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Pierre le Vénérable
Le Livre des Merveilles de Dieu
Titre latin : De Miraculis Libri Duo
Petrus Venerabilis  [Cluniacensis Abbas 1122-1156]
Migne Patrologie Latine, tome 189,  Col. 0851 – 0954A
traduction exclusive par JesusMarie.com, copyleft, février 2017.

Source de l’image : http://www.corpusetampois.com/cls-12-pierrelevenerable1150longpont.html
Portrait possible de Pierre le Vénérable (manuscrit latin 17716 de la BNF, verso du folio 23)
 

 PREMIER LIVRE

 PROLOGUE

 Entre les charismes du Saint Esprit, le don des miracles ne dĂ©tient pas un faible rang, Il a une excellence telle que c’est surtout par lui que le monde a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© des tĂ©nèbres de l’infidĂ©litĂ©, et a bĂ©nĂ©ficiĂ© de la lumière de la vĂ©ritĂ© Ă©ternelle.  MĂŞme aujourd’hui, dans les cĹ“urs d’un grand nombre de fidèles, qui ont l’occasion d’en voir, la foi par eux est augmentĂ©e,  l’espĂ©rance croĂ®t, la vĂ©ritĂ© est confirmĂ©e.  Il m’arrive souvent de dĂ©plorer que  personne ne s’intĂ©resse Ă  mettre par Ă©crit les miracles qui se sont produits de nos jours. On recouvre d’un silence infructueux ce qui pourrait ĂŞtre d’un grand profit pour les lecteurs.  Comme je ne pouvais charger de ce travail aucun autre que moi-mĂŞme,  j’ai prĂ©fĂ©rĂ© m’y astreindre en toute  candeur, sans redouter les critiques  que ma prĂ©somption pourrait soulever.  Et comme a dĂ©jĂ  dit quelqu’un, pour expliquer une chose si utile, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-mĂŞme.   Pour ne pas tenir le lecteur plus longtemps en haleine,  je commencerai par ce qui est le plus digne d’admiration.  Je raconterai d’abord le miracle contemporain venu Ă  ma connaissance, qui se rapporte au corps du Seigneur.


 CHAPITRE 1
 Le miracle qui est arrivĂ© dans le territoire d’Arverne.

 Dans le territoire d’Arverne, il y avait un paysan qui possĂ©dait des ruches dans lesquelles des  essaims d’abeilles fabriquaient un miel doux et onctueux.  Craignant qu’elles ne s’envolent, qu’elles ne meurent, ou qu’elles ne dĂ©pĂ©rissent, il mit en application un conseil qu’il avait reçu de sorciers qui, par une opĂ©ration diabolique, ont coutume de tourner les bienfaits de Dieu en malĂ©fices,  et qui (ce qui est intolĂ©rable Ă  dire), font, par leurs arts magiques,  un usage sacrilège des sacrements divins.  Il se prĂ©senta donc  Ă  l’église,  et, après avoir reçu des mains du prĂŞtre,  le corps du Seigneur,  il le garda dans sa bouche sans l’avaler, comme on le lui avait enseignĂ©.  Il se rendit alors Ă  une des ruches qui contenait ses abeilles,  perfora un trou de la grandeur de sa bouche,  et commença Ă  souffler.  Car on lui avait dit que s’il soufflait sur les abeilles, qui Ă©taient entassĂ©es dans la ruche, en conservant dans sa bouche le corps du Seigneur, aucune ne mourrait, aucune ne s’envolerait, aucune ne dĂ©pĂ©rirait;  qu’elles seraient toutes conservĂ©es, et qu’elles se multiplieraient Ă  foison.  Il fit donc comme on le lui avait dit,  appliqua sa bouche sur la ruche,  et souffla de tous ses poumons.  Quand l’aviditĂ© du lucre le fit souffler avec encore  plus de vĂ©hĂ©mence,  le corps du Christ s’envola de sa bouche, et chuta par terre,

Or, voici que toute la multitude des abeilles sortit de la ruche, et accourut avec empressement auprès du corps du Christ.   A la façon des ĂŞtres raisonnables,  elles le soulevèrent de terre, et avec la plus grande vĂ©nĂ©ration, sous le regard Ă©bahi de l’homme, elles  le dĂ©posèrent sur  leurs alvĂ©oles.    Après avoir vu de ses yeux cette merveille,  sans rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui Ă©tait arrivĂ© et sans en tenir compte,  il vaqua aux choses de la vie courante.   Mais pendant qu’il cheminait, il fut subitement, comme il l’a racontĂ© lui-mĂŞme, foudroyĂ© par un remord intolĂ©rable,  et il commença Ă  rĂ©aliser qu’il avait agi en goujat.    TroublĂ©,  ou plutĂ´t poussĂ© par une force interne, il rebroussa bientĂ´t chemin, et pour se punir de son crime, il noya dans une grande quantitĂ© d’eau ces abeilles dont il avait voulu conserver la vie par un procĂ©dĂ© criminel.   Elles moururent toutes.    Quand il se mit Ă  retirer le miel des alvĂ©oles, il aperçut alors le corps du Seigneur, qui Ă©tait tombĂ© de sa bouche,  sous la forme d’un enfant très beau, comme s’il venait tout juste de naĂ®tre, et  sans aucune marque.  Il  gisait lĂ  entre les rayons de miel.  Abasourdi par ce miracle, comme on peut le penser, il se mit Ă  trembler de tous ses membres.   Mais ne sachant trop que faire, il se dĂ©cide enfin Ă  le prendre dans ses mains et Ă  l’apporter Ă  l’église.    Et comme l’enfant Dieu  lui paraissait sans vie, il voulait, Ă  l’insu de tous, l’ensevelir.   Tout en marchant,  comme il l’apportait  Ă  l’église pour l’enterrer en cachette,  l’enfant  s’échappa subitement des mains de celui qui le portait indignement, et disparut.     C’est lui-mĂŞme qui raconta ces choses Ă  son prĂŞtre,  ce prĂŞtre Ă  l’évĂŞque de Clermont, et l’évĂŞque de Clermont Ă  moi-mĂŞme.  Et moi j’ai pris soin de le faire connaĂ®tre Ă  tous.   Pour un tel sacrilège, la  punition ne tarda pas longtemps.  Très rapidement, cet endroit autrefois populeux fut rĂ©duit Ă  un dĂ©sert par la mort inopinĂ©e de ses habitants.
 
 


CHAPITRE 2
Un prêtre qui traite indignement les divins mystères.

 Ă‰galement dans les territoires teutons,  un prĂŞtre, qui semblait mener une vie religieuse exemplaire, cĂ©lĂ©brait presque Ă  chaque jour les saints mystères de notre rĂ©demption.   Mais il vint un temps oĂą il se nĂ©gligea, et,  trompĂ© par l’ennemi antique, il tomba dans la fosse honteuse d’un pĂ©chĂ© occulte,  une dĂ©lectation de la chair. Il se faisait, en effet,  un devoir de charitĂ© d’aller visiter une vierge consacrĂ©e Ă  Dieu.  Mais, hĂ©las, amolli par la frĂ©quence des visites et enhardi par  une imprudente familiaritĂ©, il eut le malheur de pĂ©cher avec elle.  Il aurait du revenir Ă  lui-mĂŞme immĂ©diatement après la faute.   Mais heureux dans son bourbier, il remit Ă   plus tard sa conversion.  En empilant pĂ©chĂ© sur  pĂ©chĂ©,  il se tissa un long câble qui s’enroulait de plus en plus autour de lui.  Quand il se roulait dans la boue de ses crimes, il ne redoutait pas de monter irrĂ©vĂ©rencieusement  Ă  l’autel du Seigneur;  et, cĂ©lĂ©brant frĂ©quemment la messe, il offrait tĂ©mĂ©rairement les sacrements de notre rĂ©demption.   Après avoir pendant longtemps mis au rancart  la crainte de Dieu,  il Ă©prouva mystĂ©rieusement en lui-mĂŞme les effets de la colère et de la misĂ©ricorde du Seigneur.   Car, comme il ne mettait pas un terme Ă  ses crimes,  et qu’il tenait, comme il a Ă©tĂ© dit, le saint sacrement dans ses mains impures,  il lui arriva un jour  que, après avoir  cĂ©lĂ©brĂ© la messe jusqu’à la communion, comme il se prĂ©parait Ă  recevoir  le saint sacrement, la chair du Christ avec son sang, ne supportant plus un habitacle si immonde,  disparut subitement de ses mains.   Plein d’étonnement et d’admiration,  une fois la messe terminĂ©e, il s’éloigna le plus rapidement qu’il put de l’autel.  Il reconnut enfin  que l’indignation du Seigneur manifestĂ©e par un signe si Ă©vident, le pointait du doigt.   Voulant pourtant en ĂŞtre sĂ»r,  il alla une autre fois dire la messe.   Après avoir tout fait comme il avait fait la première fois,  quand il fut rendu Ă  la communion,  tout lui fut enlevĂ© comme auparavant.    Mais, comme il avait raison de craindre,  et qu’il Ă©tait fortement secouĂ©,  pour que la rĂ©pĂ©tition de la mĂŞme chose le rende tout Ă  fait sĂ»r du miracle, il ne craignit pas de provoquer une troisième fois ce qui lui Ă©tait arrivĂ© dĂ©jĂ  deux fois.  Et, après avoir tout fait ce qu’il avait fait auparavant, quand il observa plus attentivement ce qui Ă©tait devant lui,  le toucha avec ses mains et se prĂ©para Ă  le mettre dans sa bouche, le corps et le sang disparurent une troisième fois subitement de ses yeux, de ses mains et de sa bouche. TerrifiĂ©,  convaincu, par un miracle si Ă©vident, d’avoir mal agi, et sachant  sans l’ombre d’un doute qu’il avait encouru la terrible colère du Seigneur, le pĂ©cheur  changea du tout au tout,  et il commença Ă  penser Ă  la façon d’échapper Ă  la vindicte divine.   Se rappelant que, pour les pĂ©cheurs,  le remède ultime est la pĂ©nitence, il s’y rĂ©fugia corps et âme.  Il alla voir son Ă©vĂŞque et lui avoua en pleurant tout ce qu’il avait fait.   Et la pĂ©nitence qui lui a Ă©tĂ© imposĂ©e,  il l’acquitta gĂ©nĂ©reusement, avec ardeur et constance.  Châtiant son âne, c’est-Ă -dire son corps, comme le dit l’apĂ´tre, avec des jeĂ»nes, des vigiles,  des  flagellations, des macĂ©rations de toutes sortes,  celui qui en suivant ses concupiscences Ă©tait devenu un rĂ©prouvĂ©,  fut, en les condamnant en lui, celui qui s’efforçait  d’être joint au nombre des Ă©lus.  Après s’être immergĂ©  longtemps dans cette contrition du corps et du cĹ“ur,  quand sa conscience le persuada d’avoir de bonnes raisons d’espĂ©rer le pardon, il parut de nouveau devant  l’évĂŞque, et lui indiquant ce qui lui tenait Ă  cĹ“ur,  il lui demanda s’il pouvait offrir le saint sacrifice, comme il le faisait autrefois.   Craignant qu’il ne fut pas encore rĂ©conciliĂ© avec Dieu, l’évĂŞque  lui conseilla de se livrer encore Ă  la pĂ©nitence.  «  Quand vous aurez, lui dit-il,  montrĂ© Ă  Dieu de dignes fruits de pĂ©nitence, vous serez purifiĂ©, et vous pourrez alors, avec plus de sĂ©curitĂ©, au moment propice,  offrir Ă  Dieu les sacrements de l’autel,  non pour votre condamnation mais pour votre salut Ă©ternel. »  Il acquiesça  de tout cĹ“ur Ă  cette admonition salutaire, et il redoubla ses pĂ©nitences.  De toute la force de sa chair et de son esprit, il frappait aux portes de la divine piĂ©tĂ©, et, le cĹ“ur contrit et Ă  chaudes larmes, il s’efforçait de changer la colère du Seigneur en misĂ©ricorde.   Que de dire de plus ?  Après avoir passĂ© un long temps dans cette pĂ©nitence,  il retourna chez l’évĂŞque,  lui dĂ©clara tout, comme Ă  son père,  sous le sceau de la confession,  et lui demanda, humblement,  s’il avait mĂ©ritĂ© de participer de nouveau aux sacrements.   Confiant, par ce qu’il entendait et voyait de lui,  que Dieu avait acceptĂ© sa conversion,  l’évĂŞque consentit Ă  ce qu’il exerce de nouveau son devoir sacerdotal.   Fort de la bontĂ© de Dieu et du tĂ©moignage de sa conscience, le prĂŞtre repenti s’appliqua Ă  remplir son devoir, non par prĂ©somption mais par dĂ©votion.   Montant donc Ă  l’autel de Dieu, il s’immola Ă  Dieu dans les larmes et la contrition du cĹ“ur, en cĂ©lĂ©brant la messe jusqu’à la communion.   Et voici alors, qu’en  un miracle nouveau et inouĂŻ, les trois pains des dernières messes qui s’étaient soustraits Ă  celui qui voulait les consommer indignement,  apparurent devant lui posĂ©s, lĂ ,  sur l’autel.  Quand il porta ses yeux sur le calice,  il le vit rempli de sang presque jusqu’au bord, et il constata que les torts causĂ©s aux autres messes avaient servi Ă  la bonification de celle-ci.  Il fut dans l’admiration.  Et rendant grâce Ă  Dieu, reconnaissant que sa pĂ©nitence avait Ă©tĂ© acceptĂ©e, et que la majestĂ© du Seigneur avait Ă©tĂ© apaisĂ©e, il fut certain de la misĂ©ricorde du Seigneur.   Et celui qui avait placĂ© quatre pains reçut, avec une joie dĂ©bordante, un seul corps et un seul sang du Christ.   Cela l’évĂŞque de Clermont me l’a racontĂ© aussi en prĂ©sence de plusieurs personnes.

CHAPITRE 3
Celui qui ne put pas retenir le corps du Seigneur avant de s’être confessé.

 Je ne dois pas non plus passer sous silence ce qui est arrivĂ© au mĂŞme endroit.  Il y avait un jeune homme qui s’adonnait Ă  la vanitĂ© mondaine, et, comme cela arrive souvent Ă  cet âge, il lâchait les freins Ă  la voluptĂ©. Après s’être longtemps comportĂ© ainsi, il advint qu’il
s’emmouracha d’une femme de mauvaise vie. Ses voisins eurent vent de ce qui se passait.  Il fut atteint alors d’une si grande maladie qu’on en vint Ă  dĂ©sespĂ©rer de son salut.  Il Ă©tait alitĂ©, et voyait la mort s’approcher.  On appela alors un prĂŞtre Ă  son chevet, comme c’est la coutume,  pour qu’il reçoive la confession du moribond, et le fortifie  par le viatique du salut humain.  Quand le prĂŞtre arriva, il commença Ă  l’exhorter et Ă  le supplier instamment de ne pas rougir Ă  l’idĂ©e de confesser tous ses pĂ©chĂ©s, et de dĂ©clarer, en particulier,  en une confession salutaire, le crime dont tout chacun le soupçonnait.   Il accepta apparemment,  et entreprit de confesser ses fautes de bonne foi, semblait-il.   Quand il eut fini, et quand le prĂŞtre l’interrogea sur le crime devenu public, il mentit,  disant qu’il n’en Ă©tait nullement coupable.  Soupçonnant la duplicitĂ©, le prĂŞtre continua Ă 
l’interroger.   Il dit alors au prĂŞtre :  « Je mĂ©rite de recevoir le corps du Seigneur que tu as apportĂ© pour mon salut, car je n’ai pas commis la faute dont on m’accuse ».    Le prĂŞtre le crut Ă  cause de cette  rĂ©ponse,  et lui donna, en toute sĂ»retĂ©,  la communion dominicale.   Après que sa bouche eut reçu le corps, elle devint paralysĂ©e, et elle perdit la facultĂ© d’avaler.   Un peu avant cela, il avait facilement ingurgitĂ© de grosses bouchĂ©es de nourriture.  Mais cette petite parcelle du corps du Christ n’a pu atteindre ni l’estomac, ni mĂŞme la gorge.  Il essaya plusieurs fois, mais gĂŞnĂ© par l’incapacitĂ© d’avaler, il projeta l’hostie, en Ă©ternuant,  près du lit oĂą il Ă©tait couchĂ©.  EffrayĂ© par la tournure des Ă©vènements,  il rappela le prĂŞtre qui s’en Ă©tait retournĂ©.   Le prĂŞtre revient, et quand il revoit le moribond, il lui demande pour quelle raison il l’avait rappelĂ©.  Et lui, rempli de componction par l’action de l’Esprit de Dieu, il avoua qu’il avait mal agi, qu’il avait menti Ă  Dieu,  que ce qu’il avait niĂ© Ă©tait vrai.  Le prĂŞtre qui Ă©tait revenu vit qu’avec de grands gĂ©missements il se repentait et faisait satisfaction.  Il eut compassion alors de sa douleur et, comme c’est la coutume, lui accorda l’absolution. Puis, il lui redonna le corps du Seigneur.   Après l’avoir reçu, il l’absorba avec une telle facilitĂ© qu’il devint Ă©vident que ce n’était pas par hasard, mais par la vertu divine, qu’il n’avait pas pu tantĂ´t l’ingĂ©rer. Après s’être reconnu coupable en confession, et après avoir avalĂ© le corps du Christ, il put aussi manger sans difficultĂ© d’autres Ă©lĂ©ments.   FortifiĂ© dans le Seigneur par la confession, l’absolution et la rĂ©ception du sacrement, ce frère vĂ©cut encore pendant trois jours, et mourut dans cet Ă©tat.  Ayant appris cela de l’abbĂ© Radulphe,  je prends soin de le communiquer Ă  tous les lecteurs et auditeurs.
 

                                               CHAPITRE 4
                     Celui qui par une vraie confession s’est libĂ©rĂ© du diable.

 Il faut prendre au sĂ©rieux et non mĂ©priser ce miracle qu’avec d’autres, j’ai vu de mes yeux,  comme la suite le fera voir.   La cause en est assez connue Ă  tous les hommes de notre temps. C’est celle pour laquelle je suis allĂ© Ă  Rome avec plusieurs des nĂ´tres.    En revenant, j’ai rapportĂ© avec moi les brĂ»lantes fièvres romaines.   Pour m’en guĂ©rir, on me conseilla de revoir le sol ancestral et de respirer l’air natal.  Pour cette raison, je me rendis au noble monastère clunisien de Celse. J’y suis demeurĂ© pendant tout le temps du carĂŞme,  tourmentĂ© plus par les ardeurs de la fièvre que par les affres du jeĂ»ne. J’étais alitĂ© pendant tout ce temps dans ma chambre mise en quarantaine; et j’étais incommodĂ© par les gĂ©missements  d’un frère malade dans la maison d’en bas, toute proche de la nĂ´tre.  Il vocifĂ©rait et disait  ce que pouvait inventer une âme troublĂ©e par la fièvre.  Il ne disait pourtant, sans rien y changer, qu’une seule et mĂŞme chose  :  « Frères, pourquoi ne me secourez-vous pas ?  Pourquoi n’avez-vous pas pitiĂ© de moi ?  Pourquoi n’enlevez-vous pas ce terrible « raboteur », pour utiliser son mot,  qui rue contre moi avec ses pattes de derrière, qui avec ses sabots me fracasse la tĂŞte, me lacère le visage, et me casse les dents.    Enlevez-le, seigneurs, enlevez-le.  C’est par le Seigneur que je vous en supplie :  enlevez-le ! »   Et se tournant vers celui qu’il voyait sous la forme d’un cheval, il parlait au dĂ©mon pendant que tous l’écoutaient.   Je vais dire ses paroles dans la mesure oĂą je peux les traduire.    « Par la souveraine sainte Marie, mère du Seigneur, et par les saints apĂ´tres, je t’adjure, toi qui me tourmentes, de me laisser en paix. »

Avant sa conversion, ce frère fut un soldat vaillant, et je l’ai connu assez longtemps dans le monastère comme un homme d’une foi vive, et en autant que les hommes peuvent en juger, d’une bonne conduite.  J’ai supportĂ© ses jĂ©rĂ©miades pendant tout le carĂŞme.   Pendant tout ce temps, il n’a pas cessĂ© de hurler, et les incommoditĂ©s de ma maladie m’empĂŞchaient d’aller le voir.   Pendant que continuaient ses lamentations, Pâque arriva.   Quelques jours après, comme j’avais suffisamment repris de forces, je me rendis voir le malade,  mĂŞme si  je l’étais encore un peu moi-mĂŞme. Je lui demandai ce que signifiaient tous ces cris.  Il me rĂ©pondit : « Le raboteur  me tourmente intolĂ©rablement.   Il grafigne mon  visage avec ses ongles. »   Et au milieu de toutes ses paroles, il montrait  avec son doigt le mur oĂą il se tenait.  Ensuite, Ă  la vue d’un grand nombre, il se mit Ă  bouger sa tĂŞte d’un cĂ´tĂ© Ă  l’autre, comme s’il voulait Ă©chapper Ă  des gens qui le frappaient, et il cherchait Ă  la mettre Ă  l’abri derrière un coussin.  Ne pouvant rien faire d’autre, nous avions pitiĂ© des souffrances qu’endurait cet homme.

  J’ai commandĂ© ensuite  qu’on apporte de l’eau bĂ©nite, puis j’aspergeai le malade, et le lieu qu’il indiquait de son doigt. Après l’aspersion, je lui demandai s’il voyait encore le dĂ©mon.  Il me rĂ©pondit que si.  Il le voyait encore, et il continuait Ă  ĂŞtre torturĂ© par lui comme auparavant.  Mais que personne ne s’étonne que le dĂ©mon n’ait pas Ă©tĂ© chassĂ© par l’aspersion de l’eau bĂ©nite.  Car si un poison se cache Ă  l’intĂ©rieur, aucun remède externe ne peut avoir d’effet.  Ce qui apparait clairement dans les principaux sacrements de l’Église, le baptĂŞme et le corps du Seigneur.  S’ils pouvaient sauver quand demeure la malice interne,  Judas ne se serait pas pendu après avoir, comme les autres disciples,  reçu le corps du Christ;  Pierre n’aurait pas dit Ă  Simon le magicien dĂ©jĂ  baptisĂ© : «Tu n’as aucune part ni aucun lot dans cette parole.  Car je vois que tu es dans le fiel de l’amertume, et enchaĂ®nĂ© au pĂ©chĂ©. »   En effet, le Christ a ordonnĂ© d’observer les Ĺ“uvres de la foi comme on observe les mystères de la foi, comme il le laissa entendre dans le sacrement du baptĂŞme, quand il dĂ©clara en tant qu’auteur de ce sacrement :  « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du fils et du Saint Esprit. »  Et quand il ajouta : « Apprenez-leur Ă  observer toutes les choses que je vous ai commandĂ©es. »  Il a demandĂ© l’un et l’autre, et il a voulu que soient conservĂ©s l’un et l’autre.  Il nous a donc montrĂ© que, pour procurer le salut, l’un ne suffisait pas  sans l’autre.  Il en Ă©tait ainsi dans ce cas.  Ce malade a pu ĂŞtre aspergĂ© par l’eau bĂ©nite, et pourtant, Ă  cause du pus  occulte d’un pĂ©chĂ©, comme il apparut après, il n’a pas pu ĂŞtre libĂ©rĂ© du dĂ©mon.

 Dès que je me suis rendu compte de cela, je l’ai exhortĂ© Ă  examiner avec soin sa vie passĂ©e, et Ă  se confesser, au cas oĂą il se souviendrait  de quelques pĂ©chĂ©s graves. Après qu’il eut consenti Ă  ma demande, tous se retirèrent, et deux seuls demeurèrent avec moi.  Je m’assis devant lui, tenant dans ma main, pour l’inciter Ă  bien se confesser,  un crucifix en bois.    Il commença alors Ă  se confesser, et continua pendant un certain temps.  Et comme une grande faiblesse le faisait bredouiller et dĂ©parler,   je lui venais en aide  en le faisant rĂ©flĂ©chir sur tout ce qui me venait Ă  l’esprit.  Avec le secours que je lui ai apportĂ©, il retrouva de l’assurance et de la cohĂ©rence, et il chercha mĂŞme Ă   terminer, tant bien que mal,  ce qu’il avait commencĂ©.   Quand il avait dĂ©jĂ  dit beaucoup de choses et s’apprĂŞtait Ă  en dire d’autres, il se mit de nouveau Ă  dĂ©tourner la tĂŞte et Ă  l’agiter en tout sens.  Il cherchait encore Ă  l’abriter sous un coussin.   Quand je lui demandai ce que signifiaient ces gestes dĂ©sordonnĂ©s, il me dit.  « Voici, seigneur. Le  raboteur  qui est toujours avec moi me frappe plus fort que d’habitude, et, de toute sa force,  il frappe mes dents et mon corps. »  Et moi de lui dire :  « RĂ©siste, frère. C’est l’esprit malin qui s’efforce d’empĂŞcher ton salut.  Si tu persistes, tu vaincras. »   L’idĂ©e lui vint alors de se confesser de nouveau.   Il se confesse avec plus de dĂ©votion que la première fois,  n’omettant rien de ce qui Ă©tait arrivĂ© tant dans sa vie sĂ©culière que monastique.  Comme il Ă©tait assez avancĂ© dans sa confession, un nouveau souci Ă©clata, et la voix du malade qui parlait avec moi s’adressa vers je ne sais quel autre :   « Pourquoi, dit-il, m’empĂŞches-tu ? Pourquoi bloques-tu mes paroles ?  Ou dis ce que je veux dire, ou permets-moi de le dire. »    Quand je lui demandai Ă  qui il parlait, il rĂ©pondit : « Un homme inconnu  se tient Ă  la hauteur de ma tĂŞte.  Je l’entends me raconter toutes les choses que j’ai mal faites.  Il me les rappelle, mais il ne me permet pas de les raconter.  Il dit ce qui est vrai, mais m’empĂŞche de dire ce que je veux dire ».   Je lui rĂ©pĂ©tai  donc que c’était le dĂ©mon, et je l’encourageai Ă  ne pas, Ă  cause de lui, renoncer Ă  ce qu’il avait entrepris de faire.  Il recommença donc par le dĂ©but, et fit effort pour terminer ce qu’il avait dĂ©cidĂ©.  Mais c’état un spectacle navrant et encourageant Ă  la fois  de voir  que celui qui avait tant de fois Ă©tĂ© forcĂ© de changer ses paroles, tantĂ´t  se confessait maintenant avec confiance, tantĂ´t se plaignait des paroles des dĂ©mons, et des coups avec lesquels ils labouraient sa bouche.  Il racontait avec des soupirs et des gĂ©missements que tantĂ´t  le  raboteur blessait sa bouche avec ses sabots, que tantĂ´t un dĂ©mon assis sur sa tĂŞte interceptait ses paroles.  Les dĂ©mons interrompirent cette confession au moins quatre fois.   A sa manière habituelle, l’ennemi si acharnĂ© et si avide de la perdition humaine, se battait contre moi aussi bien que contre lui.   Ce combat dura de la première Ă  la troisième heure.  Alors, Ă  cette heure  oĂą l’Esprit a coutume de se rĂ©pandre d’une façon spĂ©ciale sur les hommes, nous avons vaincu avec l’aide du Saint Esprit.  La divine misĂ©ricorde a terrassĂ©  l’ennemi pervers. Accordant au frère rĂ©duit Ă  l’extrĂ©mitĂ© un souvenir prĂ©cis  de sa vie passĂ©e et de sa malice, elle lui octroya une purification parfaite, grâce Ă  la pleine satisfaction de la confession.  Et il faut admirer,  vĂ©nĂ©rer grandement et aimer l’abondance de la misĂ©ricorde divine qui ne permit pas que ce frère sorte de ce monde avant qu’il puisse expulser par les remèdes de la pĂ©nitence et de la confession, ce qui faisait obstacle Ă  la vie Ă©ternelle.  J’ai ensuite cherchĂ© Ă  savoir  s’il avait confessĂ© tout ce dont il se souvenait.  Il dit qu’il y a plusieurs annĂ©es,  il avait commis un pĂ©chĂ© au saint autel avec un frère.  Voulant apprendre si sa mĂ©moire Ă©tait fidèle,  j’ai fait venir le frère en question.  Le frère avec lequel il avait pĂ©chĂ© a confirmĂ© la chose.   La confession Ă©tant donc complète, j’appelai les frères, donnai l’absolution au malade selon les rites de l’Église, et je demandai aux frères de se charger de faire la pĂ©nitence pour lui.  Le frère reçut l’absolution avec une grande dĂ©votion, adora avec ferveur la croix que je lui avais remise, et il recommanda  son âme et son corps Ă  la passion salvifique du Seigneur.

 Quant tout cela fut terminĂ©, je lui demandai devant tous les moines et les laĂŻcs prĂ©sents, si ce raboteur qu’ils avait vu si longtemps,  dont il nous a parlĂ© si souvent, dont il s’était plaint si pitoyablement, il le voyait encore comme avant.   Il Ă©leva alors la tĂŞte avec une grande crainte, et tourna ses yeux vers le lieu oĂą il avait coutume de se tenir.  Il regarda ensuite Ă  d’autres endroits, et dit subitement en pleurant Ă  chaudes larmes : « Par l’âme de mon Père il n’apparait pas. »  Quand je l’interrogeai au sujet de son mauvais conseiller qui se tenait Ă  sa tĂŞte, il regarda oĂą il Ă©tait autrefois et dit : « Lui aussi, il est parti. »   Nous rendons grâce de tout notre cĹ“ur Ă  Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui.   J’ai ensuite chargĂ© ses propres gardiens de l’observer de près.  Il n’y eut personne qui, par la suite, l’entendit crier, alors qu’auparavant ceux qui demeuraient tout près devaient se boucher les oreilles et ne pouvaient fermer les yeux Ă   cause de ses cris incessants.   InterrogĂ© frĂ©quemment par les frères et mĂŞme par les domestiques s’il voyait encore les choses qu’il avait vues, si rien de sordide ne lui apparaissait, il affirmait ne souffrir d’aucun tourment.  Quand je l’interrogeai moi-mĂŞme au sujet de tout cela, il me rĂ©pondit que tout allait le mieux du monde.  Il vĂ©cut encore toute cette journĂ©e et la nuit suivante, et il termina sa vie en paix Ă  la sixième heure, nous laissant un bon espoir de son salut Ă©ternel, et un exemple de vraie pĂ©nitence.

Chapitre 5
De la mort d’un frère, et de la confession faite à la fin.

Au monastère de saint Jean des Anges, qui est situĂ© dans le village de Xanton,  un prĂŞtre du nom de Gilbert (Gerbert) se prĂ©senta pour faire une retraite spirituelle.   Pendant le peu de temps qu’il y vĂ©cut, il se comporta comme un vrai religieux.   Puis la maladie qu’il contracta le conduisit rapidement aux portes du tombeau.  Lorsque, selon la coutume des chrĂ©tiens, mais surtout des moines, il reposait sur la cendre et le cilice oĂą l’avaient placĂ© les frères en attendant  l’heure de son appel, les frères du monastère vinrent le voir pour recommander Ă  Dieu sa sortie du corps  par des prières ferventes.   Ils se mirent alors en cercle autour de lui en psalmodiant.  Au moment oĂą on s’attendait  Ă  ce qu’il rende l’âme, l’agonisant se mit Ă  proclamer hautement  la profession de foi que l’on chante Ă  tous les jours, celle qui commence par les mots : celui qui veut ĂŞtre sauvĂ©.  Et bien qu’il ait Ă©tĂ© connu par tous pour ĂŞtre un ignorant et un illettrĂ©, il prononçait chaque mot avec tant de nettetĂ© et de conviction que ceux qui ne le connaissaient pas l’auraient pris, s’ils avaient Ă©tĂ©  prĂ©sents, pour  un moine instruit et cultivĂ©.  On imagine facilement l’étonnement de ceux qui l’entendaient parler. Ils Ă©taient stupĂ©faits et interdits.  Alors le prieur du nom de GrĂ©goire, homme  vertueux et d’un grand discernement, Ă  qui il incombait, par sa charge, d’intervenir, comprit qu’il avait vu quelque chose de mystĂ©rieux.  Il  se pencha sur lui, et lui demanda quelle Ă©tait la cause de cette bruyante profession de foi. Il voulait apprendre de lui s’il avait eu une vision qui leur avait Ă©chappĂ©.

 Il  lui rĂ©pondit :  « J’ai vu un homme  d’une grande majestĂ©, d’un habit blanc, et d’un aspect fort vĂ©nĂ©rable, qui m’apportait un vase avec de l’eau en me disant :  « Sache que je viens vers toi pour laver tes pieds qui sont sales, pour qu’après les avoir nettoyĂ©s, je te rende pur au complet. »  Quand je rĂ©flĂ©chissais avec Ă©tonnement Ă  ce qu’il me disait, il ajouta : « Tu ne sais donc pas que cette eau est nĂ©cessaire Ă  ta purgation, toi qui as commis tel crime que tu connais très bien, mais que, cachant volontairement, tu n’as voulu rĂ©vĂ©ler Ă  personne ?  Sache donc que tu ne peux ĂŞtre sauvĂ© que si tu t’évertues Ă  confesser salutairement ce que tu as cachĂ© pernicieusement.  A cause de sa grande misĂ©ricorde, Dieu ne permet pas que tu pĂ©risses pour cette faute.  Il t’accorde  donc de reprendre tes sens pour qu’en confessant un tel pĂ©chĂ©, tu mĂ©rites de t’en repentir, et qu’en te repentant tu obtiennes le salut. VoilĂ  quel est le but de ma visite; voilĂ  pourquoi on m’a permis de revenir vers vous ».    Après ces paroles, le malade fit sortir tout le monde, appela le prieur et lui confessa le pĂ©chĂ© en question.  Ayant reçu l’absolution de tous ses pĂ©chĂ©s, il s’endormit paisiblement de son dernier sommeil,  le lendemain, Ă  la première heure, le visage souriant, en prĂ©sence des frères qui priaient pour lui.  Cela je l’ai appris par nul autre que par un frère du mĂŞme monastère, du nom de Lectus, qui a vu et entendu tout cela.  Je le connais très bien,  car c’est celui-lĂ  mĂŞme qui vint par la suite Ă  Cluny par dĂ©votion, qui fut notre secrĂ©taire et notre fils très cher dans le Christ.


Chapitre 6
De la confession fictive d’un autre

 Ă€ peu près au mĂŞme temps, un frère demeurait dans un monastère de France près de Tours sur la Materne,  lequel  relevait de notre gouvernement.  C’est Ă  lui qu’avait Ă©tĂ© confiĂ©e l’administration de cette maison religieuse.  ForcĂ© de s’aliter par une maladie incurable, il demanda Ă  Radulphe, abbĂ© du monastère de Catalaune de venir le voir,  pour lui apporter le remède de l’âme et du corps.  PoussĂ© par la charitĂ©, il ne tarda pas Ă  lui rendre ce service.   Quand il se rendit compte de la gravitĂ© de son Ă©tat, il se mit Ă  l’exhorter Ă  se confesser.  Le malade dĂ©clara qu’il acceptait volontiers de le faire, mais il n’agit pas dans la simplicitĂ© des enfants de Dieu.  Car, retenant par une sotte pudeur les pĂ©chĂ©s les plus graves et les plus mortifères, il n’avoua, après avoir mis de cĂ´tĂ© toute crainte de Dieu, que  les pĂ©chĂ©s vĂ©niels ou les imperfections. PrĂ©tendant avoir fait une confession en bonne et due forme, il demanda Ă  recevoir le corps de notre Seigneur.  On le lui apporta et il eut la prĂ©somption de le recevoir dans la bouche.  Il fit longtemps de grands efforts  pour  pouvoir l’avaler,  mais rien n’y fit.  Après avoir bu le vin, il fut contraint de vomir dans un vase placĂ© devant sa bouche tout ce qu’il avait vainement ingurgitĂ© du corps du Christ.

 L’abbĂ© fut sidĂ©rĂ© par ce qu’il voyait. Et considĂ©rant cette dĂ©convenue comme un jugement de Dieu, il en conclut  que le malade n’avait pas Ă©tĂ© complètement purgĂ© par sa confession.  Il recommença donc  Ă  l’admonester,  pour qu’au cas oĂą il aurait cachĂ© quelque faute, il ne rougisse pas de la lui rĂ©vĂ©ler en une vraie confession.  ÉbranlĂ© par cette exhortation et mu par une inspiration divine, le malade revint Ă  de meilleurs sentiments.  Et  vomissant toute la peste cachĂ©e Ă  l’intĂ©rieur, Ă  savoir les crimes que par une pudeur lĂ©tale il avait cachĂ©s auparavant, il fit, d’un cĹ“ur contrit et humilitĂ©,  une  confession qui n’était ni fictive ni mensongère, mais vĂ©ritable et sincère.   Quand il fut purgĂ© de toute tache d’iniquitĂ© par l’antidote de la pĂ©nitence, et quand il mĂ©rita par une vraie confession l’absolution donnĂ©e par le dit abbĂ©, il reçut pieusement l’eucharistie qu’il avait Ă©tĂ© forcĂ© de rejeter;  et comme le plus saint des hommes, il l’avala sans difficultĂ©.  Et pour qu’aucun doute ne demeure sur la rĂ©alitĂ© de ce miracle,  celui qui ne pouvant avaler une particule du corps du Christ fut forcĂ© de la rejeter, parvint Ă  avaler sans difficultĂ©  non seulement le corps du Christ mais tous les autres aliments.   Ainsi fortifiĂ© par la confession, l’absolution, et la rĂ©ception du sacrement, ce frère vĂ©cut encore trois jours, et mourut dans les mĂŞmes dispositions.  Ayant appris cela du mĂŞme abbĂ© Radulphe, je prends soin de le communiquer Ă  tous les lecteurs et Ă  tous les auditeurs.
 

                                                    CHAPITRE 7
                 Comment l’eau bĂ©nite a mis en fuite les dĂ©mons.

 Puisque, dans le miracle prĂ©cĂ©dent, j’ai racontĂ©  que, Ă  cause d’un pĂ©chĂ© cachĂ©, les dĂ©mons n’ont pas Ă©tĂ© mis en fuite par l’eau qui a Ă©tĂ© bĂ©nite selon le rite de l’Église, il semblerait opportun de rendre public ce qui, au mĂŞme sujet, s’est passĂ© dans ce mĂŞme monastère de Celse.  Une grave maladie avait amenĂ© un laĂŻc dans ce monastère.  Et, comme c’est souvent le cas, ce laĂŻc, après avoir Ă©tĂ© revĂŞtu d’une bure par les frères,  renonça dĂ©finitivement au monde.  C’est ce que font plusieurs quand ils sont rĂ©duits Ă  l’extrĂ©mitĂ©, ou mĂŞme quand aucune infirmitĂ© ou maladie ne les pousse Ă  le faire.  Ils sont quand mĂŞme comptĂ©s au nombre des moines, s’ils se convertissent de tout cĹ“ur; et les yeux du juge Ă©ternel ne les met pas Ă  part. Et mĂŞme si Ă  de plus grands mĂ©rites est due une plus grande rĂ©compense, ceux qui vinrent  Ă  la onzième heure reçurent le mĂŞme salaire que ceux qui ont travaillĂ© dans la vigne du Seigneur depuis la première heure.  Car le mode de conversion ne permet par de prĂ©juger de la nature de la dĂ©marche. On ne cherche pas Ă  savoir pour quelle raison quelqu’un s’est  converti, mais quelle a Ă©tĂ© sa conduite après sa conversion.  On ne recherche pas non plus la durĂ©e du travail diurne, lĂ  oĂą seule la fin des Ĺ“uvres est rĂ©compensĂ©e.

 Cet homme fut donc accueilli les bras ouverts, et il fut conduit Ă  l’infirmerie. Pendant quelques jours, il est demeurĂ© entre la vie et la mort.  La nuit qui prĂ©cĂ©da le jour de son dĂ©cès, il gisait dans son lit, et, comme la mort approchait, il Ă©tait gardĂ© par des domestiques qui se remplaçaient Ă  tour de rĂ´le.  Et comme la suite de cette histoire m’oblige Ă  donner leurs noms, l’un s’appelait StĂ©phane, et l’autre Olivier.   Le malade appela un prĂ©posĂ© la nuit oĂą StĂ©phane Ă©tait de garde. Il se rendit près de son lit, et lui demanda ce qu’il voulait.  Il rĂ©pondit :  « Quels sont ces paysans difformes et grotesques  que je fois affluer ici, et remplir peu Ă  peu cette maison ? »  Le prĂ©posĂ© lui rĂ©pondit qu’il n’y avait personne dans la maison; que lui seul et son compagnon Ă©taient lĂ  Ă  le veiller.  Il ajouta : « Tu ne vois donc pas ces hommes hideux qui remplissent  tout l’espace de cette maison, dont la forme horrible et les visages aux longs becs effilĂ©s me terrorisent tant ? »

 Alors le prĂ©posĂ© comprit, comme il me l’a racontĂ© souvent par la suite, que ces hommes en grand nombre Ă©taient plutĂ´t des esprits malins. Il haussa la voix pour demander  Ă  son compagnon de veille Olivier de se lever.  Il saisit, plein de foi, un vase rempli d’eau bĂ©nite qui se trouvait tout près, et il  aspergea avec ce sacramental tous les coins et recoins de l’appartement.  Pendant qu’il faisait cela, l’autre se mit Ă  dire Ă  pleine voix : « Bien,  Bien. Fais ce que tu fais. Presse, pourchasse les adversaires. »  Car, comme s’ils fuyaient Ă  la vue d’une Ă©pĂ©e,  ils prirent la poudre d’escampette.   Et comme pris de panique, et retraitant sans ordre, ils se ruent les uns sur les autres, et repoussent avec violence ceux qui les prĂ©cèdent.   Après l’avoir entendu parler ainsi, le prĂ©posĂ© aspergea la maison avec encore plus de dĂ©termination, cherchant Ă  expulser avec de l’eau bĂ©nite les fils de malĂ©diction.  Une fois tous les dĂ©mons repoussĂ©s, au tĂ©moignage du malade qui Ă©tait le seul Ă  les voir, il fut libĂ©rĂ© de cette invasion de dĂ©mons. Cet exemple montre ce que vaut contre les dĂ©mons l’aspersion de l’eau du salut faite avec foi.  Le jour suivant, les frères ayant Ă©prouvĂ© une grande joie au rĂ©cit de cette vision, ce nouveau moine mourut après une bonne confession, et cette dĂ©bâcle des dĂ©mons persuada tous les frères que sa conversion avait Ă©tĂ© acceptĂ©e par Dieu.
 

Chapitre 8
La vie pure et simple du moine Girard

 Après avoir exposĂ©, comme en passant, ces choses  qui ont pourtant leur nĂ©cessitĂ©,  je reviens Ă  mon propos. Car il ne faut pas diffĂ©rer  plus longtemps  de parler  des miracles qui se rapportent au sacrement magnifique et plus que cĂ©leste du corps du Christ.   On doit parler du frère Girard  avec un grand respect, et rappeler son nom avec reconnaissance,  car il fut un grand et mĂ©ritant moine de ce grand monastère de Cluny. Il fut, depuis son enfance, Ă©duquĂ©, comme un clerc,  aux pieds du mĂ©morable saint Père Hugues;  et il montra qu’il avait empreinte en lui l’image de ses vertus.  Car, ce qui n’est pas peu facile, on en conviendra,  il fut placĂ© au milieu du siècle;  et Ă©tant dans  le feu sans en ĂŞtre brulĂ©, il traversa ses annĂ©es juvĂ©niles sans connaĂ®tre le naufrage de sa chastetĂ©.   Ayant horreur, par une pudeur innĂ©e, des mĹ“urs relâchĂ©es de ses contemporains, il demeurait avec des clercs et des moines d’âge mur.  FormĂ© par leur cohabitation Ă  un plus grand amour de l’honnĂŞtetĂ©, il s’accoutumait peu Ă  peu Ă  pratiquer et Ă  aimer les devoirs ecclĂ©siastiques.  Il arriva donc que, par un excellent usage de ces devoirs qui croissaient avec l’âge, il conçut un tel amour de Dieu que, plus que toutes les autres vertus, la charitĂ© trĂ´na dans son cĹ“ur.   Ayant traversĂ© toute la pĂ©riode de son adolescence dans ces sentiments, il fut reçu comme moine par le dit bienheureux abbĂ© Hugues.  Après avoir revĂŞtu l’habit religieux, il montra par ses bonnes actions qui frĂ´laient la perfection, qu’il avait vraiment renoncĂ© au monde. Étant un moine d’une vie pure et simple, et, selon la parole du Seigneur, un vrai IsraĂ©lite sans feinte, il pratiquait la patience sans se souvenir des injures.  S’il lui arrivait une fois de se mettre en colère, il se punissait durement d’avoir cĂ©dĂ© Ă  la passion.  Il ne connaissait pas la dissimulation; il se montrait Ă  l’extĂ©rieur tel qu’il Ă©tait Ă  l’intĂ©rieur.   Si tu pouvais l’entendre parler, tu dĂ©couvrirais tout de suite que ce que je dis est vrai.  Il conservait avec une telle persĂ©vĂ©rance le goĂ»t des choses divines qu’il avait expĂ©rimentĂ©es depuis sa jeunesse, qu’à ceux qui examineraient attentivement ses paroles ou ses actions, ils ne dĂ©couvriraient qu’une odeur cĂ©leste. Il vaquait Ă  ses devoirs ecclĂ©siastiques avec une telle dĂ©votion que ni le travail diurne, ni le repos nocturne ne le trouvaient oisif ou  nonchalant.   S’il pensait avoir commis un dĂ©lit grave, s’il avait Ă©tĂ© surpris par le sommeil, ou avait eu des distractions dans ses prières, il intercalait au moins un vers dans la psalmodie prolixe de Cluny.  Sa bouche n’omettait aucun mot des psaumes, et son cĹ“ur, aucun de ses autres devoirs.  Il appliquait un sens particulier aux paroles, et immolant constamment Ă  Dieu le sacrifice de louange, il psalmodiait, selon l’apĂ´tre, dans son cĹ“ur et dans son esprit.  Il s’appliquait Ă©lĂ©gamment Ă  remplir avec ardeur les devoirs  religieux externes. En raison de quoi, il fut utile dans l’administration de plusieurs priorats, et il Ă©tait cher Ă  tous ceux qui pouvaient le connaĂ®tre.

