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Pierre le Vénérable
Le Livre des Miracles
Petrus Venerabilis  [Cluniacensis Abbas 1122-1156]
De Miraculis Libri Duo
Migne Patrologie Latine, tome 189,  Col. 0851 – 0954A
traduction exclusive par JesusMarie.com, copyleft, février 2017.

 PREMIIER LIVRE

 PROLOGUE

 Entre les charismes du Saint Esprit, le don des miracles ne détient pas un faible rang,  Il a une   excellence telle que c’est surtout par lui que le monde a été libéré des ténèbres de l’infidélité, et a bénéficié de la lumière de la vérité éternelle.  Même aujourd’hui, dans les cÅ“urs d’un grand nombre de fidèles, qui ont l’occasion d’en voir, la foi par eux est augmentée,  l’espérance croît, la vérité est confirmée.  Il m’arrive souvent de déplorer que  personne ne s’intéresse à mettre par écrit les miracles qui se sont produits de nos jours. On recouvre d’un silence infructueux ce qui pourrait être d’un grand profit pour les lecteurs.  Comme je ne pouvais charger de ce travail aucun autre que moi-même,  j’ai préféré m’y astreindre en toute  candeur, sans redouter les critiques  que ma présomption pourrait soulever.  Et comme a déjà dit quelqu’un, pour expliquer une chose si utile, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.   Pour ne pas tenir le lecteur plus longtemps en haleine,  je commencerai par ce qui est le plus digne d’admiration.  Je raconterai d’abord le miracle contemporain venu à ma connaissance, qui se rapporte au corps du Seigneur.

 CHAPITRE UN
 Le miracle qui est arrivé dans le territoire d’Arverne.

 Dans le territoire d’Arverne, il y avait un paysan qui possédait des ruches dans lesquelles des  essaims d’abeilles fabriquaient un miel doux et onctueux.  Craignant qu’elles ne s’envolent, qu’elles ne meurent, ou qu’elles ne dépérissent, il mit en application un conseil qu’il avait reçu de sorciers qui, par une opération diabolique, ont coutume de tourner les bienfaits de Dieu en maléfices,  et qui (ce qui est intolérable à dire), font, par leurs arts magiques,  un usage sacrilège des sacrements divins.  Il se présenta donc  à l’église,  et, après avoir reçu des mains du prêtre,  le corps du Seigneur,  il le garda dans sa bouche sans l’avaler, comme on le lui avait enseigné.  Il se rendit alors à une des ruches qui contenait ses abeilles,  perfora un trou de la grandeur de sa bouche,  et commença à souffler.  Car on lui avait dit que s’il soufflait sur les abeilles, qui étaient entassées dans la ruche, en conservant dans sa bouche le corps du Seigneur, aucune ne mourrait, aucune ne s’envolerait, aucune ne dépérirait;  qu’elles seraient toutes conservées, et qu’elles se multiplieraient à foison.  Il fit donc comme on le lui avait dit,  appliqua sa bouche sur la ruche,  et souffla de tous ses poumons.  Quand l’avidité du lucre le fit souffler avec encore  plus de véhémence,  le corps du Christ s’envola de sa bouche, et chuta par terre,

Or, voici que toute la multitude des abeilles sortit de la ruche, et accourut avec empressement auprès du corps du Christ.   A la façon des êtres raisonnables,  elles le soulevèrent de terre, et avec la plus grande vénération, sous le regard ébahi de l’homme, elles  le déposèrent sur  leurs alvéoles.    Après avoir vu de ses yeux cette merveille,  sans réfléchir à ce qui était arrivé et sans en tenir compte,  il vaqua aux choses de la vie courante.   Mais pendant qu’il cheminait, il fut subitement, comme il l’a raconté lui-même, foudroyé par un remord intolérable,  et il commença à réaliser qu’il avait agi en goujat.    Troublé,  ou plutôt poussé par une force interne, il rebroussa bientôt chemin, et pour se punir de son crime, il noya dans une grande quantité d’eau ces abeilles dont il avait voulu conserver la vie par un procédé criminel.   Elles moururent toutes.    Quand il se mit à retirer le miel des alvéoles, il aperçut alors le corps du Seigneur, qui était tombé de sa bouche,  sous la forme d’un enfant très beau, comme s’il venait tout juste de naître, et  sans aucune marque.  Il  gisait là entre les rayons de miel.  Abasourdi par ce miracle, comme on peut le penser, il se mit à trembler de tous ses membres.   Mais ne sachant trop que faire, il se décide enfin à le prendre dans ses mains et à l’apporter à l’église.    Et comme l’enfant Dieu  lui paraissait sans vie, il voulait, à l’insu de tous, l’ensevelir.   Tout en marchant,  comme il l’apportait  à l’église pour l’enterrer en cachette,  l’enfant  s’échappa subitement des mains de celui qui le portait indignement, et disparut.     C’est lui-même qui raconta ces choses à son prêtre,  ce prêtre à l’évêque de Clermont, et l’évêque de Clermont à moi-même.  Et moi j’ai pris soin de le faire connaître à tous.   Pour un tel sacrilège, la  punition ne tarda pas longtemps.  Très rapidement, cet endroit autrefois populeux fut réduit à un désert par la mort inopinée de ses habitants.
 

CHAPITRE DEUX
Un prêtre qui traite indignement les divins mystères.

 Ã‰galement dans les territoires teutons,  un prêtre, qui semblait mener une vie religieuse exemplaire, célébrait presque à chaque jour les saints mystères de notre rédemption.   Mais il vint un temps où il se négligea, et,  trompé par l’ennemi antique, il tomba dans la fosse honteuse d’un péché occulte,  une délectation de la chair. Il se faisait, en effet,  un devoir de charité d’aller visiter une vierge consacrée à Dieu.  Mais, hélas, amolli par la fréquence des visites et enhardi par  une imprudente familiarité, il eut le malheur de pécher avec elle.  Il aurait du revenir à lui-même immédiatement après la faute.   Mais heureux dans son bourbier, il remit à  plus tard sa conversion.  En empilant péché sur  péché,  il se tissa un long câble qui s’enroulait de plus en plus autour de lui.  Quand il se roulait dans la boue de ses crimes, il ne redoutait pas de monter irrévérencieusement  à l’autel du Seigneur;  et, célébrant fréquemment la messe, il offrait témérairement les sacrements de notre rédemption.   Après avoir pendant longtemps mis au rancart  la crainte de Dieu,  il éprouva mystérieusement en lui-même les effets de la colère et de la miséricorde du Seigneur.   Car, comme il ne mettait pas un terme à ses crimes,  et qu’il tenait, comme il a été dit, le saint sacrement dans ses mains impures,  il lui arriva un jour  que, après avoir  célébré la messe jusqu’à la communion, comme il se préparait à recevoir  le saint sacrement, la chair du Christ avec son sang, ne supportant plus un habitacle si immonde,  disparut subitement de ses mains.   Plein d’étonnement et d’admiration,  une fois la messe terminée, il s’éloigna le plus rapidement qu’il put de l’autel.  Il reconnut enfin  que l’indignation du Seigneur manifestée par un signe si évident, le pointait du doigt.   Voulant pourtant en être sûr,  il alla une autre fois dire la messe.   Après avoir tout fait comme il avait fait la première fois,  quand il fut rendu à la communion,  tout lui fut enlevé comme auparavant.    Mais, comme il avait raison de craindre,  et qu’il était fortement secoué,  pour que la répétition de la même chose le rende tout à fait sûr du miracle, il ne craignit pas de provoquer une troisième fois ce qui lui était arrivé déjà deux fois.  Et, après avoir tout fait ce qu’il avait fait auparavant, quand il observa plus attentivement ce qui était devant lui,  le toucha avec ses mains et se prépara à le mettre dans sa bouche, le corps et le sang disparurent une troisième fois subitement de ses yeux, de ses mains et de sa bouche. Terrifié,  convaincu, par un miracle si évident, d’avoir mal agi, et sachant  sans l’ombre d’un doute qu’il avait encouru la terrible colère du Seigneur, le pécheur  changea du tout au tout,  et il commença à penser à la façon d’échapper à la vindicte divine.   Se rappelant que, pour les pécheurs,  le remède ultime est la pénitence, il s’y réfugia corps et âme.  Il alla voir son évêque et lui avoua en pleurant tout ce qu’il avait fait.   Et la pénitence qui lui a été imposée,  il l’acquitta généreusement, avec ardeur et constance.  Châtiant son âne, c’est-à-dire son corps, comme le dit l’apôtre, avec des jeûnes, des vigiles,  des  flagellations, des macérations de toutes sortes,  celui qui en suivant ses concupiscences était devenu un réprouvé,  fut, en les condamnant en lui, celui qui s’efforçait  d’être joint au nombre des élus.  Après s’être immergé  longtemps dans cette contrition du corps et du cÅ“ur,  quand sa conscience le persuada d’avoir de bonnes raisons d’espérer le pardon, il parut de nouveau devant  l’évêque, et lui indiquant ce qui lui tenait à cÅ“ur,  il lui demanda s’il pouvait offrir le saint sacrifice, comme il le faisait autrefois.   Craignant qu’il ne fut pas encore réconcilié avec Dieu, l’évêque  lui conseilla de se livrer encore à la pénitence.  «  Quand vous aurez, lui dit-il,  montré à Dieu de dignes fruits de pénitence, vous serez purifié, et vous pourrez alors, avec plus de sécurité, au moment propice,  offrir à Dieu les sacrements de l’autel,  non pour votre condamnation mais pour votre salut éternel. »  Il acquiesça  de tout cÅ“ur à cette admonition salutaire, et il redoubla ses pénitences.  De toute la force de sa chair et de son esprit, il frappait aux portes de la divine piété, et, le cÅ“ur contrit et à chaudes larmes, il s’efforçait de changer la colère du Seigneur en miséricorde.   Que de dire de plus ?  Après avoir passé un long temps dans cette pénitence,  il retourna chez l’évêque,  lui déclara tout, comme à son père,  sous le sceau de la confession,  et lui demanda, humblement,  s’il avait mérité de participer de nouveau aux sacrements.   Confiant, par ce qu’il entendait et voyait de lui,  que Dieu avait accepté sa conversion,  l’évêque consentit à ce qu’il exerce de nouveau son devoir sacerdotal.   Fort de la bonté de Dieu et du témoignage de sa conscience, le prêtre repenti s’appliqua à remplir son devoir, non par présomption mais par dévotion.   Montant donc à l’autel de Dieu, il s’immola à Dieu dans les larmes et la contrition du cÅ“ur, en célébrant la messe jusqu’à la communion.   Et voici alors, qu’en  un miracle nouveau et inouï, les trois pains des dernières messes qui s’étaient soustraits à celui qui voulait les consommer indignement,  apparurent devant lui posés, là,  sur l’autel.  Quand il porta ses yeux sur le calice,  il le vit rempli de sang presque jusqu’au bord, et il constata que les torts causés aux autres messes avaient servi à la bonification de celle-ci.  Il fut dans l’admiration.  Et rendant grâce à Dieu, reconnaissant que sa pénitence avait été acceptée, et que la majesté du Seigneur avait été apaisée, il fut certain de la miséricorde du Seigneur.   Et celui qui avait placé quatre pains reçut, avec une joie débordante, un seul corps et un seul sang du Christ.   Cela l’évêque de Clermont me l’a raconté aussi en présence de plusieurs personnes.

                              CHAPITRE TROIS

               Celui qui ne put pas retenir le corps du Saigneur avant de s’être confessé. 

 Je ne dois pas non plus passer sous silence ce qui est arrivé au même endroit.  Il y avait un jeune homme qui s’adonnait à la vanité mondaine, et, comme cela arrive souvent à cet âge,  il lâchait les freins à la volupté.   Après s’être longtemps comporté ainsi, il advint qu’il s’emmouracha d’une femme de mauvaise vie.  Ses voisins eurent vent de ce qui se passait.  Il fut atteint alors d’une si grande maladie qu’on en vint à désespérer de son salut.  Il était alité, et voyait la mort s’approcher.  On appela alors un prêtre à son chevet, comme c’est la coutume,  pour qu’il reçoive la confession du moribond, et le fortifie  par le viatique du salut humain.  Quand le prêtre arriva, il commença à l’exhorter et à le supplier instamment de ne pas rougir à l’idée de confesser tous ses péchés, et de déclarer, en particulier,  en une confession salutaire, le crime dont tout chacun le soupçonnait.   Il accepta apparemment,  et entreprit de confesser ses fautes de bonne foi, semblait-il.   Quand il eut fini, et quand le prêtre l’interrogea sur le crime devenu public, il mentit,  disant qu’il n’en était nullement coupable.  Soupçonnant la duplicité, le prêtre continua à l’interroger.   Il dit alors au prêtre :  « Je mérite de recevoir le corps du Seigneur que tu as apporté pour mon salut, car je n’ai pas commis la faute dont on m’accuse ».    Le prêtre le crut à cause de cette  réponse,  et lui donna, en toute sûreté,  la communion dominicale.   Après que sa bouche eut reçu le corps, elle devint paralysée, et elle perdit la faculté d’avaler.   Un peu avant cela, il avait facilement ingurgité de grosses bouchées de nourriture.  Mais cette petite parcelle du corps du Christ n’a pu atteindre ni l’estomac, ni même la gorge.  Il essaya plusieurs fois, mais gêné par l’incapacité d’avaler, il projeta l’hostie, en éternuant,  près du lit où il était couché.  Effrayé par la tournure des évènements,  il rappela le prêtre qui s’en était retourné.   Le prêtre revient, et quand il revoit le moribond, il lui demande pour quelle raison il l’avait rappelé.  Et lui, rempli de componction par l’action de l’Esprit de Dieu, il avoua qu’il avait mal agi, qu’il avait menti à Dieu,  que ce qu’il avait nié était vrai.  Le prêtre qui était revenu vit qu’avec de grands gémissements il se repentait et faisait satisfaction.  Il eut compassion alors de sa douleur et, comme c’est la coutume, lui accorda l’absolution. Puis, il lui redonna le corps du Seigneur.   Après l’avoir reçu, il l’absorba avec une telle facilité qu’il devint évident que ce n’était pas par hasard, mais par la vertu divine, qu’il n’avait pas pu tantôt l’ingérer. Après s’être reconnu coupable en confession, et après avoir avalé le corps du Christ, il put aussi manger sans difficulté d’autres éléments.   Fortifié dans le Seigneur par la confession, l’absolution et la réception du sacrement, ce frère vécut encore pendant trois jours, et mourut dans cet état.  Ayant appris cela de l’abbé Radulphe,  je prends soin de le communiquer à tous les lecteurs et auditeurs.

                                                CHAPITRE QUATRE

                     Celui qui par une vraie confession s’est libéré du diable.

 Il faut prendre au sérieux et non mépriser ce miracle qu’avec d’autres, j’ai vu de mes yeux,  comme la suite le fera voir.   La cause en est assez connue à tous les hommes de notre temps. C’est celle pour laquelle je suis allé à Rome avec plusieurs des nôtres.    En revenant, j’ai rapporté avec moi les brûlantes fièvres romaines.   Pour m’en guérir, on me conseilla de revoir le sol ancestral et de respirer l’air natal.  Pour cette raison, je me rendis au noble monastère clunisien de Celse. J’y suis demeuré pendant tout le temps du carême,  tourmenté plus par les ardeurs de la fièvre que par les affres du jeûne. J’étais alité pendant tout ce temps dans ma chambre mise en quarantaine; et j’étais incommodé par les gémissements  d’un frère malade dans la maison d’en bas, toute proche de la nôtre.  Il vociférait et disait  ce que pouvait inventer une âme troublée par la fièvre.  Il ne disait pourtant, sans rien y changer, qu’une seule et même chose  :  « Frères, pourquoi ne me secourez-vous pas ?  Pourquoi n’avez-vous pas pitié de moi ?  Pourquoi n’enlevez-vous pas ce terrible « raboteur », pour utiliser son mot,  qui rue contre moi avec ses pattes de derrière, qui avec ses sabots me fracasse la tête, me lacère le visage, et me casse les dents.    Enlevez-le, seigneurs, enlevez-le.  C’est par le Seigneur que je vous en supplie :  enlevez-le ! »   Et se tournant vers celui qu’il voyait sous la forme d’un cheval, il parlait au démon pendant que tous l’écoutaient.   Je vais dire ses paroles dans la mesure où je peux les traduire.    « Par la souveraine sainte Marie, mère du Seigneur, et par les saints apôtres, je t’adjure, toi qui me tourmentes, de me laisser en paix. »

Avant sa conversion, ce frère fut un soldat vaillant, et je l’ai connu assez longtemps dans le monastère comme un homme d’une foi vive, et en autant que les hommes peuvent en juger, d’une bonne conduite.  J’ai supporté ses jérémiades pendant tout le carême.   Pendant tout ce temps, il n’a pas cessé de hurler, et les incommodités de ma maladie m’empêchaient d’aller le voir.   Pendant que continuaient ses lamentations, Pâque arriva.   Quelques jours après, comme j’avais suffisamment repris de forces, je me rendis voir le malade,  même si  je l’étais encore un peu moi-même. Je lui demandai ce que signifiaient tous ces cris.  Il me répondit : « Le raboteur  me tourmente intolérablement.   Il grafigne mon  visage avec ses ongles. »   Et au milieu de toutes ses paroles, il montrait  avec son doigt le mur où il se tenait.  Ensuite, à la vue d’un grand nombre, il se mit à bouger sa tête d’un côté à l’autre, comme s’il voulait échapper à des gens qui le frappaient, et il cherchait à la mettre à l’abri derrière un coussin.  Ne pouvant rien faire d’autre, nous avions pitié des souffrances qu’endurait cet homme.

  J’ai commandé ensuite  qu’on apporte de l’eau bénite, puis j’aspergeai le malade, et le lieu qu’il indiquait de son doigt. Après l’aspersion, je lui demandai s’il voyait encore le démon.  Il me répondit que si.  Il le voyait encore, et il continuait à être torturé par lui comme auparavant.  Mais que personne ne s’étonne que le démon n’ait pas été chassé par l’aspersion de l’eau bénite.  Car si un poison se cache à l’intérieur, aucun remède externe ne peut avoir d’effet.  Ce qui apparait clairement dans les principaux sacrements de l’Église, le baptême et le corps du Seigneur.  S’ils pouvaient sauver quand demeure la malice interne,  Judas ne se serait pas pendu après avoir, comme les autres disciples,  reçu le corps du Christ;  Pierre n’aurait pas dit à Simon le magicien déjà baptisé : «Tu n’as aucune part ni aucun lot dans cette parole.  Car je vois que tu es dans le fiel de l’amertume, et enchaîné au péché. »   En effet, le Christ a ordonné d’observer les Å“uvres de la foi comme on observe les mystères de la foi, comme il le laissa entendre dans le sacrement du baptême, quand il déclara en tant qu’auteur de ce sacrement :  « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du fils et du Saint Esprit. »  Et quand il ajouta : « Apprenez-leur à observer toutes les choses que je vous ai commandées. »  Il a demandé l’un et l’autre, et il a voulu que soient conservés l’un et l’autre.  Il nous a donc montré que, pour procurer le salut, l’un ne suffisait pas  sans l’autre.  Il en était ainsi dans ce cas.  Ce malade a pu être aspergé par l’eau bénite, et pourtant, à cause du pus  occulte d’un péché, comme il apparut après, il n’a pas pu être libéré du démon.

 Dès que je me suis rendu compte de cela, je l’ai exhorté à examiner avec soin sa vie passée, et à se confesser, au cas où il se souviendrait  de quelques péchés graves. Après qu’il eut consenti à ma demande, tous se retirèrent, et deux seuls demeurèrent avec moi.  Je m’assis devant lui, tenant dans ma main, pour l’inciter à bien se confesser,  un crucifix en bois.    Il commença alors à se confesser, et continua pendant un certain temps.  Et comme une grande faiblesse le faisait bredouiller et déparler,   je lui venais en aide  en le faisant réfléchir sur tout ce qui me venait à l’esprit.  Avec le secours que je lui ai apporté, il retrouva de l’assurance et de la cohérence, et il chercha même à  terminer, tant bien que mal,  ce qu’il avait commencé.   Quand il avait déjà dit beaucoup de choses et s’apprêtait à en dire d’autres, il se mit de nouveau à détourner la tête et à l’agiter en tout sens.  Il cherchait encore à l’abriter sous un coussin.   Quand je lui demandai ce que signifiaient ces gestes désordonnés, il me dit.  « Voici, seigneur. Le  raboteur  qui est toujours avec moi me frappe plus fort que d’habitude, et, de toute sa force,  il frappe mes dents et mon corps. »  Et moi de lui dire :  « Résiste, frère. C’est l’esprit malin qui s’efforce d’empêcher ton salut.  Si tu persistes, tu vaincras. »   L’idée lui vint alors de se confesser de nouveau.   Il se confesse avec plus de dévotion que la première fois,  n’omettant rien de ce qui était arrivé tant dans sa vie séculière que monastique.  Comme il était assez avancé dans sa confession, un nouveau souci éclata, et la voix du malade qui parlait avec moi s’adressa vers je ne sais quel autre :   « Pourquoi, dit-il, m’empêches-tu ? Pourquoi bloques-tu mes paroles ?  Ou dis ce que je veux dire, ou permets-moi de le dire. »    Quand je lui demandai à qui il parlait, il répondit : « Un homme inconnu  se tient à la hauteur de ma tête.  Je l’entends me raconter toutes les choses que j’ai mal faites.  Il me les rappelle, mais il ne me permet pas de les raconter.  Il dit ce qui est vrai, mais m’empêche de dire ce que je veux dire ».   Je lui répétai  donc que c’était le démon, et je l’encourageai à ne pas, à cause de lui, renoncer à ce qu’il avait entrepris de faire.  Il recommença donc par le début, et fit effort pour terminer ce qu’il avait décidé.  Mais c’état un spectacle navrant et encourageant à la fois  de voir  que celui qui avait tant de fois été forcé de changer ses paroles, tantôt  se confessait maintenant avec confiance, tantôt se plaignait des paroles des démons, et des coups avec lesquels ils labouraient sa bouche.  Il racontait avec des soupirs et des gémissements que tantôt  le  raboteur blessait sa bouche avec ses sabots, que tantôt un démon assis sur sa tête interceptait ses paroles.  Les démons interrompirent cette confession au moins quatre fois.   A sa manière habituelle, l’ennemi si acharné et si avide de la perdition humaine, se battait contre moi aussi bien que contre lui.   Ce combat dura de la première à la troisième heure.  Alors, à cette heure  où l’Esprit a coutume de se répandre d’une façon spéciale sur les hommes, nous avons vaincu avec l’aide du Saint Esprit.  La divine miséricorde a terrassé  l’ennemi pervers. Accordant au frère réduit à l’extrémité un souvenir précis  de sa vie passée et de sa malice, elle lui octroya une purification parfaite, grâce à la pleine satisfaction de la confession.  Et il faut admirer,  vénérer grandement et aimer l’abondance de la miséricorde divine qui ne permit pas que ce frère sorte de ce monde avant qu’il puisse expulser par les remèdes de la pénitence et de la confession, ce qui faisait obstacle à la vie éternelle.  J’ai ensuite cherché à savoir  s’il avait confessé tout ce dont il se souvenait.  Il dit qu’il y a plusieurs années,  il avait commis un péché au saint autel avec un frère.  Voulant apprendre si sa mémoire était fidèle,  j’ai fait venir le frère en question.  Le frère avec lequel il avait péché a confirmé la chose.   La confession étant donc complète, j’appelai les frères, donnai l’absolution au malade selon les rites de l’Église, et je demandai aux frères de se charger de faire la pénitence pour lui.  Le frère reçut l’absolution avec une grande dévotion, adora avec ferveur la croix que je lui avais remise, et il recommanda  son âme et son corps à la passion salvifique du Seigneur.

 Quant tout cela fut terminé, je lui demandai devant tous les moines et les laïcs présents, si ce raboteur qu’ils avait vu si longtemps,  dont il nous a parlé si souvent, dont il s’était plaint si pitoyablement, il le voyait encore comme avant.   Il éleva alors la tête avec une grande crainte, et tourna ses yeux vers le lieu où il avait coutume de se tenir.  Il regarda ensuite à d’autres endroits, et dit subitement en pleurant à chaudes larmes : « Par l’âme de mon Père il n’apparait pas. »  Quand je l’interrogeai au sujet de son mauvais conseiller qui se tenait à sa tête, il regarda où il était autrefois et dit : « Lui aussi, il est parti. »   Nous rendons grâce de tout notre cÅ“ur à Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui.   J’ai ensuite chargé ses propres gardiens de l’observer de près.  Il n’y eut personne qui, par la suite, l’entendit crier, alors qu’auparavant ceux qui demeuraient tout près devaient se boucher les oreilles et ne pouvaient fermer les yeux à  cause de ses cris incessants.   Interrogé fréquemment par les frères et même par les domestiques s’il voyait encore les choses qu’il avait vues, si rien de sordide ne lui apparaissait, il affirmait ne souffrir d’aucun tourment.  Quand je l’interrogeai moi-même au sujet de tout cela, il me répondit que tout allait le mieux du monde.  Il vécut encore toute cette journée et la nuit suivante, et il termina sa vie en paix à la sixième heure, nous laissant un bon espoir de son salut éternel, et un exemple de vraie pénitence.

                                                     CHAPITRE SEPT
                 Comment l’eau bénite a mis en fuite les démons.

 Puisque, dans le miracle précédent, j’ai raconté  que, à cause d’un péché caché, les démons n’ont pas été mis en fuite par l’eau qui a été bénite selon le rite de l’Église, il semblerait opportun de rendre public ce qui, au même sujet, s’est passé dans ce même monastère de Celse.  Une grave maladie avait amené un laïc dans ce monastère.  Et, comme c’est souvent le cas, ce laïc, après avoir été revêtu d’une bure par les frères,  renonça définitivement au monde.  C’est ce que font plusieurs quand ils sont réduits à l’extrémité, ou même quand aucune infirmité ou maladie ne les pousse à le faire.  Ils sont quand même comptés au nombre des moines, s’ils se convertissent de tout cÅ“ur; et les yeux du juge éternel ne les met pas à part. Et même si à de plus grands mérites est due une plus grande récompense, ceux qui vinrent  à la onzième heure reçurent le même salaire que ceux qui ont travaillé dans la vigne du Seigneur depuis la première heure.  Car le mode de conversion ne permet par de préjuger de la nature de la démarche. On ne cherche pas à savoir pour quelle raison quelqu’un s’est  converti, mais quelle a été sa conduite après sa conversion.  On ne recherche pas non plus la durée du travail diurne, là où seule la fin des Å“uvres est récompensée.

 Cet homme fut donc accueilli les bras ouverts, et il fut conduit à l’infirmerie. Pendant quelques jours, il est demeuré entre la vie et la mort.  La nuit qui précéda le jour de son décès, il gisait dans son lit, et, comme la mort approchait, il était gardé par des domestiques qui se remplaçaient à tour de rôle.  Et comme la suite de cette histoire m’oblige à donner leurs noms, l’un s’appelait Stéphane, et l’autre Olivier.   Le malade appela un préposé la nuit où Stéphane était de garde. Il se rendit près de son lit, et lui demanda ce qu’il voulait.  Il répondit :  « Quels sont ces paysans difformes et grotesques  que je fois affluer ici, et remplir peu à peu cette maison ? »  Le préposé lui répondit qu’il n’y avait personne dans la maison; que lui seul et son compagnon étaient là à le veiller.  Il ajouta : « Tu ne vois donc pas ces hommes hideux qui remplissent  tout l’espace de cette maison, dont la forme horrible et les visages aux longs becs effilés me terrorisent tant ? »

 Alors le préposé comprit, comme il me l’a raconté souvent par la suite, que ces hommes en grand nombre étaient plutôt des esprits malins. Il haussa la voix pour demander  à son compagnon de veille Olivier de se lever.  Il saisit, plein de foi, un vase rempli d’eau bénite qui se trouvait tout près, et il  aspergea avec ce sacramental tous les coins et recoins de l’appartement.  Pendant qu’il faisait cela, l’autre se mit à dire à pleine voix : « Bien,  Bien. Fais ce que tu fais. Presse, pourchasse les adversaires. »  Car, comme s’ils fuyaient à la vue d’une épée,  ils prirent la poudre d’escampette.   Et comme pris de panique, et retraitant sans ordre, ils se ruent les uns sur les autres, et repoussent avec violence ceux qui les précèdent.   Après l’avoir entendu parler ainsi, le préposé aspergea la maison avec encore plus de détermination, cherchant à expulser avec de l’eau bénite les fils de malédiction.  Une fois tous les démons repoussés, au témoignage du malade qui était le seul à les voir, il fut libéré de cette invasion de démons. Cet exemple montre ce que vaut contre les démons l’aspersion de l’eau du salut faite avec foi.  Le jour suivant, les frères ayant éprouvé une grande joie au récit de cette vision, ce nouveau moine mourut après une bonne confession, et cette débâcle des démons persuada tous les frères que sa conversion avait été acceptée par Dieu.

                                        CHAPITRE HUIT
                                     La vie pure et simple du moine Girard

 Après avoir exposé, comme en passant, ces choses  qui ont pourtant leur nécessité,  je reviens à mon propos. Car il ne faut pas différer  plus longtemps  de parler  des miracles qui se rapportent au sacrement magnifique et plus que céleste du corps du Christ.   On doit parler du frère Girard  avec un grand respect, et rappeler son nom avec reconnaissance,  car il fut un grand et méritant moine de ce grand monastère de Cluny. Il fut, depuis son enfance, éduqué, comme un clerc,  aux pieds du mémorable saint Père Hugues;  et il montra qu’il avait empreinte en lui l’image de ses vertus.  Car, ce qui n’est pas peu facile, on en conviendra,  il fut placé au milieu du siècle;  et étant dans  le feu sans en être brulé, il traversa ses années juvéniles sans connaître le naufrage de sa chasteté.   Ayant horreur, par une pudeur innée, des mÅ“urs relâchées de ses contemporains, il demeurait avec des clercs et des moines d’âge mur.  Formé par leur cohabitation à un plus grand amour de l’honnêteté, il s’accoutumait peu à peu à pratiquer et à aimer les devoirs ecclésiastiques.  Il arriva donc que, par un excellent usage de ces devoirs qui croissaient avec l’âge, il conçut un tel amour de Dieu que, plus que toutes les autres vertus, la charité trôna dans son cÅ“ur.   Ayant traversé toute la période de son adolescence dans ces sentiments, il fut reçu comme moine par le dit bienheureux abbé Hugues.  Après avoir revêtu l’habit religieux, il montra par ses bonnes actions qui frôlaient la perfection, qu’il avait vraiment renoncé au monde. Étant un moine d’une vie pure et simple, et, selon la parole du Seigneur, un vrai Israélite sans feinte, il pratiquait la patience sans se souvenir des injures.  S’il lui arrivait une fois de se mettre en colère, il se punissait durement d’avoir cédé à la passion.  Il ne connaissait pas la dissimulation; il se montrait à l’extérieur tel qu’il était à l’intérieur.   Si tu pouvais l’entendre parler, tu découvrirais tout de suite que ce que je dis est vrai.  Il conservait avec une telle persévérance le goût des choses divines qu’il avait expérimentées depuis sa jeunesse, qu’à ceux qui examineraient attentivement ses paroles ou ses actions, ils ne découvriraient qu’une odeur céleste. Il vaquait à ses devoirs ecclésiastiques avec une telle dévotion que ni le travail diurne, ni le repos nocturne ne le trouvaient oisif ou  nonchalant.   S’il pensait avoir commis un délit grave, s’il avait été surpris par le sommeil, ou avait eu des distractions dans ses prières, il intercalait au moins un vers dans la psalmodie prolixe de Cluny.  Sa bouche n’omettait aucun mot des psaumes, et son cÅ“ur, aucun de ses autres devoirs.  Il appliquait un sens particulier aux paroles, et immolant constamment à Dieu le sacrifice de louange, il psalmodiait, selon l’apôtre, dans son cÅ“ur et dans son esprit.  Il s’appliquait élégamment à remplir avec ardeur les devoirs  religieux externes. En raison de quoi, il fut utile dans l’administration de plusieurs priorats, et il était cher à tous ceux qui pouvaient le connaître.

