché, la mort étant si certaine et le moment si incertain. Le Saint-Esprit a donc bien raison de nous dire  que les pécheurs se sont égarés dans toutes leurs démarches, que leurs curs se sont aveuglés, que leurs esprits se sont couverts de ténèbres les plus épaisses, et que leur malice a fini par les tromper et les perdre. Ils ont remis leur retour au Seigneur dans un temps qui ne leur sera point accordé, ils ont espéré faire une bonne mort, en vivant dans le péché ; mais ils se sont trompés, car leur mort sera très mauvaise aux yeux du Seigneur. Voilà précisément, M.F., la conduite de la plupart des chrétiens de nos jours, qui, en vivant dans le péché, espèrent toujours faire une bonne mort, dans la pensée qu'ils quitteront le péché, qu'ils en feront pénitence, et qu'ils répareront avant d'être jugés, les péchés qu'ils ont faits. Mais le démon les a trompés, ils ne sortiront du péché que pour être précipités en enfer.
Pour mieux vous faire comprendre, l'aveuglement du pécheur, je vais vous montrer : 1? que plus nous retardons de sortir du péché et de revenir au bon Dieu, plus nous nous mettons en danger d'y périr, parce que si vous en voulez savoir la raison, plus nos mauvaises habitudes sont difficiles à rompre ; 2? à chaque grâce que nous méprisons, le bon Dieu s'éloigne de nous, nous devenons plus faibles et le démon prend plus d'empire sur nous. De là je conclus que plus nous restons dans le péché, plus nous nous mettons en danger de ne jamais nous convertir.

I. Moi, M.F., parler de la mort malheureuse d'un pécheur qui meurt dans le péché à des chrétiens qui ont déjà tant de fois senti le bonheur d'aimer un Dieu si bon, qui connaissent par les lumières de la foi la grandeur des biens que Jésus-Christ prépare à ceux qui conserveront leur âme exempte du péché ! Ce langage ne conviendrait qu'à des païens qui ne connaissent ni Dieu, ni les récompenses qu'il promet à ses enfants. O mon Dieu ! que l'homme est aveugle de perdre tant de biens et de s'attirer tant de maux en restant dans le péché ! Si je demandais à un enfant : « Pourquoi est-ce que le bon Dieu vous a créé et conservé jusqu'à présent ? » il me répondrait : « Pour le connaître, l'aimer, le servir et par ce moyen acquérir la vie éternelle. » Mais si je lui disais : . « Pourquoi est-ce que les chrétiens ne font pas ce qu'ils doivent pour mériter le ciel ? » « C'est, me dirait-il, parce qu'ils ont perdu de vue les biens du ciel et qu'ils croient trouver leur bonheur dans les choses créées. » Le démon les a trompés et les trompera encore ; ils vivent dans l'aveuglement et ils y périront, quoiqu'ils aient l'espérance qu'un jour ils sortiront du péché. Dites-moi, M.F., ne voyons-nous pas tous les jours des personnes qui vivent dans le péché, qui méprisent toutes les grâces que le bon Dieu leur envoie : bonnes pensées, bons désirs, remords de conscience, bons exemples, parole de Dieu ? Toujours dans l'espérance que le bon Dieu les recevra quand elles voudront revenir, ces personnes aveugles ne font pas attention que, pendant ce temps-là, le démon leur réserve une place en enfer. O aveuglement ! que tu en as jetés en enfer, et que tu en jetteras jusqu'à la fin du monde ! En deuxième lieu, je dis que cette considération doit faire trembler un pécheur qui vit dans le péché, quoique avec l'espérance d'en sortir. D'abord, M.F., vous n'êtes pas si peu instruits, pour ne pas savoir qu'un seul péché mortel, si nous venons à mourir sans nous en être confessé, sans en avoir obtenu notre pardon, fait que nous sommes perdus pour jamais.
 En troisième lieu, nous savons très bien que Jésus-Christ nous dit de nous tenir toujours prêts ; qu'il nous fera sortir de ce monde dans le moment où nous y penserons le moins ; et que si nous ne quittons pas le péché avant qu'il nous quitte, il nous punira sans miséricorde. O mon Dieu ! peut-on bien vivre dans un état qui nous expose à chaque instant à tomber dans les abîmes ! Si cela, M.F., n'est pas capable de vous toucher, écoutez-moi un moment, ou plutôt ouvrez l'Évangile, et vous verrez si vous pouvez vivre tranquilles dans le péché comme vous le faites.
Oui, M.F., tout annonce que si vous ne sortez pas promptement du péché, vous périrez : les oracles, les menaces, les comparaisons, les figures, les paraboles, : les exemples, tout cela vous dit que, ou vous ne pourrez plus vous convertir, ou vous ne voudrez pas. Écoutez Jésus-Christ lui-même qui dit au pécheur : « Marchez pendant que la lumière de la foi brille devant vous , » crainte qu'en méprisant ce guide, vous ne vous égariez pour jamais. Dans un autre endroit , il nous dit : « Veillez et veillez sans cesse, » parce que l'ennemi de notre salut ne travaille qu'à votre perte. Et priez, priez sans cesse pour attirer sur vous les secours du Ciel, parce que vos ennemis sont très adroits et très puissants. Pourquoi tant avoir, dit-il, tant vivre occupés des choses temporelles et de vos plaisirs, puisque, dans quelques instants, vous aurez tout abandonné. Non, M.F., rien de plus effrayant que la menace que Jésus-Christ fait aux pécheurs en leur disant que s'ils ne veulent revenir à Lui quand il leur offre sa grâce, un jour viendra qu'ils le chercheront et qu'ils lui demanderont miséricorde ; mais, qu'à son tour il les méprisera ; et, dans la crainte de se laisser toucher par leurs prières et leurs larmes, il se bouchera les oreilles et s'enfuira d'eux. O mon Dieu ! quel malheur d'être abandonné de vous ! Oh ! M.F., pouvons-nous bien penser à cela sans mourir de douleur ! Oui., M : F., si vous êtes insensibles à cette parole, vous êtes déjà perdus. Ah ! pauvre âme, pleure d'avance les tourments qu'on te prépare pour l'autre vie !
Allons plus loin, M.F., écoutons Jésus-Christ lui-même et nous verrons, si nous sommes en sûreté en restant dans le péché. Oui, nous dit-il, je viendrai comme un voleur de nuit, qui tâche de surprendre le maître de la maison, dans le moment où il est le plus endormi  ; de même, nous dit-il, la mort viendra trancher le fil de la vie criminelle du pécheur dans le moment même que sa conscience sera chargée de crimes, et qu'elle aura pris la plus belle résolution de les quitter sans l'avoir fait. Dans un autre endroit, il nous dit que notre vie passe « avec autant de rapidité qu'un éclair qui se lance de l'Orient à l'Occident  ; » de même nous voyons aujourd'hui le pécheur plein de vie et de santé, la tête remplie de mille projets, et demain les larmes de ses gens annonceront qu'il n'est plus de ce monde, qu'il en est sorti sans savoir pourquoi il y était, ni pour quelle fin. Cet insensé a vécu aveugle, et il est mort comme il a vécu. Jésus-Christ nous dit encore que la mort est l'écho de la vie, pour nous montrer que celui qui vit dans le péché est presque sûr d'y mourir, à moins d'un miracle de la grâce. Cela est si vrai que nous lisons dans l'histoire qu'un homme avait fait de son argent son dieu ; quand il fut bien malade, il fit apporter un plein tiroir d'or pour avoir le plaisir de le compter, et quand il n'eut plus la force de le compter, il mit sa main dessous jusqu'à ce qu'il mourut. Un autre, à qui son confesseur présenta un crucifix pour le porter à la contrition de ses péchés, se mit à dire : « Si ce Christ était en or, il vaudrait bien tant... » Ah ! non, M.F., le cur du pécheur ne quitte pas le péché si facilement qu'on le croit bien. « Vie de pécheur, mort de réprouvé. »
Que veut nous dire Jésus-Christ, M.F., par cette parabole des vierges sages et des vierges folles, dont les unes furent si bien reçues parce qu'elles entrèrent avec l'époux, tandis que les autres trouvèrent la porte fermée ? C'est qu'il voulait nous montrer la conduite des gens du monde : les vierges sages nous représentent les bons chrétiens qui se tiennent toujours prêts à paraître devant le bon Dieu, dans quelque temps qu'il les appelle ; les vierges folles sont la figure des mauvais chrétiens, qui croient qu'ils auront toujours le temps de se préparer et de se convertir, de sortir du péché et de faire de bonnes uvres. Ainsi passent-ils leur vie, la mort arrive ; mais ils n'ont rien que de mauvais et rien de bon : La mort les frappe, Jésus-Christ les appelle à son tribunal pour leur faire rendre compte de leur vie ; ils voudraient bien mettre ordre à leur conscience, ils se tourmentent, ils voudraient bien quitter le péché ; mais, hélas ! ils n'ont ni le temps, ni la force, et peut-être même la grâce qu'il faudrait. Quand ils demandent à Dieu d'avoir pitié d'eux, de leur faire miséricorde ; il leur répond qu'il ne les connaît pas, leur ferme la porte : c'est-à-dire, les jette en enfer. Voilà, M.F., le sort d'un grand nombre de pécheurs qui vivent si tranquilles dans le péché. Ah ! pauvre âme, que tu es malheureuse d'habiter dans ce corps qui te traîne avec tant de fureur en enfer. Ah ! mon ami, pourquoi veux-tu perdre cette pauvre âme ? Quel mal t'a-t-elle fait pour la condamner à tant de malheurs !... O mon Dieu, que l'homme est aveugle !...
En second lieu, je dis que nous trouvons dans la conduite d'Ésaü le véritable portrait d'un homme qui se perd en vendant son bien pour un plat de lentilles. Pendant quelque temps, Ésaü « vécut dans la plus grande insensibilité de sa perte , » il ne pensait qu'à se divertir et à se livrer à ses plaisirs ; cependant le moment arrive où il se rappelle la faute qu'il a faite, il rentre en lui-même ; mais, plus il réfléchit, plus il découvre la grandeur de son aveuglement. Tout désolé de son malheur, il voit aussi s'il pourra le réparer, il emploie les prières, les larmes et les sanglots pour tâcher de toucher le cur de son père ; mais trop tard : le père a donné sa bénédiction à un autre, ses prières sont méprisées et ses sollicitations ne sont point écoutées. Il a beau se tourmenter ; il faut se rendre à rester dans sa misère et y périr. Voilà, M.F., précisément ce qui arrive tous les jours au pécheur : il vend son Dieu et son âme, et la place qu'il a dans le ciel, pour moins qu'un plat de lentilles, c'est-à-dire, pour un plaisir d'un moment, pour une pensée de haine, de vengeance, pour un regard ou attouchement déshonnête sur soi ou sur d'autres, pour une poignée de terre ou pour un verre de vin. Ah ! belle âme, que l'on te donne pour bien peu de chose ! En effet, nous voyons que ces pécheurs vivent pendant quelque temps aussi tranquilles, aussi en paix, du moins en apparence, que si, toute leur vie, ils n'avaient fait que de bonnes uvres. Les uns pensent à leurs plaisirs, les autres aux biens de ce monde ; mais, semblables à Ésaü, le moment arrive où ils reconnaissent leur faute, ils voudraient pouvoir la réparer, mais trop tard. Ils en versent des larmes, ils en gémissent, ils conjurent le Seigneur de leur rendre les biens qu'ils ont vendus, c'est-à-dire le ciel ; mais le Seigneur leur fait comme le père d'Ésaü, il leur dit qu'il a donné leur place à un autre. Hélas ! ce pauvre pécheur a beau crier et demander miséricorde, il faut se rendre à rester dans sa misère et tomber en enfer. O mon Dieu ! que la mort du pécheur est malheureuse aux yeux du Seigneur !
Hélas ! combien en est-il qui font comme le malheureux Sisara, qu'une femme perfide endormit, en lui faisant boire un peu de lait, et pendant ce temps-là, elle lui ôta la vie, sans qu'il eût le loisir de pleurer son aveuglement de s'être confié à cette perfide . De même, combien de pécheurs que la mort enlève promptement ; sans leur donner le temps de pleurer leur aveuglement d'avoir resté dans le péché. Combien d'autres qui font comme l'impie Antiochus, qui reconnaissent leurs crimes, les pleurent et crient miséricorde sans pouvoir rien obtenir, et descendent en enfer en demandant miséricorde. Voilà cependant, M.F., la fin de bien des pécheurs. Sans doute, M.F., pas un de nous ne voudrait faire une mort malheureuse, et nous avons bien raison ; mais ce qui me désole, c'est que vous viviez dans le péché, que vous vous exposiez si grandement à y périr. Ce n'est pas seulement moi qui vous le dis, mais Jésus-Christ lui-même qui vous l'assure.
N'est-ce pas, mon ami, que vous pensez : laissons dire le prêtre, allons notre train ordinaire. Savez-vous, mon ami, ce qu'il vous arrivera en laissant dire le prêtre ? Et que voulez-vous qui nous arrive ? Mon ami, le voici, c'est que vous serez damné. Mais j'espère que non, pensez-vous ; il y a bien le temps pour tout.
Mon ami, nous pouvons bien avoir le temps de pleurer et de souffrir, mais non pas de nous convertir ; et pour vous le prouver, je vais vous citer un exemple effrayant. Il est rapporté dans l'histoire qu'un homme du monde, qui avait longtemps vécu dans le plus grand désordre, s'étant converti, il persévéra pendant quelque temps ; mais retomba et ne pensait plus à revenir au bon Dieu. Ses amis ne cessaient de prier pour lui ; mais il méprisait tout ce qu'on lui disait. Pendant ce temps-là, on annonça une retraite qui devait se donner bientôt. L'on crut la circonstance favorable pour engager ce pécheur à profiter de l'occasion que le bon Dieu lui donnait pour rentrer dans le chemin du salut. Après bien des prières et instances de la part de ses amis, et bien des résistances et des refus de la sienne, il consentit, et donna sa parole qu'il se rendrait à la retraite avec les autres. Mais, hélas ! M.F., qu'arriva-t-il ? Oh !jugements de Dieu, que vous êtes impénétrables et redoutables ! Le matin même où on l'attendait, où l'on devait commencer la retraite, l'on annonça que cet homme avait été trouvé mort dans sa maison, sans connaissance, sans secours et sans sacrements. Comprendrons-nous une fois, M.F., ce que c'est que de rester dans le péché, dans l'espérance que nous en sortirons un jour ?
Hélas, M.F., nous abusons du temps quand nous l'avons, nous méprisons les grâces quand le bon Dieu nous les offre ; mais souvent le bon Dieu, pour nous punir, nous les ôte quand nous voudrions en profiter. Si nous ne pensons pas à présent à bien faire, quand nous le voudrons, peut-être nous ne le pourrons pas. N'est-ce pas que vous pensez qu'un jour vous vous confesserez, que vous quitterez le péché et que vous ferez pénitence ? C'est bien mon intention. C'est votre intention, mon ami, et moi je vais vous dire ce que vous ferez, et ce que vous serez. Vous êtes maintenant dans le péché, vous ne me direz pas non : eh bien ! après votre mort, vous serez un damné. Et qu'en savez-vous ? pensez-vous en vous-même. Si je ne le savais pas, je ne vous le dirais pas. D'ailleurs, je vais vous prouver qu'en vivant dans le péché, quoique avec l'espérance que vous en sortirez, vous ne le ferez pas, même quand vous le voudriez de tout votre cur, et vous comprendrez ce que c'est que de mépriser le temps et les grâces que le bon Dieu nous présente pour le moment. Il est rapporté dans l'histoire, qu'un certain étranger passant par Donzenac, (cet étranger était Lorrain et libraire de profession), il s'adressa à un prêtre pour l'entendre en confession ; mais le prêtre le refusa, je ne sais pas pourquoi. De là, il va dans une ville qu'on appelait Brives. S'étant présenté devant le procureur du roi en lui disant : « Monsieur, je vous prie de me mettre en prison, parce que je me suis donné au démon il y a quelque temps, et j'ai toujours entendu dire qu'il n'a point de pouvoir sur ceux qui sont entre les mains de la justice. » « Mon ami, lui répondit le procureur du roi, vous ne savez pas ce que c'est que d'être entre les mains de la justice ; quand on y est une fois l'on n'en sort pas comme l'on veut. » « Il n'importe, monsieur ; mettez-moi en prison. »
Le procureur s'imagina que c'était un fou, et qu'en le mettant en prison, il s'exposerait à la raillerie du monde ; si même il s'amusait davantage à lui parler. Il vit en même temps passer à la rue un prêtre qu'il connaissait, qui était le confesseur des Ursulines ; il l'appela et lui dit : « Monsieur, s'il vous plaît, prenez soin de l'âme de cet homme. » « Mon ami, lui dit-il, suivez ce bon prêtre et faites tout ce qu'il vous dira. » Ce prêtre lui ayant parlé, pensa, comme le procureur du roi, qu'il avait l'esprit démonté ; il le pria d'aller ailleurs, que pour lui il ne pouvait pas se charger de sa conduite. Ce pauvre malheureux, ne sachant plus que devenir, alla dans deux communautés pour demander un prêtre qui voulût bien avoir la charité de le confesser. Dans un endroit, on lui dit que les Pères s'étaient retirés, parce qu'ils devaient se lever à minuit ; et dans l'autre, on le fait parler à un Père qui le renvoya au lendemain. Mais ce pauvre misérable se mit à pleurer, en lui disant : « Oh ! mon Père, je suis perdu, si vous n'avez pas pitié de moi ; je me suis donné au diable, et mon temps vient cette nuit. » - » Allez, mon ami, lui dit le Père, recommandez-vous à la sainte Vierge ; » il lui donna un chapelet et le renvoya. Passant par la place et en pleurant de ce qu'il n'avait pas pu trouver un confesseur parmi tant de prêtres qu'il y avait dans ces deux communautés : comme il était sur la place, voyant plusieurs bourgeois qui s'entretenaient ensemble il leur demanda si un d'entre eux aurait la bonté de le loger ? Il y eut un boucher qui lui dit qu'il pouvait le suivre. L'ayant mené en sa maison, ce pauvre malheureux lui conta combien il était malheureux de s'être donné au démon, il croyait bien avoir le temps de se confesser et de quitter le péché et faire pénitence, mais que point de prêtre n'avait voulu le confesser. Le boucher trouva bien extraordinaire que ces prêtres eussent si peu de charité. « Hélas ! monsieur, je vois bien que c'est le bon Dieu qui la permis pour me punir du temps et des grâces que j'ai méprisés. » « Mon ami, lui dit le boucher, il faut bien avoir recours au bon Dieu. » « Hélas ! monsieur, je suis perdu ; c'est cette nuit que le démon doit me tuer et emporter mon âme. » Le boucher, selon toute apparence, ne s'était pas couché pour savoir si cet homme avait perdu l'esprit ou si cela était bien vrai. En effet, sur minuit, il entendit un bruit effroyable, des cris épouvantables comme deux personnes dont l'une étrangle l'autre. Comme le boucher courait, il vit que le démon traînait ce pauvre malheureux à la cour. Le boucher s'enfuit et se ferma dans sa maison ; et le lendemain on trouva cet homme pendu comme la moitié d'un mouton à un clou de la boucherie. Le démon lui avait coupé un morceau de son manteau, dont il l'avait étranglé et pendu. Le Père Lejeune, qui rapporte cela dans un de ses sermons, dit qu'il le tient de celui qui l'a vu pendu.
Voyez-vous, M.F., que souvent, en remettant notre conversion, nous nous exposons à ne jamais nous convertir. N'est-ce pas que quand vous étiez malade, vous avez bien fait venir un prêtre pour vous confesser, même avec une grande crainte de ne pas bien faire votre confession ? N'avez-vous pas dit vous-même, dans votre maladie, que l'on est bien aveugle d'attendre à la mort pour aimer le bon Dieu, et que, s'il vous rendait la santé, vous feriez bien mieux que vous n'aviez fait, vous seriez plus sage ? Mon ami, ou bien vous, ma sur, si, le bon Dieu vous rend la santé..., pauvre enfant ! vous ne faites pas attention que votre repentir ne vient pas de Dieu, ni de la douleur de vos péchés, mais seulement de la crainte de l'enfer. Vous faites comme Antiochus, qui pleurait les châtiments que ses crimes lui attiraient ; son cur n'était pas changé. Eh bien ! ma sur, le bon Dieu vous a rendu la santé que vous lui aviez demandée avec tant d'ardeur, en lui promettant que vous feriez mieux. Dites-moi, après avoir recouvré la santé, en êtes-vous devenue plus sage ? Avez-vous moins offensé le bon Dieu ? Vous êtes-vous corrigée de quelque défaut ? Vous voit-on plus souvent fréquenter les sacrements ? Voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes ? Le voici ; avant votre maladie vous vous confessiez encore de temps en temps ; depuis que le bon Dieu vous a rendu la santé, vous ne faites plus même vos pâques. Hélas ! combien parmi ceux qui m'écoutent sont de ce nombre ! Mais ne vous inquiétez pas, vous verrez qu'à la première maladie, le bon Dieu vous fera sortir de ce monde ; pour vous parler plus clairement, vous serez jetés en enfer. Vous voyez bien qu'en restant dans le péché, quoique avec votre belle espérance que vous en sortirez un jour, vous vous moquez du bon Dieu.
Tenez, M.F., voyez comme vous avez bonne grâce de croire que le bon Dieu vous pardonnera quand vous voudrez lui demander pardon. Je vais vous citer un exemple comme peut-être jamais exemple n'a été, plus conforme à notre sujet. Il est rapporté qu'il y avait un bourgeois qui était extrêmement bon. Il avait un domestique qui ne manquait presque point l'occasion de dire des injures à son maître ; son plaisir était de le faire quand il y avait bien du monde. Il lui vola plusieurs choses assez considérables, il finit par débaucher une de ses demoiselles ; après ce coup, il s'enfuit de la maison, crainte d'être pris par la justice. Au bout de quelque temps, il alla trouver un prêtre qu'il savait avoir un grand crédit auprès de ce monsieur. Le prêtre y va pour prier le bourgeois de vouloir bien pardonner les fautes de ce domestique. Ce gentilhomme eut tant de bonté, qu'il dit au prêtre : « Je ferai tout ce que vous voudrez ; mais je veux qu'il fasse au moins quelque satisfaction, autrement ce serait donner main-levée à tous les scélérats. » Le prêtre, plein de joie, va trouver le valet et lui, dit : « Votre maître a bien eu la charité de vous pardonner ; mais il veut quelque petite satisfaction, comme rien n'est si juste. » Le domestique lui dit : « Quelle est donc la satisfaction que mon maître veut, et dans quel temps ? » Le prêtre lui dit : « Dans sa maison, et à présent, à ses genoux et la tête nue. » « Ah ! mon maître veut bien tant d'honneur ! pour moi je ne veux que lui demander pardon ; il veut que ce soit dans sa maison, à genoux, la tête nue, et moi je veux le faire dans ma chambre et couché dans mon lit. Il le veut à présent, et moi je veux que ce ne soit que dans dix ans, lorsque je penserai et serai prêt à mourir. » Que pensez-vous, M.F., de ce valet, et qu'en dites-vous ? Quel conseil auriez-vous donné à ce gentilhomme ? Ne lui auriez-vous pas dit : « Monsieur, votre valet est un misérable, il mérite d'être jeté dans un cachot, et de n'en être tiré que pour être conduit au gibet. » Eh bien ! M.F., d'après cet exemple, voyez-vous la manière dont vous vous conduisez avec le bon Dieu ? N'est-ce pas le même langage que vous tenez au bon Dieu, quand vous dites que vous avez encore le temps, que rien ne presse, que vous n'êtes pas encore mort ? Hélas ! que de pauvres pécheurs qui sont aveuglés sur l'état de leur pauvre âme ; qui espèrent de faire ce qu'ils ne pourront plus faire quand ils croiront de le faire ! ...
Mais, allons plus loin, et nous verrons que plus vous différez de sortir du péché, plus vous vous mettez dans l'impossibilité d'en sortir. N'est-il pas vrai qu'il y a quelque temps, la parole de Dieu vous touchait, vous faisait faire quelques réflexions, et que, plusieurs fois, vous aviez résolu de quitter le péché et de vous donner au bon Dieu ? N'est-il pas vrai que la pensée du jugement de Dieu et de l'enfer vous a fait verser des larmes, et que, maintenant, tout cela ne vous touche plus, ne vous fait plus faire la moindre réflexion ? Pourquoi cela, M.F. ? Hélas ! c'est que votre cur est endurci et que le bon Dieu vous abandonne, de sorte que plus vous restez dans le péché, plus le bon Dieu s'éloigne de vous, et plus vous devenez insensibles à votre perte. Ah ! si du moins vous étiez morts à votre première maladie, au moins vous ne seriez pas si profond en enfer ! Mais si je voulais revenir au bon Dieu à présent, le bon Dieu me recevrait bien encore ! Mon ami, pour cela, je ne vous en dis rien. Si vous n'avez pas encore mis le comble au nombre des péchés que le bon Dieu a résolu de vous pardonner ; si vous n'avez pas encore achevé de mépriser les grâces que le bon Dieu vous avait destinées, vous le pouvez. Mais si la mesure des péchés et des grâces est pleine, tout est perdu pour vous ; vous aurez beau former toutes vos belles résolutions... D'ailleurs vous devez le voir par cet exemple épouvantable que nous venons de rapporter.
Ah ! mon Dieu, pouvons-nous bien penser à tout cela et ne pas faire tout ce que nous pouvons pour essayer si le bon Dieu voudra avoir pitié de nous. Mais, pensez-vous en vous-mêmes, il y aurait bien de quoi jeter au désespoir ? Ah ! mon ami, je voudrais pouvoir vous conduire à deux doigts du désespoir, afin que, frappé de l'état affreux où vous êtes, vous preniez au moins les moyens que le bon Dieu vous présente encore aujourd'hui pour en sortir. Mais, me direz-vous, il y en a bien qui se sont convertis à l'heure de la mort : le bon Larron s'est bien converti en ce moment. Le bon Larron, M.F., d'abord, il n'avait jamais connu le bon Dieu. Dès qu'il l'a connu, il s'est donné à lui, et encore est-il le seul que l'Écriture sainte nous fournit, pour ne pas tout à fait nous désespérer dans ce moment. Mais il y en a bien d'autres qui se sont convertis, quoiqu'ils aient vécu longtemps dans le péché. Mon ami, prenez bien garde, je crois que vous vous trompez : il faut me dire que plusieurs se sont repentis, mais convertis, c'est autre chose. Voilà précisément ce que vous ferez, et ce que vous avez déjà fait dans vos maladies : puisque vous avez fait venir un prêtre, parce que vous étiez fâché d'avoir le mal. Eh bien ! avec votre repentir, vous êtes-vous converti pour cela ? Sans doute vous n'en êtes devenu que plus endurci. Hélas ! M.F., tous ces repentirs ne signifient pas grand'chose. Saül s'est bien repenti, puisqu'il a pleuré ses péchés  ; cependant il est damné ; Caïn s'est bien repenti, puisqu'il a poussé des cris affreux d'avoir tué son frère , néanmoins il est en enfer. Judas s'est bien repenti, puisqu'il alla rendre son argent et que sa douleur fut si grande qu'il alla se pendre . Si vous me demandez maintenant où tous ces repentirs les ont conduits ? je vous dirai..., en enfer. Je viendrai toujours à ma conclusion que si vous vivez dans le péché, et que vous y mouriez, vous serez damnés ; mais j'espère que non : vous n'en viendrez pas là.
En troisième lieu, si nous venons plus loin, je vais vous montrer que vous n'avez rien qui puisse vous rassurer dans votre manière de vivre ; au contraire, tout doit vous effrayer, comme vous allez le voir. 1? Vous savez que, de vous-mêmes, vous ne pouvez pas sortir du péché ; vous êtes parfaitement convaincus qu'il faut que le bon Dieu vous aide de sa grâce, puisque saint Paul nous dit que « nous ne sommes pas capables de former une bonne pensée sans la grâce du bon Dieu  ; » 2? Vous savez bien que vous ne pouvez obtenir votre pardon que de Dieu même : Pensez bien, M.F., à ces deux réflexions et vous verrez combien vous êtes aveugles ; ou, pour vous parler plus franchement, que vous êtes perdus si vous ne sortez pas promptement du péché. Mais, dites-moi, est-ce en méprisant les grâces du bon Dieu que vous pouvez espérer avoir plus de force pour rompre vos mauvaises habitudes ? N'est-ce pas tout le contraire ? Plus vous allez, plus vous méritez que le bon Dieu se retire de vous et vous abandonne. De là je conclus que, plus vous retardez de revenir à Dieu, plus vous vous mettez en danger de ne vous convertir jamais : Nous disons que nous ne pouvons obtenir notre pardon que de Dieu seul. Eh bien ! dites-moi, est-ce en multipliant vos péchés que vous espérez que le bon Dieu vous pardonnera plus facilement ? Allez, mon ami, vous êtes un aveugle, vous vivez dans le péché pour y périr et vous serez damné. Voilà, mon ami, où votre manière de prier et de vivre vous conduira : « Vie de pécheur, mort de réprouvé. » Mais pour mieux vous le faire sentir, avançons nous jusqu'à ce moment qui est le dernier de la vie.