 J’ai pu apprĂ©cier moi-mĂŞme sa grande constance dans cette vertu.  Les charges onĂ©reuses, que j’oserais Ă  peine imposer Ă  d’autres, je n’hĂ©sitais pas Ă  les lui confier;  et il acceptait avec joie tout  ce qu’on lui demandait.  Exemple.   Me dirigeant vers Rome Ă  une certaine Ă©poque, l’ayant lui et d’autres frères pour compagnons de route, je passai, pour des raisons d’hospitalitĂ©, par Senam qui est une des villes principales de Thus.  Comme j’avais parcouru presque deux milles, j’entendis subitement  derrière nous la voix d’un chevalier qui fonçait  Ă  brides abattues.  IntriguĂ©, je m’arrĂŞtai.  Il nous rejoignit rapidement alors, et nous annonça que des embĂ»ches avaient Ă©tĂ© dressĂ©es sur le chemin par le duc Conrad,  Ă  l’incitation de quelques uns.  Et il nous conseilla vivement  de nous en retourner.   A sa demande pressante,  je rebroussai donc chemin avec mes compagnons de voyage.  Mais, comme il n’y avait personne de plus obĂ©issant que lui, j’envoyai GĂ©rard au seigneur pape, pour affaire urgente.   Il s’éloigna donc de nous, et au bout de six milles environ, il tomba dans leur traquenard.  Ils s’emparèrent de lui, lui enlevèrent tout ce qu’il possĂ©dait, et le conduisirent brutalement  Ă  un promontoire dĂ©nudĂ© inaccessible.   On l’enferma lĂ  dans une tour, oĂą il avait toutes sortes d’incommoditĂ©s Ă  supporter,   Après qu’il eut Ă©chappĂ© aux horreurs de la prison, il se rĂ©jouit grandement d’avoir pu souffrir quelque chose pour l’obĂ©issance.

Il avait placĂ© au-dessus de tout l’amour salvifique  des sacrements de l’autel qu’il avait intronisĂ© dans son coeur comme le sommet de toutes les vertus. Cet amour Ă©levait son cĹ“ur vers les choses d’en haut, et pĂ©nĂ©trait Ă  l’intĂ©rieur du ciel.  Car qui peut aisĂ©ment rapporter avec quel Ĺ“il brillant de foi il admirait le Seigneur JĂ©sus non voilĂ©  par les espèces sacramentelles;  et le contemplait comme dans une rĂ©vĂ©lation ?  L’espèce sacramentelle n’apportait Ă  son intelligence  aucune obscuritĂ©, car il voyait JĂ©sus avec son regard spirituel, comme la sainte Vierge l’a vu pendant en croix, et comme Marie Magdeleine l’a vu après la rĂ©surrection.   Il plaçait toute son espĂ©rance dans ce mystère du corps sacrĂ© et du sang du Christ;  et, en une oblation quotidienne, il immolait le Fils du Père pour ses pĂ©chĂ©s et ceux du monde, et s’immolait lui-mĂŞme avec une grande puretĂ© du cĹ“ur, et en versant beaucoup de larmes. Quand il assiste Ă  l’autel, tu le verras tout mouillĂ© des larmes qu’il rĂ©pand avec abondance, sa voix entrecoupĂ©e par les sanglots, sa poitrine soulevĂ©e par des  soupirs profonds,  et tu comprendras aisĂ©ment qu’il est complètement Ă©tranger aux choses humaines,  qu’il est montĂ© au ciel, qu’il parle avec les ĂŞtres cĂ©lestes, non seulement avec son esprit mais avec son corps.  C’est au point qu’on penserait que c’est de lui que JĂ©sus parlait quand il a dit :  « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. »   « Et celui qui me mange vit pour moi »  Et ailleurs : « Le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde ». Pour que personne ne pense que la vie dont il parle est temporelle, il ajoute : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra Ă©ternellement. »  Fort de ces promesses de notre Seigneur, sĂ»r de puiser en lui la vie Ă©ternelle, notre GĂ©rard soupirait avec une aviditĂ© insatiable après ce pain cĂ©leste, et  il assouvissait la faim bienheureuse de son âme par cette nourriture quotidienne.  Ayant continuĂ© la pratique de ces bonnes Ĺ“uvres de sa première enfance Ă  sa vieillesse, il devint digne que le Seigneur lui rĂ©vèle quelque chose de ses secrets.

Ce frère a montrĂ© que ce n’est pas en vain qu’il a placĂ© en JĂ©sus l’espoir de lui faire comprendre ce que dans les mystères de son corps et de son sang il a voulu opĂ©rer, et la vĂ©ritĂ© des sacrements dont nous parlons.   Dieu lui montra que la dĂ©votion de son âme lui Ă©tait fort agrĂ©able, quand il l’honora si magnifiquement d’un miracle qui rĂ©pondait Ă  sa ferveur. Le tĂ©moin de cet admirable miracle c’est lui-mĂŞme, dont la vie prĂ©cĂ©dente et la fin tĂ©moignent de sa crĂ©dibilitĂ©.  Il ne s’est jamais vantĂ© de cela  lui-mĂŞme.  C’est moi qui, en secret,  l’ai suppliĂ© de jurer que lui avait vraiment Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© ce qu’il m’avait racontĂ© sur le miracle de l’autel.  Et pour qu’il ne reste plus de scrupule dans mon cĹ“ur, pour que je ne doute en rien de ses paroles,  je lui commandai de confirmer ce qui lui Ă©tait apparu dans une vision, par l’invocation du nom de Dieu et de la foi chrĂ©tienne.   Il m’arracha d’abord la promesse de garder le secret aussi longtemps qu’il vivrait.   Ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ©  libĂ©rĂ© de la vie prĂ©sente par la mort de la chair, il faut que je divulgue, pour la plus grande gloire de Dieu, les choses qu’il a tenues cachĂ©es tant qu’il a vĂ©cu.

 Dans le diocèse de Cabillon, il y a un village qu’on appelle mont Bellus, qui relève de droit du monastère de Cluny.   LĂ  se trouve une Ă©glise Ă©rigĂ©e en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie, un haut lieu de prière fort cĂ©lèbre, et oĂą de grandes grâces sont obtenues.  Il y a lĂ  aussi de petites maisons qui permettent Ă  quelques moines de demeurer.  C’est lĂ  que se trouvait au temps de NoĂ«l le dit vĂ©nĂ©rable GĂ©rard, oĂą il s’adonnait sans trĂŞve aux travaux dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©.  Le jour sacrĂ© de la circoncision du Seigneur arriva, et  après avoir veillĂ© dĂ©votement pendant la nuit, il se prĂ©parait Ă  remplir avec ferveur ses devoirs diurnes.   ArrivĂ© Ă  l’église, vĂŞtu comme de coutume,  de vĂŞtements liturgiques, et rempli  Ă  l’intĂ©rieur d’esprit de foi, il monta Ă  l’autel. Étant arrivĂ© au canon, après avoir dit l’offertoire,  après avoir, avec les paroles divines, changĂ© la substance du pain et du vin en la chair et le sang du Christ, un peu avant l’oraison dominicale, il tourna les yeux vers les saints sacrements de l’autel.  Et, oh stupeur,  il ne vit plus  lĂ  la forme du pain qu’il avait dĂ©posĂ© sur l’autel.  Il aperçut devant lui un enfant qui tendait ses bras et ses mains Ă   la manière des poupons.  Ce que voyant, il fut saisi d’effroi.  Il Ă©tait troublĂ© par une crainte bien lĂ©gitime, et il ne savait que faire.  Et tout tremblant, il admira ce spectacle cĂ©leste inusitĂ©.  J’ai lu jadis quelque chose de semblable Ă  ce que je rapporte, mais le ciel daigna ajouter Ă  notre miracle quelque chose qui n’a rien d’égal.   Aucun siècle passĂ© n’a mĂ©ritĂ© de voir ce que, de nos jours, l’Auteur de ces sacrements a permis Ă  notre GĂ©rard de contempler.  Car, quand il Ă©tait encore figĂ© par l’étonnement, il vit, en tournant la tĂŞte vers un autel latĂ©ral, une femme d’une beautĂ© cĂ©leste, et, du premier regard, il comprit que c’était la bienheureuse toujours Vierge mère de cet enfant Dieu, qui l’aimait et qui le regardait avec rĂ©vĂ©rence, et avec une attention toute maternelle.  Et près d’elle, il vit un homme d’une beautĂ© angĂ©lique, un ange sĂ»rement envoyĂ© par Dieu,  qui participait comme lui aux sacrements cĂ©lestes.   A quel point, dans son cĹ“ur,  cette crainte rĂ©vĂ©rentielle augmenta, sa joie se multiplia, comment son cĹ“ur et sa chair ont exultĂ© dans le Dieu vivant, je ne puis l’écrire, et lui-mĂŞme non plus n’a pas pu me le rapporter.   S’ajoute Ă  ce miracle inouĂŻ le tĂ©moignage d’un ange,  car cet ange qu’il avait vu l’assister Ă  l’autel, il l’a entendu parler.  Ces paroles il me les a rĂ©pĂ©tĂ©es plusieurs fois.  Je les dirai telles quelles, sans en changer une lettre.  « Pourquoi t’étonnes-tu, lui dit l’ange.  Cet enfant que tu vois, c’est lui qui gouverne le ciel et la terre ».  Après ces paroles, la vision disparut.  Lorsque, ensuite, il tourna de nouveau les yeux en direction des saints sacrements, il ne put plus voir d’enfant, mais seulement le pain.  Il aperçut, comme auparavant, l’espèce du pain placĂ© sur l’autel.   Ayant Ă©tĂ© jugĂ© digne d’un tel miracle, et rassasiĂ© du corps du Christ qu’il avait contemplĂ©, ce prĂŞtre de Dieu termina enfin cette messe favorisĂ©e des dons de la grâce cĂ©leste.

 Et pour qu’on ne pense pas que cet homme si vĂ©nĂ©rable soit indigne d’une telle vision, il me semble devoir rapporter quelque chose qui n’est pas, bien entendu, du mĂŞme ordre que ce miracle-ci, mais qui n’en est pas moins digne de mention.  Il gouvernait pendant ce temps notre monastère  du Saint Sauveur de Niverne, que le saint Père Hugues  lui avait confiĂ©.  Il s’éleva tout Ă  coup  un malentendu entre lui et un des  prĂ©posĂ©s.  On fixa une date pour rĂ©gler le diffĂ©rend.  Afflua une multitude de nobles, un non moins grand nombre de clercs et de moines.  Les manants remplissaient toute la place.  Le prieur GĂ©rard s’assit d’abord au milieu d’eux, et les autres l’entourèrent de partout. Il vint aussi avec les siens le prĂ©posĂ© qui plaidait contre lui. On choisit des juges qui, après avoir Ă©coutĂ© l’un et l’autre, rendraient leur verdict.  Rien ne me force Ă   rĂ©vĂ©ler l’objet du litige.  Il concernait l’église, et Ă©tait très important pour le monastère.  Parce qu’il voyait l’argent qu’il pouvait en tirer, le prĂ©posĂ© tenta tout ce qu’il put pour tirer les marrons du feu.   GĂ©rard, de son cĂ´tĂ©,  n’admettait pas la lĂ©gitimitĂ© de ses revendications, car il savait fort bien  que le monastère Ă©tait dans son droit.  On donna Ă  GĂ©rard la facultĂ© de parler le premier,   et il exposa sa cause devant tous les assistants, d’une façon qui convenait Ă  un religieux.  Après qu’il eut fini de parler, son adversaire dĂ©clara que tout ce qu’il venait de dire Ă©tait faux.  Les juges lui commandèrent d’approcher et de prouver ce qu’il avançait. Et rĂ©pĂ©tant ce qu’il avait dit, avec la mĂŞme tĂ©mĂ©ritĂ©, il affirma qu’il disait la vĂ©ritĂ©.  Comme il persĂ©vĂ©rait dans ses dires, les juges lui ordonnèrent que, selon la coutume rĂ©gionale, il  plaçe, comme une preuve de la vĂ©ritĂ© de son accusation,   le gadium ou vadium de sa main propre dans la main du prieur GĂ©rard. Et comme s’il Ă©tait de bonne foi, il dit en plaçant audacieusement le gadium dans la main de GĂ©rard : « Je tĂ©moigne de cette chose, comme je l’ai dit. Et je suis prĂŞt Ă  le prouver  par d’autres tĂ©moignages ou par le duel. »   Mais, comme il a Ă©tĂ© dit, le faux tĂ©moin ne sera pas impuni, pendant que le regardaient tous ceux qui Ă©taient venus Ă  ce procès, il tituba, perdit l’équilibre,  s’écroula et mourut.  TerrifiĂ©s, tous se levèrent, et voyant que, comme il convient dans une ordalie,  la chose avait Ă©tĂ© jugĂ©e par Dieu, ils n’osèrent pas aller plus avant.  Car certains d’entre eux savaient pertinemment que ce misĂ©rable mentait, un bon nombre s’en doutaient, mais tous ne connurent qu’il avait menti Ă  Dieu que quand, par le jugement de Dieu,  ils le virent mort aussitĂ´t après avoir profĂ©rĂ© son mensonge.    Ce miracle fit voir clairement que la justice divine punit le parjure, et que GĂ©rard avait Ă©tĂ©  bel et bien Ă©tĂ© victime d’une injustice.

 Il demeura pendant un certain temps dans un lieu clunisien tout proche du nom de altum jugum.   Ce lieu a tirĂ© son nom de la hauteur de la montagne qui transcende tout le pays qui l’entoure.  C’est une montagne très haute, qui dĂ©passe par sa cime toutes les autres.   On voit souvent Ă  ses pieds des nuages, quand chargĂ©s d’humiditĂ©, ils ne peuvent pas monter plus haut. On peut y voir les Alpes d’Italie, et une grande partie de la Gaule avoisinante.  Ce mont donc qui se niche dans les auteurs, qui est comme Ă©touffĂ© par la densitĂ© des forĂŞts, qui est continuellement agitĂ©  par des vents inclĂ©ments, qui conserve sa neige pendant le jour, est difficile Ă  monter et Ă  descendre.  Il a Ă©loignĂ© loin de lui ceux qui voulaient y habiter, et persuada Ă  ceux qui recherchent les choses les plus Ă©loignĂ©es de ne rechercher rien d’autre que sa solitude.  Il accepta que quelques moines viennent y demeurer, mais ne permit pas, Ă  cause de son ariditĂ©, qu’ils fussent nombreux.  C’est ce lieu que GĂ©rard occupa quand il Ă©tait dĂ©jĂ  Ă©puisĂ© par la diversitĂ© des endroits oĂą l’obĂ©dience l’avait envoyĂ©.  Il l’accepta Ă  la fin de sa vie mĂ©ritante, comme une mission que je lui avais moi-mĂŞme prescrite.  Dans ce lieu, il remplissait avec zèle les travaux divins.  Il Ă©tait fidèle Ă  la prière, vaquait Ă  la lecture;  il s’enflammait de l’amour divin par la lecture frĂ©quente des paroles divines, se contentant d’une nourriture sobre.  S’il lui arrivait parfois d’être en faute, il expiait par une plus grande pĂ©nitence. DĂ©chargĂ© de tous les soucis de ce monde, il devenait d’autant plus proche des choses spirituelles qu’il s’état Ă©loignĂ© des actions humaines. Il s’appliquait donc avec zèle aux choses divines, comme je l’ai dit.  C’est Ă  elles qu’il s’appliquait avec ferveur de tout son cĹ“ur et de tout son corps.  Assistant souvent au saint sacrement de l’autel,  il avait fait, du corps et du sang du RĂ©dempteur,  son bouclier contre le monde entier; et il plaçait au-dessus de tout le saint sacrifice de la messe, qu’il cĂ©lĂ©brait Ă  chaque jour.   C’est de cette façon qu’il employait les heures du jour, et qu’il observait les veilles de la nuit;  et il voyait Ă  ce que les frères ne se montrent pas Ă  contre temps.  Il passait de longues heures de la nuit  en priant et en pleurant.  Il m’a rapportĂ© qu’en ces moments, il avait entendu des cantiques cĂ©lestes mĂ©lodieux.  Il l’a racontĂ© aussi Ă  d’autres qui me l’ont rapportĂ©.  Il n’est pas surprenant qu’elles soient dignes d’entendre les mĂ©lodies cĂ©lestes les oreilles qui ne daignent pas entendre les terrestres.  Car, les sens humains perçoivent d’autant plus ceux qui sont au-dessus d’eux qu’ils ne prĂŞtent pas l’oreille Ă  ceux qui sont en-dessous.  Après avoir livrĂ© cette sorte de combat, et l’avoir continuĂ© sans dĂ©faillance pendant tout le cours de sa vie, il reçut enfin la palme due aux vainqueurs;  il obtint le trophĂ©e promis Ă  ceux qui courent avec persĂ©vĂ©rance, et termina sa vie dans ce lieu bienheureux.  Celui qui avait renoncĂ©  Ă  la vie prĂ©sente a montrĂ© clairement, peu de temps après sa mort, qu’il jouissait de la vie Ă©ternelle;  et il donna lui-mĂŞme la preuve qu’elle Ă©tait vraie la parole de l’apĂ´tre : « L’homme rĂ©coltera ce qu’il a semĂ© ».  Car, comme je l’ai souvent dit, comme il avait placĂ©, avec le tĂ©moignage d’une bonne conscience, tout son espoir dans le sacrement du corps et du sang du Christ, un autre miracle eucharistique apparut après sa mort,  qui prouva que son espoir n’était pas menteur,  et qui fortifia la foi des auditeurs.

Six mois ne s’étaient pas encore Ă©coulĂ©s après sa mort, lorsqu’apparut une vision mĂ©morable Ă  un frère que je ne veux pas nommer, parce qu’il est encore de ce monde.  Il regardait, et voici qu’un dĂ©mon  qui avait l’aspect d’un petit Ă©thiopien noir,  se tenait près de son lit.  Terrifiant le frère par sa hideuse difformitĂ©, il faisait sortir  de ses oreilles ce qui ressemblait Ă  des mains,  et, de sa bouche empoisonnĂ©e,  il Ă©jectait au loin une langue de feu   qui entourait tout le corps du frère, en disant qu’il allait consumer  bientĂ´t tout son corps.  EffrayĂ© par l’aspect du dĂ©mon, il ne pensait qu’à se prĂ©parer Ă  sa mort prochaine.  Lorsque troublĂ© par cette vision horrible et intolĂ©rable,  il croyait qu’il ne lui restait plus aucun espoir de secours,  voici que, comme le frère le raconte,  GĂ©rard se prĂ©sente avec un corps d’athlète et un visage rayonnant, saisit l’éthiopien Ă  mains nues,  le rabat par terre, et foule puissamment sa gorge dĂ©goutante avec son pied.    Comme il pressait fortement l’ennemi captif, ce dernier, en raison de la violente compression,  se gonfla la tĂŞte comme une grosse marmite,  sa langue ignĂ©e  fouillait la terre Ă  la façon d’une charrue, et brĂ»lait tout ce qui Ă©tait autour d’elle.   Lorsque le frère fut presque mis  hors de combat par cet horrible spectacle, GĂ©rard lui dit :   « Tu veux ĂŞtre libĂ©rĂ© de ce dĂ©mon ?  Demande Ă  l’abbĂ© qu’il fasse venir Ă  lui un frère dont  l’emploi est celui de menuisier, pour que ce frère dise de ma part   Ă  celui qui le lui demande avec sincĂ©ritĂ©, s’il a jamais doutĂ© de la vĂ©ritĂ© du corps et du sang  de notre Seigneur JĂ©sus-Christ, ce qui lui a Ă©tĂ© montrĂ© pour enlever tout doute, et comment sa foi a Ă©tĂ© confirmĂ©e par une rĂ©vĂ©lation.  Quand l’abbĂ©  le saura, il veillera Ă  le mettre par Ă©crit, car, comme ce fut un avantage pour ce frère de voir cela, ce sera d’un grand profit pour tous ceux qui l’entendront.  Elle plait Ă  Dieu  la conservation de ce frère, et il n’a pas permis que par une tentation de ce genre les Ĺ“uvres de sa vie ne pĂ©rissent.  Si tu permets Ă  l’abbĂ© qu’il te dise cela, tu seras immĂ©diatement libĂ©rĂ© de ce dĂ©mon ».  Après sa rĂ©ponse, GĂ©rard mit en fuite le dĂ©mon, et libĂ©ra le frère des attaques du dĂ©mon.

Se rĂ©veillant, après qu’il fut revenu Ă  lui, il sauta de joie comme s’il avait rĂ©ellement   Ă©chappĂ© Ă  la mort.  Quelques jours ensuite s’écoulèrent, le frère en question vint me voir, et me raconta tout ce que j’ai rapportĂ©.  Mais pour moi, qui n’accordais  aucune confiance Ă  un rĂŞve,  tout dĂ©pendait de celui dont il avait parlĂ©.   Comme on me l’avait fait connaitre non par le nom, mais par le moyen de son mĂ©tier et de sa vie,  j’ai cherchĂ© Ă  savoir discrètement si le menuisier du monastère avait vu quelque chose de mĂ©morable au sujet du corps du Seigneur.   Comme il gardait le silence lors d’un voyage que nous faisions ensemble, je lui commandai, au nom de l’obĂ©issance, de ne me cacher aucune parole qui lui aurait Ă©tĂ© montrĂ©e.   Alors il me raconta tout.  « Il y a un long temps de cela, l’ennemi antique m’attaqua vigoureusement en tentant ma foi.  Et, sans l’aide de la grâce de Dieu, il l’aurait renversĂ©e.  Comme je supportais depuis longtemps, dit-il, cette tentation vĂ©hĂ©mente  et plus insupportable que je ne saurais le dire, et quand je pensais qu’à cause d’elle, j’avais perdu toutes mes bonnes Ĺ“uvres, et comme la pusillanimitĂ© me poussait au dĂ©sespoir d’être tombĂ©, je me suis tournĂ© vers la mère de Dieu comme dernier espoir, et je commençai Ă  prier de toutes les forces de mon ĂŞtre pour qu’elle sauve mon âme misĂ©rable d’un si grand mal.   Il ne s’était pas encore passĂ© deux semaines depuis que j’avais commencĂ© mes prières, et il me semblait ĂŞtre devant l’autel de l’église majeure.  TrĂ´nant sur cet autel, un enfant d’environ un an m’ordonna d’aller  vers lui.   Comme j’approchais de lui, il m’invita Ă  prendre dans ma bouche le pain saint qu’il tenait dans sa main.  Quand je l’eus fait, il ajouta : « Reçois-moi dans ce pain saint,  et porte-le dans tes bras dans toute l’église. » J’acceptai de le faire, mĂŞme si j’avais une grande crainte, et je l’ai portĂ© avec  rĂ©vĂ©rence de l’autel jusqu’au portique.   A partir de ce jour, mon cĹ“ur a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© de toute la tentation qui le tourmentait, de façon qu’aucun vestige ne soit restĂ© des troubles passĂ©s. »  Et il a retenu la foi envers le saint sacrement avec  une fermetĂ© inĂ©branlable.  Après avoir entendu ces choses de la bouche du frère lui-mĂŞme, je n’eus plus de doute au sujet de la vision, car je voyais que tout concordait Ă  Ă©tablir la vĂ©ritĂ© de la chose.   Car  tout ce que ce prieur avait entendu de GĂ©rard par ce frère, il Ă©tait le dernier Ă  le confirmer par lui-mĂŞme par son tĂ©moignage.   Comme celui qui prĂ©cĂ©dait ne savait rien des pensĂ©es de celui qui savait, et que le dernier ignorait complètement les visions du premier, l’un a confiance par la rĂ©vĂ©lation de  l’autre,  car l’un dĂ©couvrit ses tentations,  et l’autre dĂ©clara Ă  tous qu’il a dit vrai par sa confession.

                                       CHAPITRE 9
               Les choses qui arrivèrent Ă  Cluny et dans les environs

Ayant offert comme prĂ©misses ce qui a trait au respect que l’on doit envers le saint sacrement de l’autel, et Ă  la sincĂ©ritĂ© qu’exige la vraie confession, passons maintenant, avec l’aide de Dieu, Ă  des choses qui ne sont pas moins utiles Ă  la saine morale.   Je raconterai d’abord, comme je le pourrai,  des visions ou des apparitions de dĂ©funts que j’ai pu connaĂ®tre de diffĂ©rentes personnes.  La plupart, Ă  ce que l’on dit,  ont eu lieu de notre temps.  Plusieurs hommes dignes de foi ont tĂ©moignĂ© que des dĂ©funts  ont apparu Ă  des vivants, et qu’ils ont maintes fois prĂ©dit plusieurs Ă©vènements qui se sont rĂ©alisĂ©s.  Je pense que les lecteurs apprĂ©cieront ces rĂ©cits, surtout ceux qui font que l’amour de la vie future rend la vie prĂ©sente insipide, et qui s’efforcent d’y parvenir par la foi droite et les Ĺ“uvres pieuses. C’est pour un grand soulagement dans les misères prĂ©sentes, dont ils se plaignent Ă  tous les jours, qu’ils entendent parler de quelque chose  de cette patrie dont ils sont exilĂ©s pendant ce pèlerinage terrestre,  et qu’ils soupirent vers celle qui stimule leur foi et leur espĂ©rance.   J’ai entendu beaucoup de rĂ©cits racontĂ©s par plusieurs personnes.  En les narrant, je ne tiens pas compte de l’ordre chronologique, car je n’ai pas pu les recueillir de la bouche mĂŞme des narrateurs.  Et mĂŞme si je l’avais pu, je n’aurais pas pris soin de les conserver tous.   Car quelle utilitĂ©, pour ce genre de choses,  y a-t-il de savoir lequel est arrivĂ© le premier et lequel est arrivĂ© après, pourvu qu’on ait la preuve qu’ils ont existĂ©.  Il importe plus de savoir les faits d’une Ă©poque que l’époque des faits.  Il me semble quand mĂŞme convenable de commencer par le plus proche, et de continuer  ensuite par ce qui est plus Ă©loignĂ©.  PrĂ©sentons donc d’abord ce qui s’est passĂ© dans le monastère de Cluny ou aux environs.

 Il existe Ă  Cluny un monastère connu par presque toute la terre pour sa religion, sa discipline,  le nombre de ses moines, et par toute l’observance de l’ordre monastique.  Il est comme le refuge de chaque pĂ©cheur individuel et de tous collectivement pris.  Par lui sont infligĂ©es plusieurs dĂ©faites Ă  l’enfer, et remportĂ©s plusieurs profits au royaume cĂ©leste. LĂ , de grandes multitudes d’hommes, dĂ©posant de leurs Ă©paules les lourds fardeaux du monde, soumettent leur cou au joug suave du Christ.  LĂ , des personnes de toutes les professions, de toutes les dignitĂ©s et de tous les ordres ont Ă©changĂ© le faste et le luxe du siècle pour la vie retirĂ©e et pauvre des moines. LĂ  les pères vĂ©nĂ©rables des Ă©glises, fuyant le poids des affaires ecclĂ©siastiques, ont choisi de vivre avec plus de  sĂ©curitĂ© et de paix, prĂ©fĂ©rant obĂ©ir plutĂ´t que commander.   LĂ  un combat incessant et implacable contres les maux spirituels rapporte aux soldats du Christ les palmes de victoires quotidiennes.  Il est vrai de dire, selon l’apĂ´tre, des habitants de ce lieu qui, dans une lutte continue, soumettent leur chair Ă  l’esprit,  que pour eux, vivre c’est le Christ, et que, pour eux, la mort est un gain.  LĂ  oĂą est rĂ©pandu le nard des vertus spirituelles, toute la maison de ce monde  est parfumĂ©e et embaumĂ©e.  Car la ferveur de la vie religieuse, par l’exemple et le zèle de ces hommes, l’a rĂ©chauffĂ©e quand elle se refroidissait. La Gaulle, la Germanie, la Grande Bretagne l’attestent, ainsi que l’Espagne, et l’Italie. Toute  l’Europe en tĂ©moigne,  remplie qu’elle est de monastères fondĂ©s rĂ©cemment par les clunisiens   ou rĂ©formĂ©s par eux. LĂ  des essaims de moines, se tenant devant Dieu, au nom de l’obĂ©issance, comme des bataillons cĂ©lestes,  se consacrent jour et nuit, avec l’armĂ©e des autres vertus, aux louanges divines.  On peut penser que c’est d’eux que parle le psalmiste : « Bienheureux ceux qui demeurent dans ta maison, Seigneur, ils te loueront dans les siècles et les siècles ».  Mais pourquoi nommer quelques parties du monde quand la rĂ©putation de ce monastère s’est rĂ©pandue de notre Occident Ă  l’Orient lui-mĂŞme, et qu’elle n’a pu Ă©chapper Ă  aucun coin du monde ?  Car, voici la vigne, voici les sarments  qui, adhĂ©rant Ă  la vraie vigne qu’est le Christ, ont Ă©tĂ© Ă©mondĂ©s par le Père viticulteur, et rapportent beaucoup de fruits, selon la parole de l’évangile.   On lit dans les psaumes, au sujet de cette vigne : « Elle a Ă©tendu ses sarments jusqu’à la mer, et jusqu’au fleuve ses rejetons ».  Ce qui a Ă©tĂ© dit de la synagogue transportĂ©e en Égypte, et surtout de l’Église prĂ©sente, rien n’empĂŞche qu’on l’entende de cette Ă©glise de Cluny qui n’est pas un membre infĂ©rieur de l’Église universelle.  J’aimerais m’étendre lĂ -dessus, mais comme il s’agit d’une digression, et qu’il n’est pas possible de tout dire en si peu de temps et d’espace,  il faut donc que se contentant de ce qui a Ă©tĂ© dit, nous passions, tel que promis, aux rĂ©vĂ©lations des morts.

                                            CHAPITRE 10
                   L’apparition admirable de StĂ©phane, dit le blanc,

Ce que je m’apprĂŞte Ă  dire, maintenant, m’a Ă©tĂ© rapportĂ© par des personnes dont la  probitĂ© me force Ă  attribuer Ă  leur tĂ©moignage autant de valeur qu’au mien.  Leur vie, en effet, et toute leur conduite exigeaient de moi que je prĂŞte foi sans hĂ©siter Ă  leur rĂ©cit, comme si je l’avais vu moi-mĂŞme.   Ce sont eux qui m’ont rapportĂ© qu’il y avait Ă  Cluny un frère du nom de Bernard Savinellus.  Ils m’ont racontĂ© que quand il lui arrivait de commettre une petite infraction Ă  la règle, on lui infligeait une pĂ©nitence, comme le veut la discipline monastique. Il supportait patiemment  la honte des rĂ©primandes et les coups, et montrait, après avoir Ă©tĂ© conspuĂ© et fouettĂ©, un visage doux et joyeux.  Pendant que, au cours de la nuit,  les frères chantaient dans l’église les louanges Ă  Dieu, il sortit du chĹ“ur oĂą il psalmodiait avec les autres, et se dirigea vers le dortoir.  En montant l’escalier, il croisa subitement StĂ©phane, surnommĂ© le blanc, ancien abbĂ© du monastère de saint Égide, mort quelques jours auparavant.  Ne le reconnaissant pas au premier regard, et pensant qu’il s’agissait d’un autre, il hâta le pas.  C’est l’image du dĂ©funt qui le premier rompit le silence.   « OĂą vas-tu ? lui dit-il,  Reste ici, et Ă©coute ce que j’ai Ă  te dire. »  ÉtonnĂ© et indignĂ© de ce que, contre la règle du grand silence de la nuit et dans un lieu inappropriĂ© un frère lui parlait, il s’efforça par ses gestes de le faire taire.   Mais comme l’abbĂ© dĂ©funt qui n’était pas venu pour se taire mais pour parler, insistait de plus en plus, le frère se laissa Ă©branler par son sans-gĂŞne, et lui demanda qui il Ă©tait, et ce qu’il voulait.  Il lui rĂ©pondit alors : « Je suis celui qu’on appelle StĂ©phane, abbĂ© de saint Égide, qui ai commis de nombreuses fautes et avant mon abbatiat et après, pour lesquelles je suis maintenant sĂ©vèrement puni. Mais, par la misĂ©ricorde de Dieu, je serai plus rapidement dĂ©livrĂ©, si je reçois l’aide des autres. Je te demande donc de transmettre mes demandes au père abbĂ© et Ă  tous les moines.  Qu’ils disent des prières au Dieu tout puissant pour ma libĂ©ration, et qu’ils s’efforcent, par tous les moyens qu’ils trouveront, de me soulager dans mes souffrances ».  Le frère lui rĂ©pondit que s’il leur disait cela, ils ne le croiraient pas. Le dĂ©funt reprit : « Pour que personne ne mette en doute ce que je viens de te dire, sache que, au bout d’une semaine, tu Ă©migreras de cette vie. »  Il dit cela, et disparut subitement.   Le frère alla donc du dortoir Ă  l’église.   TroublĂ© par l’annonce de sa mort prochaine, il passa la nuit en mĂ©ditation.   En se levant le matin, il raconta ce qu’on lui avait confiĂ© au prieur d’abord, puis au saint Père Hugues, puis enfin Ă  toute l’assemblĂ©e des frères.   Quand tous l’eurent entendu, comme les esprits ont coutume de penser diffĂ©remment au sujet des mĂŞmes choses, quelques-uns le crurent, d’autre pensèrent qu’il racontait des balivernes.   Mais la plupart attendaient un signe qui chasserait tout doute.  Or, voici que le narrateur de cette vision est frappĂ©, le jour suivant,  par une maladie grave.  Son Ă©tat empira rapidement, et il fut vite rĂ©duit Ă  l’extrĂ©mitĂ©.   Protestant constamment jusqu’à son dernier soupir qu’il avait dit la vĂ©ritĂ©, il mourut paisiblement le huitième jour, tel que prĂ©dit.  C’est donc sa mort qui a dĂ©montrĂ© qu’il avait annoncĂ© la vĂ©ritĂ©.  La vision ayant Ă©tĂ© prouvĂ©e par la mort de son narrateur,  la communautĂ© des frères offrit Ă  la misĂ©ricorde inĂ©narrable de Dieu un grand nombre d’hosties de supplication, tant pour l’abbĂ© dĂ©funt que pour son porte-parole. Pour obtenir leur repos Ă©ternel, ils insistèrent surtout sur le saint sacrifice de la messe, qu’ils cĂ©lĂ©brèrent de tout leur cĹ“ur.

                                     CHAPITRE ONZE

   UNE APPARITION SEMBLABLE DE BERNARD, DIIT LE GROS

J’ai entendu des mĂŞmes narrateurs dont j’ai parlĂ© plus haut, le rĂ©cit d’un miracle semblable, et presque le mĂŞme,  portant sur Bernard dit le gros.  Il Ă©tait illustre par la noblesse et la puissance sĂ©culière, et possĂ©dait des fortifications toutes proches du monastère de Cluny.  Il causa longtemps beaucoup de mal au monastère et aux Ă©glises environnantes.   Mais il changea subitement.  Ayant pris la dĂ©cision de mettre fin Ă  ses malversations, il vint voir le vĂ©nĂ©rable père Hugues, et lui communiqua sa volontĂ© de se rendre Ă  Rome pour aller, par des prières, expier ses pĂ©chĂ©s. Il  ajouta que s’il lui Ă©tait accordĂ© de revenir vivant, il renoncerait au siècle, et s’engagerait Ă   devenir moine Ă  Cluny.  Il se rendit donc Ă  Rome. LĂ , auprès des corps glorieux des saints apĂ´tres et des premiers martyrs, il s’adonna aux prières et aux aumĂ´nes pour expier, autant qu’il le pouvait, les crimes de sa vie passĂ©e.  Au bout de quarante jours, nombre que la coutume a consacrĂ© pour faire pĂ©nitence de ses pĂ©chĂ©s, il quitta Rome, et, en retournant chez lui, il atteignit d’abord Sutra.  Pendant qu’il se trouvait dans cette citĂ© qui est assez proche de la ville, une maladie  Ă©clata soudainement, et il mourut.  Ses compagnons s’occupèrent religieusement de lui, tout Ă©tranger qu’il Ă©tait, et l’ensevelirent chrĂ©tiennement.   Quelques annĂ©es seulement après son dĂ©cès,  le prĂ©posĂ© d’un village qui relevait de Cluny, dĂ©ambulait vers l’heure du midi,  dans la forĂŞt qui Ă©tait proche du château d’Usella.   Ce château, c’est Bernard lui-mĂŞme qui l’avait construit rĂ©cemment.  De ce château sortaient des voleurs qui faisaient main basse sur tout ce qu’ils trouvaient.  Pendant donc qu’il cheminait, le dit Bernard fit subitement la rencontre de feu Bernard.  Le voyant assis sur une mule, vĂŞtu de peaux de renard toutes neuves, il eut grand peur en se rappelant qu’il Ă©tait mort.   MaĂ®trisant sa peur, il lui demanda qui il Ă©tait, et pourquoi il Ă©tait venu.   Le dĂ©funt lui rĂ©pondit alors : « Tu sais très bien que je suis Bernard, le seigneur de cette rĂ©gion.  Quand j’étais encore de ce monde, j’ai causĂ© de grands maux, comme le savent tous ceux qui habitent par ici.  Mais ce qui me tourmente plus que tout c’est la construction de ce château placĂ© tout près.  C’est moi qui l’ai Ă©difiĂ© rĂ©cemment, comme tu le sais toi-mĂŞme.   Mais parce que, Ă  la fin de ma vie, je me suis repenti de mes mauvaises actions, j’ai Ă©chappĂ© Ă  la damnation Ă©ternelle.   Mais j’ai besoin de beaucoup d’aide encore pour parvenir Ă  la libĂ©ration totale.  C’est donc pour obtenir que l’abbĂ© de Cluny me prenne en pitiĂ© qu’on m’a permis de venir ici.  J’ai essayĂ© de le rencontrer.  Comme la semaine prĂ©cĂ©dente, il avait reçu l’hospitalitĂ© Ă  Anse, je demeurai pendant la nuit parmi les quĂ©mandeurs et les domestiques.  Je te demande donc que tu ailles le voir, et que tu le supplies instamment d’avoir pitiĂ© de moi ».  Quand je lui demandai pourquoi il Ă©tait revĂŞtu de peaux de renard, il rĂ©pondit :  « Ce manteau je l’ai achetĂ© autrefois fort cher.  Le jour mĂŞme oĂą je l’étrennai, j’en ai fait cadeau Ă  un pauvre.   Il Ă©tait nouveau quand je l’ai donnĂ©, et il demeure toujours nouveau. Il m’apporte un soulagement indicible dans mes souffrances. »

Après avoir dit ces choses, celui qui m’était apparu disparut. Je me hâtai donc de remplir la mission qui m’avait Ă©tĂ© confiĂ©e.  Je parvins Ă  rencontrer l’homme bienheureux Ă  qui j’avais  Ă©tĂ© envoyĂ©, et lui racontai tout dans l’ordre.   Il accepta avec bontĂ© les demandes du dĂ©funt, et, l’âme dĂ©bordante de charitĂ©, il offrit un grand nombre d’aumĂ´nes, beaucoup de saints sacrifices de la messe, pour apporter du secours Ă  l’âme que tourmente le juste jugement de Dieu.  Par tous ces actes de misĂ©ricorde, il a Ă©tĂ©, comme il est digne de le croire, libĂ©rĂ© de ses supplices, et il s’est joint Ă  ceux qui jouissent du repos Ă©ternel. Car la raison n’accepte pas qu’un esprit, dont le sort Ă©ternel est voilĂ©, soit autorisĂ© Ă  venir mendier aux hommes sa libĂ©ration, et n’en retire aucun profit.  On le lui aurait alors permis pour rien.  Et il n’aurait jamais demandĂ© d’être aidĂ© par les saints sacrements et les bonnes Ĺ“uvres, s’il avait su que cela ne lui rapporterait rien.  Par le fait donc qu’il a demandĂ© d’être secouru par ces choses, qui sont par elles-mĂŞmes efficaces,  il a montrĂ© qu’il Ă©tait digne d’une telle aide.  Le saint abbĂ© avait prĂ©dit une fin prochaine Ă  l’homme Ă  qui cette vision Ă©tait apparue.   Comme ces apparitions de dĂ©funts sont arrivĂ©es de notre temps,  ceux qui ont entrĂ©s en contact avec des morts n’ont pas vĂ©cu longtemps  après.   SecouĂ© par l’horreur de la vision, et  encouragĂ© par saint Hugues, celui-ci renonça immĂ©diatement au siècle, entra en religion et termina sa vie quelques jours après.

                                 CHAPITRE DOUZE

        De quelle envie le diable a toujours frĂ©mi Ă  l’endroit de Cluny

J’ai promis de parler des rĂ©vĂ©lations des dĂ©funts qui se sont passĂ©es Ă  Cluny ou dans les environs.   Mais comme plusieurs autres choses qui ne sont pas moins  dignes de mĂ©moire se sont produites, de nos jours, dans ce cĂ©lèbre monastère, je ne vois pas d’inconvĂ©nient Ă  les rapporter, pour le plus grand profit des lecteurs.   Je cite donnĂ© un exemple montrant que l’antique ennemi portait envie Ă  la discipline des habitants de ce lieu  et Ă  l’ardeur qu’ils mettaient Ă  accomplir des Ĺ“uvres divines.  Si j’essayais de raconter toutes celles dont j’ai pris connaissance,  j’imposerais aux lecteurs le fardeau d’un Ă©norme volume, et de la lassitude aux auditeurs.  Qui peut en effet dĂ©crire  avec quelle malhonnĂŞtetĂ© il a souvent envahi ces cĂ©lestes châteaux forts, avec quelle hostilitĂ© il a fait la guerre aux soldats du Christ, qui lui rĂ©pugnent, quels assauts violents il a lancĂ©s, en faisant irruption dans la maison de Dieu.  Il cherchait par des moyens Ă  lui Ă  exterminer le citoyen intĂ©rieur, c’est-Ă - dire l’esprit, et tendait Ă  l’extĂ©rieur les pièges  des tentateurs. Se plaignant d’être repoussĂ© Ă  l’intĂ©rieur, il dĂ©plaçait donc les batailles Ă  l’extĂ©rieur.  C’est pourquoi, aveuglĂ© par sa propre colère,  comme il harcelait les moines de toutes sortes de façon en restant invisible,  il apparaissait parfois aussi visiblement Ă  quelques-uns.

                                        CHAPITRE TREIXE

       Le frère qu’il a voulu tromper en prenant l’apparence d’un abbĂ©.

Un certain frère, du nom de Jean, italien de nation, las de la sĂ©vĂ©ritĂ© de la discipline monastique, pensait mĂŞme Ă  se sauver du monastère.  Le diable, sous l’apparence d’un abbĂ©, se prĂ©senta Ă  lui.  Étant accompagnĂ© de deux dĂ©mons dĂ©guisĂ©s en moines, il vit un frère qui se tenait seul dans un endroit secret, et qui broyait du noir.  Il crut alors avoir trouvĂ© le moment favorable de passer Ă  l’attaque.   Il lui dit :  « Frère, jusqu’à prĂ©sent, j’ai Ă©tĂ© comme empĂŞtrĂ© par les devoirs d’hospitalitĂ© que je dois rendre aux visiteurs.   Mais en jetant un regard sur toi par hasard, je me suis rendu compte que tu as beaucoup de soucis, et que tu brasses fiĂ©vreusement dans ta tĂŞte de lourdes pensĂ©es.   Certains frères m’ont mis sur la piste, mais si tu m’en parlais toi-mĂŞme, je pourrais te donner un conseil judicieux.   Dis-moi donc : qui es-tu, et pourquoi es-tu soucieux ?  Confie-toi  Ă  un ami qui ne cherche qu’à t’aider. »    Comme le frère hĂ©sitait Ă  faire connaĂ®tre les secrets de son cĹ“ur Ă  un pur inconnu, qui se prĂ©sentait comme de nation italienne, le dĂ©mon qui avait pris la forme d’un moine lui dit : «  Je suis abbĂ© de cette mĂŞme rĂ©gion, et je suis bien placĂ© pour t’aider en toutes choses.   J’ai appris, en effet, mĂŞme si tu le gardes secret, que l’abbĂ© de ce monastère et les autres te traitent mal,  et ne t’honorent pas comme tu le mĂ©rites,  qu’ils t’abreuvent mĂŞme d’amertumes et d’insultes.   Je te conseille donc de penser par toi-mĂŞme, d’abandonner ce lieu pernicieux, et de t’en retourner avec moi.  Car je suis prĂŞt Ă  te soustraire Ă  ces maux, et Ă  t’amener Ă  mon abbatiat qui se nomme crypte-Ferrare, et Ă  te combler lĂ  d’honneurs ».  A quoi le frère rĂ©pondit : « Je ne peux sortir d’ici d’aucune façon, car la clĂ´ture du monastère l’interdit, et la multitude des frères m’entoure ».   Alors le diable : « Je ne peux pas moi non plus t’aider d’aucune façon tant que tu resteras ici.  Mais trouve le moyen de franchir le seuil de ce monastère.  Dès que tu l’auras fait, je serai tout de suite près de toi, et te conduirai Ă  mon lieu, comme je te l’ai dĂ©jĂ  dit. »    Mais le Dieu tout puissant qui ne permet pas que nous soyons tentĂ©s au-delĂ  de nos forces, ne permit pas Ă  l’ennemi d’aller plus loin.  Mais, comme il est Ă©crit, celui qui l’a fait lui a appliquĂ© le glaive.   Pendant que cela se passait, la communautĂ© des frères  Ă©tait assise au rĂ©fectoire Ă  l’heure du repas, comme d’habitude.   Le repas terminĂ©,  le prieur frappa une fois sur la clochette.  En entendant ce son, le dĂ©mon qui se prĂ©tendait abbĂ©, frappĂ© par la vertu divine,  disparut de la vue de celui Ă  qui il parlait.  Il se prĂ©cipita Ă  toute vitesse vers les latrines, et,  Ă  la vue du frère, il y plongea.  C’est donc la misĂ©ricorde  de Dieu qui dĂ©livra un frère de la tentation d’un ennemi malicieux, et qui expulsa de la maison l’esprit immonde par le lieu digne de son immondice.

                                        CHAPITRE QUATORZE

              Celui qui a entendu les dĂ©mons se vanter de leurs forfaits.