 J’ai pu apprécier moi-même sa grande constance dans cette vertu.  Les charges onéreuses, que j’oserais à peine imposer à d’autres, je n’hésitais pas à les lui confier;  et il acceptait avec joie tout  ce qu’on lui demandait.  Exemple.   Me dirigeant vers Rome à une certaine époque, l’ayant lui et d’autres frères pour compagnons de route, je passai, pour des raisons d’hospitalité, par Senam qui est une des villes principales de Thus.  Comme j’avais parcouru presque deux milles, j’entendis subitement  derrière nous la voix d’un chevalier qui fonçait  à brides abattues.  Intrigué, je m’arrêtai.  Il nous rejoignit rapidement alors, et nous annonça que des embûches avaient été dressées sur le chemin par le duc Conrad,  à l’incitation de quelques uns.  Et il nous conseilla vivement  de nous en retourner.   A sa demande pressante,  je rebroussai donc chemin avec mes compagnons de voyage.  Mais, comme il n’y avait personne de plus obéissant que lui, j’envoyai Gérard au seigneur pape, pour affaire urgente.   Il s’éloigna donc de nous, et au bout de six milles environ, il tomba dans leur traquenard.  Ils s’emparèrent de lui, lui enlevèrent tout ce qu’il possédait, et le conduisirent brutalement  à un promontoire dénudé inaccessible.   On l’enferma là dans une tour, où il avait toutes sortes d’incommodités à supporter,   Après qu’il eut échappé aux horreurs de la prison, il se réjouit grandement d’avoir pu souffrir quelque chose pour l’obéissance.

Il avait placé au-dessus de tout l’amour salvifique  des sacrements de l’autel qu’il avait intronisé dans son coeur comme le sommet de toutes les vertus. Cet amour élevait son cÅ“ur vers les choses d’en haut, et pénétrait à l’intérieur du ciel.  Car qui peut aisément rapporter avec quel Å“il brillant de foi il admirait le Seigneur Jésus non voilé  par les espèces sacramentelles;  et le contemplait comme dans une révélation ?  L’espèce sacramentelle n’apportait à son intelligence  aucune obscurité, car il voyait Jésus avec son regard spirituel, comme la sainte Vierge l’a vu pendant en croix, et comme Marie Magdeleine l’a vu après la résurrection.   Il plaçait toute son espérance dans ce mystère du corps sacré et du sang du Christ;  et, en une oblation quotidienne, il immolait le Fils du Père pour ses péchés et ceux du monde, et s’immolait lui-même avec une grande pureté du cÅ“ur, et en versant beaucoup de larmes. Quand il assiste à l’autel, tu le verras tout mouillé des larmes qu’il répand avec abondance, sa voix entrecoupée par les sanglots, sa poitrine soulevée par des  soupirs profonds,  et tu comprendras aisément qu’il est complètement étranger aux choses humaines,  qu’il est monté au ciel, qu’il parle avec les êtres célestes, non seulement avec son esprit mais avec son corps.  C’est au point qu’on penserait que c’est de lui que Jésus parlait quand il a dit :  « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. »   « Et celui qui me mange vit pour moi »  Et ailleurs : « Le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde ». Pour que personne ne pense que la vie dont il parle est temporelle, il ajoute : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. »  Fort de ces promesses de notre Seigneur, sûr de puiser en lui la vie éternelle, notre Gérard soupirait avec une avidité insatiable après ce pain céleste, et  il assouvissait la faim bienheureuse de son âme par cette nourriture quotidienne.  Ayant continué la pratique de ces bonnes Å“uvres de sa première enfance à sa vieillesse, il devint digne que le Seigneur lui révèle quelque chose de ses secrets.

Ce frère a montré que ce n’est pas en vain qu’il a placé en Jésus l’espoir de lui faire comprendre ce que dans les mystères de son corps et de son sang il a voulu opérer, et la vérité des sacrements dont nous parlons.   Dieu lui montra que la dévotion de son âme lui était fort agréable, quand il l’honora si magnifiquement d’un miracle qui répondait à sa ferveur. Le témoin de cet admirable miracle c’est lui-même, dont la vie précédente et la fin témoignent de sa crédibilité.  Il ne s’est jamais vanté de cela  lui-même.  C’est moi qui, en secret,  l’ai supplié de jurer que lui avait vraiment été révélé ce qu’il m’avait raconté sur le miracle de l’autel.  Et pour qu’il ne reste plus de scrupule dans mon cÅ“ur, pour que je ne doute en rien de ses paroles,  je lui commandai de confirmer ce qui lui était apparu dans une vision, par l’invocation du nom de Dieu et de la foi chrétienne.   Il m’arracha d’abord la promesse de garder le secret aussi longtemps qu’il vivrait.   Ayant déjà été  libéré de la vie présente par la mort de la chair, il faut que je divulgue, pour la plus grande gloire de Dieu, les choses qu’il a tenues cachées tant qu’il a vécu.

 Dans le diocèse de Cabillon, il y a un village qu’on appelle mont Bellus, qui relève de droit du monastère de Cluny.   Là se trouve une église érigée en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie, un haut lieu de prière fort célèbre, et où de grandes grâces sont obtenues.  Il y a là aussi de petites maisons qui permettent à quelques moines de demeurer.  C’est là que se trouvait au temps de Noël le dit vénérable Gérard, où il s’adonnait sans trêve aux travaux dont nous avons déjà parlé.  Le jour sacré de la circoncision du Seigneur arriva, et  après avoir veillé dévotement pendant la nuit, il se préparait à remplir avec ferveur ses devoirs diurnes.   Arrivé à l’église, vêtu comme de coutume,  de vêtements liturgiques, et rempli  à l’intérieur d’esprit de foi, il monta à l’autel. Étant arrivé au canon, après avoir dit l’offertoire,  après avoir, avec les paroles divines, changé la substance du pain et du vin en la chair et le sang du Christ, un peu avant l’oraison dominicale, il tourna les yeux vers les saints sacrements de l’autel.  Et, oh stupeur,  il ne vit plus  là la forme du pain qu’il avait déposé sur l’autel.  Il aperçut devant lui un enfant qui tendait ses bras et ses mains à  la manière des poupons.  Ce que voyant, il fut saisi d’effroi.  Il était troublé par une crainte bien légitime, et il ne savait que faire.  Et tout tremblant, il admira ce spectacle céleste inusité.  J’ai lu jadis quelque chose de semblable à ce que je rapporte, mais le ciel daigna ajouter à notre miracle quelque chose qui n’a rien d’égal.   Aucun siècle passé n’a mérité de voir ce que, de nos jours, l’Auteur de ces sacrements a permis à notre Gérard de contempler.  Car, quand il était encore figé par l’étonnement, il vit, en tournant la tête vers un autel latéral, une femme d’une beauté céleste, et, du premier regard, il comprit que c’était la bienheureuse toujours Vierge mère de cet enfant Dieu, qui l’aimait et qui le regardait avec révérence, et avec une attention toute maternelle.  Et près d’elle, il vit un homme d’une beauté angélique, un ange sûrement envoyé par Dieu,  qui participait comme lui aux sacrements célestes.   A quel point, dans son cÅ“ur,  cette crainte révérentielle augmenta, sa joie se multiplia, comment son cÅ“ur et sa chair ont exulté dans le Dieu vivant, je ne puis l’écrire, et lui-même non plus n’a pas pu me le rapporter.   S’ajoute à ce miracle inouï le témoignage d’un ange,  car cet ange qu’il avait vu l’assister à l’autel, il l’a entendu parler.  Ces paroles il me les a répétées plusieurs fois.  Je les dirai telles quelles, sans en changer une lettre.  « Pourquoi t’étonnes-tu, lui dit l’ange.  Cet enfant que tu vois, c’est lui qui gouverne le ciel et la terre ».  Après ces paroles, la vision disparut.  Lorsque, ensuite, il tourna de nouveau les yeux en direction des saints sacrements, il ne put plus voir d’enfant, mais seulement le pain.  Il aperçut, comme auparavant, l’espèce du pain placé sur l’autel.   Ayant été jugé digne d’un tel miracle, et rassasié du corps du Christ qu’il avait contemplé, ce prêtre de Dieu termina enfin cette messe favorisée des dons de la grâce céleste.

 Et pour qu’on ne pense pas que cet homme si vénérable soit indigne d’une telle vision, il me semble devoir rapporter quelque chose qui n’est pas, bien entendu, du même ordre que ce miracle-ci, mais qui n’en est pas moins digne de mention.  Il gouvernait pendant ce temps notre monastère  du Saint Sauveur de Niverne, que le saint Père Hugues  lui avait confié.  Il s’éleva tout à coup  un malentendu entre lui et un des  préposés.  On fixa une date pour régler le différend.  Afflua une multitude de nobles, un non moins grand nombre de clercs et de moines.  Les manants remplissaient toute la place.  Le prieur Gérard s’assit d’abord au milieu d’eux, et les autres l’entourèrent de partout. Il vint aussi avec les siens le préposé qui plaidait contre lui. On choisit des juges qui, après avoir écouté l’un et l’autre, rendraient leur verdict.  Rien ne me force à  révéler l’objet du litige.  Il concernait l’église, et était très important pour le monastère.  Parce qu’il voyait l’argent qu’il pouvait en tirer, le préposé tenta tout ce qu’il put pour tirer les marrons du feu.   Gérard, de son côté,  n’admettait pas la légitimité de ses revendications, car il savait fort bien  que le monastère était dans son droit.  On donna à Gérard la faculté de parler le premier,   et il exposa sa cause devant tous les assistants, d’une façon qui convenait à un religieux.  Après qu’il eut fini de parler, son adversaire déclara que tout ce qu’il venait de dire était faux.  Les juges lui commandèrent d’approcher et de prouver ce qu’il avançait. Et répétant ce qu’il avait dit, avec la même témérité, il affirma qu’il disait la vérité.  Comme il persévérait dans ses dires, les juges lui ordonnèrent que, selon la coutume régionale, il  plaçe, comme une preuve de la vérité de son accusation,   le gadium ou vadium de sa main propre dans la main du prieur Gérard. Et comme s’il était de bonne foi, il dit en plaçant audacieusement le gadium dans la main de Gérard : « Je témoigne de cette chose, comme je l’ai dit. Et je suis prêt à le prouver  par d’autres témoignages ou par le duel. »   Mais, comme il a été dit, le faux témoin ne sera pas impuni, pendant que le regardaient tous ceux qui étaient venus à ce procès, il tituba, perdit l’équilibre,  s’écroula et mourut.  Terrifiés, tous se levèrent, et voyant que, comme il convient dans une ordalie,  la chose avait été jugée par Dieu, ils n’osèrent pas aller plus avant.  Car certains d’entre eux savaient pertinemment que ce misérable mentait, un bon nombre s’en doutaient, mais tous ne connurent qu’il avait menti à Dieu que quand, par le jugement de Dieu,  ils le virent mort aussitôt après avoir proféré son mensonge.    Ce miracle fit voir clairement que la justice divine punit le parjure, et que Gérard avait été  bel et bien été victime d’une injustice.

 Il demeura pendant un certain temps dans un lieu clunisien tout proche du nom de altum jugum.   Ce lieu a tiré son nom de la hauteur de la montagne qui transcende tout le pays qui l’entoure.  C’est une montagne très haute, qui dépasse par sa cime toutes les autres.   On voit souvent à ses pieds des nuages, quand chargés d’humidité, ils ne peuvent pas monter plus haut. On peut y voir les Alpes d’Italie, et une grande partie de la Gaule avoisinante.  Ce mont donc qui se niche dans les auteurs, qui est comme étouffé par la densité des forêts, qui est continuellement agité  par des vents incléments, qui conserve sa neige pendant le jour, est difficile à monter et à descendre.  Il a éloigné loin de lui ceux qui voulaient y habiter, et persuada à ceux qui recherchent les choses les plus éloignées de ne rechercher rien d’autre que sa solitude.  Il accepta que quelques moines viennent y demeurer, mais ne permit pas, à cause de son aridité, qu’ils fussent nombreux.  C’est ce lieu que Gérard occupa quand il était déjà épuisé par la diversité des endroits où l’obédience l’avait envoyé.  Il l’accepta à la fin de sa vie méritante, comme une mission que je lui avais moi-même prescrite.  Dans ce lieu, il remplissait avec zèle les travaux divins.  Il était fidèle à la prière, vaquait à la lecture;  il s’enflammait de l’amour divin par la lecture fréquente des paroles divines, se contentant d’une nourriture sobre.  S’il lui arrivait parfois d’être en faute, il expiait par une plus grande pénitence. Déchargé de tous les soucis de ce monde, il devenait d’autant plus proche des choses spirituelles qu’il s’état éloigné des actions humaines. Il s’appliquait donc avec zèle aux choses divines, comme je l’ai dit.  C’est à elles qu’il s’appliquait avec ferveur de tout son cÅ“ur et de tout son corps.  Assistant souvent au saint sacrement de l’autel,  il avait fait, du corps et du sang du Rédempteur,  son bouclier contre le monde entier; et il plaçait au-dessus de tout le saint sacrifice de la messe, qu’il célébrait à chaque jour.   C’est de cette façon qu’il employait les heures du jour, et qu’il observait les veilles de la nuit;  et il voyait à ce que les frères ne se montrent pas à contre temps.  Il passait de longues heures de la nuit  en priant et en pleurant.  Il m’a rapporté qu’en ces moments, il avait entendu des cantiques célestes mélodieux.  Il l’a raconté aussi à d’autres qui me l’ont rapporté.  Il n’est pas surprenant qu’elles soient dignes d’entendre les mélodies célestes les oreilles qui ne daignent pas entendre les terrestres.  Car, les sens humains perçoivent d’autant plus ceux qui sont au-dessus d’eux qu’ils ne prêtent pas l’oreille à ceux qui sont en-dessous.  Après avoir livré cette sorte de combat, et l’avoir continué sans défaillance pendant tout le cours de sa vie, il reçut enfin la palme due aux vainqueurs;  il obtint le trophée promis à ceux qui courent avec persévérance, et termina sa vie dans ce lieu bienheureux.  Celui qui avait renoncé  à la vie présente a montré clairement, peu de temps après sa mort, qu’il jouissait de la vie éternelle;  et il donna lui-même la preuve qu’elle était vraie la parole de l’apôtre : « L’homme récoltera ce qu’il a semé ».  Car, comme je l’ai souvent dit, comme il avait placé, avec le témoignage d’une bonne conscience, tout son espoir dans le sacrement du corps et du sang du Christ, un autre miracle eucharistique apparut après sa mort,  qui prouva que son espoir n’était pas menteur,  et qui fortifia la foi des auditeurs.

Six mois ne s’étaient pas encore écoulés après sa mort, lorsqu’apparut une vision mémorable à un frère que je ne veux pas nommer, parce qu’il est encore de ce monde.  Il regardait, et voici qu’un démon  qui avait l’aspect d’un petit éthiopien noir,  se tenait près de son lit.  Terrifiant le frère par sa hideuse difformité, il faisait sortir  de ses oreilles ce qui ressemblait à des mains,  et, de sa bouche empoisonnée,  il éjectait au loin une langue de feu   qui entourait tout le corps du frère, en disant qu’il allait consumer  bientôt tout son corps.  Effrayé par l’aspect du démon, il ne pensait qu’à se préparer à sa mort prochaine.  Lorsque troublé par cette vision horrible et intolérable,  il croyait qu’il ne lui restait plus aucun espoir de secours,  voici que, comme le frère le raconte,  Gérard se présente avec un corps d’athlète et un visage rayonnant, saisit l’éthiopien à mains nues,  le rabat par terre, et foule puissamment sa gorge dégoutante avec son pied.    Comme il pressait fortement l’ennemi captif, ce dernier, en raison de la violente compression,  se gonfla la tête comme une grosse marmite,  sa langue ignée  fouillait la terre à la façon d’une charrue, et brûlait tout ce qui était autour d’elle.   Lorsque le frère fut presque mis  hors de combat par cet horrible spectacle, Gérard lui dit :   « Tu veux être libéré de ce démon ?  Demande à l’abbé qu’il fasse venir à lui un frère dont  l’emploi est celui de menuisier, pour que ce frère dise de ma part   à celui qui le lui demande avec sincérité, s’il a jamais douté de la vérité du corps et du sang  de notre Seigneur Jésus-Christ, ce qui lui a été montré pour enlever tout doute, et comment sa foi a été confirmée par une révélation.  Quand l’abbé  le saura, il veillera à le mettre par écrit, car, comme ce fut un avantage pour ce frère de voir cela, ce sera d’un grand profit pour tous ceux qui l’entendront.  Elle plait à Dieu  la conservation de ce frère, et il n’a pas permis que par une tentation de ce genre les Å“uvres de sa vie ne périssent.  Si tu permets à l’abbé qu’il te dise cela, tu seras immédiatement libéré de ce démon ».  Après sa réponse, Gérard mit en fuite le démon, et libéra le frère des attaques du démon.

Se réveillant, après qu’il fut revenu à lui, il sauta de joie comme s’il avait réellement   échappé à la mort.  Quelques jours ensuite s’écoulèrent, le frère en question vint me voir, et me raconta tout ce que j’ai rapporté.  Mais pour moi, qui n’accordais  aucune confiance à un rêve,  tout dépendait de celui dont il avait parlé.   Comme on me l’avait fait connaitre non par le nom, mais par le moyen de son métier et de sa vie,  j’ai cherché à savoir discrètement si le menuisier du monastère avait vu quelque chose de mémorable au sujet du corps du Seigneur.   Comme il gardait le silence lors d’un voyage que nous faisions ensemble, je lui commandai, au nom de l’obéissance, de ne me cacher aucune parole qui lui aurait été montrée.   Alors il me raconta tout.  « Il y a un long temps de cela, l’ennemi antique m’attaqua vigoureusement en tentant ma foi.  Et, sans l’aide de la grâce de Dieu, il l’aurait renversée.  Comme je supportais depuis longtemps, dit-il, cette tentation véhémente  et plus insupportable que je ne saurais le dire, et quand je pensais qu’à cause d’elle, j’avais perdu toutes mes bonnes Å“uvres, et comme la pusillanimité me poussait au désespoir d’être tombé, je me suis tourné vers la mère de Dieu comme dernier espoir, et je commençai à prier de toutes les forces de mon être pour qu’elle sauve mon âme misérable d’un si grand mal.   Il ne s’était pas encore passé deux semaines depuis que j’avais commencé mes prières, et il me semblait être devant l’autel de l’église majeure.  Trônant sur cet autel, un enfant d’environ un an m’ordonna d’aller  vers lui.   Comme j’approchais de lui, il m’invita à prendre dans ma bouche le pain saint qu’il tenait dans sa main.  Quand je l’eus fait, il ajouta : « Reçois-moi dans ce pain saint,  et porte-le dans tes bras dans toute l’église. » J’acceptai de le faire, même si j’avais une grande crainte, et je l’ai porté avec  révérence de l’autel jusqu’au portique.   A partir de ce jour, mon cÅ“ur a été libéré de toute la tentation qui le tourmentait, de façon qu’aucun vestige ne soit resté des troubles passés. »  Et il a retenu la foi envers le saint sacrement avec  une fermeté inébranlable.  Après avoir entendu ces choses de la bouche du frère lui-même, je n’eus plus de doute au sujet de la vision, car je voyais que tout concordait à établir la vérité de la chose.   Car  tout ce que ce prieur avait entendu de Gérard par ce frère, il était le dernier à le confirmer par lui-même par son témoignage.   Comme celui qui précédait ne savait rien des pensées de celui qui savait, et que le dernier ignorait complètement les visions du premier, l’un a confiance par la révélation de  l’autre,  car l’un découvrit ses tentations,  et l’autre déclara à tous qu’il a dit vrai par sa confession.

                                        CHAPITRE NEUF

               Les choses qui arrivèrent à Cluny et dans les environs
 
 

Ayant offert comme prémisses ce qui a trait au respect que l’on doit envers le saint sacrement de l’autel, et à la sincérité qu’exige la vraie confession, passons maintenant, avec l’aide de Dieu, à des choses qui ne sont pas moins utiles à la saine morale.   Je raconterai d’abord, comme je le pourrai,  des visions ou des apparitions de défunts que j’ai pu connaître de différentes personnes.  La plupart, à ce que l’on dit,  ont eu lieu de notre temps.  Plusieurs hommes dignes de foi ont témoigné que des défunts  ont apparu à des vivants, et qu’ils ont maintes fois prédit plusieurs évènements qui se sont réalisés.  Je pense que les lecteurs apprécieront ces récits, surtout ceux qui font que l’amour de la vie future rend la vie présente insipide, et qui s’efforcent d’y parvenir par la foi droite et les Å“uvres pieuses. C’est pour un grand soulagement dans les misères présentes, dont ils se plaignent à tous les jours, qu’ils entendent parler de quelque chose  de cette patrie dont ils sont exilés pendant ce pèlerinage terrestre,  et qu’ils soupirent vers celle qui stimule leur foi et leur espérance.   J’ai entendu beaucoup de récits racontés par plusieurs personnes.  En les narrant, je ne tiens pas compte de l’ordre chronologique, car je n’ai pas pu les recueillir de la bouche même des narrateurs.  Et même si je l’avais pu, je n’aurais pas pris soin de les conserver tous.   Car quelle utilité, pour ce genre de choses,  y a-t-il de savoir lequel est arrivé le premier et lequel est arrivé après, pourvu qu’on ait la preuve qu’ils ont existé.  Il importe plus de savoir les faits d’une époque que l’époque des faits.  Il me semble quand même convenable de commencer par le plus proche, et de continuer  ensuite par ce qui est plus éloigné.  Présentons donc d’abord ce qui s’est passé dans le monastère de Cluny ou aux environs.

 Il existe à Cluny un monastère connu par presque toute la terre pour sa religion, sa discipline,  le nombre de ses moines, et par toute l’observance de l’ordre monastique.  Il est comme le refuge de chaque pécheur individuel et de tous collectivement pris.  Par lui sont infligées plusieurs défaites à l’enfer, et remportés plusieurs profits au royaume céleste. Là, de grandes multitudes d’hommes, déposant de leurs épaules les lourds fardeaux du monde, soumettent leur cou au joug suave du Christ.  Là, des personnes de toutes les professions, de toutes les dignités et de tous les ordres ont échangé le faste et le luxe du siècle pour la vie retirée et pauvre des moines. Là les pères vénérables des églises, fuyant le poids des affaires ecclésiastiques, ont choisi de vivre avec plus de  sécurité et de paix, préférant obéir plutôt que commander.   Là un combat incessant et implacable contres les maux spirituels rapporte aux soldats du Christ les palmes de victoires quotidiennes.  Il est vrai de dire, selon l’apôtre, des habitants de ce lieu qui, dans une lutte continue, soumettent leur chair à l’esprit,  que pour eux, vivre c’est le Christ, et que, pour eux, la mort est un gain.  Là où est répandu le nard des vertus spirituelles, toute la maison de ce monde  est parfumée et embaumée.  Car la ferveur de la vie religieuse, par l’exemple et le zèle de ces hommes, l’a réchauffée quand elle se refroidissait. La Gaulle, la Germanie, la Grande Bretagne l’attestent, ainsi que l’Espagne, et l’Italie. Toute  l’Europe en témoigne,  remplie qu’elle est de monastères fondés récemment par les clunisiens   ou réformés par eux. Là des essaims de moines, se tenant devant Dieu, au nom de l’obéissance, comme des bataillons célestes,  se consacrent jour et nuit, avec l’armée des autres vertus, aux louanges divines.  On peut penser que c’est d’eux que parle le psalmiste : « Bienheureux ceux qui demeurent dans ta maison, Seigneur, ils te loueront dans les siècles et les siècles ».  Mais pourquoi nommer quelques parties du monde quand la réputation de ce monastère s’est répandue de notre Occident à l’Orient lui-même, et qu’elle n’a pu échapper à aucun coin du monde ?  Car, voici la vigne, voici les sarments  qui, adhérant à la vraie vigne qu’est le Christ, ont été émondés par le Père viticulteur, et rapportent beaucoup de fruits, selon la parole de l’évangile.   On lit dans les psaumes, au sujet de cette vigne : « Elle a étendu ses sarments jusqu’à la mer, et jusqu’au fleuve ses rejetons ».  Ce qui a été dit de la synagogue transportée en Égypte, et surtout de l’Église présente, rien n’empêche qu’on l’entende de cette église de Cluny qui n’est pas un membre inférieur de l’Église universelle.  J’aimerais m’étendre là-dessus, mais comme il s’agit d’une digression, et qu’il n’est pas possible de tout dire en si peu de temps et d’espace,  il faut donc que se contentant de ce qui a été dit, nous passions, tel que promis, aux révélations des morts.

                                             CHAPITRE DIX

                   L’apparition admirable de Stéphane, dit le blanc,

Ce que je m’apprête à dire, maintenant, m’a été rapporté par des personnes dont la  probité me force à attribuer à leur témoignage autant de valeur qu’au mien.  Leur vie, en effet, et toute leur conduite exigeaient de moi que je prête foi sans hésiter à leur récit, comme si je l’avais vu moi-même.   Ce sont eux qui m’ont rapporté qu’il y avait à Cluny un frère du nom de Bernard Savinellus.  Ils m’ont raconté que quand il lui arrivait de commettre une petite infraction à la règle, on lui infligeait une pénitence, comme le veut la discipline monastique. Il supportait patiemment  la honte des réprimandes et les coups, et montrait, après avoir été conspué et fouetté, un visage doux et joyeux.  Pendant que, au cours de la nuit,  les frères chantaient dans l’église les louanges à Dieu, il sortit du chÅ“ur où il psalmodiait avec les autres, et se dirigea vers le dortoir.  En montant l’escalier, il croisa subitement Stéphane, surnommé le blanc, ancien abbé du monastère de saint Égide, mort quelques jours auparavant.  Ne le reconnaissant pas au premier regard, et pensant qu’il s’agissait d’un autre, il hâta le pas.  C’est l’image du défunt qui le premier rompit le silence.   « Où vas-tu ? lui dit-il,  Reste ici, et écoute ce que j’ai à te dire. »  Étonné et indigné de ce que, contre la règle du grand silence de la nuit et dans un lieu inapproprié un frère lui parlait, il s’efforça par ses gestes de le faire taire.   Mais comme l’abbé défunt qui n’était pas venu pour se taire mais pour parler, insistait de plus en plus, le frère se laissa ébranler par son sans-gêne, et lui demanda qui il était, et ce qu’il voulait.  Il lui répondit alors : « Je suis celui qu’on appelle Stéphane, abbé de saint Égide, qui ai commis de nombreuses fautes et avant mon abbatiat et après, pour lesquelles je suis maintenant sévèrement puni. Mais, par la miséricorde de Dieu, je serai plus rapidement délivré, si je reçois l’aide des autres. Je te demande donc de transmettre mes demandes au père abbé et à tous les moines.  Qu’ils disent des prières au Dieu tout puissant pour ma libération, et qu’ils s’efforcent, par tous les moyens qu’ils trouveront, de me soulager dans mes souffrances ».  Le frère lui répondit que s’il leur disait cela, ils ne le croiraient pas. Le défunt reprit : « Pour que personne ne mette en doute ce que je viens de te dire, sache que, au bout d’une semaine, tu émigreras de cette vie. »  Il dit cela, et disparut subitement.   Le frère alla donc du dortoir à l’église.   Troublé par l’annonce de sa mort prochaine, il passa la nuit en méditation.   En se levant le matin, il raconta ce qu’on lui avait confié au prieur d’abord, puis au saint Père Hugues, puis enfin à toute l’assemblée des frères.   Quand tous l’eurent entendu, comme les esprits ont coutume de penser différemment au sujet des mêmes choses, quelques-uns le crurent, d’autre pensèrent qu’il racontait des balivernes.   Mais la plupart attendaient un signe qui chasserait tout doute.  Or, voici que le narrateur de cette vision est frappé, le jour suivant,  par une maladie grave.  Son état empira rapidement, et il fut vite réduit à l’extrémité.   Protestant constamment jusqu’à son dernier soupir qu’il avait dit la vérité, il mourut paisiblement le huitième jour, tel que prédit.  C’est donc sa mort qui a démontré qu’il avait annoncé la vérité.  La vision ayant été prouvée par la mort de son narrateur,  la communauté des frères offrit à la miséricorde inénarrable de Dieu un grand nombre d’hosties de supplication, tant pour l’abbé défunt que pour son porte-parole. Pour obtenir leur repos éternel, ils insistèrent surtout sur le saint sacrifice de la messe, qu’ils célébrèrent de tout leur cÅ“ur.

                                     CHAPITRE ONZE

   UNE APPARITION SEMBLABLE DE BERNARD, DIIT LE GROS

J’ai entendu des mêmes narrateurs dont j’ai parlé plus haut, le récit d’un miracle semblable, et presque le même,  portant sur Bernard dit le gros.  Il était illustre par la noblesse et la puissance séculière, et possédait des fortifications toutes proches du monastère de Cluny.  Il causa longtemps beaucoup de mal au monastère et aux églises environnantes.   Mais il changea subitement.  Ayant pris la décision de mettre fin à ses malversations, il vint voir le vénérable père Hugues, et lui communiqua sa volonté de se rendre à Rome pour aller, par des prières, expier ses péchés. Il  ajouta que s’il lui était accordé de revenir vivant, il renoncerait au siècle, et s’engagerait à  devenir moine à Cluny.  Il se rendit donc à Rome. Là, auprès des corps glorieux des saints apôtres et des premiers martyrs, il s’adonna aux prières et aux aumônes pour expier, autant qu’il le pouvait, les crimes de sa vie passée.  Au bout de quarante jours, nombre que la coutume a consacré pour faire pénitence de ses péchés, il quitta Rome, et, en retournant chez lui, il atteignit d’abord Sutra.  Pendant qu’il se trouvait dans cette cité qui est assez proche de la ville, une maladie  éclata soudainement, et il mourut.  Ses compagnons s’occupèrent religieusement de lui, tout étranger qu’il était, et l’ensevelirent chrétiennement.   Quelques années seulement après son décès,  le préposé d’un village qui relevait de Cluny, déambulait vers l’heure du midi,  dans la forêt qui était proche du château d’Usella.   Ce château, c’est Bernard lui-même qui l’avait construit récemment.  De ce château sortaient des voleurs qui faisaient main basse sur tout ce qu’ils trouvaient.  Pendant donc qu’il cheminait, le dit Bernard fit subitement la rencontre de feu Bernard.  Le voyant assis sur une mule, vêtu de peaux de renard toutes neuves, il eut grand peur en se rappelant qu’il était mort.   Maîtrisant sa peur, il lui demanda qui il était, et pourquoi il était venu.   Le défunt lui répondit alors : « Tu sais très bien que je suis Bernard, le seigneur de cette région.  Quand j’étais encore de ce monde, j’ai causé de grands maux, comme le savent tous ceux qui habitent par ici.  Mais ce qui me tourmente plus que tout c’est la construction de ce château placé tout près.  C’est moi qui l’ai édifié récemment, comme tu le sais toi-même.   Mais parce que, à la fin de ma vie, je me suis repenti de mes mauvaises actions, j’ai échappé à la damnation éternelle.   Mais j’ai besoin de beaucoup d’aide encore pour parvenir à la libération totale.  C’est donc pour obtenir que l’abbé de Cluny me prenne en pitié qu’on m’a permis de venir ici.  J’ai essayé de le rencontrer.  Comme la semaine précédente, il avait reçu l’hospitalité à Anse, je demeurai pendant la nuit parmi les quémandeurs et les domestiques.  Je te demande donc que tu ailles le voir, et que tu le supplies instamment d’avoir pitié de moi ».  Quand je lui demandai pourquoi il était revêtu de peaux de renard, il répondit :  « Ce manteau je l’ai acheté autrefois fort cher.  Le jour même où je l’étrennai, j’en ai fait cadeau à un pauvre.   Il était nouveau quand je l’ai donné, et il demeure toujours nouveau. Il m’apporte un soulagement indicible dans mes souffrances. »

Après avoir dit ces choses, celui qui m’était apparu disparut. Je me hâtai donc de remplir la mission qui m’avait été confiée.  Je parvins à rencontrer l’homme bienheureux à qui j’avais  été envoyé, et lui racontai tout dans l’ordre.   Il accepta avec bonté les demandes du défunt, et, l’âme débordante de charité, il offrit un grand nombre d’aumônes, beaucoup de saints sacrifices de la messe, pour apporter du secours à l’âme que tourmente le juste jugement de Dieu.  Par tous ces actes de miséricorde, il a été, comme il est digne de le croire, libéré de ses supplices, et il s’est joint à ceux qui jouissent du repos éternel. Car la raison n’accepte pas qu’un esprit, dont le sort éternel est voilé, soit autorisé à venir mendier aux hommes sa libération, et n’en retire aucun profit.  On le lui aurait alors permis pour rien.  Et il n’aurait jamais demandé d’être aidé par les saints sacrements et les bonnes Å“uvres, s’il avait su que cela ne lui rapporterait rien.  Par le fait donc qu’il a demandé d’être secouru par ces choses, qui sont par elles-mêmes efficaces,  il a montré qu’il était digne d’une telle aide.  Le saint abbé avait prédit une fin prochaine à l’homme à qui cette vision était apparue.   Comme ces apparitions de défunts sont arrivées de notre temps,  ceux qui ont entrés en contact avec des morts n’ont pas vécu longtemps  après.   Secoué par l’horreur de la vision, et  encouragé par saint Hugues, celui-ci renonça immédiatement au siècle, entra en religion et termina sa vie quelques jours après.