II. D'abord, je sais bien que vous avez résolu de faire une bonne mort, de vous convertir et de quitter le péché. Allons, M.F., auprès d'un tel, d'un mourant, et nous y trouverons une personne étendue, qui toute sa vie a fait comme vous, a vécu dans le péché ; mais toujours dans l'espérance qu'elle en sortira avant de mourir. Examinez-la bien, considérez bien son repentir, sa douleur, sa confession et sa mort. Ensuite, voyez ce que vous êtes : vous verrez ce que vous serez un jour. Ne sortons pas, M.F., d'auprès du lit de ce mourant, avant que son sort ne soit fixé pour jamais. II s'est toujours promis, quoique vivant dans le péché et dans les plaisirs, qu'il ferait une bonne mort, et qu'il réparerait tout le mal qu'il avait fait pendant sa vie. Gravez bien cela dans votre cur, afin que vous n'en perdiez jamais le souvenir, et que vous ayez continuellement devant les yeux quel sera votre sort.
D'abord, je vous dirai que, pendant toute sa vie, il a été retenu par des obstacles qu'il avait cru insurmontables. Le premier, qu'il pensait ne pouvoir pas quitter ses mauvaises habitudes ; l'autre, qu'il n'avait pas assez de force ni de grâce. Il comprenait très bien, quoique dans le péché, combien il en coûte, combien il est diffi-cile de faire une bonne confession et de réparer, toute une vie qui n'a été qu'une chaîne de crimes et d'horreurs. Cependant le temps arrive et même il presse ; il faut commencer à faire ce qu'il n'a jamais voulu faire, il faut descendre dans ce cur qui n'est qu'un abîme d'horreurs, semblable au buisson hérissé d'épines si affreuses que l'on ne sait par où commencer et que l'on finit par le laisser comme il est. Mais la connaissance se perd de temps en temps ; cependant il ne veut pas mourir dans cet état. Il veut se convertir : c'est-à-dire, quitter le péché avant de mourir. Je sais bien qu'il mourra ; mais pour se convertir, je n'en crois rien : il faudrait faire maintenant ce qu'il aurait dû faire en santé. Dans l'impossibilité de le faire, les larmes dans les yeux, il fait les mêmes promesses qu'il a déjà faites toutes les fois qu'il s'est vu mourir ; mais le bon Dieu ne va plus écouter ces mensonges et ces faussetés. Il faudrait pour ça détruire le péché, qui a poussé des racines si profondes qu'il n'a plus la force de l'arracher, il lui faudrait une grâce extraordi-naire. Mais le bon Dieu, en punition du mépris qu'il a fait de toutes celles qu'il lui a accordées pendant sa vie, la lui refuse et lui tourne le dos pour ne plus le voir ; il se bouche les oreilles pour ne pas se laisser attendrir par ses cris et ses sanglots. Hélas ! il faut mourir et point de conversion, même de connaissance ; le voilà qui chan-celle, il répond une chose pour l'autre. Le prêtre se plaint, qu'il fallait le venir chercher hier, que le malade n'a pas assez de connaissance, qu'il ne peut pas se confesser. Mon ami, vous vous trompez, il a toute la connaissance qu'il doit avoir avant de mourir ; si vous étiez venu hier pour le confesser, le bon Dieu lui aurait ôté pareillement sa connaissance ; il est resté dans le péché en méprisant le temps et les grâces que le bon Dieu lui avait donnés, et, selon la justice de Dieu, il doit mourir dans le pêché. Prenez patience, vous ne tarderez pas de le voir entraîné en enfer par les démons à qui il a si bien obéi pendant sa vie ; ne sortez pas vos regards de dessus lui, et vous allez lui voir vomir sa maudite âme en enfer.
Mais avant ce terrible moment, considérons, M.F., les mouvements qu'il se donne, demandez-lui s'il veut bien se confesser, s'il est bien fâché d'avoir offensé le bon Dieu ; il vous fera signe que oui ; qu'il voudrait bien se confesser, mais qu'il ne le peut pas. Hélas ! il faut mourir, et point de confession ! et point de conversion, point de connaissance ! Approchez-vous, mon ami, voyez-vous ce vieux pécheur endurci, qui a tout mé-prisé, qui s'est raillé de tout, qui croyait que quand il serait mort tout serait fini pour lui. Voyez-vous ce jeune libertin, il n'y a pas même quinze jours qu'il faisait retentir les cabarets de ses chansons les plus infâmes, remplissant les jeux et les cabarets. Voyez-vous cette jeune mondaine portée sur les ailes de la vanité, qui croyait ne jamais pouvoir s'arrêter ni mourir ! O mon Dieu ! il faut mourir ! Hélas ! quel changement, il faut mourir et être damnée ! Voyez-vous ces yeux qui étincellent, qui annoncent que la mort est à la porte ; il voit tout le monde dans un mouvement extraordinaire, on le regarde en pleurant. Me connaissez--vous ? lui dit-on. Il se contente d'ouvrir des yeux affreux, qui jettent l'épouvante dans tous ceux qui l'environ-nent. On le regarde en tremblant, on baisse la tête : sortez de là, laissez-le mourir comme il a vécu.
Non, je me trompe, venez, M.F., vous, qui depuis combien d'années, remettez votre confession à un autre temps. Voyez-vous ses lèvres froides et tremblantes qui ne peuvent plus se remuer, qui lui annoncent qu'il faut mourir et être damné. Mon ami, quittez un moment ce cabaret, venez et considérez ces joues pâles et livides, ces cheveux baignés des sueurs de la mort. Voyez-vous ses cheveux se lever sur sa tête ? Hélas ! il semble qu'il éprouve déjà les horreurs de la mort. Hélas ! tout est fini pour lui, il faut mourir, et être damné. Venez, ma sur, laissez pour un instant ce musicien et cette danse ; venez et vous verrez ce que vous serez un jour. Voyez-vous ces démons qui l'environnent, qui le jettent au désespoir ? Voyez-vous ces convulsions affreuses ? Non, non, M.F., tout est désespéré ; il faut que, cette âme sorte de ce corps. O mon Dieu ! où va aller cette pauvre âme ? Hélas l'enfer seul est sa demeure.
Non, non, M.F., un moment, il lui reste encore quatre minutes de vie pour lui montrer tout son malheur. La voilà qui approche de sa fin..., les assistants et le prêtre se mettent à genoux pour essayer si le bon Dieu voudra avoir pitié de cette pauvre âme : « Ame chrétienne, lui dit le prêtre, sortez de ce monde ! » Et où voulez-vous qu'elle aille, puisqu'elle n'a vécu que pour le monde ? Elle n'a pensé qu'au monde. D'ailleurs, à la manière dont elle a vécu, elle croyait n'en jamais sortir. Vous lui souhaitez le ciel,, mon père, mais elle ne le connaît pas seulement : Vous vous trompez, mon ami, dites-lui plutôt : « Sortez de ce monde, âme criminelle, allez brûler, parce que vous n'avez travaillé pendant toute votre vie que pour cela. » « Ame chrétienne, lui dit le prêtre, allez prendre votre repos dans la céleste Jérusalem. » Eh quoi ! mon ami, vous envoyez dans cette belle cité une âme toute couverte de péchés, dont le nombre est plus grand que celui des heures de sa vie ; une âme, dont toute la vie n'a été qu'une chaîne d'impuretés, vous allez la placer avec les anges, avec Jésus-Christ qui est la pureté même. Oh ! horreur ! oh ! abomination ! en enfer, en enfer, puisque sa place y est marquée ! « Mon Dieu, continue le prêtre, Créateur de toutes choses, reconnaissez cette âme comme étant l'ouvrage de vos mains. » Eh ! quoi ! mon père, vous osez présenter au bon Dieu, comme étant son ouvrage, une âme qui n'est qu'un monceau de crimes, une âme qui est toute pourrie ; quittez, mon ami, de vous adresser au ciel, tournez vos regards du côté des abîmes et écoutez les démons qu'il appelle à son secours ; jetez-leur cette maudite âme puisqu'elle n'a travaillé que pour eux. « Mon Dieu, dira peut-être encore le prêtre, recevez cette âme qui vous aime comme son Créateur et son Sauveur. » Elle aime le bon Dieu ! mon ami, où en sont les marques ? Où sont ses bonnes prières, ses bonnes confessions et ses bonnes communions ? Disons encore mieux, où sont ses pâques ? Taisez-vous, écoutez le démon qui crie qu'elle lui appartient, que depuis longtemps elle s'est donnée à lui. Ils ont changé ; il lui a donné de l'argent, les moyens de se venger, il lui a procuré les occasions de satisfaire ses désirs infâmes ; non, non, mon ami, ne lui parlez plus du ciel. D'ailleurs, elle n'en veut point, elle aime mieux aller brûler dans les abîmes étant toute couverte de crimes, que d'aller au ciel, en présence d'un Dieu si pur.
Maintenant arrêtons-nous un instant, M.F., avant que le démon ne se saisisse de ce réprouvé ; il ne lui reste de connaissance qu'autant qu'il lui en faut pour apercevoir les horreurs du passé, du présent et de l'avenir, qui sont autant de torrents de la fureur de Dieu qui lui tombent dessus pour achever son désespoir. Le bon Dieu permet qu'à ce malheureux qui a tout méprisé, les moyens qu'il lui offrait pour sauver son âme se présentent tous, à ce moment, dans son esprit ; il voit qu'il avait besoin de tout ce que le bon Dieu lui a présenté et qui ne lui a servi de rien. Le bon Dieu permet que, dans ce moment, il se rappelle jusqu'à une seule bonne pensée qui lui aura été donnée pendant sa vie ; il voit combien il a été aveugle de ne pas se sauver. O mon Dieu ! quel désespoir en ce moment de voir qu'il pou-vait si bien se sauver, et être damné ! Hélas ! le présent et l'avenir achèvent, son désespoir ! Il est très persuadé qu'en moins de trois minutes il sera en enfer pour n'en sortir jamais... Le prêtre, voyant qu'il n'y a plus de remèdes pour la confession, lui présente un crucifix pour l'exciter à la douleur et à la confiance, en lui disant : « Mon ami, voilà votre Dieu qui est mort pour vous racheter, prenez confiance en sa grande miséri-corde qui est infinie. » Sortez de là, mon ami, ne voyez-vous pas que vous ne faites qu'augmenter son désespoir. Mais y pense-t-on bien ?.. Un Dieu couronné d'épines, entre les mains d'une volage et mondaine, qui, toute sa vie, n'a cherché qu'à se parer et à plaire au monde !.. Un Dieu dépouillé de tout, jusqu'à ses habits, entre les mains d'un avare !.. O mon Dieu ! quelle horreur !.. Un Dieu couvert de plaies entre les mains d'un impudique !.. Un Dieu qui meurt pour ses ennemis entre les mains d'un vindicatif !.. O mon Dieu ! peut-on bien y penser sans mourir d'horreur ! Oh ! non, non, ne lui présentez plus ce Dieu cloué sur une croix, tout est fini pour lui, sa réprobation est assurée, Hélas ! il faut mourir et être damné, et avoir eu tant de moyens pour se sauver ! Mon Dieu, quelle rage pendant l'éternité pour ce chrétien !
Hélas ! M.F., écoutez-le faire ses tristes adieux. Ce pauvre malheureux voit que ses parents et ses amis s'enfuient de lui et l'abandonnent, en disant en pleurant : « C'est fait, il est mort... » C'est en vain qu'il s'efforce de leur faire ses derniers adieux : Adieu, mon père et ma mère, ! adieu, mes pauvres enfants, adieu, pour tou-jours !... Mais, hélas ! il n'a pas encore rendu le dernier soupir qu'il se voit séparé de tout, et on ne l'écoute plus. Hélas ! je meurs et je suis damné... Ah ! soyez plus sages que moi !... Oh ! lui dit-on, vous deviez bien faire pendant votre vie ! Oh ! triste consolation. Mais ce ne sont pas ces adieux-là qui lui font le plus : il savait qu'un jour il quitterait tout cela ; mais avant de tomber en enfer, il lève ses yeux mourants vers le ciel qu'il a perdu pour jamais : Adieu, beau ciel ! adieu, belle de-meure, que j'ai perdue pour bien peu de chose ; adieu, belle compagnie des anges ; adieu, mon bon ange gar-dien, que le bon Dieu ne m'avait donné que pour m'aider à me sauver, et malgré vous, je me suis perdu ! Adieu, Vierge Sainte et tendre Mère, si j'avais voulu implorer votre secours vous auriez obtenu mon pardon ! Adieu, Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui avez tant souffert pour me sauver, et je me suis perdu ; vous qui m'avez fait naître dans une religion si consolante, si facile à obser-ver ! Adieu, mon pasteur, à qui j'ai fait tant de chagrin en vous méprisant, vous et tout ce que votre zèle vous inspirait pour me montrer qu'en vivant comme je vivais je ne pourrais pas me sauver, adieu pour toujours !... Ah ! du moins ceux qui sont encore sur la terre peuvent éviter mon malheur ; mais pour moi tout cela est fini, plus de Dieu, plus de ciel, plus de bonheur !... toujours je pleurerai, toujours je souffrirai, sans espérance de jamais finir !... O mon Dieu ! que votre justice est ter-rible ! Éternité, que tu me fais répandre de larmes et pousser des cris..., moi qui ai toujours vécu dans l'es-pérance qu'un jour je sortirais du péché et je me con-vertirais ! hélas ! la mort m'a trompé, je n'ai pas eu le temps !...
 Ah ! mon frère, nous dit saint Jérôme, veux-tu rester dans le péché, puisque tu crains d'y périr ? Un jour, nous dit ce grand saint, étant appelé pour aller voir un pauvre mourant, le voyant tout égaré je lui demande ce qui semblait tant l'effrayer. « Hélas ! mon père, je suis damné ! » Et, en disant ces mots, il rendit le dernier soupir. O terrible destinée que celle d'un pécheur qui a vécu dans le péché ! Hélas ! que le démon en a traîné en enfer avec l'espérance qu'un jour ils se convertiraient.
Hélas ! M.F., que devez-vous penser, vous qui m'écoutez, qui ne faites ni prière, ni confession, et qui ne pensez pas même à vous convertir ? Mon Dieu, peut-on bien rester dans une position qui nous expose à chaque instant à tomber dans les abîmes !... Mon Dieu, donnez-nous la foi, qui nous fera connaître la grandeur de notre malheur si nous nous perdons, et qui nous mettra dans l'impossibilité de rester dans le péché ! C'est le bonheur que je vous souhaite.
 DIMANCHE DE LA PASSION
Sur la Contrition
 