A un autre moment, un frère menuisier dormait pendant la nuit dans un lieu isolĂ© des autres.  Ce lieu, comme c’est la coutume dans les dortoirs des moines, Ă©tait Ă©clairĂ© par une lampe allumĂ©e.  Au moment oĂą il se reposait sur son lit avant de sombrer dans le sommeil, il vit un vautour Ă©norme, d’une taille immense, portant quelque chose de pesant sur ses ailes et dans ses serres.  Cet oiseau accourut tout essoufflĂ©, comme s’il Ă©tait Ă©puisĂ© par le travail, et se tint debout près de son lit.  Le frère le regarda attentivement, plein d’étonnement.  Voici alors que survinrent  deux dĂ©mons d’apparence humaine, et qui parlèrent au vautour, c’est-Ă -dire au dĂ©mon, de cette façon :   « Que fais-tu ici ?  Peux-tu rĂ©ussir quelque chose ici ? »   Il rĂ©pondit : « Je ne peux rien, parce que je suis repoussĂ© d’ici par la sainte croix, par l’aspersion de l’eau bĂ©nite, et par le chuchotement des psaumes.  J’ai travaillĂ© toute la nuit pour rien.   J’ai dĂ©pensĂ© mes Ă©nergies en pure perte.  Ne pouvant donc rien accomplir, la fatigue m’a amenĂ© ici.   Mais, vous, racontez-moi votre voyage, et faites-moi savoir si vous avez eu plus de succès que moi. »  Ils lui rĂ©pondirent : « Nous venons, nous, de Cabilon oĂą nous avons forcĂ© un certain soldat du nom de Gaufred de Donziaco, de commettre l’adultère avec la femme de son hĂ´te.   De mĂŞme, en passant par un certain monastère, nous avons fait forniquer le maĂ®tre d’école avec un de ses Ă©lèves.   Mais toi qui es inerte, que fais-tu ?  Redresse-toi, et coupe le pied de ce moine qui regarde, ce pied qu’il tend impertinemment hors du lit. »  Quand le frère vit la hache levĂ©e sur lui, il fut saisi d’épouvante et retira son pied.  Le dĂ©mon rata son coup, et la hache frappa la partie la plus haute du lit.   Après quoi les esprits malins disparurent aussitĂ´t.   Le frère qui a vu cela le  rapporta en hâte le matin-mĂŞme Ă  l’abbĂ©  Hugues.  Pour tester la vĂ©racitĂ© de son rĂ©cit, l’abbĂ© envoya un messager Ă  Cabilon et Ă  Tinorchium pour dĂ©couvrir si ce que le dĂ©mon avait rĂ©vĂ©lĂ© Ă©tait vrai.   Les ministres du mensonge ont Ă©tĂ© trouvĂ©s vĂ©ridiques.

Mais dira quelqu’un, la subtilitĂ© de la malice des esprits mauvais  surpasse de loin la sagacitĂ© et la ruse humaine;  et une plus longue expĂ©rience les a rendus incomparablement  plus astucieux que nous.   Pourquoi raconteraient-ils  leurs plans et leurs pièges de façon Ă  ĂŞtre entendus par des humains ?  Ne se rendent-ils pas compte de l’effet qu’a sur les humains leur aveu de l’inutilitĂ© de leurs pièges et de leurs filets, et du nombre de fois oĂą ils ont Ă©tĂ© frustrĂ©s de leurs efforts ?   Comment se fait-il donc que,  pendant que le frère Ă©coutait tout ce qu’ils disaient, ils aient rĂ©vĂ©lĂ© les maux qu’ils ont faits; et pourquoi n’ont-ils pas pu faire ceux qu’ils voulaient faire ?   Il faut rĂ©pondre Ă  cela, que bien qu’ils aient une grande facilitĂ© de commettre le mal, et une volontĂ© toujours prompte Ă  tromper,  la disposition occulte de Dieu fait Ă©chouer souvent les manoeuvres subtiles et indĂ©celables mises en Ĺ“uvre par leur faussetĂ©, pour qu’ils soient forcĂ©s de travailler malgrĂ© eux au salut du genre humain qu’ils dĂ©testent souverainement.  La vraie Sagesse, comme il est Ă©crit, pĂ©nètre les faux savants dans leurs astuces.  De sorte que, lĂ  oĂą ils veulent tromper, ils sont trompĂ©s; lĂ  oĂą ils veulent exterminer, ils sont exterminĂ©s.   Le Père de famille se sert judicieusement de ces mauvais serviteurs qui ne sont poussĂ©s Ă  servir par aucun amour, et qui obtempèrent avec une crainte servile aux ordres du MaĂ®tre.   Donc, parfois le sachant, d’autres fois ne le sachant pas,  ils travaillent toujours Ă  ce qui se rapporte au salut des ĂŞtres humains.   L’évangile d’ailleurs l’atteste : les dĂ©mons sortaient de beaucoup de possĂ©dĂ©s, criant et disant : « Tu es le Fils de Dieu ».   Les dĂ©mons qui criaient cela n’ignoraient certainement pas qu’il appartient au salut de croire que JĂ©sus est le Fils de Dieu.  Mais cette confession, ce n’était pas une foi dĂ©vote qui la professait,  mais elle Ă©tait extorquĂ©e par  l’acuitĂ© des tourments.  Ils l’indiquent eux-mĂŞmes quand ils ajoutent : « Viens-tu avant le temps nous torturer ? »  En  sachant donc et en ne sachant pas, ils se faisaient les hĂ©rauts du salut humain.  Dans les actes des apĂ´tres, quand un Ă©nergumène dĂ©moniaque crie :  « Je connais JĂ©sus, et je connais Paul », il rendait, sans le vouloir, tĂ©moignage Ă  la vĂ©ritĂ©, et professait ce qui Ă©tait profitable aux auditeurs.  De mĂŞme, dans l’évangile,  la lĂ©gion de dĂ©mons fait la demande suivante Ă  JĂ©sus :  « Si tu nous chasses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs. »   Ils tĂ©moignaient ainsi de leur propre impuissance, eux qui ne pouvaient prendre possession des porcs sans en recevoir la permission, et qui par de telles paroles conseillaient aux hommes, malgrĂ© eux, mais sciemment, de fuir les pires ennemis de leur salut, et de se rĂ©fugier dans  le Sauveur.   Que, sans le savoir, ils font des choses qui profitent aux hommes, il y a de cela beaucoup d’exemples dans la Sainte Écriture.   Mais surtout la tentation de Job et la passion du Sauveur.  Car Satan n’aurait pas tentĂ© Job s’il avait prĂ©vu sa patience.  Les dĂ©mons n’auraient pas non plus incitĂ© les Juifs Ă  crucifier JĂ©sus, s’ils avaient prĂ©vu qu’ils seraient punis davantage par sa mort,  et que le monde serait sauvĂ© par elle.  Car l’apĂ´tre dit que le mystère de l’incarnation rĂ©demptrice a Ă©tĂ© cachĂ© aux siècles, i.e.  qu’aucun prince de ce siècle ne l’a connu. Donc, comme il a Ă©tĂ© dit, tantĂ´t le sachant, tantĂ´t ne le sachant pas, mais sans jamais le vouloir, les esprits d’iniquitĂ©, mus pas les dispositions de la sagesse cĂ©leste,  travaillent pour les hommes, ou en parlant ou en agissant, en se cachant aux hommes ou en se montrant Ă  dĂ©couvert.   Quand donc  par une disposition secrète  de Dieu, ils font ou disent des choses semblables Ă  celles que nous venons de voir, demeure toujours en eux une volontĂ© avide de nuire.  Mais cette volontĂ© malĂ©fique est soumise Ă   Celui qui, par sa puissance, la modère et la rĂ©frène.   Bien que ces puissances aĂ©riennes s’efforcent avec rage de tout renverser, la Sagesse triomphe de la malice, s’exerçant avec force d’une extrĂ©mitĂ© Ă  l’autre, et disposant tout suavement.   On dit que la Sagesse s’étend avec force d’une fin Ă  l’autre, parce que la Sagesse Ă©ternelle Ă©vente brillamment les pièges des ennemis; et sa force invaincue subjugue leur force.   Il est donc certain que quand, apparaissant au dit frère, ils rapportèrent ce qu’on a racontĂ©, ou ils savaient quel bien en ressortirait, ou ils ne le savaient pas.  De par la volontĂ© divine, ils aidèrent, sans le vouloir, au salut des autres.   J’ai fait cette digression sur les paroles que les dĂ©mons ont dites ou qu’ils diront peut-ĂŞtre plus tard,  pour que personne ne s’étonne de les voir rĂ©vĂ©ler spontanĂ©ment leurs projets et leurs actions, car cela ne vient pas d’eux, mais d’une disposition de la divine providence, qui tire sa gloire mĂŞme de ceux qui agissent mal, et qui, de leur malice, tire pour les siens de grands biens.  Car comment l’infirmitĂ© humaine pourrait-elle rĂ©sister Ă  un tel ennemi, du quel il est dit : « Il n’y a pas de puissance sur la terre qui lui soit comparable », si, en notre faveur Dieu, contre un si robuste adversaire,  n’opposait pas la vertu divine. Comment la bĂŞtise de l’esprit humain enfoncĂ©e dans les abymes pourrait-elle se protĂ©ger contre les embuches  et les roueries diaboliques si ne nous protĂ©geait Celui qu’on appelle la sagesse de Dieu.  Comme ont Ă©tĂ© manifestĂ©s par des rĂ©vĂ©lations les pièges et les tentations que, sans jamais se lasser, le dĂ©mon a dressĂ©s contre le saint monastère de Cluny, il semble donc raisonnable que je continue ce que j’ai entrepris.

                                    CHAPITRE QUINZE

Ce que le bienheureux Hugues a raconté au chapitre la veille de Noël.

C’est la coutume, dans ce monastère, de cĂ©lĂ©brer la naissance du Sauveur par des cĂ©rĂ©monies solennelles d’un grand effet, par les mĂ©lodies des chants, la longueur des lectures, et par l’allumage d’un grand nombre de cierges, et (ce qui a beaucoup plus d’importance) de jubiler avec les anges, en versant des larmes.  Quand l’annĂ©e liturgique dĂ©roula une fois de plus cette fĂŞte, les frères disposèrent  et organisèrent  toutes choses selon l’antique coutume du monastère.  Ils ornaient les Ă©glises, embellissaient les locaux du monastère, et s’affairaient, joyeux, Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur. Était encore de ce monde  le bienheureux et vĂ©nĂ©rable Père Hugues, mort dĂ©jĂ  corporellement,  mais proche de la vie Ă©ternelle qui vient après la mort.  Le matin de cette fĂŞte, il entra dans le chapitre oĂą Ă©taient rassemblĂ©s les frères, et prononça ces paroles  mĂ©morables :   « Vous savez, frères, que JĂ©sus notre bon Sauveur a fait en sorte que votre libĂ©ration dĂ©pende de sa nativitĂ©, et que vous lui offriez avec joie l’offrande de votre dĂ©votion.  Sachez, par contre, que l’ennemi inique, envieux de votre fĂ©licitĂ©, menace de faire planer quelques uns de ses nuages de tĂ©nèbres, pour s’immiscer dans une telle splendeur, et ternir quelque peu la gloire de cette fĂŞte.  Car le frère un tel (parlant Ă©videmment de lui-mĂŞme) a vu, cette nuit, la mère de  la misĂ©ricorde, la vierge perpĂ©tuelle,  tenir dans ses bras le Fils qu’elle avait engendrĂ© cette nuit.  Autour d’elle se tenaient des chĹ“urs d’anges d’une lumière Ă©clatante.   Il se rĂ©jouissait l’Enfant Dieu, et exultait d’une grande joie.  Il montrait ainsi par des applaudissements et les gestes de son corps glorieux, l’allĂ©gresse de son cĹ“ur.   Il se tourna vers sa mère et dit : « Tu vois ma mère la nuit qui prĂ©side aux joies de ma naissance, dans laquelle seront renouvelĂ©s et les oracles des prophètes, et les prĂ©dictions des anges; et tous les  ĂŞtres terrestres et cĂ©lestes se rĂ©jouiront ensemble de ma nativitĂ©.  OĂą est maintenant la perfidie de l’ennemi damnĂ© ?  Ou est sa puissance, par laquelle, avec son ricanement infernal, il dominait le monde ?  Après l’avoir vue, il sortit du lieu lointain de sa retraite, se prĂ©senta, et refoulant sa rage et sa honte, il demanda, avec pleurs et lamentations,  d’être reçu par Dieu. Il disait que ce qu’il dĂ©sirait c’était d’offusquer  les joies de cette fĂŞte qu’il enviait.  Et, disait-il, si je ne suis admis dans aucune partie de l’église,  je serai du moins acceptĂ© dans quelques-unes des officines ».   « Va, porteur de fourche, di le Fils de la Vierge, et pour que tu  ne te lamentes pas d’avoir Ă©tĂ© jugĂ© avant le temps par ma puissance,  tente  ce que tu peux. »  Une fois libĂ©rĂ©, il s’attaqua au chambranle de la porte du chapitre,  et malgrĂ© tous ses efforts, il ne put pas entrer.  Il chercha une embrasure par laquelle il pourrait entrer dans le chapitre, mais n’en trouva pas.   GonflĂ© par les gaz empoisonnĂ©s de son orgueil vĂ©tuste, il Ă©tait incapable de se faufiler  par une humble porte,  car ce n’est pas par la mĂŞme entrĂ©e que passent une tĂŞte enflĂ©e et une tĂŞte penchĂ©e.  Il dirigea ses pas vers le dortoir des frères, et confiant de les troubler par ses suggestions  accoutumĂ©es, il essaya d’entrer, mais il fut repoussĂ© Ă  l’entrĂ©e, Ă  cause de sa grosseur.  Il s’en alla donc.  Enfin, il conçut l’espoir de nuire au rĂ©fectoire Ă  cause d’un souci dĂ©placĂ© du corps, et d’un certain laisser-aller. Il rencontra tant d’obstacles dans la lecture des paroles divines, tant de traverses dans la dĂ©votion des auditeurs,  tant d’opposition dans la charitĂ© de ceux qui  servaient Ă  table,  que ne pouvant faire aucun progrès, il fut contraint de filer Ă  l’anglaise.  RejetĂ© de tous les officines de ce monastère, le porte-peste dut se retirer de la prĂ©sence du très pieux RĂ©dempteur et de la glorieuse vierge sa mère.  Soyez donc sur vos gardes, et rendez de grandes actions de grâce  au Sauveur tout puissant et très  misĂ©ricordieux, qui a repoussĂ© loin de vous cet ennemi ignoble.  Et que l’Enfant nouveau nĂ© demeure avec nous pendant que nous cĂ©lĂ©brons sa fĂŞte. »   Ces choses qui ont Ă©tĂ© dites Ă  des frères par un saint homme montrent la fureur des esprits mauvais contre cette maison, et la clĂ©mence de notre protecteur, le Seigneur JĂ©sus.  Ces esprits mĂ©chants tentent tous les moines indiffĂ©remment, mais plus spĂ©cialement les novices.   Ils se dĂ©solent, Ă  la vĂ©ritĂ©, en constatant les progrès des profès,  et il les envie. Mais ils sont encore plus indignĂ©s par la conversion rĂ©cente des nouveaux venus, comme ils le seraient d’une plaie toute fraĂ®che.  Et puis après, ils dĂ©laissent pour un temps les dĂ©pouilles  de la première proie, et foncent agressivement sur ceux que le monde avait d’abord sĂ©duits.   VoilĂ  pourquoi ils engagent de dures batailles contre les novices; ils leur tendent toutes sortes de  pièges; ils les assiègent de toute leur force.

                                      CHAPITRE SEIZE

              Le frère qui a vu des dĂ©mons sous la forme de  religieux

Et pour parler des apparitions de dĂ©mons qui ont eu lieu Ă  notre Ă©poque,   j’ai entendu un grand nombre de personnes me raconter les pièges des dĂ©mons.   Je ne parle pas de la guerre spirituelle qu’ils nous font en nous suggĂ©rant des vices, mais de celles qu’ils nous livrent en terrain dĂ©couvert. Leur malice Ă©tant si grande qu’elle dĂ©borde, elle explose comme la lave des volcans,  quand ils ne remportent aucune victoire Ă  l’intĂ©rieur.  Se plaignant d’avoir Ă©tĂ© vaincu Ă  l’intĂ©rieur, le dĂ©mon se demande s’il ne pourrait pas, en se mĂŞlant aux soldats du Christ,  l’emporter sur l’un d’eux.   VoilĂ  pourquoi un frère me rapporta avoir vu une foule innombrable de dĂ©mons traversant les cellules des novices.   Il Ă©tait, en effet, couchĂ© sur son lit avant l’heure des matines, et il mĂ©ditait je ne sais trop lequel des psaumes.   Alors que tous dormaient encore, il aperçut ce collège infâme en habit de moines, depuis la porte qui Ă©tait près de sa tĂŞte.  Ils Ă©taient revĂŞtus de capuces, simulant le port religieux, et marchaient Ă  la file  indienne avec une grande gravitĂ©.  Or lui, se demandant ce que c’état, et Ă©tant passablement troublĂ© comme cela arrive habituellement en ces cas-lĂ , (car la terreur accompagne toujours la vision des esprits mauvais), il recouvrit sa tĂŞte de son oreiller, mais, pour en avoir le cĹ“ur net, il ouvrit un peu les yeux en soulevant l’oreiller.  Observant ce qu’ils feraient, il constata que toute cette armĂ©e de Satan qui passait par le dortoir oĂą dormaient les frères, n’avaient rien pu faire.  Et c’est par les latrines qui Ă©taient toutes proches, que ces dĂ©mons ont trouvĂ© une issue.

                                       CHAPITRE DIX-SEPT

                                  Le religieux nommĂ© Alger

Cet autre frère qui s’appelait Alger, simple et droit comme Job, craignant Dieu et repoussant le mal, s’est plaint frĂ©quemment devant moi d’être importunĂ© par les dĂ©mons.  Je laisse de cĂ´tĂ© plusieurs rĂ©cits qu’il m’a faits, et je rapporterai le suivant.   Il raconta qu’il dormait dans le dortoir des novices avec tous les autres.  Il a vu le signal que l’on donnait dans l’église  pour appeler, comme de coutume, les frères aux louanges nocturnes.   Il se lève donc, et entendant la cloche rĂ©sonner fortement, il partit en toute hâte vers l’église.   En traversant le dortoir, il regarda partout les lits des frères, et  il vit que quelques-uns Ă©taient dĂ©jĂ  levĂ©s et que d’autres se prĂ©paraient Ă  se lever.   Mais comme au sortir du dortoir, il arriva au cloĂ®tre qui Ă©tait proche, le son, qu’il aurait du entendre de plus en plus fort en s’en approchant, disparut subitement.  Pensant que c’était Ă  cause de son retard que la cloche avait cessĂ© de sonner, et que tous l’avaient devancĂ© Ă  l’église, il hâta le pas.    Quand il arriva au grand cloĂ®tre, au lieu de la clartĂ© des cierges qui, Ă  l’heure du lever, Ă©clairent tout le monde,  il donna sur des tĂ©nèbres.   Et quand il approchait de l’église, il trouva fermĂ©es les portes qu’il avait coutume de trouver ouvertes Ă  cette heure.   Il tendit l’oreille pour voir s’il entendrait les voix de ceux qui psalmodiaient, mais il ne rencontra que le silence.   Tout Ă©tonnĂ© de ce qui se passait, et ne pouvant entrer dans l’église, il retourna Ă  son dortoir.   Et il dĂ©couvrit que ceux qu’il avait vus debout Ă©taient couchĂ©s et dormaient.   Quand il revint Ă  lui-mĂŞme, il comprit que c’était une illusion dĂ©moniaque.  Car, comme ils ne souffrent pas d’être un seul instant sans exercer leur malice, lorsque la disposition divine leur enlève une grande possibilitĂ© de nuire, ils se rabattent sur une mineure.    Car Ă©tant les ennemis mortels des ĂŞtres humains,  ils essayent d’incommoder aux moins les corps.  Ils poursuivent souvent ainsi les moines pendant la nuit, pour qu’après avoir perdu des heures reposantes de sommeil, ils dorment quand ils doivent veiller, et perdent ainsi le profit des saintes veilles.   J’ai reçu un grand nombre de fois les plaintes de plusieurs moines  qui avaient Ă©tĂ© harcelĂ©s par le dĂ©mon.  Les uns disaient qu’ils leur avaient enlevĂ© leur couverte en dormant et qu’ils l’avaient projetĂ©e au loin; d’autres racontaient qu’ils leur avaient soutirĂ© leur oreiller.  D’autres, enfin,  qu’ils s’étaient moquĂ© d’eux quand ils allaient uriner.   De plus, pendant les heures de  la nuit,  cherchant  Ă  dĂ©rober les saintes oraisons de ceux qui se reposaient, ils hantaient les cloitres et les Ă©glises, et  en remplissaient plusieurs de terreur,  en se prĂ©cipitant  visiblement sur certains, en les jetant par terre et en les frappant.

                                  CHAPITRE DIX-HUIT

Le novice nommé Armand que le démon a terrifié sous la forme d’un ours
 

J’ai connu moi-mĂŞme un certain moine du nom d’Armand.  Il Ă©tait dans le siècle un soldat noble et riche.  TouchĂ© par l’Esprit saint, il eut l’intention de renoncer au monde.  Il envoya d’abord Ă  Cluny des chevaux et des vĂŞtements d’un grand prix, une grande somme d’argent, et presque tout ce qui lui appartenait.   Puis devenu pauvre, il partit pour JĂ©rusalem comme un pèlerin.   Après avoir vĂ©nĂ©rĂ© lĂ -bas le saint sĂ©pulcre, et ĂŞtre revigorĂ© par la vision des saints lieux, comme il voyait qu’état retardĂ©e  la fin de ses jours sur terre qu’il dĂ©sirait connaĂ®tre  ici, comme il  me l’a racontĂ© lui-mĂŞme, il retourna dans son pays, et revĂŞtit l’habit religieux Ă  Cluny.   Son âme Ă©tait tellement dĂ©tachĂ©e de toute affection mondaine que ni les exercices en commun ni les particuliers ne pouvaient assouvir l’ardeur spirituelle de son cĹ“ur.   Ni le jour ni la nuit ne pouvaient, non plus,  suffire Ă  ses prières.  Je l’ai averti souvent de modĂ©rer ses transports, car il donnait l’impression de  dĂ©passer la mesure, et son âme ardente ne trouvait jamais de rĂ©pit.  Or,  après NoĂ«l, pendant la nuit qui prĂ©cĂ©dait la fĂŞte du bien heureux Jean l’évangĂ©liste,  il Ă©tait en train de dormir dans le dortoir des novices, avec les autres novices.   Et il se mit Ă  hurler si fort et si longtemps que tous se levèrent de leurs lits,  et se  prĂ©cipitèrent de partout sur lui.  Quand ils arrivèrent ils le trouvèrent en train de parler avec quelqu’un.   Et plusieurs se rendirent lĂ  ou j’étais couchĂ©.  Ne pouvant pas parler Ă  cause du grand silence de la nuit, ils me montrèrent par des signes que quelque chose d’étrange se produisait.   Je me levai et je me dirigeai vers le frère souffrant.  Quand je le vis, il vocifĂ©rait,  comme un vrai maniaque ou un fou furieux.  Je suis demeurĂ© auprès de lui avec les frères jusqu’au lever du soleil, priant Dieu pour lui pendant ce temps.  Tous Ă©taient grandement affligĂ©s de le voir dans cet Ă©tat.   Quand parut l’aurore, il cessa peu Ă  peu de crier, et il s’endormit en prĂ©sence des frères.   Mais il se rĂ©veilla après un certain temps,  et commença Ă  me parler Ă  voix basse.    Quand je lui demandai s’il connaissait celui qui le faisait souffrir, ou quelle Ă©tait la cause de ces grands hurlements,  il me rĂ©pondit :  « ÉpuisĂ©  par mes prières habituelles, je m’étendis sur mon lit.   Quand je commençai Ă  somnoler,  j’ai senti sur moi un ours fĂ©roce.  L’horreur de cette vision Ă©pouvantable dĂ©passait incomparablement toutes les espèces de terreur humaine. Quand en me rĂ©veillant, je commençai Ă  mĂ©priser cette frousse que j’expĂ©rimentai dans mon rĂŞve, celui que j’ai vu en dormant je l’ai aperçu veillant sur moi, Ă  une hauteur telle que j’aurais pu le toucher, si je l’avais voulu.   L’espèce animale qui m’apparaissait qui pourrait l’identifier ?   Le rictus de son visage affreux Ă©tait horrible au-delĂ  de toute expression.  C’est de lui  qu’on a Ă©crit :  « Dans l’étau de ses dents est sa force ».   Des ongles très longs recourbĂ©s, et tendus avidement pour la prĂ©dation.  La position de son corps hirsute Ă©tait celle d’un prĂ©dateur qui fonce sur sa proie.  Que me restait-il  d’autre que m’attendre Ă  ĂŞtre dĂ©chiquetĂ© et dĂ©vorĂ© ?  Quand le diable fut fatiguĂ© de me terroriser, il fut contraint de s’éloigner de mon esprit.   LibĂ©rĂ© par la misĂ©ricorde du Seigneur, j’ai fort bien reconnu par qui j’ai souffert ces choses, et je rends grâce Ă  mon libĂ©rateur, autant que je le peux.   Et parce que, par cette terreur, ce moine  avait dĂ©veloppĂ© une grande faiblesse, il ne put pas, pendant trois jours, prendre part aux exercices de la communautĂ©.  Mais, après sa convalescence, il livra avec plus de vaillance qu’avant son anĂ©mie, les combats contre les esprits mauvais.

                                        CHAPITRE DIX-NEUF

L’ange du Seigneur marqua de la croix du Christ le lieu où les frères travaillaient.

J’ai racontĂ© les batailles ouvertes  de l’antique ennemi contre les soldats du Christ.  Il est donc juste et Ă©quitable que je montre publiquement les palmes des victoires  remportĂ©es en ce mĂ©morable lieu  par quelques-uns des nĂ´tres.  Comme j’ai montrĂ© l’envie des esprits mĂ©chants envers les hommes bienheureux, je montrerai aussi la surveillance Ă©troite des saints anges. Car ceux qui ont Ă©tĂ© tentĂ©s par les uns ont aussi Ă©tĂ©, par l’ordre de Dieu,  glorifiĂ©s par les autres.  Un certain Teuton du nom de Eppo avait Ă©tĂ© reçu dans notre monastère par le père Hugues. Pendant tout le temps qu’il a vĂ©cu, il s’est comportĂ© en vrai religieux.  Quand approcha l’heure de son appel, il fut atteint d’une grave maladie et transportĂ© dans l’infirmerie, comme c’est la coutume.  Il y a avait lĂ  d’autres frères qui souffraient de toutes sortes de maladies ou d’infirmitĂ©s. Quelques-uns Ă©taient plus proches de la mort que d’autres, et ils rendaient l’âme après avoir exhalĂ© le dernier soupir.   Pendant ce temps, la maladie du dit frère s’aggrava, et parvenu Ă  la fin de son sĂ©jour terrestre, il livrait, encore vivant, les derniers combats contre la mort. Pendant qu’il Ă©tait encore sain d’esprit, il aperçut une horrible troupe de dĂ©mons avec des tisons  fumants qui faisaient irruption  dans l’infirmerie.  Ils accouraient de partout en sautant furieusement.  Comme ils arrivaient en dansant, les bienheureux apĂ´tres vinrent des cieux, et encouragèrent les frères Ă  ne pas craindre. La  glorieuse prĂ©sence de leur avènement mit bientĂ´t les voleurs en fuite.  Ceux qui Ă©taient prĂ©sents entendaient les paroles des saints, mais ne pouvaient pas voir leurs personnes.  La maison de Dieu une fois purifiĂ©e des esprits mauvais par la prĂ©sence  des apĂ´tres, la gloire de la vision cĂ©leste augmenta,  et les saints anges se joignirent aux apĂ´tres.   Il y a, en effet, au milieu de cette maison,  un lieu capable de ne contenir qu’un corps.   Il a Ă©tĂ© ainsi amĂ©nagĂ© pour que les frères y soient placĂ©s sur le cilice et la cendre avant de rendre Ă  Dieu leur dernier soupir.   EffrayĂ© par une vision, ce frère avait ce lieu en horreur, de sorte qu’il ne pouvait jamais s’en approcher.   Pendant qu’il contemplait les choses que nous avons dites,  il vit un ange de Dieu Ă©tendre son bras dans les hauteurs, et marquer ce lieu d’un signe de croix.   Après cela, la vision cessa.  Son cĹ“ur Ă©tant dĂ©livrĂ© de cette sotte peur, après un peu de temps il se fit placer dans ce lieu, et il remit dans la joie son âme aux saints qui lui apparurent.

                                   CHAPITRE VINGT

      Le frère Benoit qui, en mourant, a vu une multitude d’abbĂ©s

Il y eut un autre Benoit qui, comme on le lit du grand Benoit, n’eut pas son pareil dans les sciences sacrĂ©es.  Avant d’entrer en religion dans notre monastère, il fut un prĂŞtre très fervent, et Ă  un point tel que c’est Ă  peine s’il lui manquait quelque chose de monastique avant qu’il devienne moine.  Mais comme les saints ont coutume d’estimer pour rien le bien qu’ils ont fait, et cherchent toujours avec un plus grand dĂ©sir Ă  avancer dans la perfection, il changea d’habit Ă  Cluny, et devint un moine pour vrai.    Si j’essayais de le suivre Ă  la trace dans toutes ses actions, je ne pourrais pas faire de lui un simple rappel, mais je devrais m’attarder longuement.  Un chapitre ne suffirait pas; il faudrait un volume entier. Mais comme le travail que j’ai entrepris l’interdit, contentons-nous de cet hommage rendu Ă  ce saint homme, de peur que ne soit  enseveli complètement avec lui l’exemple de ce moine parfait, notre contemporain.  Car qui, en ces temps misĂ©rables oĂą, selon le prophète, le saint fait dĂ©faut, et les vĂ©ritĂ©s se sont Ă©loignĂ©es des fils des hommes, se livre avec ardeur aux travaux cĂ©lestes ?   Parce que, comme le dit l’apĂ´tre, nous parlons devant Dieu dans le Christ, je prends comme tĂ©moin celui devant qui je parle que je ne dis que la vĂ©ritĂ© en affirmant qu’à cet homme ne manqua la perfection d’aucune vertu.   Car, comment expliquer  son humilitĂ© qui le faisait se soumettre Ă  tous, et croire, selon le prĂ©cepte de la règle, qu’il Ă©tait infĂ©rieur Ă  tous et plus vil que tous ?  Comment dĂ©crire en paroles sa charitĂ© qui lui faisait aimer tout le monde, de façon que, par la bassesse de son travail, il ne semblait pas vivre pour lui mais pour tous ?  Comment cĂ©lĂ©brer sa patience, dont il semblait dotĂ© d’une façon toute particulière ?  Car, Ă  cause du zèle qu’il portait Ă  la justice, avec lequel, comme les bons frères, il fouettait les fautes des frères nĂ©gligents, il Ă©tait du nombre de ceux qui, pour un plus grand souci de la discipline,  faisaient l’inspection du monastère, comme l’avait prescrit saint Benoit.  Dans ce ministère, il n’épargnait personne, et, en ce qui a trait Ă  la rĂ©pression des vices, il traitait les grands comme les petits, sans faire acception des personnes.  Il tolĂ©rait chez quelques-uns l’injure des paroles pour qu’ils n’en viennent pas aux coups.  Je me souviens que des frères de cette sorte  l’ont accusĂ© devant la communautĂ© de fautes inexistantes ou anodines, et qu’il s’était prostrĂ©,  se confessant coupable de fautes qu’il n’avait pas commises.   A chaque fois qu’on l’accusait, il avait pour pratique de ne jamais nier sa faute.  Il se contentait de garder le silence, Ă  moins qu’une raison grave et impĂ©rative ne le forçât de parler.  Ses paroles Ă©taient brèves et concises, Ă©trangères aux plaisanteries, au placotage, et  aux mĂ©disances.  Si l’entretien portait sur les choses spirituelles, il n’écoutait jamais sans soupirer et sans pleurer.  Il Ă©tait fidèle Ă  la psalmodie, mĂ©ditait les Ă©critures jour et nuit.  Il portait toujours sur lui un psautier commentĂ©, car il ne lisait pas les psaumes distraitement, comme le font certains, mais avec attention et dĂ©votion.  Quand il Ă©tait perturbĂ© par quelque chose qu’il ne comprenait pas, il portait immĂ©diatement ses yeux sur les notes.   Il passait la journĂ©e entière Ă  psalmodier et Ă  mĂ©diter, et la nuit Ă  veiller et Ă  prier.   Il se reposait peu de temps dans son lit, mĂŞme pendant les longues nuits d’hiver.  Quand il pouvait s’enfuir secrètement vers l’autel, la nĂ©cessitĂ© de dormir le retenait peu de temps dans son lit.   Mais quand Ă  cause de l’observance de la règle, il n’osait pas s’absenter de son lit, il s’en servait plus pour s’asseoir que pour s’étendre.   Mais mĂŞme cette position assise ne demeurait pas infructueuse  car il cessait rarement de pleurer ou de psalmodier.   Il affligea son corps de nombreux supplices, accoutumĂ© qu’il Ă©tait, tout au cours de sa vie, de le torturer par des cilices dentelĂ©s.   Ce saint homme avait pour cellule une maison de prière situĂ©e dans une tour très haute et très Ă©loignĂ©e, consacrĂ©e en l’honneur de saint Michel archange, laquelle l’emportait par le culte qu’on lui rendait, sur tous les lieux importants du monastère.  Attentif jour et nuit dans cette tour, son esprit transcendait toutes les choses mortelles, et jouissait avec les saints anges de la vision de son CrĂ©ateur.  Cette tour fut seule tĂ©moin de ses oraisons incessantes, des larmes amères qu’il versait, de ses dures flagellations,  de ses sacrifices quotidiens.   Mais elle n’a pas pu nous les cacher totalement.  Car, mĂŞme si les saints cherchent Ă  maintenir cachĂ©es leurs bonnes Ĺ“uvres,  si les hommes les taisent, les pierres les proclament.   Car si le style de vie est façonnĂ© par le lieu, le lieu parlera de lui-mĂŞme.   Son corps est amaigri, son visage Ă©maciĂ©,  ses cheveux et ses dents se font plus rares, ses yeux s’ouvrent Ă  peine,   Toutes ces choses nous faisaient comprendre qu’il ruminait les paroles saintes sans repos, et qu’il Ă©tait placĂ© dans le ciel. Ce n’est pas Ă  un sourd que l’apĂ´tre parla quand il lui dit :  « Cherchez les choses qui sont en haut, lĂ  oĂą est le Christ, assis Ă  la droite du Père.   GoĂ»tez les choses du ciel, non de la terre ».  Il pouvait lui aussi dire avec lui : « Notre conversation est dans le ciel ».  Mais, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, mon but Ă©tait de ne pas tout raconter, ce qui me serait impossible, mais quelques traits de sa merveilleuse vie, pour que la mĂ©moire d’un si saint homme ne s’éteigne pas. Que ce discours le dirige vers sa glorieuse fin.

Ayant donc passĂ© tous le cours de sa vie dans la pratique de toutes les vertus, des incommoditĂ©s corporelles le conduisirent bientĂ´t Ă  l’extrĂ©mitĂ©.   C’était le temps de Pâques,  Après le jeĂ»ne quadragĂ©simal, le Christ ressuscitĂ© trouvant son troupeau purgĂ© et la moisson plus mĂ»re,  en retire plusieurs de cette lumière, et range dans les greniers cĂ©lestes les grains des Ă©lus. Car un grand nombre de moines, en ce temps, atteints d’une lĂ©gère maladie, semblaient suivre l’invitation de celui qui les appelait.   A l’exemple desquels, cet homme de Dieu  succomba Ă  une  maladie soudaine,  et, après avoir Ă©tĂ© oint de la sainte huile et avoir reçu le corps salutaire du Sauveur, ainsi que l’absolution de toute la communautĂ© des frères, il est devenu capable de gravir le chemin cĂ©leste. Le dernier jour de sa vie arriva, donc, le premier de sa rĂ©compense.  Il Ă©tait Ă©tendu sur son lit, et, ayant la lampe pleine d’huile, i.e. l’âme pleine de vertus, il attendait l’époux, et disait, comme je pense, avec l’apĂ´tre : « Notre gloire est dans le tĂ©moignage de notre conscience ».  Levant les yeux, il vit s’avancer une multitude d’abbĂ©s  et occuper  petit Ă  petit tout l’espace de ce lieu.   Quand il vit la maison toute pleine de ses illustres esprits,  s’imaginant que c’était une rĂ©union de frères, il appela le frère infirmier,  homme de bien, du nom d’Ortège,  et lui dit : « Frère Ortège, y a-t-il ici une rĂ©union pour que, revĂŞtus de robe blanche, les frères de la communautĂ© viennent Ă  l’infirmerie ?  Crois-moi, aujourd’hui je vois ce que je n’ai jamais entendu se produire dans le passĂ©. »  En toute vĂ©ritĂ©, bien que le corps de ce saint homme fut privĂ© de ses forces, la vigueur de son esprit et le zèle de la maison de Dieu, Ă©taient, comme toujours, bien prĂ©sents.   Mais comme le frère lui dit qu’il n’y avait dans l’infirmerie aucun abbĂ©, il ajouta, persistant dans la mĂŞme opinion :  « Je m’étonne que tu puisses dire une chose pareille,  puisque non une partie seulement, mais toute la maison est remplie d’abbĂ©s. Et toi, lĂ  oĂą tu es, ils t’entourent de toute part. »  Il comprit alors que ce qu’il disait ne se rapportait pas Ă  un rassemblement d’hommes mais d’anges bienheureux.  Ils descendaient sans doute Ă  sa rencontre ceux avec lesquels il avait parlĂ© en esprit quand il Ă©tait sur la terre, pour cohabiter avec eux par  son esprit.   Cette forme dĂ©sirable de Dieu il la contemplait en Ă©nigme et comme dans un miroir, afin que rassasiĂ© de sa gloire, il la voit face Ă  face.   Peu de temps après, ce serviteur de Dieu mourut emportĂ© par les abbĂ©s qu’il avait vus et les esprits glorieux.  Et leur livrant son âme bienheureuse, il parvint avec eux au royaume cĂ©leste, comme il est pieux de le penser.   Mais pour que personne ne me soupçonne d’avoir affirmĂ©  avec tĂ©mĂ©ritĂ© que sans les purifications du purgatoire son âme ait Ă©tĂ© emportĂ©e dans le ciel, dans lequel rien n’entre sans voir Ă©tĂ© purifiĂ©, que l’on comprenne qu’ils n’ont pas besoin de purification ceux qui n’ont rien Ă  purifier. La question qui reste donc Ă  poser est la suivante : Ă©tait-il vraiment purifiĂ© ? Moi, donc, en tant qu’il est donnĂ© Ă  un homme de connaĂ®tre les hommes, je dis que ce moine a purifiĂ© son âme dans cette vie par la grâce de Dieu, par la pratique de saintes Ĺ“uvres Ă  un point tel que rien, Ă  mon sentiment,  ne reste en lui Ă  purifier.  Si on admet cela pour plusieurs sans le martyre, pourquoi pas pour lui ?   Car comment n’aurait-il pas pu expier, sans ĂŞtre torturĂ© par les feux du siècle futur,  je ne dis pas des crimes, mais des pĂ©chĂ©s vĂ©niels ou des imperfections par de telles macĂ©rations corporelles,  tant de zèle dans la prière et la lecture des livres sacrĂ©s ?  Il l’a pu certainement.  Il n’a pas eu Ă  faire l’expĂ©rience des flammes vengeresses des crimes  celui qui avait Ă©teint en lui le feu de toutes les concupiscences.  Le feu purificateur  n’a trouvĂ© rien Ă  brĂ»ler dans celui que le feu divin avait purifiĂ© totalement.

                     CHAPITRE VINGT-ET-UN

                      Tarquille, prieur des sĹ“urs du monastère de Marcion

    Un autre frère, du nom de Tarquille,  dont les vertus Ă©taient reconnues comme sincères et vraies, qui a portĂ© avec une grande douceur,  de l’adolescence jusqu’à l’extrĂŞme vieillesse, le joug de l’ordre monastique, dont la conduite et le visage reflĂ©taient quelque chose de cĂ©leste, remplissait auprès des sĹ“urs du monastère de Marcion  la tâche que je lui avais confiĂ©e.  Après s’être acquittĂ© religieusement un certain temps de son devoir,  il fut atteint d’une maladie grave,  et sentit approcher la dette commune de la mort Ă  payer.   Les frères le placèrent sur un cilice et sur la poussière et l’entourèrent de partout.  Son esprit fut subitement ravi en extase, et il se tut.  Un de ceux qui se tenaient autour de lui, du nom d’Unfred, moine d’une conduite irrĂ©prochable, usa, en ce moment, de la familiaritĂ© dont, plus que les autres,  il jouissait avec le mourant,  se pencha sur lui, et lui demanda s’il voyait quelque chose de cĂ©leste.  Le moribond lui rĂ©pondit par ces mots : « Je vois le Seigneur et sa douce suite ».  Cela, il ne le dit pas en langue vernaculaire, mais en latin.  Et, un peu après, il mourut.    Et parce que j’ai fait mention de Marcion, il ne faut pas ensevelir dans le silence le miracle qui est arrivĂ© lĂ .

              CHAPITRE VINGT-DEUX

Le miracle qui est arrivé dans le même monastère de Marcion

Plus que tous les autres saints monastères  de moniales, ce lieu possède une vertu toute spĂ©ciale;  et parmi les Ă©toiles Ă©tincelantes du ciel, il brille d’un Ă©clat qui lui est propre.  LĂ , la multitude des femmes nobles ou mĂŞme de sang royal, foulent aux pieds les richesses, mĂ©prisent les honneurs, rabattent l’orgueil et soumettent la luxure.  Elles suivent le chemin de la pauvretĂ© du Christ, et vainquent le monde et son prince orgueilleux.  Parmi elles, un grand nombre après la mort de leurs maris ont refusĂ© de s’engager dans de secondes noces. D’autres  avaient conservĂ© leur virginitĂ© après avoir cohabitĂ© avec leurs maris.  D’autres, immunes de toute corruption charnelle, ont prĂ©fĂ©rĂ© l’honneur angĂ©lique de la virginitĂ© aux voluptĂ©s charnelles.   Elles eurent toutes en commun le fait qu’elles surmontèrent la dĂ©licatesse fĂ©minine par une constance virile.  Elles n’ont pas seulement subjuguĂ© les choses mondaines mais elles-mĂŞmes, par le travail manuel, la psalmodie, la prière continuelle, et par d’abondantes larmes. Elles effaçaient ainsi les fautes de leur vie antĂ©rieure, ou s’efforçaient d’augmenter le nombre de leurs mĂ©rites.   En somme, mĂ©prisant toutes les choses visibles, elles parvenaient peu Ă  peu Ă  l’amour des choses invisibles.   Parmi toutes ces bonnes choses, il en est une tout Ă  fait singulière et inouĂŻe.  Elles se condamnent Ă  un emprisonnement perpĂ©tuel, de telle sorte que, après avoir fait leur profession religieuse, elles sont comme rivĂ©es au corps du monastère.  Et non seulement elles n’en franchiraient jamais le seuil, mais elles n’iraient jamais en visite dans les autres monastères de leur ordre.   Par ce vĹ“u de stabilitĂ© au monastère,  elles s’interdirent Ă  elles mĂŞmes la possibilitĂ© de voyager Ă  pied ou Ă  cheval, comme font les autres religieuses sur l’ordre de leur abbĂ©.  Pour qu’en aucune façon et en aucune manière le monde ne puisse voir en elles quelque chose qu’il pourrait convoiter, et qu’elles ne soient jamais forcĂ©es, elles non plus,  de voir ou d’entendre des choses dĂ©shonnĂŞtes.  Ce qu’elles avaient Ă©loignĂ© du regard de leur esprit, elles dĂ©daignaient de le voir avec les yeux du corps.  Car, selon l’apĂ´tre, le monde Ă©tait Ă  ce point mort pour elles, et elles pour le monde,  que jamais, pour aucune considĂ©ration, elles ne pouvaient ĂŞtre vues par qui que ce soit.  Car depuis leur prise d’habit, la règle voulait que leurs yeux soient cachĂ©s par un voile, et le visage recouvert.   Elles portaient ce voile comme un suaire jusqu’au jour de leur mort, en souvenir et en prĂ©paration de leur sortie de ce monde.  EnfermĂ©es dans un cloĂ®tre salutaire, et, si je puis le dire,  enfouies dans un sĂ©pulcre vital, elles attendaient en retour de leur emprisonnement prĂ©sent, une libertĂ© de mouvement  Ă©ternelle, et pour leur sĂ©pulcre, la rĂ©surrection bienheureuse.

La chose est devenue Ă©vidente pour tous, quand dans des maisons voisines de la villa, le feu Ă©clata soudain, de nulle part.  Des globes de feu Ă©taient projetĂ©s dans les airs, et ils approchaient des demeures de ces saintes nonnes.   Le peuple crie Ă  pleine voix qu’il ne faut pas laisser brĂ»ler le saint monastère, se souciant plus des dommages que les moniales pourraient encourir que des leurs.  Le peuple courut aux remparts du mur qui les emprisonnait, et grimpant sur les toits des maisons, ils combattaient le feu de toutes leurs forces.  Ils lancent de la chaux mĂŞlĂ©e de sable  qu’ils avaient trouvĂ© en haut, jettent de l’eau sur le feu, et il n’y a rien qu’ils n’essayent pour tenter de repousser la flamme.  Mais en vain.  Des bourrasques de vent attisaient le feu davantage, et la fumĂ©e qui se mĂŞlait aux  Ă©tincelles harcelait le visage et les yeux, et rendait toute dĂ©fense impossible.  Quand ils en eurent assez, et qu’ils se dĂ©clarèrent vaincus par la violence des Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂ®nĂ©s,  ils quittèrent les toits et, se glissant par terre, ils ne cherchèrent pas tant Ă  sauver leurs maisons que leurs propres corps.  Tout obstacle ayant Ă©tĂ© enlevĂ© Ă  l’action du feu, il envahit une partie des Ă©difices les plus rapprochĂ©s, et consuma les plus grosses poutres.   Alors une clameur lamentable d’une grande  puissante remplit tout l’espace, car  la seule aide qu’ils pouvaient encore apporter aux religieuses enfermĂ©es Ă©tait leur sortie volontaire du monastère encerclĂ© par le feu.