                                 CHAPITRE DOUZE

        De quelle envie le diable a toujours frémi à l’endroit de Cluny

J’ai promis de parler des révélations des défunts qui se sont passées à Cluny ou dans les environs.   Mais comme plusieurs autres choses qui ne sont pas moins  dignes de mémoire se sont produites, de nos jours, dans ce célèbre monastère, je ne vois pas d’inconvénient à les rapporter, pour le plus grand profit des lecteurs.   Je cite donné un exemple montrant que l’antique ennemi portait envie à la discipline des habitants de ce lieu  et à l’ardeur qu’ils mettaient à accomplir des Å“uvres divines.  Si j’essayais de raconter toutes celles dont j’ai pris connaissance,  j’imposerais aux lecteurs le fardeau d’un énorme volume, et de la lassitude aux auditeurs.  Qui peut en effet décrire  avec quelle malhonnêteté il a souvent envahi ces célestes châteaux forts, avec quelle hostilité il a fait la guerre aux soldats du Christ, qui lui répugnent, quels assauts violents il a lancés, en faisant irruption dans la maison de Dieu.  Il cherchait par des moyens à lui à exterminer le citoyen intérieur, c’est-à- dire l’esprit, et tendait à l’extérieur les pièges  des tentateurs. Se plaignant d’être repoussé à l’intérieur, il déplaçait donc les batailles à l’extérieur.  C’est pourquoi, aveuglé par sa propre colère,  comme il harcelait les moines de toutes sortes de façon en restant invisible,  il apparaissait parfois aussi visiblement à quelques-uns.

                                        CHAPITRE TREIXE

       Le frère qu’il a voulu tromper en prenant l’apparence d’un abbé.

Un certain frère, du nom de Jean, italien de nation, las de la sévérité de la discipline monastique, pensait même à se sauver du monastère.  Le diable, sous l’apparence d’un abbé, se présenta à lui.  Étant accompagné de deux démons déguisés en moines, il vit un frère qui se tenait seul dans un endroit secret, et qui broyait du noir.  Il crut alors avoir trouvé le moment favorable de passer à l’attaque.   Il lui dit :  « Frère, jusqu’à présent, j’ai été comme empêtré par les devoirs d’hospitalité que je dois rendre aux visiteurs.   Mais en jetant un regard sur toi par hasard, je me suis rendu compte que tu as beaucoup de soucis, et que tu brasses fiévreusement dans ta tête de lourdes pensées.   Certains frères m’ont mis sur la piste, mais si tu m’en parlais toi-même, je pourrais te donner un conseil judicieux.   Dis-moi donc : qui es-tu, et pourquoi es-tu soucieux ?  Confie-toi  à un ami qui ne cherche qu’à t’aider. »    Comme le frère hésitait à faire connaître les secrets de son cÅ“ur à un pur inconnu, qui se présentait comme de nation italienne, le démon qui avait pris la forme d’un moine lui dit : «  Je suis abbé de cette même région, et je suis bien placé pour t’aider en toutes choses.   J’ai appris, en effet, même si tu le gardes secret, que l’abbé de ce monastère et les autres te traitent mal,  et ne t’honorent pas comme tu le mérites,  qu’ils t’abreuvent même d’amertumes et d’insultes.   Je te conseille donc de penser par toi-même, d’abandonner ce lieu pernicieux, et de t’en retourner avec moi.  Car je suis prêt à te soustraire à ces maux, et à t’amener à mon abbatiat qui se nomme crypte-Ferrare, et à te combler là d’honneurs ».  A quoi le frère répondit : « Je ne peux sortir d’ici d’aucune façon, car la clôture du monastère l’interdit, et la multitude des frères m’entoure ».   Alors le diable : « Je ne peux pas moi non plus t’aider d’aucune façon tant que tu resteras ici.  Mais trouve le moyen de franchir le seuil de ce monastère.  Dès que tu l’auras fait, je serai tout de suite près de toi, et te conduirai à mon lieu, comme je te l’ai déjà dit. »    Mais le Dieu tout puissant qui ne permet pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces, ne permit pas à l’ennemi d’aller plus loin.  Mais, comme il est écrit, celui qui l’a fait lui a appliqué le glaive.   Pendant que cela se passait, la communauté des frères  était assise au réfectoire à l’heure du repas, comme d’habitude.   Le repas terminé,  le prieur frappa une fois sur la clochette.  En entendant ce son, le démon qui se prétendait abbé, frappé par la vertu divine,  disparut de la vue de celui à qui il parlait.  Il se précipita à toute vitesse vers les latrines, et,  à la vue du frère, il y plongea.  C’est donc la miséricorde  de Dieu qui délivra un frère de la tentation d’un ennemi malicieux, et qui expulsa de la maison l’esprit immonde par le lieu digne de son immondice.

                                        CHAPITRE QUATORZE

              Celui qui a entendu les démons se vanter de leurs forfaits.

A un autre moment, un frère menuisier dormait pendant la nuit dans un lieu isolé des autres.  Ce lieu, comme c’est la coutume dans les dortoirs des moines, était éclairé par une lampe allumée.  Au moment où il se reposait sur son lit avant de sombrer dans le sommeil, il vit un vautour énorme, d’une taille immense, portant quelque chose de pesant sur ses ailes et dans ses serres.  Cet oiseau accourut tout essoufflé, comme s’il était épuisé par le travail, et se tint debout près de son lit.  Le frère le regarda attentivement, plein d’étonnement.  Voici alors que survinrent  deux démons d’apparence humaine, et qui parlèrent au vautour, c’est-à-dire au démon, de cette façon :   « Que fais-tu ici ?  Peux-tu réussir quelque chose ici ? »   Il répondit : « Je ne peux rien, parce que je suis repoussé d’ici par la sainte croix, par l’aspersion de l’eau bénite, et par le chuchotement des psaumes.  J’ai travaillé toute la nuit pour rien.   J’ai dépensé mes énergies en pure perte.  Ne pouvant donc rien accomplir, la fatigue m’a amené ici.   Mais, vous, racontez-moi votre voyage, et faites-moi savoir si vous avez eu plus de succès que moi. »  Ils lui répondirent : « Nous venons, nous, de Cabilon où nous avons forcé un certain soldat du nom de Gaufred de Donziaco, de commettre l’adultère avec la femme de son hôte.   De même, en passant par un certain monastère, nous avons fait forniquer le maître d’école avec un de ses élèves.   Mais toi qui es inerte, que fais-tu ?  Redresse-toi, et coupe le pied de ce moine qui regarde, ce pied qu’il tend impertinemment hors du lit. »  Quand le frère vit la hache levée sur lui, il fut saisi d’épouvante et retira son pied.  Le démon rata son coup, et la hache frappa la partie la plus haute du lit.   Après quoi les esprits malins disparurent aussitôt.   Le frère qui a vu cela le  rapporta en hâte le matin-même à l’abbé  Hugues.  Pour tester la véracité de son récit, l’abbé envoya un messager à Cabilon et à Tinorchium pour découvrir si ce que le démon avait révélé était vrai.   Les ministres du mensonge ont été trouvés véridiques.

Mais dira quelqu’un, la subtilité de la malice des esprits mauvais  surpasse de loin la sagacité et la ruse humaine;  et une plus longue expérience les a rendus incomparablement  plus astucieux que nous.   Pourquoi raconteraient-ils  leurs plans et leurs pièges de façon à être entendus par des humains ?  Ne se rendent-ils pas compte de l’effet qu’a sur les humains leur aveu de l’inutilité de leurs pièges et de leurs filets, et du nombre de fois où ils ont été frustrés de leurs efforts ?   Comment se fait-il donc que,  pendant que le frère écoutait tout ce qu’ils disaient, ils aient révélé les maux qu’ils ont faits; et pourquoi n’ont-ils pas pu faire ceux qu’ils voulaient faire ?   Il faut répondre à cela, que bien qu’ils aient une grande facilité de commettre le mal, et une volonté toujours prompte à tromper,  la disposition occulte de Dieu fait échouer souvent les manoeuvres subtiles et indécelables mises en Å“uvre par leur fausseté, pour qu’ils soient forcés de travailler malgré eux au salut du genre humain qu’ils détestent souverainement.  La vraie Sagesse, comme il est écrit, pénètre les faux savants dans leurs astuces.  De sorte que, là où ils veulent tromper, ils sont trompés; là où ils veulent exterminer, ils sont exterminés.   Le Père de famille se sert judicieusement de ces mauvais serviteurs qui ne sont poussés à servir par aucun amour, et qui obtempèrent avec une crainte servile aux ordres du Maître.   Donc, parfois le sachant, d’autres fois ne le sachant pas,  ils travaillent toujours à ce qui se rapporte au salut des êtres humains.   L’évangile d’ailleurs l’atteste : les démons sortaient de beaucoup de possédés, criant et disant : « Tu es le Fils de Dieu ».   Les démons qui criaient cela n’ignoraient certainement pas qu’il appartient au salut de croire que Jésus est le Fils de Dieu.  Mais cette confession, ce n’était pas une foi dévote qui la professait,  mais elle était extorquée par  l’acuité des tourments.  Ils l’indiquent eux-mêmes quand ils ajoutent : « Viens-tu avant le temps nous torturer ? »  En  sachant donc et en ne sachant pas, ils se faisaient les hérauts du salut humain.  Dans les actes des apôtres, quand un énergumène démoniaque crie :  « Je connais Jésus, et je connais Paul », il rendait, sans le vouloir, témoignage à la vérité, et professait ce qui était profitable aux auditeurs.  De même, dans l’évangile,  la légion de démons fait la demande suivante à Jésus :  « Si tu nous chasses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs. »   Ils témoignaient ainsi de leur propre impuissance, eux qui ne pouvaient prendre possession des porcs sans en recevoir la permission, et qui par de telles paroles conseillaient aux hommes, malgré eux, mais sciemment, de fuir les pires ennemis de leur salut, et de se réfugier dans  le Sauveur.   Que, sans le savoir, ils font des choses qui profitent aux hommes, il y a de cela beaucoup d’exemples dans la Sainte Écriture.   Mais surtout la tentation de Job et la passion du Sauveur.  Car Satan n’aurait pas tenté Job s’il avait prévu sa patience.  Les démons n’auraient pas non plus incité les Juifs à crucifier Jésus, s’ils avaient prévu qu’ils seraient punis davantage par sa mort,  et que le monde serait sauvé par elle.  Car l’apôtre dit que le mystère de l’incarnation rédemptrice a été caché aux siècles, i.e.  qu’aucun prince de ce siècle ne l’a connu. Donc, comme il a été dit, tantôt le sachant, tantôt ne le sachant pas, mais sans jamais le vouloir, les esprits d’iniquité, mus pas les dispositions de la sagesse céleste,  travaillent pour les hommes, ou en parlant ou en agissant, en se cachant aux hommes ou en se montrant à découvert.   Quand donc  par une disposition secrète  de Dieu, ils font ou disent des choses semblables à celles que nous venons de voir, demeure toujours en eux une volonté avide de nuire.  Mais cette volonté maléfique est soumise à  Celui qui, par sa puissance, la modère et la réfrène.   Bien que ces puissances aériennes s’efforcent avec rage de tout renverser, la Sagesse triomphe de la malice, s’exerçant avec force d’une extrémité à l’autre, et disposant tout suavement.   On dit que la Sagesse s’étend avec force d’une fin à l’autre, parce que la Sagesse éternelle évente brillamment les pièges des ennemis; et sa force invaincue subjugue leur force.   Il est donc certain que quand, apparaissant au dit frère, ils rapportèrent ce qu’on a raconté, ou ils savaient quel bien en ressortirait, ou ils ne le savaient pas.  De par la volonté divine, ils aidèrent, sans le vouloir, au salut des autres.   J’ai fait cette digression sur les paroles que les démons ont dites ou qu’ils diront peut-être plus tard,  pour que personne ne s’étonne de les voir révéler spontanément leurs projets et leurs actions, car cela ne vient pas d’eux, mais d’une disposition de la divine providence, qui tire sa gloire même de ceux qui agissent mal, et qui, de leur malice, tire pour les siens de grands biens.  Car comment l’infirmité humaine pourrait-elle résister à un tel ennemi, du quel il est dit : « Il n’y a pas de puissance sur la terre qui lui soit comparable », si, en notre faveur Dieu, contre un si robuste adversaire,  n’opposait pas la vertu divine. Comment la bêtise de l’esprit humain enfoncée dans les abymes pourrait-elle se protéger contre les embuches  et les roueries diaboliques si ne nous protégeait Celui qu’on appelle la sagesse de Dieu.  Comme ont été manifestés par des révélations les pièges et les tentations que, sans jamais se lasser, le démon a dressés contre le saint monastère de Cluny, il semble donc raisonnable que je continue ce que j’ai entrepris.

                                    CHAPITRE QUINZE

Ce que le bienheureux Hugues a raconté au chapitre la veille de Noël.

C’est la coutume, dans ce monastère, de célébrer la naissance du Sauveur par des cérémonies solennelles d’un grand effet, par les mélodies des chants, la longueur des lectures, et par l’allumage d’un grand nombre de cierges, et (ce qui a beaucoup plus d’importance) de jubiler avec les anges, en versant des larmes.  Quand l’année liturgique déroula une fois de plus cette fête, les frères disposèrent  et organisèrent  toutes choses selon l’antique coutume du monastère.  Ils ornaient les églises, embellissaient les locaux du monastère, et s’affairaient, joyeux, à l’intérieur et à l’extérieur. Était encore de ce monde  le bienheureux et vénérable Père Hugues, mort déjà corporellement,  mais proche de la vie éternelle qui vient après la mort.  Le matin de cette fête, il entra dans le chapitre où étaient rassemblés les frères, et prononça ces paroles  mémorables :   « Vous savez, frères, que Jésus notre bon Sauveur a fait en sorte que votre libération dépende de sa nativité, et que vous lui offriez avec joie l’offrande de votre dévotion.  Sachez, par contre, que l’ennemi inique, envieux de votre félicité, menace de faire planer quelques uns de ses nuages de ténèbres, pour s’immiscer dans une telle splendeur, et ternir quelque peu la gloire de cette fête.  Car le frère un tel (parlant évidemment de lui-même) a vu, cette nuit, la mère de  la miséricorde, la vierge perpétuelle,  tenir dans ses bras le Fils qu’elle avait engendré cette nuit.  Autour d’elle se tenaient des chÅ“urs d’anges d’une lumière éclatante.   Il se réjouissait l’Enfant Dieu, et exultait d’une grande joie.  Il montrait ainsi par des applaudissements et les gestes de son corps glorieux, l’allégresse de son cÅ“ur.   Il se tourna vers sa mère et dit : « Tu vois ma mère la nuit qui préside aux joies de ma naissance, dans laquelle seront renouvelés et les oracles des prophètes, et les prédictions des anges; et tous les  êtres terrestres et célestes se réjouiront ensemble de ma nativité.  Où est maintenant la perfidie de l’ennemi damné ?  Ou est sa puissance, par laquelle, avec son ricanement infernal, il dominait le monde ?  Après l’avoir vue, il sortit du lieu lointain de sa retraite, se présenta, et refoulant sa rage et sa honte, il demanda, avec pleurs et lamentations,  d’être reçu par Dieu. Il disait que ce qu’il désirait c’était d’offusquer  les joies de cette fête qu’il enviait.  Et, disait-il, si je ne suis admis dans aucune partie de l’église,  je serai du moins accepté dans quelques-unes des officines ».   « Va, porteur de fourche, di le Fils de la Vierge, et pour que tu  ne te lamentes pas d’avoir été jugé avant le temps par ma puissance,  tente  ce que tu peux. »  Une fois libéré, il s’attaqua au chambranle de la porte du chapitre,  et malgré tous ses efforts, il ne put pas entrer.  Il chercha une embrasure par laquelle il pourrait entrer dans le chapitre, mais n’en trouva pas.   Gonflé par les gaz empoisonnés de son orgueil vétuste, il était incapable de se faufiler  par une humble porte,  car ce n’est pas par la même entrée que passent une tête enflée et une tête penchée.  Il dirigea ses pas vers le dortoir des frères, et confiant de les troubler par ses suggestions  accoutumées, il essaya d’entrer, mais il fut repoussé à l’entrée, à cause de sa grosseur.  Il s’en alla donc.  Enfin, il conçut l’espoir de nuire au réfectoire à cause d’un souci déplacé du corps, et d’un certain laisser-aller. Il rencontra tant d’obstacles dans la lecture des paroles divines, tant de traverses dans la dévotion des auditeurs,  tant d’opposition dans la charité de ceux qui  servaient à table,  que ne pouvant faire aucun progrès, il fut contraint de filer à l’anglaise.  Rejeté de tous les officines de ce monastère, le porte-peste dut se retirer de la présence du très pieux Rédempteur et de la glorieuse vierge sa mère.  Soyez donc sur vos gardes, et rendez de grandes actions de grâce  au Sauveur tout puissant et très  miséricordieux, qui a repoussé loin de vous cet ennemi ignoble.  Et que l’Enfant nouveau né demeure avec nous pendant que nous célébrons sa fête. »   Ces choses qui ont été dites à des frères par un saint homme montrent la fureur des esprits mauvais contre cette maison, et la clémence de notre protecteur, le Seigneur Jésus.  Ces esprits méchants tentent tous les moines indifféremment, mais plus spécialement les novices.   Ils se désolent, à la vérité, en constatant les progrès des profès,  et il les envie. Mais ils sont encore plus indignés par la conversion récente des nouveaux venus, comme ils le seraient d’une plaie toute fraîche.  Et puis après, ils délaissent pour un temps les dépouilles  de la première proie, et foncent agressivement sur ceux que le monde avait d’abord séduits.   Voilà pourquoi ils engagent de dures batailles contre les novices; ils leur tendent toutes sortes de  pièges; ils les assiègent de toute leur force.

                                      CHAPITRE SEIZE

              Le frère qui a vu des démons sous la forme de  religieux

Et pour parler des apparitions de démons qui ont eu lieu à notre époque,   j’ai entendu un grand nombre de personnes me raconter les pièges des démons.   Je ne parle pas de la guerre spirituelle qu’ils nous font en nous suggérant des vices, mais de celles qu’ils nous livrent en terrain découvert. Leur malice étant si grande qu’elle déborde, elle explose comme la lave des volcans,  quand ils ne remportent aucune victoire à l’intérieur.  Se plaignant d’avoir été vaincu à l’intérieur, le démon se demande s’il ne pourrait pas, en se mêlant aux soldats du Christ,  l’emporter sur l’un d’eux.   Voilà pourquoi un frère me rapporta avoir vu une foule innombrable de démons traversant les cellules des novices.   Il était, en effet, couché sur son lit avant l’heure des matines, et il méditait je ne sais trop lequel des psaumes.   Alors que tous dormaient encore, il aperçut ce collège infâme en habit de moines, depuis la porte qui était près de sa tête.  Ils étaient revêtus de capuces, simulant le port religieux, et marchaient à la file  indienne avec une grande gravité.  Or lui, se demandant ce que c’état, et étant passablement troublé comme cela arrive habituellement en ces cas-là, (car la terreur accompagne toujours la vision des esprits mauvais), il recouvrit sa tête de son oreiller, mais, pour en avoir le cÅ“ur net, il ouvrit un peu les yeux en soulevant l’oreiller.  Observant ce qu’ils feraient, il constata que toute cette armée de Satan qui passait par le dortoir où dormaient les frères, n’avaient rien pu faire.  Et c’est par les latrines qui étaient toutes proches, que ces démons ont trouvé une issue.

                                       CHAPITRE DIX-SEPT

                                  Le religieux nommé Alger

Cet autre frère qui s’appelait Alger, simple et droit comme Job, craignant Dieu et repoussant le mal, s’est plaint fréquemment devant moi d’être importuné par les démons.  Je laisse de côté plusieurs récits qu’il m’a faits, et je rapporterai le suivant.   Il raconta qu’il dormait dans le dortoir des novices avec tous les autres.  Il a vu le signal que l’on donnait dans l’église  pour appeler, comme de coutume, les frères aux louanges nocturnes.   Il se lève donc, et entendant la cloche résonner fortement, il partit en toute hâte vers l’église.   En traversant le dortoir, il regarda partout les lits des frères, et  il vit que quelques-uns étaient déjà levés et que d’autres se préparaient à se lever.   Mais comme au sortir du dortoir, il arriva au cloître qui était proche, le son, qu’il aurait du entendre de plus en plus fort en s’en approchant, disparut subitement.  Pensant que c’était à cause de son retard que la cloche avait cessé de sonner, et que tous l’avaient devancé à l’église, il hâta le pas.    Quand il arriva au grand cloître, au lieu de la clarté des cierges qui, à l’heure du lever, éclairent tout le monde,  il donna sur des ténèbres.   Et quand il approchait de l’église, il trouva fermées les portes qu’il avait coutume de trouver ouvertes à cette heure.   Il tendit l’oreille pour voir s’il entendrait les voix de ceux qui psalmodiaient, mais il ne rencontra que le silence.   Tout étonné de ce qui se passait, et ne pouvant entrer dans l’église, il retourna à son dortoir.   Et il découvrit que ceux qu’il avait vus debout étaient couchés et dormaient.   Quand il revint à lui-même, il comprit que c’était une illusion démoniaque.  Car, comme ils ne souffrent pas d’être un seul instant sans exercer leur malice, lorsque la disposition divine leur enlève une grande possibilité de nuire, ils se rabattent sur une mineure.    Car étant les ennemis mortels des êtres humains,  ils essayent d’incommoder aux moins les corps.  Ils poursuivent souvent ainsi les moines pendant la nuit, pour qu’après avoir perdu des heures reposantes de sommeil, ils dorment quand ils doivent veiller, et perdent ainsi le profit des saintes veilles.   J’ai reçu un grand nombre de fois les plaintes de plusieurs moines  qui avaient été harcelés par le démon.  Les uns disaient qu’ils leur avaient enlevé leur couverte en dormant et qu’ils l’avaient projetée au loin; d’autres racontaient qu’ils leur avaient soutiré leur oreiller.  D’autres, enfin,  qu’ils s’étaient moqué d’eux quand ils allaient uriner.   De plus, pendant les heures de  la nuit,  cherchant  à dérober les saintes oraisons de ceux qui se reposaient, ils hantaient les cloitres et les églises, et  en remplissaient plusieurs de terreur,  en se précipitant  visiblement sur certains, en les jetant par terre et en les frappant.

                                  CHAPITRE DIX-HUIT

Le novice nommé Armand que le démon a terrifié sous la forme d’un ours
 

J’ai connu moi-même un certain moine du nom d’Armand.  Il était dans le siècle un soldat noble et riche.  Touché par l’Esprit saint, il eut l’intention de renoncer au monde.  Il envoya d’abord à Cluny des chevaux et des vêtements d’un grand prix, une grande somme d’argent, et presque tout ce qui lui appartenait.   Puis devenu pauvre, il partit pour Jérusalem comme un pèlerin.   Après avoir vénéré là-bas le saint sépulcre, et être revigoré par la vision des saints lieux, comme il voyait qu’état retardée  la fin de ses jours sur terre qu’il désirait connaître  ici, comme il  me l’a raconté lui-même, il retourna dans son pays, et revêtit l’habit religieux à Cluny.   Son âme était tellement détachée de toute affection mondaine que ni les exercices en commun ni les particuliers ne pouvaient assouvir l’ardeur spirituelle de son cÅ“ur.   Ni le jour ni la nuit ne pouvaient, non plus,  suffire à ses prières.  Je l’ai averti souvent de modérer ses transports, car il donnait l’impression de  dépasser la mesure, et son âme ardente ne trouvait jamais de répit.  Or,  après Noël, pendant la nuit qui précédait la fête du bien heureux Jean l’évangéliste,  il était en train de dormir dans le dortoir des novices, avec les autres novices.   Et il se mit à hurler si fort et si longtemps que tous se levèrent de leurs lits,  et se  précipitèrent de partout sur lui.  Quand ils arrivèrent ils le trouvèrent en train de parler avec quelqu’un.   Et plusieurs se rendirent là ou j’étais couché.  Ne pouvant pas parler à cause du grand silence de la nuit, ils me montrèrent par des signes que quelque chose d’étrange se produisait.   Je me levai et je me dirigeai vers le frère souffrant.  Quand je le vis, il vociférait,  comme un vrai maniaque ou un fou furieux.  Je suis demeuré auprès de lui avec les frères jusqu’au lever du soleil, priant Dieu pour lui pendant ce temps.  Tous étaient grandement affligés de le voir dans cet état.   Quand parut l’aurore, il cessa peu à peu de crier, et il s’endormit en présence des frères.   Mais il se réveilla après un certain temps,  et commença à me parler à voix basse.    Quand je lui demandai s’il connaissait celui qui le faisait souffrir, ou quelle était la cause de ces grands hurlements,  il me répondit :  « Épuisé  par mes prières habituelles, je m’étendis sur mon lit.   Quand je commençai à somnoler,  j’ai senti sur moi un ours féroce.  L’horreur de cette vision épouvantable dépassait incomparablement toutes les espèces de terreur humaine. Quand en me réveillant, je commençai à mépriser cette frousse que j’expérimentai dans mon rêve, celui que j’ai vu en dormant je l’ai aperçu veillant sur moi, à une hauteur telle que j’aurais pu le toucher, si je l’avais voulu.   L’espèce animale qui m’apparaissait qui pourrait l’identifier ?   Le rictus de son visage affreux était horrible au-delà de toute expression.  C’est de lui  qu’on a écrit :  « Dans l’étau de ses dents est sa force ».   Des ongles très longs recourbés, et tendus avidement pour la prédation.  La position de son corps hirsute était celle d’un prédateur qui fonce sur sa proie.  Que me restait-il  d’autre que m’attendre à être déchiqueté et dévoré ?  Quand le diable fut fatigué de me terroriser, il fut contraint de s’éloigner de mon esprit.   Libéré par la miséricorde du Seigneur, j’ai fort bien reconnu par qui j’ai souffert ces choses, et je rends grâce à mon libérateur, autant que je le peux.   Et parce que, par cette terreur, ce moine  avait développé une grande faiblesse, il ne put pas, pendant trois jours, prendre part aux exercices de la communauté.  Mais, après sa convalescence, il livra avec plus de vaillance qu’avant son anémie, les combats contre les esprits mauvais.

                                        CHAPITRE DIX-NEUF

L’ange du Seigneur marqua de la croix du Christ le lieu où les frères travaillaient.

J’ai raconté les batailles ouvertes  de l’antique ennemi contre les soldats du Christ.  Il est donc juste et équitable que je montre publiquement les palmes des victoires  remportées en ce mémorable lieu  par quelques-uns des nôtres.  Comme j’ai montré l’envie des esprits méchants envers les hommes bienheureux, je montrerai aussi la surveillance étroite des saints anges. Car ceux qui ont été tentés par les uns ont aussi été, par l’ordre de Dieu,  glorifiés par les autres.  Un certain Teuton du nom de Eppo avait été reçu dans notre monastère par le père Hugues. Pendant tout le temps qu’il a vécu, il s’est comporté en vrai religieux.  Quand approcha l’heure de son appel, il fut atteint d’une grave maladie et transporté dans l’infirmerie, comme c’est la coutume.  Il y a avait là d’autres frères qui souffraient de toutes sortes de maladies ou d’infirmités. Quelques-uns étaient plus proches de la mort que d’autres, et ils rendaient l’âme après avoir exhalé le dernier soupir.   Pendant ce temps, la maladie du dit frère s’aggrava, et parvenu à la fin de son séjour terrestre, il livrait, encore vivant, les derniers combats contre la mort. Pendant qu’il était encore sain d’esprit, il aperçut une horrible troupe de démons avec des tisons  fumants qui faisaient irruption  dans l’infirmerie.  Ils accouraient de partout en sautant furieusement.  Comme ils arrivaient en dansant, les bienheureux apôtres vinrent des cieux, et encouragèrent les frères à ne pas craindre. La  glorieuse présence de leur avènement mit bientôt les voleurs en fuite.  Ceux qui étaient présents entendaient les paroles des saints, mais ne pouvaient pas voir leurs personnes.  La maison de Dieu une fois purifiée des esprits mauvais par la présence  des apôtres, la gloire de la vision céleste augmenta,  et les saints anges se joignirent aux apôtres.   Il y a, en effet, au milieu de cette maison,  un lieu capable de ne contenir qu’un corps.   Il a été ainsi aménagé pour que les frères y soient placés sur le cilice et la cendre avant de rendre à Dieu leur dernier soupir.   Effrayé par une vision, ce frère avait ce lieu en horreur, de sorte qu’il ne pouvait jamais s’en approcher.   Pendant qu’il contemplait les choses que nous avons dites,  il vit un ange de Dieu étendre son bras dans les hauteurs, et marquer ce lieu d’un signe de croix.   Après cela, la vision cessa.  Son cÅ“ur étant délivré de cette sotte peur, après un peu de temps il se fit placer dans ce lieu, et il remit dans la joie son âme aux saints qui lui apparurent.