Væ mihi, quia peccavi nimis in vita mea.
Malheur à moi, parce que j'ai beaucoup péché pendant ma vie.
(Des Conf. de S. Augustin, liv. II, c. 10.)

Tel était., M.F., le langage de saint Augustin, lorsqu'il repassait les années de sa vie, où il s'était plongé avec tant de fureur dans le vice infâme d'impureté. « Ah, ! malheur à moi, parce que j'ai beaucoup péché pendant les jours de ma vie. » Et chaque fois que cette pensée lui venait, il se sentait le cur dévoré et déchiré par le regret. « O mon Dieu ! s'écriait-il, une vie passée sans vous aimer ! ô mon Dieu, que d'années perdues ! Ah ! Seigneur, daignez, je vous en conjure, ne plus vous rappeler mes fautes passées ! » Ah ! larmes précieuses, ah ! regrets salutaires qui, d'un grand pécheur, en ont fait un si grand saint. Oh ! qu'un cur brisé de douleur, a bientôt regagné l'amitié de son Dieu ! Ah ! plut à Dieu que chaque fois que nous nous remettons nos péchés devant les yeux, nous puissions dire avec autant de regret que saint Augustin : Ah ! malheur à moi, parce  que j'ai beaucoup péché pendant les années de ma vie ! Mon Dieu, faites-moi miséricorde ! Oh ! que nos larmes couleraient bientôt, et comme notre vie ne semblerait bientôt plus la même ! Oui, M.F., convenons, tous, tant que nous sommes, avec autant de douleur que de sincérité, que nous sommes des criminels dignes de porter toute la colère d'un Dieu justement irrité par nos péchés, qui peut-être sont plus multipliés que les cheveux de notre tête. Mais bénissons à jamais la miséricorde de Dieu qui nous ouvre dans ses trésors une ressource à nos malheurs ! Oui, M.F., quelque grands que soient nos péchés, quelque déréglée qu'ait été notre conduite, nous sommes sûrs de notre pardon, si, à l'exemple de l'enfant prodigue, nous allons nous jeter avec un cur brisé de douleur aux pieds du meilleur de tous les pères. Quel est mon dessein, M.F. ? Le voici : c'est de vous montrer que pour obtenir le pardon de ses péchés, il faut : 1? que le pécheur haïsse et déteste sincèrement ses péchés par la contrition, qui doit renfermer quatre qualités ; 2? il faut qu'il ait conçu un ferme propos de n'y plus retomber. Nous verrons de quelles manières on peut reconnaître que l'on a vraiment un ferme propos.