L’archevĂŞque de Lyon, le vĂ©nĂ©rable Hugues, se trouvait providentiellement lĂ .  A cause de sa grande probitĂ© de mĹ“urs et de sa vie dĂ©vote, il avait Ă©tĂ© nommĂ© lĂ©gat de toutes les Gaules par le seigneur pape Urbain.  C’est vers lui que tous se rĂ©fugièrent comme vers un père, et comme il arrive dans les plus grands dĂ©sastres, ils lui demandèrent conseil.  Ils le supplient de persuader les religieuses cloĂ®trĂ©es de sortir, et de ne pas permettre, lui le pasteur, qu’un si grand troupeau de brebis du Christ ne pĂ©risse.  Ému, l’archevĂŞque entre rapidement dans le cloĂ®tre, et les rĂ©unissant toutes d’urgence, il les exhorte Ă  cĂ©der au pĂ©ril.   Comme elles refusèrent Ă©nergiquement, et qu’elles dĂ©clarèrent rĂ©solument  prĂ©fĂ©rer mourir plutĂ´t que de rompre leur vĹ“u de clĂ´ture perpĂ©tuelle,  l’évĂŞque leur dit :  « Par l’autoritĂ© du bienheureux Pierre et du seigneur pape, dont je suis le vicaire, et par l’obĂ©issance que vous devez Ă  votre abbĂ©, je vous ordonne de sortir immĂ©diatement et de ne pas permettre d’être brulĂ©es vives dans l’incendie de  votre maison. »  Mais la sĹ“ur Gisla qui Ă©tait d’une grande noblesse et qui Ă©tait douĂ©e d’une force de caractère exceptionnelle, --je l’ai vue moi-mĂŞme plusieurs fois--, enflammĂ©e de foi et de confiance, lui rĂ©pondit :  « Pour pouvoir nous Ă©vader du feu Ă©ternel, la crainte de Dieu et le prĂ©cepte de notre abbĂ© nous prescrivent de demeurer jusqu’à la mort Ă  l’intĂ©rieur des murs que vous voyez.  Il ne peut donc jamais arriver, pour aucune considĂ©ration, que nous devancions,  d’une seule heure, les termes fixĂ©s d’avance de notre pĂ©nitence, Ă  moins que celui qui nous a enfermĂ©es dans ce lieu ne nous en ouvre la porte.  Ne nous impose donc pas quelque chose qu’il nous est impossible de faire, mais comme tu nous ordonnes Ă  nous de fuir le feu, armĂ© de la vertu du Christ, ordonne plutĂ´t au feu qu’il nous fuie ».  StupĂ©fiĂ© par la foi de cette femme, l’archevĂŞque, comme s’il avait Ă©tĂ© subitement rempli de cette foi,  sortit Ă  l’extĂ©rieur, et regardant le feu devant tous ceux qui se trouvaient lĂ , et le visage rempli de larmes, il s’écria : « Au nom du Seigneur, et par la vertu de la foi de cette femme qui s’est exprimĂ©e lĂ , recule, feu pestifĂ©rĂ©, et ne prĂ©sume pas de causer encore quelque dommage aux demeures des servantes de Dieu ».   Après que le pontife eut prononcĂ© ces paroles, comme me l’ont attestĂ© ceux qui l’ont vu,  l’immensitĂ© des flammes a Ă©tĂ© rĂ©primĂ©e par une main invisible, et comme si on mettait devant elle un mur de fer, elle ne put progresser davantage. Sans aucune aide humaine, sans une seule goutte d’eau, elle s’est Ă©teinte avec une vitesse incroyable.  Ainsi, par un miracle magnifique autant qu’inespĂ©rĂ©, la piĂ©tĂ© divine a dĂ©montrĂ© que la dĂ©termination des religieuses lui Ă©tait agrĂ©able; et que tout est possible au mĂ©rite de la foi d’un vrai croyant.

                              CHAPITRE VINGT-TROIS

            Un soldat dĂ©funt qui apparut trois fois Ă  un prĂŞtre

Je me souviens d’avoir promis plus haut que je porterais Ă  la connaissance de tous les visions ou les rĂ©vĂ©lations des dĂ©funts qui sont arrivĂ©es Ă  Cluny ou tout près, dans les termes mĂŞmes oĂą on me les a racontĂ©es.  Je m’étais engagĂ© Ă  raconter d’abord celles qui s’étaient produites près de nous, et ensuite celles qui sont arrivĂ©es plus loin.  J’avais dĂ©jĂ  mis la main  Ă  la charrue, mais comme on m’invite Ă  parler des miracles qui se sont produits dans le mĂŞme lieu,  j’ai pensĂ© devoir en inclure quelques-uns qui ne sont pas d’une mince utilitĂ©. Quand j’en serai venu Ă  bout, je reprendrai le fil de mon exposĂ©.  Demeure encore parmi nous un prĂŞtre d’un village de Vienne, du nom de StĂ©phane, homme renommĂ©, parmi tous les hommes de son ordre, pour son honnĂŞtetĂ© et sa religiositĂ©.  C’est lui  qui m’a rapportĂ©  les choses que je vais dire, en affirmant par serment qu’elles Ă©taient vraies.    Parce qu’il disait les avoir vues, je lui donne aujourd’hui  la parole pour que ce ne soit pas moi, mais lui qui raconte ce qu’il m’a rapportĂ© Ă  moi, en premier. Voici.   « Un soldat du château Moras blessĂ© Ă  la guerre, et ramenĂ© Ă  la maison, Ă©tait parvenu Ă  sa dernière heure.  Il Ă©tait, bien entendu, toujours alitĂ©.   Son propre Ă©vĂŞque Guido, qui monta ensuite sur le siège de Pierre,  vint lui rendre visite, poussĂ© par une sollicitude pastorale admirable, afin de  lui offrir la possibilitĂ© de se confesser avant de mourir.  J’étais prĂ©sent moi aussi auprès de celui dont l’archevĂŞque prenait un si grand soin, et il m’avait gardĂ© près de lui pour que j’entende la confession.  Le malade confessa en toute sincĂ©ritĂ© ses pĂ©chĂ©s, dans la mesure oĂą sa mĂ©moire les lui rappelait, et il mĂ©rita de recevoir l’absolution solennelle des mains de l’évĂŞque.   Il mourut quelques jours après, et fut enterrĂ© près d’une certaine Ă©glise qui relevait de Cluny, nommĂ©e Mantule.  Peu de temps après,  je marchais  près d’une forĂŞt qui est contigĂĽe au dit  château.  J’entendis tout Ă  coup derrière moi le vacarme causĂ© par une immense armĂ©e.   Étant  transi de peur,  j’entrai dans la forĂŞt toute proche pour m’y cacher.   Une fois enfoncĂ© au creux de la forĂŞt, et pensant  les avoir semĂ©s, puisque je ne pouvais ni voir les passants ni ĂŞtre vus par eux, une grande quantitĂ© d’hommes armĂ©s s’approcha. Puis se prĂ©senta subitement devant moi un soldat  que je me rappelais avoir vu mort, quand je galopais Ă  cheval.  Il avait  le bouclier posĂ© sur sa poitrine et la lance Ă  la main.  Quand je l’aperçus, je fus horrifiĂ©.   S’apercevant que j’étais terrifiĂ©, il me dit : « Ne crains pas,  car je ne suis pas venu ici pour t’inspirer de la peur, mais pour quĂ©mander de la misĂ©ricorde.   A cause de mes pĂ©chĂ©s, je souffre de terribles tourments, et surtout pour deux choses que j’ai oubliĂ©es quand j’ai dĂ©clarĂ© les autres fautes.   Une de ces choses  est que j’ai violĂ© l’espace sacrĂ© d’un cimetière,  oĂą plusieurs manants s’étaient rĂ©fugiĂ©s pour y trouver la sĂ©curitĂ©.  L’autre est que j’ai extorquĂ© avec violence un bĹ“uf Ă  un paysan.  J’ai imposĂ© aussi des taxes injustes sur une terre qui ne m’appartenait pas, et pendant longtemps j’ai forcĂ© ses habitants Ă  me les rendre.

Je te demande donc d’aller voir mon frère Anselme, pour  qu’il restitue Ă  ma place tout ce que j’ai prĂ©levĂ© injustement, et qu’il satisfasse pour moi auprès de ceux qui ont Ă©tĂ© victimes de mes injustices.  S’il le fait, je serai très certainement libĂ©rĂ© des peines que j’endure.  Mais je connais la duretĂ© de cĹ“ur de mon frère,  et qu’il n’acquiescera Ă  rien de ce que tu lui demanderas.  Mais que ce que je vais te dire  lui serve de signe pour que personne d’entre vous ne doute de la vĂ©racitĂ© de mes paroles.   Sache que l’argent que tu avais dĂ©posĂ© dans l’arche, et que tu avais mis de cĂ´tĂ© pour le pèlerinage de saint Jacques de Compostelle, tu le retrouveras tel quel, au retour.  J’ai apparu aussi, avant de venir te voir,  Ă  Guillaume,  un soldat que tu connais, dans sa maison au château de Moras.   Il te rĂ©pĂ©tera, si tu le lui demandes, tout ce que je viens de te dire. »  Après m’avoir parlĂ©, il disparut soudainement.

Au comble de la terreur, et perdant confiance dans la vie parce que j’avais parlĂ© avec un mort, je pris mes jambes Ă  mon cou,  et dĂ©guerpis le plus rapidement que je le pus.   Quand je retournai Ă  la maison,  je dĂ©fonçai le chambranle de la porte, et je trouvai l’argent dissimulĂ© lĂ  oĂą il l’avait dit.  J’allai chez le soldat avec lequel il m’avait dit avoir parlĂ©, et j’appris de lui que tout ce qu’il avait dit Ă©tait vrai.  Je ne pus aller voir le frère du dĂ©funt, car il fut absent pendant assez longtemps.  Mais quand, poussĂ© par une affaire domestique urgente, je partis en voyage, je dĂ©bouchai sur un lieu champĂŞtre prĂ©s d’une route, oĂą une grande quantitĂ© de saules invitait au repos.  Voulant donc m’y reposer un peu, je m’assis.   Au bout de quelques minutes, je vis debout devant moi le  mĂŞme soldat avec les mĂŞmes armes.   Une terreur panique s’empara de moi.  Mais avant que je puisse bredouiller quelques mots, il m’adressa la parole :  « Ah, seigneur StĂ©phane, quel bel envoyĂ© j’ai choisi pour aller parler Ă  mon frère ! Je pensais que tu compatirais Ă  ma peine,  mais je vois que tu ne te soucies en aucune façon de ce qui m’arrive ».  Ces paroles me remplirent d’une peur encore plus grande, et je rĂ©pondis en bĂ©gayant : « Ce n’est pas par indiffĂ©rence que j’ai retardĂ© ce que tu m’avais demandĂ©,  mais parce que je n’ai pas trouvĂ© le frère que tu m’avais fait connaĂ®tre.  Mais maintenant, pourvu que tu me laisses tranquille,  j’irai le voir sans aucun dĂ©lai, et je lui ferai savoir ce que m’as communiquĂ©.   Je te supplie seulement de disparaĂ®tre, car mon cĹ“ur bat Ă  tout rompre Ă  cause de ta vision, et il n’a plus la force de s’entretenir avec toi plus longtemps ».  Il me rĂ©pondit : « Tu n’as absolument rien Ă  craindre, car ce n’est pas pour te nuire que j’ai eu la permission de m’adresser Ă  toi, mais pour que tu aies pitiĂ© de moi ».   Après ces derniers mots, il disparut.    Encore sous le coup d’une grande peur, et n’osant pas diffĂ©rer d’un instant la mission qui m’avait Ă©tĂ© confiĂ©e,   je me rendis chez son frère accompagnĂ© du soldat dont le dĂ©funt m’avait parlĂ©, et je  lui racontai en ordre tout ce que son frère dĂ©funt m’avait appris.  Mais comme il Ă©tait un homme du monde, ou il ne crut pas ce que je lui  dis,  ou il n’en fit aucun cas : « Qu’ai-je Ă  faire de l’âme de mon frère ?  Il a eu toutes ces choses-lĂ  pendant qu’il vivait.   Pourquoi n’a-t-il pas lui-mĂŞme rĂ©parĂ© ses injures, pourquoi n’a-t-il pas fait satisfaction lui-mĂŞme ?  C’est Ă  lui d’y voir.  Moi, je ne veux pas faire pĂ©nitence pour ses pĂ©chĂ©s. »   Après avoir entendu cette rĂ©ponse, nous le quittâmes.   Peu de jours seulement s’écoulèrent. J’étais assis seul dans ma maison, ruminant les choses que j’avais vues et entendues, quand tout Ă  coup le mĂŞme dĂ©funt se prĂ©senta devant moi, non sur un cheval, mais Ă  pieds,  non armĂ©, mais sans aucune arme.  AffolĂ© et hors de moi, je lui lançai ces mots : « De la part du Dieu tout-puissant et de tous ses saints, je t’adjure, quel qu’esprit que tu sois, de foutre le camp,  et de cesser de m’infliger toutes ces peurs ».   Et lui : « Parce que ma vue te trouble Ă  ce point, sache que tu ne me verras plus dans ce siècle.  C’est Dieu qui a voulu que je t’apparaisse une troisième fois, pour que j’accomplisse par toi ce que je ne peux pas accomplir par lui.   Tu as plus de raisons que lui de me venir en aide;  car lui est un frère selon la chair, mais toi tu as Ă©tĂ© un père spirituel en Dieu. »  « Je le ferai,  lui rĂ©pondis-je, et je ferai pour toi tout ce que je peux.  Hâte-toi seulement de t’en aller, je t’en supplie. »    Dès que j’eus fini de lui parler, il disparut de ma vue.  Tout de suite après,  je me mis en marche.  J’allai voir le paysan dont il avait volĂ© le bĹ“uf, et lui en restituai le prix.  Car il m’avait dit qui il Ă©tait et oĂą il demeurait.    Je n’ai rien pu faire pour la deuxième commission, car c’était au-delĂ  de mes moyens.   Je rĂ©unis un grand nombre de prĂŞtres  en un jour donnĂ©,  et je les fis offrir Ă  Dieu le saint sacrifice.   Je distribuai aussi des aumĂ´nes aux pauvres, et demandai Ă  plusieurs prĂŞtres et religieux de prier pour lui.

                            CHAPITRE VINGT-QUATRE

                                Guidon, Ă©vĂŞque de GĂ©ben

Après avoir racontĂ© cette apparition d’un dĂ©funt, j’amène Guidon sur la scène, et je vais faire connaĂ®tre un miracle  de tout point semblable, qui lui est arrivĂ©.   Il fut, cet homme,  d’une grande noblesse, selon le monde, et d’une vie beaucoup plus dissolue que celle qui convenait Ă  un Ă©vĂŞque.   Car, comme il Ă©tait le frère du comte Aimon,  il Ă©tait  gorgĂ©  de dons temporels et de dignitĂ©s ecclĂ©siastiques, et dorlotĂ© par les riches et les puissants. En somme, par des actions plus charnelles que spirituelles,  il Ă©tait plus au service du monde que de Dieu.  Mais mĂŞme s’il nĂ©gligeait beaucoup ses obligations,  et faisait tout autre chose que son devoir d’état, il s’adonnait de grand cĹ“ur aux Ĺ“uvres de misĂ©ricorde, distribuant gĂ©nĂ©reusement de l’argent aux pauvres,  restaurant les affamĂ©s, vĂŞtant ceux qui Ă©taient nus,  Ă©coutant avec patience les rĂ©criminations des affligĂ©s, et, venant en aide Ă  un grand nombre, selon ses capacitĂ©s. Il honorait et rĂ©vĂ©rait les ecclĂ©siastiques, surtout les plus religieux d’entre eux.  Mais c’est surtout aux moines qu’allaient toutes les tendresses de son cĹ“ur, auxquels il ne parlait pas seulement pour leur rendre hommage, mais pour discuter de ses propres affaires.   Il aimait d’un amour tout particulier les frères de Cluny, et, dans l’espoir d’une rĂ©compense Ă©ternelle, il leur faisait de grands prĂ©sents. Car, pour ne pas parler du reste, cet homme noble donna Ă  perpĂ©tuitĂ© Ă  diffĂ©rents monastères relevant de Cluny soixante revenus d’églises.   Ayant toujours vĂ©cu de cette façon,  il mourut après avoir fait  une bonne confession, et manifestĂ© une contrition vĂ©ritable de ses pĂ©chĂ©s, comme me l’ont attestĂ© ceux qui Ă©taient prĂ©sents Ă  sa mort.

On rapporte que ce dĂ©funt apparut de diffĂ©rentes façons Ă  plusieurs personnes.  Comme je n’ai pas pu trouver un narrateur crĂ©dible de ces apparitions, je m’interdis donc de rapporter des choses douteuses.   Son successeur Ă©vĂŞque  convoqua un synode Ă  GĂ©ben un an après son dĂ©cès.  Les prĂŞtres se rendirent donc Ă  ce synode, comme le veut le droit canon.  Parmi eux se trouvait un prĂŞtre d’une conduite exemplaire.   Pendant qu’il cheminait, le hasard, ou plutĂ´t la providence, ayant voulu qu’il s’écarte un peu des autres, il croisa tout Ă  coup  l’évĂŞque dĂ©funt.  TroublĂ© par cette rencontre insolite,  il fut, pendant quelques instants, incapable de prononcer un seul mot. Puis il finit par lui demander s’il Ă©tait vraiment l’évĂŞque dĂ©funt.  Il lui rĂ©pondit que si,  Le prĂŞtre ajouta :  « Pour quel motif te rends-tu visible Ă  moi,  toi qui es dĂ©funt ? »  A quoi l’évĂŞque rĂ©pondit : « La clĂ©mence divine m’a permis de t’apparaĂ®tre  pour que tu subviennes Ă  mes besoins.  Je savais que tu te dirigeais vers le synode.   Je te demande donc de te rendre au sacrĂ© conventum, et de me recommander  soigneusement Ă  leurs prières.   Car je souffre  de grands et nombreux tourments depuis le  moment de ma mort.  J’espère en ĂŞtre dĂ©livrĂ© prochainement, si je mĂ©rite d’être aidĂ© par leurs prières.  Dis donc Ă  l’évĂŞque et Ă  tous ceux qui participent au synode de chanter tous avec moi le psaume : « aie pitiĂ© de moi Seigneur », et de recommander tous ensemble Ă  Dieu mon âme, par le moyen d’une absolution communautaire.  Qu’ils s’efforcent d’apaiser la majestĂ© divine, par le saint sacrifice et les aumĂ´nes,  pour qu’elle daigne m’accorder le repos.  Qu’ils sachent d’avance  que j’irai Ă  Cluny pour faire pĂ©nitence, et que, de lĂ , je partirai pour aller en pèlerinage Ă  JĂ©rusalem.  Tu leur diras tout cela, mais  tu ne prononceras mon nom qu’au dernier jour du synode ».

Après ces paroles, il disparut.  Le prĂŞtre qui avait reçu cette mission, hâta le pas,  et parvint rapidement  au lieu oĂą se tenait le synode.  Il raconta fidèlement au corps presbytĂ©ral tout ce qu’il avait entendu.  Quant il se rendit compte que  quelques-uns croyaient, et que d’autres doutaient,  il demanda qu’on apporte le livre de la Bible.  Et pour que tous prĂŞtent foi Ă  ses paroles, afin de  confirmer par un serment ce qu’il avait dit, il Ă©tendit sans hĂ©siter le bras sur le livre sacrĂ©.  Quand ceux qui  doutaient virent  qu’il Ă©tait prĂŞt Ă  tout  pour prouver ses dires,  ils n’hĂ©sitèrent plus un instant Ă  lui faire confiance.  Un autre tĂ©moin survint mĂŞme Ă  l’improviste  qui, Ă  l’étonnement gĂ©nĂ©ral, confirma que tout cela avait vraiment  Ă©tĂ© dit par l’évĂŞque dĂ©funt.   Les bonnes brebis accueillirent donc de grand cĹ“ur les dernières volontĂ©s de leur ancien pasteur, exĂ©cutèrent parfaitement tout ce qu’il avait demandĂ©.  Il y en eut mĂŞme plusieurs qui en rajoutèrent,  Ă  cause de la charitĂ© dĂ©bordante de leur cĹ“ur.  Ces choses m’ont Ă©tĂ© rapportĂ©es par des personnes dignes de foi,  qui avaient pris part au dit synode, et qui les ont Ă©galement entendues  raconter par d’autres.

                                       VINGT-CINQ

                             La terrible mort d’un prĂŞtre

Je vais ajouter maintenant la vision, que beaucoup connaissent, non d’un prĂŞtre mort,  mais mourant, qui a dĂ©chaĂ®nĂ© une vraie panique sur ceux qui l’ont entendue, et qui a le don d’allumer  Ă  l’intĂ©rieur de nous  un feu vĂ©hĂ©ment de componction, qui nous dĂ©tourne des maux de la vie Ă©ternelle.  Au château de Lisiniaque qui est situĂ© dans un village du Poitou, demeurait rĂ©cemment un prĂŞtre qui, souillant la dignitĂ© cĂ©leste de l’ordre sacerdotal par une conduite misĂ©rable, se servait de son ministère non pour prendre soin des âmes dont il Ă©tait chargĂ©, mais pour satisfaire les voluptĂ©s de sa chair.  Comme le dĂ©plorait le prophète, il buvait le lait de son troupeau, et se vĂŞtait de sa laine;  et sans aucun souci  des choses Ă©ternelles, il se paissait lui-mĂŞme avidement, retirant le salaire du mercenaire.   La chair très pure et omni purifiante  du Christ ainsi que son sang il les  consommait souvent dans le sacrement de l’autel,  par devoir, non par dĂ©votion, et sans se priver des Ĺ“uvres immondes de la chair.   Lorsque, comme un pourceau nausĂ©abond il se roulait dans la boue de la luxure, terrifiĂ© par le remords et la voix de sa conscience, comme il arrive mĂŞme Ă  des mĂ©chants de ressentir la componction Ă  certains moments,  il recherchait la prĂ©sence  de bonnes personnes, et il dĂ©veloppa de tendres sentiments d’amitiĂ© envers l’abbĂ© de Bonne VallĂ©e et les frères de son monastère.  Ils l’admonestèrent souvent de changer de vie, et l’exhortaient Ă  renoncer au monde;  mais ils ne purent  obtenir de lui rien d’autre qu’une vague promesse de conversion.  Car, il les Ă©coutait volontiers deviser, et laissant toujours en suspens l’affaire de sa conversion, il se glorifiait de la sociĂ©tĂ© des saints, et ni leurs exemples ni leurs conseils ne purent le dĂ©tourner du mal.  Une obstination impie le fit  persĂ©vĂ©rer dans ces actes d’une vie dĂ©jĂ  perdue, et qui devait l’être encore davantage plus tard, et, thĂ©sauriser  pour lui la colère au jour de la colère.  Il tomba malade,  et, au bout de quelques jours, une grande fièvre le conduisit  aux portes de la mort.   Le prieur du dit monastère lui faisait la grâce d’une visite, et demeurait avec lui une bonne partie de la journĂ©e, aussi longtemps que le moribond le demandait.  Et voici que, quand tomba la nuit, quand tous s’étaient retirĂ©s et quand lui seul le veillait, le malade se mit Ă  dire au prieur en criant Ă  tue tĂŞte: « Au secours, au secours !  Voici que deux lions d’une fĂ©rocitĂ© inouĂŻe, redoutables plus que tous les animaux, se ruent sur moi, la gueule grande ouverte.  Avec leurs coups de patte ils vont me dĂ©chiqueter,  et ils veulent me dĂ©vorer en entier.  Supplie tout de suite le Seigneur pour que j’en sois dĂ©barrassĂ©, avant qu’ils me triturent avec leurs dents ».   VoilĂ  ce qu’il disait en tremblant, et, comme s’il voulait fuir ceux qui Ă©taient sur le point de le dĂ©vorer, la crainte ajoutant des forces Ă  son corps extĂ©nuĂ©,  il reculait.   Le prieur lui-mĂŞme n’était pas sans trembler lui aussi, inquiet  comme il l’était.  Et devant l’imminence du danger, il se mit Ă  prier.  De tout son pouvoir, il suppliait le Seigneur en faveur de ce misĂ©rable.   D’une voix changĂ©e, le malade dit Ă  celui qui priait : « Bien, bien.  Elles se sont retirĂ©es les bĂŞtes cruelles.  Elles ne sont pas apparues une seule fois depuis que tu as commencĂ© Ă  prier. »   Jusqu’à son dernier souffle, il demeura conscient, et, Ă  la diffĂ©rence de plusieurs mourants,  il fut toujours lucide.  Puis, il se tourna vers le prieur, et commença Ă  causer avec lui, comme s’il Ă©tait en parfaite santĂ©.   Quand ils eurent Ă©changĂ© entre eux plusieurs propos,  l’espace d’à peu près une heure,  il commença Ă  hurler de nouveau, beaucoup plus terrifiĂ© qu’avant : « Un feu descend du ciel comme un torrent qui inonde tout sur son passage.  Et  venant au-dessus de mon lit, il me brĂ»le comme de la paille. DĂ©pĂŞche-toi, aide-moi, prie pour moi, au cas oĂą je puisse encore Ă©chapper Ă  cette mort »  En disant cela, il soulevait la couverture avec ses mains et avec ses pieds, et, dans son trouble, il l’opposait comme un bouclier Ă  des feux invisibles. Mais en vain.   Les couvertures corporelles ne peuvent pas protĂ©ger contre les incendies spirituels celui que des Ĺ“uvres impies exposaient aux vindictes cĂ©lestes.   Surmontant la peur, le prieur revint Ă  la prière, et dans la mesure oĂą la chose Ă©tait possible dans un cas semblable,  il faisait appel Ă  la misĂ©ricorde du Seigneur.  Le malade sentit un peu de mieux comme dans la prière prĂ©cĂ©dente, puis il l’interrompit en disant :   « Repose-toi. Je suis dĂ©jĂ  Ă  l’abri du feu.   Car quand il s’élançait sur moi,  un drap en lin s’interposa, que le feu n’a pas pu traverser quand il s’en est approchĂ©.  Maintenant que me voilĂ  dĂ©livrĂ© de ce pĂ©ril, je te demande de rester ici jusqu’à ce que tu connaisses comment tout cela finira. »

Alors le prieur qui voulait se retirer demeura, autant par crainte que par nĂ©cessitĂ©.  Et se remettant Ă  la prière, il s’assit près de lui.   Après qu’il eut soulagĂ© l’angoissĂ© de ses terreurs, voici qu’ils se remirent Ă  s’entretenir comme ils l’avaient fait au dĂ©but.  Subitement le malade se tut, et fut comme en extase.  Comprenant que le moribond   avait Ă©tĂ© retirĂ© du monde humain, le prieur s’attendait Ă  le voir expirer bientĂ´t.  Or, voici qu’après plusieurs  heures d’attente, l’homme revint Ă  lui, et gĂ©missant misĂ©rablement, il dit :  « Ah! Ah!  Je suis emportĂ© au jugement divin, et, hĂ©las, misĂ©rable, je suis condamnĂ© Ă  la mort Ă©ternelle !  Je suis livrĂ© Ă  des tourments horribles dans un feu inextinguible, oĂą je dois ĂŞtre torturĂ© par le diable et ses anges pendant toute l’éternitĂ©.   Voici, voici,  une poĂŞle en feu pleine d’huile  bouillante que les tortionnaires tiennent devant moi, et qu’ils  ont chauffĂ©e Ă  blanc  pour m’y frire. ».  Et comme le prieur  se remettait pour la troisième fois Ă  la prière, le moribond lui dit : « ArrĂŞte, cesse de prier pour moi.  Ne te fatigue pas plus longtemps pour quelque chose qui ne peut avoir de remède. »     Le prieur lui dit : « Frère, repens-toi, et implore la pitiĂ©.   Tant que tu vivras, aie recours Ă  Dieu. »   Celui-ci rĂ©pondit :  « Penses-tu que je parle comme un insensĂ© ?  Je suis sain d’esprit, et, en tant que tel, je confirme ce que j’ai dit. »  Et tenant le capuchon du prieur entre ses mains, il lui demanda : « Ce que je tiens entre les mains, n’est-ce pas ta cuculle ? »  « Oui » lui rĂ©pondit-il.  Et il ajouta : « Comme ce vĂŞtement est ta cuculle, et comme ce qui est sous moi est de la paille, ce que je vois devant moi est une poĂŞle en feu ».   Et pendait qu’il disait cela, une Ă©tincelle invisible de feu  s’échappa  de la poĂŞle enflammĂ©e, tomba, sous les yeux du prieur, sur une des mains du malade ( chose admirable) et en consuma la peau et la chair   jusqu’à l’os.   Alors il s’écria en gĂ©missant : «Une preuve hors de tout doute ! Car, comme l’étincelle que tu as vue jaillir de la poĂŞle enflammĂ©e,  c’est ainsi que le torrent de feu me consume tout entier ».  Le prieur Ă©tait dans la stupeur.   Le moribond ajouta : « Voici que les ministres infernaux approchent de plus près la poĂŞle enflammĂ©e, pour me jeter dedans.   DĂ©jĂ , dĂ©jĂ , ils se servent de leurs mains. »  Et un peu après : « Voici qu’accourant, ils saisissent le drap de  lin sur lequel je suis couchĂ©, et me projettent dans la poĂŞle enflammĂ©e, pour une friture Ă©ternelle. »   Il dit cela comme pour une dernière salutation au prieur, et Ă  ceux qui assistaient Ă  cet atroce spectacle, avec une voix rauque,  et la tĂŞte renversĂ©e par en arrière. Il remit ainsi son esprit, pour ĂŞtre puni par les esprits condamnĂ©s.   Une telle terreur envahit tout le monde que tous s’enfuirent sur-le- champ. Et personne n’osa demeurer dans la maison oĂą se trouvait le cadavre du mort.  Le lendemain matin, le cadavre du misĂ©rable fut envoyĂ©  Ă  l’inhumation.  Après quelques jours, comme cette terrible histoire parvint aux oreilles d’un grand nombre, quelques-uns d’entre eux voulurent en avoir le cĹ“ur net.  Ils ouvrirent le cercueil, et ils trouvèrent dans le cadavre du mort le trou que l’étincelle de damnation avait faite dans sa main.   Et comme le dit saint GrĂ©goire, ce n’est pas pour lui-mĂŞme que le malheureux prĂŞtre eut cette vision, puisqu’elle ne lui fut d’aucun profit.  Mais Dieu montra par lui avec quel soin le devoir sacerdotal doit ĂŞtre rempli, avec quelle rĂ©vĂ©rence il faut traiter les divins mystères.   Qui ne serait pas stupĂ©fiĂ©  par ces choses ?   Qui ne redoutera pas la sentence redoutable de la condamnation divine ?  Qui dans ces choses, ne concevra pas seulement  une foi envers les choses invisibles, mais ne reconnaitra pas que les choses invisibles sont, en grande partie,  soumises aux sens du corps.   C’est la misĂ©ricorde du pieux CrĂ©ateur qui fait cela, lui qui voyant que, par la vue des choses corporelles, l’œil interne de l’esprit humain est aveuglĂ©, il s’empresse de nous faire connaĂ®tre, mĂŞme par la chair, quelques unes des rĂ©alitĂ©s spirituelles.  Pour nous inviter ou nous contraindre Ă  aimer ou au moins Ă  craindre les choses spirituelles, comme un remède. Qu’y a-t-il de plus parlant pour instruire la foi des fidèles,  qu’un homme vivant dans la chair, sain d’esprit, capable de causer avec des humains, et voyant en mĂŞme temps des choses spirituelles et  des esprits ? Que nous enseignent d’autre les lions fĂ©roces, le torrent de flamme, la poĂŞle enflammĂ©e que de ne jamais  douter de la vĂ©ritĂ© des choses invisibles, et Ă  quel point il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ?  Il ne faut pas croire non plus qu’ailleurs qu’en notre monde habitent ces sortes de bĂŞtes fĂ©roces, ou que l’on fabrique  des poĂŞlons en fer lĂ  il n’y a pas de mĂ©taux.  Mais parce qu’on ne peut montrer aux hommes vivant encore dans la chair  la terreur du supplice futur  que par des expressions toutes faites ou par des images, il a plu Ă  Dieu de nous montrer, par ces images corporelles ce que sont forcĂ©es de tolĂ©rer, Ă  cause de leurs dĂ©mĂ©rites,  les âmes libĂ©rĂ©es de leurs corps.  Les choses qui, aux temps de nos pères avaient Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©es par d’antiques miracles, la divine misĂ©ricorde a voulu de nos jours les confirmer, et exciter par des drames rĂ©cents ceux qui,  paralysĂ©s par le sommeil de la nĂ©gligence, mĂ©prisent ce qui est ancien.  Les contempteurs des admonitions cĂ©lestes s’exposent d’autant plus Ă  la sentence de damnation qu’ils pèchent plus gravement en mĂ©prisant les exemples passĂ©s qu’ils ont encore, pour ainsi dire,  sous les yeux. Et puisque, pour la plus grande Ă©dification des croyants, il convient de mettre par Ă©crit les diffĂ©rents miracles entendus et approuvĂ©s par diffĂ©rentes personnes, surtout ceux de notre Ă©poque, je n’ai rien voulu nĂ©gliger de ce  qui, Ă  mon jugement, pourrait ĂŞtre de profit aux lecteurs.

                             CHAPITRE  VINGT-SIX

                        Le seigneur Gaufred de Sinemurens

Gaufred Ă©tait un noble, le seigneur du château qui s’appelle Sinemurens.  Après avoir vĂ©cu de façon exemplaire dans le monde, le Saint Esprit lui donna la grâce de renoncer au siècle.  Il revĂŞtit l’habit monastique Ă  Cluny avec ses trois fils. Il vĂ©cut lĂ  saintement et paisiblement, et Ă  cause de sa ferveur et de sa prudence, il fut nommĂ© prieur au monastère de Marcion, dont j’ai dĂ©jĂ  parlĂ©. Après avoir gouvernĂ© pendant quelques annĂ©es avec humilitĂ© et bontĂ©, il fut, comme les autres mortels, atteint d’une maladie grave, et mourut.   Se souvenant  de sa simplicitĂ© et de sa douceur, les sĹ“urs versèrent d’abondantes larmes Ă  ses funĂ©railles.  Elles l’ensevelirent dans l’église, mais elles le conservèrent encore plus prĂ©cieusement dans le secret de leurs cĹ“urs. Quelques jours après son dĂ©cès, il apparut en songe Ă  une sĹ“ur qui faisait beaucoup de mortifications, du nom d’Alberta.   Il lui dit : « Est-ce que tu me reconnais ? » Comme en tremblotant, elle rĂ©pondit qu’elle voyait  le feu prieur, le seigneur Gaufred, il ajouta : « Je suis vraiment celui que tu dis, et je m’adresse Ă  toi pour te faire connaĂ®tre ce qui me concerne. A l’heure de ma sortie du monde, les malins esprits firent irruption avec un grand tapage, et comme une armĂ©e ennemie, m’entourèrent.  Lorsque, terrifiĂ© Ă  leur aspect, je pensais que dĂ©jĂ  ils m’emportaient, le bienheureux Pierre est apparu subitement, et, perturbant par sa prĂ©sence le collège dĂ©moniaque, il dit : « Pourquoi ĂŞtes-vous venus vers celui-ci, mĂ©chants esprits ? » « Il est nĂ´tre, lui rĂ©pondirent-ils.  Car, pendant qu’il Ă©tait dans le monde, il a accompli nos Ĺ“uvres ». Saint Pierre leur rĂ©pliqua : « Mais pour ces choses, il a fait pĂ©nitence de tout son cĹ“ur, et, ce qui plus est, il a renoncĂ© au monde. »  L’ennemi opposait plusieurs choses, et l’apĂ´tre les rĂ©futait avec de justes raisons.  A la fin, l’ennemi vaincu Ă©clata :  « Il reste une faute que tu ne pourras en aucune façon justifier.  Pour le lavage  des vĂŞtements et des morceaux de linge qui se fait dans le château  Sansmur,  il a imposĂ© de dures taxes que ni lui ni personne  d’autre n’a jamais rĂ©voquĂ©es.   Le pĂ©chĂ© demeurant, il faut nĂ©cessairement que demeure la peine du pĂ©chĂ© ». L’apĂ´tre rĂ©pondit Ă  cela :  « Il est devenu moine pour expier ses pĂ©chĂ©s sans en excepter aucun.  Il ne fait donc aucun doute qu’il est appelĂ© Ă  avoir part au salut Ă©ternel ».  Avec ces dernières paroles, les dĂ©mons prirent la fuite, et je fus dĂ©livrĂ© de leur terreur.   Il me reste encore Ă  te demander que tu mettes au courant de ces choses mon fils Gaufred qui a hĂ©ritĂ© de mon patrimoine.  Et tu lui diras de ma part qu’il rapporte au prieur l’injuste exaction. »  Après avoir dit cela, il disparut.  Et Ă   sĹ“ur dĂ©jĂ  nommĂ©e, madame Adèle, sĹ“ur de la reine AngĂ©lique, d’abord comtesse de Blesens, maintenant humble servante du Christ, il raconta tout cela.   Elle alla voir le dit Gaufred et lui demanda  si son père avait imposĂ© une nouvelle taxe sur les vĂŞtements et les tissus qui Ă©taient lavĂ©s dans le château. Quand elle sut que cela s’était passĂ© comme le dĂ©funt l’avait dit, elle comprit que la vision qu’elle avait entendue d’une narratrice inconnue,  n’était pas une illusion, mais qu’elle Ă©tait vraie, puisqu’elle Ă©tait confirmĂ©e par celui qui savait.  J’ai cru bon de mettre cela par Ă©crit, mĂŞme si je ne m’étais engagĂ© Ă  raconter que les rĂ©vĂ©lations de ceux qui sont rĂ©veillĂ©s.  On ne doit pas faire la fine bouche devant des rĂ©vĂ©lations faites par des gens qui dorment, quand elles sont confirmĂ©es par ailleurs.   Il a demandĂ© au fils et l’a averti, de la part de son père dĂ©funt, de mettre fin Ă  une exaction nuisible, pourvoyant ainsi Ă  ce qu’il ne soit plus  en Ă©tat de pĂ©chĂ©.   Est-ce que son fils l’a fait, je ne suis pas bien renseignĂ© lĂ -dessus.  On n’a pas Ă  se casser la tĂŞte pour trouver de quoi rĂ©pondre Ă  ceux qui mĂ©prisent les visions qui arrivent pendant le sommeil. Il n’est que trop facile de rĂ©primer le rire des moqueurs, et mĂŞme les rĂ©ticents finissent par comprendre qu’il ne convient pas du tout de lever le nez sur ce genre de rĂ©vĂ©lations.

                           CHAPITRE VINGT-SEPT

               Le soldat mort qui apparut Ă  Humbert de Bellioc

J’ajoute aux visions dĂ©jĂ  racontĂ©es celle-ci qui est toute rĂ©cente, et qui a Ă©tĂ© faite presque sous nos yeux.  Si quelqu’un doute de celle-lĂ , je ne sais laquelle on pourra croire. Elle a eu une telle cĂ©lĂ©britĂ©, elle a Ă©tĂ© rapportĂ©e par tant de tĂ©moins fidèles, que qui la trouverait obscure ne pourra, parmi les rĂ©cits de cette sorte,  rien rencontrer de plus clair.  Cela est arrivĂ© l’annĂ©e oĂą je suis allĂ© en Espagne pour faire traduire le Coran. Le bruit s’en Ă©tait rĂ©pandu si rapidement que, ce fait qui Ă©tait  arrivĂ© dans le diocèse de Lyon après NoĂ«l,  je le confiai Ă  ma mĂ©moire, la mĂŞme annĂ©e, en Espagne,  pour l’écrire plus tard.  Je l’ai retenu pour une raison bien simple :  de peur que, avec le passage du temps, le souvenir d’un tel Ă©vènement  ne s’estompe.  Ayant acquis, Ă  Cluny, la certitude  de ce qui s’était passĂ©, j’ai fait ce que je n’avais pas pu faire avant en Espagne : je l’ai confiĂ© Ă  l’écriture.   Il y a dans le territoire Ă©piscopal de Masticon un château du nom de Beaujeu.  Par la noblesse ou par la prudente conduite de ses maĂ®tres, il damait le pion Ă  tous les châteaux avoisinants.  Guicard reçut en toute lĂ©galitĂ© ce domaine en hĂ©ritage,  et dĂ©passa en force et en puissance sĂ©culière  tous ceux  qui l’avaient prĂ©cĂ©dĂ©, aussi vaillants qu’ils aient pu ĂŞtre.  S’en servant plus pour le faste mondain que pour le service divin, comme nous le voyons souvent  chez ces gens, il gâcha, en grande partie,  les jours de sa vie en flattant sa vanitĂ© et son orgueil mondain, en tissant, avec beaucoup de labeur, des toiles d’araignĂ©e.  Dieu le frappa enfin par une maladie au midi de sa vie;  et comme il doutait de  sa longĂ©vitĂ©, il devint, de mon temps,  moine Ă  Cluny.  LĂ , il fit  satisfaction Ă  Dieu, comme il le put,  par les humiliations, la pĂ©nitence, et la confession chrĂ©tienne, et en s’en remettant aux prières des frères.   Il ne survĂ©cut pas longtemps.  Et, Ă  la fin, après avoir reçu comme viatique de l’ultime voyage le corps sacrĂ© du Christ, il mit un terme au dernier jour de sa vie.   Son fils Humbert hĂ©rita du fief de son père.  RivĂ© comme par de fortes chaĂ®nes Ă  la licence de l’adolescence et aux richesses, il dĂ©valait les pentes verdoyantes du monde  qui mènent Ă  l’enfer, avec la libertĂ© effrĂ©nĂ©e d’un damnĂ©. Voulant le corriger et le ramener sur le chemin du salut, la bontĂ© divine lui montra Ă  lui  comment il pourrait se sauver, et aux autres, comment  ils pouvaient quitter la voie large et fleurie.  Il advint donc qu’un jour,  oĂą il avait pris les armes contre ceux qui s’opposaient Ă  lui dans le village de Forens,  il fonça vers eux avec son armĂ©e. Et quand ils en vinrent au corps Ă  corps,   Gaufred un de ses plus braves soldats fut transpercĂ© par une lance, et mourut sur le champ de bataille,  Le combat ayant brusquement pris fin, chacun se dĂ©banda, prit la fuite  ou se mit Ă  la poursuite de quelqu’un.   Deux mois ne s’étaient pas encore Ă©coulĂ©s, et voici que  le dit soldat dont j’ai rapportĂ© la mort, se prĂ©senta devant un autre soldat de Anse, qui s’appelait Milon, et  qui chevauchait sans compagnon dans une forĂŞt toute proche du château.  Le soldat fut pĂ©trifiĂ© par cette apparition soudaine, et dans sa frayeur, il se demandait s’il devait fuir ou piĂ©tiner sur place.   Le mort qui lui Ă©tait apparu s’adresse d’abord Ă  lui en ces termes : « N’aie pas peur, et ne pense pas Ă  t’enfuir, car je n’ai pas reçu la permission de venir te voir pour te nuire, mais pour que tu cherches Ă  m’aider.   J’ai reçu l’autorisation de venir te voir toi, plutĂ´t que d’autres, parce que tu m’as toujours Ă©tĂ© d’une grande amitiĂ© et d’une grande fidĂ©litĂ©.   Tu sembles donc plus propre que les autres Ă  remplir fidèlement mes demandes.   Je te demande donc que tu transmettes mon message Ă  Humbert de Belioco, et que tu lui dises, en mon nom et Ă  ma place, ce que je vais t’annoncer.   EntraĂ®nĂ© par son agressivitĂ©, j’ai perdu la vie terrestre dans un duel, comme tu le sais, et ma nĂ©gligence Ă  accomplir mes devoirs me retarde  dans mon dĂ©sir de passer Ă  la vie bienheureuse.  Le duel oĂą j’ai perdu la vie, je ne l’ai pas entrepris pour une cause assez juste, et je ne reçois le soulagement d’aucun secours spirituel pour les cruels tourments que je souffre Ă  cause de ce pĂ©chĂ© et de nombreux autres.   Mais faut-il s’étonner qu’il n’ait pas fait acte de prĂ©sence Ă  mes funĂ©railles et Ă  ma mort, qu’il a lui-mĂŞme causĂ©e, celui qui ne prie mĂŞme pas pour le repos de son père, qui a compromis son salut Ă©ternel pour son bien-ĂŞtre temporel ?  Car son père souffre de cruels tourments Ă  cause d’un grand nombre de choses qu’il lui avait acquises injustement, Ă  cause des innombrables maux qu’il a infligĂ©s aux Ă©glises et surtout Ă  Cluny. Et il exulte, lui, sans penser un seul instant aux peines que son père endure. Et il festoie splendidement Ă  chaque jour avec les choses qui font maintenant gĂ©mir terriblement son père.  Qu’il ait donc pitiĂ© de moi, qu’il ait donc pitiĂ© de son père,  de peur que, s’il ne veut pas avoir pitiĂ© des malheureux, il aille lui-mĂŞme grossir le nombre de ces infortunĂ©s.   Car, s’il met tout son zèle Ă  nous aider par la cĂ©lĂ©bration de messes, par la largesse de ses aumĂ´nes,  par l’intercession auprès de Dieu des  hommes pieux, il nous procurera le salut plus rapidement, et s’affranchira lui-mĂŞme de la dette contractĂ©e envers moi.  S’il ne te croit pas ou n’obtempère pas Ă  tes demandes, il faudra que j’aille le voir moi-mĂŞme, et que je trouve le moyen de lui faire accomplir ces choses.  Sache que m’a beaucoup aidĂ© l’absolution publique faite rĂ©cemment Ă  Lyon au cours du synode. VoilĂ  pourquoi je demande le secours d’hommes de prière semblables. »

Il dit, et aussitĂ´t après il le perdit de vue.  Le soldat prit Ă  cĹ“ur ce qu’on lui avait demandĂ©.  Et craignant que, s’il faisait celui qui n’a rien vu, il devrait le payer cher, il alla voir Humbert,  et il lui rapporta ce qu’il avait entendu, sans omettre aucune des demandes. Après avoir entendu le rĂ©cit d’une pareille apparition, Humbert fut saisi d’une grande crainte.  Il crut ce qu’on lui avait rapportĂ©, mais  il n’y a apporta pas toute le sĂ©rieux qui s’imposait.   A la façon des hommes de son espèce, il redoutait plus la venue annoncĂ©e du dĂ©funt  qu’il ne se souciait de son salut Ă©ternel.   Ayant peur de dormir seul pendant la nuit, il demandait qu’on ne le laisse pas sans compagnie. Et voici que, après quelques jours, le dit dĂ©funt que torturaient des tourments invisibles, eut la permission de parler aux mortels.   Et le matin, quand le soleil Ă©tait dĂ©jĂ  levĂ©,  il se rendit visible Ă  celui qui reposait dans son lit, les yeux grands ouverts.   Il s’assit sur son lit, semblable en tout Ă  ce qu’il Ă©tait, et revĂŞtu du mĂŞme habit,  exhibant la blessure mortelle qu’il avait reçu le jour de sa mort, comme s’il venait tout  juste de la recevoir,  et il parla Ă  un Humbert Ă©bahi et catastrophĂ© : « Puisque tu n’as pas voulu Ă©couter le messager que je t’avais envoyĂ©,  je suis venu te voir, après en avoir Ă©tĂ© autorisĂ© par la divine misĂ©ricorde.   Comme la vie que tu as gaspillĂ©e a fait de toi mon plus grand dĂ©biteur, elle aurait du faire de toi une aide misĂ©ricordieuse Ă  mes grands maux.  Mais toi, tu ne viens pas Ă  mon secours, tu ne tentes mĂŞme pas d’attĂ©nuer les cruels tourments que j’endure par le moindre coup de pouce  d’une bonne Ĺ“uvre spirituelle.  Tu as rejetĂ© loin de toi le souci des horribles peines et de la terrible dĂ©tresse de ton père.   Tu n’as pas une larme Ă  verser sur celui qui souffre surtout Ă  cause de toi.   Il gĂ©mit, lui, dans des tourments cruels; tu n’en as cure.  Il est torturĂ©, et tu jubiles.  Ces choses-lĂ  dĂ©plaisent souverainement au Dieu dĂ©bonnaire, et il a presque dictĂ© ta sentence de mort.  Puisque tu refuses de prendre en pitiĂ© ceux dont tu es le dĂ©biteur, tu expĂ©rimenteras en souffrant les choses mĂŞmes qui auraient du t’inspirer de la pitiĂ©.   Mais dans la bontĂ© qui lui est coutumière,  Dieu retarde l’exĂ©cution de sa justice, et il m’a permis de t’avertir de ne pas prendre part Ă  l’expĂ©dition  du comte AmĂ©dĂ©e que tu as bien hâte de rejoindre.  Car, si tu y vas, tu vas perdre  en mĂŞme temps tes biens et ta vie.  Prends donc garde Ă  toi, aie pitiĂ© aussi de nous, et ne diffère plus d’accomplir les Ĺ“uvres spirituelles qui nous apporteront le soulagement. Pourvois, par la clĂ©mence de notre CrĂ©ateur, Ă  ton salut et Ă  notre repos ».