                                   CHAPITRE VINGT

      Le frère Benoit qui, en mourant, a vu une multitude d’abbés

Il y eut un autre Benoit qui, comme on le lit du grand Benoit, n’eut pas son pareil dans les sciences sacrées.  Avant d’entrer en religion dans notre monastère, il fut un prêtre très fervent, et à un point tel que c’est à peine s’il lui manquait quelque chose de monastique avant qu’il devienne moine.  Mais comme les saints ont coutume d’estimer pour rien le bien qu’ils ont fait, et cherchent toujours avec un plus grand désir à avancer dans la perfection, il changea d’habit à Cluny, et devint un moine pour vrai.    Si j’essayais de le suivre à la trace dans toutes ses actions, je ne pourrais pas faire de lui un simple rappel, mais je devrais m’attarder longuement.  Un chapitre ne suffirait pas; il faudrait un volume entier. Mais comme le travail que j’ai entrepris l’interdit, contentons-nous de cet hommage rendu à ce saint homme, de peur que ne soit  enseveli complètement avec lui l’exemple de ce moine parfait, notre contemporain.  Car qui, en ces temps misérables où, selon le prophète, le saint fait défaut, et les vérités se sont éloignées des fils des hommes, se livre avec ardeur aux travaux célestes ?   Parce que, comme le dit l’apôtre, nous parlons devant Dieu dans le Christ, je prends comme témoin celui devant qui je parle que je ne dis que la vérité en affirmant qu’à cet homme ne manqua la perfection d’aucune vertu.   Car, comment expliquer  son humilité qui le faisait se soumettre à tous, et croire, selon le précepte de la règle, qu’il était inférieur à tous et plus vil que tous ?  Comment décrire en paroles sa charité qui lui faisait aimer tout le monde, de façon que, par la bassesse de son travail, il ne semblait pas vivre pour lui mais pour tous ?  Comment célébrer sa patience, dont il semblait doté d’une façon toute particulière ?  Car, à cause du zèle qu’il portait à la justice, avec lequel, comme les bons frères, il fouettait les fautes des frères négligents, il était du nombre de ceux qui, pour un plus grand souci de la discipline,  faisaient l’inspection du monastère, comme l’avait prescrit saint Benoit.  Dans ce ministère, il n’épargnait personne, et, en ce qui a trait à la répression des vices, il traitait les grands comme les petits, sans faire acception des personnes.  Il tolérait chez quelques-uns l’injure des paroles pour qu’ils n’en viennent pas aux coups.  Je me souviens que des frères de cette sorte  l’ont accusé devant la communauté de fautes inexistantes ou anodines, et qu’il s’était prostré,  se confessant coupable de fautes qu’il n’avait pas commises.   A chaque fois qu’on l’accusait, il avait pour pratique de ne jamais nier sa faute.  Il se contentait de garder le silence, à moins qu’une raison grave et impérative ne le forçât de parler.  Ses paroles étaient brèves et concises, étrangères aux plaisanteries, au placotage, et  aux médisances.  Si l’entretien portait sur les choses spirituelles, il n’écoutait jamais sans soupirer et sans pleurer.  Il était fidèle à la psalmodie, méditait les écritures jour et nuit.  Il portait toujours sur lui un psautier commenté, car il ne lisait pas les psaumes distraitement, comme le font certains, mais avec attention et dévotion.  Quand il était perturbé par quelque chose qu’il ne comprenait pas, il portait immédiatement ses yeux sur les notes.   Il passait la journée entière à psalmodier et à méditer, et la nuit à veiller et à prier.   Il se reposait peu de temps dans son lit, même pendant les longues nuits d’hiver.  Quand il pouvait s’enfuir secrètement vers l’autel, la nécessité de dormir le retenait peu de temps dans son lit.   Mais quand à cause de l’observance de la règle, il n’osait pas s’absenter de son lit, il s’en servait plus pour s’asseoir que pour s’étendre.   Mais même cette position assise ne demeurait pas infructueuse  car il cessait rarement de pleurer ou de psalmodier.   Il affligea son corps de nombreux supplices, accoutumé qu’il était, tout au cours de sa vie, de le torturer par des cilices dentelés.   Ce saint homme avait pour cellule une maison de prière située dans une tour très haute et très éloignée, consacrée en l’honneur de saint Michel archange, laquelle l’emportait par le culte qu’on lui rendait, sur tous les lieux importants du monastère.  Attentif jour et nuit dans cette tour, son esprit transcendait toutes les choses mortelles, et jouissait avec les saints anges de la vision de son Créateur.  Cette tour fut seule témoin de ses oraisons incessantes, des larmes amères qu’il versait, de ses dures flagellations,  de ses sacrifices quotidiens.   Mais elle n’a pas pu nous les cacher totalement.  Car, même si les saints cherchent à maintenir cachées leurs bonnes Å“uvres,  si les hommes les taisent, les pierres les proclament.   Car si le style de vie est façonné par le lieu, le lieu parlera de lui-même.   Son corps est amaigri, son visage émacié,  ses cheveux et ses dents se font plus rares, ses yeux s’ouvrent à peine,   Toutes ces choses nous faisaient comprendre qu’il ruminait les paroles saintes sans repos, et qu’il était placé dans le ciel. Ce n’est pas à un sourd que l’apôtre parla quand il lui dit :  « Cherchez les choses qui sont en haut, là où est le Christ, assis à la droite du Père.   Goûtez les choses du ciel, non de la terre ».  Il pouvait lui aussi dire avec lui : « Notre conversation est dans le ciel ».  Mais, comme je l’ai déjà dit, mon but était de ne pas tout raconter, ce qui me serait impossible, mais quelques traits de sa merveilleuse vie, pour que la mémoire d’un si saint homme ne s’éteigne pas. Que ce discours le dirige vers sa glorieuse fin.

Ayant donc passé tous le cours de sa vie dans la pratique de toutes les vertus, des incommodités corporelles le conduisirent bientôt à l’extrémité.   C’était le temps de Pâques,  Après le jeûne quadragésimal, le Christ ressuscité trouvant son troupeau purgé et la moisson plus mûre,  en retire plusieurs de cette lumière, et range dans les greniers célestes les grains des élus. Car un grand nombre de moines, en ce temps, atteints d’une légère maladie, semblaient suivre l’invitation de celui qui les appelait.   A l’exemple desquels, cet homme de Dieu  succomba à une  maladie soudaine,  et, après avoir été oint de la sainte huile et avoir reçu le corps salutaire du Sauveur, ainsi que l’absolution de toute la communauté des frères, il est devenu capable de gravir le chemin céleste. Le dernier jour de sa vie arriva, donc, le premier de sa récompense.  Il était étendu sur son lit, et, ayant la lampe pleine d’huile, i.e. l’âme pleine de vertus, il attendait l’époux, et disait, comme je pense, avec l’apôtre : « Notre gloire est dans le témoignage de notre conscience ».  Levant les yeux, il vit s’avancer une multitude d’abbés  et occuper  petit à petit tout l’espace de ce lieu.   Quand il vit la maison toute pleine de ses illustres esprits,  s’imaginant que c’était une réunion de frères, il appela le frère infirmier,  homme de bien, du nom d’Ortège,  et lui dit : « Frère Ortège, y a-t-il ici une réunion pour que, revêtus de robe blanche, les frères de la communauté viennent à l’infirmerie ?  Crois-moi, aujourd’hui je vois ce que je n’ai jamais entendu se produire dans le passé. »  En toute vérité, bien que le corps de ce saint homme fut privé de ses forces, la vigueur de son esprit et le zèle de la maison de Dieu, étaient, comme toujours, bien présents.   Mais comme le frère lui dit qu’il n’y avait dans l’infirmerie aucun abbé, il ajouta, persistant dans la même opinion :  « Je m’étonne que tu puisses dire une chose pareille,  puisque non une partie seulement, mais toute la maison est remplie d’abbés. Et toi, là où tu es, ils t’entourent de toute part. »  Il comprit alors que ce qu’il disait ne se rapportait pas à un rassemblement d’hommes mais d’anges bienheureux.  Ils descendaient sans doute à sa rencontre ceux avec lesquels il avait parlé en esprit quand il était sur la terre, pour cohabiter avec eux par  son esprit.   Cette forme désirable de Dieu il la contemplait en énigme et comme dans un miroir, afin que rassasié de sa gloire, il la voit face à face.   Peu de temps après, ce serviteur de Dieu mourut emporté par les abbés qu’il avait vus et les esprits glorieux.  Et leur livrant son âme bienheureuse, il parvint avec eux au royaume céleste, comme il est pieux de le penser.   Mais pour que personne ne me soupçonne d’avoir affirmé  avec témérité que sans les purifications du purgatoire son âme ait été emportée dans le ciel, dans lequel rien n’entre sans voir été purifié, que l’on comprenne qu’ils n’ont pas besoin de purification ceux qui n’ont rien à purifier. La question qui reste donc à poser est la suivante : était-il vraiment purifié ? Moi, donc, en tant qu’il est donné à un homme de connaître les hommes, je dis que ce moine a purifié son âme dans cette vie par la grâce de Dieu, par la pratique de saintes Å“uvres à un point tel que rien, à mon sentiment,  ne reste en lui à purifier.  Si on admet cela pour plusieurs sans le martyre, pourquoi pas pour lui ?   Car comment n’aurait-il pas pu expier, sans être torturé par les feux du siècle futur,  je ne dis pas des crimes, mais des péchés véniels ou des imperfections par de telles macérations corporelles,  tant de zèle dans la prière et la lecture des livres sacrés ?  Il l’a pu certainement.  Il n’a pas eu à faire l’expérience des flammes vengeresses des crimes  celui qui avait éteint en lui le feu de toutes les concupiscences.  Le feu purificateur  n’a trouvé rien à brûler dans celui que le feu divin avait purifié totalement.

                     CHAPITRE VINGT-ET-UN

                      Tarquille, prieur des sÅ“urs du monastère de Marcion

    Un autre frère, du nom de Tarquille,  dont les vertus étaient reconnues comme sincères et vraies, qui a porté avec une grande douceur,  de l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, le joug de l’ordre monastique, dont la conduite et le visage reflétaient quelque chose de céleste, remplissait auprès des sÅ“urs du monastère de Marcion  la tâche que je lui avais confiée.  Après s’être acquitté religieusement un certain temps de son devoir,  il fut atteint d’une maladie grave,  et sentit approcher la dette commune de la mort à payer.   Les frères le placèrent sur un cilice et sur la poussière et l’entourèrent de partout.  Son esprit fut subitement ravi en extase, et il se tut.  Un de ceux qui se tenaient autour de lui, du nom d’Unfred, moine d’une conduite irréprochable, usa, en ce moment, de la familiarité dont, plus que les autres,  il jouissait avec le mourant,  se pencha sur lui, et lui demanda s’il voyait quelque chose de céleste.  Le moribond lui répondit par ces mots : « Je vois le Seigneur et sa douce suite ».  Cela, il ne le dit pas en langue vernaculaire, mais en latin.  Et, un peu après, il mourut.    Et parce que j’ai fait mention de Marcion, il ne faut pas ensevelir dans le silence le miracle qui est arrivé là.

              CHAPITRE VINGT-DEUX
 
Le miracle qui est arrivé dans le même monastère de Marcion

Plus que tous les autres saints monastères  de moniales, ce lieu possède une vertu toute spéciale;  et parmi les étoiles étincelantes du ciel, il brille d’un éclat qui lui est propre.  Là, la multitude des femmes nobles ou même de sang royal, foulent aux pieds les richesses, méprisent les honneurs, rabattent l’orgueil et soumettent la luxure.  Elles suivent le chemin de la pauvreté du Christ, et vainquent le monde et son prince orgueilleux.  Parmi elles, un grand nombre après la mort de leurs maris ont refusé de s’engager dans de secondes noces. D’autres  avaient conservé leur virginité après avoir cohabité avec leurs maris.  D’autres, immunes de toute corruption charnelle, ont préféré l’honneur angélique de la virginité aux voluptés charnelles.   Elles eurent toutes en commun le fait qu’elles surmontèrent la délicatesse féminine par une constance virile.  Elles n’ont pas seulement subjugué les choses mondaines mais elles-mêmes, par le travail manuel, la psalmodie, la prière continuelle, et par d’abondantes larmes. Elles effaçaient ainsi les fautes de leur vie antérieure, ou s’efforçaient d’augmenter le nombre de leurs mérites.   En somme, méprisant toutes les choses visibles, elles parvenaient peu à peu à l’amour des choses invisibles.   Parmi toutes ces bonnes choses, il en est une tout à fait singulière et inouïe.  Elles se condamnent à un emprisonnement perpétuel, de telle sorte que, après avoir fait leur profession religieuse, elles sont comme rivées au corps du monastère.  Et non seulement elles n’en franchiraient jamais le seuil, mais elles n’iraient jamais en visite dans les autres monastères de leur ordre.   Par ce vÅ“u de stabilité au monastère,  elles s’interdirent à elles mêmes la possibilité de voyager à pied ou à cheval, comme font les autres religieuses sur l’ordre de leur abbé.  Pour qu’en aucune façon et en aucune manière le monde ne puisse voir en elles quelque chose qu’il pourrait convoiter, et qu’elles ne soient jamais forcées, elles non plus,  de voir ou d’entendre des choses déshonnêtes.  Ce qu’elles avaient éloigné du regard de leur esprit, elles dédaignaient de le voir avec les yeux du corps.  Car, selon l’apôtre, le monde était à ce point mort pour elles, et elles pour le monde,  que jamais, pour aucune considération, elles ne pouvaient être vues par qui que ce soit.  Car depuis leur prise d’habit, la règle voulait que leurs yeux soient cachés par un voile, et le visage recouvert.   Elles portaient ce voile comme un suaire jusqu’au jour de leur mort, en souvenir et en préparation de leur sortie de ce monde.  Enfermées dans un cloître salutaire, et, si je puis le dire,  enfouies dans un sépulcre vital, elles attendaient en retour de leur emprisonnement présent, une liberté de mouvement  éternelle, et pour leur sépulcre, la résurrection bienheureuse.

La chose est devenue évidente pour tous, quand dans des maisons voisines de la villa, le feu éclata soudain, de nulle part.  Des globes de feu étaient projetés dans les airs, et ils approchaient des demeures de ces saintes nonnes.   Le peuple crie à pleine voix qu’il ne faut pas laisser brûler le saint monastère, se souciant plus des dommages que les moniales pourraient encourir que des leurs.  Le peuple courut aux remparts du mur qui les emprisonnait, et grimpant sur les toits des maisons, ils combattaient le feu de toutes leurs forces.  Ils lancent de la chaux mêlée de sable  qu’ils avaient trouvé en haut, jettent de l’eau sur le feu, et il n’y a rien qu’ils n’essayent pour tenter de repousser la flamme.  Mais en vain.  Des bourrasques de vent attisaient le feu davantage, et la fumée qui se mêlait aux  étincelles harcelait le visage et les yeux, et rendait toute défense impossible.  Quand ils en eurent assez, et qu’ils se déclarèrent vaincus par la violence des éléments déchaînés,  ils quittèrent les toits et, se glissant par terre, ils ne cherchèrent pas tant à sauver leurs maisons que leurs propres corps.  Tout obstacle ayant été enlevé à l’action du feu, il envahit une partie des édifices les plus rapprochés, et consuma les plus grosses poutres.   Alors une clameur lamentable d’une grande  puissante remplit tout l’espace, car  la seule aide qu’ils pouvaient encore apporter aux religieuses enfermées était leur sortie volontaire du monastère encerclé par le feu.

L’archevêque de Lyon, le vénérable Hugues, se trouvait providentiellement là.  A cause de sa grande probité de mÅ“urs et de sa vie dévote, il avait été nommé légat de toutes les Gaules par le seigneur pape Urbain.  C’est vers lui que tous se réfugièrent comme vers un père, et comme il arrive dans les plus grands désastres, ils lui demandèrent conseil.  Ils le supplient de persuader les religieuses cloîtrées de sortir, et de ne pas permettre, lui le pasteur, qu’un si grand troupeau de brebis du Christ ne périsse.  Ému, l’archevêque entre rapidement dans le cloître, et les réunissant toutes d’urgence, il les exhorte à céder au péril.   Comme elles refusèrent énergiquement, et qu’elles déclarèrent résolument  préférer mourir plutôt que de rompre leur vÅ“u de clôture perpétuelle,  l’évêque leur dit :  « Par l’autorité du bienheureux Pierre et du seigneur pape, dont je suis le vicaire, et par l’obéissance que vous devez à votre abbé, je vous ordonne de sortir immédiatement et de ne pas permettre d’être brulées vives dans l’incendie de  votre maison. »  Mais la sÅ“ur Gisla qui était d’une grande noblesse et qui était douée d’une force de caractère exceptionnelle, --je l’ai vue moi-même plusieurs fois--, enflammée de foi et de confiance, lui répondit :  « Pour pouvoir nous évader du feu éternel, la crainte de Dieu et le précepte de notre abbé nous prescrivent de demeurer jusqu’à la mort à l’intérieur des murs que vous voyez.  Il ne peut donc jamais arriver, pour aucune considération, que nous devancions,  d’une seule heure, les termes fixés d’avance de notre pénitence, à moins que celui qui nous a enfermées dans ce lieu ne nous en ouvre la porte.  Ne nous impose donc pas quelque chose qu’il nous est impossible de faire, mais comme tu nous ordonnes à nous de fuir le feu, armé de la vertu du Christ, ordonne plutôt au feu qu’il nous fuie ».  Stupéfié par la foi de cette femme, l’archevêque, comme s’il avait été subitement rempli de cette foi,  sortit à l’extérieur, et regardant le feu devant tous ceux qui se trouvaient là, et le visage rempli de larmes, il s’écria : « Au nom du Seigneur, et par la vertu de la foi de cette femme qui s’est exprimée là, recule, feu pestiféré, et ne présume pas de causer encore quelque dommage aux demeures des servantes de Dieu ».   Après que le pontife eut prononcé ces paroles, comme me l’ont attesté ceux qui l’ont vu,  l’immensité des flammes a été réprimée par une main invisible, et comme si on mettait devant elle un mur de fer, elle ne put progresser davantage. Sans aucune aide humaine, sans une seule goutte d’eau, elle s’est éteinte avec une vitesse incroyable.  Ainsi, par un miracle magnifique autant qu’inespéré, la piété divine a démontré que la détermination des religieuses lui était agréable; et que tout est possible au mérite de la foi d’un vrai croyant.

                              CHAPITRE VINGT-TROIS

            Un soldat défunt qui apparut trois fois à un prêtre

Je me souviens d’avoir promis plus haut que je porterais à la connaissance de tous les visions ou les révélations des défunts qui sont arrivées à Cluny ou tout près, dans les termes mêmes où on me les a racontées.  Je m’étais engagé à raconter d’abord celles qui s’étaient produites près de nous, et ensuite celles qui sont arrivées plus loin.  J’avais déjà mis la main  à la charrue, mais comme on m’invite à parler des miracles qui se sont produits dans le même lieu,  j’ai pensé devoir en inclure quelques-uns qui ne sont pas d’une mince utilité. Quand j’en serai venu à bout, je reprendrai le fil de mon exposé.  Demeure encore parmi nous un prêtre d’un village de Vienne, du nom de Stéphane, homme renommé, parmi tous les hommes de son ordre, pour son honnêteté et sa religiosité.  C’est lui  qui m’a rapporté  les choses que je vais dire, en affirmant par serment qu’elles étaient vraies.    Parce qu’il disait les avoir vues, je lui donne aujourd’hui  la parole pour que ce ne soit pas moi, mais lui qui raconte ce qu’il m’a rapporté à moi, en premier. Voici.   « Un soldat du château Moras blessé à la guerre, et ramené à la maison, était parvenu à sa dernière heure.  Il était, bien entendu, toujours alité.   Son propre évêque Guido, qui monta ensuite sur le siège de Pierre,  vint lui rendre visite, poussé par une sollicitude pastorale admirable, afin de  lui offrir la possibilité de se confesser avant de mourir.  J’étais présent moi aussi auprès de celui dont l’archevêque prenait un si grand soin, et il m’avait gardé près de lui pour que j’entende la confession.  Le malade confessa en toute sincérité ses péchés, dans la mesure où sa mémoire les lui rappelait, et il mérita de recevoir l’absolution solennelle des mains de l’évêque.   Il mourut quelques jours après, et fut enterré près d’une certaine église qui relevait de Cluny, nommée Mantule.  Peu de temps après,  je marchais  près d’une forêt qui est contigüe au dit  château.  J’entendis tout à coup derrière moi le vacarme causé par une immense armée.   Étant  transi de peur,  j’entrai dans la forêt toute proche pour m’y cacher.   Une fois enfoncé au creux de la forêt, et pensant  les avoir semés, puisque je ne pouvais ni voir les passants ni être vus par eux, une grande quantité d’hommes armés s’approcha. Puis se présenta subitement devant moi un soldat  que je me rappelais avoir vu mort, quand je galopais à cheval.  Il avait  le bouclier posé sur sa poitrine et la lance à la main.  Quand je l’aperçus, je fus horrifié.   S’apercevant que j’étais terrifié, il me dit : « Ne crains pas,  car je ne suis pas venu ici pour t’inspirer de la peur, mais pour quémander de la miséricorde.   A cause de mes péchés, je souffre de terribles tourments, et surtout pour deux choses que j’ai oubliées quand j’ai déclaré les autres fautes.   Une de ces choses  est que j’ai violé l’espace sacré d’un cimetière,  où plusieurs manants s’étaient réfugiés pour y trouver la sécurité.  L’autre est que j’ai extorqué avec violence un bÅ“uf à un paysan.  J’ai imposé aussi des taxes injustes sur une terre qui ne m’appartenait pas, et pendant longtemps j’ai forcé ses habitants à me les rendre.

Je te demande donc d’aller voir mon frère Anselme, pour  qu’il restitue à ma place tout ce que j’ai prélevé injustement, et qu’il satisfasse pour moi auprès de ceux qui ont été victimes de mes injustices.  S’il le fait, je serai très certainement libéré des peines que j’endure.  Mais je connais la dureté de cÅ“ur de mon frère,  et qu’il n’acquiescera à rien de ce que tu lui demanderas.  Mais que ce que je vais te dire  lui serve de signe pour que personne d’entre vous ne doute de la véracité de mes paroles.   Sache que l’argent que tu avais déposé dans l’arche, et que tu avais mis de côté pour le pèlerinage de saint Jacques de Compostelle, tu le retrouveras tel quel, au retour.  J’ai apparu aussi, avant de venir te voir,  à Guillaume,  un soldat que tu connais, dans sa maison au château de Moras.   Il te répétera, si tu le lui demandes, tout ce que je viens de te dire. »  Après m’avoir parlé, il disparut soudainement.

Au comble de la terreur, et perdant confiance dans la vie parce que j’avais parlé avec un mort, je pris mes jambes à mon cou,  et déguerpis le plus rapidement que je le pus.   Quand je retournai à la maison,  je défonçai le chambranle de la porte, et je trouvai l’argent dissimulé là où il l’avait dit.  J’allai chez le soldat avec lequel il m’avait dit avoir parlé, et j’appris de lui que tout ce qu’il avait dit était vrai.  Je ne pus aller voir le frère du défunt, car il fut absent pendant assez longtemps.  Mais quand, poussé par une affaire domestique urgente, je partis en voyage, je débouchai sur un lieu champêtre prés d’une route, où une grande quantité de saules invitait au repos.  Voulant donc m’y reposer un peu, je m’assis.   Au bout de quelques minutes, je vis debout devant moi le  même soldat avec les mêmes armes.   Une terreur panique s’empara de moi.  Mais avant que je puisse bredouiller quelques mots, il m’adressa la parole :  « Ah, seigneur Stéphane, quel bel envoyé j’ai choisi pour aller parler à mon frère ! Je pensais que tu compatirais à ma peine,  mais je vois que tu ne te soucies en aucune façon de ce qui m’arrive ».  Ces paroles me remplirent d’une peur encore plus grande, et je répondis en bégayant : « Ce n’est pas par indifférence que j’ai retardé ce que tu m’avais demandé,  mais parce que je n’ai pas trouvé le frère que tu m’avais fait connaître.  Mais maintenant, pourvu que tu me laisses tranquille,  j’irai le voir sans aucun délai, et je lui ferai savoir ce que m’as communiqué.   Je te supplie seulement de disparaître, car mon cÅ“ur bat à tout rompre à cause de ta vision, et il n’a plus la force de s’entretenir avec toi plus longtemps ».  Il me répondit : « Tu n’as absolument rien à craindre, car ce n’est pas pour te nuire que j’ai eu la permission de m’adresser à toi, mais pour que tu aies pitié de moi ».   Après ces derniers mots, il disparut.    Encore sous le coup d’une grande peur, et n’osant pas différer d’un instant la mission qui m’avait été confiée,   je me rendis chez son frère accompagné du soldat dont le défunt m’avait parlé, et je  lui racontai en ordre tout ce que son frère défunt m’avait appris.  Mais comme il était un homme du monde, ou il ne crut pas ce que je lui  dis,  ou il n’en fit aucun cas : « Qu’ai-je à faire de l’âme de mon frère ?  Il a eu toutes ces choses-là pendant qu’il vivait.   Pourquoi n’a-t-il pas lui-même réparé ses injures, pourquoi n’a-t-il pas fait satisfaction lui-même ?  C’est à lui d’y voir.  Moi, je ne veux pas faire pénitence pour ses péchés. »   Après avoir entendu cette réponse, nous le quittâmes.   Peu de jours seulement s’écoulèrent. J’étais assis seul dans ma maison, ruminant les choses que j’avais vues et entendues, quand tout à coup le même défunt se présenta devant moi, non sur un cheval, mais à pieds,  non armé, mais sans aucune arme.  Affolé et hors de moi, je lui lançai ces mots : « De la part du Dieu tout-puissant et de tous ses saints, je t’adjure, quel qu’esprit que tu sois, de foutre le camp,  et de cesser de m’infliger toutes ces peurs ».   Et lui : « Parce que ma vue te trouble à ce point, sache que tu ne me verras plus dans ce siècle.  C’est Dieu qui a voulu que je t’apparaisse une troisième fois, pour que j’accomplisse par toi ce que je ne peux pas accomplir par lui.   Tu as plus de raisons que lui de me venir en aide;  car lui est un frère selon la chair, mais toi tu as été un père spirituel en Dieu. »  « Je le ferai,  lui répondis-je, et je ferai pour toi tout ce que je peux.  Hâte-toi seulement de t’en aller, je t’en supplie. »    Dès que j’eus fini de lui parler, il disparut de ma vue.  Tout de suite après,  je me mis en marche.  J’allai voir le paysan dont il avait volé le bÅ“uf, et lui en restituai le prix.  Car il m’avait dit qui il était et où il demeurait.    Je n’ai rien pu faire pour la deuxième commission, car c’était au-delà de mes moyens.   Je réunis un grand nombre de prêtres  en un jour donné,  et je les fis offrir à Dieu le saint sacrifice.   Je distribuai aussi des aumônes aux pauvres, et demandai à plusieurs prêtres et religieux de prier pour lui.

                            CHAPITRE VINGT-QUATRE

                                Guidon, évêque de Gében

Après avoir raconté cette apparition d’un défunt, j’amène Guidon sur la scène, et je vais faire connaître un miracle  de tout point semblable, qui lui est arrivé.   Il fut, cet homme,  d’une grande noblesse, selon le monde, et d’une vie beaucoup plus dissolue que celle qui convenait à un évêque.   Car, comme il était le frère du comte Aimon,  il était  gorgé  de dons temporels et de dignités ecclésiastiques, et dorloté par les riches et les puissants. En somme, par des actions plus charnelles que spirituelles,  il était plus au service du monde que de Dieu.  Mais même s’il négligeait beaucoup ses obligations,  et faisait tout autre chose que son devoir d’état, il s’adonnait de grand cÅ“ur aux Å“uvres de miséricorde, distribuant généreusement de l’argent aux pauvres,  restaurant les affamés, vêtant ceux qui étaient nus,  écoutant avec patience les récriminations des affligés, et, venant en aide à un grand nombre, selon ses capacités. Il honorait et révérait les ecclésiastiques, surtout les plus religieux d’entre eux.  Mais c’est surtout aux moines qu’allaient toutes les tendresses de son cÅ“ur, auxquels il ne parlait pas seulement pour leur rendre hommage, mais pour discuter de ses propres affaires.   Il aimait d’un amour tout particulier les frères de Cluny, et, dans l’espoir d’une récompense éternelle, il leur faisait de grands présents. Car, pour ne pas parler du reste, cet homme noble donna à perpétuité à différents monastères relevant de Cluny soixante revenus d’églises.   Ayant toujours vécu de cette façon,  il mourut après avoir fait  une bonne confession, et manifesté une contrition véritable de ses péchés, comme me l’ont attesté ceux qui étaient présents à sa mort.

On rapporte que ce défunt apparut de différentes façons à plusieurs personnes.  Comme je n’ai pas pu trouver un narrateur crédible de ces apparitions, je m’interdis donc de rapporter des choses douteuses.   Son successeur évêque  convoqua un synode à Gében un an après son décès.  Les prêtres se rendirent donc à ce synode, comme le veut le droit canon.  Parmi eux se trouvait un prêtre d’une conduite exemplaire.   Pendant qu’il cheminait, le hasard, ou plutôt la providence, ayant voulu qu’il s’écarte un peu des autres, il croisa tout à coup  l’évêque défunt.  Troublé par cette rencontre insolite,  il fut, pendant quelques instants, incapable de prononcer un seul mot. Puis il finit par lui demander s’il était vraiment l’évêque défunt.  Il lui répondit que si,  Le prêtre ajouta :  « Pour quel motif te rends-tu visible à moi,  toi qui es défunt ? »  A quoi l’évêque répondit : « La clémence divine m’a permis de t’apparaître  pour que tu subviennes à mes besoins.  Je savais que tu te dirigeais vers le synode.   Je te demande donc de te rendre au sacré conventum, et de me recommander  soigneusement à leurs prières.   Car je souffre  de grands et nombreux tourments depuis le  moment de ma mort.  J’espère en être délivré prochainement, si je mérite d’être aidé par leurs prières.  Dis donc à l’évêque et à tous ceux qui participent au synode de chanter tous avec moi le psaume : « aie pitié de moi Seigneur », et de recommander tous ensemble à Dieu mon âme, par le moyen d’une absolution communautaire.  Qu’ils s’efforcent d’apaiser la majesté divine, par le saint sacrifice et les aumônes,  pour qu’elle daigne m’accorder le repos.  Qu’ils sachent d’avance  que j’irai à Cluny pour faire pénitence, et que, de là, je partirai pour aller en pèlerinage à Jérusalem.  Tu leur diras tout cela, mais  tu ne prononceras mon nom qu’au dernier jour du synode ».

Après ces paroles, il disparut.  Le prêtre qui avait reçu cette mission, hâta le pas,  et parvint rapidement  au lieu où se tenait le synode.  Il raconta fidèlement au corps presbytéral tout ce qu’il avait entendu.  Quant il se rendit compte que  quelques-uns croyaient, et que d’autres doutaient,  il demanda qu’on apporte le livre de la Bible.  Et pour que tous prêtent foi à ses paroles, afin de  confirmer par un serment ce qu’il avait dit, il étendit sans hésiter le bras sur le livre sacré.  Quand ceux qui  doutaient virent  qu’il était prêt à tout  pour prouver ses dires,  ils n’hésitèrent plus un instant à lui faire confiance.  Un autre témoin survint même à l’improviste  qui, à l’étonnement général, confirma que tout cela avait vraiment  été dit par l’évêque défunt.   Les bonnes brebis accueillirent donc de grand cÅ“ur les dernières volontés de leur ancien pasteur, exécutèrent parfaitement tout ce qu’il avait demandé.  Il y en eut même plusieurs qui en rajoutèrent,  à cause de la charité débordante de leur cÅ“ur.  Ces choses m’ont été rapportées par des personnes dignes de foi,  qui avaient pris part au dit synode, et qui les ont également entendues  raconter par d’autres.