I. Pour vous faire comprendre ce que c'est que la contrition, c'est-à-dire la douleur que nous devons avoir de nos péchés, il faudrait pouvoir vous faire connaître, d'un côté, l'horreur que Dieu en a eue lui-même, les tourments qu'il a endurés pour nous en obtenir le pardon auprès de son Père ; et de l'autre, les biens que nous perdons en péchant et les maux que nous nous attirons pour l'autre vie : et cela, il ne sera jamais donné à l'homme de le comprendre. Où vais-je vous conduire, M.F., pour vous le faire connaître ? Serait-ce au fond des déserts, où tant de grands saints ont passé vingt, trente, quarante, cinquante et même quatre-vingts ans à pleurer des fautes, qui selon le monde ne sont pas des fautes ? Ah ! non, non, votre cur ne serait pas encore touché. Serait-ce à la porte de l'enfer pour y entendre les cris, les hurlements et les grincements de dents occasionnés par le seul regret de leur péché ? Ah ! douleur amère, mais douleur et regrets infructueux et inutiles ! Ah ! non, non, M.F., ce n'est pas encore là où vous apprendrez à pleurer vos péchés avec la douleur et le regret que vous devez en avoir ! Ah ! c'est au pied de cette croix encore teinte du sang précieux d'un Dieu qui ne l'a répandu que pour effacer nos péchés. Ah ! s'il m'était permis de vous conduire dans ce jardin de douleurs où un Dieu égal à son Père pleure nos péchés, non avec des larmes ordinaires, mais avec tout son sang qui ruisselle par tous les pores de son corps, et où sa douleur est si violente qu'elle le jette dans une agonie qui semble lui ôter la vie, tant elle lui déchire le cur. Ah ! si je pouvais vous mener à sa suite, le montrer chargé de sa croix dans les rues de Jérusalem : autant de pas, autant de chutes, et autant de fois relevé à coups de pieds. Ah ! si je pouvais vous faire approcher de ce Calvaire où un Dieu meurt en pleurant nos péchés ! Ah ! dirons-nous encore, il faudrait que Dieu nous donnât cet amour ardent dont il avait embrasé le cur du grand Bernard, auquel la seule vue de la croix faisait verser des larmes avec tant d'abondance ! Ah ! belle et précieuse contrition, que celui qui te possède est heureux !
Mais à qui vais-je en parler, qui est celui qui la renferme dans son cur ? Hélas ! je n'en sais rien. Serait-ce à ce pécheur endurci qui peut-être depuis vingt ans, trente ans, a abandonné son Dieu et son âme ? Ah ! non, non, ce serait faire la même fonction que celui qui voudrait attendrir un rocher en y jetant de l'eau dessus, tandis qu'il ne ferait que l'endurcir davantage. Serait-ce à ce chrétien qui a méprisé missions, retraite et jubilé, et toutes les instructions de ses pasteurs ? Ah non, non, ce serait vouloir réchauffer de l'eau en y mettant de la glace. Serait-ce à ces personnes qui se contentent de faire leurs pâques, en continuant leur même genre de vie, et qui tous les ans ont les mêmes péchés à raconter ? Ah ! non, non, ce sont des victimes que la colère de Dieu engraisse pour servir d'aliments aux flammes éternelles. Ah ! disons mieux, ils sont semblables à des criminels qui ont les yeux bandés, et qui, en attendant d'être exécutés, se livrent à tout ce que leur cur gâté peut désirer. Serait-ce encore à ces chrétiens qui se confessent toutes les trois semaines ou un mois, qui chaque jour retombent ? Ah ! non, non, ce sont des aveugles qui ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils doivent faire. A qui pourrais-je donc adresser la parole ? Hélas ! je n'en sais rien... Ô mon Dieu ! où faut-il aller pour la trouver, à qui faut-il la demander ? Ah ! Seigneur, je sais d'où elle vient et qui la donne ; elle vient du ciel, et c'est vous qui la donnez. Ô mon Dieu ! donnez-nous, s'il vous plaît, cette contrition qui déchire et dévore nos curs. Ah ! cette belle contrition qui désarme la justice de Dieu, qui change notre éternité malheureuse en une éternité bienheureuse ! Ah ! Seigneur, ne nous refusez pas cette contrition qui renverse tous les projets et les artifices du démon ; cette contrition qui nous rend si promptement l'amitié de Dieu ! Ah ! belle vertu, que tu es nécessaire, mais que tu es rare ! Cependant, sans elle, point de pardon, sans elle, point de ciel ; disons plus, sans elle, tout est perdu pour nous, pénitences, charité et aumônes et tout ce que nous pouvons faire.
 Mais, pensez-vous en vous-mêmes, qu'est-ce que cela veut dire, ce mot de contrition, et par quelle marque peut-on connaître si on l'a ? Mon ami, désirez-vous le savoir ? Le voici. Écoutez-moi un moment : vous allez voir si vous l'avez oui ou non, et ensuite le moyen de l'avoir. Entrons dans un détail bien simple : Si vous me demandez : Qu'est-ce que la contrition ? je vous dirai que c'est une douleur de l'âme et une détestation des péchés que l'on a commis, avec une ferme résolution de ne plus y tomber. Oui, M.F., cette disposition est celle qui est le plus nécessaire de toutes celles que Dieu demande pour pardonner le pécheur ; non seulement elle est nécessaire, mais j'ajoute encore que rien ne peut nous en dispenser. Une maladie qui nous ôte l'usage de la parole peut nous dispenser de la confession, une mort prompte peut nous dispenser de la satisfaction, du moins pour cette vie ; mais il n'en est pas de même de la contrition ; sans elle il est impossible, et tout à fait impossible d'avoir le pardon de ses péchés. Oui, M.F., nous pouvons dire en gémissant que c'est ce défaut de contrition qui est cause d'un nombre infini de confessions et de communions sacrilèges ; mais ce qu'il y a encore de plus déplorable, c'est que l'on ne s'en aperçoit presque jamais, et que l'on vit et meurt dans ce malheureux état. Oui, M.F., rien de plus facile à comprendre. Si nous avons eu le malheur de cacher un péché dans nos confessions, ce crime est continuellement devant nos yeux, comme un monstre qui semble nous dévorer, ce qui fait qu'il est bien rare, si nous ne nous en déchargeons pas une fois on l'autre. Mais pour, la contrition, il n'en est plus de même ; nous nous confessons, notre cur n'est pour rien dans l'accusation que nous faisons de nos péchés, nous recevons l'absolution, nous nous approchons de la table sainte avec un cur aussi froid, aussi insensible, aussi indifférent que si nous venions de faire le récit d'une histoire ; nous allons de jour en jour, d'année en année, enfin nous arrivons à la mort où nous croyons avoir fait quelque bien ; nous ne trouvons et ne voyons que des crimes et des sacrilèges que nos confessions ont enfantés. Ô mon Dieu, que de confessions mauvaises par défaut de contrition ! Ô mon-Dieu ! que de chrétiens qui ne vont trouver à l'heure de la mort que des confessions indignes. Mais, sans aller plus loin, crainte de vous troubler ; je dis vous troubler. Ah ! c'est bien à présent qu'il faudrait vous conduire à deux doigts du désespoir, afin que, frappés de votre état, vous puissiez le réparer, sans attendre le moment où vous le connaîtrez sans pouvoir le réparer. Mais venons, M.F., à l'explication, et vous allez voir si, chaque fois que vous vous êtes confessés, vous avez eu la douleur nécessaire, et absolument nécessaire pour avoir l'espérance que vos péchés soient pardonnés.
Je dis que la contrition est une douleur de l'âme. Il faut de toute nécessité que le pécheur pleure ses péchés ou dans ce monde ou dans l'autre. Dans ce monde, vous pouvez les effacer par le regret que vous en ressentez, mais non dans l'autre. Ô combien nous devrions être reconnaissants envers la bonté de Dieu, de ce que, au lieu de ces regrets éternels et de ces douleurs les plus déchirantes que nous méritons de souffrir dans l'autre vie, c'est-à-dire en enfer, Dieu se contente seulement que nos curs soient touchés d'une véritable douleur, qui sera suivie d'une joie éternelle ! Ô mon Dieu ! que vous vous contentez de peu de chose !
1? Je dis que cette douleur doit avoir quatre qualités si une seule manque, nous ne pouvons pas obtenir le pardon de nos péchés. Sa première qualité : elle doit être intérieure, c'est-à-dire dans le fond du cur. Elle ne consiste donc pas dans les larmes : elles sont bonnes et utiles, il est vrai, mais, elles ne sont pas nécessaires. En effet, lorsque saint Paul et le bon larron se sont convertis, il n'est pas dit qu'ils ont pleuré, et leur douleur a été sincère. Non, M.F., non, ce n'est pas sur les larmes que l'on doit compter : elles-mêmes sont souvent trompeuses, bien des personnes pleurent au tribunal de la pénitence et à la première occasion retombent. Mais la douleur que Dieu demande de nous, la voici. Écoutez ce que nous dit le prophète Joël : « Avez-vous eu le malheur de pécher ? Ah ! mes enfants, brisez et déchirez vos curs de regrets  ! » « Si vous avez perdu le Seigneur par vos péchés, nous dit Moïse, cherchez-le de tout votre cur, dans l'affliction et l'amertume de votre cur. » Pourquoi, M.F., Dieu veut-il que notre cur se repente ? C'est que c'est notre cur qui a péché : « C'est de votre cur, dit le Seigneur, que sont nés toutes ces mauvaises pensées, tous ces mauvais désirs  ; » il faut donc absolument que si notre cur a fait le mal, il se repente, sans quoi jamais Dieu ne nous pardonnera.
 2? Je dis qu'il faut que la douleur que nous devons ressentir de nos péchés soit surnaturelle, c'est-à-dire que ce soit l'Esprit-Saint qui l'excite en nous, et non des causes naturelles. Je distingue : être affligé d'avoir commis tel ou tel péché, parce qu'il nous exclut du paradis et qu'il mérite l'enfer ; ces motifs sont surnaturels, c'est l'Esprit-Saint qui en est l'auteur ; cela peut nous conduire à une véritable contrition. Mais s'affliger à cause de la honte que le péché entraîne nécessairement avec lui, ainsi que des maux qu'il nous attire, comme la honte d'une jeune personne qui a perdu sa réputation, ou d'une autre personne qui a été prise à voler son voisin ; tout cela n'est qu'une douleur purement naturelle qui ne mérite point notre pardon. De là il est facile de concevoir que la douleur de nos péchés, que le repentir de nos péchés peuvent venir ou de l'amour que nous avons pour Dieu ou de la crainte des châtiments. Celui qui dans son repentir ne considère que Dieu a une contrition parfaite, disposition si éminente qu'elle purifie le pécheur par elle-même avant d'avoir reçu la grâce de l'absolution, pourvu qu'il soit dans la disposition de la recevoir s'il le peut. Mais, pour celui qui n'a le repentir de ses péchés qu'à cause des châtiments, que ses péchés lui attirent, il n'a qu'une contrition imparfaite, qui ne le justifie point ; mais elle le dispose seulement à recevoir sa justification dans le sacrement de Pénitence .
3? Troisième condition de la contrition : elle doit être souveraine, c'est-à-dire la plus grande de toutes les douleurs, plus grande, dis-je, que celle que nous éprouvons en perdant nos parents et notre santé, et généralement tout ce que nous avons de plus cher au monde. Si après avoir péché vous n'êtes pas dans ce regret, tremblez pour vos confessions. Hélas ! combien de fois, pour la perte d'un objet de neuf ou dix sous, l'on pleure, on se tourmente combien de jours, jusqu'à ne pouvoir manger, hélas !... et pour des péchés et souvent des péchés mortels, l'on ne versera ni une larme, ni l'on ne poussera un soupir. Ô mon Dieu, que l'homme connaît peu ce qu'il fait en péchant ! Mais pourquoi est-ce, me direz-vous, que notre douleur doit être si grande ? Mon ami, en voici la raison : Elle doit être proportionnée à la grandeur de la perte que nous faisons et au malheur où le péché nous jette. D'après cela, jugez quelle doit être notre douleur, puisque le péché nous fait perdre le ciel avec toutes ses douceurs ; Ah ! que dis-je ? Il nous fait perdre notre Dieu avec toutes ses amitiés et nous précipite en enfer qui est le plus grand de tous les malheurs. Mais, pensez-vous, comment peut-on reconnaître si cette véritable contrition est en nous ? Rien de plus facile. Si vous l'avez véritable, vous n'agirez, vous ne penserez plus de même, elle vous aura totalement changé dans votre manière de vivre : vous haïrez ce que vous avez aimé, et vous aimerez ce que vous avez fui et méprisé ; c'est-à-dire, que si vous vous êtes confessés d'avoir eu de l'orgueil dans vos actions et dans vos paroles, il faut maintenant que vous fassiez paraître en vous une bonté, une charité pour tout le monde. Il ne faut pas que ce soit vous qui jugiez que vous avez fait une bonne confession, parce que vous pourriez bien vous tromper ; mais il faut que les personnes qui vous ont vu et entendu avant votre confession, puissent dire : « Il n'est plus de même ; un grand changement s'est opéré en lui. » Hélas ! mon Dieu ! où sont ces confessions qui opèrent ce grand bien ? Oh ! qu'elles sont rares ; mais que celles qui sont faites avec toutes les dispositions que Dieu demande le sont aussi !
 Avouons, M.F., à notre confusion, que si nous paraissons si peu touchés, cela ne peut venir que de notre peu de foi et de notre peu d'amour que nous avons pour Dieu. Ah ! si nous avions le bonheur de comprendre combien Dieu est bon et combien le péché est énorme, et combien noire est notre ingratitude d'outrager un si bon Père, ah ! sans doute, que nous paraîtrions autrement affligés que nous ne le sommes pas. Mais, me direz-vous, je voudrais l'avoir, cette contrition, lorsque je me confesse, et je ne peux pas l'avoir. Mais, qu'est-ce que je vous ai dit en commençant ? Ne vous ai-je pas dit qu'elle venait du ciel, que c'était à Dieu qu'il fallait la demander ? Qu'ont fait les saints, mon ami, pour mériter ce bonheur de pleurer leurs péchés ? Ils l'ont demandé à Dieu par le jeûne, la prière, par toutes sortes de pénitences et de bonnes uvres ; car pour vos larmes, vous n'y devez nullement compter. Je vais vous le prouver : ouvrez les livres saints et vous en serez convaincu. Voyez Antiochus, combien il pleure, combien il demande miséricorde ; cependant le Saint-Esprit nous dit qu'en pleurant, il descendit en enfer. Voyez Judas, il a conçu une si grande douleur de son péché, il le pleure avec tant d'abondance qu'il finit pour se pendre. Voyez Saül, il pousse des cris affreux d'avoir eu le malheur de mépriser le Seigneur, cependant il est en enfer. Voyez Caïn, les larmes qu'il verse d'avoir péché, cependant il brûle. Qui de nous, M.F., qui aurait vu couler toutes ces larmes et ces repentirs, n'eût cru que le bon Dieu les eût pardonnés ; cependant aucun d'eux n'est pardonné ; au lieu que dès que David eût dit : « J'ai péché ; » de suite son péché lui fut remis . Et pourquoi cela, me direz-vous ? Pourquoi cette différence, que les premiers ne sont pas pardonnés, tandis que David l'est ? Mon ami, le voici. C'est que les premiers ne se repentent et ne détestent leurs péchés qu'à cause des châtiments et de l'infamie que le péché entraîne nécessairement avec lui, et non par rapport à Dieu ; au lieu que David pleura ses péchés, non à cause des châtiments que le Seigneur allait lui faire subir, mais à la vue des outrages que ses péchés avaient faits à Dieu. Sa douleur fut si vive et si sincère que Dieu ne put lui refuser son pardon. Avez-vous demandé à Dieu la contrition avant de vous confesser ? Hélas ! peut-être que jamais vous ne l'avez fait.
Ah ! tremblez pour vos confessions ; ah ! que de sacrilèges ! Ô mon Dieu ! que de chrétiens damnés !
4? Elle doit être universelle. Il est rapporté dans la vie des Saints, au sujet de la douleur universelle que nous devons avoir de nos péchés, que si nous ne les détestons pas tous, ils ne seront pas pardonnés ni les uns ni les autres. Il est rapporté que saint Sébastien étant à Rome y faisait les miracles les plus éclatants qui remplissaient d'admiration le gouverneur Chromos, qui, dans ce temps, étant accablé d'infirmités, désira ardemment de le voir, pour lui demander la guérison de ses maux. Lorsque le saint fut devant lui : « Il y a bien longtemps que je gémis, couvert de plaies, sans avoir pu trouver un homme dans le monde pour me délivrer ; le bruit court que vous obtenez tout ce que vous voulez de votre Dieu ; si vous voulez lui demander ma guérison, je vous promets que je me ferai chrétien. » « Eh bien ! lui dit le saint, si vous êtes dans cette résolution, je vous promets de la part du Dieu que j'adore, qui est le Créateur du ciel et de la terre, que dès que vous aurez brisé toutes vos idoles, vous serez parfaitement guéri. » Le gouverneur lui dit : « Non seulement je suis prêt à faire ce sacrifice, mais encore de plus grands s'il le faut. » S'étant séparés l'un de l'autre, le gouverneur commence à briser ses idoles ; la dernière qu'il prit pour la briser, lui parut si respectable qu'il n'eut pas le courage de la détruire ; il se persuada que cette réserve ne lui empêcherait pas sa guérison. Mais ressentant sa douleur plus violente que jamais, tout en fureur, il va trouver le saint en lui faisant les reproches les plus sanglants, qu'après avoir brisé ses idoles comme il le lui avait commandé, bien loin d'être guéri, il souffrait encore davantage. « Mais, lui dit le saint, les avez-vous bien toutes brisées sans en réserver une seule ? » « Hélas ! fait le gouverneur en pleurant, il ne m'en reste qu'une petite qui, depuis bien des années, est conservée dans notre famille ; ah ! elle m'est trop chère pour la détruire ! » « Eh bien ! lui dit le saint, est-ce là ce que vous m'aviez promis ? Allez, brisez-la et vous serez guéri. » Il la prend et la brise, et à l'instant même il fut guéri. Voilà, M.F., un exemple qui nous retrace la conduite d'un nombre presque infini qui se repentent de certains péchés et non de tous, et qui, semblables à ce gouverneur, bien loin de guérir les plaies que le péché a faites à leur pauvre âme, ils en font de plus profondes ; et, tant qu'ils n'auront pas fait comme lui, brisé cette idole, c'est-à-dire rompu cette habitude de certains péchés, tant qu'ils n'auront pas quitté cette mauvaise compagnie ; cet orgueil, ce désir de plaire, cet attachement aux biens de la terre, toutes leurs confessions ne feront qu'ajouter crimes sur crimes, sacrilèges sur sacrilèges. Ah, ! mon Dieu, quelle horreur et quelle abomination ! Et dans cet état ils vivent tranquilles, tandis que le démon leur creuse une place en enfer !
Nous lisons dans l'histoire un exemple qui nous montre combien les saints regardaient cette douleur de nos péchés comme nécessaire pour obtenir leur pardon. Un officier du Pape étant tombé malade, le Saint-Père qui l'estimait beaucoup pour sa vertu et sa sainteté, lui envoya un de ses cardinaux pour lui témoigner la douleur que lui causait sa maladie et en même temps lui appliquer les indulgences plénières. « Hélas ! dit le mourant au cardinal, dites bien au Saint-Père que je suis infiniment reconnaissant de la tendresse de son cur pour moi, mais dites-lui bien aussi que je serais infiniment plus heureux s'il voulait demander à Dieu pour moi la contrition de mes péchés. Hélas ! s'écrie-t-il, que me servira tout cela, si mon cur ne se brise et ne se déchire de douleur d'avoir offensé un Dieu si bon ? Mon Dieu ! s'écrie ce pauvre mourant, faites, s'il est possible, que le regret de mes péchés égale les outrages que je vous ai faits !... »
 Oh ! M.F., que ces douteurs sont rares ; cherchez, hélas ! elles sont aussi rares que les bonnes confessions : Oui, M.F., un chrétien qui a péché et qui veut en obtenir le pardon doit être dans la disposition de souffrir toutes les cruautés les plus affreuses plutôt que de retomber dans les péchés qu'il vient de confesser. !? Je vais vous le prouver par un exemple, et si, après nous être confessés, nous ne sommes dans ces dispositions, point de pardon... Nous lisons dans l'histoire du quatrième siècle, que Sapor, empereur des Perses, étant devenu le plus cruel ennemi des chrétiens, ordonna que tous les prêtres qui n'adoreraient pas le Soleil et qui ne le reconnaîtraient pas pour dieu seraient mis à mort. Le premier qu'il fit prendre ce fut l'archevêque de Séleucie, qui était saint Siméon. Il commença à essayer s'il pourrait le séduire par toutes sortes de promesses. Ne pouvant rien gagner, dans l'espérance de l'effrayer, il étala devant lui tous les tourments que sa cruauté avait pu inventer pour faire souffrir les chrétiens, en lui disant que si son opiniâtreté lui faisait refuser ce qu'il commandait, il le ferait passer par de si affreux et de si rigoureux tourments qu'il le ferait bien obéir, et, de plus, qu'il chasserait tous les prêtres et tous les chrétiens de son royaume. Mais le voyant aussi ferme qu'une roche au milieu des mers battues par les tempêtes, il le fit conduire en prison dans l'espérance que la pensée des tourments qui lui étaient préparés, lui ferait changer de sentiments. En chemin il rencontra un vieil eunuque qui était surintendant du palais impérial. Celui-ci, touché de compassion de voir un saint évêque traité si indignement, se prosterna devant lui pour lui témoigner le respect dont il était plein pour lui. Mais l'évêque, bien loin de paraître sensible au témoignage respectueux de cet eunuque, se tourna de l'autre côté pour lui reprocher le crime de son apostasie, parce que, autrefois, il avait été chrétien et catholique. Ce reproche auquel il ne s'attendait pas lui fut si sensible, lui pénétra si vivement le cur, qu'à l'instant même, il ne fût plus maître ni de ses larmes, ni de ses sanglots. Le crime de son apostasie lui parut si affreux qu'il arrache les habits blancs dont il était revêtu et en prend de noirs, court comme un désespéré se jeter à la porte du palais, et là se livre à toutes les amertumes de la douleur la plus déchirante. « Ah ! malheureux, se dit-il, que vas-tu devenir ? Hélas ! quels châtiments as-tu à attendre de Jésus-Christ que tu as renoncé, si je suis si sensible au reproche d'un évêque qui n'est que le ministre de Celui que j'ai si honteusement trahi... » Mais l'empereur ayant appris tout ce qui se passait, tout étonné d'un tel spectacle, lui demanda : « Quelle est donc la cause d'une telle douleur et de tant de larmes ? » « Ah ! plût à Dieu, s'écria-t-il, que toutes les disgrâces et tous les malheurs du monde me fussent tous dessus, plutôt que ce qui est la cause de ma douleur. Ah ! je pleure de ce que je ne suis pas mort. Ah ! pourrais-je encore regarder le soleil que j'ai eu le malheur d'adorer, crainte de vous déplaire. » L'empereur, qui l'aimait à cause de sa fidélité, essaya s'il pourrait le gagner en lui promettant toutes sortes de biens et de faveurs. -« Ah ! non, non, s'écria-t-il ; ah ! trop heureux si je peux par ma mort réparer les outrages que j'ai faits à Dieu, retrouver le ciel que j'ai perdu. Ô mon Dieu et mon Sauveur, aurez-vous encore pitié de moi ? Ah ! si du moins j'avais mille vies à donner pour vous témoigner mon regret et mon retour. » L'empereur qui lui entendait tenir ce langage mourait de rage, et, désespérant de pouvoir rien gagner, le condamna à mourir dans les supplices. Écoutez-le allant au supplice : « Ah ! Seigneur, quel bonheur de mourir pour vous ; oui, mon Dieu, si j'ai eu le malheur de vous renoncer, du moins j'aurai le bonheur de donner ma vie pour vous. » Ah ! douleur sincère, douleur puissante, qui avez si promptement regagné l'amitié de mon Dieu !...
Nous lisons dans la vie de sainte Marguerite, qu'elle eut une si grande douleur d'un péché qu'elle avait commis dans sa jeunesse, qu'elle le pleura toute sa vie : étant près de mourir, on lui demanda quel était le péché qu'elle avait commis qui lui avait fait verser tant de larmes. « Hélas ! s'écria-t-elle en pleurant, comment ne pourrais-je pas pleurer ? Ah ! ou plutôt que ne suis-je morte avant ce péché ! À l'âge de cinq ou six ans, j'eus le malheur de dire un mensonge à mon père. Mais, lui dit-on, il n'y avait pas là tant de quoi pleurer. Ah ! peut-on bien me tenir un tel langage ! Vous n'avez donc jamais conçu ce que c'est que le péché, l'outrage qu'il fait à Dieu et les malheurs qu'il nous attire ? » Hélas ! M.F., qu'allons-nous devenir, si tant de saints ont fait retentir les rochers et les déserts de leurs gémissements, ont formé, pour ainsi dire, des rivières de leurs larmes pour des péchés dont nous nous faisons un jeu, tandis que nous avons commis des péchés mortels, peut-être plus que nous n'avons de cheveux à la tête. Et pas une larme de douleur et de repentir ! Ah ! triste aveuglement où nos désordres nous ont conduits !
Nous lisons dans la vie des Pères du désert, qu'un voleur nommé Jonathas, poursuivi par la justice, courut se cacher auprès de la colonne de saint Siméon Stylite, espérant que le respect que l'on aurait pour le saint le garantirait de la mort. En effet, personne n'osa le toucher. Le saint s'étant mis en prières pour demander à Dieu sa conversion ; dans le moment même, il ressentit une douleur si vive de ses péchés, que pendant huit jours il ne fit que pleurer. Au bout des huit jours, il demanda à saint Siméon la permission de le quitter. Le saint lui dit : « Mon ami, vous aller retourner dans le monde, recommencer vos désordres. » « Ah ! Dieu me préserve d'un tel malheur ; mais je vous demande pour m'en aller au ciel ; j'ai vu Jésus-Christ qui m'a dit que tous mes péchés m'étaient pardonnés par la grande douleur que j'en ai ressentie. » « Allez, mon fils, lui dit le saint ; allez chanter dans le ciel les grandes miséricordes de Dieu pour vous. » Dans ce moment il tombe mort, et le saint rapporte lui-même qu'il vit Jésus-Christ qui conduisait son âme au ciel. Ô belle mort ! ô mort précieuse de mourir de douleur d'avoir offensé Dieu !
 Ah ! si du moins nous ne mourons pas de douleur comme ces grands pénitents, voulons-nous, M.F., exciter en nous une véritable contrition, imitons ce saint évêque mort dernièrement, qui chaque fois qu'il se présentait au tribunal de la pénitence pour avoir une vive douleur de ses péchés, faisait trois stations. La première en enfer, la deuxième dans le ciel, la troisième sur le calvaire. D'abord il portait sa pensée dans ces lieux d'horreur et de tourments, il se figurait voir les damnés qui vomissaient des torrents de flammes par la bouche, qui hurlaient et se dévoraient les uns et les autres ; cette pensée lui glaçait le sang dans les veines, il croyait ne plus pouvoir vivre à la vue d'un tel spectacle, surtout en considérant que ses péchés lui avaient mille fois mérité ces supplices. De là son esprit se transportait dans le ciel et faisait la revue de tous ces trônes de gloire où étaient assis les bienheureux ; il se représentait les larmes qu'ils avaient répandues et les pénitences qu'ils avaient faites pendant leur vie pour des péchés si légers et que lui-même en avait tant commis et n'avait encore rien fait pour les expier, ce qui le plongeait dans une tristesse si profonde, qu'il semblait que ses larmes ne pouvaient plus se tarir. Non content de tout cela, il dirigeait ses pas du côté du calvaire, et là, à mesure que ses regards se rapprochaient de la croix où un Dieu était mort pour lui, les forces lui manquaient, il restait immobile à la vue des souffrances que ses péchés avaient causées à son Dieu. On l'entendait à chaque instant répéter ces paroles avec des sanglots : « Mon Dieu, mon Dieu ! puis-je encore vivre en considérant les horreurs que mes péchés vous ont causées ! » Voilà, M.F., ce que nous pouvons appeler une véritable contrition, parce que nous voyons qu'il ne considère ses péchés que par rapport à Dieu.