Humbert l’écouta parler, et la longueur du message lui permit de souffler un peu.   Comme il se prĂ©parait ou Ă  rĂ©pondre ou Ă  interroger, son conseiller  Wichard de Marziac, soldat d’une grande bravoure, apparut devant lui, le matin,  en sortant de l’église.  Dès qu’il franchit le seuil de la maison oĂą un mort parlait Ă  un vivant, le mort qui Ă©tait apparu disparut. FoudroyĂ© par la peur, Humbert lui vint en aide et satisfit en partie Ă  sa place.   Il promit de faire le pèlerinage de JĂ©rusalem,  et de visiter le sĂ©pulcre du Seigneur.   J’écris cela pour l’édification de la foi et l’assainissement  des mĹ“urs. Je veux ramener Ă  la voie de la vĂ©ritĂ© et Ă  la doctrine de l’Église les hĂ©rĂ©tiques, et les hommes erronĂ©s de notre temps qui nient que les bĂ©nĂ©fices ecclĂ©siastiques peuvent ĂŞtre profitables aux fidèles dĂ©funts.  Ce n’est pas pour encourager les chrĂ©tiens, par de tels secours,  Ă  traverser cette vie mortelle dans la tiĂ©deur et la mollesse que j’ai proposĂ© Ă  la rĂ©flexion ces exemples limpides.  Car la voilĂ   la piĂ©tĂ© cĂ©leste qui ne voulut pas Ă©couter un misĂ©rable enseveli dans l’enfer qui priait pour ses frères : s’ils n’écoutent ni MoĂŻse ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus en quelqu’un qui ressusciterait des morts.   La mĂŞme bontĂ© divine a, de nos jours, non pas ressuscitĂ© le corps d’un mort, mais  fait apparaĂ®tre Ă  des vivants l’esprit d’un corps mort, comme dans une image; et a permis qu’il vienne les inciter Ă  la pĂ©nitence et les pousser Ă  apporter de l’aide.  Qu’elle prenne donc fin l’erreur nocive de ceux qui prĂ©tendent  que les âmes des fidèles ne peuvent pas ĂŞtre aidĂ©es par les prières et les bonnes Ĺ“uvres des fidèles.  Que la paresse des ignorants soit secouĂ©e,  et qu’ils confessent que, après la mort, on peut sauver les âmes de ceux qui se sont endormis dans le Christ.  Qu’ils sachent, Ă©galement, que si, par la grâce concomitante de Dieu, les Ĺ“uvres de quelqu’un furent telles qu’il a mĂ©ritĂ© d’échapper Ă  la damnation Ă©ternelle, il pourra, s’il lui reste encore quelques imperfections, satisfaire Ă  la justice divine par les mĂ©rites des saints dĂ©cĂ©dĂ©s et les secours des fidèles vivants.

                                                 VINGT-HUIT

                            Une autre apparition semblable en Espagne

Je suis allĂ© une fois en Espagne.  Ce que j’ai entendu lĂ  au sujet d’un miracle semblable ne doit pas ĂŞtre passĂ© sous silence.  Il y a, dans ce pays, un château illustre et fameux, qui Ă  cause de la convenance du site, de la fertilitĂ© des terres adjacentes, et du grand nombre de gens qui cultivent la terre, Ă©tait plus important que tous les châteaux environnants.  Il ne portait pas pour rien le nom d’étoile.   Dans ce château demeura un certain Burge qu’on appelait Pierre Engelbert.  Il Ă©tait fameux pour sa bravou
 

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                                                   MIRACLES (28 suite)

 Il possĂ©dait en abondance les richesses de ce monde, et vĂ©cut Ă  peu près toujours de la mĂŞme façon jusqu’à la vieillesse.   Puis, foudroyĂ© par celui qui souffle oĂą il veut, il renonça au siècle et reçut l’habit de la profession monastique au monastère construit Ă  Nazareth, sous la règle et l’allĂ©geance de Cluny.  Quand je parvins Ă  ce monastère deux ans après sa conversion, je l’entendis lui-mĂŞme raconter la vision mĂ©morable. Cette histoire avait dĂ©jĂ  fait le tour du monde, mais on n’en connaissait pas l’auteur.  Quand j’arrivai, je me suis enquis consciencieusement de l’endroit oĂą se trouvait le narrateur de cette vision. Et j’entendis dire qu’il demeurait dans une cellule proche du monastère de Nazareth.  Je repris donc la route pour me rendre dans son patelin.  Je rencontrai lĂ  un homme dont la maturitĂ© de l’âge, la gravitĂ© de mĹ“urs, et le tĂ©moignage universel, ainsi que sa blanche chevelure, inspiraient une confiance totale.   Voulant exclure toute apparence de doute de mon cĹ“ur et de celui de tous les autres, je l’amenai auprès des vĂ©nĂ©rables Ă©vĂŞques Otorens et Oximens, en prĂ©sence de mes compagnons, de personnes de grande piĂ©tĂ© et de science.    Et lui faisant comprendre que la VĂ©ritĂ© perd tous ceux qui disent des mensonges, et ajoutant beaucoup d’autres choses pour l’empĂŞcher d’halluciner,  je ne lui ai pas seulement demandĂ©  de raconter ce qu’il y a de vrai dans cette vision, mais je le lui ai ordonnĂ© au nom de l’obĂ©issance qu’il me devait en tant qu’abbĂ©.  Et lui de nous raconter ce dont nous Ă©tions tous ignorants. « Ce que vous me demandez, dit-il, je ne l’ai pas reçu d’un autre, mais je l’ai vu moi-mĂŞme de mes propres yeux. » A ces mots, nous nous sentĂ®mes soulagĂ©s de ne pas avoir Ă  faire  au narrateur des paroles des autres, mais au voyant authentique de la chose.   IntriguĂ©s au plus haut point, nous Ă©tions tout yeux  tout oreilles, et nous ne supportions plus aucun dĂ©lai.  Nous nous mĂ®mes tous Ă  le presser de nous raconter ce qu’il avait vu.  Je prĂ©fère lui laisser la parole, pour que ce que vous lisez et entendez non seulement vous en saisissiez le sens, mais pour que vous l’entendiez comme sortant  de sa propre bouche.

 Â« Au temps oĂą le roi d’Aragon Alphonse Ă©tait assis sur  le trĂ´ne d’Alphonse sĂ©nior, roi des Espagnes dĂ©jĂ  mort, il vint un jour oĂą il mobilisa son armĂ©e pour faire campagne contre les Castillans qui  s’étaient soulevĂ©s contre lui.  De chacune des maisons de son royaume, des piĂ©tons ou des cavaliers furent conscrits.  Il l’avait ordonnĂ©, cela,  par un Ă©dit royal.   Force  me fut d’obĂ©ir.  J’envoyai Ă  l’armĂ©e  un mercenaire embauchĂ© par moi pour de l’argent, du nom de Sanche.  Peu de jours après, tous ceux qui avaient pris part Ă  cette expĂ©dition revinrent sains et saufs.  Lui aussi revit sa  maison.   Quelques jours après son retour de l’armĂ©e, il tomba malade.  Son combat contre la maladie ne dura pas longtemps, car un peu plus tard, il n’était plus de ce monde.   Quatre mois ne s’étant pas encore Ă©coulĂ©s,  je me reposais dans mon lit Ă  Stella près du feu en plein hiver, quand, subitement le dit Sanche m’est apparu Ă  minuit.  Je ne dormais pas encore.    Il s’assit près du foyer, et voulant attiser le feu, il retournait les charbons d’un cĂ´tĂ© et d’autre, pour faire de la chaleur ou de la lumière.   Je le voyais de mieux en mieux, il  Ă©tait nu et sans aucun vĂŞtement, Ă  l’exception d’un pagne.  Quand je le vis, je lui dis : « Qui es-tu ? »  Et lui, Ă  voix basse : « Je suis ton domestique, Sanche ».  J’ajoutai : « Que fais-tu ici ? »   « Je vais, dit-il, dans un château.  Beaucoup de soldats viennent en ma compagnie, pour que, lĂ  oĂą nous avons fautĂ©, nous expiions les dettes dues Ă  nos pĂ©chĂ©s. »  « Et pourquoi, lui demandai-je, es-tu passĂ© par ici ? »  « C’est l’espoir du pardon,  me rĂ©pondit-il, qui me l’a conseillĂ©. Car si tu veux avoir pitiĂ© de moi, tu pourras me procurer un repos plus rapide. »  « OĂą et quand  as-tu commis ces fautes ? »  « Quand j’ai pris part Ă  l’expĂ©dition que tu connais, j’ai tuĂ©, inspirĂ© par la haine, j’ai dĂ©valisĂ© une Ă©glise avec des compagnons d’armes, ramenant avec moi des vĂŞtements sacerdotaux,  que j’ai expĂ©diĂ©s Ă  l’étranger. C’est pour cette dernière faute surtout que je subis des peines atroces.  Et j’attends de toi, en tant que mon Seigneur,  le remède d’autant de prières que tu le pourras. Car tu pourras me venir en aide, si tu t’efforces de me secourir par des bonnes oeuvres.  J’ai une demande spĂ©ciale Ă  faire Ă  ma dame, ton Ă©pouse.  Dis-lui, de ma part,  au nom d’un dĂ©funt, de ne pas chercher Ă  me rendre les huit pièces d’argent qu’elle me devait pour mon travail de mercenaire.  Fais lui comprendre  que le service qu’elle rendrait volontiers Ă  mon corps, elle le rende plutĂ´t Ă  mon âme, car mon âme  en a un plus grand besoin.  Qu’elle donne cet argent aux pauvres, comme si c’était moi qui faisais l’aumĂ´ne. »  Mis en verve par cette longue allocution, je lui posai la question suivante : « Qu’est-ce qui est arrivĂ© Ă  notre Pierre de Jaca rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© ? Je te demande, si tu es au courant,  de me donner des renseignements sur lui ».   « Ses Ĺ“uvres de misĂ©ricorde, me dit-il, et surtout les dĂ©penses qu’il a faites pour les pauvres durant le temps de la famine, l’ont menĂ© aux repos des bienheureux, et l’ont rendu participant de la vie Ă©ternelle. »  Quand j’ai vu qu’il me rĂ©pondait si aisĂ©ment et si rapidement, j’ajoutai : « Et Bernier, cet autre convive, mort lui aussi rĂ©cemment, sais-tu quelque chose de lui ? »  « Celui-lĂ , dit-il est dĂ©tenu en enfer.  Il Ă©tait prĂ©lat de cette ville. Devant mettre fin Ă  des litiges  par un jugement en bonne et due forme, il se laissa sĂ©duire par des faveurs et achetĂ© par des pots de vin, et a ainsi  jugĂ© injustement. Il ne craignit mĂŞme pas d’extorquer  cruellement Ă  une veuve le peu d’argent qui lui restait pour ne pas mourir. »   Enhardi par cette rĂ©ponse,  je voulus en savoir davantage.  Je lui demandai : «As-tu pu savoir quelque chose de notre roi Alphonse,  mort depuis peu d’annĂ©es ? »   Mais un autre qui Ă©tait placĂ© Ă  la fenĂŞtre au-dessus de ma tĂŞte, me rĂ©pondit : « Ne cherche pas Ă  savoir de lui ce qu’il ignore, car son arrivĂ©e encore rĂ©cente dans nos lieux ne lui a pas  permis de le connaĂ®tre.  Mais Ă  moi ne pas peut ĂŞtre inconnu ce que tu demandes du roi,  car, ayant demeurĂ© avec ces esprits quinze ans depuis ma mort, j’en sais plus que lui ».  StupĂ©fait par le son d’une voix nouvelle, et dĂ©sirant voir l’auteur de cette intervention, je regardai en direction de la fenĂŞtre.  AidĂ© de l’éclat de la  pleine lune qui Ă©clairait alors tout l’appartement, j’aperçus un homme dans la partie basse de la fenĂŞtre.    Le voyant dans le mĂŞme accoutrement que l’autre, je lui dis : « Et toi, qui es-tu ? »    « Je suis, dit-il, son compagnon, et je suis parti du château avec lui et beaucoup d’autres ».  Je lui demandai alors : « Toi, est-ce que tu sais quelque chose du roi Alphonse ? ».   «  Je sais, dit-il oĂą il a Ă©tĂ©.  Mais  oĂą il est prĂ©sentement, je ne le sais pas. Car, pendant un certain temps, il a Ă©tĂ© torturĂ© par des supplices atroces au milieu des coupables, puis il a Ă©tĂ© soulagĂ©  par les moines de Cluny.   Ce qui lui  est arrivĂ© après, je l’ignore. »

 Après ces mots, il se tourna vers son compagnon qui Ă©tait assis près du feu, et lui dit : « Lève-toi et mettons-nous en frais de continuer le voyage commencĂ©. »  Et voici que  les corridors et les salles  Ă  l’intĂ©rieur et les rues Ă   l’extĂ©rieur du château furent remplis par une armĂ©e de compagnons, et par plusieurs qui nous devançaient Ă  toute vitesse, nous contraignant de les suivre. « Je te demande, seigneur, de ne pas m’oublier.  Je te prie d’exhorter chaudement la châtelaine, ton Ă©pouse Ă  restituer Ă  mon âme ce qu’elle doit Ă  mon corps ».  Cela Ă©tant dit, tous les deux disparurent.   Je rĂ©veillai tout de suite mon Ă©pouse qui dormait près de moi dans le lit.  Et avant de lui raconter ce que j’avais vu ou entendu, je lui ai demandĂ© si elle devait quelque chose sous forme de salaire Ă  notre domestique Sanche.  Elle me rĂ©pondit, ce que je n’avais entendu que du dĂ©funt,  qu’elle lui devait encore sept pièces d’argent.  Je ne puis plus douter de la narration d’une chose que confirmaient les paroles de ma femme.  Au lever du soleil, je reçus sept pièces d’argent de mon Ă©pouse, et ajoutant ce qui m’a semblĂ© bon de mon propre argent, je distribuai le tout aux pauvres pour le salut de celui qui m’était apparu.  J’ajoutai le secours des saintes messes, lesquelles furent cĂ©lĂ©brĂ©es  Ă  ma demande et avec mes offrandes,  pour la rĂ©mission plĂ©nière de ses pĂ©chĂ©s ».

Je transmets aux contemporains et Ă  la postĂ©ritĂ© cette vision si illustre et si mĂ©morable, racontĂ©e par les mots eux-mĂŞmes du visionnaire, pour l’édification des croyants. J’ai exprimĂ© assez clairement, je pense, par leur propre tĂ©moignage, quels sont les devoirs que nous devons remplir envers les dĂ©funts.   Cette vision tire une confirmation non nĂ©gligeable de la dĂ©claration du mort Ă  l’effet que le roi Alphonse avait Ă©tĂ© soulagĂ© par les moines de Cluny, et dĂ©livrĂ© des  tourments des coupables semblables Ă  lui.  Car c’est de notoriĂ©tĂ© publique en Espagne et dans les Gaules, qu’il Ă©tait un grand ami et un grand bienfaiteur de l’église de Cluny.   Pour ne pas parler des nombreuses Ĺ“uvres de piĂ©tĂ© dont il a fait bĂ©nĂ©ficier ce monastère, ce roi si magnanime et si fameux, s’était fait, par amour du Christ, lui et son  royaume,  le pourvoyeur des pauvres du Christ. Et tant lui que son père, ils faisaient don Ă  chaque annĂ©e, Ă  Cluny,  de  deux cent onces d’or.  Il construisit aussi en Espagne deux monastères, et permit Ă  d’autres d’en construire d’autres.  Il y plaça des moines de Cluny, et, pour qu’ils puissent servir Dieu continuellement, il pourvut Ă  leur subsistance  avec une largesse royale.   Il raviva la ferveur monacale presque Ă©teinte en Espagne, et son zèle lui procura, après son règne temporel,  un royaume sempiternel.  Il a obĂ©i au prĂ©cepte du Roi Ă©ternel, en se faisant des amis avec l’argent d’iniquitĂ©.  Après avoir perdu son intendance, il a Ă©tĂ© par ces amis,  selon la teneur de cette vision, dĂ©livrĂ© des peines, et reçu dans les tabernacles Ă©ternels.  Qu’est-ce qui pouvait convenir de mieux Ă  cette justice misĂ©ricordieuse qui rend Ă  chacun selon ses Ĺ“uvres, que d’être dĂ©livrĂ©s par ceux qu’il avait aidĂ©s, de recevoir  la misĂ©ricorde de ceux envers lesquels il avait exercĂ© la misĂ©ricorde, de recevoir la vie Ă©ternelle de ceux qu’il avait maintenus en vie dans les misères prĂ©sentes.  Non, elle n’est pas menteuse la voix que saint Jean a entendue du haut du ciel : « Leurs Ĺ“uvres les suivront ». Elle se rĂ©vèle vĂ©ridique dans ce roi qui, par ses Ĺ“uvres de misĂ©ricorde ainsi que par ceux qui en ont Ă©tĂ© les bĂ©nĂ©ficiaires, a Ă©chappĂ© aux tourments, et s’est associĂ© au repos des esprits bienheureux.

Pierre le Vénérable, Les Merveilles de Dieu, 2ème livre
 
J’ai dĂ©cidĂ© d’écrire, pour fortifier la foi et assainir les moeurs, les miracles accomplis de notre temps, dont nous avons une connaissance certaine.  Ă€ ceux que j’ai dĂ©jĂ  racontĂ©s, j’estime devoir en ajouter d’autres qui ne seront, aux auditeurs ou aux lecteurs, ni moins utiles ni moins profitables que les prĂ©cĂ©dents.  Je ne suis, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit,  aucun ordre chronologique, et je n’écarte aucun miracle d’aucune sorte.   Mais je les confie tous  Ă  l’écriture  comme je les ai appris autrefois,  et comme je peux les apprendre Ă  chaque jour, de sources diffĂ©rentes et de personnes dignes de foi.  La torpeur d’un grand nombre me dĂ©prime et me met en boule.  La science, l’instruction et l’art oratoire ils ont tout cela en abondance.  Mais les Ĺ“uvres de la toute puissance divine qui fleurissent dans diffĂ©rents pays pour l’instruction et l’édification des fidèles, ils ne sont pas prĂŞts Ă  lever le petit doigt pour  les transmettre par Ă©crit aux gĂ©nĂ©rations futures.  Les anciens, autant les auteurs paĂŻens que les Pères des premiers siècles, mettaient par Ă©crit ce qu’ils jugeaient digne de mĂ©moire.   Mais ceux d’aujourd’hui sont bien loin d’imiter  le zèle des paĂŻens et des chrĂ©tiens : leur insouciance et leur nonchalance laissent pĂ©rir tout ce qui arrive de leur temps, tout ce qui pourrait ĂŞtre d’une grande utilitĂ© pour la postĂ©ritĂ©.   Quand on lit le psaume divin :  « Que l’on confesse, Seigneur, toutes tes Ĺ“uvres »,  on dit qu’il faut louer Dieu pour toutes ses Ĺ“uvres.   Comment pourra-t-on louer Dieu pour des Ĺ“uvres qu’on ne connait pas ?  Comment peuvent-elles ĂŞtre connues  par ceux qui ne les ont pas vues,  si elles ne sont pas racontĂ©es ?   Comment pourront-elles demeurer dans la mĂ©moire des gĂ©nĂ©rations successives, si elles ne sont pas Ă©crites ?  Et comme toutes les choses bonnes ou mauvaises qui, par la permission ou la volontĂ© de Dieu, arrivent dans le monde doivent servir Ă  sa glorification et Ă  l’édification des fidèles,  comment pourra-t-on, si les hommes les cachent,  glorifier Dieu Ă  leur sujet, ou comment les fidèles pourront-ils en ĂŞtre Ă©difiĂ©s ?   Ce silence infructueux causĂ© par l’indolence et l’apathie est d’une gravitĂ© telle que nous sont inconnues toutes les choses qui dans l’Église et les royaumes chrĂ©tiens sont arrivĂ©es il y a quatre ou cinq cents ans.   La diffĂ©rence entre notre siècle et ceux d’autrefois est telle que nous connaissons parfaitement ce qui est arrivĂ© avant cinq cents ans ou mille ans, mais que nous ignorons ce qui se passe de nos jours.  Nous avons en abondance toutes sortes de livres d’histoire ancienne profane ou ecclĂ©siastique, ou qui contiennent les enseignements et les exemples de vie des Pères de l’église.    Mais des livres qui rapportent les Ă©vènements contemporains, je me demande si nous en avons un seul.  Les anciens  ont scrutĂ© avec la plus grande attention tout ce qui pouvait leur ĂŞtre utile, mĂŞme les peuples  Ă©loignĂ©s et les langues anciennes.  Étudiant  les langues et la science des autres peuples, les Égyptiens celles des Grecs, les Grecs celles de latins, les Latins celles des Grecs et des HĂ©breux ou de tous autres peuples, ils s’enseignaient mutuellement les choses nĂ©cessaires Ă  l’existence, et s’échangeaient des connaissances par des Ă©crits de toutes sortes et des traductions.   Mais,  oh honte, les Latins d’aujourd’hui, non seulement n’ont aucune idĂ©e de ce qui arrive en terre Ă©trangère, mais ils ne daignent ni connaĂ®tre ce qui se passe chez eux, ni le communiquer aux autres par la parole ou par l’écrit.  Mais, revenons Ă  nos moutons, et si je peux trouver quelque chose d’instructif ou d’édifiant dans les choses modernes ou anciennes,  je le raconterai pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit des lecteurs.


Chapitre 1

C’est pour inspirer la terreur aux mauvais princes, et pour les engager Ă  changer de vie que je raconte ce qui s’est passĂ© Ă  Matiscon.   Il s’agit d’une chose  vraiment insolite et inconnue, je pense, Ă  tous les siècles, mais qui est pourtant  de notoriĂ©tĂ© publique, et qui est racontĂ©e par  plusieurs personnes.  Matiscon se trouve Ă  la frontière du royaume des Francs, lĂ  oĂą le fleuve Arar, qui prend sa source dans la Lotaringie, sĂ©pare l’empire des Teutons des Romains, ainsi que le RhĂ´ne qui se jette dans la mĂ©diterranĂ©e.   Ce Matiscon qui est appelĂ© par quelques-uns une place forte, par d’autres une ville, dĂ©tient le cinquième rang dans la primautĂ© de Lyon.  Selon le droit ecclĂ©siastique, il est soumis Ă  Lyon, mais selon le droit sĂ©culier, il dĂ©pend des Francs.  A une certaine Ă©poque, il y avait quelqu’un qui exerçait la principautĂ© de cette ville sous le nom de comte, et qui, envers les personnes et les biens ecclĂ©siastiques, se conduisait en vrai tyran.   Surpassant en mĂ©chancetĂ© les autres prĂ©dateurs, il ne se contentait pas de piller les biens des Ă©glises,  mais il faisait main basse sur leurs revenus et leurs possessions.  Car, chassant les chanoines de leurs Ă©glises, et les moines eux-mĂŞmes de leurs monastères, il s’emparait de son propre chef de toutes les terres, de tous les revenus, et leur enlevait sans pitiĂ© ce qui leur avait Ă©tĂ© donnĂ© par ses prĂ©dĂ©cesseurs  pour assurer leur subsistance. Les paysans montrent encore aujourd’hui les ruines des anciennes Ă©glises, desquelles il expulsa les  pontifes de la religion sacrĂ©e. Ces lieux vĂ©nĂ©rables, qui avaient Ă©tĂ© mis Ă  la disposition de la multitude des serviteurs du Dieu tout puissant, il les transforma en dĂ©sert.   Se soustrayant ainsi complètement Ă  Dieu, se donnant au monde, oublieux de la gĂ©henne et des terribles jugements divins,  il ne craignait pas Dieu, et ne redoutait pas les hommes.   Ayant longtemps abusĂ© de la libertĂ© qui lui avait Ă©tĂ© laissĂ©e, il devint de jour en jour plus mĂ©chant.  Il n’y avait plus pour lui d’espoir de correction, et il ne fit aucune tentative  pour rĂ©voquer la colère du Dieu tout puissant.  C’est pourquoi il expĂ©rimenta en lui la parole de l’Écriture sainte, selon laquelle  il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.   Et comme sa mĂ©chancetĂ© n’était pas occulte, mais publique, et comme il ne provoquait pas Dieu avec crainte mais avec audace, non en cachette mais en public, il devint un exemple terrible donnĂ© aux princes.  Car, comme un jour de fĂŞte, il reposait Ă  Matiscon dans son propre palais, et qu’il Ă©tait entourĂ© par une horde de soldats de tous azimuts, un homme inconnu, assis sur son cheval, se fraya  subitement un chemin  par la porte du palais, au su et au vu de tous, et se rendit jusqu’à lui.   Quand il fut tout près de lui, il lui dit qu’il voulait lui parler, puis il lui intima l’ordre  de se lever et de le suivre. Et subjuguĂ© par une force invisible, ne se sentant pas la force de rĂ©sister, il se leva et avança jusqu’à la porte du palais.  Il trouva lĂ  un cheval sellĂ©, l’enfourcha, après en avoir reçu l’ordre.   Saisissant aussitĂ´t les rennes,  il fut emportĂ© dans les airs par un cheval fougueux qui s’était comme emballĂ©.   La ville entière fut mise sur un pied d’alerte  par l’immense clameur et le pitoyable hurlement du misĂ©rable;  et elle accourut en foule pour assister Ă  ce spectacle inouĂŻ.   Les citadins regardèrent avec Ă©tonnement le cheval galoper dans les airs, aussi longtemps que leurs yeux leur permirent de l’apercevoir.  Ils entendirent longtemps le damnĂ©  crier : « A l’aide, Ă  l’aide, citoyens. Portez-moi secours. »  Ils l’entendaient vocifĂ©rer, mais ils ne purent rien pour lui.   Soustrait enfin Ă  la vue des hommes, il devint, comme il l’avait mĂ©ritĂ©, le compagnon Ă©ternel des dĂ©mons.  Tous ceux qui furent tĂ©moins d’un tel spectacle, apprirent, de retour chez eux, par cet exemple horrible et spectaculaire, qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.

 Que cela se soit vraiment passĂ© ainsi,  l’attestent non seulement le souvenir que tous en ont gardĂ©,  mais un Ă©vènement, arrivĂ© de nos jours,  qui n’est pas tout Ă  fait  aussi extraordinaire, mais qui est quand mĂŞme stupĂ©fiant. Car ce comte entraĂ®nĂ© par le dĂ©mon, dont je viens de raconter l’histoire, a passĂ©, quand il sortit du palais avec son compagnon tĂ©nĂ©breux,  par la porte du mur proche du palais.  Cette porte, les habitants l’obstruèrent avec des pierres, tellement ils Ă©taient  horrifiĂ©s par ce qu’ils avaient vu; et afin d’en laisser un mĂ©morial Ă  la postĂ©ritĂ©. Le prĂ©posĂ© du comte Olger Guillaume dĂ©sira rĂ©cemment ouvrir cette porte, dans l’intĂ©rĂŞt du public ou de quelque particulier.    Et voulant dĂ©gager un passage, il fit venir, un bon jour, des ouvriers  qualifiĂ©s, et, avec leur aide, il  enleva le tas de pierres qui entravait la porte.  Il Ă©tait, lui aussi, un fĂ©roce persĂ©cuteur des Ă©glises. Et il lui suffisait du moindre prĂ©texte pour dĂ©clencher toutes sortes de vexations.  Pendant qu’il s’affairait Ă  ce travail, il fut invisiblement saisi par le dĂ©mon, et, Ă  la vue de tous ceux qui Ă©taient prĂ©sents, il fut Ă©levĂ© très haut dans les airs.  Celui qui le retenait le laissa subitement tomber, et il s’écrasa sur le sol avec fracas.  Son corps fut gravement secouĂ©  par la violence du choc, et ses membres furent fracturĂ©s.   Il ne put jamais se relever.  Ce que voyant,  ses compagnons scellèrent avec des pierres la porte qu’ils avaient essayĂ©e de rouvrir; et, en souvenir de ce prodige,  ils  la condamnèrent Ă  une fermeture perpĂ©tuelle.

Chapitre 2
Celui qui, bloqué par la terre, était nourri par un ange grâce aux sacrifices et aux prières de l’Église.

 Il faut ajouter aux miracles prĂ©cĂ©dents celui de l’hostie salvatrice, c’est-Ă -dire du sacrement du corps et du sang du Christ, lequel n’a pas, de nos jours,  donnĂ© un petit tĂ©moignage.   Dans le diocèse de Gratianopolis il y a un terrain qui contient, dans ses veines souterraines, une grande quantitĂ© de fer, qui est exploitĂ© par la sueur d’un grand nombre d’habitants et de paysans, qui est chauffĂ© et purifiĂ© dans des fonderies, et vendu  avec profit aux ouvriers  des rĂ©gions environnantes qui travaillent le fer.  Et la ville que ces mineurs habitent s’appelle Ferraria.  Ils ont coutume ces hommes qui explorent ou prospectent en creusant les entrailles de la terre, de s’aventurer parfois  un peu plus loin qu’il ne faudrait,  dans l’espoir d’un plus grand gain, afin de dĂ©couvrir, en passant par des grottes et des tunnels souterrains,  une plus grande quantitĂ© de fer.   Pendant qu’un de ces mineurs travaillait sans arrĂŞt, et  trimait fort en fouillant les entrailles de la terre, un pan de mur s’effondra et lui boucha le chemin par lequel il Ă©tait venu.  Celui qui s’était enfoncĂ© profondĂ©ment en creusant, et qui s’était grandement Ă©loignĂ© de la surface, Ă©chappa quand mĂŞme Ă  la mort.  EnfermĂ© qu’il Ă©tait dans une maison close, aussi solide qu’une forteresse, il ne pouvait sortir, il est vrai,  mais il demeura sain et sauf.  EnveloppĂ© des Ă©paisses tĂ©nèbres de cette sombre prison, ayant perdu tout espoir de salut, comme s’il Ă©tait enseveli dĂ©jĂ  dans un grandiose sĂ©pulcre, il estimait, tout vivant qu’il Ă©tait, voir dĂ©jĂ  la mort.

 Ne l’ayant plus revu depuis plusieurs jours, sa femme le crut mort.  Elle se tourna rĂ©solument, alors,  vers l’aide qu’elle devait, par des grâces cĂ©lestes,  apporter Ă  son âme.  Ainsi, pendant un an entier, elle chercha Ă  subvenir aux besoins spirituels de son mari qu’elle croyait dĂ©funt, comme c’est la coutume de l’Église, en faisant cĂ©lĂ©brer des messes par les prĂŞtres, en offrant pour lui, au sacrement du salut,  un pain et une chandelle.  Elle manqua cependant Ă  sa rĂ©solution pendant une semaine. Distraite par une affaire pressante, elle eut la faiblesse d’omettre la messe qu’elle s’était engagĂ©e d’offrir pour son mari.  Et voici qu’au bout d’un an complet, les mineurs retournèrent Ă  leur travail coutumier, et parvinrent, peu Ă  peu, en creusant, au lieu oĂą se trouvait le paysan toujours vivant.  Quand le paysan claquemurĂ© entendit les voix et le bruit des instruments, il se mit Ă  crier Ă  tue tĂŞte.  Entendant sa voix, et en hommes experts qu’ils Ă©taient, reconnaissant que cette voix Ă©tait celle d’un homme sous terre, ils se stimulèrent mutuellement, et après un long travail de perforation, ils parvinrent enfin jusqu’à lui.  Ils allumèrent leurs lampes et, l’examinant de près, ils reconnurent que c’était bien  celui qui l’an passĂ©, avait Ă©tĂ© enseveli vivant.  Ils n’en revenaient tout simplement pas.  StupĂ©faits et renversĂ©s par la nouveautĂ© de la chose, ils lui demandèrent comment il pouvait encore ĂŞtre vivant.  Il leur rĂ©pondit : « Quand je fus Ă©crouĂ© dans cette prison, et que je demeurai quelques jours sans nourriture et sans lumière, je sentis rapidement mes forces diminuer.  Mais quelqu’un vint avec du pain et de la lumière. Il me rĂ©conforta,  m’encouragea Ă  manger, et il Ă©claira mes tĂ©nèbres avec la chandelle qu’il portait.  J’ai Ă©tĂ© nourri pendant la durĂ©e de sept ou huit jours, Ă  ce qu’il me semble,  et Ă  chaque fois je fus Ă©clairĂ© par sa chandelle.  C’est donc ainsi que j’échappai  au pĂ©ril de mort, et que j’éclairai les tĂ©nèbres de cette fosse.   A tous les sept ou huit jours, celui qui Ă©tait venu avec un nouveau pain et une nouvelle lumière, revenait de nouveau après me les avoir apportĂ©s.  Pendant toute l’annĂ©e, il ne manqua jamais de venir au mĂŞme moment, sauf pendant une semaine, oĂą, je ne sais pour quelle raison, je fus privĂ© de sa visite et de son don.   Pendant cette semaine, je souffris atrocement de la faim et des tĂ©nèbres.  Mais le bienfaiteur qui me conservait en vie revint bientĂ´t, et par le mĂŞme service, rĂ©para ma vie moribonde. »    Après l’avoir entendu parler, ils se rappelèrent ce que sa femme avait fait pour lui pendant toute cette annĂ©e, et ils le lui racontèrent immĂ©diatement.   Puis, ramenant l’homme du fonds des mines, ils le rendirent sain et sauf, après une sĂ©pulture d’un an, Ă  sa propre Ă©pouse, Ă  tous ses proches, et au peuple accouru de partout pour contempler un tel prodige.   S’étant tous rĂ©unis, et examinant attentivement ce qu’il racontait dans tous les dĂ©tails, ils dĂ©couvrirent que les jours oĂą il Ă©tait nourri par un pain et Ă©clairĂ© par une chandelle Ă©taient ceux oĂą elle avait fait une offrande Ă  son intention, ceux auxquels cette femme faisait cĂ©lĂ©brer une messe pour son repos et oĂą, lors de la cĂ©lĂ©bration de la messe, elle offrait du pain et un cierge.  Glorifiant Dieu et ne lui rendant pas moins grâce que pour un mort ressuscitĂ©, comme il n’était que juste, ils dĂ©couvrirent plus clairement que le jour  Ă  quel point la foi droite plait Ă  Dieu, Ă  quel point les offrandes des fidèles profitent Ă  soi ou autres, et quel salut la sainte hostie, offerte Ă  Dieu, apporte Ă  ceux qui en sont dignes.
 

Chapitre 3
Un mauvais moine qui a connu une mauvaise mort

 Après ces Ĺ“uvres et ces signes admirables qui ont Ă©tĂ© rapportĂ©s pour l’édification spirituelle des lecteurs ou des auditeurs, s’ajoute cet autre rĂ©cit, qu’il me semble devoir vous confier.  Ce fait n’a pas seulement Ă©tĂ© racontĂ© après les autres, mais il est arrivĂ© après les autres. Demeurait dans le monastère de Lehun qui Ă©tait soumis Ă  l’Éclise de Cluny, un certain frère, moine de nom et d’habit, mais d’une vie et de mĹ“urs rĂ©fractaires Ă  la discipline et Ă  la saintetĂ© monastiques.  Il Ă©tait douĂ© et perspicace dans les choses humaines, mais hĂ©bĂ©tĂ© et aveugle dans les choses divines, et dans  tout ce qui a trait Ă  l’engagement monastique.  Le prieur et ceux qui demeuraient avec lui dans le mĂŞme monastère le rĂ©primandèrent souvent, et, Ă  cause de ses nombreux excès, il devait supporter volontiers ou malgrĂ© lui d’être accusĂ©,  rabrouĂ© et châtiĂ©. On pensait que, Ă  la façon d’une cure mĂ©dicale, il en tirerait un profit spirituel; et que, grâce Ă  ces vexations, il se dĂ©tournerait de ses habitudes vicieuses.   Mais, après un certain temps, il a bien fallu dĂ©chanter, et reconnaĂ®tre que non seulement il ne s’amĂ©liorait pas, mais, qu’après avoir crachĂ© sur la vertu curative de la mĂ©decine cĂ©leste, il ne faisait qu’empirer. Il fit montre de cette obstination dans le mal pendant longtemps, et personne n’y pouvait rien.

Mais, un jour, celui qui atteint avec force d’une extrĂ©mitĂ© Ă  l’autre, mit un terme Ă  tant de maux qui s’étalaient en plein jour.  A cause de ses nombreuses fautes, il avait Ă©tĂ© dĂ©chargĂ© de son administration, et c’est contre son grĂ© et en rechignant qu’il Ă©tait comme enchaĂ®nĂ©  par les règlements du cloĂ®tre.  Il ne put pas toujours supporter cette odieuse clĂ´ture, et sa rancĹ“ur diabolique, Ă  propos de tout et de rien,  brĂ»lait du dĂ©sir de reporter sur le prieur et sur ses frères, les tortures de sa prison.  Il y avait, près de cette Ă©glise, des hangars qui servaient Ă  mettre Ă  l’abri les fruits du monastère.  Le prieur et les frères y avaient remisĂ© lĂ  la nourriture d’une annĂ©e. Ils avaient coutume de prĂ©parer, avec ces fruits,  ce qui  sert Ă  la nourriture et au breuvage.  Car, comme cette terre n’était pas propice Ă  la culture de la vigne, ils fabriquaient habituellement avec le suc de ces fruits non seulement du pain comestible, mais de la cervoise.   Ce frère mĂ©chant projeta de mettre  le feu Ă  ces victuailles des frères.  Se souvenant des maux qu’à cause de ses crimes ses frères lui avaient fait endurer, et voulant leur rendre la monnaie de leur pièce,  il s’avisa de mettre le feu aux entrepĂ´ts.  Ayant volĂ© de nuit les clefs du monastère,  il sortit du cloĂ®tre, et après avoir constatĂ© l’absence de toute vigie, il incendia en secret les hangars, et retourna au monastère, comme si de rien n’était.  Après avoir lu les matines et les laudes, et après ĂŞtre retournĂ©s se coucher, voici que les frères voient prendre forme un feu allumĂ© par un moine, et Ă©clater soudain en de hautes flammes.  Le sacrilège est le premier Ă  s’écrier,  et, comme s’il Ă©tait innocent et ignorant de ce qui se passait, il accourt avec les autres soi disant pour Ă©teindre le feu.  Tous les autres retroussent leurs manches, et font tout ce qu’ils peuvent pour arrĂŞter l’incendie naissant.   Lui regarde, sans porter secours;  et comme s’il tirait du contentement  de cette calamitĂ©, il reste lĂ  debout tel un spectateur oisif.   La divine censure n’a pas supportĂ© cela plus longtemps, et n’a pas diffĂ©rĂ© longtemps la punition de ce forfait. Car, bientĂ´t elle le livra Ă  un ange exterminateur qui le tua avec un glaive invisible, Ă  la vue de tous ceux qui Ă©taient prĂ©sents; et qui lui procura  en mĂŞme temps la mort prĂ©sente et Ă©ternelle.   TerrifiĂ©s par cette mort subite si horrible, les frères prirent dans leurs mains le corps Ă©tendu par terre et inanimĂ©, et l’emportèrent pour l’ablution coutumière.   Voulant le dĂ©vĂŞtir pour le laver, ils trouvèrent dans sa main la clef qu’il avait volĂ©e quelques minutes auparavant.  C’est ainsi qu’il a plu Ă  Dieu, et c’est ainsi qu’il a tout disposĂ© pour corriger les contumaces.  Car, quand le souffle vital se retire, tous les membres ont coutume de se dĂ©tendre, de se relâcher,  mais il eut ici un effet contraire : il resserra les doigts de  la main de ce mort qui tenait la clef, qu’il avait volĂ©e pour commettre un tel crime.  Dieu a fait cela pour qu’on n’ait pas Ă   faire d’enquĂŞte visant Ă  dĂ©couvrir  le responsable de ce crime.  Il l’a fait pour que son cancer soit connu, pour que, par un grand miracle, il avoue  mort ce qu’il ne voulait pas dĂ©clarer vivant;  et pour dĂ©tourner d’une Ĺ“uvre semblable tous ceux qui en entendraient parler.  Connaissant enfin avec certitude, par cette clef et par d’autres indices, l’auteur de ce sinistre, les frères Ă©loignèrent de la compagnie des saints corps et  jetèrent en dehors du cimetière chrĂ©tien ce cadavre dont l’enfer possĂ©dait dĂ©jĂ  l’âme, celui d’un voleur, d’un sacrilège, et d’un incendiaire.

Chapitre 4
De la vision que j’ai eue moi-même lors d’un séjour à Rome

 Bien que j’aie la ferme intention, en racontant ce genre de miracles, de ne jamais ou rarement admettre des visions qui se sont produites pendant le sommeil,  parce qu’elles sont souvent fausses ou douteuses, je me permets de raconter ce songe, qui me semble vĂ©ritable.   Car, comme l’a Ă©crit notre saint Père Odon dans la vie de saint GĂ©rald, les rĂŞves ne sont pas toujours le fruit de l’imagination.  Et il le prouve en citant les paroles de Joseph : « Écoutez ce que j’ai vu en songe ! ».  Au tout dĂ©but du pontificat du seigneur pape Eugène, je suis allĂ© Ă  Rome pour le visiter, lui, et notre mère commune, l’Église de Rome.  Ă€ mon arrivĂ©e lĂ -bas, je reçus l’hospitalitĂ© du monastère de sainte Marie la  neuve, qui a Ă©tĂ© construit près de l’antique temple de Romulus.  Pendant le repos de la nuit, voici que Guillaume, homme d’une vie admirable, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©, m’apparut pendant mon sommeil. Et parce que l’importance du rĂ©cit semble l’autoriser, j’indiquerai donc brièvement qui il est, quelle fut sa vie, par quel Ă©vènement il sortit de ce monde.  Il fut, selon la chair, un noble, mais, selon l’esprit, il fut encore plus noble.   Dès les premières annĂ©es de son adolescence, il fut un mordu de la religion.  Et, tant qu’il vĂ©cut, c’est-Ă -dire jusqu’à sa vieillesse, il ne cessa de progresser,  ajoutant toujours Ă  ses bonnes actions des actions meilleures encore.  Pour tout dire, il fut un moine d’une puretĂ© angĂ©lique, charitable envers les pauvres et les malheureux. Son zèle divin, cependant,  le rendait tout feu tout flamme devant  les dĂ©linquants incorrigibles. Il passait une partie de la nuit et du jour Ă  des prières continuelles, en pleurant Ă  chaudes larmes.  MĂŞme si j’insiste sur ces choses, parce que c’est en elles qu’il excellait principalement, ce n’est pas cela seul que je loue et recommande en lui.  Car, aussi brillant et instruit qu’il Ă©tait, il mit toujours le plus grand soin Ă  l’acquisition des vertus morales et thĂ©ologales, conformĂ©ment Ă  la règle de Cluny. A cause de tous ses mĂ©rites, et parce qu’il excellait dans l’administration et la gestion, je lui ai confiĂ©, Ă  diffĂ©rentes reprises,  la direction de plusieurs grands monastères, quand il me semblait que sa prĂ©sence s’avĂ©rait  nĂ©cessaire.  Je l’ai nommĂ© prieur de Ambert, de Caroloco, de Celsan, de Sylvinian, et enfin de Cluny.   Il devint ensuite abbĂ© de Mosyacens oĂą il laissa des traces de ses vertus.  Mais, il arriva, hĂ©las,  un Ă©vènement, que la discrĂ©tion me demande de taire, qui monta la communautĂ© contre lui.  Il quitta donc ce monastère, et retourna Ă  Cluny. Pendant un certain temps, il y exerça  la fonction de procureur, puis il redevint prieur du monastère qu’il avait quittĂ©.   Il s’évertua, alors,  Ă  maintenir la discipline et la fidĂ©litĂ© aux exercices religieux.  Mais, comme dans son zèle divin il n’épargnait personne,  et qu’il Ă©tait, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit,  tout feu tout flamme, un mĂ©chant moine, qui prĂ©voyait que s’abattraient sur lui les punitions qui avaient Ă©tĂ© infligĂ©es aux autres dĂ©linquants,  lui tendit des embuches, et mit fin Ă  ses jours au moyen d’un empoisonnement.  Un homme si vertueux qui connut une fin si dĂ©plorable  est digne du royaume des cieux, me semble-t-il,  et on a raison de penser qu’il est rĂ©uni Ă  ceux dont le Christ a fait l’éloge par les paroles suivantes : « Bienheureux ceux qui souffrent persĂ©cution pour la justice, car c’est Ă  eux qu’est le royaume des cieux ».  Et puisqu’il n’a pas seulement Ă©tĂ© persĂ©cutĂ© pour la justice, mais qu’il est mort pour elle, on  a encore plus de raisons de penser qu’il est digne du royaume des cieux.  C’est donc par la fraude qu’un tel homme a Ă©tĂ© arrachĂ© Ă  la vie terrestre.  J’en avais dĂ©jĂ  reçu quelques indices avant mon dĂ©part pour Rome, et j’avais dĂ©jĂ  commencĂ© mon enquĂŞte.   Mais mon dĂ©part prĂ©cipitĂ© m’empĂŞcha de la continuer, et de la mener Ă  bien.  C’est donc la tĂŞte lourde de soupçons et de doutes que j’entrepris ce voyage,  et que je parvins Ă  Rome. LĂ , dans l’endroit, le temps et de la façon que j’ai dĂ©jĂ  indiquĂ©s, je vis le vĂ©nĂ©rable Guillaume qui se tenait debout devant moi.  En le voyant, je me suis redressĂ©, heureux comme j’étais, et, avec la plus grande affection, je l’ai Ă©treint et embrassĂ©.  Bien que l’engourdissement tenait les sens externes sous son emprise, la mĂ©moire veillait comme un vigile, et, tout en dormant, je n’ignorais pas que je dormais.  L’esprit identifia sans hĂ©sitation celui qui m’apparut dans le sommeil, et je me souvenais très bien qu’il Ă©tait mort depuis peu, et j’en Ă©prouvais mĂŞme de la tristesse.  Ce qui est plus admirable encore, c’est que mon esprit, je ne sais trop pourquoi, fut saisi soudain de cette vĂ©ritĂ© qu’un mort ne peut pas demeurer longtemps avec un vivant,  ni entretenir non plus une longue conversation. C’est pourquoi, avant qu’une force invisible le contraigne Ă  se retirer, je dĂ©cidai  illico de l’interroger  sur certains points.   Et comme signe, peut-ĂŞtre, que cette vision n’était pas  un produit de l’imagination, mais quelque chose de vrai, sans l’avoir prĂ©mĂ©ditĂ© auparavant, mais pendant que je dormais, je commençai Ă  penser Ă  des choses qui me venaient Ă  l’esprit.  Je me dĂ©cidai donc de l’interroger sur quatre choses, sans comprendre comment elles pouvaient venir Ă  la pensĂ©e d’un dormeur. Je lui demandai d’abord : « Seigneur prieur, comment allez-vous ? », l’appelant non par son nom, mais  par sa fonction  Il me rĂ©pondit brièvement, comme c’était sa coutume, lui qui ne s’exprimait toujours que par deux ou trois mots : « Bien, très bien ».  Ă€ cette première interrogation, j’en ajoutai une seconde : « As-tu dĂ©jĂ  vu  le Seigneur ? » --« Je le vois constamment, je le vois constamment ».  Ă€ ces deux questions, j’en ajoutai une troisième : « Est-ce certain ce que nous tenons de Dieu ?  La foi que nous professons est-elle vraie, hors de tout doute ? »--« Rien de plus vrai, rien de plus vrai ».  Je lui demandai enfin : « Est-elle vraie la rumeur, est-ce vrai ce que beaucoup soupçonnent et que tu ne peux pas ignorer toi-mĂŞme, que tu as Ă©tĂ© tuĂ© par la fraude et le poison ? »  Et il rĂ©pondit : « C’est vrai, c’est vrai ».