                                       VINGT-CINQ

                             La terrible mort d’un prêtre

Je vais ajouter maintenant la vision, que beaucoup connaissent, non d’un prêtre mort,  mais mourant, qui a déchaîné une vraie panique sur ceux qui l’ont entendue, et qui a le don d’allumer  à l’intérieur de nous  un feu véhément de componction, qui nous détourne des maux de la vie éternelle.  Au château de Lisiniaque qui est situé dans un village du Poitou, demeurait récemment un prêtre qui, souillant la dignité céleste de l’ordre sacerdotal par une conduite misérable, se servait de son ministère non pour prendre soin des âmes dont il était chargé, mais pour satisfaire les voluptés de sa chair.  Comme le déplorait le prophète, il buvait le lait de son troupeau, et se vêtait de sa laine;  et sans aucun souci  des choses éternelles, il se paissait lui-même avidement, retirant le salaire du mercenaire.   La chair très pure et omni purifiante  du Christ ainsi que son sang il les  consommait souvent dans le sacrement de l’autel,  par devoir, non par dévotion, et sans se priver des Å“uvres immondes de la chair.   Lorsque, comme un pourceau nauséabond il se roulait dans la boue de la luxure, terrifié par le remords et la voix de sa conscience, comme il arrive même à des méchants de ressentir la componction à certains moments,  il recherchait la présence  de bonnes personnes, et il développa de tendres sentiments d’amitié envers l’abbé de Bonne Vallée et les frères de son monastère.  Ils l’admonestèrent souvent de changer de vie, et l’exhortaient à renoncer au monde;  mais ils ne purent  obtenir de lui rien d’autre qu’une vague promesse de conversion.  Car, il les écoutait volontiers deviser, et laissant toujours en suspens l’affaire de sa conversion, il se glorifiait de la société des saints, et ni leurs exemples ni leurs conseils ne purent le détourner du mal.  Une obstination impie le fit  persévérer dans ces actes d’une vie déjà perdue, et qui devait l’être encore davantage plus tard, et, thésauriser  pour lui la colère au jour de la colère.  Il tomba malade,  et, au bout de quelques jours, une grande fièvre le conduisit  aux portes de la mort.   Le prieur du dit monastère lui faisait la grâce d’une visite, et demeurait avec lui une bonne partie de la journée, aussi longtemps que le moribond le demandait.  Et voici que, quand tomba la nuit, quand tous s’étaient retirés et quand lui seul le veillait, le malade se mit à dire au prieur en criant à tue tête: « Au secours, au secours !  Voici que deux lions d’une férocité inouïe, redoutables plus que tous les animaux, se ruent sur moi, la gueule grande ouverte.  Avec leurs coups de patte ils vont me déchiqueter,  et ils veulent me dévorer en entier.  Supplie tout de suite le Seigneur pour que j’en sois débarrassé, avant qu’ils me triturent avec leurs dents ».   Voilà ce qu’il disait en tremblant, et, comme s’il voulait fuir ceux qui étaient sur le point de le dévorer, la crainte ajoutant des forces à son corps exténué,  il reculait.   Le prieur lui-même n’était pas sans trembler lui aussi, inquiet  comme il l’était.  Et devant l’imminence du danger, il se mit à prier.  De tout son pouvoir, il suppliait le Seigneur en faveur de ce misérable.   D’une voix changée, le malade dit à celui qui priait : « Bien, bien.  Elles se sont retirées les bêtes cruelles.  Elles ne sont pas apparues une seule fois depuis que tu as commencé à prier. »   Jusqu’à son dernier souffle, il demeura conscient, et, à la différence de plusieurs mourants,  il fut toujours lucide.  Puis, il se tourna vers le prieur, et commença à causer avec lui, comme s’il était en parfaite santé.   Quand ils eurent échangé entre eux plusieurs propos,  l’espace d’à peu près une heure,  il commença à hurler de nouveau, beaucoup plus terrifié qu’avant : « Un feu descend du ciel comme un torrent qui inonde tout sur son passage.  Et  venant au-dessus de mon lit, il me brûle comme de la paille. Dépêche-toi, aide-moi, prie pour moi, au cas où je puisse encore échapper à cette mort »  En disant cela, il soulevait la couverture avec ses mains et avec ses pieds, et, dans son trouble, il l’opposait comme un bouclier à des feux invisibles. Mais en vain.   Les couvertures corporelles ne peuvent pas protéger contre les incendies spirituels celui que des Å“uvres impies exposaient aux vindictes célestes.   Surmontant la peur, le prieur revint à la prière, et dans la mesure où la chose était possible dans un cas semblable,  il faisait appel à la miséricorde du Seigneur.  Le malade sentit un peu de mieux comme dans la prière précédente, puis il l’interrompit en disant :   « Repose-toi. Je suis déjà à l’abri du feu.   Car quand il s’élançait sur moi,  un drap en lin s’interposa, que le feu n’a pas pu traverser quand il s’en est approché.  Maintenant que me voilà délivré de ce péril, je te demande de rester ici jusqu’à ce que tu connaisses comment tout cela finira. »

Alors le prieur qui voulait se retirer demeura, autant par crainte que par nécessité.  Et se remettant à la prière, il s’assit près de lui.   Après qu’il eut soulagé l’angoissé de ses terreurs, voici qu’ils se remirent à s’entretenir comme ils l’avaient fait au début.  Subitement le malade se tut, et fut comme en extase.  Comprenant que le moribond   avait été retiré du monde humain, le prieur s’attendait à le voir expirer bientôt.  Or, voici qu’après plusieurs  heures d’attente, l’homme revint à lui, et gémissant misérablement, il dit :  « Ah! Ah!  Je suis emporté au jugement divin, et, hélas, misérable, je suis condamné à la mort éternelle !  Je suis livré à des tourments horribles dans un feu inextinguible, où je dois être torturé par le diable et ses anges pendant toute l’éternité.   Voici, voici,  une poêle en feu pleine d’huile  bouillante que les tortionnaires tiennent devant moi, et qu’ils  ont chauffée à blanc  pour m’y frire. ».  Et comme le prieur  se remettait pour la troisième fois à la prière, le moribond lui dit : « Arrête, cesse de prier pour moi.  Ne te fatigue pas plus longtemps pour quelque chose qui ne peut avoir de remède. »     Le prieur lui dit : « Frère, repens-toi, et implore la pitié.   Tant que tu vivras, aie recours à Dieu. »   Celui-ci répondit :  « Penses-tu que je parle comme un insensé ?  Je suis sain d’esprit, et, en tant que tel, je confirme ce que j’ai dit. »  Et tenant le capuchon du prieur entre ses mains, il lui demanda : « Ce que je tiens entre les mains, n’est-ce pas ta cuculle ? »  « Oui » lui répondit-il.  Et il ajouta : « Comme ce vêtement est ta cuculle, et comme ce qui est sous moi est de la paille, ce que je vois devant moi est une poêle en feu ».   Et pendait qu’il disait cela, une étincelle invisible de feu  s’échappa  de la poêle enflammée, tomba, sous les yeux du prieur, sur une des mains du malade ( chose admirable) et en consuma la peau et la chair   jusqu’à l’os.   Alors il s’écria en gémissant :  «Une preuve hors de tout doute ! Car, comme l’étincelle que tu as vue jaillir de la poêle enflammée,  c’est ainsi que le torrent de feu me consume tout entier ».  Le prieur était dans la stupeur.   Le moribond ajouta : « Voici que les ministres infernaux approchent de plus près la poêle enflammée, pour me jeter dedans.   Déjà, déjà, ils se servent de leurs mains. »  Et un peu après : « Voici qu’accourant, ils saisissent le drap de  lin sur lequel je suis couché, et me projettent dans la poêle enflammée, pour une friture éternelle. »   Il dit cela comme pour une dernière salutation au prieur, et à ceux qui assistaient à cet atroce spectacle, avec une voix rauque,  et la tête renversée par en arrière. Il remit ainsi son esprit, pour être puni par les esprits condamnés.   Une telle terreur envahit tout le monde que tous s’enfuirent sur-le- champ. Et personne n’osa demeurer dans la maison où se trouvait le cadavre du mort.  Le lendemain matin, le cadavre du misérable fut envoyé  à l’inhumation.  Après quelques jours, comme cette terrible histoire parvint aux oreilles d’un grand nombre, quelques-uns d’entre eux voulurent en avoir le cÅ“ur net.  Ils ouvrirent le cercueil, et ils trouvèrent dans le cadavre du mort le trou que l’étincelle de damnation avait faite dans sa main.   Et comme le dit saint Grégoire, ce n’est pas pour lui-même que le malheureux prêtre eut cette vision, puisqu’elle ne lui fut d’aucun profit.  Mais Dieu montra par lui avec quel soin le devoir sacerdotal doit être rempli, avec quelle révérence il faut traiter les divins mystères.   Qui ne serait pas stupéfié  par ces choses ?   Qui ne redoutera pas la sentence redoutable de la condamnation divine ?  Qui dans ces choses, ne concevra pas seulement  une foi envers les choses invisibles, mais ne reconnaitra pas que les choses invisibles sont, en grande partie,  soumises aux sens du corps.   C’est la miséricorde du pieux Créateur qui fait cela, lui qui voyant que, par la vue des choses corporelles, l’œil interne de l’esprit humain est aveuglé, il s’empresse de nous faire connaître, même par la chair, quelques unes des réalités spirituelles.  Pour nous inviter ou nous contraindre à aimer ou au moins à craindre les choses spirituelles, comme un remède. Qu’y a-t-il de plus parlant pour instruire la foi des fidèles,  qu’un homme vivant dans la chair, sain d’esprit, capable de causer avec des humains, et voyant en même temps des choses spirituelles et  des esprits ? Que nous enseignent d’autre les lions féroces, le torrent de flamme, la poêle enflammée que de ne jamais  douter de la vérité des choses invisibles, et à quel point il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ?  Il ne faut pas croire non plus qu’ailleurs qu’en notre monde habitent ces sortes de bêtes féroces, ou que l’on fabrique  des poêlons en fer là il n’y a pas de métaux.  Mais parce qu’on ne peut montrer aux hommes vivant encore dans la chair  la terreur du supplice futur  que par des expressions toutes faites ou par des images, il a plu à Dieu de nous montrer, par ces images corporelles ce que sont forcées de tolérer, à cause de leurs démérites,  les âmes libérées de leurs corps.  Les choses qui, aux temps de nos pères avaient été démontrées par d’antiques miracles, la divine miséricorde a voulu de nos jours les confirmer, et exciter par des drames récents ceux qui,  paralysés par le sommeil de la négligence, méprisent ce qui est ancien.  Les contempteurs des admonitions célestes s’exposent d’autant plus à la sentence de damnation qu’ils pèchent plus gravement en méprisant les exemples passés qu’ils ont encore, pour ainsi dire,  sous les yeux. Et puisque, pour la plus grande édification des croyants, il convient de mettre par écrit les différents miracles entendus et approuvés par différentes personnes, surtout ceux de notre époque, je n’ai rien voulu négliger de ce  qui, à mon jugement, pourrait être de profit aux lecteurs.

                             CHAPITRE  VINGT-SIX

                        Le seigneur Gaufred de Sinemurens

Gaufred était un noble, le seigneur du château qui s’appelle Sinemurens.  Après avoir vécu de façon exemplaire dans le monde, le Saint Esprit lui donna la grâce de renoncer au siècle.  Il revêtit l’habit monastique à Cluny avec ses trois fils. Il vécut là saintement et paisiblement, et à cause de sa ferveur et de sa prudence, il fut nommé prieur au monastère de Marcion, dont j’ai déjà parlé. Après avoir gouverné pendant quelques années avec humilité et bonté, il fut, comme les autres mortels, atteint d’une maladie grave, et mourut.   Se souvenant  de sa simplicité et de sa douceur, les sÅ“urs versèrent d’abondantes larmes à ses funérailles.  Elles l’ensevelirent dans l’église, mais elles le conservèrent encore plus précieusement dans le secret de leurs cÅ“urs. Quelques jours après son décès, il apparut en songe à une sÅ“ur qui faisait beaucoup de mortifications, du nom d’Alberta.   Il lui dit : « Est-ce que tu me reconnais ? » Comme en tremblotant, elle répondit qu’elle voyait  le feu prieur, le seigneur Gaufred, il ajouta : « Je suis vraiment celui que tu dis, et je m’adresse à toi pour te faire connaître ce qui me concerne. A l’heure de ma sortie du monde, les malins esprits firent irruption avec un grand tapage, et comme une armée ennemie, m’entourèrent.  Lorsque, terrifié à leur aspect, je pensais que déjà ils m’emportaient, le bienheureux Pierre est apparu subitement, et, perturbant par sa présence le collège démoniaque, il dit : « Pourquoi êtes-vous venus vers celui-ci, méchants esprits ? » « Il est nôtre, lui répondirent-ils.  Car, pendant qu’il était dans le monde, il a accompli nos Å“uvres ». Saint Pierre leur répliqua : « Mais pour ces choses, il a fait pénitence de tout son cÅ“ur, et, ce qui plus est, il a renoncé au monde. »  L’ennemi opposait plusieurs choses, et l’apôtre les réfutait avec de justes raisons.  A la fin, l’ennemi vaincu éclata :  « Il reste une faute que tu ne pourras en aucune façon justifier.  Pour le lavage  des vêtements et des morceaux de linge qui se fait dans le château  Sansmur,  il a imposé de dures taxes que ni lui ni personne  d’autre n’a jamais révoquées.   Le péché demeurant, il faut nécessairement que demeure la peine du péché ». L’apôtre répondit à cela :  « Il est devenu moine pour expier ses péchés sans en excepter aucun.  Il ne fait donc aucun doute qu’il est appelé à avoir part au salut éternel ».  Avec ces dernières paroles, les démons prirent la fuite, et je fus délivré de leur terreur.   Il me reste encore à te demander que tu mettes au courant de ces choses mon fils Gaufred qui a hérité de mon patrimoine.  Et tu lui diras de ma part qu’il rapporte au prieur l’injuste exaction. »  Après avoir dit cela, il disparut.  Et à  sÅ“ur déjà nommée, madame Adèle, sÅ“ur de la reine Angélique, d’abord comtesse de Blesens, maintenant humble servante du Christ, il raconta tout cela.   Elle alla voir le dit Gaufred et lui demanda  si son père avait imposé une nouvelle taxe sur les vêtements et les tissus qui étaient lavés dans le château. Quand elle sut que cela s’était passé comme le défunt l’avait dit, elle comprit que la vision qu’elle avait entendue d’une narratrice inconnue,  n’était pas une illusion, mais qu’elle était vraie, puisqu’elle était confirmée par celui qui savait.  J’ai cru bon de mettre cela par écrit, même si je ne m’étais engagé à raconter que les révélations de ceux qui sont réveillés.  On ne doit pas faire la fine bouche devant des révélations faites par des gens qui dorment, quand elles sont confirmées par ailleurs.   Il a demandé au fils et l’a averti, de la part de son père défunt, de mettre fin à une exaction nuisible, pourvoyant ainsi à ce qu’il ne soit plus  en état de péché.   Est-ce que son fils l’a fait, je ne suis pas bien renseigné là-dessus.  On n’a pas à se casser la tête pour trouver de quoi répondre à ceux qui méprisent les visions qui arrivent pendant le sommeil. Il n’est que trop facile de réprimer le rire des moqueurs, et même les réticents finissent par comprendre qu’il ne convient pas du tout de lever le nez sur ce genre de révélations.

                           CHAPITRE VINGT-SEPT

               Le soldat mort qui apparut à Humbert de Bellioc

J’ajoute aux visions déjà racontées celle-ci qui est toute récente, et qui a été faite presque sous nos yeux.  Si quelqu’un doute de celle-là, je ne sais laquelle on pourra croire. Elle a eu une telle célébrité, elle a été rapportée par tant de témoins fidèles, que qui la trouverait obscure ne pourra, parmi les récits de cette sorte,  rien rencontrer de plus clair.  Cela est arrivé l’année où je suis allé en Espagne pour faire traduire le Coran. Le bruit s’en était répandu si rapidement que, ce fait qui était  arrivé dans le diocèse de Lyon après Noël,  je le confiai à ma mémoire, la même année, en Espagne,  pour l’écrire plus tard.  Je l’ai retenu pour une raison bien simple :  de peur que, avec le passage du temps, le souvenir d’un tel évènement  ne s’estompe.  Ayant acquis, à Cluny, la certitude  de ce qui s’était passé, j’ai fait ce que je n’avais pas pu faire avant en Espagne : je l’ai confié à l’écriture.   Il y a dans le territoire épiscopal de Masticon un château du nom de Beaujeu.  Par la noblesse ou par la prudente conduite de ses maîtres, il damait le pion à tous les châteaux avoisinants.  Guicard reçut en toute légalité ce domaine en héritage,  et dépassa en force et en puissance séculière  tous ceux  qui l’avaient précédé, aussi vaillants qu’ils aient pu être.  S’en servant plus pour le faste mondain que pour le service divin, comme nous le voyons souvent  chez ces gens, il gâcha, en grande partie,  les jours de sa vie en flattant sa vanité et son orgueil mondain, en tissant, avec beaucoup de labeur, des toiles d’araignée.  Dieu le frappa enfin par une maladie au midi de sa vie;  et comme il doutait de  sa longévité, il devint, de mon temps,  moine à Cluny.  Là, il fit  satisfaction à Dieu, comme il le put,  par les humiliations, la pénitence, et la confession chrétienne, et en s’en remettant aux prières des frères.   Il ne survécut pas longtemps.  Et, à la fin, après avoir reçu comme viatique de l’ultime voyage le corps sacré du Christ, il mit un terme au dernier jour de sa vie.   Son fils Humbert hérita du fief de son père.  Rivé comme par de fortes chaînes à la licence de l’adolescence et aux richesses, il dévalait les pentes verdoyantes du monde  qui mènent à l’enfer, avec la liberté effrénée d’un damné. Voulant le corriger et le ramener sur le chemin du salut, la bonté divine lui montra à lui  comment il pourrait se sauver, et aux autres, comment  ils pouvaient quitter la voie large et fleurie.  Il advint donc qu’un jour,  où il avait pris les armes contre ceux qui s’opposaient à lui dans le village de Forens,  il fonça vers eux avec son armée. Et quand ils en vinrent au corps à corps,   Gaufred un de ses plus braves soldats fut transpercé par une lance, et mourut sur le champ de bataille,  Le combat ayant brusquement pris fin, chacun se débanda, prit la fuite  ou se mit à la poursuite de quelqu’un.   Deux mois ne s’étaient pas encore écoulés, et voici que  le dit soldat dont j’ai rapporté la mort, se présenta devant un autre soldat de Anse, qui s’appelait Milon, et  qui chevauchait sans compagnon dans une forêt toute proche du château.  Le soldat fut pétrifié par cette apparition soudaine, et dans sa frayeur, il se demandait s’il devait fuir ou piétiner sur place.   Le mort qui lui était apparu s’adresse d’abord à lui en ces termes : « N’aie pas peur, et ne pense pas à t’enfuir, car je n’ai pas reçu la permission de venir te voir pour te nuire, mais pour que tu cherches à m’aider.   J’ai reçu l’autorisation de venir te voir toi, plutôt que d’autres, parce que tu m’as toujours été d’une grande amitié et d’une grande fidélité.   Tu sembles donc plus propre que les autres à remplir fidèlement mes demandes.   Je te demande donc que tu transmettes mon message à Humbert de Belioco, et que tu lui dises, en mon nom et à ma place, ce que je vais t’annoncer.   Entraîné par son agressivité, j’ai perdu la vie terrestre dans un duel, comme tu le sais, et ma négligence à accomplir mes devoirs me retarde  dans mon désir de passer à la vie bienheureuse.  Le duel où j’ai perdu la vie, je ne l’ai pas entrepris pour une cause assez juste, et je ne reçois le soulagement d’aucun secours spirituel pour les cruels tourments que je souffre à cause de ce péché et de nombreux autres.   Mais faut-il s’étonner qu’il n’ait pas fait acte de présence à mes funérailles et à ma mort, qu’il a lui-même causée, celui qui ne prie même pas pour le repos de son père, qui a compromis son salut éternel pour son bien-être temporel ?  Car son père souffre de cruels tourments à cause d’un grand nombre de choses qu’il lui avait acquises injustement, à cause des innombrables maux qu’il a infligés aux églises et surtout à Cluny. Et il exulte, lui, sans penser un seul instant aux peines que son père endure. Et il festoie splendidement à chaque jour avec les choses qui font maintenant gémir terriblement son père.  Qu’il ait donc pitié de moi, qu’il ait donc pitié de son père,  de peur que, s’il ne veut pas avoir pitié des malheureux, il aille lui-même grossir le nombre de ces infortunés.   Car, s’il met tout son zèle à nous aider par la célébration de messes, par la largesse de ses aumônes,  par l’intercession auprès de Dieu des  hommes pieux, il nous procurera le salut plus rapidement, et s’affranchira lui-même de la dette contractée envers moi.  S’il ne te croit pas ou n’obtempère pas à tes demandes, il faudra que j’aille le voir moi-même, et que je trouve le moyen de lui faire accomplir ces choses.  Sache que m’a beaucoup aidé l’absolution publique faite récemment à Lyon au cours du synode. Voilà pourquoi je demande le secours d’hommes de prière semblables. »

Il dit, et aussitôt après il le perdit de vue.  Le soldat prit à cÅ“ur ce qu’on lui avait demandé.  Et craignant que, s’il faisait celui qui n’a rien vu, il devrait le payer cher, il alla voir Humbert,  et il lui rapporta ce qu’il avait entendu, sans omettre aucune des demandes. Après avoir entendu le récit d’une pareille apparition, Humbert fut saisi d’une grande crainte.  Il crut ce qu’on lui avait rapporté, mais  il n’y a apporta pas toute le sérieux qui s’imposait.   A la façon des hommes de son espèce, il redoutait plus la venue annoncée du défunt  qu’il ne se souciait de son salut éternel.   Ayant peur de dormir seul pendant la nuit, il demandait qu’on ne le laisse pas sans compagnie. Et voici que, après quelques jours, le dit défunt que torturaient des tourments invisibles, eut la permission de parler aux mortels.   Et le matin, quand le soleil était déjà levé,  il se rendit visible à celui qui reposait dans son lit, les yeux grands ouverts.   Il s’assit sur son lit, semblable en tout à ce qu’il était, et revêtu du même habit,  exhibant la blessure mortelle qu’il avait reçu le jour de sa mort, comme s’il venait tout  juste de la recevoir,  et il parla à un Humbert ébahi et catastrophé : « Puisque tu n’as pas voulu écouter le messager que je t’avais envoyé,  je suis venu te voir, après en avoir été autorisé par la divine miséricorde.   Comme la vie que tu as gaspillée a fait de toi mon plus grand débiteur, elle aurait du faire de toi une aide miséricordieuse à mes grands maux.  Mais toi, tu ne viens pas à mon secours, tu ne tentes même pas d’atténuer les cruels tourments que j’endure par le moindre coup de pouce  d’une bonne Å“uvre spirituelle.  Tu as rejeté loin de toi le souci des horribles peines et de la terrible détresse de ton père.   Tu n’as pas une larme à verser sur celui qui souffre surtout à cause de toi.   Il gémit, lui, dans des tourments cruels; tu n’en as cure.  Il est torturé, et tu jubiles.  Ces choses-là déplaisent souverainement au Dieu débonnaire, et il a presque dicté ta sentence de mort.  Puisque tu refuses de prendre en pitié ceux dont tu es le débiteur, tu expérimenteras en souffrant les choses mêmes qui auraient du t’inspirer de la pitié.   Mais dans la bonté qui lui est coutumière,  Dieu retarde l’exécution de sa justice, et il m’a permis de t’avertir de ne pas prendre part à l’expédition  du comte Amédée que tu as bien hâte de rejoindre.  Car, si tu y vas, tu vas perdre  en même temps tes biens et ta vie.  Prends donc garde à toi, aie pitié aussi de nous, et ne diffère plus d’accomplir les Å“uvres spirituelles qui nous apporteront le soulagement. Pourvois, par la clémence de notre Créateur, à ton salut et à notre repos ».

Humbert l’écouta parler, et la longueur du message lui permit de souffler un peu.   Comme il se préparait ou à répondre ou à interroger, son conseiller  Wichard de Marziac, soldat d’une grande bravoure, apparut devant lui, le matin,  en sortant de l’église.  Dès qu’il franchit le seuil de la maison où un mort parlait à un vivant, le mort qui était apparu disparut. Foudroyé par la peur, Humbert lui vint en aide et satisfit en partie à sa place.   Il promit de faire le pèlerinage de Jérusalem,  et de visiter le sépulcre du Seigneur.   J’écris cela pour l’édification de la foi et l’assainissement  des mÅ“urs. Je veux ramener à la voie de la vérité et à la doctrine de l’Église les hérétiques, et les hommes erronés de notre temps qui nient que les bénéfices ecclésiastiques peuvent être profitables aux fidèles défunts.  Ce n’est pas pour encourager les chrétiens, par de tels secours,  à traverser cette vie mortelle dans la tiédeur et la mollesse que j’ai proposé à la réflexion ces exemples limpides.  Car la voilà  la piété céleste qui ne voulut pas écouter un misérable enseveli dans l’enfer qui priait pour ses frères : s’ils n’écoutent ni Moïse ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus en quelqu’un qui ressusciterait des morts.   La même bonté divine a, de nos jours, non pas ressuscité le corps d’un mort, mais  fait apparaître à des vivants l’esprit d’un corps mort, comme dans une image; et a permis qu’il vienne les inciter à la pénitence et les pousser à apporter de l’aide.  Qu’elle prenne donc fin l’erreur nocive de ceux qui prétendent  que les âmes des fidèles ne peuvent pas être aidées par les prières et les bonnes Å“uvres des fidèles.  Que la paresse des ignorants soit secouée,  et qu’ils confessent que, après la mort, on peut sauver les âmes de ceux qui se sont endormis dans le Christ.  Qu’ils sachent, également, que si, par la grâce concomitante de Dieu, les Å“uvres de quelqu’un furent telles qu’il a mérité d’échapper à la damnation éternelle, il pourra, s’il lui reste encore quelques imperfections, satisfaire à la justice divine par les mérites des saints décédés et les secours des fidèles vivants.

                                                 VINGT-HUIT

                            Une autre apparition semblable en Espagne

Je suis allé une fois en Espagne.  Ce que j’ai entendu là au sujet d’un miracle semblable ne doit pas être passé sous silence.  Il y a, dans ce pays, un château illustre et fameux, qui à cause de la convenance du site, de la fertilité des terres adjacentes, et du grand nombre de gens qui cultivent la terre, était plus important que tous les châteaux environnants.  Il ne portait pas pour rien le nom d’étoile.   Dans ce château demeura un certain Burge qu’on appelait Pierre Engelbert.  Il était fameux pour sa bravou
 
 
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                                                   MIRACLES (28 suite)

 Il possédait en abondance les richesses de ce monde, et vécut à peu près toujours de la même façon jusqu’à la vieillesse.   Puis, foudroyé par celui qui souffle où il veut, il renonça au siècle et reçut l’habit de la profession monastique au monastère construit à Nazareth, sous la règle et l’allégeance de Cluny.  Quand je parvins à ce monastère deux ans après sa conversion, je l’entendis lui-même raconter la vision mémorable. Cette histoire avait déjà fait le tour du monde, mais on n’en connaissait pas l’auteur.  Quand j’arrivai, je me suis enquis consciencieusement de l’endroit où se trouvait le narrateur de cette vision. Et j’entendis dire qu’il demeurait dans une cellule proche du monastère de Nazareth.  Je repris donc la route pour me rendre dans son patelin.  Je rencontrai là un homme dont la maturité de l’âge, la gravité de mÅ“urs, et le témoignage universel, ainsi que sa blanche chevelure, inspiraient une confiance totale.   Voulant exclure toute apparence de doute de mon cÅ“ur et de celui de tous les autres, je l’amenai auprès des vénérables évêques Otorens et Oximens, en présence de mes compagnons, de personnes de grande piété et de science.    Et lui faisant comprendre que la Vérité perd tous ceux qui disent des mensonges, et ajoutant beaucoup d’autres choses pour l’empêcher d’halluciner,  je ne lui ai pas seulement demandé  de raconter ce qu’il y a de vrai dans cette vision, mais je le lui ai ordonné au nom de l’obéissance qu’il me devait en tant qu’abbé.  Et lui de nous raconter ce dont nous étions tous ignorants. « Ce que vous me demandez, dit-il, je ne l’ai pas reçu d’un autre, mais je l’ai vu moi-même de mes propres yeux. » A ces mots, nous nous sentîmes soulagés de ne pas avoir à faire  au narrateur des paroles des autres, mais au voyant authentique de la chose.   Intrigués au plus haut point, nous étions tout yeux  tout oreilles, et nous ne supportions plus aucun délai.  Nous nous mîmes tous à le presser de nous raconter ce qu’il avait vu.  Je préfère lui laisser la parole, pour que ce que vous lisez et entendez non seulement vous en saisissiez le sens, mais pour que vous l’entendiez comme sortant  de sa propre bouche.