II. Nous avons dit qu'une véritable contrition doit renfermer un bon propos, c'est-à-dire une ferme résolution de ne plus pécher à l'avenir ; il faut que notre volonté soit déterminée et que ce ne soit pas un faible désir de se corriger ; l'on n'obtiendra jamais le pardon de ses péchés si l'on n'y renonce pas de tout son cur. Nous devons être dans le même sentiment que le saint Roi-Prophète : « Oui, mon Dieu, je vous ai promis d'être fidèle à observer vos commandements ; j'y serai fidèle avec le secours de votre grâce . » Le Seigneur nous dit lui-même : « Que l'impie quitte la voie de ses iniquités et son péché lui sera remis . » Il n'y a donc de miséricorde à espérer que pour celui qui renonce à ses péchés de tout son cur et pour jamais, parce que Dieu ne nous pardonne que d'autant que notre repentir est sincère et que nous faisons tous nos efforts pour ne plus y retomber. D'ailleurs ne serait-ce pas se moquer de Dieu que de lui demander pardon d'un péché que l'on voudrait encore commettre ?
Mais, me direz-vous, comment peut-on donc connaître et distinguer un ferme propos d'avec un désir faible et insuffisant ? Si vous désirez le savoir, M.F., écoutez-moi un instant, je vais vous le montrer ; cela se peut connaître de trois manières : !? c'est le changement de vie ; 2? c'est la fuite des occasions prochaines du péché, et 3? c'est de travailler de tout son pouvoir à se corriger et à détruire ses mauvaises habitudes.
Je dis d'abord que la première marque d'un bon propos, c'est le changement de vie ; c'est celui-ci qui nous le montre le plus sûrement et qui est le moins sujet à nous tromper. Venons-en à l'explication : une mère de famille s'accusera de s'être souvent emportée contre ses enfants ou son mari ; après sa confession, allez la visiter dans l'intérieur de son ménage ; il n'est plus question ni d'emportement, ni de malédictions ; au contraire, vous voyez en elle cette douceur, cette bonté, cette prévenance même pour ses inférieurs ; les croix, les chagrins et les pertes ne lui font point perdre la paix de l'âme. Savez-vous pourquoi cela, M.F. ? Le voici : c'est que son retour à Dieu a été sincère, que sa contrition a été parfaite et par conséquent elle a véritablement reçu le pardon de ses péchés ; enfin, que la grâce a pris de profondes racines dans son cur, et qu'elle y porte des fruits en abondance. Une jeune fille viendra s'accuser d'avoir suivi les plaisirs du monde, les danses, les veillées et autres mauvaises compagnies. Après sa confession, si elle est bien faite, allez la demander dans cette veillée, ou bien allez la chercher dans cette partie de plaisir, que vous dira-t-on ? « Voilà quelque temps nous ne la voyons plus ; je crois que si vous voulez la trouver, il faut aller ou à l'église ou chez ses parents. » En effet, si vous voulez aller chez ses parents, vous la trouverez, et à quoi s'occupe-t-elle ? Est-ce à parler de la vanité comme autrefois ou à se contempler devant une glace de miroir, ou bien à folâtrer avec des jeunes gens ? Ah ! non, M.F., ce n'est plus ici son ouvrage, elle a foulé aux pieds tout cela ; vous la verrez faire une lecture de piété, soulager sa mère dans l'ouvrage de son ménage, instruire ses frères et surs, vous la verrez obéissante et prévenante envers ses parents ; elle aimera leur compagnie. Si vous ne la trouvez pas chez elle, allez à l'église, vous la verrez qui témoigne à Dieu sa reconnaissance d'avoir opéré en elle un si grand changement ; vous voyez en elle cette modestie, cette retenue, cette prévenance pour tout le monde, aussi bien pour les pauvres que pour les riches ; la modestie sera peinte sur son front, sa seule présence vous porte à Dieu. « Pourquoi est-ce, M.F., me direz-vous, que tant de biens sont en elle ? » Pourquoi, M.F., c'est que sa douleur a été sincère et qu'elle a véritablement reçu le pardon de ses péchés.
 Une autre fois ce sera un jeune homme qui va s'accuser d'avoir été dans les cabarets et dans les jeux ; maintenant qu'il a promis à Dieu de tout quitter ce qui pourrait lui déplaire, autant il aimait les cabarets et les jeux, autant maintenant il les fuit. Avant sa confession son cur ne s'occupait que des choses terrestres, mauvaises ; à présent ses pensées ne sont que pour Dieu, et le mépris des choses du monde. Tout son plaisir est de s'entretenir avec son Dieu et de penser aux moyens de sauver son âme. Voilà, M.F., les marques d'une véritable et sincère contrition ; si après vos confessions vous êtes ainsi, vous pourrez espérer que vos confessions ont été bonnes et que vos péchés vous sont pardonnés. Mais si vous faites tout le contraire de ce que je viens de dire, si quelques jours après ses confessions l'on voit cette fille qui avait promis à Dieu de quitter le monde et ses plaisirs pour ne penser qu'à lui plaire, si je la vois, dis-je, comme auparavant dans ces assemblées mondaines ; si je vois cette mère aussi emportée et aussi négligente envers ses enfants et ses domestiques, aussi querelleuse avec ses voisins qu'avant sa confession ; si je retrouve ce jeune homme de nouveau dans les jeux et les cabarets, ô horreur ! ô abomination ! ô monstre d'ingratitude que tu fais ! Ô grand Dieu ! dans quel état est cette pauvre âme ! ô horreur ! ô sacrilège ! les tourments de l'enfer seront-ils assez longs et assez rigoureux pour punir un tel attentat ?
2? Nous disons que la deuxième marque d'une véritable contrition est la fuite des occasions prochaines du péché. Il y en a de deux sortes : les unes nous y portent par elles-mêmes, comme sont les mauvais livres, les comédies, les bals, les danses, les peintures, les tableaux et chansons déshonnêtes et la fréquentation des personnes de sexe différent ; les autres ne sont une occasion de péché que par les mauvaises dispositions de ceux qui y sont : comme les cabaretiers, les marchands qui trompent ou qui vendent les dimanches ; une personne en place qui ne remplit pas ses devoirs soit par respect humain, soit par ignorance. Que doit faire une personne qui se trouve dans une de ces positions ? Le voici : elle doit tout quitter, quoi qu'il en coûte, sans quoi point de salut. Jésus-Christ nous dit  que « si notre il ou notre main nous scandalise, nous devons les arracher et les jeter loin de nous, parce que, nous dit-il, il vaut beaucoup mieux aller au ciel avec un bras et un il de moins que d'être jeté en enfer avec tout son corps ; » c'est-à-dire, quoi qu'il nous en coûte, quelque perte que nous fassions, nous ne devons pas laisser que de les quitter ; sans quoi, point de pardon.
3? Nous disons que la troisième marque d'un bon propos, c'est de travailler de tout son pouvoir à détruire ses mauvaises habitudes. L'on appelle habitude, la facilité que l'on a de retomber dans ses anciens péchés. Il faut 1? veiller soigneusement sur soi-même, faire souvent des actions qui soient contraires : comme si nous sommes sujets à l'orgueil, il faut s'appliquer à pratiquer l'humilité, être content d'être méprisé, ne jamais chercher l'estime du monde, soit dans ses paroles, soit dans ses actions ; toujours croire que ce que nous faisons est mal fait ; si nous faisons bien, nous représenter que nous étions indignes que Dieu se servit de nous, ne nous regardant dans le monde que comme une personne qui ne fait que mépriser Dieu pendant sa vie, et que nous méritons bien plus que ce que l'on peut dire de nous en mal. Sommes-nous sujets à la colère ? Il faut pratiquer la douceur, soit dans ses paroles, soit dans la manière de nous comporter envers notre prochain. Si nous sommes sujets à la sensualité, il faut nous mortifier soit dans le boire, soit dans le manger, dans nos paroles, dans nos regards, nous imposer quelques pénitences toutes les fois que nous retombons. Et si vous ne prenez pas ces précautions, toutes les fois que vous recommettrez les mêmes péchés, vous pourrez conclure que toutes vos confessions ne valent rien et que vous n'avez fait que des sacrilèges, crime si horrible, qu'il serait impossible de pouvoir vivre, si vous en connaissiez toute l'horribilité, la noirceur et les atrocités...
 Voici la conduite que nous devons tenir, en faisant comme l'enfant prodigue, qui, frappé de l'état où ses désordres l'avaient plongé, fut prêt à tout ce que son père exigeait de lui pour avoir le bonheur de se réconcilier avec lui. D'abord il quitta sur le champ le pays où il avait éprouvé tant de maux, ainsi que les personnes qui avaient été pour lui une occasion de péché ; il ne daigna pas même les regarder, bien convaincu qu'il n'aurait le bonheur de se réconcilier avec son père qu'autant qu'il s'éloignerait d'elles : de sorte qu'après son péché, pour montrer à son père que son retour était sincère, il ne chercha qu'à lui plaire en faisant tout le contraire de ce qu'il avait fait jusqu'à présent . Voilà le modèle sur lequel nous devons former notre contrition : la connaissance que nous devons avoir de nos péchés, la douleur que nous devons en avoir doivent nous mettre dans la disposition de tout sacrifier pour ne plus retomber dans nos péchés. Oh ! qu'elles sont rares ces contritions ! Hélas ! où sont ceux qui sont prêts à perdre la vie même, plutôt que de recommettre les péchés dont ils se sont déjà confessés ? Ah ! je n'en sais rien ! Hélas ! combien au contraire, nous dit saint Jean Chrysostome, qui ne font que des confessions de théâtre, qui cessent de pécher quelques instants sans quitter entièrement le péché ; qui sont, nous dit-il, semblables à des comédiens qui représentent des combats sanglants et opiniâtres, et semblent se percer de coups mortels ; l'on en voit un qui est terrassé, étendu, perdant son sang : il semblerait véritablement qu'il a perdu la vie, mais attendez que la toile soit baissée, vous le verrez se relever plein de force et de santé, il sera tel qu'il était avant la représentation de la pièce. Voilà précisément, nous dit-il, l'état où se trouvent la plupart des personnes qui se présentent au tribunal de la pénitence. A les voir soupirer et gémir sur les péchés dont elles s'accusent, vous diriez que vraiment elles ne sont plus les mêmes, qu'elles se comporteront d'une manière tout autre qu'elles ne l'ont fait jusqu'à présent. Mais, hélas ! attendez, je ne dis pas cinq jours, mais un ou deux jours, vous les retrouverez les mêmes qu'avant leur confession : mêmes emportements, même vengeance, même gourmandise, même négligence dans leurs devoirs de religion : Hélas ! que de confessions et de mauvaises confessions !
Ah ! mes enfants, nous dit saint Bernard, voulez-vous avoir une véritable contrition de vos péchés ? Tournez-vous du côté de cette croix où votre Dieu, a été cloué par amour pour vous ; ah ! bientôt vous verrez couler vos larmes et votre cur se brisera : En effet, M.F., ce qui fit tant verser de larmes à sainte Magdeleine lorsqu'elle fut dans son désert, nous dit le grand Salvien..., ce ne fut autre chose que la vue de la croix. Nous lisons dans sa vie, qu'après l'Ascension de Jésus-Christ, s'étant retirée dans une solitude, elle demanda à Dieu le bonheur de pleurer toute sa vie les fautes de sa jeunesse. Après sa prière, saint Michel archange lui apparut auprès de sa solitude, planta une croix à la porte ; elle se jeta au pied comme elle avait fait sur le Calvaire, elle pleura toute sa vie avec tant d'abondance, que ses deux yeux étaient semblables à deux fontaines. Le grand Ludolphe rapporte qu'un solitaire demandait un jour à Dieu ce qui pourrait être le plus capable d'attendrir son cur pour pleurer ses péchés. Dans ce moment Dieu lui apparut tel qu'il était sur l'arbre de la croix, tout couvert de plaies, tout tremblant, chargé d'une pesante croix, et lui disant : « Regarde-moi, ton cur fût-il plus dur que les rochers des déserts, il se brisera et ne pourra plus vivre à la vue des douleurs que les péchés du genre humain m'ont causées. » Cette apparition le toucha tellement que jusqu'à sa mort, sa vie ne fut qu'une vie de larmes et de sanglots. Tantôt il s'adressait aux anges et aux saints, les priant de venir pleurer avec lui sur les tourments que les péchés avaient causés à un Dieu si bon. Nous lisons dans l'histoire de saint Dominique, qu'un religieux demandant à Dieu la grâce de pleurer ses péchés, Jésus-Christ lui apparut avec ses cinq plaies ouvertes, le sang coulait en abondance. Notre-Seigneur, après l'avoir embrassé, lui dit d'approcher sa bouche de l'ouverture de ses plaies ; il en ressentit tant de bonheur, qu'il ne pouvait comprendre que ses yeux pussent tant verser de larmes. Oh ! qu'ils étaient heureux, M.F., ces grands pénitents, de trouver tant de larmes pour pleurer leurs péchés, crainte d'aller les pleurer dans l'autre vie ! Oh ! quelle différence entre eux et les chrétiens de nos jours qui ont commis tant de péchés ! et point de regrets ou de larmes !... Hélas ! qu'allons-nous devenir ? quelle sera notre demeure ? Oh ! que de chrétiens perdus, parce qu'il faut ou pleurer ses péchés dans ce monde ou aller les pleurer dans les abîmes. Ô mon Dieu ! donnez-nous cette douleur et ce regret qui regagnent votre amitié !
Que devons-nous conclure de ce que nous venons de dire, M.F. ? Le voici : c'est de demander sans cesse à Dieu cette horreur du péché, de fuir les occasions du péché et de ne jamais perdre de vue que les damnés ne brûlent et ne pleurent dans les enfers que parce qu'ils ne se sont pas repentis de leurs péchés dans ce monde et qu'ils n'ont pas voulu les quitter. Non, quelque grands que soient les sacrifices que nous ayons à faire, ils ne doivent pas être capables de nous retenir ; il faut absolument combattre, souffrir et gémir dans ce monde, si  nous voulons avoir l'honneur d'aller chanter les louanges de Dieu pendant l'éternité : c'est le bonheur que...
 
 

 JEUDI SAINT
 

Caro mea vere est cibus.
Ma chair est vraiment une nourriture.
(S. Jean, VI, 56.)

Pouvons-nous, M.F., dans toute notre sainte religion, trouver un moment plus précieux, une circonstance plus heureuse, que celle de l'instant où Jésus-Christ institua le Sacrement adorable des autels ? Non, M.F., non, parce que cette circonstance nous rappelle l'amour immense d'un Dieu pour ses créatures. Il est vrai que dans tout ce que Dieu a fait, ses perfections se manifestent à l'infini. En créant le monde, il fait éclater la grandeur de sa puissance ; en gouvernant ce vaste univers, il nous prouve une sagesse incompréhensible ; et même nous pouvons dire avec le cent troisième psaume  : « Oui, mon Dieu, vous êtes infiniment grand dans les plus petites choses, et dans la création des plus vils insectes. » Mais ce qu'il nous montre dans l'institution de ce grand Sacrement d'amour, ce n'est pas seulement sa puissance et sa sagesse, mais l'amour immense de son cur pour nous. « Sachant très bien que son temps était proche pour retourner à son Père, » il ne put se résoudre à nous laisser seuls sur la terre, à travers tant d'ennemis, qui tous ne cherchaient que notre perte. Oui, avant que Jésus-Christ instituât ce Sacrement d'amour, il savait très bien à combien de mépris, de profanations il allait s'exposer ; mais tout cela n'est pas capable de l'arrêter ; il veut que nous ayons le bonheur de le trouver toutes les fois que nous voudrons le chercher, et, par ce grand sacrement, il s'engage à rester au milieu de nous, et le jour et la nuit ; et dans Lui nous trouverons un Dieu Sauveur, qui, chaque jour, s'offrira pour nous à la justice de son Père. Ô nation heureuse ! qui a jamais, compris ton bonheur ?
Je vous montrerai combien Jésus-Christ nous a aimés dans l'institution de ce sacrement, afin de vous inspirer un respect et un grand amour envers Jésus-Christ dans le sacrement adorable de l'Eucharistie. Ô quel bonheur, M.F. ! une créature recevoir son Dieu ! s'en nourrir ! et s'en engraisser ! Ô amour infini, immense et incompréhensible !... Un chrétien peut-il bien y penser, et ne pas mourir d'amour et de frayeur à la vue de son indignité !...