 Après avoir satisfait Ă  toutes mes demandes, il disparut, et moi, je me rĂ©veillai,   Puis, Ă©tonnĂ© et choquĂ©,  je commençai Ă  mĂ©moriser ce que j’avais vu. Mais pendant que je ruminais ces choses et que je m’efforçais de les mettre en mĂ©moire, mes paupières s’alourdirent, et comme les nuits d’hiver Ă©taient longues et qu’approchait le premier dimanche d’Avent, je posai ma tĂŞte sur l’oreiller pour me rendormir.  Il ne se passa que quelques minutes, et celui qui m’était apparu, se montra de nouveau et de la mĂŞme façon.  J’accours avec autant de promptitude qu’avant, et sans me souvenir de la vision que je venais d’avoir, je me mets Ă  l’étreindre et Ă  l’embrasser.   Que dire de plus ? Il n’y eut, cette deuxième fois, dans mon âme ou dans ma bouche, rien de plus rien de moins  que lors de la première fois.  Je l’interrogeai de nouveau au sujet de ces choses auxquelles il avait dĂ©jĂ  donnĂ© des rĂ©ponses :  son Ă©tat actuel,  sa vision de Dieu,  la certitude de la foi chrĂ©tienne, et  sa mort.  Je l’interrogeai dans cet ordre mĂŞme, et il me rĂ©pondit la mĂŞme chose dans les mĂŞmes mots. Mais dans cette seconde vision, il ajouta pourtant quelque chose  Ă  la fin.  Car, quand il redit  qu’il avait Ă©tĂ© mis Ă  mort par la ruse de faux frères,  j’éclatai en sanglots, et ne doutant plus du fait, je dĂ©plorais ce crime  avec des pleurs intarissables.  Me rĂ©veillant en pleurant, j’avais les yeux humides et ma bure mouillĂ©e.   Pour tirer au clair ce que je venais de voir, aussitĂ´t que j’eus quittĂ© la ville, que je fus retournĂ© en Gaule et que j’eus franchi le seuil de Cluny, j’obtins la confession publique de l’infâme parricide.   Celui qui Ă©tait digne de la gĂ©henne, et que je ne pouvais pas punir par le glaive, la pendaison ou le feu, ou par des supplices extrĂŞmes, je le condamnai Ă  la seule peine qu’il m’était permis de lui imposer, l’exil perpĂ©tuel.  Car, la main sur le saint Ă©vangile, il fut contraint de jurer, en ma prĂ©sence, et devant tout le chapitre, que, passĂ©s les trois mois que je lui aurais assignĂ©s, il cesserait de demeurer Ă  l’intĂ©rieur des frontières de la Gaulle, qu’il se chercherait en dehors d’elles un lieu de sĂ»retĂ©, et qu’après avoir trouvĂ© oĂą se caser,  il ferait dignement satisfaction pour ses pĂ©chĂ©s.  La vision que j’ai ci-haut dĂ©crite me parait digne de foi, mĂŞme si elle a eu lieu pendant la nuit, car, d’une part, le souvenir dĂ©taillĂ©  qu’a le dormeur de cette vision, la rĂ©pĂ©tition telle quelle de la mĂŞme vision, et d’autre part, la confession publique de cet homme exĂ©crable dĂ©montrent, me semble-il, qu’elle ne fut pas imaginaire mais rĂ©elle.

Chapitre 5
De la vision du frère Enguison

 J’ajoute cette autre Ă  la vision prĂ©cĂ©dente. MĂŞme si elle s’est produite pendant le sommeil, il a Ă©tĂ© possible de faire  la preuve de sa vĂ©racitĂ©.  Vint de mon temps, Ă  Cluny, pour sa conversion, un noble du nom d’Enguison,  Et dans les tous premiers temps, pour se familiariser avec le service divin,  il dĂ©cida de prendre son repos  dans l’église. Pendant qu’il dormait lĂ , la nuit, il vit un de ses compagnons de guerre, qui s’appelait Pierre de la Roche, un château situĂ© dans le diocèse de Geben. On avait entendu dire qu’il Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ© depuis peu ce soldat, quand il Ă©tait en route vers JĂ©rusalem. Mais le frère en question n’en savait rien. Aucune nouvelle de sa mort ne lui Ă©tait encore parvenue.  Ce soldat  se montra pendant son sommeil sous la forme qu’il avait pendant sa vie. Le frère jubila, et comme il le connaissait très bien, et l’avait en grande estime, il ouvrit tout de suite la conversation : «  Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »  Il rĂ©pondit : « Pendant ce voyage d’outremer que j’ai entrepris volontairement, comme tu sais, j’ai perdu la vie ». Le frère continua : « Et quand en est-il de ceux qui ont fait le voyage avec toi ? »--« Quelques-uns sont morts, d’autres ont survĂ©cu ».  Il lui demanda encore : « Comment te sens-tu dans cet Ă©tat de vie oĂą tu es passĂ© ? »  Il rĂ©pondit : « Je vais bien, car j’ai bĂ©nĂ©ficiĂ© de la misĂ©ricorde de Dieu que j’espĂ©rais.  Il y a encore pas mal de choses qui font obstacle Ă  la plĂ©nitude de mon salut. Une chose surtout. Avant de partir pour JĂ©rusalem, j’ai mis en fuite un prĂŞtre de l’église de SĂ©coniac qui exigeait de moi  une dime pour une vigne;  et Ă  la sortie de la vigne, je l’ai frappĂ© irrĂ©vĂ©rencieusement. »  Après l’avoir bien Ă©coutĂ©, le frère lui demanda : « Et que penses-tu qu’il m’arrivera ? Pourrai-je obtenir le salut que j’espère ? » « Tu te sauveras, rĂ©pondit-il.  Mais, auparavant, tu devras souffrir plusieurs choses graves. »

 Après ces mots, le soldat de  la vision disparut.  En se rĂ©veillant le matin, le frère alla immĂ©diatement me dire ce qu’il avait vu et entendu.  Il demanda ensuite s’il lui serait permis de se rendre au village du soldat, et Ă  la vigne oĂą avait eu lieu la rencontre avec le prĂŞtre, afin d’établir si ce qu’il avait entendu Ă©tait vrai ou faux. Car personne ne lui avait annoncĂ© la mort de ce soldat, personne ne lui avait parlĂ© des soldats morts ou rescapĂ©s,  de la fuite du prĂŞtre ou du coup de poing donnĂ© par le soldat.  Après en avoir reçu l’autorisation de son abbĂ©, il se dirigea vers le territoire de Geben, et il apprit lĂ  par le tĂ©moignage de personnes connues et fiables, que tout ce que le mort lui avait dit Ă©tait vrai.  Et l’affront qu’il avait fait au prĂŞtre, il l’apprit de la bouche du prĂŞtre lui-mĂŞme et de d’autres personnes.  Quand les parents du mort furent mis au courant de la chose, ils furent d’avis qu’il avait mal agi envers le prĂŞtre, et expièrent Ă  sa place par de dignes satisfactions.  Et comme cette vision est dĂ©montrĂ©e vĂ©ritable par tant d’indices, je la considère certaine et non douteuse, et je l’adjoins aux miracles certains.

Chapitre 6
De la vision admirable d’un enfant éveillé

 J’ai racontĂ© plus haut plusieurs apparitions de morts en plein jour.  Je tiens cependant Ă  en ajouter une autre, que je viens de dĂ©couvrir et qui vaut son pesant d’or. Car cela s’est passĂ© l’annĂ©e mĂŞme oĂą j’ai Ă©crit ce livre.  Pendant la nuit qui prĂ©cède NoĂ«l, au cours de  laquelle on chante « sanctifiez-vous aujourd’hui », Ă©tait couchĂ© dans le dortoir du monastère de  Carum locum, un enfant moine qui mĂ©ditait les yeux grands ouverts.  Et voici qu’au bout de quelques minutes, il regarda et vit un frère d’une vie exemplaire, du nom d’Achard, qui avait Ă©tĂ© prieur de ce monastère, et qui Ă©tait mort rĂ©cemment. Il le vit monter les marches de l’escalier qui menait au dortoir, et s’approcher de lui. Cet enfant Ă©tait son neveu, le fils de son frère.  Il vint donc, et se tint debout dans l’escalier qui Ă©tait placĂ© devant le lit de l’enfant.   Il Ă©tait accompagnĂ© du vĂ©nĂ©rable seigneur prieur Guillaume,  dĂ©cĂ©dĂ© lui aussi, qui m’avait apparu dans mon sommeil, comme je l’ai dĂ©jĂ  racontĂ©.  L’enfant n’avait vu aucun de ces deux lĂ   de leur vivant, mais Ă  cause de tout ce qu’il avait entendu raconter d’eux, il les a reconnus comme s’il les connaissait dĂ©jĂ .  Ils s’attardèrent lĂ  et causèrent entre eux, devant l’enfant qui les Ă©coutait.  Après un certain temps, Guillaume se retira, et Achard demeura seul assis devant lui.   Regardant fixement l’enfant, il l’invita Ă  se lever et Ă  se rendre avec lui au cimetière des frères pour y voir des merveilles.   Le jeune moine  lui rĂ©pondit que,  bien qu’ un peu calmĂ© par les paroles familières de son oncle, Ă  cause de la terreur qui l’envahissait, il ne pouvait pas  faire ce qu’il demandait;  qu’il Ă©tait Ă©troitement surveillĂ©, qu’il craignait d’être durement châtiĂ© si quelqu’un le voyait sortir du dortoir  en dehors des heures canoniques, et qu’après avoir reçu des blessures, il ne pourrait pas de toute façon demeurer avec lui.   L’oncle lui rĂ©pliqua  qu’il n’y avait rien Ă  craindre, qu’il devait faire confiance Ă  son oncle paternel, qu’il avait tout prĂ©vu pour que rien de fâcheux n’arrive, qu’il l’amènerait et le ramènerait sain et sauf.  Convaincu, l’enfant se leva, et, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, il suivit celui qui le prĂ©cĂ©dait.  L’oncle fit passer le neveu  par le grand cloĂ®tre, puis par le cloĂ®tre des malades, et se dirigea enfin vers la porte du cimetière. L’ayant ouverte, ils sortirent.  Et voici que l’enfant s’aperçut que le cimetière Ă©tait en totalitĂ© recouvert de sièges innombrables, et que sur ces sièges Ă©taient assis des hommes revĂŞtus d’un habit monastique.  Son oncle lui dit qu’un siège Ă©tait rĂ©servĂ© pour chacun des deux, dans lequel ils s’assoiraient immĂ©diatement, comme ceux-lĂ , dès qu’ils  ils viendraient ici.  Il lui indiqua qu’une plainte s’élèverait dans le monastère Ă  son sujet, Ă  cause de laquelle il Ă©tait nĂ©cessaire de se lever, et d’en appeler d’avance au jugement de celui qui appelle. Il l’avertit que pendant la durĂ©e de l’examen, l’enfant occuperait le mĂŞme siège, et qu’il le conserverait jusqu’au retour sans rien craindre.   C’est ce qui s’est passĂ©.  Car une fois entrĂ© dans le couvent Achard  s’assit aussitĂ´t, avec l’enfant,  dans le siège qui lui avait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©.  Il s’éleva immĂ©diatement une clameur, et une plainte fut dĂ©posĂ©e  par un de ceux qui Ă©taient assis que le frère accourrait en retard dans son couvent.  Il se leva aussitĂ´t, et pour donner satisfaction, il se prĂ©senta devant tous.  Après quoi, selon l’avertissement qu’il avait reçu, il se rassoit dans le mĂŞme siège.   Il obtint un lieu au centre du cimetière, un monument fait de pierres, qui ne contenait  Ă  son sommet qu’une seule lampe, laquelle par le respect qu’ont les fidèles pour ceux qui reposent ici Ă©claire toutes les nuits par ses rayons ce lieu sacrĂ©.  On y accède  par des degrĂ©s, et au sommet, il y a de l’espace pour deux ou trois hommes debout. Dans le  siège d’un juge grand et respectable, il vit assis au-dessus de lui le dit frère Achard penchĂ© comme pour faire une satisfaction.   Que lui dire, quelle rĂ©ponse lui donner, il ne put rien trouver malgrĂ© tous les efforts qu’il fit.   Jusqu’à maintenant, il pouvait tout voir clairement, car une lumière brillante Ă©clairait tout le cimetière sans l’aide de cierges.   Après un certain temps, l’oncle retourna en son lieu propre, et s’assit sur son siège pendant que l’enfant le suivait et se tenait Ă  ses pieds.  Peu de temps après, l’enfant observa que tout le couvent se levait de ses sièges, et se hâtait de sortir non par la porte par  oĂą ils Ă©taient entrĂ©s, mais par celle qui menait Ă  la sortie.  Avant qu’ils sortent, il aperçut un grand feu, allumĂ© tout près devant cette porte, par laquelle plusieurs passaient.  Quelques-uns y demeuraient longtemps, d’autres ne faisaient que passer. Il demeura Ă  contempler ce spectacle jusqu’à ce que tous soient sortis par la porte. Puis ils se retrouvèrent seuls, lui et son oncle paternel,   Comme il l’avait promis, l’oncle paternel retourna par le chemin qu’il avait suivi en s’en allant, monta jusqu’au dortoir des frères, le suivit jusqu’à son lit, et disparut,  Après avoir appris cette histoire d’autres personnes et mĂŞme de la bouche de l’enfant dont je connaissais la droiture et la sincĂ©ritĂ©, j’ai cru bon de la sauver de l’oubli, pour le plus grand profit des lecteurs.
 

Chapitre 7
Les chartreux

 J’ai souvent rĂ©pĂ©tĂ© aux lecteurs que le but que je me proposais Ă©tait de transmettre aux lecteurs, pour la plus grande gloire de Dieu et pour leur Ă©dification, les histoires que je considère vraies, mĂŞme celles que je viens tout juste d’apprendre,  non donc au moment oĂą  le miracle a eu lieu, mais quand il m’a Ă©tĂ© connu. Mais avant d’ajouter d’autres miracles, je dois, me semble-t-il, donner quelques explications pertinentes. Parmi touts les ordres monastiques europĂ©ens, il en est  un, en Bourgogne, qui, par sa sainte règle,  est plus saint que beaucoup d’autres. Il a Ă©tĂ© fondĂ© de notre temps par des pères grands, doctes et saints, le maĂ®tre Bruno de Colon, et le maĂ®tre italien Landuino.  ScandalisĂ©s par le relâchement, la tiĂ©deur et la nĂ©gligence de certains moines anciens,  et voulant renoncer au siècle, ils eurent la prĂ©caution de consulter des gens qui marchaient dans la voie de Dieu, et instituèrent un ordre qui les munit pratiquement contre toutes les embĂ»ches du dĂ©mon. Car, contre l’orgueil, qui, selon l’Écriture est le dĂ©but de tout pĂ©chĂ©, et contre ses rejetons infâmes que sont l’envie, l’ambition, la vaine gloire, et d’autres du mĂŞme acabit, cet ordre Ă©tait bien armĂ©, en autant que cela est possible aux humains.  Ses membres portaient des vĂŞtements râpĂ©s et usĂ©s jusqu’à la corde, repoussants,  et plus vils que ne le demande le dĂ©pouillement monastique. Ils Ă©taient courts et Ă©troits, ces vĂŞtements, hirsutes et sordides, et n’ouvraient aucune porte au vice de la gloriole.   Mais j’ai appris que mĂŞme dans un habit dĂ©guenillĂ© le diable vient chercher ce qui est sien, et qu’il a su injecter le venin de l’orgueil dans les vĂŞtements de l’humilitĂ©. Quoi qu’il en soit, ces hommes justes et ces chercheurs de Dieu ont pourvu avec le plus grand soin, autant que possible,  Ă  ce que le prince de ce monde ne puisse, par l’orgueil ou ses rejetons, passer par le chas d’une aiguille.  La cupiditĂ©, ensuite, qui est la racine de tous les mots, ou l’avarice qui est un service offert aux idoles, ils les Ă©radiquèrent au point d’empĂŞcher une goutte de venin de pĂ©nĂ©trer.  Ils leur dĂ©limitèrent, autour de leurs cellules,  un terrain Ă  cultiver  plus ou moins grand,  d’après la fertilitĂ© ou la stĂ©rilitĂ© du sol,  en dehors duquel, mĂŞme si on leur offrait le monde, ils ne poseraient mĂŞme pas le pied, bien loin d’accepter un autre terrain.  Pour cette mĂŞme raison, ils accordèrent Ă  leurs animaux, leurs bĹ“ufs, leurs ânes, leurs moutons, leurs chèvres et leurs boucs,  une portion de terre qu’il n’était pas permis de transgresser. Et pour qu’il ne leur soit jamais nĂ©cessaire de s’approprier plus de terre que ce que nous avons dit, ni d’ajouter quelque chose  Ă  leurs possessions, ou d’augmenter le nombre de leurs chevaux ou de leurs vaches, ils dĂ©crĂ©tèrent Ă  perpĂ©tuitĂ© qu’un monastère ne compterait pas plus que douze moines, treize avec le prieur, dix-huit frères convers, et quelques mercenaires.   En plus de tout cela, pour dompter l’étalon de leur corps, et pour soumettre, selon l’apĂ´tre, la loi des membres rĂ©pugnant Ă  la loi de l’esprit, ils mortifieront toujours leurs chairs avec de durs cilices, affligeront continuellement leurs corps par des jeĂ»nes sĂ©vères, s’extĂ©nueront et s’émacieront.  VoilĂ  pourquoi ils mangeront toujours du pain de son, ils prendront du vin mĂ©langĂ© d’eau, i.e. un liquide vil plutĂ´t que du vin.  Ils s’abstiennent Ă  perpĂ©tuitĂ© de toute manducation de chair, saine ou malade.  Ils ne mangent jamais de poissons, mais acceptent parfois par charitĂ© ceux qui leurs sont donnĂ©s.  Ils n’acceptent le fromage et les oeufs comme nourriture que le dimanche et le vendredi.   Le mercredi ou le samedi, ils se servent de lĂ©gumes crus ou cuits dans l’huile.  Tous les mardis, jeudis et samedis, ils se contentent de pain et d’eau.  Ils ne mangent qu’une fois par jour, exceptĂ© pendant les octaves de NoĂ«l, de Pâques, de la PentecĂ´te et de l’épiphanie, Ă  la prĂ©sentation de Marie au temple, Ă  l’annonciation du Seigneur, quand elle tombe pendant le temps pascal; Ă  l’ascension du Seigneur, l’assomption et la nativitĂ© de la très sainte mère de Dieu, Ă  l’exception des fĂŞtes des douze apĂ´tres, de saint Jean Baptiste, de saint Michel archange, de saint Martin et de la fĂŞte de tous les saints, qui est cĂ©lĂ©brĂ©e pendant le mois de novembre.   En plus de tout cela, Ă  la façon des moines Ă©gyptiens de jadis, ils habitent continuellement leurs propres cellules.  Ils vaquent lĂ  Ă  l’observation du silence, Ă  la lecture, Ă   l’oraison, ainsi qu’au travail manuel, surtout en copiant des livres.   Dans leurs cellules, ils offrent fidèlement Ă  Dieu toutes les heures du brĂ©viaire.  Le soir et le matin, ils se rĂ©unissent tous Ă  l’église.  LĂ , ils n’offrent pas des prières et des actions de grâce Ă  Dieu pour la forme, mais avec la plus grande attention, les yeux fixant la terre, leurs cĹ“urs Ă©levĂ©s aux cieux.   Par tout leur comportement, leur attitude, leur voix, leur visage, ils montrent qu’ils ont fui les choses visibles, mĂ©prisĂ© tout le reste, qu’ils sont tournĂ©s vers les choses d’en haut.  Mais font exception les jours de fĂŞte ci-haut mentionnĂ©s,  pendant lesquels ils mangent deux fois, habitent en commun au lieu de demeurer chacun dans sa cellule.  Non seulement ils chantent alors ensemble dans l’église les heures canoniques, mais après sexte et vĂŞpres, ils mangent ensemble.  En ces jours seulement, Ă  l’imitation des anciens ermites, pour ne pas ĂŞtre empĂŞchĂ©s par d’autres devoirs sacrĂ©s de moindre importance, ils offrent au Dieu tout puissant le sacrifice salutaire pour leur salut et celui du monde, lequel est appelĂ© depuis longtemps messe parce qu’il est envoyĂ© Ă  Dieu.  En ces jours saints, qui se rapportent particulièrement au Seigneur ou Ă  sa rĂ©surrection, ou aux fĂŞtes des saints, on cĂ©lèbre des messes.   Les jours oĂą il est permis de manger des lĂ©gumes, mais selon une quantitĂ© dĂ©terminĂ©e, ils les prĂ©parent et les font cuire.  Mais cela n’est commandĂ© par la règle Ă©rĂ©mitique que quand ils ne mangent pas ensemble au rĂ©fectoire, mais seuls dans leurs cellules.   En aucun temps, ils ne boivent du vin avant ou après la messe.   Si quelqu’un Ă  ce moment est assoiffĂ©, il ne pourra boire que de l’eau, non du vin.    Après avoir donnĂ© ces explications pour qu’une si sainte institution ne soit pas enterrĂ©e dans le silence, revenons au rĂ©cit des miracles qui se sont produits de notre temps.   Car c’est lĂ  le but principal que je me suis proposĂ© : confier Ă  la mĂ©moire des lecteurs d’aujourd’hui ou de demain les miracles de mon temps faits n’importe oĂą et Ă  n’importe laquelle date.
 

Chapitre 8
Un frère chartreux qui, à l’état de veille, a vu des choses merveilleuses.

 J’ai entendu dire par plusieurs qu’un grand nombre de miracles Ă©taient arrivĂ©s Ă  la chartreuse.  Mais, Ă  cause de l’humilitĂ© des frères  qui leur fait toujours, autant qu’ils le peuvent,  cacher  leurs Ĺ“uvres admirables, ils ne voulurent pas les divulguer, et ils sont donc rares, je dirais mĂŞme rarissimes, les miracles dignes de foi qui me sont parvenus.  Les choses que je tiens pour absolument certaines, je n’ai ni l’intention ni la volontĂ© de les taire.  Il y eut parmi eux, non un moine, mais un convers qui Ă©tait dĂ©jĂ  avancĂ© dans les voies de la perfection, mĂŞme s’il Ă©tait jeune et de basse extraction. Il faisait tout son possible pour pratiquer de tout son cĹ“ur les vertus d’obĂ©issance, d’humilitĂ© et de pĂ©nitence.  Il Ă©tait non seulement crucifiĂ© au monde, mais enseveli au monde.  Il s’était tellement livrĂ© Ă  l’amour de Dieu, et spĂ©cialement Ă  la gloire de la vierge Marie, que les saints moines qui connaissaient sa vie jugeaient qu’il ne connaissait rien en dehors du Christ et du Christ crucifiĂ©, de la sainte mère du crucifiĂ©, et vierge perpĂ©tuelle, celle qui, après le Christ aime le plus le salut humain, Marie.  PersĂ©vĂ©rant toujours davantage dans les Ĺ“uvres entreprises au dĂ©but de sa conversion, et croissant toujours de vertu en vertu dans cette vallĂ©e de larmes, comme le dit le psaume, et entreprenant des ascensions dans son cĹ“ur, il excita contre lui une envie spĂ©ciale de l’ennemi antique et commun.  Et ce n’est pas en cachette, mais ouvertement que s’est montrĂ© Ă  lui celui qui est avide de la perte des humains.  Il Ă©tait couchĂ© une nuit dans la cellule qui lui avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ©e pour qu’il se repose de son labeur et prie en secret. Il ne dormait pas encore, mais mĂ©ditait.   Et voilĂ  qu’à une heure avancĂ©e de la nuit, apparut Ă  lui une horde de dĂ©mons sous la forme de porcs sauvages.   Ils furetaient partout dans sa cellule, et avec des paroles de dĂ©ments, un rire sarcastique, et des dents d’une longueur dĂ©mesurĂ©e, qui Ă©taient effilĂ©es comme des Ă©pĂ©es capables de lui donner la mort, ils entouraient l’homme terrifiĂ© et tremblant.  Il suait Ă  grosses gouttes, d’après ce qu’on m’a dit, tellement il paniquait;  et tout près d’être dĂ©chiquetĂ©, il ne pouvait envisager rien d’autre que sa mort prochaine. Pendant qu’il avait Ă  supporter tout cela, la frousse monta d’un cran quand il vit entrer dans la cellule oĂą ces Ă©tranges Ă©vènements se produisaient, un homme d’une taille gigantesque qui lui semblait ĂŞtre le prince des dĂ©mons. AussitĂ´t entrĂ©, il se tourna vers les porcs et leur dit : « Que faites-vous, fainĂ©ants !  Pourquoi ne l’avez-vous pas encore kidnappĂ© ?  Pourquoi ne l’avez-vous pas dĂ©pecĂ© ? »   « Que dis-tu, lui rĂ©pondirent les porcs, nous avons fait tout ce que nous pouvions, mais après avoir tout essayĂ©, nous sommes revenus bredouilles. » --« Je ferai, moi, ce que vous, paresseux, vous n’avez pas pu faire ».  Il prit un croc en fer Ă  pointes recourbĂ©es d’un aspect effrayant, le brandit devant le convers d’un air menaçant.  Comme il Ă©tait sur le point de l’emporter ou de le dĂ©chiqueter, ce dernier  Ă©tait tout près de tomber dans les pommes.   Mais le Dieu Ă  qui cet homme bon disait toujours en suppliant : « Ne nous induisez pas en tentation, mais dĂ©livrez-nous du mal », ne permit pas qu’une tentation si disproportionnĂ©e  ne s’éternise.  Mais avec la misĂ©ricorde qu’il montre toujours aux siens, il l’a soustrait Ă  la tentation, et l’a libĂ©rĂ© du mal.  Car dès qu’il brandit le croc Ă  pointes recourbĂ©es pour le mettre en charpie, aussitĂ´t la mère du Dieu tout puissant, celle qui est vraiment la mère de la misĂ©ricorde, selon le nom que nous lui donnons, celle en qui, après Dieu, il avait mis tout son espoir, se prĂ©senta visiblement, et tendant sa main vers les dĂ©mons, elle leur dit : « Comment, vous, ĂŞtres dĂ©testables, avez-vous osĂ© venir ici ?  Celui-ci n’est pas un des vĂ´tres. Et vous ne pourrez jamais en rien prĂ©valoir contre lui. »   Elle dit, et plus vite que la parole, tout ce troupeau infâme se dissipa comme de la fumĂ©e.  Après la fuite des dĂ©mons, elle Ă©tait toujours lĂ .   Voyant qu’il Ă©tait encore terrorisĂ©, et qu’il tremblait de la tĂŞte aux pieds, elle lui dit pour l’apaiser : « Ce que tu fais plaĂ®t Ă  Dieu.  Sache que la dĂ©votion de ton âme est agrĂ©able Ă  Dieu et Ă  moi.   Continue donc Ă  faire ce que tu fais, et efforce-toi de toujours t’amĂ©liorer, en ajoutant aux actions dĂ©jĂ  accomplies, de meilleures encore.  Et pour que tu comprennes ce que j’attends de toi, apprĂ©cie, par exemple, les nourritures fades, mets ta complaisance dans les vĂŞtements abjects, livre-toi avec ardeur au travail manuel. »  Après avoir dit ces paroles qui le rĂ©confortèrent, la sainte Vierge le quitta, et retourna au ciel.

 J’ajoute Ă  ce miracle un autre qui ne lui est pas infĂ©rieur.    Un pauvre manant,  que la pauvretĂ© n’avait pas dĂ©tournĂ© de la religion,  Ă©tait devenu ami avec de bonnes personnes, dont il avait entendu parler. Il les chĂ©rissait particulièrement. Eux aimaient en lui non la seule pauvretĂ© matĂ©rielle, qui n’est d’aucun profit pour le salut de l’âme, mais la bienheureuse pauvretĂ© spirituelle de laquelle a dit le Seigneur : « Bienheureux les pauvres en esprit, parce que c’est Ă  eux qu’appartient le royaume des cieux. »  C’est pour cette raison que plus ils sentaient chez lui d’amour envers Dieu, plus ils se montraient familiers avec lui.  Il arriva donc qu’ils adoptèrent ses deux fils comme leurs enfants, et Ă  cause de Dieu, ils les Ă©duquèrent dans la religion de leur père. Après un certain temps, l’un d’entre eux mourut.  Voulant former et Ă©duquer religieusement celui qui restait, ils le confièrent Ă  l’homme dont nous avons parlĂ© Ă  qui furent montrĂ©es les choses que j’ai racontĂ©es plus haut.  Il ne fut pas un exĂ©cuteur paresseux du mandat qu’on lui avait confiĂ©.  Il le reçut, le nourrit, et lui faisant boire le lait de la religion sacrĂ©e que lui-mĂŞme avait bu jusqu’à son âge adulte,  il lui enseigna, en bref, de ne trouver de saveur Ă  aucune chose terrestre, et de ne rien aimer de terrestre.  Le bon docteur enseigna Ă  l’enfant qui lui avait Ă©tĂ© confiĂ© Ă  regarder le ciel par la pensĂ©e, Ă  avoir faim des choses cĂ©lestes, Ă  ne soupirer qu’après le Christ, le Dieu et le Seigneur du ciel et de la terre, Ă  rechercher les choses qui sont en haut, non celles qui sont sur la terre, lĂ  oĂą le Christ est assis Ă  la droite de son Père.   Après avoir Ă©tĂ© ainsi formĂ© par lui, il montra que son docteur n’avait pas  travaillĂ© en vain., comme il arrive malheureusement dans le cas des indisciplinĂ©s.  Or, comme il a Ă©tĂ© dit par quelqu’un d’assez connu,  l’éducation enfantine qui a Ă©tĂ© toute imprĂ©gnĂ©e  de la saveur cĂ©leste, ne se conserve  pas seulement longtemps, comme lui dit, mais aussi longtemps que l’on vit.  Mais il ne plut pas Ă  Dieu qu’un enfant qui avait Ă©tĂ© si bien formĂ©, si saintement Ă©levĂ©, fasse long feu parmi les mortels.    Il fut donc enlevĂ© pour que la malice n’altère pas son intelligence, et pour que de faux amis religieux ne trompent pas son âme par une doctrine hĂ©rĂ©tique. Le disciple annonça Ă  l’avance Ă  son maĂ®tre qu’il avait un bon espoir d’être sauvĂ©, mais il lui lĂ©gua par sa mort une douleur difficilement supportable.  Il l’avait reçu de son prieur, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, pour l’éduquer, mais admirant ses mĹ“urs honorables et ses saintes dispositions, il l’aimait non seulement comme un disciple mais comme un fils, et il ne cessait de dĂ©plorer un dĂ©part si rapide et si subit.  Cet amour qu’il lui portait le poussait Ă  prier continuellement pour lui.  Tout ce qu’il savait en fait de psaumes, il l’offrait chaque jour Ă  Dieu. Il ne pouvait pas se lasser de prier, de psalmodier, de pleurer pour le salut de son âme. N’arrĂŞtant  jamais de pratiquer les Ĺ“uvres saintes de son âme dĂ©vote, il Ă©tait incapable de passer Ă  autre chose.  Dieu voulut  alors  consoler cet homme qui souffrait tellement, et montrer quel Ă©tait Ă  ses yeux le mĂ©rite du maĂ®tre ou de l’enfant. Il le  rendit donc digne d’une vision cĂ©leste, pour le rassĂ©rĂ©ner, et pour montrer quelle idĂ©e doivent se faire de lui ou de l’enfant les lecteurs ou les auditeurs.  Il passait la nuit au grand air cet homme bon, comme il avait souvent l’habitude de faire, et, comme le grand Martin,  il ne permettait pas Ă  son esprit tendu vers le ciel de se reposer de la prière ou de l’étude.

Comme les yeux du corps et de l’âme Ă©taient  fixĂ©s au ciel pour contempler Dieu au-dessus des astres, autant qu’il est possible Ă  l’homme, voici qu’au milieu du firmament apparut une lumière plus brillante que toute les lumières corporelles, et qui venait d’en haut.  Et pour  satisfaire au dĂ©sir de son enfant, Celui qui fait la volontĂ© de ceux qui le craignent,  fit en sorte que l’homme voie l’enfant bien-aimĂ©, ou plutĂ´t le fils de Dieu descendre du ciel avec la mĂŞme lumière, et venir jusqu’à lui joyeux et rayonnant. Et, fascinĂ© par cette vision, il flottait entre la crainte et la joie.  L’enfant qui lui apparaissait lui dit : « Eh quoi ! Ne reconnais-tu pas ton fils ?  Reviens Ă  toi, et parle-moi comme tu le faisais autrefois.  Mais pour te faire comprendre tout ce qui m’est arrivĂ© Ă  cause de toi, sache que ce fut un grand avantage pour moi que tu m’aies tant aimĂ© Ă  cause de Dieu, que tu aies compati si charitablement Ă  ma mort, que tu aies rĂ©pandu pour moi tant de prières ferventes et continuelles.  Apprends donc que je suis parvenu Ă  un Ă©tat qui me permet  de te rendre les services que tu m’as rendus autrefois »  VoilĂ  ce qu’il dit. Et aussitĂ´t il commença Ă  retourner d’oĂą il venait.  Le bĂ©nĂ©ficiaire de cette vision rapporta que pendant qu’il s’éloignait et qu’il montait au ciel, il n’avait pas tournĂ© sa tĂŞte pour regarder ailleurs, comme le font ceux qui disent adieu, mais comme il Ă©tait quand il lui parlait face Ă  face, il demeura le visage tournĂ© vers lui en montant au ciel, jusqu’à ce que, comme on le dit de Martin, le ciel s’étant ouvert, on ne put plus le voir.   Cette vision l’emporte peut-ĂŞtre sur une des visions prĂ©cĂ©dentes, du fait que SĂ©vère Sulpicius, comme il le rapporte lui-mĂŞme, la vit en dormant, mĂŞme si c’était pendant le lĂ©ger sommeil du matin, tandis que celui-ci ne dormait pas quand il la vit,  qu’il veillait dehors en plein air, priant de tout son cĹ“ur.
 

Chapitre 9
Du miracle des cierges romains dans l’église de la mère du Seigneur.

 Ce miracle lumineux et rĂ©jouissant qui s’est produit il y a plusieurs annĂ©es, et qu’on a presque laissĂ© tomber dans l’oubli, je n’attendrai pas plus longtemps pour le confier Ă  la mĂ©moire des gĂ©nĂ©rations futures.  Il y a, Ă  Rome, une Ă©glise patriarcale consacrĂ©e en l’honneur de la vierge perpĂ©tuelle, mère de notre Seigneur JĂ©sus-Christ, qu’on appelle couramment Sainte Marie majeure.   Plus grande, en effet, parce qu’après l’Église du  Saint-Sauveur au Latran, elle est plus grande en dignitĂ© que non seulement toutes les Ă©glises romaines, mais que toutes celles de la terre.  C’est lĂ  que le pontife apostolique se rend, couronnĂ©, en une procession faste, les jours de NoĂ«l, de Pâques et de l’assomption de la glorieuse Vierge Marie.  C’est lĂ  qu’il fait une station,  qu’en prĂ©sence de tout le clergĂ© et de tout le peuple, il offre Ă  Dieu le sacrifice solennel, et qu’il vient l’honorer les jours de fĂŞte, quand il le peut.  C’est ici qu’un miracle inouĂŻ s’est produit non seulement une fois, mais Ă  chaque annĂ©e, pendant longtemps, Ă  la fĂŞte de l’Assomption, comme on le raconte.  On a coutume Ă  Rome, parmi toutes les fĂŞtes de l’annĂ©e,  d’honorer, de cĂ©lĂ©brer, de vĂ©nĂ©rer avec une dĂ©votion spĂ©ciale, la fĂŞte de l’Assomption de la mère du Sauveur.  VoilĂ  pourquoi, parmi les objets de piĂ©tĂ© que font les fidèles pour honorer la sainte Vierge, on confectionne de gros cierges, et on les apporte d’avance dans l’église en question, la veille de la fĂŞte.  Mais on garde dans la maison une quantitĂ© Ă©gale de cierges d’un poids identique, pour que, le jour suivant, une fois la messe terminĂ©e, on puisse connaĂ®tre par la balance quelle quantitĂ© de cire le feu aura consumĂ©.   Les cierges des Romains demeurent donc dans l’église de la mère de Dieu  Ă  partir des vĂŞpres jusqu’à sexte ou none du jour suivant, allumĂ©s en l’honneur de l’un et l’autre, et consumĂ©s pendant les solennitĂ©s d’une messe festive.  Chacun de ces cierges est rapportĂ© de l’église Ă  la maison par leurs propriĂ©taires.  Ayant chacun identifiĂ© son cierge, dès qu’on parvient Ă  la maison, on prĂ©pare des plateaux d’une balance  semblables, et on dĂ©pose sur l’un le cierge ramenĂ© de l’église, et sur l’autre le cierge gardĂ© Ă  la maison.    On observe attentivement pour dĂ©couvrir  quelle quantitĂ© de cire pourrait faire dĂ©faut, car après toutes ces heures passĂ©es Ă  l’église, on a hâte de voir quelle rĂ©duction de cire la balance indiquera.  Et voici que, (Ă´ merveille), le peseur consciencieux,  l’observateur attentif ne dĂ©couvre jamais aucune diminution de poids, après une si grande combustion de cire.   C’était comme si rien n’avait Ă©tĂ© consumĂ©.  Et l’on s’étonne d’avoir rĂ©cupĂ©rĂ© tout ce qu’on avait allumĂ© pour Dieu et la vierge Marie.  Ce miracle merveilleux et inouĂŻ, fait pour recommander aux mortels la gloire de la mère de Dieu, n’a pas  lieu dans n’importe lequel temple inconnu ou banal, non dans n’importe laquelle ville, mais dans la capitale elle-mĂŞme de la terre, non seulement une fois, comme je l’ai dit, mais rĂ©gulièrement Ă  chaque annĂ©e, opĂ©rĂ© par la piĂ©tĂ© et la puissance divines.  La rĂ©pĂ©tition du miracle a pour effet d’augmenter l’admiration, de fortifier la foi, d’enflammer la charitĂ©.  Et un lieu si cĂ©lèbre ne supportera pas que demeure cachĂ© ce que la providence divine a voulu manifester je ne dirai pas Ă  un grand nombre seulement, mais, Ă  cause de la majestĂ© du lieu, Ă  tous.  Dans les temps prophĂ©tiques, ce fut une grande chose que la farine d’une veuve, Ă  la parole d’Élie, ne diminue pas, et que l’huile n’ait pas baissĂ©e, selon la parole du Seigneur.  Ce fut une grande chose que le prophète Élie ait Ă©tĂ© nourri de la nourriture de Dieu, quand les corbeaux lui apportaient,  sur l’ordre de Dieu, du pain et de la viande le matin, et du pain et de la viande le soir.  S’ils furent grands ces jours au temps de la colère de Dieu, ils ne sont pas moins grands les jours du temps de la grâce.   S’ils furent grands au temps de la loi mosaĂŻque, ils ne sont pas moins grands au temps de la loi chrĂ©tienne et Ă©vangĂ©lique.   Ils ne manquèrent pas au prophète les pains et les viandes apportĂ©s par un corbeau,  matin et soir; il ne manqua pas au mĂŞme pendant trois annĂ©es et demi un peu de farine et d’huile.  Elle ne manqua pas non plus, elle  ne fit pas dĂ©faut non plus pendant la grande fĂŞte de la mère du Seigneur, après la combustion diurne et nocturne, la quantitĂ© de cierges offerte Ă  Dieu non seulement pendant trois ans et demi, mais pendant cent ans et plus, jusqu’à notre Ă©poque, et cela, aussi longtemps qu’il plaira Ă  Dieu.
 

Chapitre 10
La résurrection d’un enfant

 J’ajoute Ă©galement un autre miracle qu’on a coutume de prĂ©fĂ©rer Ă  d’autres, la rĂ©surrection d’un enfant de Sylvianiac que saint Majole a opĂ©rĂ©e par la vertu divine, et qui est arrivĂ©e dans ce lieu.   Ce saint est connu  Ă  peu près par tous les peuples de la Gaule, car s’il a Ă©tĂ© grand par ses vertus hĂ©roĂŻques et  par ses miracles durant sa vie, il fut encore plus grand après sa mort par ses prodiges.  Ce don  des miracles  a perdurĂ© pendant cent quarante deux ans, c’est-Ă -dire depuis le temps de sa mort jusqu’à nos jours, de sorte que, après la sainte Vierge, aucun saint, dans toute l’Europe, n’a son pareil pour les Ĺ“uvres charismatiques.  En tĂ©moigne le grand nombre de ceux qui sont atteints de diffĂ©rentes sortes de maladies, qui sont exaucĂ©s en suppliant, Ă  son sĂ©pulcre, la divine clĂ©mence d’avoir pitiĂ© d’eux par ses mĂ©rites.  Parmi lesquels, une femme qui avait  un enfant,  expĂ©rimenta,  par son intermĂ©diaire, il y a environ sept ans,  une misĂ©ricorde de Dieu  semblable ou plutĂ´t  plus grande que les prĂ©cĂ©dentes. Car quand cet enfant eut trois ans rĂ©volus, une maladie foudroyante le cloua dans son cercueil.  La femme souffrit alors atrocement dans son instinct maternel.  Mais, Ă©peronnĂ©e par la douleur, elle tourna Ă©nergiquement toute la force de son âme vers la foi, plutĂ´t que vers des divagations fĂ©minines.  EncouragĂ©e par les prodiges opĂ©rĂ©s près du sĂ©pulcre du très saint confesseur que plusieurs racontaient, et dont plusieurs avaient Ă©tĂ© tĂ©moins, elle sentit renaĂ®tre l’espoir dans son cĹ“ur;  et sa foi lui fit augurer que ce thaumaturge pouvait lui rendre son fils. Elle se leva donc avec empressement, mais ce n’était pas par hâte  de prĂ©parer les funĂ©railles.  Loin de lĂ .  Prenant dans ses bras l’enfant mort, elle se dirige vers l’église.  Comme sa marche saccadĂ©e donnait l’impression d’impatience, plusieurs lui demandèrent ce qu’elle portait, qu’est-ce qu’elle lui voulait, mais elle leur rĂ©pondait Ă  tous la mĂŞme chose : « C’est mon fils mort  que j’apporte au saint Majol, pour qu’il me le rende. »   Ils Ă©taient dans l’étonnement en entendant la rĂ©ponse si inhabituelle de cette femme; et ils prĂ©voyaient dĂ©jĂ  quelle en serait l’issue.  Elle arriva enfin au sĂ©pulcre du saint la femme avec son enfant;  et pleine de foi, elle le dĂ©posa devant l’autel.  Ceux qui Ă©taient prĂ©sents retenaient leur souffle.  Ils avaient entendu dire et ils en avaient parfois Ă©tĂ© tĂ©moins que beaucoup avaient  Ă©tĂ© guĂ©ris lĂ  par la vertu du saint.  Mais qu’un mort revienne Ă  la vie, ils ne l’avaient jamais vu et n’avaient jamais entendu leurs pères le raconter.  Observant tous avec attention un tel spectacle,  moines et  laĂŻcs, ils attendaient que se manifeste le bon plaisir du Tout Puissant.  L’enfant demeura ainsi inanimĂ© depuis la première heure du jour, (car on Ă©tait en Ă©tĂ©) jusqu’à l’heure de none.  Il ouvrit alors les yeux, et, comme un enfant de son âge, il appela, d’une voix chevrotante, sa mère qui Ă©tait assis dans le local voisin, mais qui ne le perdait jamais de vue.  Elle se leva en sursautant,  et elle se rendit vers lui, accompagnĂ©e de tous ceux qui se trouvaient lĂ . Voyant, avec  ceux qui Ă©taient prĂ©sents, qu’était vivant et parlant le fils qu’elle avait dĂ©posĂ© lĂ , mort, elle rĂ©alisa que la pitiĂ© du saint n’avait pas fait mentir sa foi.   Une clameur s’éleva immĂ©diatement dans le peuple, et l’on lança Ă  haute voix des actions de grâce Ă  Dieu, et des remerciements au saint.  Accoururent les frères qui prenaient leur sieste, et tout Sylvaniac, et, quand se rĂ©pandit cette heureuse nouvelle,  toutes les villes gauloises affluèrent dans cette ville qui Ă©tait de beaucoup la  moins importante.   L’église Ă©clate de cris et de chants, et de liesse populaire.  Et voyant vivant celui qu’ils avaient laissĂ© mort, ils ne se sentaient pas de joie.  Elle obtint donc du saint son enfant la pieuse mère.   Et comme il avait reçu de ses parents la première vie, si je peux m’exprimer ainsi,  c’est de saint Majol qu’il avait, par un miracle si insigne,   reçu la seconde.  Sa mère dĂ©cida donc que le fils porterait dĂ©sormais le nom de Majol.   Pour  que chez le lecteur ou l’auditeur Ă©ventuel il ne reste aucune ombre de  doute au sujet d’un tel miracle, qu’ils sachent que, avant d’écrire ces choses, je me suis rendu moi-mĂŞme Ă  Sylviniac, et que c’est de la bouche de la mère et d’autres tĂ©moins que je les ai entendues.
 