 Â« Au temps où le roi d’Aragon Alphonse était assis sur  le trône d’Alphonse sénior, roi des Espagnes déjà mort, il vint un jour où il mobilisa son armée pour faire campagne contre les Castillans qui  s’étaient soulevés contre lui.  De chacune des maisons de son royaume, des piétons ou des cavaliers furent conscrits.  Il l’avait ordonné, cela,  par un édit royal.   Force  me fut d’obéir.  J’envoyai à l’armée  un mercenaire embauché par moi pour de l’argent, du nom de Sanche.  Peu de jours après, tous ceux qui avaient pris part à cette expédition revinrent sains et saufs.  Lui aussi revit sa  maison.   Quelques jours après son retour de l’armée, il tomba malade.  Son combat contre la maladie ne dura pas longtemps, car un peu plus tard, il n’était plus de ce monde.   Quatre mois ne s’étant pas encore écoulés,  je me reposais dans mon lit à Stella près du feu en plein hiver, quand, subitement le dit Sanche m’est apparu à minuit.  Je ne dormais pas encore.    Il s’assit près du foyer, et voulant attiser le feu, il retournait les charbons d’un côté et d’autre, pour faire de la chaleur ou de la lumière.   Je le voyais de mieux en mieux, il  était nu et sans aucun vêtement, à l’exception d’un pagne.  Quand je le vis, je lui dis : « Qui es-tu ? »  Et lui, à voix basse : « Je suis ton domestique, Sanche ».  J’ajoutai : « Que fais-tu ici ? »   « Je vais, dit-il, dans un château.  Beaucoup de soldats viennent en ma compagnie, pour que, là où nous avons fauté, nous expiions les dettes dues à nos péchés. »  « Et pourquoi, lui demandai-je, es-tu passé par ici ? »  « C’est l’espoir du pardon,  me répondit-il, qui me l’a conseillé. Car si tu veux avoir pitié de moi, tu pourras me procurer un repos plus rapide. »  « Où et quand  as-tu commis ces fautes ? »  « Quand j’ai pris part à l’expédition que tu connais, j’ai tué, inspiré par la haine, j’ai dévalisé une église avec des compagnons d’armes, ramenant avec moi des vêtements sacerdotaux,  que j’ai expédiés à l’étranger. C’est pour cette dernière faute surtout que je subis des peines atroces.  Et j’attends de toi, en tant que mon Seigneur,  le remède d’autant de prières que tu le pourras. Car tu pourras me venir en aide, si tu t’efforces de me secourir par des bonnes oeuvres.  J’ai une demande spéciale à faire à ma dame, ton épouse.  Dis-lui, de ma part,  au nom d’un défunt, de ne pas chercher à me rendre les huit pièces d’argent qu’elle me devait pour mon travail de mercenaire.  Fais lui comprendre  que le service qu’elle rendrait volontiers à mon corps, elle le rende plutôt à mon âme, car mon âme  en a un plus grand besoin.  Qu’elle donne cet argent aux pauvres, comme si c’était moi qui faisais l’aumône. »  Mis en verve par cette longue allocution, je lui posai la question suivante : « Qu’est-ce qui est arrivé à notre Pierre de Jaca récemment décédé ? Je te demande, si tu es au courant,  de me donner des renseignements sur lui ».   « Ses Å“uvres de miséricorde, me dit-il, et surtout les dépenses qu’il a faites pour les pauvres durant le temps de la famine, l’ont mené aux repos des bienheureux, et l’ont rendu participant de la vie éternelle. »  Quand j’ai vu qu’il me répondait si aisément et si rapidement, j’ajoutai : « Et Bernier, cet autre convive, mort lui aussi récemment, sais-tu quelque chose de lui ? »  « Celui-là, dit-il est détenu en enfer.  Il était prélat de cette ville. Devant mettre fin à des litiges  par un jugement en bonne et due forme, il se laissa séduire par des faveurs et acheté par des pots de vin, et a ainsi  jugé injustement. Il ne craignit même pas d’extorquer  cruellement à une veuve le peu d’argent qui lui restait pour ne pas mourir. »   Enhardi par cette réponse,  je voulus en savoir davantage.  Je lui demandai : «As-tu pu savoir quelque chose de notre roi Alphonse,  mort depuis peu d’années ? »   Mais un autre qui était placé à la fenêtre au-dessus de ma tête, me répondit : « Ne cherche pas à savoir de lui ce qu’il ignore, car son arrivée encore récente dans nos lieux ne lui a pas  permis de le connaître.  Mais à moi ne pas peut être inconnu ce que tu demandes du roi,  car, ayant demeuré avec ces esprits quinze ans depuis ma mort, j’en sais plus que lui ».  Stupéfait par le son d’une voix nouvelle, et désirant voir l’auteur de cette intervention, je regardai en direction de la fenêtre.  Aidé de l’éclat de la  pleine lune qui éclairait alors tout l’appartement, j’aperçus un homme dans la partie basse de la fenêtre.    Le voyant dans le même accoutrement que l’autre, je lui dis : « Et toi, qui es-tu ? »    « Je suis, dit-il, son compagnon, et je suis parti du château avec lui et beaucoup d’autres ».  Je lui demandai alors : « Toi, est-ce que tu sais quelque chose du roi Alphonse ? ».   «  Je sais, dit-il où il a été.  Mais  où il est présentement, je ne le sais pas. Car, pendant un certain temps, il a été torturé par des supplices atroces au milieu des coupables, puis il a été soulagé  par les moines de Cluny.   Ce qui lui  est arrivé après, je l’ignore. »

 Après ces mots, il se tourna vers son compagnon qui était assis près du feu, et lui dit : « Lève-toi et mettons-nous en frais de continuer le voyage commencé. »  Et voici que  les corridors et les salles  à l’intérieur et les rues à  l’extérieur du château furent remplis par une armée de compagnons, et par plusieurs qui nous devançaient à toute vitesse, nous contraignant de les suivre. « Je te demande, seigneur, de ne pas m’oublier.  Je te prie d’exhorter chaudement la châtelaine, ton épouse à restituer à mon âme ce qu’elle doit à mon corps ».  Cela étant dit, tous les deux disparurent.   Je réveillai tout de suite mon épouse qui dormait près de moi dans le lit.  Et avant de lui raconter ce que j’avais vu ou entendu, je lui ai demandé si elle devait quelque chose sous forme de salaire à notre domestique Sanche.  Elle me répondit, ce que je n’avais entendu que du défunt,  qu’elle lui devait encore sept pièces d’argent.  Je ne puis plus douter de la narration d’une chose que confirmaient les paroles de ma femme.  Au lever du soleil, je reçus sept pièces d’argent de mon épouse, et ajoutant ce qui m’a semblé bon de mon propre argent, je distribuai le tout aux pauvres pour le salut de celui qui m’était apparu.  J’ajoutai le secours des saintes messes, lesquelles furent célébrées  à ma demande et avec mes offrandes,  pour la rémission plénière de ses péchés ».

Je transmets aux contemporains et à la postérité cette vision si illustre et si mémorable, racontée par les mots eux-mêmes du visionnaire, pour l’édification des croyants. J’ai exprimé assez clairement, je pense, par leur propre témoignage, quels sont les devoirs que nous devons remplir envers les défunts.   Cette vision tire une confirmation non négligeable de la déclaration du mort à l’effet que le roi Alphonse avait été soulagé par les moines de Cluny, et délivré des  tourments des coupables semblables à lui.  Car c’est de notoriété publique en Espagne et dans les Gaules, qu’il était un grand ami et un grand bienfaiteur de l’église de Cluny.   Pour ne pas parler des nombreuses Å“uvres de piété dont il a fait bénéficier ce monastère, ce roi si magnanime et si fameux, s’était fait, par amour du Christ, lui et son  royaume,  le pourvoyeur des pauvres du Christ. Et tant lui que son père, ils faisaient don à chaque année, à Cluny,  de  deux cent onces d’or.  Il construisit aussi en Espagne deux monastères, et permit à d’autres d’en construire d’autres.  Il y plaça des moines de Cluny, et, pour qu’ils puissent servir Dieu continuellement, il pourvut à leur subsistance  avec une largesse royale.   Il raviva la ferveur monacale presque éteinte en Espagne, et son zèle lui procura, après son règne temporel,  un royaume sempiternel.  Il a obéi au précepte du Roi éternel, en se faisant des amis avec l’argent d’iniquité.  Après avoir perdu son intendance, il a été par ces amis,  selon la teneur de cette vision, délivré des peines, et reçu dans les tabernacles éternels.  Qu’est-ce qui pouvait convenir de mieux à cette justice miséricordieuse qui rend à chacun selon ses Å“uvres, que d’être délivrés par ceux qu’il avait aidés, de recevoir  la miséricorde de ceux envers lesquels il avait exercé la miséricorde, de recevoir la vie éternelle de ceux qu’il avait maintenus en vie dans les misères présentes.  Non, elle n’est pas menteuse la voix que saint Jean a entendue du haut du ciel : « Leurs Å“uvres les suivront ». Elle se révèle véridique dans ce roi qui, par ses Å“uvres de miséricorde ainsi que par ceux qui en ont été les bénéficiaires, a échappé aux tourments, et s’est associé au repos des esprits bienheureux.

 
 
 

                                  LES MIRACLES

            de

                                                PIERRE LE VÉNÉRABLE

                                                      DEUXIÈME LIVRE
 

 J’ai décidé d’écrire, pour fortifier la foi et assainir les moeurs, les miracles accomplis de notre temps, dont nous avons une connaissance certaine.  À ceux que j’ai déjà racontés, j’estime devoir en ajouter d’autres qui ne seront, aux auditeurs ou aux lecteurs, ni moins utiles ni moins profitables que les précédents.  Je ne suis, comme je l’ai déjà dit,  aucun ordre chronologique, et je n’écarte aucun miracle d’aucune sorte.   Mais je les confie tous  à l’écriture  comme je les ai appris autrefois,  et comme je peux les apprendre à chaque jour, de sources différentes et de personnes dignes de foi.  La torpeur d’un grand nombre me déprime et me met en boule.  La science, l’instruction et l’art oratoire ils ont tout cela en abondance.  Mais les Å“uvres de la toute puissance divine qui fleurissent dans différents pays pour l’instruction et l’édification des fidèles, ils ne sont pas prêts à lever le petit doigt pour  les transmettre par écrit aux générations futures.  Les anciens, autant les auteurs païens que les Pères des premiers siècles, mettaient par écrit ce qu’ils jugeaient digne de mémoire.   Mais ceux d’aujourd’hui sont bien loin d’imiter  le zèle des païens et des chrétiens : leur insouciance et leur nonchalance laissent périr tout ce qui arrive de leur temps, tout ce qui pourrait être d’une grande utilité pour la postérité.   Quand on lit le psaume divin :  « Que l’on confesse, Seigneur, toutes tes Å“uvres »,  on dit qu’il faut louer Dieu pour toutes ses Å“uvres.   Comment pourra-t-on louer Dieu pour des Å“uvres qu’on ne connait pas ?  Comment peuvent-elles être connues  par ceux qui ne les ont pas vues,  si elles ne sont pas racontées ?   Comment pourront-elles demeurer dans la mémoire des générations successives, si elles ne sont pas écrites ?  Et comme toutes les choses bonnes ou mauvaises qui, par la permission ou la volonté de Dieu, arrivent dans le monde doivent servir à sa glorification et à l’édification des fidèles,  comment pourra-t-on, si les hommes les cachent,  glorifier Dieu à leur sujet, ou comment les fidèles pourront-ils en être édifiés ?   Ce silence infructueux causé par l’indolence et l’apathie est d’une gravité telle que nous sont inconnues toutes les choses qui dans l’Église et les royaumes chrétiens sont arrivées il y a quatre ou cinq cents ans.   La différence entre notre siècle et ceux d’autrefois est telle que nous connaissons parfaitement ce qui est arrivé avant cinq cents ans ou mille ans, mais que nous ignorons ce qui se passe de nos jours.  Nous avons en abondance toutes sortes de livres d’histoire ancienne profane ou ecclésiastique, ou qui contiennent les enseignements et les exemples de vie des Pères de l’église.    Mais des livres qui rapportent les évènements contemporains, je me demande si nous en avons un seul.  Les anciens  ont scruté avec la plus grande attention tout ce qui pouvait leur être utile, même les peuples  éloignés et les langues anciennes.  Étudiant  les langues et la science des autres peuples, les Égyptiens celles des Grecs, les Grecs celles de latins, les Latins celles des Grecs et des Hébreux ou de tous autres peuples, ils s’enseignaient mutuellement les choses nécessaires à l’existence, et s’échangeaient des connaissances par des écrits de toutes sortes et des traductions.   Mais,  oh honte, les Latins d’aujourd’hui, non seulement n’ont aucune idée de ce qui arrive en terre étrangère, mais ils ne daignent ni connaître ce qui se passe chez eux, ni le communiquer aux autres par la parole ou par l’écrit.  Mais, revenons à nos moutons, et si je peux trouver quelque chose d’instructif ou d’édifiant dans les choses modernes ou anciennes,  je le raconterai pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit des lecteurs.

           CHAPITRE PREMIER

 C’est pour inspirer la terreur aux mauvais princes, et pour les engager à changer de vie que je raconte ce qui s’est passé à Matiscon.   Il s’agit d’une chose  vraiment insolite et inconnue, je pense, à tous les siècles, mais qui est pourtant  de notoriété publique, et qui est racontée par  plusieurs personnes.  Matiscon se trouve à la frontière du royaume des Francs, là où le fleuve Arar, qui prend sa source dans la Lotaringie, sépare l’empire des Teutons des Romains, ainsi que le Rhône qui se jette dans la méditerranée.   Ce Matiscon qui est appelé par quelques-uns une place forte, par d’autres une ville, détient le cinquième rang dans la primauté de Lyon.  Selon le droit ecclésiastique, il est soumis à Lyon, mais selon le droit séculier, il dépend des Francs.  A une certaine époque, il y avait quelqu’un qui exerçait la principauté de cette ville sous le nom de comte, et qui, envers les personnes et les biens ecclésiastiques, se conduisait en vrai tyran.   Surpassant en méchanceté les autres prédateurs, il ne se contentait pas de piller les biens des églises,  mais il faisait main basse sur leurs revenus et leurs possessions.  Car, chassant les chanoines de leurs églises, et les moines eux-mêmes de leurs monastères, il s’emparait de son propre chef de toutes les terres, de tous les revenus, et leur enlevait sans pitié ce qui leur avait été donné par ses prédécesseurs  pour assurer leur subsistance. Les paysans montrent encore aujourd’hui les ruines des anciennes églises, desquelles il expulsa les  pontifes de la religion sacrée. Ces lieux vénérables, qui avaient été mis à la disposition de la multitude des serviteurs du Dieu tout puissant, il les transforma en désert.   Se soustrayant ainsi complètement à Dieu, se donnant au monde, oublieux de la géhenne et des terribles jugements divins,  il ne craignait pas Dieu, et ne redoutait pas les hommes.   Ayant longtemps abusé de la liberté qui lui avait été laissée, il devint de jour en jour plus méchant.  Il n’y avait plus pour lui d’espoir de correction, et il ne fit aucune tentative  pour révoquer la colère du Dieu tout puissant.  C’est pourquoi il expérimenta en lui la parole de l’Écriture sainte, selon laquelle  il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.   Et comme sa méchanceté n’était pas occulte, mais publique, et comme il ne provoquait pas Dieu avec crainte mais avec audace, non en cachette mais en public, il devint un exemple terrible donné aux princes.  Car, comme un jour de fête, il reposait à Matiscon dans son propre palais, et qu’il était entouré par une horde de soldats de tous azimuts, un homme inconnu, assis sur son cheval, se fraya  subitement un chemin  par la porte du palais, au su et au vu de tous, et se rendit jusqu’à lui.   Quand il fut tout près de lui, il lui dit qu’il voulait lui parler, puis il lui intima l’ordre  de se lever et de le suivre. Et subjugué par une force invisible, ne se sentant pas la force de résister, il se leva et avança jusqu’à la porte du palais.  Il trouva là un cheval sellé, l’enfourcha, après en avoir reçu l’ordre.   Saisissant aussitôt les rennes,  il fut emporté dans les airs par un cheval fougueux qui s’était comme emballé.   La ville entière fut mise sur un pied d’alerte  par l’immense clameur et le pitoyable hurlement du misérable;  et elle accourut en foule pour assister à ce spectacle inouï.   Les citadins regardèrent avec étonnement le cheval galoper dans les airs, aussi longtemps que leurs yeux leur permirent de l’apercevoir.  Ils entendirent longtemps le damné  crier : « A l’aide, à l’aide, citoyens. Portez-moi secours. »  Ils l’entendaient vociférer, mais ils ne purent rien pour lui.   Soustrait enfin à la vue des hommes, il devint, comme il l’avait mérité, le compagnon éternel des démons.  Tous ceux qui furent témoins d’un tel spectacle, apprirent, de retour chez eux, par cet exemple horrible et spectaculaire, qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.

 Que cela se soit vraiment passé ainsi,  l’attestent non seulement le souvenir que tous en ont gardé,  mais un évènement, arrivé de nos jours,  qui n’est pas tout à fait  aussi extraordinaire, mais qui est quand même stupéfiant. Car ce comte entraîné par le démon, dont je viens de raconter l’histoire, a passé, quand il sortit du palais avec son compagnon ténébreux,  par la porte du mur proche du palais.  Cette porte, les habitants l’obstruèrent avec des pierres, tellement ils étaient  horrifiés par ce qu’ils avaient vu; et afin d’en laisser un mémorial à la postérité. Le préposé du comte Olger Guillaume désira récemment ouvrir cette porte, dans l’intérêt du public ou de quelque particulier.    Et voulant dégager un passage, il fit venir, un bon jour, des ouvriers  qualifiés, et, avec leur aide, il  enleva le tas de pierres qui entravait la porte.  Il était, lui aussi, un féroce persécuteur des églises.  Et il lui suffisait du moindre prétexte pour déclencher toutes sortes de vexations.  Pendant qu’il s’affairait à ce travail, il fut invisiblement saisi par le démon, et, à la vue de tous ceux qui étaient présents, il fut élevé très haut dans les airs.  Celui qui le retenait le laissa subitement tomber, et il s’écrasa sur le sol avec fracas.  Son corps fut gravement secoué  par la violence du choc, et ses membres furent fracturés.   Il ne put jamais se relever.  Ce que voyant,  ses compagnons scellèrent avec des pierres la porte qu’ils avaient essayée de rouvrir; et, en souvenir de ce prodige,  ils  la condamnèrent à une fermeture perpétuelle.

                                  CHAPITRE DEUXIÈME

  Celui qui, bloqué par la terre, était nourri par un ange grâce aux sacrifices et aux prières de l’Église.

 Il faut ajouter aux miracles précédents celui de l’hostie salvatrice, c’est-à-dire du sacrement du corps et du sang du Christ, lequel n’a pas, de nos jours,  donné un petit témoignage.   Dans le diocèse de Gratianopolis il y a un terrain qui contient, dans ses veines souterraines, une grande quantité de fer, qui est exploité par la sueur d’un grand nombre d’habitants et de paysans, qui est chauffé et purifié dans des fonderies, et vendu  avec profit aux ouvriers  des régions environnantes qui travaillent le fer.  Et la ville que ces mineurs habitent s’appelle Ferraria.  Ils ont coutume ces hommes qui explorent ou prospectent en creusant les entrailles de la terre, de s’aventurer parfois  un peu plus loin qu’il ne faudrait,  dans l’espoir d’un plus grand gain, afin de découvrir, en passant par des grottes et des tunnels souterrains,  une plus grande quantité de fer.   Pendant qu’un de ces mineurs travaillait sans arrêt, et  trimait fort en fouillant les entrailles de la terre, un pan de mur s’effondra et lui boucha le chemin par lequel il était venu.  Celui qui s’était enfoncé profondément en creusant, et qui s’était grandement éloigné de la surface, échappa quand même à la mort.  Enfermé qu’il était dans une maison close, aussi solide qu’une forteresse, il ne pouvait sortir, il est vrai,  mais il demeura sain et sauf.  Enveloppé des épaisses ténèbres de cette sombre prison, ayant perdu tout espoir de salut, comme s’il était enseveli déjà dans un grandiose sépulcre, il estimait, tout vivant qu’il était, voir déjà la mort.

 Ne l’ayant plus revu depuis plusieurs jours, sa femme le crut mort.  Elle se tourna résolument, alors,  vers l’aide qu’elle devait, par des grâces célestes,  apporter à son âme.  Ainsi, pendant un an entier, elle chercha à subvenir aux besoins spirituels de son mari qu’elle croyait défunt, comme c’est la coutume de l’Église, en faisant célébrer des messes par les prêtres, en offrant pour lui, au sacrement du salut,  un pain et une chandelle.  Elle manqua cependant à sa résolution pendant une semaine. Distraite par une affaire pressante, elle eut la faiblesse d’omettre la messe qu’elle s’était engagée d’offrir pour son mari.  Et voici qu’au bout d’un an complet, les mineurs retournèrent à leur travail coutumier, et parvinrent, peu à peu, en creusant, au lieu où se trouvait le paysan toujours vivant.  Quand le paysan claquemuré entendit les voix et le bruit des instruments, il se mit à crier à tue tête.  Entendant sa voix, et en hommes experts qu’ils étaient, reconnaissant que cette voix était celle d’un homme sous terre, ils se stimulèrent mutuellement, et après un long travail de perforation, ils parvinrent enfin jusqu’à lui.  Ils allumèrent leurs lampes et, l’examinant de près, ils reconnurent que c’était bien  celui qui l’an passé, avait été enseveli vivant.  Ils n’en revenaient tout simplement pas.  Stupéfaits et renversés par la nouveauté de la chose, ils lui demandèrent comment il pouvait encore être vivant.  Il leur répondit : « Quand je fus écroué dans cette prison, et que je demeurai quelques jours sans nourriture et sans lumière, je sentis rapidement mes forces diminuer.  Mais quelqu’un vint avec du pain et de la lumière. Il me réconforta,  m’encouragea à manger, et il éclaira mes ténèbres avec la chandelle qu’il portait.  J’ai été nourri pendant la durée de sept ou huit jours, à ce qu’il me semble,  et à chaque fois je fus éclairé par sa chandelle.  C’est donc ainsi que j’échappai  au péril de mort, et que j’éclairai les ténèbres de cette fosse.   A tous les sept ou huit jours, celui qui était venu avec un nouveau pain et une nouvelle lumière, revenait de nouveau après me les avoir apportés.  Pendant toute l’année, il ne manqua jamais de venir au même moment, sauf pendant une semaine, où, je ne sais pour quelle raison, je fus privé de sa visite et de son don.   Pendant cette semaine, je souffris atrocement de la faim et des ténèbres.  Mais le bienfaiteur qui me conservait en vie revint bientôt, et par le même service, répara ma vie moribonde. »    Après l’avoir entendu parler, ils se rappelèrent ce que sa femme avait fait pour lui pendant toute cette année, et ils le lui racontèrent immédiatement.   Puis, ramenant l’homme du fonds des mines, ils le rendirent sain et sauf, après une sépulture d’un an, à sa propre épouse, à tous ses proches, et au peuple accouru de partout pour contempler un tel prodige.   S’étant tous réunis, et examinant attentivement ce qu’il racontait dans tous les détails, ils découvrirent que les jours où il était nourri par un pain et éclairé par une chandelle étaient ceux où elle avait fait une offrande à son intention, ceux auxquels cette femme faisait célébrer une messe pour son repos et où, lors de la célébration de la messe, elle offrait du pain et un cierge.  Glorifiant Dieu et ne lui rendant pas moins grâce que pour un mort ressuscité, comme il n’était que juste, ils découvrirent plus clairement que le jour  à quel point la foi droite plait à Dieu, à quel point les offrandes des fidèles profitent à soi ou autres, et quel salut la sainte hostie, offerte à Dieu, apporte à ceux qui en sont dignes.
 

                                                  CHAPITRE TROISIÈME

                               Un mauvais moine qui a connu une mauvaise mort

 Après ces Å“uvres et ces signes admirables qui ont été rapportés pour l’édification spirituelle des lecteurs ou des auditeurs, s’ajoute cet autre récit, qu’il me semble devoir vous confier.  Ce fait n’a pas seulement été raconté après les autres, mais il est arrivé après les autres. Demeurait dans le monastère de Lehun qui était soumis à l’Éclise de Cluny, un certain frère, moine de nom et d’habit, mais d’une vie et de mÅ“urs réfractaires à la discipline et à la sainteté monastiques.  Il était doué et perspicace dans les choses humaines, mais hébété et aveugle dans les choses divines, et dans  tout ce qui a trait à l’engagement monastique.  Le prieur et ceux qui demeuraient avec lui dans le même monastère le réprimandèrent souvent, et, à cause de ses nombreux excès, il devait supporter volontiers ou malgré lui d’être accusé,  rabroué et châtié. On pensait que, à la façon d’une cure médicale, il en tirerait un profit spirituel; et que, grâce à ces vexations, il se détournerait de ses habitudes vicieuses.   Mais, après un certain temps, il a bien fallu déchanter, et reconnaître que non seulement il ne s’améliorait pas, mais, qu’après avoir craché sur la vertu curative de la médecine céleste, il ne faisait qu’empirer. Il fit montre de cette obstination dans le mal pendant longtemps, et personne n’y pouvait rien.

Mais, un jour, celui qui atteint avec force d’une extrémité à l’autre, mit un terme à tant de maux qui s’étalaient en plein jour.  A cause de ses nombreuses fautes, il avait été déchargé de son administration, et c’est contre son gré et en rechignant qu’il était comme enchaîné  par les règlements du cloître.  Il ne put pas toujours supporter cette odieuse clôture, et sa rancÅ“ur diabolique, à propos de tout et de rien,  brûlait du désir de reporter sur le prieur et sur ses frères, les tortures de sa prison.  Il y avait, près de cette église, des hangars qui servaient à mettre à l’abri les fruits du monastère.  Le prieur et les frères y avaient remisé là la nourriture d’une année. Ils avaient coutume de préparer, avec ces fruits,  ce qui  sert à la nourriture et au breuvage.  Car, comme cette terre n’était pas propice à la culture de la vigne, ils fabriquaient habituellement avec le suc de ces fruits non seulement du pain comestible, mais de la cervoise.   Ce frère méchant projeta de mettre  le feu à ces victuailles des frères.  Se souvenant des maux qu’à cause de ses crimes ses frères lui avaient fait endurer, et voulant leur rendre la monnaie de leur pièce,  il s’avisa de mettre le feu aux entrepôts.  Ayant volé de nuit les clefs du monastère,  il sortit du cloître, et après avoir constaté l’absence de toute vigie, il incendia en secret les hangars, et retourna au monastère, comme si de rien n’était.  Après avoir lu les matines et les laudes, et après être retournés se coucher, voici que les frères voient prendre forme un feu allumé par un moine, et éclater soudain en de hautes flammes.  Le sacrilège est le premier à s’écrier,  et, comme s’il était innocent et ignorant de ce qui se passait, il accourt avec les autres soi disant pour éteindre le feu.  Tous les autres retroussent leurs manches, et font tout ce qu’ils peuvent pour arrêter l’incendie naissant.   Lui regarde, sans porter secours;  et comme s’il tirait du contentement  de cette calamité, il reste là debout tel un spectateur oisif.   La divine censure n’a pas supporté cela plus longtemps, et n’a pas différé longtemps la punition de ce forfait. Car, bientôt elle le livra à un ange exterminateur qui le tua avec un glaive invisible, à la vue de tous ceux qui étaient présents; et qui lui procura  en même temps la mort présente et éternelle.   Terrifiés par cette mort subite si horrible, les frères prirent dans leurs mains le corps étendu par terre et inanimé, et l’emportèrent pour l’ablution coutumière.   Voulant le dévêtir pour le laver, ils trouvèrent dans sa main la clef qu’il avait volée quelques minutes auparavant.  C’est ainsi qu’il a plu à Dieu, et c’est ainsi qu’il a tout disposé pour corriger les contumaces.  Car, quand le souffle vital se retire, tous les membres ont coutume de se détendre, de se relâcher,  mais il eut ici un effet contraire : il resserra les doigts de  la main de ce mort qui tenait la clef, qu’il avait volée pour commettre un tel crime.  Dieu a fait cela pour qu’on n’ait pas à  faire d’enquête visant à découvrir  le responsable de ce crime.  Il l’a fait pour que son cancer soit connu, pour que, par un grand miracle, il avoue  mort ce qu’il ne voulait pas déclarer vivant;  et pour détourner d’une Å“uvre semblable tous ceux qui en entendraient parler.  Connaissant enfin avec certitude, par cette clef et par d’autres indices, l’auteur de ce sinistre, les frères éloignèrent de la compagnie des saints corps et  jetèrent en dehors du cimetière chrétien ce cadavre dont l’enfer possédait déjà l’âme, celui d’un voleur, d’un sacrilège, et d’un incendiaire.

                                         CHAPITRE QUATRIÈME

                      De la vision que j’ai eue moi-même lors d’un séjour à Rome

 Bien que j’aie la ferme intention, en racontant ce genre de miracles, de ne jamais ou rarement admettre des visions qui se sont produites pendant le sommeil,  parce qu’elles sont souvent fausses ou douteuses, je me permets de raconter ce songe, qui me semble véritable.   Car, comme l’a écrit notre saint Père Odon dans la vie de saint Gérald, les rêves ne sont pas toujours le fruit de l’imagination.  Et il le prouve en citant les paroles de Joseph : « Écoutez ce que j’ai vu en songe ! ».  Au tout début du pontificat du seigneur pape Eugène, je suis allé à Rome pour le visiter, lui, et notre mère commune, l’Église de Rome.  À mon arrivée là-bas, je reçus l’hospitalité du monastère de sainte Marie la  neuve, qui a été construit près de l’antique temple de Romulus.  Pendant le repos de la nuit, voici que Guillaume, homme d’une vie admirable, récemment décédé, m’apparut pendant mon sommeil. Et parce que l’importance du récit semble l’autoriser, j’indiquerai donc brièvement qui il est, quelle fut sa vie, par quel évènement il sortit de ce monde.  Il fut, selon la chair, un noble, mais, selon l’esprit, il fut encore plus noble.   Dès les premières années de son adolescence, il fut un mordu de la religion.  Et, tant qu’il vécut, c’est-à-dire jusqu’à sa vieillesse, il ne cessa de progresser,  ajoutant toujours à ses bonnes actions des actions meilleures encore.  Pour tout dire, il fut un moine d’une pureté angélique, charitable envers les pauvres et les malheureux. Son zèle divin, cependant,  le rendait tout feu tout flamme devant  les délinquants incorrigibles. Il passait une partie de la nuit et du jour à des prières continuelles, en pleurant à chaudes larmes.  Même si j’insiste sur ces choses, parce que c’est en elles qu’il excellait principalement, ce n’est pas cela seul que je loue et recommande en lui.  Car, aussi brillant et instruit qu’il était, il mit toujours le plus grand soin à l’acquisition des vertus morales et théologales, conformément à la règle de Cluny. A cause de tous ses mérites, et parce qu’il excellait dans l’administration et la gestion, je lui ai confié, à différentes reprises,  la direction de plusieurs grands monastères, quand il me semblait que sa présence s’avérait  nécessaire.  Je l’ai nommé prieur de Ambert, de Caroloco, de Celsan, de Sylvinian, et enfin de Cluny.   Il devint ensuite abbé de Mosyacens où il laissa des traces de ses vertus.  Mais, il arriva, hélas,  un évènement, que la discrétion me demande de taire, qui monta la communauté contre lui.  Il quitta donc ce monastère, et retourna à Cluny. Pendant un certain temps, il y exerça  la fonction de procureur, puis il redevint prieur du monastère qu’il avait quitté.   Il s’évertua, alors,  à maintenir la discipline et la fidélité aux exercices religieux.  Mais, comme dans son zèle divin il n’épargnait personne,  et qu’il était, comme je l’ai déjà dit,  tout feu tout flamme, un méchant moine, qui prévoyait que s’abattraient sur lui les punitions qui avaient été infligées aux autres délinquants,  lui tendit des embuches, et mit fin à ses jours au moyen d’un empoisonnement.  Un homme si vertueux qui connut une fin si déplorable  est digne du royaume des cieux, me semble-t-il,  et on a raison de penser qu’il est réuni à ceux dont le Christ a fait l’éloge par les paroles suivantes : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux ».  Et puisqu’il n’a pas seulement été persécuté pour la justice, mais qu’il est mort pour elle, on  a encore plus de raisons de penser qu’il est digne du royaume des cieux.  C’est donc par la fraude qu’un tel homme a été arraché à la vie terrestre.  J’en avais déjà reçu quelques indices avant mon départ pour Rome, et j’avais déjà commencé mon enquête.   Mais mon départ précipité m’empêcha de la continuer, et de la mener à bien.  C’est donc la tête lourde de soupçons et de doutes que j’entrepris ce voyage,  et que je parvins à Rome. Là, dans l’endroit, le temps et de la façon que j’ai déjà indiqués, je vis le vénérable Guillaume qui se tenait debout devant moi.  En le voyant, je me suis redressé, heureux comme j’étais, et, avec la plus grande affection, je l’ai étreint et embrassé.  Bien que l’engourdissement tenait les sens externes sous son emprise, la mémoire veillait comme un vigile, et, tout en dormant, je n’ignorais pas que je dormais.  L’esprit identifia sans hésitation celui qui m’apparut dans le sommeil, et je me souvenais très bien qu’il était mort depuis peu, et j’en éprouvais même de la tristesse.  Ce qui est plus admirable encore, c’est que mon esprit, je ne sais trop pourquoi, fut saisi soudain de cette vérité qu’un mort ne peut pas demeurer longtemps avec un vivant,  ni entretenir non plus une longue conversation. C’est pourquoi, avant qu’une force invisible le contraigne à se retirer, je décidai  illico de l’interroger  sur certains points.   Et comme signe, peut-être, que cette vision n’était pas  un produit de l’imagination, mais quelque chose de vrai, sans l’avoir prémédité auparavant, mais pendant que je dormais, je commençai à penser à des choses qui me venaient à l’esprit.  Je me décidai donc de l’interroger sur quatre choses, sans comprendre comment elles pouvaient venir à la pensée d’un dormeur. Je lui demandai d’abord : « Seigneur prieur, comment allez-vous ? », l’appelant non par son nom, mais  par sa fonction  Il me répondit brièvement, comme c’était sa coutume, lui qui ne s’exprimait toujours que par deux ou trois mots : « Bien, très bien ».  À cette première interrogation, j’en ajoutai une seconde : « As-tu déjà vu  le Seigneur ? » --« Je le vois constamment, je le vois constamment ».  À ces deux questions, j’en ajoutai une troisième : « Est-ce certain ce que nous tenons de Dieu ?  La foi que nous professons est-elle vraie, hors de tout doute ? »--« Rien de plus vrai, rien de plus vrai ».  Je lui demandai enfin : « Est-elle vraie la rumeur, est-ce vrai ce que beaucoup soupçonnent et que tu ne peux pas ignorer toi-même, que tu as été tué par la fraude et le poison ? »  Et il répondit : « C’est vrai, c’est vrai ».