I. Il est vrai que, dans tous les sacrements que Jésus-Christ a institués, il nous montre une miséricorde infinie. Dans le sacrement de Baptême, il nous arrache d'entre les mains de Lucifer, et nous rend les enfants de Dieu son Père ; il nous ouvre le ciel qui nous était fermé ; il nous rend participants de tous les trésors de son Église ; et, si nous sommes fidèles à nos engagements, un bonheur éternel nous est assuré. Dans le sacrement de Pénitence, il nous montre et nous fait part de sa miséricorde jusqu'à l'infini ; puisqu'il nous arrache de l'enfer, où nos péchés de malice nous avaient entraînés, et, de nouveau, nous applique les mérites infinis de sa mort et de sa passion. Dans le sacrement de Confirmation, il nous donne, pour nous conduire dans le chemin de la vertu, un esprit de lumière qui nous fait connaître le bien que nous devons faire, et le mal que nous devons éviter ; de plus, il nous donne un esprit de force, pour surmonter tout ce qui peut nous empêcher de faire notre salut. Dans le sacrement de l'Extrême-Onction, nous voyons des yeux de la foi que Jésus-Christ nous couvre des mérites de sa mort et de sa passion. Dans celui de l'Ordre, Jésus-Christ donne tous ses pouvoirs à ses prêtres ; ils le font descendre... Dans celui du Mariage, nous voyons que Jésus-Christ sanctifie toutes nos actions, même celles où l'on semble ne suivre que les penchants corrompus de la nature.
 Voilà, me direz-vous, des miséricordes dignes d'un Dieu qui est infini en tout. Mais, dans le sacrement adorable de l'Eucharistie, il va plus loin : tout ceci ne semble être qu'un apprentissage de son amour pour les hommes ; il veut, pour le bonheur de ses créatures, que son corps et son âme et sa divinité se trouvent dans tous les coins du monde, afin que, toutes les fois qu'on voudra, l'on puisse le trouver, et qu'avec Lui nous trouvions toute sorte de bonheur. Si nous sommes dans les peines et le chagrin, il nous consolera et nous soulagera. Sommes-nous malades, ou il nous guérira, ou il nous donnera des forces pour souffrir de manière à mériter le ciel. Si le démon, le monde et nos penchants nous font la guerre, il nous donnera des armes pour combattre, pour résister, et pour remporter la victoire. Si nous sommes pauvres, il nous enrichira de toute sorte de richesses pour le temps et pour l'éternité. C'est bien assez de grâces, pensez-vous. Oh ! non, M.F., son amour n'est pas encore satisfait. Il a encore d'autres dons à nous faire, des dons que son amour immense a trouvés dans son cur brûlant pour le monde, ce monde ingrat, qui ne semble être comblé de tant de biens que pour outrager son bienfaiteur. Mais non, M.F., laissons l'ingratitude des hommes pour un moment, ouvrons la porte de ce Cur sacré et adorable, renfermons-nous un instant dans ses flammes d'amour, et nous verrons ce que peut un Dieu qui nous aime. Ô mon Dieu ! qui pourra le comprendre, et ne pas mourir d'amour et de douleur, en voyant d'un côté tant de charité et de l'autre tant de mépris et d'ingratitude !
Nous lisons dans l'Évangile que Jésus-Christ, sachant très bien que le moment où les Juifs devaient le faire mourir était arrivé, dit à ses apôtres « qu'il désirait grandement célébrer la Pâque avec eux.  » Ce moment à jamais heureux pour nous étant arrivé, il se mit à table, voulant nous laisser un gage de son amour. Il se lève de table, quitte ses vêtements, prend un linge autour de lui ; ayant mis de l'eau dans un vase, il commence à laver les pieds de ses apôtres et même de Judas, sachant très bien qu'il allait le trahir. C'est qu'il voulait nous montrer par là avec quelle pureté nous devions approcher de lui . S'étant remis à table, il prit du pain entre ses mains saintes et vénérables ; puis levant les yeux au ciel pour rendre grâces à son Père, afin de nous faire comprendre que ce grand don nous venait du ciel, il le bénit et le distribua à ses apôtres, en leur disant : « Mangez-en tous, ceci est véritablement mon Corps, qui sera livré pour vous, » Ayant ensuite pris le calice, où il y avait du vin mêlé avec de l'eau, il le bénit de même, et le leur présenta en leur disant : « Buvez-en tous, ceci est mon Sang, qui sera répandu pour la rémission des péchés, et toutes les fois que vous prononcerez les mêmes paroles, vous ferez le même miracle ; c'est-à-dire, vous changerez le pain en mon Corps et le vin en mon sang. » Quel amour pour nous, M.F., que celui d'un Dieu dans l'institution du sacrement adorable de l'Eucharistie ! Dites-moi, M.F., de quel sentiment de respect, n'aurions-nous pas été pénétrés, si nous avions été sur la terre, et que nous eussions vu de nos propres yeux Jésus-Christ lorsqu'il institua ce grand saint Sacrement d'amour. Cependant, M.F., ce grand miracle se fait chaque fois que le prêtre célèbre la sainte messe, où ce divin Sauveur se rend présent sur nos autels. Ah ! si nous avions cette foi vive, de quel respect ne serions-nous pas pénétrés ? Avec quel respect et tremblement ne paraîtrions-nous pas devant ce grand sacrifice, où un Dieu nous montre la grandeur de son amour et de sa puissance ! Il est vrai que vous le croyez ; mais vous agissez comme si vous ne le croyiez pas.
S'il faut vous bien faire comprendre la grandeur de ce mystère, écoutez-moi, et vous allez voir combien devrait être grand le respect que nous devons y apporter. Nous lisons dans l'histoire qu'un prêtre disant la sainte messe dans une église de la ville de Bolsène, et doutant, après avoir prononcé les paroles de la consécration, de la réalité du Corps de Jésus-Christ dans la sainte Hostie, c'est-à-dire, si les paroles de la consécration avaient vraiment changé le pain au Corps, de Jésus-Christ et le vin en son Sang, à l'instant même, la Sainte Hostie fut toute couverte de sang. Jésus-Christ sembla vouloir reprocher à son ministre son infidélité, le porter à en gémir, lui faire recevoir la foi qu'il venait de perdre par son doute ; et, en même temps, nous montrer par ce grand miracle, combien nous devons être convaincu de sa sainte présence dans la sainte Eucharistie. Cette Hostie sainte versa du sang avec tant d'abondance, que le corporal, la nappe et l'autel même en furent tout couverts. Le Pape, à qui l'on fit part de ce miracle, ordonna qu'on lui apportât ce corporal tout sanglant ; il fut porté dans la ville d'Orviette, où il fut reçu avec une pompe, extraordinaire, et déposé dans l'église. On fit ensuite bâtir une magnifique église pour recevoir ce précieux dépôt, et tous les ans on porte en procession cette précieuse relique, le jour de la Fête-Dieu . Voyez, M.F., combien cela doit affermir la foi, pour ceux qui ont quelque doute. Mais, mon Dieu, comment pouvoir douter, après les paroles de Jésus-Christ même, qui a dit à ses apôtres, et en leur personne à tous les prêtres : « Toutes les fois que vous prononcerez ces mêmes paroles, vous ferez le même miracle, c'est-à-dire que vous ferez comme moi, vous changerez le pain en mon Corps et le vin en mon Sang ? »
 Quel amour, M.F., quelle charité que celle de Jésus-Christ, de choisir la veille du jour qu'on doit le faire mourir, pour instituer un Sacrement par lequel il va rester au milieu de nous, pour être notre Père, notre Consolateur et tout notre bonheur ! Plus heureux encore que ceux qui vivaient pendant sa vie mortelle, où il n'était que dans un lieu, où il fallait faire bien des lieues pour avoir le bonheur de le voir ; aujourd'hui, nous le trouvons dans tous les lieux du monde, et ce bonheur nous est promis jusqu'à la fin du monde. Ô amour immense d'un Dieu pour ses créatures ! Non, M.F., rien ne peut l'arrêter, quand il s'agit de nous montrer la grandeur de son amour. Dans ce moment heureux pour nous, tout Jérusalem est en feu, toute la populace en fureur, tous conspirent sa perte ; tous veulent répandre, son sang adorable : et c'est précisément dans ce moment qu'il leur prépare, comme à nous, le gage le plus ineffable de son amour. Les hommes trament les plus noirs complots contre lui, tandis que lui n'est occupé qu'à leur donner tout ce qu'il a de plus précieux, qui est lui-même. L'on ne pense qu'à lui élever une croix infâme pour le faire mourir, et il ne pense qu'à élever un autel pour s'immoler lui-même chaque jour pour nous. L'on se prépare à verser son sang, Jésus-Christ veut que ce même sang soit pour nous un breuvage d'immortalité, pour la consolation et le bonheur de nos âmes. Oui, M.F., nous pouvons dire que Jésus-Christ nous aime jusqu'à épuiser les richesses de son amour, se sacrifiant en tout ce que sa sagesse et sa puissance ont pu lui inspirer. Ô amour tendre et généreux d'un Dieu pour de viles créatures comme nous, qui en sommes si indignes ! Ah ! M.F., quel respect ne devrions-nous pas avoir pour ce grand sacrement, où un Dieu fait homme se rend présent chaque jour sur nos autels ! Quoique nous voyions que Jésus-Christ soit la bonté même, il ne laisse pas quelquefois que de punir rigoureusement le mépris que l'on fait de sa sainte présence, comme nous le voyons dans plusieurs endroits de l'histoire .
Il est rapporté qu'un prêtre de Fribourg portant le bon Dieu à un malade, il se trouva de passer sur une place où il y avait beaucoup de monde qui dansaient. Le musicien, quoique sans religion, s'arrêta en disant : « J'entends la clochette, l'on porte le bon Dieu à un malade, mettons-nous à genoux. » Mais dans cette compagnie, il se trouva une femme impie, inspirée.. par la fureur de l'enfer : « Continuons seulement, dit-elle, il y a des sonnettes pendues au cou des bestiaux de mon père ; quand elles passent, l'on ne s'arrête pas, et l'on ne se met pas à genoux. » Toute la compagnie applaudit à cette impiété, et tous continuèrent à danser. Dans le même moment, il vint un orage si fort, que toutes les personnes qui dansaient furent emportées, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elles sont devenues. Hélas ! M.F., tous ces misérables payèrent bien cher le mépris qu'ils firent de la présence de Jésus-Christ ! ce qui nous doit faire comprendre combien nous devons respecter la sainte présence de Jésus-Christ, soit dans son temple, soit quand nous apprenons qu'on le porte aux pauvres malades.