Chapitre 11
La vraie confession

 Voici encore une autre vision ayant trait Ă  l’utilitĂ© de la confession, que je rajoute Ă  celles que j’ai rapportĂ©es plus haut tout au long.  Je ne l’omettrai certainement pas parce qu’elle est arrivĂ©e plusieurs annĂ©es auparavant.  Car c’est pendant  l’annĂ©e oĂą je revins de l’Angleterre seconde, qu’il m’est arrivĂ© d’entendre cela.  Pour ne pas l’oublier,  je l’ai mis par Ă©crit.  En revenant donc de cette partie de l’Angleterre, quand, me dirigeant vers Cluny, je voyageais en France, je demandai l’hospitalitĂ© Ă  un monastère clunisien du nom de Radolium, et qui appartient Ă  la CharitĂ©.   PrĂ©sidait alors, dans ce lieu, en sa qualitĂ© de prieur, un dĂ©nommĂ© Bernard, poitevin, jeune d’âge, de bonnes mĹ“urs, un grand travailleur, qui pourvoyait  avec prudence Ă  la maison qui lui avait Ă©tĂ© confiĂ©e. Il avait Ă©tĂ© terrassĂ© par une fièvre maligne qui le tenait clouĂ© au lit.  Je vins donc le voir, et je dĂ©couvris Ă  quel point il Ă©tait malade.  Après avoir dit pour lui la prière demandĂ©e par la règle,  je lui demandai, non sans anxiĂ©tĂ©, comment il allait.  Il rĂ©pondit, ce qui crevait les yeux, et ce que personne ne pouvait nier en le voyant, qu’il souffrait Ă©normĂ©ment.  Je lui conseillai donc, par charitĂ© et par devoir, de profiter du moment oĂą il Ă©tait encore  conscient pour  scruter sa conscience,  confesser ses pĂ©chĂ©s, et ne rien omettre de ce  qui se rapporte au salut de son âme; mais par la confession, la dĂ©votion,  la prière, de se prĂ©parer autant qu’il le pourrait, Ă  terminer en sĂ©curitĂ© son pèlerinage terrestre.  Il acquiesça de grand cĹ“ur Ă  ce que lui demandai, et après le dĂ©part de tous, et en ma seule prĂ©sence, il entreprit de se confesser dĂ©votement.  Une fois la confession terminĂ©e, je remplis mon rĂ´le, et je donnai l’absolution,  comme tout bon prĂŞtre, au pĂ©cheur repentant.  Après lui avoir imposĂ© une pĂ©nitence qui correspondait Ă  ce que j’avais entendu, je me retirai avec l’intention bien arrĂŞtĂ©e de revenir le voir le lendemain.  Je retournai donc, le matin, comme je me l’étais proposĂ©, et, après avoir fait sortir tout le monde, je l’admonestai en secret, comme je l’avais fait d’abord.  Et lui, se tournant brusquement vers moi, me dit : « J’ai pĂ©chĂ©, seigneur, j’ai grandement pĂ©chĂ©. De la confession d’hier que j’aurais du faire correctement,  j’ai exclu sciemment des choses. Pour cette raison, appelĂ© en jugement cette nuit, j’ai Ă©tĂ© contraint de regarder des choses ahurissantes et bouleversantes.   Se tenait dans ce lieu une multitude d’hommes de couleur sombre, de forme horrible, d’une difformitĂ© qu’aucun regard humain ne peut supporter.  Ils apportèrent deux plateaux d’une balance, dans l’un desquels je voyais mes Ĺ“uvres, et dans l’autre mon âme  Des accusations venant de ces hommes fusèrent de toutes parts.  Ce qu’ils disaient Ă©tait parfois vrai, parfois faux, Ă  leur habitude.  Je suais Ă  grosses gouttes, et me recroquevillai sur moi-mĂŞme, la crainte m’empĂŞchant de rĂ©pondre Ă  ces milliers d’hommes qui me reprochaient de nombreuses choses. Quand leurs accusations et leurs sarcasmes  eurent fait de moi un roseau tremblant et courbĂ©, apparut un homme d’une grande beautĂ©. Se tenant au milieu  de la pièce, il dit aux hordes hystĂ©riques, ou plutĂ´t, comme je l’avais devinĂ©, dĂ©moniaques : « Que cherchez-vous ici ? Il n’est que trop clair que celui-ci n’est pas des vĂ´tres.  De toute Ă©vidence, il a Ă©chappĂ© de vos mains par cette confession qu’il a faite hier Ă  son abbĂ©. »  « Il n’en est pas ainsi, dirent-ils, il n’en est pas comme tu le dis.   Car nous savons très bien ce qu’il a dit, et ce qu’il a retenu.  Il est certain que ce n’est pas par oubli, mais dĂ©libĂ©rĂ©ment  qu’il a  tu certaines choses dont il se souvenait parfaitement. »  Comme mon bon dĂ©fenseur ne pouvait nier la vĂ©ritĂ© profĂ©rĂ©e par des menteurs, ni m’abandonner, je passai toute cette nuit dans la peur et l’anxiĂ©tĂ©.  Une fois la nuit passĂ©e,  quand l’aurore apporta le dĂ©but du jour,  je revins Ă  moi en me rĂ©veillant.  Maintenant, parce que je comprends parfaitement la grandeur de la misĂ©ricorde que Dieu Ă  montrĂ©e envers moi par cette vision,  j’avouerai Ă  Dieu et Ă  toi, père, comme il veut que je le fasse, toutes les choses que j’avais dĂ©cidĂ© de cacher; et je ne priverai plus mon âme du salut qui a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© pour elle. »  Après avoir dit ces choses, il se confessa de nouveau, et, par la grâce de Dieu, il vomit tout ce qui lui restait encore Ă  expulser.  Une fois terminĂ©e la vraie et dĂ©vote confession, je donnai au frère l’absolution par le pouvoir qui m’a Ă©tĂ© confĂ©rĂ©, je l’oignis de l’huile sainte, et je le recommandai vivement Ă  Dieu et aux prières des saints. Puis, en lui disant adieu, je le quittai avec mes compagnons.  Je revins donc Ă  Cluny, et, quelques jours après, j’appris son dĂ©cès.  Je demandai alors aux frères de rendre Ă  son âme les secours qui lui sont dus  par la règle.  Et j’en ajoutai d’autres en plus, de ma propre initiative.
 

Chapitre 12

Le narrateur de ces fais miraculeux s’excuse de ne pas avoir pu, dans leur description,  tenir compte du temps et de l’ordre chronologique.

Je veux que le lecteur garde en constante mĂ©moire que je ne me suis pas souciĂ© de garder l’ordre chronologique en racontant ces miracles, et que je n’ai fait aucun tri dans ces choses merveilleuses.  Il ne me fera donc aucun reproche d’anachronisme, quand il aura bien compris que ce n’est pas le moment oĂą ces faits ont eu lieu qui m’importe, mais leur authenticitĂ©.  J’aurais conservĂ© l’ordre historique de ces rĂ©cits si le les avais appris  tous ensemble des narrateurs.  Mais comme il m’est arrivĂ© d’apprendre Ă  la fin ce qui est arrivĂ© d’abord, et en premier lieu ce qui s’était  passĂ© avant, il m’a donc fallu mettre ces choses par  Ă©crit non au moment oĂą elles se sont passĂ©es, mais quand je les ai connues.  VoilĂ  pourquoi dĂ©crivant plus haut les bons actes des bons moines, j’ai laissĂ© de cĂ´tĂ© les actions d’un moine d’une vie vertueuse et magnifique.    Car, plusieurs annĂ©es se sont dĂ©roulĂ©es depuis que j’ai entrepris ce livre.  Certains rĂ©cits, je les ai entendus de personnes fiables; et j’ai du attendre la fin de la vie de certains qui m’avaient appris ce que j’ignorais d’eux, et dont je ne pouvais pas parler tant qu’ils vivaient.   Le temps est donc maintenant venu d’écrire quelque chose de celui qui a terminĂ© heureusement le cours des choses humaines, et qui a rejoint le Dieu avec lequel il avait Ă©tĂ© toujours uni.
 

Chapitre 13
De la naissance et de la bonne adolescence du seigneur évêque Mathieu d’Albanie.

 Cet homme ne fut pas d’une origine obscure selon la chair, car il est originaire de la province de Reims, est issu de parents nobles, et a Ă©tĂ© comblĂ© d’honneurs et de richesses.   Son enfance, il la consacra Ă  l’étude des lettres, et quand il devint adolescent, il obtint une charge clĂ©ricale de l’église de Laudun.  Dès ses premières annĂ©es, il commença Ă  s’aguerrir contre les mĹ“urs dĂ©pravĂ©es d’un grand nombre de clercs;  et, fuyant et exĂ©crant le laisser-aller de ses condisciples, il recherchait, ce qui est très rare chez des jeunes de son âge, la compagnie de clercs fameux pour leurs vertus et leur piĂ©tĂ©.   Choisissant, parmi eux,  celui qui Ă©tait alors trĂ©sorier de l’Église de Reims, un clerc de vie Ă©prouvĂ©e, du nom de Radulphe et du surnom de Viridis,  il se lia Ă  lui d’une façon toute spĂ©ciale en une grande familiaritĂ© religieuse.   Quand Radulphe leur fut enlevĂ© et nommĂ© archevĂŞque de Reims, il n’oublia pas celui qu’il avait choisi.  Au  contraire,   le jeune homme sage rechercha la compagnie de  cet homme prudent que la vie avait Ă©prouvĂ© et mĂ»ri, et il devint chanoine de son Ă©glise.  Cet Ă©vĂŞque religieux jouissait de la compagnie de ce disciple, et ce dernier ne lui rendait pas en retour un amour moins grand.   L’évĂŞque  voyait en lui ce qu’il connaissant en lui-mĂŞme, et embrassait en lui comme l’image de ses propres vertus.  Comme l’a dit un sage :  « La similitude des mĹ“urs effectue la concorde des âmes ». Car aucun diffĂ©rend ne les sĂ©para jamais, et ils n’eurent jamais une opinion diffĂ©rente.  En effet, si quelqu’un tente de se joindre Ă  un autre  qui ne lui est pas semblable,  la discordance provenant de la dissimilitude ne produit rien de bon.  Car ils renoncent l’un et l’autre Ă  eux-mĂŞmes s’ils ne peuvent pas s’unir par quelque chose de semblable.  Que tout cela soit vrai dans les Ă©lĂ©ments, les corps, les mĹ“urs, en toutes choses, rien n’est plus Ă©vident.  C’est ainsi qu’un bon chanoine et un bon Ă©vĂŞque, tous deux  de bonnes mĹ“urs et de vie honnĂŞte, se stimulaient l’un et l’autre, par une sainte Ă©mulation, et s’encourageaient Ă  multiplier les bonnes actions et  Ă  croĂ®tre dans l’amour de Dieu et du prochain.
 

Chapitre 14
Comment aspirant à la vie monastique, il renonça aux honneurs ecclésiastiques.

 Il arriva par la suite qu’un  feu divin Ă©clata et lança des  Ă©tincelles dans le cĹ“ur de ce chanoine,  et se mit mĂŞme Ă  jeter des flammes  sur lui, non Ă  la façon d’un feu sĂ©culier et faux, car ce chanoine se proposa de servir Dieu dans l’état de perfection voulu par Dieu, l’ordre monastique.  Il avait constatĂ© et il dĂ©plorait que dans ces associations de clercs il n’y avait souvent rien de proprement religieux, qu’il y a avait bien peu de gestions honnĂŞtes,  que tout Ă©tait souillĂ© par l’ambition, la cupiditĂ© et l’émulation;  et que, sous la tonsure et l’habit clĂ©rical, on dĂ©couvrait souvent des mercenaires plutĂ´t que des clercs.  Ayant en horreur ces choses et d’autres semblables, et voulant, comme Ă  la voix du prophète, s’échapper de Babylone, il alla voir l’évĂŞque, et lui demanda de lui accorder une entrevue.  Cette demande accordĂ©e, il lui rĂ©vĂ©la une partie des secrets de son âme,  mais garda le silence sur l’essentiel.  Car il craignait que s’il rĂ©vĂ©lait tout Ă  un Ă©vĂŞque qui l’aimait beaucoup, ce dernier, empĂŞtrĂ©  par la dilection qui le retenait Ă  lui, ne  mette du bois dans les roues.   Et il savait que, tout en dĂ©sirant grandement le progrès de ses vertus, l’évĂŞque craignait que, comme un membre sĂ©parĂ© d’un corps, il ne se sĂ©pare de lui.  C’est Ă  cause de cela que,  faisant le silence sur son projet de renonciation au siècle, il s’étendit sur tout le reste, et lui avoua qu’il recevait d’une façon de moins en moins canonique les revenus des chanoines.  Il craignait que son père qui Ă©tait riche et un homme du monde ne lui fasse obtenir, par des prières et des dons indĂ©cents, des revenus ecclĂ©siastiques qui peuvent ĂŞtre donnĂ©s et acceptĂ©s gratuitement;  et ne lui fasse contracter, pour un secours corporel,  une perte Ă©ternelle.  Et il ne savait pas s’il n’était pas dĂ©jĂ  liĂ© par de tels contrats, et par des commerces de ce genre.  Il craignait de n’être chrĂ©tien que de rĂ©putation et de nom, mais d’être en rĂ©alitĂ© disciple de Simon.  Le père, lui rappela-t-il,  doit pourvoir au salut du fils, et faire tous ses efforts pour que ne pĂ©risse pas bĂŞtement une brebis du troupeau confiĂ©e Ă  ses soins.  Et il lui dit pour conclure :   « Je rĂ©vèlerai ce que jusqu’ici j’ai cachĂ© dans mon cĹ“ur.  Je remets entre vos mains toutes les prĂ©bendes, tous les revenus ecclĂ©siastiques qui m’ont Ă©tĂ© donnĂ©s de quelque façon que ce soit, et  je renonce Ă  tous les bĂ©nĂ©fices ecclĂ©siastiques, spirituels ou corporels, qui m’ont Ă©tĂ© jusqu’ici accordĂ©s. »   Après avoir entendu ce jeune parler ainsi, et se rĂ©jouissant que, par la grandeur de son âme, il surpasse un grand nombre de vieux dĂ©crĂ©pits, il fondit pourtant en larmes,  et l’exhorta Ă  ne point faire cela, Ă  ne pas, pour une faute incertaine, renoncer aux bĂ©nĂ©fices ecclĂ©siastiques.  Mais le jeune ne l’écouta pas. PersĂ©vĂ©rant avec constance dans son projet de vie,  il accomplit ce qu’il avait commencĂ©.   Renonçant donc, en cette circonstance, aux affaires ecclĂ©siastiques, et mĂŞme Ă  toutes les causes sĂ©culières, il se retira de la prĂ©sence de l’évĂŞque qui lui disait adieu, en l’envoyant Ă  d’autres de ses affaires.   Il ne tarda pas longtemps, mais ce qu’il avait conçu pour son salut Ă©ternel, il se hâta de le rĂ©aliser.
 

Chapitre 15

Se demandant oĂą il jetterait son dĂ©volu, et oĂą il pourrait concrĂ©tiser son dessein de vivre religieusement, il choisit Cluny.  Car il avait entendu son Ă©vĂŞque parler en bien du monastère de Cluny  avant et après qu’il devienne Ă©vĂŞque. Il l’avait entendu faire un Ă©loge dithyrambique de la règle de Cluny et de la vie fervente des moines. Il se souvenait mĂŞme de l’avoir entendu dire qu’il prĂ©fĂ©rait les institutions et les règles de Cluny Ă  toutes les autres. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd,   Il estima qu’un homme savant en choses divines, et expert dans les humaines, ne pouvait pas facilement se tromper; que, par un long usage de la mĂ©ditation, il ne pouvait rien ignorer des choses divines;  que rien de ce qui se rapporte Ă  la sagesse humaine et divine n’avait pu lui Ă©chapper.    Se fiant donc Ă  ces paroles, il dĂ©cida de se joindre Ă  l’ordre religieux qui recevait l’approbation de son Ă©vĂŞque.  Mais que va faire cette âme  fervente et ardente, qui dĂ©jĂ  brĂ»lait du feu divin, elle qui penserait mourir si elle retardait plus longtemps l’exĂ©cution de son dessein ?  Il sentait l’urgence d’accomplir rapidement ses promesses, mais Cluny se trouvait loin.  Oui, Cluny Ă©tait très Ă©loignĂ© de l’endroit oĂą il demeurait.  Il craignait que ce dĂ©lai qui lui Ă©tait imposĂ© par le tentateur ne permette Ă  l’ennemi mauvais de le vaincre, et que ce qu’il avait dĂ©cidĂ© ne s’envole au vent.  En consĂ©quence, soit parce qu’il Ă©tait mu par cette crainte, ou soit qu’à celui qui dĂ©sire quelque chose rien n’arrive assez vite, il ne se rendit pas, bien entendu,  au monastère mère de Cluny qui Ă©tait trop loin, mais il dirigea ses pas vers une de ses filles qui Ă©tait plus proche, du nom de Saint Martin des champs.  Et avec raison, car ce monastère de saint Martin est tellement semblable et en tout conforme au monastère de Cluny pour la discipline, la piĂ©tĂ© et la ferveur,  qu’il semble, parmi les autres monastères appartenant Ă  Cluny,  un simulacre imprimĂ© dans la cire, l’image originale du sceau, un clone.  Et si on fait abstraction des distances qui empĂŞchent les moines de vivre ensemble, ces deux monastères ne sont pas deux entitĂ©s distinctes, mais ils forment une seule et mĂŞme chose.  C’est donc Ă  ce monastère clunisien que Matthieu vint, non du bureau de prĂ©cepteur des impĂ´ts, comme l’autre Mathieu,  mais de la graduation de l’école des chanoines. Il vint,  appelĂ© par le Christ, et demanda au seigneur prieur ThĂ©obald de le recevoir comme moine.  Le prieur s’en rĂ©jouit, et comme il arrive souvent dans les choses dĂ©sespĂ©rĂ©es, la joie qu’il ressentait l’empĂŞchait de croire qu’il parlait sĂ©rieusement.  Mathieu finit par le persuader que c’était vraiment pour cela qu’il Ă©tait venu, et il lui demanda instamment de le recevoir tambour battant.    Le nouveau venu avait choisi une heure qui ne convenait pas selon la règle clunisienne, car il n’était pas permis alors de recevoir quelqu’un pour moine.  Le prieur le pria donc d’attendre, et de se prĂ©senter de nouveau le lendemain  matin Ă  une heure convenable.  Il rĂ©pondit qu’il ne pouvait pas souffrir de retard, qu’il avait des compagnons qui ne lui permettraient pas, s’ils apprenaient la chose,  de mettre Ă  exĂ©cution son projet.  Vaincu par la raison, vaincu par la dĂ©votion du jeune, vaincu surtout par la perte d’un si grand gain s’il ne lui cĂ©dait pas, il lui accorda volontiers ce qu’il demandait.  Il entra dans le chapitre, convoqua tous les frères, et les mit au courant de la situation. Tous se rĂ©jouissent et demandent qu’on fasse vite.  On l’amène en vitesse, il est prĂ©sentĂ© aux regards de tous.  Comme il le dĂ©sirait et le demandait, il est dĂ©pouillĂ© du vieil homme et revĂŞt l’homme nouveau, se soumet Ă  la règle monastique, et se joint au corps du monastère, autant qu’il a pu et du.  Après quelques temps, il  put se rendre Ă  Cluny.  LĂ  l’abbĂ© de Cluny mit par Ă©crit sa profession monastique et lui donna la bĂ©nĂ©diction qu’il n’avait pas encore reçue.  Étant maintenant un moine complet de cĹ“ur, de bouche et d’habit, il glorifia le Seigneur de ce qu’il ne lui manquait  rien pour ĂŞtre un moine.

Chapitre 16
Ce que Mathieu était pour Dieu

 Après avoir observĂ© pendant sept ans avec ferveur la règle, il fut renvoyĂ© par l’ordre de son abbĂ© au monastère de saint Martin.   Par l’ordre du mĂŞme abbĂ©,  il succĂ©da dans le priorat  Ă  son prieur qui venait de mourir, et qui Ă©tait passĂ© dans l’état de la vie bienheureuse, comme la vie de cet excellent moine nous permet de le croire. De quelle façon il s’est comportĂ© lĂ  envers Dieu, envers  ses subordonnĂ©s, et envers ceux qui Ă©taient proches et Ă©loignĂ©s,  je vais avoir  Ă  peine le temps de l’expliquer. Voici, ce que je peux en dire en quelques mots.     Parmi les milliers de moines, il se distinguait par une vraie contrition  de cĹ“ur et de corps pour les fautes d’action ou d’omission, par le mĂ©pris du monde, par son amour de Dieu absolu et unique.   Il tenait assidument compagnie dans le cloĂ®tre Ă  ses  frères, et pendant les conversations mondaines, il demeurait de marbre,  comme une vraie colonne du cloĂ®tre, plongĂ© dans l’étude de la lecture sacrĂ©e.   Les soucis du priorat qui lui avait Ă©tĂ© confiĂ© ne pouvaient pas le sĂ©parer une heure de la communautĂ© des frères, ni dĂ©tourner son attention toujours fixĂ©e sur Dieu. L’appât d’une occupation mondaine ne pouvait pas non plus le faire mordre Ă  l’hameçon.

Quand sous son administration trois cent frères environ  militaient pour le Seigneur tant Ă  l’intĂ©rieur qu’à l’extĂ©rieur du monastère, et qu’il Ă©tait forcĂ© par le devoir de sa charge de leur fournir, ou par lui-mĂŞme ou par d’autres,  les subsides corporels, il ne pouvait pas fuir complètement les  tracasseries importunes de Marthe, mais il aspirait de toute son âme au loisir de Marie.  VoilĂ  pourquoi il avait choisi le cloĂ®tre commun, les maisons ordinaires des frères, dans lesquelles, il se sentait plus Ă  l’abri des tumultes du monde, comme MoĂŻse qui, dans le tabernacle,  se sentait Ă  l’abri des pierres des Juifs. Et parce que, comme le prophète, la seule chose qu’il demandait Ă  Dieu Ă©tait d’habiter, non seulement au ciel, mais sur la terre, dans la maison de Dieu tous les jours de sa vie;  parce qu’il prĂ©fĂ©rait ĂŞtre abject dans cette maison  plutĂ´t que cĂ©lèbre dans les habitations des pĂ©cheurs,  il demeurait lĂ  volontiers. LĂ  par un grand nombre de lectures, par une mĂ©ditation assidue, par une prière très fervente, il se recommandait et s’unissait Ă  Dieu.  Il y  expiait les Ă©carts de sa vie passĂ©e, sans doute peu nombreux,  et il dĂ©posait dans le ciel les trĂ©sors de ses bonnes Ĺ“uvres, ses vertus quotidiennes toujours croissantes.  Il ne laissait dormir aucune forme d’ascèse, mais maĂ®trisant son corps par des jeĂ»nes, des veilles et des cilices, par la psalmodie et les exercices de la vie monastique, le vieil homme se transformait en nouvel homme; et c’est ainsi qu’il s’efforçait de faire le passage de la vĂ©tustĂ© du monde Ă  la nouveautĂ©  du Christ.  Il Ă©tait surtout un passionnĂ© du saint sacrifice de la messe.   Il ne l’offrait pas seulement frĂ©quemment, mais Ă  tous les jours;   et, par ce sacrement salvifique et ineffable,  il recommandait Ă  la clĂ©mence divine chacun de ceux qui en Ă©tait dignes, mais spĂ©cialement les frères de sa propre congrĂ©gation, et ceux dont il Ă©tait responsable d’une façon particulière.  Il imitait le juste Job dans cette oblation quotidienne du saint sacrifice, comme dans les autres sacrifices qu’il s’imposait.   On dit de Job qu’il se levait Ă  la pointe du jour pour offrir des holocaustes pour chacun, sous-entendu, de ses fils.  Et on nous dit ensuite que Job faisait cela Ă  tous les jours. C’est dans le mĂŞme esprit que  celui-ci offrait le sacrifice cĂ©leste, et Ă  l’heure mĂŞme  oĂą Job l’offrait, le matin, Ă  toutes les fois qu’il le pouvait, pour lui-mĂŞme, pour ses subordonnĂ©s, pour tous ceux qui Ă©taient membres du corps du Christ.  Il l’offrait comme remède Ă  ceux qui en avaient besoin.   Qui peut dĂ©crire cette belle âme, oublieuse de toutes les affections terrestres, transcendant presque la chair elle-mĂŞme, ravie dans les cieux Ă  plus d’un titre.   Quels soupirs, quels gĂ©missements, quelles larmes, quelles  pluies de larmes descendant profondĂ©ment dans le sol, ou  montant jusqu’au faĂ®te suprĂŞme de la divinitĂ©.  Qui ne peut pas appeler  Esther bienheureuse l’âme de celui qui depuis le premier jour de sa vie monastique jusqu’à la toute fin,  n’a commis aucun crime, a prĂ©sentĂ© Ă  Dieu, pendant vingt ans,  des bonnes actions multiples et continuelles, l’oblation de l’Agneau immaculĂ© qui efface les pĂ©chĂ©s du monde !  C’est ainsi qu’il Ă©tait pour Dieu.  Mais pour ses subordonnĂ©s qui Ă©tait-il ?
 

Chapitre 17
Ce qu’il fut envers ses subordonnés.

        Comme me l’ont attestĂ© de bons et vĂ©ridiques frères qui ont vĂ©cu avec lui pendant longtemps, et comme j’ai pu moi-mĂŞme l’observer, il fut misĂ©ricordieux envers ses sujets, et plus juste que tous les prieurs de la congrĂ©gation clunisienne de son temps;  et il laissa Ă  ses contemporains et Ă  la postĂ©ritĂ© de grands exemples de misĂ©ricorde et de justice.  Il Ă©tait misĂ©ricordieux envers eux, prĂ©parant de son mieux ce qui leur Ă©tait nĂ©cessaire, et accordant Ă  chacun, avec un travail ardu,  ce qu’il demandait  selon l’évangile et la règle du bienheureux  père Benoit.   La maison qui lui avait Ă©tĂ© confiĂ©e Ă©tait pauvre de biens de la terre, mais riche en beaucoup de vertus.  Ces besoins de la communautĂ© qui augmentaient toujours fatiguaient son cĹ“ur et Ă©puisaient son corps.  C’est Ă  cause de cela qu’il allait visiter des rois ou des princes proches ou Ă©loignĂ©s, et,  avec leurs dons et leurs bienfaits,  il soulageait la pauvretĂ© des serviteurs de Dieu.  Il avait coutume quand il demeurait Ă  la maison pour obĂ©ir Ă  la règle,  mais surtout pour exercer un don reçu de Dieu, de prendre soin personnellement, en autant que sa charge de prieur le lui permettait, des infirmes, des pauvres, et des malades.  Quand son travail lui donnait un moment de rĂ©pit, il convoquait les frères dans le chapitre ou Ă  l’extĂ©rieur, et, après une longue exhortation, il leur recommandait instamment  ce soin des malades, comme un devoir qui s’impose Ă  chacun. Son âme misĂ©ricordieuse ne s’occupait pas seulement de ces trois sortes d’hommes.  Ceux qui Ă©taient en bonne santĂ© et qui faisaient du travail manuel bĂ©nĂ©ficièrent  souvent du  soin particulier  que prenait d’eux ce pasteur misĂ©ricordieux.  Rien ne leur manquait en fait de nourriture.  Il voyait Ă  ce que se reposent ceux qui Ă©taient fatiguĂ©s, et il consolait les pusillanimes pour qu’ils ne succombent pas Ă  la tâche.   Il Ă©tait le père de tous sans exception, avec discrĂ©tion et tact.

Ceux qui l’on connu peuvent, en grand nombre (tout comme moi-mĂŞme) tĂ©moigner de la rigueur mesurĂ©e de sa justice.  Car il s’indignait tellement des nĂ©gligents,  de ceux surtout qui commettaient un pĂ©chĂ© mortel, que, enflammĂ© par le feu du zèle de Dieu dans son cĹ“ur, dans ses paroles et son visage, on aurait cru, si on ne l’avait pas connu,  qu’il se dressait   pour leur perte plutĂ´t que pour leur salut. Si tu l’observais, tu verrais, en effet,  que Phinès qui a frappĂ© les libidineux d’une blessure insolite,  que Élie qui consuma les idolâtres  avec le feu cĂ©leste  n’étaient pas plus en colère que lui contre les pĂ©cheurs irrĂ©vĂ©rencieux.  C’est pourquoi, les dĂ©linquants, quand cela semblait juste, il les châtiait, Ă  la manière de Cluny,  avec des fouets qui font gicler le sang, avec des entraves, des liens ou des chaĂ®nes.  Il enfermait la plupart dans une prison obscure. Les superbes, il leur rabattait le caquet  par la faim et la soif.   Il lui est mĂŞme  arrivĂ©, parce qu’il le fallait, de condamner quelqu’un Ă  une sĂ©pulture perpĂ©tuelle.  Cela s’est produit lorsque, Ă  un moine qui Ă©tait mort spirituellement, il a donnĂ© pour sĂ©pulcre  une cave souterraine.  Ensevelissant ainsi un frère vivant,  dans l’espoir de la vie Ă©ternelle,  il a obtenu que celui qui ne pouvait pas vivre sur la terre apprenne Ă  vivre une fois mis au tombeau.  C’est ce qui s’est produit quand le frère qui Ă©tait comme mort revint Ă  la vie.  EffrayĂ© par l’image de son sĂ©pulcre corporel, il revint, en faisant pĂ©nitence, Ă  la vie surnaturelle et Ă©ternelle dont il s’était Ă©loignĂ© en pĂ©chant.  Car, bien qu’autrefois il avait une tĂŞte de mule,  l’admonition frĂ©quente de son père et de ses frères, et l’enseignement lui-mĂŞme du sĂ©pulcre, le dĂ©tournèrent Ă  jamais de ses vices; et il ne garda pas rancune Ă  ceux qui l’avaient incarcĂ©rĂ©.  Et, c’est en  persĂ©vĂ©rant dans l’humilitĂ© et la contrition du cĹ“ur, qu’il termina son dernier jour.  Le sĂ©pulcre d’un frère spirituellement mort et ressuscitĂ© ne diffère peut-ĂŞtre pas tant que ça du sĂ©pulcre du ressuscitĂ© corporellement Lazare.  Car le Lazare en question fut appelĂ© du sĂ©pulcre Ă  une vie qui devait mourir; et cet autre, ressuscitĂ© par Matthieu, mĂ©rita la vie Ă©ternelle.   Ce Matthieu donc,  enflammĂ© du zèle de la justice, rĂ©pandit partout la rĂ©putation de sa ferveur, et, par la seule mention de son nom,  il ranimait les nĂ©gligents et les tièdes parmi non seulement les moines qui lui Ă©taient soumis,  mais aussi les proches et les  Ă©loignĂ©s.  Comme le chĂ©rubin qui prĂ©fĂ©rait autrefois le glaive enflammĂ© pour tuer les scĂ©lĂ©rats, il ne s’interdisait pas lui non plus de verser le sang des scĂ©lĂ©rats.  Il excella tellement dans cette vertu de justice que la maison qui lui avait Ă©tĂ© confiĂ©e est parvenue Ă  une rĂ©gularitĂ© plus grande que celle que l’on rencontre habituellement.  Et  plusieurs monastères ou abbayes qui Ă©taient dĂ©chus de la ferveur monastique, ont Ă©tĂ© avec l’aide de quelques-uns de ses bons moines, rĂ©tablis dans l’observance originelle.  C’est ainsi que fut Matthieu envers ses subordonnĂ©s.  Mais comment s’est-il comportĂ© envers ceux qui Ă©taient proches ou Ă©loignĂ©s ?
 

Chapitre 18
Comment il s’est comporté envers ceux qui étaient proches ou éloignés

 Il montrait Ă  tous une affection qu’il exprimait avec les lèvres, mais qui venait du fond du cĹ“ur. Et, en gardant sauve la dignitĂ© due Ă  sa charge, il se montrait agrĂ©able et avenant.  Selon les paroles du père Augustin, il manifestait Ă  chacun et Ă  tous des sentiments appropriĂ©s d’amour.  Cette charitĂ© avait fait de son monastère, plus que tous les autres monastères de France, un hospice ouvert Ă  tous, et l’asile de tous,  sans aucune exception.  L’afflux quotidien des Ă©vĂŞques, des abbĂ©s, et mĂŞme des laĂŻcs, les armĂ©es de moines et de clercs, la foule des pauvres qui ne manquaient jamais, encombraient  rĂ©gulièrement les cellules et les chambres.  Ils Ă©taient reçus joyeusement, et l’importunitĂ© de tant de visiteurs ne pouvait jamais faire perdre le sourire Ă  l’hĂ´te du monastère.  La vertu qu’il possĂ©dait en plĂ©nitude Ă©tait celle qui ne sait pas chercher ses intĂ©rĂŞts propres, mais ceux des autres.  Il dĂ©pensait dans les largesses de sa piĂ©tĂ© non seulement tous ses biens, mais ceux des bienfaiteurs externes.   Car, pour pouvoir s’occuper de tous ceux qui affluaient dans son monastère, pour procurer Ă  chacun ce dont il avait besoin, pour donner satisfaction Ă  tous, il devait se dĂ©passer lui-mĂŞme.  Sans tenir compte de ses propres forces, ni des ressources du monastère, il s’obligeait Ă  faire des choses impossibles.  La plupart des abbĂ©s ou des Ă©vĂŞques, dont je connais quelques-uns, ont les bourses pleines, et plus encore les salles du trĂ©sor dĂ©bordantes.   Ils  ne donnent mĂŞme pas une bouchĂ©e de pain au pauvre, ou ouvrent rarement la porte Ă  l’hĂ´te de passage.  Mais lui, au contraire, Ă©tait, comme le dit l’ApĂ´tre, comme n’ayant rien et ne possĂ©dant rien.  Il  ne savait  refuser Ă  personne mĂŞme ce qui lui manquait.   MĂŞme quand la maison s’était appauvrie, et que tout avait Ă©tĂ© Ă©puisĂ©, il se faisait du souci, et Ă©tait tout angoissĂ© Ă  la pensĂ©e de ne pouvoir  donner satisfaction aux hĂ´tes, mĂŞme si souvent ses moines restaient sur leur faim.   Mais, se rappelant cette parole prophĂ©tique : « Ceux qui cherchent le Seigneur ne manqueront d’aucun bien », et de ce qui a Ă©tĂ© dit des soucis du corps : « Ne soyez pas inquiets, disant que mangerons-nous, que boirons-nous »,  et cet autre :  « Tout le reste vous sera donnĂ© par surcroit », il fortifiait son âme par l’espĂ©rance, et mettant tout son espoir en Dieu, il exultait comme si ses granges et ses celliers Ă©taient inĂ©puisables.   Son espoir ne restait pas longtemps vain, et il n’était pas oubliĂ© par celui qui pourvoit aux oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne rĂ©coltent. Le Pourvoyeur invisible  pourvoyait par ses ministres, les rois et les princes, eux qui ne sont pas des propriĂ©taires, mais des dispensateurs.  Il pourvoyait, dis-je, et ils lui envoyaient souvent en grand nombre les choses nĂ©cessaires.  Il Ă©tait prĂ©sent Ă  l’angoisse des pauvres vertueux, et endettĂ©s jusqu’au cou, et quand une corne d’abondance faisait son apparition subitement, il transformait la souffrance en joie, la disette en abondance.  Le  RĂ©munĂ©rateur magnanime a l’habitude de faire en sorte que les choses qui ont Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©es pour cette hospitalitĂ© et cette charitĂ©, soient restituĂ©es.  Il  se montre plus que fidèle Ă  rĂ©compenser l’augmentation des biens confiĂ©s, et il les rend non pas seulement au double, mais au centuple.   Voici, parmi ces princes, ceux qui, conquis  par la renommĂ©e de tant de vertus, ont ouvert grands leurs cĹ“urs et leurs coffres.   Louis, roi des Francs,  Henri, roi d’Angleterre.  VoilĂ  ceux qui l’ont chĂ©ri d’un amour particulier.  Ils l’accueillaient avec joie quand il allait les voir, ils lui donnaient de grandes marques d’honneur, et ne le laissaient jamais  partir les mains vides.  C’est ainsi qu’agissait surtout le roi Henri, qui, comme tous le savent,  a dĂ©passĂ© par la prudence tous les princes de son temps, les a vaincus par les Ĺ“uvres, et les a surclassĂ©s par la largesse.  C’est de ce prince que Matthieu, grâce Ă  ses vertus,  avait mĂ©ritĂ© d’obtenir la faveur, et avait gagnĂ© la familiaritĂ©.  Car il allait souvent le voir, et il Ă©tait vĂ©nĂ©rĂ© par lui.  ChargĂ© de dons royaux, il retournait tout joyeux auprès de ses frères, et les consolait par ces aubaines, de leur manque de nourriture.  Ainsi, cet homme bon  qui plaisait Ă  Dieu, et Ă  tous Ă  cause de Dieu, Ă©tait agréé par tous et avait conquis tout le monde par une telle vie et de telles vertus.   Et comme le dit l’ApĂ´tre, il s’était fait tout Ă  tous, et plaisait Ă  tous.   Comme je l’avais annoncĂ© d’abord, c’est ainsi que Matthieu s’est montrĂ© Ă  Dieu,   Ă  ses sujets, et  Ă  ceux qui Ă©taient proches et Ă©loignĂ©s.  Et il laissa ce magnifique  exemple aux moines de son temps et Ă  ceux des siècles futurs.
 

Chapitre 19

RappelĂ© Ă  Cluny par le seigneur abbĂ© Pierre, il gouverna le monastère avec une grande rigiditĂ©.  En ce temps-lĂ , je ne sais trop si c’est parce que Dieu l’a voulu ou l’a simplement permis,  j’ai Ă©tĂ© choisi, moi, le plus indigne, pour gouverner la congrĂ©gation de Cluny, et tout inutile et incapable que je sois, de prendre soin, en tant que berger, de tant de brebis du Christ d’un grand mĂ©rite.  Et parce que la rĂ©putation de cet homme s’était rĂ©pandue avant que j’assume cette tâche, qu’il m’était donc connu et familier, la première annĂ©e de mon abbatiat Ă  Cluny je l’appelai comme aide, pour pouvoir avec lui  supporter le poids de la charge qui m’avait Ă©tĂ© imposĂ©e.  Je l’attachai avec un lien d’amour plus fort et indissoluble en lui imposant tout de suite le soin de la discipline et du cloitre, travail, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit,  qu’il aimait passionnĂ©ment.  Depuis quelque temps,  avaient poussĂ© dans le champ grand et noble de l’ordre monastique, des plantes qu’il a fallu entailler ou plutĂ´t arracher, et qui n’étaient d’aucune utilitĂ©.  Il fallait extirper plusieurs de ceux, dont je tairai les noms, mĂŞme si pour  la plupart ils ont dĂ©jĂ  quittĂ© cette vie. J’assignai ce travail dĂ©licat  Ă  mon bras droit, que je savais n’être pas un ouvrier paresseux, et j’ai trouvĂ© qu’il Ă©tait un auxiliaire hors du commun.  Car les choses nuisibles ou superflues dans la nourriture, le breuvage, ou dans les mĹ“urs, il leur fit une guerre impitoyable; et, Ă  cause  de cela, il a souffert plusieurs vexations que je passe maintenant sous silence.  Il est quand mĂŞme parvenu, avec l’aide de Dieu, de moi-mĂŞme et d’autres personnes, Ă  mener Ă  bien ce qu’il avait entrepris.  Il ne cessa pas, pour autant de prendre soin du dit monastère, et il ne pouvait pas ne pas obĂ©ir, car je l’avais obligĂ© non seulement de maintenir la discipline Ă  Cluny, mais de pourvoir aux besoins matĂ©riels de  la maison.  Il savait se servir non seulement de sa droite, mais de sa gauche, comme de sa droite.   Et avec raison, car c’est le propre du juste de ne pas avoir de gauche, mais de toujours transporter dans la main droite ce qui est dans la gauche, i.e., changer ce qui est dĂ©viant en ce qui est droit. C’est ainsi que je chargeai ses Ă©paules  d’un poids que deux auraient eu du mal Ă  porter.  Et, avec la grâce que je savais ĂŞtre en lui, j’ai pourvu Ă  ce qu’il vienne en aide par son travail Ă  ses frères qui Ă©taient en bisbille les uns avec les autres.   Il demeura Ă  ce poste pendant un certain temps, puis pour de bonnes et excellentes raisons, je lui nommai un successeur, et je le renvoyai au monastère de Saint Martin pour en ĂŞtre, comme avant, le prieur.
 

Chapitre 20
Du schisme clunisien suscité par Pons, qui avait été abbé.

 Deux ans ne s’étaient pas encore Ă©coulĂ©s, me semble-t-il, et une tempĂŞte horrible connue de tous, se dĂ©chaĂ®na sur le navire de l’Église, i.e. l’église de Cluny, qui prit, un peu partout, la forme d’une guerre civile.  Et pour ne pas ĂŞtre prolixe, je dĂ©crirai succintement ce qui se rapporte Ă  cette matière.  Le seigneur Pons de Cluny fut le successeur immĂ©diat  du Père Hugues après sa mort.  Il venait du monastère clunisien de saint Pons,  et, après avoir fait une nouvelle profession, comme c’est la coutume pour ceux qui viennent d’autres monastères, il devint un moine de Cluny.  Il Ă©tait encore jeune, (dans la trentaine ?),   mais les frères l’élirent quand mĂŞme comme abbĂ©, Ă  cause de son charisme. C’est donc ce jeune abbĂ© qui prit la succession du cĂ©lèbre et fameux abbĂ© Hugues.  Dans ses premières annĂ©es de gouvernement, il fut modĂ©rĂ© et affable.   Mais avec le temps, ses manières changèrent, et pour diffĂ©rentes raisons, il tomba sur les nerfs des frères,  et il se les mit Ă  dos presque tous.  Ceux qui s’opposaient Ă  lui lui reprochaient ses sauts d’humeur  et son arrogance, tout ce qui le poussait Ă  ne pas tenir compte de l’avis des bons moines; et ils ajoutaient qu’il dilapidait les biens du monastère. Au dĂ©but, ce n’était que quelques-uns qui le  critiquaient, puis après, presque tous.  Ils surent toutefois garder le silence en public, et pendant dix ans, la chose n’arriva pas Ă  l’oreille des sĂ©culiers.   Elle Ă©clata pourtant enfin la rĂ©volte larvĂ©e, et la connaissance de cette gangrène ne parvint pas seulement aux monastères les plus rapprochĂ©s, mais aussi aux plus Ă©loignĂ©s.  Les oreilles du pape et de la curie en bourdonnaient.   AlarmĂ© par ces rumeurs, Pons retourna contre lui la rĂ©action indignĂ©e qu’il aurait du peut-ĂŞtre diriger contre les autres.  Il alla Ă  Rome sans perdre un instant, et demanda instamment au pape d’être relevĂ© du poids de la charge pastorale.   Celui qui rĂ©gissait alors l’église de Rome Ă©tait Calixte second, qui fut d’abord Ă©vĂŞque de Vienne.  Il Ă©tait noble de sans royal, mais il Ă©tait plus digne encore par la puretĂ© de ses mĹ“urs et sa magnanimitĂ©.  Le pape s’opposa d’abord Ă©nergiquement aux dĂ©sirs et Ă  la demande de Pons; mais quand il vit qu’il ne pouvait pas le dĂ©tourner de son propos, il le libĂ©ra, comme il le demandait,  de sa charge d’abbĂ© de Cluny. Après avoir Ă©tĂ© relevĂ© de sa charge, il se dirigea vers Apulie, avec la permission du pape, et de lĂ , après avoir traversĂ© la mer, il parvint Ă  JĂ©rusalem pour y Ă©tablir ses pĂ©nates, comme il l’avait toujours dĂ©sirĂ©.  Le pape, de par son autoritĂ© apostolique, prescrivit aux frères de Cluny de se choisir un père.  Quand la volontĂ© du pape leur eut Ă©tĂ© connue, ils choisirent unanimement le vĂ©nĂ©rable Hugues, prieur des sĹ“urs de Marcion.  Ce saint homme accepta, quoique avec rĂ©ticence, ce qu’on lui demandait, mais au bout de six mois, il Ă©migra loin de la lumière du soleil.  Après avoir vĂ©cu saintement, il passa Ă  de meilleures choses.  Les frères fixèrent donc une date pour tenir une nouvelle Ă©lection. On fait connaĂ®tre cette date Ă  ceux qui sont proches et Ă  ceux qui sont Ă©loignĂ©s, afin que tous se rendent.  Des Ă©vĂŞques, des abbĂ©s, et un grand nombre de moines se prĂ©sentèrent, et, le jour de l’octave de l’assomption de la bienheureuse Vierge (plĂ»t Ă  Dieu qu’ils aient fait un meilleur choix) ils se mirent d’accord pour Ă©lire le narrateur de cet Ă©crit.  Ils demandent au pape d’approuver leur choix, et reçoivent de lui le rescrit qui confirme ce qu’ils ont fait.  Pendant quelques annĂ©es, la paix florissait, les maux passĂ©s semblaient ĂŞtre ensevelis pour toujours, et tout semblait rouler comme sur des roulettes.