 Après avoir satisfait à toutes mes demandes, il disparut, et moi, je me réveillai,   Puis, étonné et choqué,  je commençai à mémoriser ce que j’avais vu. Mais pendant que je ruminais ces choses et que je m’efforçais de les mettre en mémoire, mes paupières s’alourdirent, et comme les nuits d’hiver étaient longues et qu’approchait le premier dimanche d’Avent, je posai ma tête sur l’oreiller pour me rendormir.  Il ne se passa que quelques minutes, et celui qui m’était apparu, se montra de nouveau et de la même façon.  J’accours avec autant de promptitude qu’avant, et sans me souvenir de la vision que je venais d’avoir, je me mets à l’étreindre et à l’embrasser.   Que dire de plus ? Il n’y eut, cette deuxième fois, dans mon âme ou dans ma bouche, rien de plus rien de moins  que lors de la première fois.  Je l’interrogeai de nouveau au sujet de ces choses auxquelles il avait déjà donné des réponses :  son état actuel,  sa vision de Dieu,  la certitude de la foi chrétienne, et  sa mort.  Je l’interrogeai dans cet ordre même, et il me répondit la même chose dans les mêmes mots. Mais dans cette seconde vision, il ajouta pourtant quelque chose  à la fin.  Car, quand il redit  qu’il avait été mis à mort par la ruse de faux frères,  j’éclatai en sanglots, et ne doutant plus du fait, je déplorais ce crime  avec des pleurs intarissables.  Me réveillant en pleurant, j’avais les yeux humides et ma bure mouillée.   Pour tirer au clair ce que je venais de voir, aussitôt que j’eus quitté la ville, que je fus retourné en Gaule et que j’eus franchi le seuil de Cluny, j’obtins la confession publique de l’infâme parricide.   Celui qui était digne de la géhenne, et que je ne pouvais pas punir par le glaive, la pendaison ou le feu, ou par des supplices extrêmes, je le condamnai à la seule peine qu’il m’était permis de lui imposer, l’exil perpétuel.  Car, la main sur le saint évangile, il fut contraint de jurer, en ma présence, et devant tout le chapitre, que, passés les trois mois que je lui aurais assignés, il cesserait de demeurer à l’intérieur des frontières de la Gaulle, qu’il se chercherait en dehors d’elles un lieu de sûreté, et qu’après avoir trouvé où se caser,  il ferait dignement satisfaction pour ses péchés.  La vision que j’ai ci-haut décrite me parait digne de foi, même si elle a eu lieu pendant la nuit, car, d’une part, le souvenir détaillé  qu’a le dormeur de cette vision, la répétition telle quelle de la même vision, et d’autre part, la confession publique de cet homme exécrable démontrent, me semble-il, qu’elle ne fut pas imaginaire mais réelle.

                                             CHAPITRE CINQUIÈME

                               De la vision du frère Enguison

 J’ajoute cette autre à la vision précédente. Même si elle s’est produite pendant le sommeil, il a été possible de faire  la preuve de sa véracité.  Vint de mon temps, à Cluny, pour sa conversion, un noble du nom d’Enguison,  Et dans les tous premiers temps, pour se familiariser avec le service divin,  il décida de prendre son repos  dans l’église. Pendant qu’il dormait là, la nuit, il vit un de ses compagnons de guerre, qui s’appelait Pierre de la Roche, un château situé dans le diocèse de Geben. On avait entendu dire qu’il était décédé depuis peu ce soldat, quand il était en route vers Jérusalem. Mais le frère en question n’en savait rien. Aucune nouvelle de sa mort ne lui était encore parvenue.  Ce soldat  se montra pendant son sommeil sous la forme qu’il avait pendant sa vie. Le frère jubila, et comme il le connaissait très bien, et l’avait en grande estime, il ouvrit tout de suite la conversation : «  Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »  Il répondit : « Pendant ce voyage d’outremer que j’ai entrepris volontairement, comme tu sais, j’ai perdu la vie ». Le frère continua : « Et quand en est-il de ceux qui ont fait le voyage avec toi ? »--« Quelques-uns sont morts, d’autres ont survécu ».  Il lui demanda encore : « Comment te sens-tu dans cet état de vie où tu es passé ? »  Il répondit : « Je vais bien, car j’ai bénéficié de la miséricorde de Dieu que j’espérais.  Il y a encore pas mal de choses qui font obstacle à la plénitude de mon salut. Une chose surtout. Avant de partir pour Jérusalem, j’ai mis en fuite un prêtre de l’église de Séconiac qui exigeait de moi  une dime pour une vigne;  et à la sortie de la vigne, je l’ai frappé irrévérencieusement. »  Après l’avoir bien écouté, le frère lui demanda : « Et que penses-tu qu’il m’arrivera ? Pourrai-je obtenir le salut que j’espère ? » « Tu te sauveras, répondit-il.  Mais, auparavant, tu devras souffrir plusieurs choses graves. »

 Après ces mots, le soldat de  la vision disparut.  En se réveillant le matin, le frère alla immédiatement me dire ce qu’il avait vu et entendu.  Il demanda ensuite s’il lui serait permis de se rendre au village du soldat, et à la vigne où avait eu lieu la rencontre avec le prêtre, afin d’établir si ce qu’il avait entendu était vrai ou faux. Car personne ne lui avait annoncé la mort de ce soldat, personne ne lui avait parlé des soldats morts ou rescapés,  de la fuite du prêtre ou du coup de poing donné par le soldat.  Après en avoir reçu l’autorisation de son abbé, il se dirigea vers le territoire de Geben, et il apprit là par le témoignage de personnes connues et fiables, que tout ce que le mort lui avait dit était vrai.  Et l’affront qu’il avait fait au prêtre, il l’apprit de la bouche du prêtre lui-même et de d’autres personnes.  Quand les parents du mort furent mis au courant de la chose, ils furent d’avis qu’il avait mal agi envers le prêtre, et expièrent à sa place par de dignes satisfactions.  Et comme cette vision est démontrée véritable par tant d’indices, je la considère certaine et non douteuse, et je l’adjoins aux miracles certains.

                        CHAPITRE SIXIÈME

                                   De la vision admirable d’un enfant éveillé

 J’ai raconté plus haut plusieurs apparitions de morts en plein jour.  Je tiens cependant à en ajouter une autre, que je viens de découvrir et qui vaut son pesant d’or. Car cela s’est passé l’année même où j’ai écrit ce livre.  Pendant la nuit qui précède Noël, au cours de  laquelle on chante « sanctifiez-vous aujourd’hui », était couché dans le dortoir du monastère de  Carum locum, un enfant moine qui méditait les yeux grands ouverts.  Et voici qu’au bout de quelques minutes, il regarda et vit un frère d’une vie exemplaire, du nom d’Achard, qui avait été prieur de ce monastère, et qui était mort récemment. Il le vit monter les marches de l’escalier qui menait au dortoir, et s’approcher de lui. Cet enfant était son neveu, le fils de son frère.  Il vint donc, et se tint debout dans l’escalier qui était placé devant le lit de l’enfant.   Il était accompagné du vénérable seigneur prieur Guillaume,  décédé lui aussi, qui m’avait apparu dans mon sommeil, comme je l’ai déjà raconté.  L’enfant n’avait vu aucun de ces deux là  de leur vivant, mais à cause de tout ce qu’il avait entendu raconter d’eux, il les a reconnus comme s’il les connaissait déjà.  Ils s’attardèrent là et causèrent entre eux, devant l’enfant qui les écoutait.  Après un certain temps, Guillaume se retira, et Achard demeura seul assis devant lui.   Regardant fixement l’enfant, il l’invita à se lever et à se rendre avec lui au cimetière des frères pour y voir des merveilles.   Le jeune moine  lui répondit que,  bien qu’ un peu calmé par les paroles familières de son oncle, à cause de la terreur qui l’envahissait, il ne pouvait pas  faire ce qu’il demandait;  qu’il était étroitement surveillé, qu’il craignait d’être durement châtié si quelqu’un le voyait sortir du dortoir  en dehors des heures canoniques, et qu’après avoir reçu des blessures, il ne pourrait pas de toute façon demeurer avec lui.   L’oncle lui répliqua  qu’il n’y avait rien à craindre, qu’il devait faire confiance à son oncle paternel, qu’il avait tout prévu pour que rien de fâcheux n’arrive, qu’il l’amènerait et le ramènerait sain et sauf.  Convaincu, l’enfant se leva, et, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, il suivit celui qui le précédait.  L’oncle fit passer le neveu  par le grand cloître, puis par le cloître des malades, et se dirigea enfin vers la porte du cimetière. L’ayant ouverte, ils sortirent.  Et voici que l’enfant s’aperçut que le cimetière était en totalité recouvert de sièges innombrables, et que sur ces sièges étaient assis des hommes revêtus d’un habit monastique.  Son oncle lui dit qu’un siège était réservé pour chacun des deux, dans lequel ils s’assoiraient immédiatement, comme ceux-là, dès qu’ils  ils viendraient ici.  Il lui indiqua qu’une plainte s’élèverait dans le monastère à son sujet, à cause de laquelle il était nécessaire de se lever, et d’en appeler d’avance au jugement de celui qui appelle. Il l’avertit que pendant la durée de l’examen, l’enfant occuperait le même siège, et qu’il le conserverait jusqu’au retour sans rien craindre.   C’est ce qui s’est passé.  Car une fois entré dans le couvent Achard  s’assit aussitôt, avec l’enfant,  dans le siège qui lui avait été préparé.  Il s’éleva immédiatement une clameur, et une plainte fut déposée  par un de ceux qui étaient assis que le frère accourrait en retard dans son couvent.  Il se leva aussitôt, et pour donner satisfaction, il se présenta devant tous.  Après quoi, selon l’avertissement qu’il avait reçu, il se rassoit dans le même siège.   Il obtint un lieu au centre du cimetière, un monument fait de pierres, qui ne contenait  à son sommet qu’une seule lampe, laquelle par le respect qu’ont les fidèles pour ceux qui reposent ici éclaire toutes les nuits par ses rayons ce lieu sacré.  On y accède  par des degrés, et au sommet, il y a de l’espace pour deux ou trois hommes debout. Dans le  siège d’un juge grand et respectable, il vit assis au-dessus de lui le dit frère Achard penché comme pour faire une satisfaction.   Que lui dire, quelle réponse lui donner, il ne put rien trouver malgré tous les efforts qu’il fit.   Jusqu’à maintenant, il pouvait tout voir clairement, car une lumière brillante éclairait tout le cimetière sans l’aide de cierges.   Après un certain temps, l’oncle retourna en son lieu propre, et s’assit sur son siège pendant que l’enfant le suivait et se tenait à ses pieds.  Peu de temps après, l’enfant observa que tout le couvent se levait de ses sièges, et se hâtait de sortir non par la porte par  où ils étaient entrés, mais par celle qui menait à la sortie.  Avant qu’ils sortent, il aperçut un grand feu, allumé tout près devant cette porte, par laquelle plusieurs passaient.  Quelques-uns y demeuraient longtemps, d’autres ne faisaient que passer. Il demeura à contempler ce spectacle jusqu’à ce que tous soient sortis par la porte. Puis ils se retrouvèrent seuls, lui et son oncle paternel,   Comme il l’avait promis, l’oncle paternel retourna par le chemin qu’il avait suivi en s’en allant, monta jusqu’au dortoir des frères, le suivit jusqu’à son lit, et disparut,  Après avoir appris cette histoire d’autres personnes et même de la bouche de l’enfant dont je connaissais la droiture et la sincérité, j’ai cru bon de la sauver de l’oubli, pour le plus grand profit des lecteurs.

                                          CHAPITRE SEPTIÈME

                                                     Les chartreux

 J’ai souvent répété aux lecteurs que le but que je me proposais était de transmettre aux lecteurs, pour la plus grande gloire de Dieu et pour leur édification, les histoires que je considère vraies, même celles que je viens tout juste d’apprendre,  non donc au moment où  le miracle a eu lieu, mais quand il m’a été connu. Mais avant d’ajouter d’autres miracles, je dois, me semble-t-il, donner quelques explications pertinentes. Parmi touts les ordres monastiques européens, il en est  un, en Bourgogne, qui, par sa sainte règle,  est plus saint que beaucoup d’autres. Il a été fondé de notre temps par des pères grands, doctes et saints, le maître Bruno de Colon, et le maître italien Landuino.  Scandalisés par le relâchement, la tiédeur et la négligence de certains moines anciens,  et voulant renoncer au siècle, ils eurent la précaution de consulter des gens qui marchaient dans la voie de Dieu, et instituèrent un ordre qui les munit pratiquement contre toutes les embûches du démon. Car, contre l’orgueil, qui, selon l’Écriture est le début de tout péché, et contre ses rejetons infâmes que sont l’envie, l’ambition, la vaine gloire, et d’autres du même acabit, cet ordre était bien armé, en autant que cela est possible aux humains.  Ses membres portaient des vêtements râpés et usés jusqu’à la corde, repoussants,  et plus vils que ne le demande le dépouillement monastique. Ils étaient courts et étroits, ces vêtements, hirsutes et sordides, et n’ouvraient aucune porte au vice de la gloriole.   Mais j’ai appris que même dans un habit déguenillé le diable vient chercher ce qui est sien, et qu’il a su injecter le venin de l’orgueil dans les vêtements de l’humilité. Quoi qu’il en soit, ces hommes justes et ces chercheurs de Dieu ont pourvu avec le plus grand soin, autant que possible,  à ce que le prince de ce monde ne puisse, par l’orgueil ou ses rejetons, passer par le chas d’une aiguille.  La cupidité, ensuite, qui est la racine de tous les mots, ou l’avarice qui est un service offert aux idoles, ils les éradiquèrent au point d’empêcher une goutte de venin de pénétrer.  Ils leur délimitèrent, autour de leurs cellules,  un terrain à cultiver  plus ou moins grand,  d’après la fertilité ou la stérilité du sol,  en dehors duquel, même si on leur offrait le monde, ils ne poseraient même pas le pied, bien loin d’accepter un autre terrain.  Pour cette même raison, ils accordèrent à leurs animaux, leurs bÅ“ufs, leurs ânes, leurs moutons, leurs chèvres et leurs boucs,  une portion de terre qu’il n’était pas permis de transgresser. Et pour qu’il ne leur soit jamais nécessaire de s’approprier plus de terre que ce que nous avons dit, ni d’ajouter quelque chose  à leurs possessions, ou d’augmenter le nombre de leurs chevaux ou de leurs vaches, ils décrétèrent à perpétuité qu’un monastère ne compterait pas plus que douze moines, treize avec le prieur, dix-huit frères convers, et quelques mercenaires.   En plus de tout cela, pour dompter l’étalon de leur corps, et pour soumettre, selon l’apôtre, la loi des membres répugnant à la loi de l’esprit, ils mortifieront toujours leurs chairs avec de durs cilices, affligeront continuellement leurs corps par des jeûnes sévères, s’exténueront et s’émacieront.  Voilà pourquoi ils mangeront toujours du pain de son, ils prendront du vin mélangé d’eau, i.e. un liquide vil plutôt que du vin.  Ils s’abstiennent à perpétuité de toute manducation de chair, saine ou malade.  Ils ne mangent jamais de poissons, mais acceptent parfois par charité ceux qui leurs sont donnés.  Ils n’acceptent le fromage et les oeufs comme nourriture que le dimanche et le vendredi.   Le mercredi ou le samedi, ils se servent de légumes crus ou cuits dans l’huile.  Tous les mardis, jeudis et samedis, ils se contentent de pain et d’eau.  Ils ne mangent qu’une fois par jour, excepté pendant les octaves de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de l’épiphanie, à la présentation de Marie au temple, à l’annonciation du Seigneur, quand elle tombe pendant le temps pascal; à l’ascension du Seigneur, l’assomption et la nativité de la très sainte mère de Dieu, à l’exception des fêtes des douze apôtres, de saint Jean Baptiste, de saint Michel archange, de saint Martin et de la fête de tous les saints, qui est célébrée pendant le mois de novembre.   En plus de tout cela, à la façon des moines égyptiens de jadis, ils habitent continuellement leurs propres cellules.  Ils vaquent là à l’observation du silence, à la lecture, à  l’oraison, ainsi qu’au travail manuel, surtout en copiant des livres.   Dans leurs cellules, ils offrent fidèlement à Dieu toutes les heures du bréviaire.  Le soir et le matin, ils se réunissent tous à l’église.  Là, ils n’offrent pas des prières et des actions de grâce à Dieu pour la forme, mais avec la plus grande attention, les yeux fixant la terre, leurs cÅ“urs élevés aux cieux.   Par tout leur comportement, leur attitude, leur voix, leur visage, ils montrent qu’ils ont fui les choses visibles, méprisé tout le reste, qu’ils sont tournés vers les choses d’en haut.  Mais font exception les jours de fête ci-haut mentionnés,  pendant lesquels ils mangent deux fois, habitent en commun au lieu de demeurer chacun dans sa cellule.  Non seulement ils chantent alors ensemble dans l’église les heures canoniques, mais après sexte et vêpres, ils mangent ensemble.  En ces jours seulement, à l’imitation des anciens ermites, pour ne pas être empêchés par d’autres devoirs sacrés de moindre importance, ils offrent au Dieu tout puissant le sacrifice salutaire pour leur salut et celui du monde, lequel est appelé depuis longtemps messe parce qu’il est envoyé à Dieu.  En ces jours saints, qui se rapportent particulièrement au Seigneur ou à sa résurrection, ou aux fêtes des saints, on célèbre des messes.   Les jours où il est permis de manger des légumes, mais selon une quantité déterminée, ils les préparent et les font cuire.  Mais cela n’est commandé par la règle érémitique que quand ils ne mangent pas ensemble au réfectoire, mais seuls dans leurs cellules.   En aucun temps, ils ne boivent du vin avant ou après la messe.   Si quelqu’un à ce moment est assoiffé, il ne pourra boire que de l’eau, non du vin.    Après avoir donné ces explications pour qu’une si sainte institution ne soit pas enterrée dans le silence, revenons au récit des miracles qui se sont produits de notre temps.   Car c’est là le but principal que je me suis proposé : confier à la mémoire des lecteurs d’aujourd’hui ou de demain les miracles de mon temps faits n’importe où et à n’importe laquelle date.

                                                 CHAPITRE HUITIÈME

 Un frère chartreux qui, à l’état de veille, a vu des choses merveilleuses.

 J’ai entendu dire par plusieurs qu’un grand nombre de miracles étaient arrivés à la chartreuse.  Mais, à cause de l’humilité des frères  qui leur fait toujours, autant qu’ils le peuvent,  cacher  leurs Å“uvres admirables, ils ne voulurent pas les divulguer, et ils sont donc rares, je dirais même rarissimes, les miracles dignes de foi qui me sont parvenus.  Les choses que je tiens pour absolument certaines, je n’ai ni l’intention ni la volonté de les taire.  Il y eut parmi eux, non un moine, mais un convers qui était déjà avancé dans les voies de la perfection, même s’il était jeune et de basse extraction. Il faisait tout son possible pour pratiquer de tout son cÅ“ur les vertus d’obéissance, d’humilité et de pénitence.  Il était non seulement crucifié au monde, mais enseveli au monde.  Il s’était tellement livré à l’amour de Dieu, et spécialement à la gloire de la vierge Marie, que les saints moines qui connaissaient sa vie jugeaient qu’il ne connaissait rien en dehors du Christ et du Christ crucifié, de la sainte mère du crucifié, et vierge perpétuelle, celle qui, après le Christ aime le plus le salut humain, Marie.  Persévérant toujours davantage dans les Å“uvres entreprises au début de sa conversion, et croissant toujours de vertu en vertu dans cette vallée de larmes, comme le dit le psaume, et entreprenant des ascensions dans son cÅ“ur, il excita contre lui une envie spéciale de l’ennemi antique et commun.  Et ce n’est pas en cachette, mais ouvertement que s’est montré à lui celui qui est avide de la perte des humains.  Il était couché une nuit dans la cellule qui lui avait été désignée pour qu’il se repose de son labeur et prie en secret. Il ne dormait pas encore, mais méditait.   Et voilà qu’à une heure avancée de la nuit, apparut à lui une horde de démons sous la forme de porcs sauvages.   Ils furetaient partout dans sa cellule, et avec des paroles de déments, un rire sarcastique, et des dents d’une longueur démesurée, qui étaient effilées comme des épées capables de lui donner la mort, ils entouraient l’homme terrifié et tremblant.  Il suait à grosses gouttes, d’après ce qu’on m’a dit, tellement il paniquait;  et tout près d’être déchiqueté, il ne pouvait envisager rien d’autre que sa mort prochaine. Pendant qu’il avait à supporter tout cela, la frousse monta d’un cran quand il vit entrer dans la cellule où ces étranges évènements se produisaient, un homme d’une taille gigantesque qui lui semblait être le prince des démons. Aussitôt entré, il se tourna vers les porcs et leur dit : « Que faites-vous, fainéants !  Pourquoi ne l’avez-vous pas encore kidnappé ?  Pourquoi ne l’avez-vous pas dépecé ? »   « Que dis-tu, lui répondirent les porcs, nous avons fait tout ce que nous pouvions, mais après avoir tout essayé, nous sommes revenus bredouilles. » --« Je ferai, moi, ce que vous, paresseux, vous n’avez pas pu faire ».  Il prit un croc en fer à pointes recourbées d’un aspect effrayant, le brandit devant le convers d’un air menaçant.  Comme il était sur le point de l’emporter ou de le déchiqueter, ce dernier  était tout près de tomber dans les pommes.   Mais le Dieu à qui cet homme bon disait toujours en suppliant : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal », ne permit pas qu’une tentation si disproportionnée  ne s’éternise.  Mais avec la miséricorde qu’il montre toujours aux siens, il l’a soustrait à la tentation, et l’a libéré du mal.  Car dès qu’il brandit le croc à pointes recourbées pour le mettre en charpie, aussitôt la mère du Dieu tout puissant, celle qui est vraiment la mère de la miséricorde, selon le nom que nous lui donnons, celle en qui, après Dieu, il avait mis tout son espoir, se présenta visiblement, et tendant sa main vers les démons, elle leur dit : « Comment, vous, êtres détestables, avez-vous osé venir ici ?  Celui-ci n’est pas un des vôtres. Et vous ne pourrez jamais en rien prévaloir contre lui. »   Elle dit, et plus vite que la parole, tout ce troupeau infâme se dissipa comme de la fumée.  Après la fuite des démons, elle était toujours là.   Voyant qu’il était encore terrorisé, et qu’il tremblait de la tête aux pieds, elle lui dit pour l’apaiser : « Ce que tu fais plaît à Dieu.  Sache que la dévotion de ton âme est agréable à Dieu et à moi.   Continue donc à faire ce que tu fais, et efforce-toi de toujours t’améliorer, en ajoutant aux actions déjà accomplies, de meilleures encore.  Et pour que tu comprennes ce que j’attends de toi, apprécie, par exemple, les nourritures fades, mets ta complaisance dans les vêtements abjects, livre-toi avec ardeur au travail manuel. »  Après avoir dit ces paroles qui le réconfortèrent, la sainte Vierge le quitta, et retourna au ciel.
 
 J’ajoute à ce miracle un autre qui ne lui est pas inférieur.    Un pauvre manant,  que la pauvreté n’avait pas détourné de la religion,  était devenu ami avec de bonnes personnes, dont il avait entendu parler. Il les chérissait particulièrement. Eux aimaient en lui non la seule pauvreté matérielle, qui n’est d’aucun profit pour le salut de l’âme, mais la bienheureuse pauvreté spirituelle de laquelle a dit le Seigneur : « Bienheureux les pauvres en esprit, parce que c’est à eux qu’appartient le royaume des cieux. »  C’est pour cette raison que plus ils sentaient chez lui d’amour envers Dieu, plus ils se montraient familiers avec lui.  Il arriva donc qu’ils adoptèrent ses deux fils comme leurs enfants, et à cause de Dieu, ils les éduquèrent dans la religion de leur père. Après un certain temps, l’un d’entre eux mourut.  Voulant former et éduquer religieusement celui qui restait, ils le confièrent à l’homme dont nous avons parlé à qui furent montrées les choses que j’ai racontées plus haut.  Il ne fut pas un exécuteur paresseux du mandat qu’on lui avait confié.  Il le reçut, le nourrit, et lui faisant boire le lait de la religion sacrée que lui-même avait bu jusqu’à son âge adulte,  il lui enseigna, en bref, de ne trouver de saveur à aucune chose terrestre, et de ne rien aimer de terrestre.  Le bon docteur enseigna à l’enfant qui lui avait été confié à regarder le ciel par la pensée, à avoir faim des choses célestes, à ne soupirer qu’après le Christ, le Dieu et le Seigneur du ciel et de la terre, à rechercher les choses qui sont en haut, non celles qui sont sur la terre, là où le Christ est assis à la droite de son Père.   Après avoir été ainsi formé par lui, il montra que son docteur n’avait pas  travaillé en vain., comme il arrive malheureusement dans le cas des indisciplinés.  Or, comme il a été dit par quelqu’un d’assez connu,  l’éducation enfantine qui a été toute imprégnée  de la saveur céleste, ne se conserve  pas seulement longtemps, comme lui dit, mais aussi longtemps que l’on vit.  Mais il ne plut pas à Dieu qu’un enfant qui avait été si bien formé, si saintement élevé, fasse long feu parmi les mortels.    Il fut donc enlevé pour que la malice n’altère pas son intelligence, et pour que de faux amis religieux ne trompent pas son âme par une doctrine hérétique. Le disciple annonça à l’avance à son maître qu’il avait un bon espoir d’être sauvé, mais il lui légua par sa mort une douleur difficilement supportable.  Il l’avait reçu de son prieur, comme je l’ai déjà dit, pour l’éduquer, mais admirant ses mÅ“urs honorables et ses saintes dispositions, il l’aimait non seulement comme un disciple mais comme un fils, et il ne cessait de déplorer un départ si rapide et si subit.  Cet amour qu’il lui portait le poussait à prier continuellement pour lui.  Tout ce qu’il savait en fait de psaumes, il l’offrait chaque jour à Dieu. Il ne pouvait pas se lasser de prier, de psalmodier, de pleurer pour le salut de son âme. N’arrêtant  jamais de pratiquer les Å“uvres saintes de son âme dévote, il était incapable de passer à autre chose.  Dieu voulut  alors  consoler cet homme qui souffrait tellement, et montrer quel était à ses yeux le mérite du maître ou de l’enfant. Il le  rendit donc digne d’une vision céleste, pour le rasséréner, et pour montrer quelle idée doivent se faire de lui ou de l’enfant les lecteurs ou les auditeurs.  Il passait la nuit au grand air cet homme bon, comme il avait souvent l’habitude de faire, et, comme le grand Martin,  il ne permettait pas à son esprit tendu vers le ciel de se reposer de la prière ou de l’étude.

Comme les yeux du corps et de l’âme étaient  fixés au ciel pour contempler Dieu au-dessus des astres, autant qu’il est possible à l’homme, voici qu’au milieu du firmament apparut une lumière plus brillante que toute les lumières corporelles, et qui venait d’en haut.  Et pour  satisfaire au désir de son enfant, Celui qui fait la volonté de ceux qui le craignent,  fit en sorte que l’homme voie l’enfant bien-aimé, ou plutôt le fils de Dieu descendre du ciel avec la même lumière, et venir jusqu’à lui joyeux et rayonnant. Et, fasciné par cette vision, il flottait entre la crainte et la joie.  L’enfant qui lui apparaissait lui dit : « Eh quoi ! Ne reconnais-tu pas ton fils ?  Reviens à toi, et parle-moi comme tu le faisais autrefois.  Mais pour te faire comprendre tout ce qui m’est arrivé à cause de toi, sache que ce fut un grand avantage pour moi que tu m’aies tant aimé à cause de Dieu, que tu aies compati si charitablement à ma mort, que tu aies répandu pour moi tant de prières ferventes et continuelles.  Apprends donc que je suis parvenu à un état qui me permet  de te rendre les services que tu m’as rendus autrefois »  Voilà ce qu’il dit. Et aussitôt il commença à retourner d’où il venait.  Le bénéficiaire de cette vision rapporta que pendant qu’il s’éloignait et qu’il montait au ciel, il n’avait pas tourné sa tête pour regarder ailleurs, comme le font ceux qui disent adieu, mais comme il était quand il lui parlait face à face, il demeura le visage tourné vers lui en montant au ciel, jusqu’à ce que, comme on le dit de Martin, le ciel s’étant ouvert, on ne put plus le voir.   Cette vision l’emporte peut-être sur une des visions précédentes, du fait que Sévère Sulpicius, comme il le rapporte lui-même, la vit en dormant, même si c’était pendant le léger sommeil du matin, tandis que celui-ci ne dormait pas quand il la vit,  qu’il veillait dehors en plein air, priant de tout son cÅ“ur.

                                                CHAPITRE NEUVIÈME

 Du miracle des cierges romains dans l’église de la mère du Seigneur.