II. Nous disons que Jésus-Christ, pour opérer ce grand miracle, choisit du pain, qui est la nourriture de tout le monde, des riches comme des pauvres, de celui, qui est fort comme de celui qui est languissant, pour nous montrer que cette nourriture céleste est pour tous les chrétiens qui veulent conserver la vie de la grâce et la force pour combattre le démon. Nous voyons que, quand Jésus-Christ opéra ce grand miracle, il leva les yeux au ciel pour rendre grâces à son Père, pour nous faire voir combien ce moment heureux pour nous était désiré par lui, et afin de nous prouver la grandeur de son amour. « Oui, mes enfants, leur dit ce divin Sauveur, mon Sang est impatient de se répandre pour vous ; mon Corps brûle du désir d'être déchiré pour guérir vos plaies ; bien loin d'être effrayé par l'idée de la tristesse amère que m'a causée d'avance la pensée de mes souffrances et de ma mort, au contraire, c'est pour moi le comble de mon plaisir. Ce qui cause cela, c'est que vous trouverez dans mes souffrances et ma mort un remède à tous vos maux. » Oh ! quel amour, M.F., que celui d'un Dieu pour ses créatures ! Saint Paul nous dit que, dans le mystère de l'Incarnation, il a caché sa divinité ; mais que, dans celui du sacrement de l'Eucharistie, il est allé jusqu'à cacher son humanité . Ah ! M.F., il n'y a que la foi qui puisse agir dans un mystère si incompréhensible. Oui, M.F., dans quelque lieu que nous soyions, tournons avec plaisir nos pensées, nos désirs ; du côté où repose ce Corps adorable, pour nous unir aux anges qui l'adorent avec tant de respect. Prenons bien garde de faire comme ces impies, qui n'ont point de respect dans ces temples qui sont si saints, si respectables et si sacrés par la présence d'un Dieu fait homme, qui, jour et nuit, habite au milieu de nous !...
 Souvent, nous voyons que le Père éternel punit rigoureusement ceux qui méprisent son divin Fils. Nous lisons dans l'histoire, qu'un tailleur s'étant trouvé dans une maison où l'on apporta le bon Dieu à un malade ; ceux qui étaient auprès du malade lui dirent de se mettre à genoux, il ne voulut pas ; mais, par un horrible blasphème : « Moi, dit-il, me mettre à genoux ? Je respecte beaucoup plus une araignée qui est le plus vil animal, que votre Jésus-Christ, que vous voulez que j'adore. » Hélas ! M.F., de quoi est capable celui qui a perdu la foi ! Mais le bon Dieu ne laissa pas cet horrible péché impuni : dans le même moment, une grosse araignée toute noire se détacha des lambris, et vint se reposer sur la bouche du blasphémateur et lui piqua les lèvres. Aussitôt il enfla et il mourut sur-le-champ. Voyez, M.F., combien nous sommes coupables, lorsque nous n'avons pas ce grand respect pour la présence de Jésus-Christ.
 Non, M.F., ne nous lassons pas de contempler ce mystère d'amour où un Dieu, égal à son Père, nourrit ses enfants, non d'une nourriture ordinaire, ni de cette manne dont le peuple juif était nourri dans le désert, mais de son Corps adorable et de son Sang précieux. Qui pourrait jamais le penser, si ce n'était lui-même qui nous le dit et le fait en même temps ? Oh ! M.F., que toutes ces merveilles sont bien dignes de notre admiration et de notre amour ! Un Dieu, après s'être chargé de nos faiblesses, nous fait part de tous ses biens ! Ô nation des chrétiens, que vous êtes heureuse d'avoir un Dieu si bon et si riche !... Nous lisons dans saint Jean qu'il vit un ange à qui le Père éternel remettait le vase de sa fureur pour le verser sur toutes les nations  ; mais ici nous voyons tout le contraire. Le Père éternel remet entre les mains de son Fils le vase de sa miséricorde pour être répandu sur toutes les nations de la terre. En nous parlant de son Sang adorable, il nous dit comme à ses apôtres : « Buvez-en tous, et vous y trouverez la rémission de vos péchés et la vie éternelle . » Ô bonheur ineffable !... ô heureuse source, qui prouvera jusqu'à la fin des siècles comme cette croyance devait faire tout notre bonheur ! Jésus-Christ n'a cessé de faire des miracles pour nous porter à une foi vive en sa présence réelle. Nous voyons dans l'histoire qu'il y avait une femme chrétienne, mais bien pauvre. Ayant emprunté d'un Juif une petite somme d'argent, elle lui donna pour gage les meilleurs de ses vêtements. La fête de Pâques étant proche, elle pria le Juif de lui rendre pour un jour la robe qu'elle lui avait donnée. Le Juif lui dit que non seulement il voulait lui remettre ses effets, mais encore son argent, à condition seulement qu'elle apporterait la sainte Hostie quand elle l'aurait reçue de la main du prêtre. Le désir que cette misérable avait d'avoir ses effets, de n'être pas obligée de rendre son argent qu'elle avait emprunté, la porta à une action bien horrible. Dès le lendemain, elle se rendit à l'église de sa paroisse. Après qu'elle eut reçu la sainte Hostie sur la langue, elle se hâta de la prendre et de la mettre dans un mouchoir. Elle la porta à ce misérable Juif, qui ne lui avait fait cette demande que pour exercer sa fureur contre Jésus-Christ. Cet homme abominable traita Jésus-Christ avec une fureur épouvantable ; et nous voyons que Jésus-Christ lui-même montra combien ces outrages qu'on lui faisait lui étaient sensibles. Le Juif commença par mettre la sainte Hostie sur une table, lui donna des coups de canif autant qu'il en fut content ; mais ce malheureux vit aussitôt sortir de la sainte Hostie du sang en abondance, ce qui faisait frémir son enfant. Ensuite l'ayant ôtée avec mépris de dessus la table, il la suspendit par un clou contre la mur et lui donna des coups de fouet autant qu'il voulut. Il la perça d'une lance ; il en sortit de nouveau du sang. Après toutes ces cruautés, il la jeta dans une chaudière d'eau bouillante : aussitôt l'eau sembla se changer en sang. L'Hostie parut alors sous la forme de Jésus-Christ en croix : ce qui l'effraya tellement qu'il courut se cacher dans un coin de sa maison. Pendant ce temps-là les enfants de ce Juif qui voyaient aller les chrétiens à l'église, leur disaient : « Où allez-vous ? Puisque mon père a tué votre Dieu ; il est mort, vous ne le trouverez plus. » Une femme, qui écoutait ce que disaient ces enfants, entra dans leur maison. Et, en effet, elle vit encore la sainte Hostie, qui était sous la forme de Jésus-Christ crucifié ; mais elle reprit bientôt sa forme ordinaire. Cette femme ayant pris un vase qu'elle présenta, la sainte Hostie vint se reposer dedans. Cette femme, heureuse, fort contente, de suite la porta dans l'église de Saint-Jean en Grève, où elle fut placée dans un lieu convenable pour y être adorée. Pour ce malheureux, on lui offrit son pardon, s'il voulait se convertir en se faisant chrétien ; mais il se trouva si endurci, qu'il aima mieux se laisser brûler tout vif que de se faire chrétien. Cependant sa femme, ses enfants et quantité de Juifs se firent baptiser. D'après ces miracles que Jésus-Christ venait d'opérer, et pour ne jamais perdre le souvenir de ces merveilles, l'on changea la maison en église ; on y établit une communauté, afin qu'il y eût continuellement des personnes occupées à faire amende honorable à Jésus-Christ pour les outrages que ce malheureux Juif lui avait faits . Nous ne pouvons pas, entendre cela, M.F., sans frémir. Eh bien ! M.F., voilà à quoi Jésus-Christ s'expose pour l'amour de nous, et à quoi il sera exposé jusqu'à la fin du monde. Quel amour, M.F., d'un Dieu pour nous ! à quels excès il le porte envers ses créatures !
Nous disons que Jésus-Christ, tenant le calice entre ses mains saintes, dit à ses apôtres : « Encore quelque temps, et ce Sang précieux va être répandu d'une manière sanglante et visible ; c'est pour vous qu'il va être répandu ; l'ardeur que j'ai de le verser dans vos curs m'a fait employer ce moyen. Il est vrai que la jalousie de mes ennemis est bien une cause de ma mort, mais elle n'est pas une des principales ; les accusations qu'ils ont inventées contre moi pour me perdre, la perfidie du disciple qui va me trahir, la lâcheté du juge qui va me condamner, et la cruauté des bourreaux qui vont me faire mourir, sont autant d'instruments dont mon amour infini se sert pour vous prouver combien je vous aime. Oui, M.F., c'est pour la rémission de nos péchés que ce sang va être répandu, et ce sacrifice se renouvellera chaque jour pour la rémission de nos péchés. Voyez-vous, M.F., combien Jésus-Christ nous aime, puisqu'il se sacrifie pour nous à la justice de son Père avec tant d'empressement et bien plus, il veut que ce sacrifice se renouvelle tous les jours et dans tous les lieux du monde. Quel bonheur pour nous, M.F., de savoir que nos péchés, même avant d'avoir été commis, ont été expiés dans ce moment du grand sacrifice de la croix ! Venons souvent, M.F., au pied de nos tabernacles, pour nous consoler dans nos peines, pour nous fortifier dans nos faiblesses. Avons-nous le grand malheur d'avoir péché, le Sang adorable de Jésus-Christ demandera grâce pour nous.
Ah ! M.F., que la foi des premiers chrétiens était bien plus vive que la nôtre ! Dans les premiers temps, quantité de chrétiens traversaient les mers pour aller visiter les lieux saints, où s'était opéré le mystère de notre Rédemption. Quand on leur montrait le cénacle où Jésus-Christ avait institué ce divin Sacrement qui a été consacré à nourrir nos âmes, quand on leur faisait voir, l'endroit où il avait arrosé la terre de ses larmes et de son sang pendant sa prière, son agonie, ils ne pouvaient quitter ces lieux saints sans verser des larmes en abondance. Mais lorsqu'on les menait sur le Calvaire, où il avait tant enduré de tourments pour nous, ils semblaient ne plus pouvoir vivre ; ils étaient inconsolables, parce que ces lieux rappelaient le temps, les actions et les mystères qui se sont opérés pour nous ; ils sentaient en eux la foi se rallumer, leur cur brûler d'un feu nouveau : Ô heureux lieux ! s'écriaient-ils, où tant de prodiges se sont opérés pour nous sauver ! Mais, M.F., sans aller si loin, sans nous donner la peine de traverser les mers et de nous exposer à bien des dangers, n'avons-nous pas ici Jésus-Christ au milieu de nous, non seulement comme Dieu, mais en corps et en âme ? Nos églises ne sont-elles pas aussi dignes de respect que ces lieux saints où allaient ces pèlerins ? Oh ! M.F., notre bonheur est trop grand ; non, non, jamais nous ne le comprendrons. Nation heureuse que celle des chrétiens, de voir se renouveler chaque jour tous les prodiges que la toute-puissance de Dieu opéra autrefois sur le Calvaire pour sauver les hommes !
Pourquoi donc, M.F., que nous ne voyons pas ce même amour, cette même reconnaissance, ce même respect, puisque les mêmes miracles se font tous les jours sous nos yeux ? Hélas ! c'est que nous avons tant abusé des grâces, que le bon Dieu en punition de nos ingratitudes, nous a ôté en partie notre foi ; à peine la soutenons-nous, et comprenons-nous que nous sommes en la présence de Dieu. Mon Dieu ! quel malheur pour celui qui a perdu la foi ! Hélas, M.F., dès que nous avons perdu la foi, nous n'avons plus que du mépris pour cet auguste Sacrement, et combien qui se laissent aller jusqu'à l'impiété, en raillant ceux qui sont si heureux d'y venir puiser les grâces et les forces nécessaires pour se sauver ! Craignons, M.F., que le bon Dieu ne nous punisse du peu de respect que nous avons pour sa présence adorable ; en voici un exemple des plus effrayants.
 Le cardinal Baronius rapporte dans ses Annales, qu'il y avait dans la ville de Lusignan, près de Poitiers, une personne qui avait un grand mépris pour la personne de Jésus-Christ : elle raillait et méprisait ceux qui fréquentaient les Sacrements ; elle tournait en ridicule leur dévotion. Cependant le bon Dieu, qui aime bien mieux la conversion du pécheur que sa perte, lui donna plusieurs fois des remords de conscience ; elle voyait bien qu'elle faisait mal, que ceux, dont elle se raillait étaient plus heureux qu'elle ; mais dès que l'occasion s'en présentait, elle recommençait, et, par ce moyen, de peu à peu, elle finit par étouffer ces remords que le bon Dieu lui donnait. Mais pour mieux se cacher, elle tâcha de gagner l'amitié d'un saint religieux, supérieur du monastère de Bonneval, qui était tout voisin. Elle y allait souvent, s'en faisant même gloire, quoiqu'impie, et voulait se croire bonne lorsqu'elle était avec ces bons religieux. Le supérieur, qui apercevait à peu près ce qu'il y avait dans l'âme, lui dit plusieurs fois : « Mon cher ami, vous n'avez pas assez de respect pour la présence de Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de nos autels ; mais, je crois que si vous voulez vous convertir, il vous faudra quitter le monde et vous retirer dans un monastère pour y faire pénitence. Vous savez vous-même combien de fois vous avez profané les Sacrements, vous êtes couvert de sacrilèges ; si vous veniez à mourir, vous seriez jeté en enfer pour toute l'éternité. Croyez-moi, pensez à réparer vos profanations ; comment pouvez-vous vivre dans un état si malheureux ? » Ce pauvre homme semblait l'écouter et même profiter de ses conseils, car il sentait bien lui-même que sa conscience était chargée de sacrilèges ; mais il ne voulait pas faire quelques petits sacrifices qu'il devait, de sorte qu'avec toutes ses pensées, il restait toujours de même ; mais le bon Dieu se lassant de son impiété et de ses sacrilèges, l'abandonna à lui-même ; il tomba malade. L'abbé s'empressa d'aller le voir, sachant combien sa pauvre âme était en mauvais état. Ce pauvre homme, voyant ce bon père, qui était un saint, et qui venait le voir, se mit à pleurer de joie, et, peut-être dans l'espérance qu'il allait prier pour lui, pour lui aider à sortir son âme du bourbier de ses sacrilèges, il pria l'abbé de rester un peu longtemps. La nuit étant arrivée, tout le monde se retira, sinon l'abbé qui resta avec le malade. Ce pauvre malheureux se mit à crier horriblement : « Ah ! mon Père, secourez-moi ! ah ! ah ! mon Père, venez, venez à mon secours ! » Mais, hélas ! il n'était plus temps, le bon Dieu l'avait abandonné en punition de ses sacrilèges et de ses impiétés. « Ah ! mon Père, voilà deux lions effroyables qui veulent m'emporter ! Ah ! mon père, à mon secours ! » L'abbé, tout épouvanté, se jeta à genoux pour demander grâce pour lui ; mais c'était trop tard, la justice de Dieu l'avait livré à la puissance des démons. Le malade change tout à coup de voix et prend un ton rassis ; il se met à lui parler comme une personne qui n'est nullement malade et qui a tout son esprit : « Mon Père, lui dit-il, ces lions qui tout à l'heure étaient autour de moi se sont retirés. » Mais, comme ils parlaient familièrement ensemble, le malade perdit la parole et sembla être mort. Cependant, quoique le religieux crût qu'il était mort, il voulut voir la fin malheureuse de tout cela ; il passa le reste de la nuit auprès du malade. Ce pauvre malheureux, après quelques moments, revint à lui-même, reprit la parole comme auparavant, et dit au supérieur : « Mon Père, je viens d'être cité au tribunal de Jésus-Christ, et mes impiétés et mes sacrilèges sont cause que je suis condamné à aller brûler dans les enfers. » Le supérieur, tout épouvanté, se mit à prier, afin de demander s'il y aurait encore ressource pour le salut de ce malheureux ; le mourant, le voyant prier, lui dit : « Mon Père, quittez votre prière ; le bon Dieu ne vous exaucera jamais à mon égard, les démons sont à mes côtés ; ils n'attendent que le moment de ma mort, qui ne tardera pas pour m'entraîner dans les enfers où je vais brûler toute l'éternité. » Tout à coup, saisi de frayeur : « Ah ! mon Père, le démon m'emporte ; adieu mon Père, j'ai méprisé vos conseils, et je suis damné. » En disant cela, il vomit sa maudite âme en enfer.
Le supérieur se retira en versant des larmes sur le sort de ce malheureux qui, de son lit, était tombé en enfer. Hélas ! M.F., que le nombre est grand de ces profanateurs, que de chrétiens qui ont perdu la foi par les sacrilèges ! Hélas ! M.F., si nous voyons tant de chrétiens qui ne fréquentent plus les sacrements, ou qui ne les fréquentent que bien rarement, n'en cherchons point d'autres raisons que les sacrilèges. Hélas ! combien d'autres qui sont déchirés par les remords de leur conscience, qui se sentent coupables de sacrilèges, et qui, dans un état qui fait frémir le ciel et la terre, attendent la mort ! Ah ! M.F., n'allez pas plus loin, vous n'êtes pas encore arrivés au même malheur que ce réprouvé dont nous venons de parler. Mais que savez-vous si, avant la mort, vous ne serez pas abandonnés de Dieu comme lui ; et jetés dans le feu ? Ô mon Dieu ! comment pouvoir vivre dans un état aussi effrayant ? Ah ! M.F., il est encore temps, revenons, allons nous jeter aux pieds de Jésus-Christ, qui repose dans le sacrement adorable de l'Eucharistie. Il offrira de nouveau le mérite de sa mort et passion pour nous à son Père, et nous sommes sûrs d'obtenir miséricorde.
 Oui, M.F., nous sommes sûrs que, si nous avons un grand respect pour la présence de Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de nos autels, nous obtiendrons tout ce que nous voudrons. Puisque, M.F., ces processions sont toutes consacrées pour adorer Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de l'Eucharistie, pour le dédommager des outrages qu'il y reçoit, suivons-le dans les processions, marchons à sa suite avec autant de respect et de dévotion que les premiers chrétiens le suivaient dans ses prédications, où il ne passait jamais dans un endroit sans y répandre toute sorte de bénédictions . Oui, M.F., nous voyons dans l'histoire, par quantité d'exemples, comment le bon Dieu punit les profanateurs de la présence adorable de son Corps et de son Sang. Il est rapporté qu'un voleur, étant entré dans une église pendant la nuit, enleva tous les vases sacrés où étaient renfermées les saintes hosties ; il les emport jusque dans un endroit, c'est-à-dire, une place qui était, près de Saint-Denis. Étant là, il voulut voir de nouveau les vases, afin de savoir s'il avait encore laissé quelques hosties. Il en trouva encore une, qui, dès que le vase fût ouvert, s'envola en l'air et voltigeait après lui : ce fut ce prodige qui fit découvrir le voleur par des personnes qui l'arrêtèrent. L'abbé de Saint-Denis en fut averti, et en donna avis à l'évêque de Paris. La sainte Hostie demeura miraculeusement suspendue en l'air. L'évêque étant venu avec tous ses prêtres et quantité d'autres personnes en procession, la sainte Hostie alla se reposer dans le ciboire du prêtre qui l'avait consacrée. On la porta dans une église, où l'on fonda une grand'messe un jour de chaque semaine en mémoire de ce miracle .
Dites-moi, M.F., en faut-il davantage pour nous inspirer un grand respect pour la présence de Jésus-Christ, soit que nous soyons dans nos églises, soit que nous le suivions dans nos processions ? Venons à Lui avec une grande confiance ; il est bon, il est miséricordieux, il nous aime, et d'après cela, nous sommes sûrs de recevoir tout ce que nous lui demandons ; mais ayons l'humilité, la pureté, l'amour de Dieu, le mépris de la vie ;... prenons bien garde de ne pas nous laisser aller aux distractions... Aimons le bon Dieu, M.F., de tout notre cur, et par là, nous aurons notre paradis en ce monde...
 
 

 VENDREDI SAINT
 

Le péché renouvelle la passion de Jésus-Christ
 

Prolapsi sunt, rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei.
Ceux qui pèchent crucifient en eux-mêmes de nouveau le Fils de Dieu.
(Saint Paul aux Hébreux, IV, 6.)
 
 