 Mais le dit Pons, dĂ©goĂ»tĂ© de son sĂ©jour d’outremer, revint  de l’Orient, et  remplit l’Occident de tĂ©nèbres.   Quand il mit le pied en Italie, ne voulant pas passer par Rome, il Ă©tablit son siège dans les environs de Ravenne, dans le diocèse de Tarvise.  Il se fit lĂ  construire un monastère;  et après y ĂŞtre demeurĂ© un certain temps, il revint dans les Gaules.  Ayant flairĂ© mon absence, car je m’occupais des affaires de Cluny dans des villes de la seconde Aquitaine, il fit d’abord semblant de ne pas vouloir venir Ă  Cluny, mais il s’en approcha toujours un peu plus.  Puis, avec l’aide de quelques fugitifs qu’il s’était adjoint, et avec des armes qu’il avait pris Ă  des truands, il se prĂ©senta Ă  l’improviste aux portes de Cluny, entra dans le cloitre  par effraction, mit en fuite le prieur Bernard et les autres frères, avec la multitude de ses hommes armĂ©s, ainsi qu’avec  des femmes qui firent irruption dans le monastère.  Une fois entrĂ©, il prend possession de tout, et ceux qu’il rencontre il les force, par la terreur ou les tourments,  de lui jurer fidĂ©litĂ©.  Ceux qui ne le veulent pas il les expulse ou les enferme dans un dur cachot.  Il met immĂ©diatement main basse sur les choses saintes,  les croix en or, les tables en or, les chandeliers en or, les encensoirs en or, et sur tous les vases d’un grand prix,  et se les accapare. Il dĂ©robe aussi les calices les plus vĂ©nĂ©rĂ©s, et il n’épargne mĂŞme pas les Ă©tuis ou Ă©crins en or ou en argent qui contenaient les reliques de plusieurs saints et martyrs.  Avec ces choses et d’autres semblables il amasse une grande quantitĂ© d’or; et il incite les soldats des environs et tous ceux qui sont avides d’or Ă  s’en emparer par la force.  Il envahit Ă  leur intention les villages qui entourent le monastère, et, voulant Ă  la manière des barbares, dĂ©truire les lieux religieux,  il saccage tout par le feu et le fer.  Il ne s’abstient d’aucune espèce de guĂ©rilla, et il assouvit, avec des rapines et des meurtres, la faim des soldats creusĂ©e par l’or saint. Du dĂ©but du carĂŞme jusqu’aux calendes d’octobre, i.e. tout l’étĂ©, il a persĂ©vĂ©rĂ©  dans ce genre de pillages, sans s’arrĂŞter quelques jours pour reprendre haleine. Le prieur Bernard, les nobles religieux et les grands hommes habitaient en dehors de Cluny, lĂ  oĂą ils le pouvaient,  et, contre cette horde d’ennemis,  ils se dĂ©fendaient tant bien que mal dans des lieux plus sĂ»rs.   Ainsi, dans cette archi cĂ©lèbre maison de Cluny, par un jugement occulte mais juste de Dieu,  Satan, relâchĂ© pour un temps, Ă©tait en dĂ©lire.  Mais selon le livre du bienheureux Job, il dirigea contre  Satan le glaive qu’il avait fait, et, Ă  tant de maux,  il imposa rapidement une fin souhaitable.
 

Chapitre 21
La fin du scandale de Cluny et  la sagesse du seigneur Matthieu.

 Il venait de quitter cette vie le vĂ©nĂ©rable pape Calixte, que nous avons dĂ©jĂ  mentionnĂ©, et son successeur le pape Honorius ne lui Ă©tait pas infĂ©rieur.  Ayant eu vent de ce qui se passait dans un monastère aussi cĂ©lèbre, il envoya son lĂ©gat a latere le seigneur cardinal Pierre, et en union avec le primat de Lyon Hubald, il condamna par un terrible anathème Pons et les « ponsiens », comme on les appelait.  Et, par des lettres apostoliques, il les obligea Ă  comparaĂ®tre devant lui Ă  date fixe, pour avoir Ă  rĂ©pondre de leurs mĂ©faits.  Tous ceux des nĂ´tres qui Ă©taient concernĂ©s obtempĂ©rèrent Ă  la convocation, et parmi les nombreux prieurs de monastères qui avaient fait appel, se trouvait le vĂ©nĂ©rable Matthieu.  Pons Ă©tait lĂ  aussi, bien malgrĂ© lui, avec les siens, et le jour fixĂ©, il est appelĂ© pour subir son procès.  On doit se hâter, car un excommuniĂ© ne peut canoniquement  ni intenter ni subir un procès.  Il faut d’abord qu’il satisfasse, et ce n’est qu’après avoir donnĂ© satisfaction qu’il est libĂ©rĂ© de l’empĂŞchement que le droit canon lui avait imposĂ©.   Le pape envoie donc des lĂ©gats qui ordonnent, Ă  Pons, de la part de celui qui les avait envoyĂ©s, de faire satisfaction pour tant de maux.  Il refuse carrĂ©ment, et dĂ©clare qu’aucun ĂŞtre vivant ne peut l’enchaĂ®ner par les liens de l’anathème.  Seul Pierre peut le faire dans les cieux, mais en dehors de lui, personne n’en a le pouvoir.  Le seigneur pape ainsi que toute  la ville de Rome furent estomaquĂ©s par cette prĂ©tention exorbitante.  Ils le dĂ©clarèrent alors non seulement excommuniĂ© mais schismatique.  Un envoyĂ© du pape demanda alors Ă  ceux qui l’accompagnaient s’ils Ă©taient prĂŞts, eux, Ă  faire ce que lui refusait de faire;   en d’autres termes,  s’ils Ă©taient prĂŞts Ă  donner la satisfaction que lui ne voulait pas donner.   Ils rĂ©pondirent que, sur l’ordre du pape, ils Ă©taient prĂŞts Ă  le faire.   Ils entrent donc tous dans le palais, pieds nus, et, se dĂ©clarant coupables en prĂ©sence de tous, ils sont aussitĂ´t absous de l’excommunication. Une fois absous, ils subissent leur procès, et n’omettent rien de ce qu’ils ont fait pour eux ou pour celui pour qui ils faisaient tout cela.  Le vĂ©nĂ©rable Matthieu se fit l’avocat de la dĂ©fense, plaidant sagement la cause des accusĂ©s.  Après que les deux parties aient Ă©tĂ© entendues, le pape ainsi que toute la curie se retirèrent ailleurs pour dĂ©libĂ©rer.  On attendit longtemps le verdict.  Au bout de quelques heures, il revint avec la curie, et ordonna Ă  l’évĂŞque de Porto de communiquer la dĂ©cision prise en conseil.  Elle se formule comme suit.  Je la rapporte mot Ă  mot.  « Pons, envahisseur, sacrilège, schismatique, excommuniĂ©,  l’Église catholique le dĂ©pose Ă  perpĂ©tuitĂ© de tout honneur ou de toute charge ecclĂ©siastique; et lui ordonne de restituer Ă  l’abbĂ© ici prĂ©sent,  au monastère de Cluny et aux moines,  toutes les choses appartenant Ă  ce monastère qui ont Ă©tĂ© injustement enlevĂ©es au monastère et aux moines. »   Une fois la sentence portĂ©e, ceux qui Ă©taient Ă  couteaux tirĂ©s se rĂ©concilièrent. En un instant, la communautĂ© entière se reforma, et la tornade qui avait sĂ©vi si longtemps s’apaisa.

Et au bout de quelques jours,  les vaincus aussi bien que les vainqueurs furent frappĂ©s par la peste romaine, qui abattit en peu de temps presque tous les moines et les domestiques.   Elle dura un mois, et mit fin aux jours du seigneur Pons.   Au sujet de cette fin, j’ajoute une lettre adressĂ©e Ă  moi par le pape Honorius de bienheureuse mĂ©moire, qui a peut ĂŞtre son utilitĂ©.  « ÉvĂŞque Honorius, serviteur des serviteurs de Dieu, Ă  mon fils bien-aimĂ© Pierre de Cluny, abbĂ©, salut et bĂ©nĂ©diction.  Au mois de dĂ©cembre, Pons est entrĂ© dans la voie de toute chair.  Bien qu’il n’ait pas voulu faire pĂ©nitence pour les grands maux qu’il a infligĂ©s Ă  Cluny, Ă  cause du respect que nous avons envers le monastère de Cluny dont il a Ă©tĂ© abbĂ©, nous l’avons enseveli honorablement. DonnĂ© au LatĂ©ran ».  Il mourut celui-lĂ  empoisonnĂ©  par la maladie romaine.  Cette maladie n’épargna personne, et moi-mĂŞme, pendant plus de six mois, je fus dĂ©vorĂ© par un feu intolĂ©rable.  Je n’aurais pas Ă©vitĂ© de partager le sort de mes compagnons si je n’avais pas Ă©tĂ© aidĂ© par la prière des frères, et par la cure mĂ©dicinale d’un savant clerc, qu’il m’a administrĂ©e avec un grand zèle.   Je m’en suis tirĂ© pourtant, et, grâce Ă  Dieu, ce haut lieu de religion se rĂ©tablit de la mort du schisme et de la peste des dissensions intĂ©rieures, et il retrouva bientĂ´t, selon l’estime gĂ©nĂ©rale ou dans la rĂ©alitĂ© des choses, l’esprit de son origine ou mĂŞme le dĂ©passa.  Je parais faire une digression. Mais, parce que je craignais que disparaisse une chose non nĂ©gligeable mais fort capable de former le discernement des gĂ©nĂ©rations successives, j’ai pris Matthieu comme exemple, lui dont on a dit tant de mauvaises choses,  et j’ai Ă©crit ce que je ne voulais pas voir enfoui dans le silence.  Revenons donc Ă  lui, et terminons sa biographie.
 

Chapitre 22
Comment il a été élevé à l’évêché d’Albe, et avec quelle sainteté il s’est comporté.

 EnvoyĂ© dans la ville de Rome pour le procès dont nous avons parlĂ©, il se hâta de retourner Ă  ses pĂ©nates quand le verdict eut Ă©tĂ© prononcĂ©.  Mais le Dieu qui l’avait appelĂ© Ă  son insu empĂŞcha son retour, et, parce qu’il avait Ă©tĂ© fidèle en peu de choses, de grandes choses lui furent confiĂ©es, comme Ă  un  dispensateur prudent.  Le pape lui fit l’honneur de le nommer Ă©vĂŞque en lui confiant une lourde tâche pastorale;  et en se l’adjoignant comme associĂ© dans le soin des âmes, il le consacra Ă©vĂŞque d’Albe. ÉlevĂ© au grade sublime de l’ordre pontifical, et placĂ©  comme un candĂ©labre de l’Église pour Ă©clairer tous ceux qui sont dans la maison de Dieu, il ne changea rien Ă  son style de vie monacal; mais, comme on le lit de saint Martin, son humilitĂ© demeura la mĂŞme, ainsi que son dĂ©nuement vestimentaire.   Il ne laissa rien tomber des offices, des cantiques ou de la longue psalmodie de Cluny pour un prĂ©texte pastoral quelconque.  Il conservait dans le palais les règles du cloitre, et exposĂ© aux folies du monde, grâce Ă  une pratique puissante et de longue durĂ©e, il se tenait fermement, comme par une disposition innĂ©e de vie religieuse,  Ă   une grande distance des vanitĂ©s du siècle.  Il s’était imposĂ© Ă  lui-mĂŞme de ne jamais ĂŞtre autant occupĂ© que quand il Ă©tait seul.   Il prĂ©fĂ©rait Ă  toutes ses activitĂ©s les saintes Ă©tudes.  Rien ne pouvait le dĂ©tourner d’offrir Ă  chaque jour le sacrifice,  ni les soucis administratifs, ni ses multiples occupations,  ni la sollicitude de toutes les Ă©glises.  Le pape se plaignait parfois de ce qu’il Ă©tait plus un moine qu’un Ă©vĂŞque, et le lui reprochait mĂŞme, quand il le voyait arriver Ă  l’heure de tierce, tandis que, dès le matin, les autres s’étaient dĂ©jĂ  assemblĂ©es Ă  la curie.  Ă€ cause des canicules romaines, il consacrait les heures de la matinĂ©e aux devoirs sacrĂ©s, et ne sortait pas de l’Église avant sexte.  Mais parce qu’il n’avait pas seulement la simplicitĂ© de la colombe mais la prudence du serpent, son maĂ®tre l’envoyait souvent dans diffĂ©rentes parties du monde, et il s’acquittait judicieusement de son mandat vicarial.  Selon la grâce Ă  lui confĂ©rĂ©e, il n’était pas infĂ©rieur Ă  David dont l’Écriture nous dit qu’entrant et sortant sur l’ordre du roi, il lui fut fidèle pendant tout son règne.  C’est pendant le royaume judaĂŻque que David fut fidèle, mais Matthieu pendant le temps de loin plus sublime du règne de la chrĂ©tientĂ©.  Il fut fidèle en consumant toutes les Ă©nergies de son âme et de son corps.

 
Chapitre 23
Quant il était encore prieur, il avait défendu d’emprunter de l’argent aux Juifs.

 Et parce que, pour exalter sa foi et sa fidĂ©litĂ© il a Ă©tĂ© fait mention du royaume judaĂŻque, nous n’avons, bien entendu, parlĂ© des Juifs que pour illustrer notre propos.  Mais il lui est arrivĂ© un jour de porter un jugement sur les Juifs eux-mĂŞmes.  Il venait tout juste de mettre la main Ă  l’administration du monastère de saint Martin, comme nous l’avons dĂ©jĂ  dit. Et parmi diffĂ©rentes affaires propres au monastère, il fut question des dettes.  S’informant du nom des crĂ©anciers, il dĂ©couvrit que quelques-uns d’entre eux Ă©taient des Juifs.  Il se tourna donc vers les frères qui lui avaient donnĂ© cette information, et leur dit : « Vous qui ĂŞtes des chrĂ©tiens et des moines, vous voulez emprunter de l’argent Ă  des Juifs et Ă  des impies ?  Quelle alliance y a-t-il entre le Christ et BĂ©lial,  quelle union y a-t-il entre la lumière et les tĂ©nèbres, ou un fidèle et un infidèle ?   Allez, allez, coupez le lien qui vous lie avec cette sociĂ©tĂ© rĂ©prouvĂ©e, rendez-leur immĂ©diatement l’argent que vous leur devez, et gardez-vous de ne jamais avoir avec eux de communication sous forme de dons, de gages ou d’emprunt, ou de ne jamais faire de commerce avec eux. »   Comme les frères lui rĂ©pliquèrent que la pauvretĂ© chronique de la communautĂ© ne leur permettait pas de se passer de l’argent des Juifs, il leur rĂ©pondit : « Assez, assez ! Et qu’une pareille parole ne sorte plus de votre bouche !  Avec quel visage, avec quelle conscience pourrai-je monter Ă  l’autel du Seigneur, de quel front oserai-je venir au colloque de notre mère si je cajole ses ennemis blasphĂ©mateurs ?  Si je deviens l’ami de ses pires ennemis, comment mĂ©riterai-je de lui plaire ?  Comment, avec cette bouche qui, pour de l’argent, s’est efforcĂ© de leur plaire, oserai-je invoquer et implorer le Christ ou sa mère ?  Faites donc en sorte qu’il ne soit plus jamais question de cela.  Rendez-leur le plus vite possible ce que vous leur devez, et abstenez-vous dĂ©sormais de tout commerce avec eux.  Que ce soit pour vous une loi Ă©tablie pour toute l’éternitĂ© ! »    C’est ainsi que cet homme dĂ©vot rempli du zèle de la foi a rĂ©siliĂ© leurs contrats, et a montrĂ© quel ardent amour il conservait dans son cĹ“ur pour le Christ Seigneur.
 

Chapitre 24
Le schisme de l’église romaine, et avec quelle vigueur il a défendu la cause du vrai pape.

Sa fidĂ©litĂ© envers le Christ et son Ă©glise fut surtout en ce temps mise Ă  l’épreuve quand la fureur schismatique Ă©rigea un autel profane contre l’unitĂ© de cette mĂŞme Ă©glise, la colombe unique.  Elle Ă©tait divisĂ©e, scindĂ©e en deux. L’église romaine d’abord, puis toute l’église latine suivait, par la force et l’argent,  le fils intrus de LĂ©on.  Mathieu rĂ©sista, lui, Ă©nergiquement avec quelques-uns des siens,  et ce que le Père cĂ©leste n’avait pas plantĂ©, il cherchait de toutes ses forces Ă  l’éradiquer.  C’est pour cette raison que, avec son pontife, ou plutĂ´t avec le pape commun Innocent qui avait Ă©tĂ© chassĂ© de la ville, il souffrit de grands maux. C’était pour une juste cause.  Quand le pape eut consacrĂ© la nouvelle grande Ă©glise de Cluny, et après la tenue de deux conciles, celui de Clermont et de celui de Reims, toute la Gaulle, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, se rallièrent au pape lĂ©gitime, surtout grâce Ă  l’action de Matthieu.   Après ĂŞtre demeurĂ© longtemps avec le pape dans ces lieux, il se rendit, en traversant les Alpes, jusqu’à Pise.  Ils demeurèrent lĂ  quelque temps, puis ils rebroussèrent chemin, car Pierre, le fils de LĂ©on, occupait encore le siège apostolique, et les « lionceaux » sĂ©vissaient contre une partie de la chrĂ©tientĂ©.  Le Christ a permis cela, et celui qui  permettra mĂŞme que l’antĂ©christ, le chef de tous les schismatiques, siège dans le temple de Dieu, a permis que les siens soient expulsĂ©s et que le siège de Pierre soit occupĂ© par d’autres que les siens.  Matthieu demeura Ă  Pise avec le pape Innocent, pour cette raison pendant tout le temps qu’il lui restait Ă  vivre, et il n’eut pas l’autorisation de revoir la ville de Rome ou son propre siège Ă©piscopal.   Pendant tout ce temps, il ne changea rien Ă  son mode de vie, et toujours soucieux du salut des âmes, plus il approchait de la fin, plus il faisait de progrès dans les vertus.
 

Chapitre 25
De sa fin glorieuse marquée d’insignes merveilles

Quelle a Ă©tĂ© sa fin, qui devrait, en raison de ce que nous avons dit, ĂŞtre imminente,  je ne dois pas diffĂ©rer plus longtemps de la raconter.  D’autres pourraient Ă©crire sur lui plusieurs choses dignes de mĂ©moire, mais comme le but de ce livre l’interdit, il faut au moins ne pas taire les choses qui font que, comme le dit le psaume, on n’a pas trouvĂ© de nos jours de semblable Ă  lui.  Je n’ignore pas non plus que, de nos jours, un grand nombre d’hommes de bien ont eu une excellente fin.  Mais d’après ce que j’ai pu entendre des autres, le passage d’aucun autre de notre temps n’a Ă©tĂ© illustrĂ© de signes aussi admirables.  Cet homme bienheureux avait Ă©tĂ© envoyĂ© par le seigneur pape pour pacifier Milan, la plus grande ville de l’Italie après Rome, pour la rendre Ă  l’unitĂ© de l’Église dont elle avait Ă©tĂ© dĂ©tachĂ©e  par le schismatique Anselme.  Dieu donna tout de suite un grand succès Ă  son apostolat, et apaisa avec une grande rapiditĂ© plusieurs liguriens liguĂ©s contre la paix catholique.  Ayant menĂ© Ă  bien son travail, il perçut en lui, comme autrefois saint Martin, un signe de celui qui l’appelait, et son organisme ayant Ă©tĂ© affaibli par une diarrhĂ©e, il voyait ses forces diminuer de jour en jour.   Il avait souffert de cette maladie-lĂ  Ă  Cluny pendant un an, et amaigri par une grave dysenterie, il Ă©chappa de justesse Ă  la mort Ă  cause de la prière de ses frères.  Il fut frappĂ© de nouveau par cette maladie;  et Ă©puisĂ© autant par la difficultĂ© du chemin que par l’ardeur du soleil (car c’était un Ă©tĂ© prĂ©coce), il fut forcĂ© de prendre soin de lui.   Il retourna quand mĂŞme Ă  Pise, et, pendant plusieurs mois, il lutta courageusement contre cette maladie.  Il ne voulait pas s’aliter Ă  moins d’être terrassĂ© par une maladie foudroyante.  Il ne voulait pas non plus omettre rien de son travail quotidien.  Il ne cherchait en somme Ă  Ă©pargner son corps en rien.  Il portait le poids de tous les travaux de la curie apostolique, n’était jamais absent des causes ecclĂ©siastiques,  et Ă©tait incapable de se soustraire aux besoins des frères.    Les services divins auxquels il s’était consacrĂ©, comme je l’ai dit plus haut, dès son enfance, il les observait sans trĂŞve.  Il faisait tout ce qu’il pouvait pour qu’on ne sache pas qu’il Ă©tait malade, et qu’on le pense en forme et de bonne humeur.   Il employait presque toutes les heures du jour et de la nuit Ă  prier continuellement, Ă  verser d’abondantes larmes, Ă  psalmodier comme Ă  Cluny, montrant ainsi Ă  qui il avait vouĂ© sa vie. Le refuge qui lui Ă©tait tout Ă  fait propre, celui que pendant presque tout le temps de sa vie il frĂ©quenta avec un dĂ©sir insatiable, le sacrifice de l’autel, dis-je, aucune crise, aucune faiblesse ne pouvaient le forcer un jour Ă  s’en passer.  Il luttait contre la maladie tenacement avec une grande dĂ©votion, et, comme on le lit de son Martin, il ne donnait pas de relâche Ă  son esprit invaincu.  Il eut Ă  se battre pour sa vie, des ides de Juillet aux calendes de septembre, pendant lequel temps il força l’arthrite Ă  servir l’esprit. Et personne ne put le persuader de relâcher un peu ses exercices de piĂ©tĂ©.  Mais Ă  la première semaine de l’Avent, ses forces cĂ©dèrent et il dut prendre le lit.  Et quand il sentit que n’était pas Ă©loignĂ© le moment de terminer cette vie mortelle, il appela les frères qui s’occupaient de lui, fit venir Ă©galement les domestiques, et leur parlant avec douceur, il prononça ces mots dans le but de les consoler :  « Je sais que je quitterai bientĂ´t les choses humaines.  Dites adieu de ma part et saluez affectueusement en premier lieu mon seigneur et père l’abbĂ© de Cluny, le prieur et les sous prieurs, le cellĂ©rier Hugues,  le sacristain Albert, et toute la communautĂ© de nos frères de Cluny, Alberic l’abbĂ© de Vizeliace, et le prieur de CharitĂ©.  Et d’une façon toute spĂ©ciale  mes fils chĂ©ris qui servent Dieu au monastère de saint Martin des champs, que j’ai Ă©duquĂ©s pour le service de Dieu autant que je l’ai pu. »  En parlant ainsi, il a montrĂ© qu’il n’avait pas seulement un grand amour pour Dieu, mais aussi pour ses frères.

 
Chapitre 27
De la vision qu’eut de lui le prieur de saint Zonin

Quelques jours auparavant, le  prieur du monastère de saint ZĂ©non, qui a Ă©tĂ© construit Ă  Pise, avait vu Matthieu en rĂŞve, vĂŞtu comme un moine, et près de lui un enfant d’une beautĂ© cĂ©leste, que l’on disait ĂŞtre fils de roi.   Cet enfant tenait dans ses mains un livre Ă©crit en lettres d’or.  Il l’ouvrir, et l’offrit au vĂ©nĂ©rable Matthieu en le persuadant de le lire.   Matthieu lui demanda quel profit il tirerait de la lecture de ce livre.  L’enfant lui rĂ©pondit :  « Tu acquerras par la lecture de ce livre la connaissance de toutes les langues. »    Il lui montra ensuite un palais royal admirablement bien construit, et lui ordonna d’y entrer.   Il rĂ©pondit qu’il ne pouvait pas entrer, parce qu’il ne se sentait pas prĂŞt.  L’enfant lui dit alors : « Va, et prĂ©pare-toi rapidement pour pouvoir entrer ».   Il s’éloigna un moment.  Puis, après s’être vĂŞtu et ornĂ© de tous les vĂŞtements sacerdotaux et Ă©piscopaux, il retourna vers l’enfant immĂ©diatement.   Trouvant avec lui  un grand nombre d’enfants d’une beautĂ© angĂ©lique, il avança vers le dit palais, tous chantant d’une voix joyeuse et sublime : « Alleluia, nous bĂ©nissons le Père avec le Fils et le Saint Esprit ».  Puis il entra alors.
 

Chapitre 27
De la vision d’un autre frère

On Ă©tait rendu Ă  la dernière semaine de l’Avent, et un autre frère de l’autre monastère de saint Michel, qui se trouve lui aussi Ă  Pise, vit Ă©galement en songe Jean, prieur camaldule, d’une vie exemplaire, puis Ă©vĂŞque d’Ostie, qui semblait venir vers lui.  Il lui dit pour s’informer : « OĂą vas-tu, Seigneur ».  Il lui rĂ©pondit : « Je vais prendre mon frère, l’évĂŞque d’Alban, et le joindre au nombre des nĂ´tres. Tu sais que le huit des calendes de Janvier il viendra vers nous, et demeurera avec nous Ă  perpĂ©tuitĂ©. »  Ces visions qui ont pour but de faire connaĂ®tre le mĂ©rite de cet homme, se sont produites avant sa mort.  Ceux qui m’ont rapportĂ© ces choses sont des hommes de bonne foi et dignes d’être crus.

Chapitre 28
Comment il a mis en fuite les dĂ©mons par le signe de la croix, et de l’infatigable application de son esprit  Ă  Dieu.

On en Ă©tait arrivĂ© Ă  la nuit du dimanche qui prĂ©cède la nativitĂ© de notre Seigneur. Et le bienheureux, Ă©puisĂ© par la maladie qu’il avait endurĂ©e pendant toute la journĂ©e,  gisait sur son lit pendant que se reposaient ses compagnons. Et, tout Ă  coup, d’une voix troublĂ©e, il appela  ceux qui Ă©taient autour de lui : une horrible troupe d’esprits malins lui apparut qui l’avaient grandement terrifiĂ©.  C’est ce qu’il leur raconta. « Ils Ă©taient si rĂ©els que je m’étonne qu’ils aient pu passer inaperçus Ă  vos yeux.  Mais, quand je fis le signe de croix, ils furent Ă©pouvantĂ©s et ils disparurent sur-le-champ.  Mais, en partant ils laissèrent des odeurs d’ne puanteur intolĂ©rable.  Avertissez tout de suite le chancelier du seigneur pape, et dites-lui qu’il vienne me voir ». C’est ce qui se fit. Quelque minutes plus tard,  le chancelier, un homme religieux et sage,  entendit Matthieu raconter ce qu’il avait vu.  Il l’exhorta sagement Ă  ne pas craindre, et lui dit que tous les hommes vertueux qui ont Ă©migrĂ© de ce monde ont expĂ©rimentĂ© ce passage d’un monde Ă  l’autre.  Et il ajouta les consolations que demandait la situation, le rĂ©conforta, et, par ses paroles religieuses, ranima son espĂ©rance, et lui donna l’assurance qu’il connaitrait une bonne mort.  Ce qui le faisait le plus souffrir dans son Ă©tat morbide, c’était que, son cĹ“ur Ă©tant dĂ©jĂ  montĂ© au ciel, il ne lui Ă©tait plus possible d’accomplir ses devoirs religieux et divins.  Comme le prophète, sa bouche ne pouvait plus parler des Ĺ“uvres des hommes, et ses oreilles ne supportaient plus les paroles humaines.  Quand quelqu’un lui parlait de choses transitoires, il ne rĂ©pondait rien.  On croyait alors qu’il n’avait pas entendu.  Mais si quelqu’un parlait devant lui de choses spirituelles, il prĂŞtait immĂ©diatement l’oreille, et rĂ©pondait du tic au tac, comme s’il n’avait aucune souffrance.  A chaque fois que des Ă©vĂŞques, des moines ou des religieux prĂŞtres ou quelques-uns de ses compagnons venaient le voir, et Ă  chaque fois et Ă  chacun il disait son « Je confesse Ă  Dieu »,  qu’il avait appris de sa communautĂ© monacale.    Il se confessait ainsi Ă  tous, il demandait l’absolution Ă  tous, il se recommandait Ă  tous, car bien qu’il fĂ»t saint, pour que, comme il est Ă©crit, le saint se sanctifie encore, il cherchait Ă  se sanctifier davantage par la confession, la prière et l’absolution des frères.   C’est ainsi qu’il se conduisit jusqu’à la fin.  Et,  tant qu’il vĂ©cut, il ne ralentit jamais, et  il fit  toujours un excellent usage du peu de forces qui lui restaient.

Chapitre 29
Les révélations qu’il eut avant sa mort, il vit la gloire qui lui était préparée

Le Sauveur bĂ©nin lui montra, avant qu’il sorte de ce monde, que ses Ĺ“uvres et son zèle lui avaient plu.  Il lui montra aussi Ă  quel endroit il immigrerait après sa mort.  Il Ă©tait Ă©tendu sur son lit, la nui qui prĂ©cède la seconde fĂ©rie, et ses compagnons chantaient les louanges nocturnes un peu avant le temps, parce que c’est ainsi qu’il l’avait demandĂ©. Et pendant que rĂ©sonnait de partout la psalmodie, il fut subitement ravi en esprit, privĂ© de ses sens humains, comme le changement de son visage le laissait connaĂ®tre.  Les frères s’adonnent alors avec plus d’ardeur au service divin, et attendent le moment oĂą il devra revenir Ă  lui-mĂŞme.  Un frère Pons s’approcha, celui qui, Ă  cause de l’honnĂŞtetĂ© de ses mĹ“urs, Ă©tait uni avec lui d’une Ă©troite amitiĂ©.  Il prend le livre du nouveau testament,  et rĂ©cite dĂ©votement la passion selon saint Matthieu, selon Marc, selon Luc.  Il arrĂŞta ensuite de lire.  « Et oĂą est, lui demanda le bienheureux, la passion selon saint Jean ? S’il te plait, fils, lis aussi celle-lĂ . »  En vĂ©ritĂ©, le bienheureux plongĂ© en entier, comme je l’ai dit, en esprit et en pensĂ©e, dans les choses divines, ne pouvait pas, mĂŞme ravi dans les choses invisibles et ayant ses sens corporels presque Ă©teints, oublier les choses saintes. Après la lecture de la passion du quatrième Ă©vangĂ©liste, le bienheureux moribond lui dit : « Que le Dieu tout puissant te rende en retour tous les bienfaits que tu m’as toujours donnĂ©s, mais d’une façon spĂ©ciale, ce service, en une rĂ©tribution Ă©ternelle.   Sache, Ă  n’en point douter, que j’ai Ă©tĂ© mort et que j’ai Ă©tĂ© emportĂ© aux lieux cĂ©lestes invisibles.  Sois donc sans crainte, je ne mourrai pas cette nuit.  Va donc, Ă  tout tour, te reposer.   Tu reviendras demain matin, et je te raconterai alors les merveilles que j’ai vues. »  Au temps qui avait Ă©tĂ© indiquĂ©, le frère avec ses compagnons retourna au chevet du moribond.   Après avoir chantĂ© les psaumes de la première heure du jour, et quand il lui fut possible  de parler,  il dit Ă  ses compagnons. Ces paroles, il les a prononcĂ©es en latin; je les dirai donc telles quelles, sans rien ajouter, sans rien changer, sans rien diminuer : « Allez chez le seigneur chancelier, et qu’il dise au Seigneur pape de venir ici et qu’il m’éjecte de ce sĂ©pulcre oĂą je gis.  Et il le ferait certainement volontiers s’il connaissait le lit nuptial qui m’est prĂ©parĂ©.  Car ce petit lit ne fut pas d’une aussi grande beautĂ©, d’une aussi grande suavitĂ© que celui qui m’est prĂ©parĂ©.  J’ai Ă©tĂ© mort dans cette nuit, et j’ai paru devant mon Seigneur JĂ©sus Christ, et j’ai vu Marie, sa mère, et lui-mĂŞme qui m’a concĂ©dĂ© un lieu Ă  ses pieds. C’est lĂ  que je m’assoirai ».  Quand les frères auxquels il racontait ces choses lui demandèrent qu’il leur dĂ©crive la nature, la forme et la beautĂ© des choses qu’il a vues, il leur rĂ©pondit : « Et qui pourrait cela, o frères, qui pourrait dĂ©crire exactement ce bien, cette fĂ©licitĂ©,  ces choses ineffables inconnues aux mortels ?  Il n’y a absolument aucun mortel qui le puisse.  Parmi les innombrables choses, est conservĂ© le respect singulier de la discipline;  et toutes les choses qui ont Ă©tĂ© faites ici Ă  la perfection subsistent lĂ . »  Et après s’être tu quelques instants, il ajouta : « Il me peine de ne pas avoir demandĂ© au Seigneur ce qu’il a dĂ©crĂ©tĂ© de faire de sa maison de Cluny, ou ce que sa condition prĂ©sente signifie pour lui ».  Le mĂŞme frère lui rĂ©pondit qu’il ne devait pas se faire du souci de ce que cela lui soit sorti de l’idĂ©e, parce que, quand il sera avec Dieu il priera pour cette maison.  Il  le confirma : « Je le ferai vraiment et très volontiers, et je prierai pour elle de toutes les forces de mon âme »    VoilĂ  la vĂ©ritable pensĂ©e de cet homme qui a Ă©tĂ© toujours, mais qui l’est encore plus maintenant tournĂ©e vers Dieu, et qui après cet amour principal et suprĂŞme, gardait dans ses derniers moments toujours aussi fervent l’amour et le souci de ses frères.  Le soir du mĂŞme jour, vint lui rendre visite un homme d’une religion grande et Ă©prouvĂ©e, Guillaume Ă©vĂŞque de Praeneste qui, comme font tous les bons, compatit Ă  sa grande faiblesse, et le consola grandement.  Matthieu lui-mĂŞme raconta la chose : «  Cette nuit, est venu vers moi un homme au visage vĂ©nĂ©rable, aux cheveux et aux habits blancs.   Il me semblait ĂŞtre un ermite.  Il me fit sortir de cette maison, m’amena dans un prĂ© fleuri, et me conduisit ensuite au Seigneur lui-mĂŞme.  Il Ă©tait vert ce prĂ© par lequel je suis passĂ©, d’une beautĂ© singulière, et il n’était privĂ© d’aucun charme. LĂ  des arbres chargĂ©s de fruits, lĂ  des champs aux herbes vertes, et Ă©maillĂ©s de fleurs plus belles que tout, tout ce qui Ă©tait agrĂ©able Ă  voir, tous les arĂ´mes qui flattent l’odorat, tout ce qui plait aux sens.  Si quelqu’un pouvait mĂ©riter de cueillir de ce jardin une seule fleur, il serait, pendant tous les jours de sa vie, plus en santĂ©, plus serein et plus heureux. »   Après le dĂ©part du dit Ă©vĂŞque, vint le voir  le moine Jean de Cluny, alors chapelain du seigneur pape, Ă©vĂŞque ensuite de PĂ©rouse, et il commença Ă  parler avec lui.  Il lui dit qu’il lui semblait qu’il mourrait bientĂ´t. Matthieu rĂ©pondit : « Certainement pas cette nuit.  Non, je ne mourrai pas cette nuit. Il m’a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par le Seigneur que le jour oĂą je quitterais ce monde serait celui oĂą il est nĂ© de la vierge pour racheter le genre humain.  C’est alors que je parviendrai Ă  lui, par sa misĂ©ricorde prĂ©voyante. »   Le Seigneur est vraiment misĂ©ricordieux, il est vraiment le très dĂ©bonnaire consolateur de ses fidèles, il a vraiment, selon le cantique de MoĂŻse, pitiĂ© de ses serviteurs.  Il n’oublie pas de rĂ©compenser les travaux accomplis pendant la chaleur du jour, et il ne mĂ©prise pas leurs demandes faites dĂ©votement.  Comme il le dit lui-mĂŞme, comme une mère console ses enfants, il les console non seulement dans la vie future, mais dans cette vie, il les rĂ©créé et les rĂ©jouit, pour que, goĂ»tant Ă  l’avance ici-bas les joies qui viendront après la mort, ils soient attirĂ©s par une ineffable douceur; et pour que, encore placĂ©s dans ce corps, ils soient ravis par le dĂ©sir entier de l’âme.  Car, il n’a pas voulu cacher totalement Ă  un Matthieu non encore libĂ©rĂ© du corps de mort, l’immensitĂ© de sa douceur qu’il a coutume de cacher Ă  ceux qui le craignent,   ni remettre exclusivement après la mort les choses qu’il donnera plus tard.   Il a envoyĂ© Ă  l’avance des signes mĂŞme avant la mort, pour que Matthieu soit encore plus enclin Ă  les attendre avec foi et Ă  les aimer, et pour faire comprendre Ă  ceux qui l’ignoraient la grandeur de son mĂ©rite aux yeux de Dieu.  RĂ©confortĂ© par de telles rĂ©vĂ©lations, il fut, jusqu’la fin, et, plein de confiance dans le Seigneur, il attendit sa dernière heure.

Chapitre 30
La sainte et glorieuse façon dont il est sorti de ce monde à l’aube du jour de Noël

 La veille de la naissance du Seigneur, après avoir rempli dĂ©votement ses devoirs diurnes et nocturnes, il demanda, Ă  l’heure des VĂŞpres qu’on lui apporte le corps du Seigneur.  Quand on le lui eĂ»t apportĂ©, il dit : « Écoutez, frères, ma confession, et soyez tĂ©moins de ma foi ici et dans l’éternitĂ©.  Je confesse que ce corps sacrĂ© de mon Sauveur est vraiment et essentiellement celui qui a Ă©tĂ© assumĂ© par le Vierge Marie, qui a Ă©tĂ© suspendu sur la croix pout le salut du monde, qui a Ă©tĂ© placĂ© dans un sĂ©pulcre, qui est ressuscitĂ© le troisième jour, qui est montĂ© aux cieux, qui viendra juger les vivants et les morts et le siècle par le feu.  Je crois que suis, par lui, incorporĂ© Ă  lui, que je suis devenu un avec lui, et que j’ai la vie Ă©ternelle »  En disant cela, il est revitalisĂ© par le corps salutaire du Christ, par cette chair qui donne la vie Ă©ternelle, et qui rend capable de la vie future.   Quand arriva la première vigile de la nuit sainte, et quand il comprit par les bruits de toute la ville qu’on Ă©tait appelĂ© aux louanges nocturnes, il s’écria soudainement dans son exaltation, ajoutant comme il le pouvait les gestes Ă  la parole : « Le Christ nous est nĂ©. Gloire au plus haut des cieux ! »  Il disait cela avec exubĂ©rance et exultation, Ă  ses compagnons et Ă  tous.   Après avoir chantĂ© au complet l’hymne angĂ©lique comme on le chante Ă  la messe, n’en pouvant plus, il laissa terminer le reste Ă  ceux qui l’entouraient.  Son esprit Ă©tant accaparĂ© exclusivement par les louanges du jour de NoĂ«l, quand il entendait dans des cantiques ou des lectures prononcer le nom de la bienheureuse vierge Marie, mère du Seigneur, il levait Ă  chaque fois les yeux au ciel, Ă©tendait ses bras en direction du ciel, lĂ  oĂą son esprit demeurait, lĂ  oĂą sa sainte âme avait Ă©tĂ© ravie.  A la fin des louanges nocturnes, pendant que le prĂŞtre Ă  l’autel chantait la messe dite de nuit, il se souleva autant qu’il le put, et, parce que ses forces ne lui permettaient pas de se tenir debout, il parvint quand mĂŞme, avec l’aide d’un frère, Ă  se mettre sur son sĂ©ant.  Se tournant vers la croix du Sauveur qui Ă©tait près de lui, il dit, comme s’il voyait le Seigneur crucifiĂ© comme autrefois : « Sauveur misĂ©ricordieux, le temps est venu pour toi d’accomplir ce que tu avais promis, de me faire Ă©migrer de cette vie mortelle au moment de ta naissance, et  de m’accorder la permission de transiter vers toi, qui es la vie Ă©ternelle ». Avec cette parole d’adieu, il mit fin Ă  tous ses discours, puis il s’étendit de nouveau sur son lit.   Au bout de quelques minutes, il fut transportĂ© par les frères  dans le local oĂą l’on attend la mort, et dĂ©posĂ© sur le cilice recouvert de cendres.   Il leur avait souvent demandĂ© que, comme un vrai chrĂ©tien, on ne lui permette de mourir que sur le cilice et sur la cendre. Il craignait en effet, que la nĂ©gligence ou la compassion qu’on ressentirait pour ses infirmitĂ©s ne le leur fasse omettre.   En cela, comme dans tout le reste, il s’efforçait de suivre l’exemple de saint Martin de Tours, qui, comme tous le savent, enseigna Ă  ses disciples en mourant, qu’un chrĂ©tien ne devait mourir que sur la centre.  TransfĂ©rĂ© lĂ  par ses frères ou ses disciples, Matthieu attendait l’heure de son appel.   Pendant que les tĂ©nèbres de la nuit se changèrent en lumière, et que les moines chantaient dans la mĂŞme Ă©glise la messe de l’aurore, au moment oĂą ils dirent : « La lumière a brillĂ© aujourd’hui sur nous », Matthieu, vrai moine et pontife de Dieu, abandonna les tĂ©nèbres d’Égypte, de ce monde; et parvint, par la mort du corps, Ă  la lumière Ă©ternelle et Ă  la vie.

Chapitre 31
Ses funérailles grandioses et son ensevelissement honorable

Mis au courant de la nouvelle, le pontife suprĂŞme lui-mĂŞme Innocent 11 accourut, et avec lui, la totalitĂ© des Ă©vĂŞques et des cardinaux, des membres de l’Église romaine et de la curie, chacun faisant passer ce devoir funèbre avant ses soucis, ses intĂ©rĂŞts, ses affaires propres.   Plusieurs baisent les mains ou les pieds du gisant, confiants d’être sanctifiĂ©s par ce contact ou ce baiser, et sans crainte aucun pĂ©ril pour la foi.   Cette ville avait la particularitĂ© de se procurer des produits maritimes par un rude labeur, et d’importer des biens prĂ©cieux des lointains pays d’Afrique et d’Orient.  Elle remplissait ainsi ses magasins et ses entrepĂ´ts de marchandises diverses provenant de plusieurs pays, et c’est pour cela qu’elle se targuait d’être la plus riche de toutes les citĂ©s italiennes.   Elle a pourtant prĂ©fĂ©rĂ© Ă  toutes les richesses des Égyptiens la perle qui lui avait Ă©tĂ© envoyĂ©e du fin fond de la Gaule, et elle s’est rĂ©jouie de l’enrichissement qu’elle lui avait procurĂ©.  Elle a montrĂ©, dans ce mort, Ă  quel point les richesses cĂ©lestes l’emportent sur les trĂ©sors terrestres;  comment les perles du Christ, mĂŞme après la mort, passent avant les bijoux des vivants.   Il Ă©tait Ă©tendu lĂ , lui, inanimĂ©, sans avoir jamais rien possĂ©dĂ© dans le monde, et sans s’être attachĂ© Ă  rien.   Ceux qui Ă©taient encore vivants le vĂ©nĂ©raient, les puissants lui rendaient hommage, les riches le louangaient.  Ces obsèques grandioses que l’on rĂ©serve aux saints, faisaient comprendre aux amateurs du monde eux-mĂŞmes Ă  quel point les choses terrestres sont infĂ©rieures aux choses terrestres, les choses humaines aux divines, les fugitives aux sempiternelles.   On conserva le corps de l’homme de Dieu pendant toute la journĂ©e de NoĂ«l, en disant des prières et en chantant des psaumes.  Le lendemain, i.e. en la fĂŞte de saint Etienne, le dit pape offrit solennellement Ă  Dieu pour le repos de son âme le saint sacrifice de la messe; et implora dĂ©votement la PiĂ©tĂ© suprĂŞme pour le repos du pontife qui avait partagĂ© ses Ă©preuves.   Les Ă©vĂŞques qui Ă©taient prĂ©sents offrirent aussi, Ă  ses intentions, le saint sacrifice de la messe; et firent pour lui ce qu’ils font rarement pour l’un d’entre eux. Enfin, environ Ă  l’heure de sieste, après avoir terminĂ© toutes les cĂ©rĂ©monies  qui prĂ©cèdent l’ensevelissement de tout chrĂ©tien, en prĂ©sence de presque tout le clergĂ© et le peuple de la ville, on le transporta dans l’église de saint Frigdien, ancien Ă©vĂŞque de Luques, homme cĂ©lèbre et vĂ©nĂ©rable, et c’est lĂ  qu’il fut enseveli.

Sept annĂ©es plus tard, quand je me dirigeais vers Rome pour rĂ©concilier les Pisans et les Luquois, attirĂ© par le souvenir que j’en gardai pieusement, je me rendis Ă  Pise.  Le deuxième jour après mon arrivĂ©e dans cette ville, comme avec des compagnons j’approchai du sĂ©pulcre de mon très cher, pour visiter et honorer ses cendres comme il convient, j’offris pour lui l’hostie salutaire.  Et tout en sachant pertinemment qu’il Ă©tait plus en mesure de m’aider que moi d’amĂ©liorer son sort, je recommandai au CrĂ©ateur et au bĂ©nin RĂ©dempteur, en priant et en pleurant, cet homme qui fut, tant qu’il vĂ©cut, une seule âme avec moi.    Que repose donc, par la misĂ©ricorde immense du Tout Puissant, dans la paix perpĂ©tuelle, cette âme fidèle et agrĂ©able Ă  Dieu ! Qu’elle jouisse perpĂ©tuellement du fruit de ses bonnes Ĺ“uvres !  Et que, auprès de Dieu, elle n’oublie pas ses fils et ses frères qui l’aiment !

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