Pouvons-nous, M.F., concevoir un crime plus horrible que celui des Juifs, quand ils firent mourir le Fils de Dieu, qu'ils attendaient depuis quatre mille ans, lui qui avait été l'admiration des prophètes, l'espérance des patriarches, la consolation des justes, la joie du ciel, le trésor de la terre, le bonheur de l'univers ? Quelques jours auparavant, ils l'avaient reçu en triomphe à son entrée à Jérusalem, manifestant ainsi clairement qu'ils le reconnaissaient pour le Sauveur du monde. Dites-moi, M.F., est-il possible que, malgré tout cela, ils veuillent le faire mourir, après l'avoir accablé de toutes sortes d'outrages ? Quel mal leur avait donc fait ce divin Sauveur ? Ou plutôt, quel bien ne leur faisait-il pas, en venant les délivrer de la tyrannie du démon, les réconcilier avec son Père, leur ouvrir la porte du ciel que le péché d'Adam leur avait fermée ? Hélas ! de quoi n'est pas capable l'homme qui se laisse aveugler par ses passions ! Pilate laissa aux Juifs le choix de leur délivrer ou Jésus ou Barabbas, qui était un insigne voleur. Ils délivrent le voleur chargé de crimes ; et Jésus, qui était l'innocence même, bien plus encore, leur Rédempteur ; ils veulent qu'on le fasse mourir ! Ô mon Dieu ! quelle indigne préférence ! Cela vous étonne, M.F., vous avez bien raison ; cependant, si j'osais, je vous dirais que nous faisons cette préférence toutes les fois que nous péchons. Et pour mieux vous le faire sentir, je vais vous montrer combien grand est l'outrage que nous faisons à Jésus-Christ en préférant la voie de nos penchants à la voie de Dieu.
Oui, M.F., la malice des hommes leur a fait trouver, des moyens pour renouveler les souffrances et la mort de Jésus-Christ, non seulement d'une manière aussi cruelle que chez les Juifs, mais encore d'une manière sacrilège et pleine d'horreur. Jésus-Christ, sur la terre, n'avait qu'une vie et qu'un calvaire où il devait être crucifié ; mais, depuis sa mort, l'homme, par son péché, lui fait trouver autant de croix qu'il y a de curs sur la terre. Pour mieux vous en convaincre, voyons cela de plus près. Qu'apercevons-nous dans la passion de Jésus-Christ. ? N'est-ce pas un Dieu trahi, abandonné même de ses disciples ; un Dieu mis en parallèle avec un infâme voleur ; un Dieu exposé à la fureur du libertinage et traité comme un roi de théâtre ? Enfin, n'est-ce pas un Dieu crucifié sur une croix ? Tout cela, vous en conviendrez, était bien humiliant et bien cruel dans la mort de Jésus-Christ. Cependant M.F., je ne crains pas de vous dire que ce qui se passe tous les jours parmi les chrétiens, est encore bien plus sensible à Jésus-Christ, que tout ce que les Juifs ont pu lui faire souffrir.
 1? Je sais bien que Jésus-Christ fut trahi et abandonné de ses apôtres : ce fut là peut-être même la plaie la plus sensible à son cur si bon. Mais je dis que par la malice de l'homme et du démon, cette plaie si douloureuse est renouvelée chaque jour, chez un nombre infini de mauvais chrétiens. Si Jésus-Christ, M.F., dans la sainte messe, nous a laissé le souvenir et le mérite de sa passion, il a permis qu'il y eût encore des hommes, des chrétiens portant le caractère de ses disciples, et qui néanmoins le trahissent et l'abandonnent, dès que l'occasion s'en présente. Ils ne se font point scrupule de renoncer à leur baptême, ni de renier leur foi ; et cela, par la crainte d'être raillés ou méprisés de quelques libertins ou de quelques petites ignorantes. De ce nombre sont les trois quarts des gens de nos jours, qui n'osent montrer par leurs actes qu'ils sont chrétiens. Or, nous abandonnons notre Dieu, toutes les fois que nous laissons nos prières soir ou matin, et que nous manquons la sainte Messe, les Vêpres, ou autres exercices qui se font dans l'église. Nous avons abandonné le bon Dieu, depuis que nous ne fréquentons plus les sacrements. Ah ! Seigneur, où sont ceux qui vous sont fidèles, et qui vous suivent jusqu'au Calvaire ?... Jésus-Christ, dans le temps de sa passion, prévoyait déjà combien peu de chrétiens le suivraient partout, combien peu il y en aurait, que ni les tourments, ni la mort ne pourraient séparer de lui. Parmi tous ses disciples, il n'y eut alors que sa sainte Mère et saint Jean, qui eurent assez de courage, pour l'accompagner jusqu'au Calvaire. Tant que Notre-Seigneur combla ses disciples de bienfaits, ils furent toujours prêts à souffrir. Tels étaient saint Pierre, saint Thomas ; mais le moment, de l'épreuve arrivé, tous s'enfuirent, tous l'abandonnèrent. Image évidente de tant de chrétiens qui font à Dieu les plus belles résolutions ; mais qui, à la moindre épreuve, le laissent et l'abandonnent : ils ne veulent reconnaître ni Dieu, ni sa providence ; une petite calomnie, un petit tort qu'on leur fera, une maladie un peu longue, la crainte de perdre l'amitié d'une personne de qui ils ont reçu ou de qui ils attendent quelque bien, leur fait alors regarder la religion comme rien ; ils la mettent de côté, et vont même jusqu'à se déchaîner contre ceux qui la pratiquent. Ils tournent tout en mal, maudissent les personnes qu'ils croient en être cause. Hélas ! mon Dieu, que de déserteurs ! qu'il y a peu de chrétiens pour vous suivre, comme la sainte Vierge, jusqu'au Calvaire !...
Mais, me direz-vous, comment pouvons-nous connaître que nous suivons Jésus-Christ ? M.F., rien de plus facile à savoir. C'est lorsque vous observez fidèlement les commandements. Il nous est ordonné de prier Dieu soir et matin, avec un grand respect : eh bien ! le faites-vous à genoux, avant de travailler, dans le désir de plaire à Dieu et de sauver votre âme ? Ou bien, au contraire, le faites-vous par habitude, par routine, sans penser à Dieu, sans songer que vous êtes en danger de vous perdre, et que, par conséquent, vous avez besoin des grâces du bon Dieu pour ne pas vous damner ? Les commandements de Dieu vous défendent de travailler le saint jour du dimanche. Eh bien ! voyez si vous y êtes fidèles, si vous avez passé saintement ce jour, à prier, à vous confesser de vos péchés, crainte que la mort ne vous surprenne dans un état capable de vous conduire en enfer. Examinez la manière dont vous avez assisté à la sainte Messe, pour voir si vous avez été bien pénétrés de la grandeur de cette action, si vous avez vraiment pensé que c'était Jésus-Christ lui-même, comme homme et comme Dieu, qui était présent à l'autel ? Y êtes-vous venus avec les dispositions que la sainte Vierge avait sur le Calvaire, puisque c'est le même Dieu et le même sacrifice ? Avez-vous témoigné à Dieu combien vous étiez fâchés de l'avoir offensé, et qu'avec le secours de sa grâce, vous aimeriez mieux mourir que de pécher à l'avenir ? Avez-vous fait tout votre possible pour vous rendre dignes des faveurs que le bon Dieu voulait vous accorder ? Lui avez-vous demandé qu'il vous fît la grâce de bien profiter des instructions que vous avez le bonheur d'entendre, et dont le but est de vous instruire sur vos devoirs envers lui et envers votre prochain ? Les commandements de Dieu vous défendent de jurer : voyez quelles paroles sont sorties de votre bouche, consacrée à Dieu par le saint baptême ; examinez si vous n'avez jamais juré le saint nom de Dieu, si vous n'avez point dit de mauvaises paroles, etc. Le bon Dieu vous ordonne par un commandement, d'aimer vos père et mère, et le reste. Vous dites que vous êtes enfant de l'Église : voyez si vous observez ce qu'elle vous commande... (citer les commandements.)
Oui, M.F., si nous sommes fidèles à Dieu comme la sainte Vierge, nous ne craindrons ni le monde, ni le démon ; nous serons prêts à tout sacrifier, même notre vie. Voici un exemple. L'histoire raconte qu'après la mort de saint Sixte, toutes les richesses de l'Église furent confiées à saint Laurent. L'empereur Valérien fit venir le saint, et lui ordonna de lui livrer tous ces trésors. Saint Laurent, sans s'émouvoir, demanda au prince un délai de trois jours. Pendant ce temps, il rassembla tout ce qu'il put trouver d'aveugles, de boiteux et d'autres pauvres ou malades, remplis d'infirmités ou couverts d'ulcères. Les trois jours écoulés, saint Laurent les montra à l'empereur en lui disant que là était tout le trésor de l'Église. Valérien, surpris et épouvanté de se trouver en présence d'une foule qui semblait réunir toutes les misères de la terre, entra en fureur, et se tournant vers ses soldats, il ordonna de charger Laurent de chaînes et de fers, se réservant le plaisir de le faire mourir d'une mort lente et cruelle. En effet, il le fit battre de verges, lui fit déchirer la peau et subir des tourments de toutes sortes : le saint se jouait de toutes ces tortures ; aussi Valérien ne se possédant plus, fit dresser un lit de fer sur lequel Laurent fut étendu ; puis on alluma dessous un petit feu de charbon, afin de le faire rôtir à loisir, et de rendre ainsi sa mort plus cruelle et plus lente. Quand le feu eut consumé une partie de son corps, saint Laurent, se jouant toujours des supplices, se tourna vers l'empereur, le visage riant et tout éclatant de lumière : « Ne vois-tu pas, lui dit-il, que ma chair est assez rôtie d'un côté ? tourne-la donc de l'autre, afin qu'elle soit également glorieuse dans le ciel. » Sur l'ordre du tyran, les bourreaux tournèrent le martyr. Quelque temps après, saint Laurent s'adressa à l'empereur : « Ma chair est présentement assez rôtie, tu peux en manger. » Ne reconnaissez-vous pas là, M.F., un chrétien, qui, imitant la sainte Vierge et sainte Madeleine, sait suivre son Dieu jusqu'au Calvaire ? Hélas ! M.F.,. qu'allons-nous devenir lorsque le bon Dieu va nous mettre en face de ces saints, qui ont préféré tout souffrir, plutôt que de trahir leur religion et leur conscience ?
 2? Nous ne nous sommes pas contentés d'abandonner Jésus-Christ, comme les apôtres, qui, après avoir été comblés de ses bienfaits, s'enfuirent alors qu'il avait le plus besoin de consolation. Mais, hélas ! que le nombre est grand de ceux qui donnent la préférence à Barabbas, c'est-à-dire, qui aiment mieux suivre le monde et leurs passions, que Jésus-Christ portant sa croix ! Que de fois nous l'avons reçu comme en triomphe dans la sainte communion ; et quelque temps après, séduits par nos passions, nous avons préféré à ce Roi de gloire, tantôt un plaisir d'un moment, tantôt un vil intérêt ; que nous poursuivons malgré les remords de notre conscience ! Que de fois, M.F., n'avons-nous pas été partagés entre notre conscience et nos passions, et, dans ce combat, n'avons-nous pas étouffé la voix de Dieu, pour n'écouter que celle de nos mauvais penchants ? Si vous en doutez, écoutez-moi un instant, et vous le comprendrez aussi clairement qu'il est possible. Notre conscience, qui est notre juge, lorsque nous faisons quelque chose contre la loi de Dieu, nous dit intérieurement : « Que vas-tu faire ?... Voilà ton plaisir d'un côté et ton Dieu de l'autre ; tu ne peux plaire à tous les deux en même temps : pour lequel des deux veux-tu te déclarer ?.. : Renonce ou à ton Dieu ou à ton plaisir. » Hélas ! que de fois nous faisons comme les Juifs ; nous donnons la préférence à Barabbas, c'est-à-dire, à nos passions ! combien de fois n'avons-nous pas dit : « Je veux mon plaisir ! ». Notre conscience nous a répondu : « Mais ton Dieu, que va-t-il devenir ? » « Qu'il en soit de mon Dieu ce qu'il lui plaira, reprennent nos passions, je veux me satisfaire. » « Tu sais bien, nous dit la conscience par le remords qu'elle nous fait éprouver, qu'en prenant ces plaisirs défendus, tu vas faire mourir ton Dieu une seconde fois ! ». « Que m'importe, répond notre passion, si mon Dieu est crucifié, pourvu que je me contente ? » « Mais quel mal a fait ton Dieu, et quelle raison as-tu de l'abandonner ? Tu sais bien que chaque fois que tu l'as méprisé, tu t'en es repenti, et qu'en suivant tes mauvais penchants, tu perds ton âme, le ciel et ton Dieu ! » Mais la passion, qui brûle du désir de se satisfaire : « Mon plaisir, voilà ma raison : Dieu est l'ennemi de mon plaisir, qu'il soit crucifié ! » « Préféreras-tu un plaisir d'un instant à ton Dieu ? » « Oui, crie la passion, advienne que pourra de mon âme et de mon Dieu, pourvu que je jouisse. » »
Voilà cependant, M.F., ce que nous faisons toutes les fois que nous péchons. Il est vrai que nous ne nous en rendons pas toujours compte aussi clairement ; mais nous savons très bien qu'il nous est impossible de désirer et de commettre le péché, sans perdre notre Dieu, le ciel et notre âme. N'est-il pas vrai que, chaque fois que nous sommes sur le point de pécher, nous entendons une voix intérieure qui nous crie d'arrêter ; que sinon, nous allons nous perdre et faire mourir notre Dieu ? Ah ! nous pouvons bien le dire, M.F., la Passion que les Juifs firent souffrir à Jésus-Christ, n'était presque rien en comparaison de celle que les chrétiens lui font endurer par les outrages du péché mortel. Les Juifs préférèrent à Jésus-Christ un voleur qui avait commis plusieurs meurtres ; et que fait le chrétien pécheur ?... Ce n'est pas un homme qu'il préfère à son Dieu, c'est, disons-le en gémissant, une misérable pensée d'orgueil, de haine, de vengeance ou d'impureté ; c'est un acte de gourmandise, un verre de vin, un misérable gain de cinq sous à peine ; c'est un regard déshonnête ou quelque action infâme : voilà ce qu'il préfère au Dieu de toute sainteté ! Ah ! malheureux, que faisons-nous ? Quelle ne sera pas notre horreur, lorsque Jésus-Christ nous montrera ce que nous lui aurons préféré !... Ah ! M.F., pouvons-nous porter si loin noire fureur contre un Dieu qui nous a tant aimés !...
Ne soyons pas étonnés si les saints,, qui connaissaient la grandeur du péché, ont préféré souffrir tout ce que la fureur des tyrans a pu inventer, plutôt que de le commettre. Nous en voyons un admirable exemple dans la personne de sainte Marguerite. Son père, prêtre idolâtre et de grande réputation, la voyant chrétienne et ne pouvant la faire renoncer à sa religion, la maltraita de la manière la plus indigne, puis la chassa de sa maison. Marguerite ne se rebuta pas, et, malgré la noblesse de son origine, elle alla mener une vie humble et obscure auprès de sa nourrice, qui, dès son jeune âge, lui avait inspiré les vertus chrétiennes. Un certain préfet du prétoire nommé Olybrius, épris de sa beauté, se la fit amener pour lui faire renier sa foi et l'épouser. Aux premières questions que lui fit le préfet, elle répondit : qu'elle était chrétienne, et qu'elle resterait toujours l'épouse du Christ. Olybrius, irrité de la réponse de la sainte, commanda aux bourreaux de la dépouiller de ses habits et de l'étendre sur le chevalet. Là, il la fit battre de verges avec tant de cruauté, que le sang coulait de tous ses membres. Au milieu de ces tourments, on lui disait de sacrifier aux dieux de l'empire, afin de ne pas perdre sa beauté et la vie par son opiniâtreté. Mais au milieu des supplices, elle criait : « Non, non, jamais pour un bien périssable et un plaisir honteux, je ne quitterai mon Dieu ! Jésus-Christ, qui est mon époux, a soin de moi, et il ne m'abandonnera pas. » Le juge, voyant son courage qu'il appelait opiniâtreté, la fit frapper si cruellement, que, tout barbare qu'il était, il fut obligé de détourner ses regards. Craignant qu'elle ne succombât, il la fit conduire en prison. Le démon apparut à la jeune vierge sous la forme d'un horrible dragon qui semblait vouloir l'engloutir. Mais la sainte ayant fait le signe de la croix, il creva à ses pieds. Après ce terrible combat, elle vit une croix brillante comme un globe de lumière, et une colombe d'une blancheur admirable qui planait au-dessus. Elle se sentit toute fortifiée. Quelque temps après, le juge inique, voyant qu'il ne pouvait rien sur elle, malgré les tortures dont les bourreaux, eux-mêmes étaient épouvantés, lui fit enfin trancher la tête.
Eh bien ! M.F., faisons-nous comme sainte Marguerite, nous qui préférons un vil intérêt, à Jésus-Christ ? nous qui aimons mieux transgresser les commandements de Dieu on de l'Église que de déplaire au monde ? nous qui, pour plaire à un ami impie, mangeons de la viande les jours défendus ? nous qui, pour rendre service à un voisin, ne nous faisons point scrupule de travailler, ou de prêter nos bêtes le saint jour du dimanche ! nous, enfin, qui passons une partie de ce jour, et même le temps des offices au jeu ou au cabaret, plutôt que de déplaire à quelque misérable ami ? Hélas ! M.F., les chrétiens qui sont disposés à faire comme sainte Marguerite, à tout sacrifier, leurs biens et leur vie, plutôt que de déplaire à Jésus-Christ, sont aussi rares que les élus, c'est-à-dire aussi rares que ceux qui iront au ciel. Mon Dieu, que le monde a changé !
 3? Nous avons dit que Jésus-Christ, fut exposé aux insultes du libertinage, et traité comme un roi de théâtre par une troupe de faux adorateurs. Voyez ce Dieu que le ciel et la terre ne peuvent contenir, qui, s'il le voulait, d'un seul regard anéantirait le monde : on lui jette sur les épaules un vil manteau d'écarlate : on lui met un roseau à la main et une couronne d'épines sur la tête ; on le livre à une cohorte insolente de soldats.  Hélas ! dans quel état est réduit celui que les anges n'adorent qu'en tremblant ! On plie le genoux devant lui par la plus amère dérision ; on arrache le roseau qu'il tenait à la main, on lui en frappe la tête. Oh ! quel spectacle ! oh ! quelle impiété !... Mais la charité de Jésus est si grande, que, malgré tant d'outrages, et sans faire entendre aucune plainte, il meurt volontairement pour nous sauver tous. Et pourtant, M.F., ce spectacle que nous ne pouvons considérer qu'en frémissant, se reproduit tous les jours dans la conduite d'un grand nombre de chrétiens.
Considérons la manière dont ces malheureux se comportent pendant les offices divins, en présence d'un Dieu qui s'est anéanti pour nous, qui ne repose sur nos autels et dans nos tabernacles que pour nous combler de toutes sortes de biens ; quelles adorations lui rendent-ils ! Jésus-Christ n'est-il pas traité encore plus cruellement par les chrétiens que par les Juifs, qui n'avaient pas, comme nous, le bonheur de le connaître ? Voyez ces personnes sensuelles : à peine plient-elles un genou pendant les instants les plus redoutables du mystère ; voyez ces rires, ces paroles, ces regards jetés de toute part dans l'église, ces signes que se font tous ces petits impies et ces petits ignorants : et ce n'est encore que l'extérieur ; si nous pouvions pénétrer jusque dans le fond des curs, hélas ! que de pensées de haine, de vengeance, d'orgueil ! Oserais-je le dire, que de pensées impures dévorent et corrompent ces curs ! Ces pauvres chrétiens n'ont souvent ni livres, ni chapelets pendant la sainte Messe, et ne savent à quoi occuper le temps des offices ; aussi écoutez-les se plaindre et murmurer de ce qu'on les retient trop longtemps en la sainte pré-sence de Dieu. Ô Seigneur ! quel outrage et quelle insulte l'on vous fait, à l'heure même où vous ouvrez avec tant de bonté et d'amour les entrailles de votre miséri-corde !... Je ne m'étonne pas, M.F., que les Juifs aient comblé Jésus-Christ d'opprobres, l'aient regardé comme un criminel, bien plus, aient cru faire en cela une bonne uvre ; car « s'ils l'avaient connu, nous dit saint Paul, jamais ils n'auraient fait mourir le Roi de gloire . » Mais, des chrétiens qui savent très bien que Jésus-Christ lui-même est présent sur nos autels, et combien leur peu de respect l'offense et leur impiété  le méprise !... Ô mon Dieu ! des chrétiens, s'ils n'avaient pas perdu la foi, pourraient-ils paraître dans vos temples sans trembler et sans pleurer amèrement leurs péchés ! Combien vous crachent au visage par trop de soin d'embellir leur tête ; combien vous couronnent d'épines par leur orgueil ; combien vous font sentir les rudes coups de la flagellation, par les actions impures dont ils profanent leur corps et leur âme ; combien, hélas ! vous donnent la mort par leurs sacrilèges ; combien vous tiennent cloué sur la croix en restant dans le péché !... Ô mon Dieu ! que vous retrouvez de Juifs parmi les chrétiens !...
4? Nous ne pouvons penser sans frémir à ce qui se passa au pied de la croix : c'était là que le Père éternel attendait son Fils adorable pour décharger sur lui tous les coups de sa justice. Nous pouvons dire aussi que c'est au pied des autels, que Jésus-Christ reçoit les outrages les plus sanglants. Hélas ! que de mépris de sa sainte présence ! que de confessions mal faites ! que de messes mal entendues ! que de communions sacrilèges ! Ah ! M.F., ne pourrais-je pas vous dire avec saint Bernard : « Que pensez-vous de votre Dieu, quelle idée en avez-vous ? Malheureux, si vous en aviez l'idée que vous devez en avoir, viendriez-vous jusqu'à ses pieds pour l'insulter ? » C'est insulter Jésus-Christ que de venir dans nos églises, à la face de nos autels, avec un esprit distrait et tout rempli des affaires du monde ; c'est insulter la majesté de Dieu, que de se tenir en sa présence avec moins de modestie que dans la maison des grands du monde. Elles l'outragent, ces femmes et ces filles mondaines, qui semblent ne venir au pied des autels que pour étaler leur vanité, attirer les regards, et dérober la gloire et l'adoration qui ne sont dues qu'à Dieu seul. Dieu est patient, M.F., mais il aura son tour... Laissez venir l'éternité !...
Si autrefois Dieu se plaignait que son peuple lui était infidèle et profanait son saint nom, quelles plaintes ne devrait-il pas nous faire maintenant que, non content d'outrager son saint nom par des jurements à faire frémir l'enfer, on profane le corps adorable de son Fils et son sang précieux !... Ô mon Dieu, où en êtes vous réduit ?... Autrefois vous n'avez eu qu'un calvaire, et maintenant, vous en avez autant qu'il y a de ces mauvais chrétiens !...
Que conclure de tout cela, M.F., sinon que nous sommes bien malheureux de faire tant souffrir notre Sauveur qui nous a tant aimés ? Non, ne faisons plus mourir Jésus-Christ par nos péchés, laissons-le vivre en nous ; et vivons nous-mêmes de sa grâce. Ainsi, nous aurons le sort de tous ceux qui ont évité le péché et fait le bien dans la seule vue de lui plaire. C'est ce que je vous souhaite.
 
 

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