 Ce miracle lumineux et réjouissant qui s’est produit il y a plusieurs années, et qu’on a presque laissé tomber dans l’oubli, je n’attendrai pas plus longtemps pour le confier à la mémoire des générations futures.  Il y a, à Rome, une église patriarcale consacrée en l’honneur de la vierge perpétuelle, mère de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’on appelle couramment Sainte Marie majeure.   Plus grande, en effet, parce qu’après l’Église du  Saint-Sauveur au Latran, elle est plus grande en dignité que non seulement toutes les églises romaines, mais que toutes celles de la terre.  C’est là que le pontife apostolique se rend, couronné, en une procession faste, les jours de Noël, de Pâques et de l’assomption de la glorieuse Vierge Marie.  C’est là qu’il fait une station,  qu’en présence de tout le clergé et de tout le peuple, il offre à Dieu le sacrifice solennel, et qu’il vient l’honorer les jours de fête, quand il le peut.  C’est ici qu’un miracle inouï s’est produit non seulement une fois, mais à chaque année, pendant longtemps, à la fête de l’Assomption, comme on le raconte.  On a coutume à Rome, parmi toutes les fêtes de l’année,  d’honorer, de célébrer, de vénérer avec une dévotion spéciale, la fête de l’Assomption de la mère du Sauveur.  Voilà pourquoi, parmi les objets de piété que font les fidèles pour honorer la sainte Vierge, on confectionne de gros cierges, et on les apporte d’avance dans l’église en question, la veille de la fête.  Mais on garde dans la maison une quantité égale de cierges d’un poids identique, pour que, le jour suivant, une fois la messe terminée, on puisse connaître par la balance quelle quantité de cire le feu aura consumé.   Les cierges des Romains demeurent donc dans l’église de la mère de Dieu  à partir des vêpres jusqu’à sexte ou none du jour suivant, allumés en l’honneur de l’un et l’autre, et consumés pendant les solennités d’une messe festive.  Chacun de ces cierges est rapporté de l’église à la maison par leurs propriétaires.  Ayant chacun identifié son cierge, dès qu’on parvient à la maison, on prépare des plateaux d’une balance  semblables, et on dépose sur l’un le cierge ramené de l’église, et sur l’autre le cierge gardé à la maison.    On observe attentivement pour découvrir  quelle quantité de cire pourrait faire défaut, car après toutes ces heures passées à l’église, on a hâte de voir quelle réduction de cire la balance indiquera.  Et voici que, (ô merveille), le peseur consciencieux,  l’observateur attentif ne découvre jamais aucune diminution de poids, après une si grande combustion de cire.   C’était comme si rien n’avait été consumé.  Et l’on s’étonne d’avoir récupéré tout ce qu’on avait allumé pour Dieu et la vierge Marie.  Ce miracle merveilleux et inouï, fait pour recommander aux mortels la gloire de la mère de Dieu, n’a pas  lieu dans n’importe lequel temple inconnu ou banal, non dans n’importe laquelle ville, mais dans la capitale elle-même de la terre, non seulement une fois, comme je l’ai dit, mais régulièrement à chaque année, opéré par la piété et la puissance divines.  La répétition du miracle a pour effet d’augmenter l’admiration, de fortifier la foi, d’enflammer la charité.  Et un lieu si célèbre ne supportera pas que demeure caché ce que la providence divine a voulu manifester je ne dirai pas à un grand nombre seulement, mais, à cause de la majesté du lieu, à tous.  Dans les temps prophétiques, ce fut une grande chose que la farine d’une veuve, à la parole d’Élie, ne diminue pas, et que l’huile n’ait pas baissée, selon la parole du Seigneur.  Ce fut une grande chose que le prophète Élie ait été nourri de la nourriture de Dieu, quand les corbeaux lui apportaient,  sur l’ordre de Dieu, du pain et de la viande le matin, et du pain et de la viande le soir.  S’ils furent grands ces jours au temps de la colère de Dieu, ils ne sont pas moins grands les jours du temps de la grâce.   S’ils furent grands au temps de la loi mosaïque, ils ne sont pas moins grands au temps de la loi chrétienne et évangélique.   Ils ne manquèrent pas au prophète les pains et les viandes apportés par un corbeau,  matin et soir; il ne manqua pas au même pendant trois années et demi un peu de farine et d’huile.  Elle ne manqua pas non plus, elle  ne fit pas défaut non plus pendant la grande fête de la mère du Seigneur, après la combustion diurne et nocturne, la quantité de cierges offerte à Dieu non seulement pendant trois ans et demi, mais pendant cent ans et plus, jusqu’à notre époque, et cela, aussi longtemps qu’il plaira à Dieu.

                                           CHAPITRE DIXIÈME

                  La résurrection d’un enfant

 J’ajoute également un autre miracle qu’on a coutume de préférer à d’autres, la résurrection d’un enfant de Sylvianiac que saint Majole a opérée par la vertu divine, et qui est arrivée dans ce lieu.   Ce saint est connu  à peu près par tous les peuples de la Gaule, car s’il a été grand par ses vertus héroïques et  par ses miracles durant sa vie, il fut encore plus grand après sa mort par ses prodiges.  Ce don  des miracles  a perduré pendant cent quarante deux ans, c’est-à-dire depuis le temps de sa mort jusqu’à nos jours, de sorte que, après la sainte Vierge, aucun saint, dans toute l’Europe, n’a son pareil pour les Å“uvres charismatiques.  En témoigne le grand nombre de ceux qui sont atteints de différentes sortes de maladies, qui sont exaucés en suppliant, à son sépulcre, la divine clémence d’avoir pitié d’eux par ses mérites.  Parmi lesquels, une femme qui avait  un enfant,  expérimenta,  par son intermédiaire, il y a environ sept ans,  une miséricorde de Dieu  semblable ou plutôt  plus grande que les précédentes. Car quand cet enfant eut trois ans révolus, une maladie foudroyante le cloua dans son cercueil.  La femme souffrit alors atrocement dans son instinct maternel.  Mais, éperonnée par la douleur, elle tourna énergiquement toute la force de son âme vers la foi, plutôt que vers des divagations féminines.  Encouragée par les prodiges opérés près du sépulcre du très saint confesseur que plusieurs racontaient, et dont plusieurs avaient été témoins, elle sentit renaître l’espoir dans son cÅ“ur;  et sa foi lui fit augurer que ce thaumaturge pouvait lui rendre son fils. Elle se leva donc avec empressement, mais ce n’était pas par hâte  de préparer les funérailles.  Loin de là.  Prenant dans ses bras l’enfant mort, elle se dirige vers l’église.  Comme sa marche saccadée donnait l’impression d’impatience, plusieurs lui demandèrent ce qu’elle portait, qu’est-ce qu’elle lui voulait, mais elle leur répondait à tous la même chose : « C’est mon fils mort  que j’apporte au saint Majol, pour qu’il me le rende. »   Ils étaient dans l’étonnement en entendant la réponse si inhabituelle de cette femme; et ils prévoyaient déjà quelle en serait l’issue.  Elle arriva enfin au sépulcre du saint la femme avec son enfant;  et pleine de foi, elle le déposa devant l’autel.  Ceux qui étaient présents retenaient leur souffle.  Ils avaient entendu dire et ils en avaient parfois été témoins que beaucoup avaient  été guéris là par la vertu du saint.  Mais qu’un mort revienne à la vie, ils ne l’avaient jamais vu et n’avaient jamais entendu leurs pères le raconter.  Observant tous avec attention un tel spectacle,  moines et  laïcs, ils attendaient que se manifeste le bon plaisir du Tout Puissant.  L’enfant demeura ainsi inanimé depuis la première heure du jour, (car on était en été) jusqu’à l’heure de none.  Il ouvrit alors les yeux, et, comme un enfant de son âge, il appela, d’une voix chevrotante, sa mère qui était assis dans le local voisin, mais qui ne le perdait jamais de vue.  Elle se leva en sursautant,  et elle se rendit vers lui, accompagnée de tous ceux qui se trouvaient là. Voyant, avec  ceux qui étaient présents, qu’était vivant et parlant le fils qu’elle avait déposé là, mort, elle réalisa que la pitié du saint n’avait pas fait mentir sa foi.   Une clameur s’éleva immédiatement dans le peuple, et l’on lança à haute voix des actions de grâce à Dieu, et des remerciements au saint.  Accoururent les frères qui prenaient leur sieste, et tout Sylvaniac, et, quand se répandit cette heureuse nouvelle,  toutes les villes gauloises affluèrent dans cette ville qui était de beaucoup la  moins importante.   L’église éclate de cris et de chants, et de liesse populaire.  Et voyant vivant celui qu’ils avaient laissé mort, ils ne se sentaient pas de joie.  Elle obtint donc du saint son enfant la pieuse mère.   Et comme il avait reçu de ses parents la première vie, si je peux m’exprimer ainsi,  c’est de saint Majol qu’il avait, par un miracle si insigne,   reçu la seconde.  Sa mère décida donc que le fils porterait désormais le nom de Majol.   Pour  que chez le lecteur ou l’auditeur éventuel il ne reste aucune ombre de  doute au sujet d’un tel miracle, qu’ils sachent que, avant d’écrire ces choses, je me suis rendu moi-même à Sylviniac, et que c’est de la bouche de la mère et d’autres témoins que je les ai entendues.

                                            CHAPITRE ONZIÈME

                                     La vraie confession

 Voici encore une autre vision ayant trait à l’utilité de la confession, que je rajoute à celles que j’ai rapportées plus haut tout au long.  Je ne l’omettrai certainement pas parce qu’elle est arrivée plusieurs années auparavant.  Car c’est pendant  l’année où je revins de l’Angleterre seconde, qu’il m’est arrivé d’entendre cela.  Pour ne pas l’oublier,  je l’ai mis par écrit.  En revenant donc de cette partie de l’Angleterre, quand, me dirigeant vers Cluny, je voyageais en France, je demandai l’hospitalité à un monastère clunisien du nom de Radolium, et qui appartient à la Charité.   Présidait alors, dans ce lieu, en sa qualité de prieur, un dénommé Bernard, poitevin, jeune d’âge, de bonnes mÅ“urs, un grand travailleur, qui pourvoyait  avec prudence à la maison qui lui avait été confiée. Il avait été terrassé par une fièvre maligne qui le tenait cloué au lit.  Je vins donc le voir, et je découvris à quel point il était malade.  Après avoir dit pour lui la prière demandée par la règle,  je lui demandai, non sans anxiété, comment il allait.  Il répondit, ce qui crevait les yeux, et ce que personne ne pouvait nier en le voyant, qu’il souffrait énormément.  Je lui conseillai donc, par charité et par devoir, de profiter du moment où il était encore  conscient pour  scruter sa conscience,  confesser ses péchés, et ne rien omettre de ce  qui se rapporte au salut de son âme; mais par la confession, la dévotion,  la prière, de se préparer autant qu’il le pourrait, à terminer en sécurité son pèlerinage terrestre.  Il acquiesça de grand cÅ“ur à ce que lui demandai, et après le départ de tous, et en ma seule présence, il entreprit de se confesser dévotement.  Une fois la confession terminée, je remplis mon rôle, et je donnai l’absolution,  comme tout bon prêtre, au pécheur repentant.  Après lui avoir imposé une pénitence qui correspondait à ce que j’avais entendu, je me retirai avec l’intention bien arrêtée de revenir le voir le lendemain.  Je retournai donc, le matin, comme je me l’étais proposé, et, après avoir fait sortir tout le monde, je l’admonestai en secret, comme je l’avais fait d’abord.  Et lui, se tournant brusquement vers moi, me dit : « J’ai péché, seigneur, j’ai grandement péché. De la confession d’hier que j’aurais du faire correctement,  j’ai exclu sciemment des choses. Pour cette raison, appelé en jugement cette nuit, j’ai été contraint de regarder des choses ahurissantes et bouleversantes.   Se tenait dans ce lieu une multitude d’hommes de couleur sombre, de forme horrible, d’une difformité qu’aucun regard humain ne peut supporter.  Ils apportèrent deux plateaux d’une balance, dans l’un desquels je voyais mes Å“uvres, et dans l’autre mon âme  Des accusations venant de ces hommes fusèrent de toutes parts.  Ce qu’ils disaient était parfois vrai, parfois faux, à leur habitude.  Je suais à grosses gouttes, et me recroquevillai sur moi-même, la crainte m’empêchant de répondre à ces milliers d’hommes qui me reprochaient de nombreuses choses. Quand leurs accusations et leurs sarcasmes  eurent fait de moi un roseau tremblant et courbé, apparut un homme d’une grande beauté. Se tenant au milieu  de la pièce, il dit aux hordes hystériques, ou plutôt, comme je l’avais deviné, démoniaques : « Que cherchez-vous ici ? Il n’est que trop clair que celui-ci n’est pas des vôtres.  De toute évidence, il a échappé de vos mains par cette confession qu’il a faite hier à son abbé. »  « Il n’en est pas ainsi, dirent-ils, il n’en est pas comme tu le dis.   Car nous savons très bien ce qu’il a dit, et ce qu’il a retenu.  Il est certain que ce n’est pas par oubli, mais délibérément  qu’il a  tu certaines choses dont il se souvenait parfaitement. »  Comme mon bon défenseur ne pouvait nier la vérité proférée par des menteurs, ni m’abandonner, je passai toute cette nuit dans la peur et l’anxiété.  Une fois la nuit passée,  quand l’aurore apporta le début du jour,  je revins à moi en me réveillant.  Maintenant, parce que je comprends parfaitement la grandeur de la miséricorde que Dieu à montrée envers moi par cette vision,  j’avouerai à Dieu et à toi, père, comme il veut que je le fasse, toutes les choses que j’avais décidé de cacher; et je ne priverai plus mon âme du salut qui a été préparé pour elle. »  Après avoir dit ces choses, il se confessa de nouveau, et, par la grâce de Dieu, il vomit tout ce qui lui restait encore à expulser.  Une fois terminée la vraie et dévote confession, je donnai au frère l’absolution par le pouvoir qui m’a été conféré, je l’oignis de l’huile sainte, et je le recommandai vivement à Dieu et aux prières des saints. Puis, en lui disant adieu, je le quittai avec mes compagnons.  Je revins donc à Cluny, et, quelques jours après, j’appris son décès.  Je demandai alors aux frères de rendre à son âme les secours qui lui sont dus  par la règle.  Et j’en ajoutai d’autres en plus, de ma propre initiative.

                                      CHAPITRE DOUZIÈME

 Le narrateur de ces fais miraculeux s’excuse de ne pas avoir pu, dans leur description,  tenir compte du temps et de l’ordre chronologique.

Je veux que le lecteur garde en constante mémoire que je ne me suis pas soucié de garder l’ordre chronologique en racontant ces miracles, et que je n’ai fait aucun tri dans ces choses merveilleuses.  Il ne me fera donc aucun reproche d’anachronisme, quand il aura bien compris que ce n’est pas le moment où ces faits ont eu lieu qui m’importe, mais leur authenticité.  J’aurais conservé l’ordre historique de ces récits si le les avais appris  tous ensemble des narrateurs.  Mais comme il m’est arrivé d’apprendre à la fin ce qui est arrivé d’abord, et en premier lieu ce qui s’était  passé avant, il m’a donc fallu mettre ces choses par  écrit non au moment où elles se sont passées, mais quand je les ai connues.  Voilà pourquoi décrivant plus haut les bons actes des bons moines, j’ai laissé de côté les actions d’un moine d’une vie vertueuse et magnifique.    Car, plusieurs années se sont déroulées depuis que j’ai entrepris ce livre.  Certains récits, je les ai entendus de personnes fiables; et j’ai du attendre la fin de la vie de certains qui m’avaient appris ce que j’ignorais d’eux, et dont je ne pouvais pas parler tant qu’ils vivaient.   Le temps est donc maintenant venu d’écrire quelque chose de celui qui a terminé heureusement le cours des choses humaines, et qui a rejoint le Dieu avec lequel il avait été toujours uni.

                                                      CHAPITRE TREIZIÈME

 De la naissance et de la bonne adolescence  du seigneur évêque Mathieu d’Albanie.

 Cet homme ne fut pas d’une origine obscure selon la chair, car il est originaire de la province de Reims, est issu de parents nobles, et a été comblé d’honneurs et de richesses.   Son enfance, il la consacra à l’étude des lettres, et quand il devint adolescent, il obtint une charge cléricale de l’église de Laudun.  Dès ses premières années, il commença à s’aguerrir contre les mÅ“urs dépravées d’un grand nombre de clercs;  et, fuyant et exécrant le laisser-aller de ses condisciples, il recherchait, ce qui est très rare chez des jeunes de son âge, la compagnie de clercs fameux pour leurs vertus et leur piété.   Choisissant, parmi eux,  celui qui était alors trésorier de l’Église de Reims, un clerc de vie éprouvée, du nom de Radulphe et du surnom de Viridis,  il se lia à lui d’une façon toute spéciale en une grande familiarité religieuse.   Quand Radulphe leur fut enlevé et nommé archevêque de Reims, il n’oublia pas celui qu’il avait choisi.  Au  contraire,   le jeune homme sage rechercha la compagnie de  cet homme prudent que la vie avait éprouvé et mûri, et il devint chanoine de son église.  Cet évêque religieux jouissait de la compagnie de ce disciple, et ce dernier ne lui rendait pas en retour un amour moins grand.   L’évêque  voyait en lui ce qu’il connaissant en lui-même, et embrassait en lui comme l’image de ses propres vertus.  Comme l’a dit un sage :  « La similitude des mÅ“urs effectue la concorde des âmes ». Car aucun différend ne les sépara jamais, et ils n’eurent jamais une opinion différente.  En effet, si quelqu’un tente de se joindre à un autre  qui ne lui est pas semblable,  la discordance provenant de la dissimilitude ne produit rien de bon.  Car ils renoncent l’un et l’autre à eux-mêmes s’ils ne peuvent pas s’unir par quelque chose de semblable.  Que tout cela soit vrai dans les éléments, les corps, les mÅ“urs, en toutes choses, rien n’est plus évident.  C’est ainsi qu’un bon chanoine et un bon évêque, tous deux  de bonnes mÅ“urs et de vie honnête, se stimulaient l’un et l’autre, par une sainte émulation, et s’encourageaient à multiplier les bonnes actions et  à croître dans l’amour de Dieu et du prochain.

                                       CHAPITRE QUATORZIÈME

 Comment aspirant à la vie monastique, il renonça aux honneurs ecclésiastiques.

 Il arriva par la suite qu’un  feu divin éclata et lança des  étincelles dans le cÅ“ur de ce chanoine,  et se mit même à jeter des flammes  sur lui, non à la façon d’un feu séculier et faux, car ce chanoine se proposa de servir Dieu dans l’état de perfection voulu par Dieu, l’ordre monastique.  Il avait constaté et il déplorait que dans ces associations de clercs il n’y avait souvent rien de proprement religieux, qu’il y a avait bien peu de gestions honnêtes,  que tout était souillé par l’ambition, la cupidité et l’émulation;  et que, sous la tonsure et l’habit clérical, on découvrait souvent des mercenaires plutôt que des clercs.  Ayant en horreur ces choses et d’autres semblables, et voulant, comme à la voix du prophète, s’échapper de Babylone, il alla voir l’évêque, et lui demanda de lui accorder une entrevue.  Cette demande accordée, il lui révéla une partie des secrets de son âme,  mais garda le silence sur l’essentiel.  Car il craignait que s’il révélait tout à un évêque qui l’aimait beaucoup, ce dernier, empêtré  par la dilection qui le retenait à lui, ne  mette du bois dans les roues.   Et il savait que, tout en désirant grandement le progrès de ses vertus, l’évêque craignait que, comme un membre séparé d’un corps, il ne se sépare de lui.  C’est à cause de cela que,  faisant le silence sur son projet de renonciation au siècle, il s’étendit sur tout le reste, et lui avoua qu’il recevait d’une façon de moins en moins canonique les revenus des chanoines.  Il craignait que son père qui était riche et un homme du monde ne lui fasse obtenir, par des prières et des dons indécents, des revenus ecclésiastiques qui peuvent être donnés et acceptés gratuitement;  et ne lui fasse contracter, pour un secours corporel,  une perte éternelle.  Et il ne savait pas s’il n’était pas déjà lié par de tels contrats, et par des commerces de ce genre.  Il craignait de n’être chrétien que de réputation et de nom, mais d’être en réalité disciple de Simon.  Le père, lui rappela-t-il,  doit pourvoir au salut du fils, et faire tous ses efforts pour que ne périsse pas bêtement une brebis du troupeau confiée à ses soins.  Et il lui dit pour conclure :   « Je révèlerai ce que jusqu’ici j’ai caché dans mon cÅ“ur.  Je remets entre vos mains toutes les prébendes, tous les revenus ecclésiastiques qui m’ont été donnés de quelque façon que ce soit, et  je renonce à tous les bénéfices ecclésiastiques, spirituels ou corporels, qui m’ont été jusqu’ici accordés. »   Après avoir entendu ce jeune parler ainsi, et se réjouissant que, par la grandeur de son âme, il surpasse un grand nombre de vieux décrépits, il fondit pourtant en larmes,  et l’exhorta à ne point faire cela, à ne pas, pour une faute incertaine, renoncer aux bénéfices ecclésiastiques.  Mais le jeune ne l’écouta pas. Persévérant avec constance dans son projet de vie,  il accomplit ce qu’il avait commencé.   Renonçant donc, en cette circonstance, aux affaires ecclésiastiques, et même à toutes les causes séculières, il se retira de la présence de l’évêque qui lui disait adieu, en l’envoyant à d’autres de ses affaires.   Il ne tarda pas longtemps, mais ce qu’il avait conçu pour son salut éternel, il se hâta de le réaliser.

                                       CHAPITRE QUINZIÈME

 Se demandant où il jetterait son dévolu, et où il pourrait concrétiser son dessein de vivre religieusement, il choisit Cluny.  Car il avait entendu son évêque parler en bien du monastère de Cluny  avant et après qu’il devienne évêque. Il l’avait entendu faire un éloge dithyrambique de la règle de Cluny et de la vie fervente des moines. Il se souvenait même de l’avoir entendu dire qu’il préférait les institutions et les règles de Cluny à toutes les autres. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd,   Il estima qu’un homme savant en choses divines, et expert dans les humaines, ne pouvait pas facilement se tromper; que, par un long usage de la méditation, il ne pouvait rien ignorer des choses divines;  que rien de ce qui se rapporte à la sagesse humaine et divine n’avait pu lui échapper.    Se fiant donc à ces paroles, il décida de se joindre à l’ordre religieux qui recevait l’approbation de son évêque.  Mais que va faire cette âme  fervente et ardente, qui déjà brûlait du feu divin, elle qui penserait mourir si elle retardait plus longtemps l’exécution de son dessein ?  Il sentait l’urgence d’accomplir rapidement ses promesses, mais Cluny se trouvait loin.  Oui, Cluny était très éloigné de l’endroit où il demeurait.  Il craignait que ce délai qui lui était imposé par le tentateur ne permette à l’ennemi mauvais de le vaincre, et que ce qu’il avait décidé ne s’envole au vent.  En conséquence, soit parce qu’il était mu par cette crainte, ou soit qu’à celui qui désire quelque chose rien n’arrive assez vite, il ne se rendit pas, bien entendu,  au monastère mère de Cluny qui était trop loin, mais il dirigea ses pas vers une de ses filles qui était plus proche, du nom de Saint Martin des champs.  Et avec raison, car ce monastère de saint Martin est tellement semblable et en tout conforme au monastère de Cluny pour la discipline, la piété et la ferveur,  qu’il semble, parmi les autres monastères appartenant à Cluny,  un simulacre imprimé dans la cire, l’image originale du sceau, un clone.  Et si on fait abstraction des distances qui empêchent les moines de vivre ensemble, ces deux monastères ne sont pas deux entités distinctes, mais ils forment une seule et même chose.  C’est donc à ce monastère clunisien que Matthieu vint, non du bureau de précepteur des impôts, comme l’autre Mathieu,  mais de la graduation de l’école des chanoines. Il vint,  appelé par le Christ, et demanda au seigneur prieur Théobald de le recevoir comme moine.  Le prieur s’en réjouit, et comme il arrive souvent dans les choses désespérées, la joie qu’il ressentait l’empêchait de croire qu’il parlait sérieusement.  Mathieu finit par le persuader que c’était vraiment pour cela qu’il était venu, et il lui demanda instamment de le recevoir tambour battant.    Le nouveau venu avait choisi une heure qui ne convenait pas selon la règle clunisienne, car il n’était pas permis alors de recevoir quelqu’un pour moine.  Le prieur le pria donc d’attendre, et de se présenter de nouveau le lendemain  matin à une heure convenable.  Il répondit qu’il ne pouvait pas souffrir de retard, qu’il avait des compagnons qui ne lui permettraient pas, s’ils apprenaient la chose,  de mettre à exécution son projet.  Vaincu par la raison, vaincu par la dévotion du jeune, vaincu surtout par la perte d’un si grand gain s’il ne lui cédait pas, il lui accorda volontiers ce qu’il demandait.  Il entra dans le chapitre, convoqua tous les frères, et les mit au courant de la situation. Tous se réjouissent et demandent qu’on fasse vite.  On l’amène en vitesse, il est présenté aux regards de tous.  Comme il le désirait et le demandait, il est dépouillé du vieil homme et revêt l’homme nouveau, se soumet à la règle monastique, et se joint au corps du monastère, autant qu’il a pu et du.  Après quelques temps, il  put se rendre à Cluny.  Là l’abbé de Cluny mit par écrit sa profession monastique et lui donna la bénédiction qu’il n’avait pas encore reçue.  Étant maintenant un moine complet de cÅ“ur, de bouche et d’habit, il glorifia le Seigneur de ce qu’il ne lui manquait  rien pour être un moine.

                                                   CHAPITRE SEIZIÈME
 
                                             Ce que Mathieu était pour Dieu

 Après avoir observé pendant sept ans avec ferveur la règle, il fut renvoyé par l’ordre de son abbé au monastère de saint Martin.   Par l’ordre du même abbé,  il succéda dans le priorat  à son prieur qui venait de mourir, et qui était passé dans l’état de la vie bienheureuse, comme la vie de cet excellent moine nous permet de le croire. De quelle façon il s’est comporté là envers Dieu, envers  ses subordonnés, et envers ceux qui étaient proches et éloignés,  je vais avoir  à peine le temps de l’expliquer. Voici, ce que je peux en dire en quelques mots.     Parmi les milliers de moines, il se distinguait par une vraie contrition  de cÅ“ur et de corps pour les fautes d’action ou d’omission, par le mépris du monde, par son amour de Dieu absolu et unique.   Il tenait assidument compagnie dans le cloître à ses  frères, et pendant les conversations mondaines, il demeurait de marbre,  comme une vraie colonne du cloître, plongé dans l’étude de la lecture sacrée.   Les soucis du priorat qui lui avait été confié ne pouvaient pas le séparer une heure de la communauté des frères, ni détourner son attention toujours fixée sur Dieu. L’appât d’une occupation mondaine ne pouvait pas non plus le faire mordre à l’hameçon.

Quand sous son administration trois cent frères environ  militaient pour le Seigneur tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du monastère, et qu’il était forcé par le devoir de sa charge de leur fournir, ou par lui-même ou par d’autres,  les subsides corporels, il ne pouvait pas fuir complètement les  tracasseries importunes de Marthe, mais il aspirait de toute son âme au loisir de Marie.  Voilà pourquoi il avait choisi le cloître commun, les maisons ordinaires des frères, dans lesquelles, il se sentait plus à l’abri des tumultes du monde, comme Moïse qui, dans le tabernacle,  se sentait à l’abri des pierres des Juifs. Et parce que, comme le prophète, la seule chose qu’il demandait à Dieu était d’habiter, non seulement au ciel, mais sur la terre, dans la maison de Dieu tous les jours de sa vie;  parce qu’il préférait être abject dans cette maison  plutôt que célèbre dans les habitations des pécheurs,  il demeurait là volontiers. Là par un grand nombre de lectures, par une méditation assidue, par une prière très fervente, il se recommandait et s’unissait à Dieu.  Il y  expiait les écarts de sa vie passée, sans doute peu nombreux,  et il déposait dans le ciel les trésors de ses bonnes Å“uvres, ses vertus quotidiennes toujours croissantes.  Il ne laissait dormir aucune forme d’ascèse, mais maîtrisant son corps par des jeûnes, des veilles et des cilices, par la psalmodie et les exercices de la vie monastique, le vieil homme se transformait en nouvel homme; et c’est ainsi qu’il s’efforçait de faire le passage de la vétusté du monde à la nouveauté  du Christ.  Il était surtout un passionné du saint sacrifice de la messe.   Il ne l’offrait pas seulement fréquemment, mais à tous les jours;   et, par ce sacrement salvifique et ineffable,  il recommandait à la clémence divine chacun de ceux qui en était dignes, mais spécialement les frères de sa propre congrégation, et ceux dont il était responsable d’une façon particulière.  Il imitait le juste Job dans cette oblation quotidienne du saint sacrifice, comme dans les autres sacrifices qu’il s’imposait.   On dit de Job qu’il se levait à la pointe du jour pour offrir des holocaustes pour chacun, sous-entendu, de ses fils.  Et on nous dit ensuite que Job faisait cela à tous les jours. C’est dans le même esprit que  celui-ci offrait le sacrifice céleste, et à l’heure même  où Job l’offrait, le matin, à toutes les fois qu’il le pouvait, pour lui-même, pour ses subordonnés, pour tous ceux qui étaient membres du corps du Christ.  Il l’offrait comme remède à ceux qui en avaient besoin.   Qui peut décrire cette belle âme, oublieuse de toutes les affections terrestres, transcendant presque la chair elle-même, ravie dans les cieux à plus d’un titre.   Quels soupirs, quels gémissements, quelles larmes, quelles  pluies de larmes descendant profondément dans le sol, ou  montant jusqu’au faîte suprême de la divinité.  Qui ne peut pas appeler  Esther bienheureuse l’âme de celui qui depuis le premier jour de sa vie monastique jusqu’à la toute fin,  n’a commis aucun crime, a présenté à Dieu, pendant vingt ans,  des bonnes actions multiples et continuelles, l’oblation de l’Agneau immaculé qui efface les péchés du monde !  C’est ainsi qu’il était pour Dieu.  Mais pour ses subordonnés qui était-il ?

                                 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

                               Ce qu’il fut envers ses subordonnés.

        Comme me l’ont attesté de bons et véridiques frères qui ont vécu avec lui pendant longtemps, et comme j’ai pu moi-même l’observer, il fut miséricordieux envers ses sujets, et plus juste que tous les prieurs de la congrégation clunisienne de son temps;  et il laissa à ses contemporains et à la postérité de grands exemples de miséricorde et de justice.  Il était miséricordieux envers eux, préparant de son mieux ce qui leur était nécessaire, et accordant à chacun, avec un travail ardu,  ce qu’il demandait  selon l’évangile et la règle du bienheureux  père Benoit.   La maison qui lui avait été confiée était pauvre de biens de la terre, mais riche en beaucoup de vertus.  Ces besoins de la communauté qui augmentaient toujours fatiguaient son cÅ“ur et épuisaient son corps.  C’est à cause de cela qu’il allait visiter des rois ou des princes proches ou éloignés, et,  avec leurs dons et leurs bienfaits,  il soulageait la pauvreté des serviteurs de Dieu.  Il avait coutume quand il demeurait à la maison pour obéir à la règle,  mais surtout pour exercer un don reçu de Dieu, de prendre soin personnellement, en autant que sa charge de prieur le lui permettait, des infirmes, des pauvres, et des malades.  Quand son travail lui donnait un moment de répit, il convoquait les frères dans le chapitre ou à l’extérieur, et, après une longue exhortation, il leur recommandait instamment  ce soin des malades, comme un devoir qui s’impose à chacun. Son âme miséricordieuse ne s’occupait pas seulement de ces trois sortes d’hommes.  Ceux qui étaient en bonne santé et qui faisaient du travail manuel bénéficièrent  souvent du  soin particulier  que prenait d’eux ce pasteur miséricordieux.  Rien ne leur manquait en fait de nourriture.  Il voyait à ce que se reposent ceux qui étaient fatigués, et il consolait les pusillanimes pour qu’ils ne succombent pas à la tâche.   Il était le père de tous sans exception, avec discrétion et tact.
 
Ceux qui l’on connu peuvent, en grand nombre (tout comme moi-même) témoigner de la rigueur mesurée de sa justice.  Car il s’indignait tellement des négligents,  de ceux surtout qui commettaient un péché mortel, que, enflammé par le feu du zèle de Dieu dans son cÅ“ur, dans ses paroles et son visage, on aurait cru, si on ne l’avait pas connu,  qu’il se dressait   pour leur perte plutôt que pour leur salut. Si tu l’observais, tu verrais, en effet,  que Phinès qui a frappé les libidineux d’une blessure insolite,  que Élie qui consuma les idolâtres  avec le feu céleste  n’étaient pas plus en colère que lui contre les pécheurs irrévérencieux.  C’est pourquoi, les délinquants, quand cela semblait juste, il les châtiait, à la manière de Cluny,  avec des fouets qui font gicler le sang, avec des entraves, des liens ou des chaînes.  Il enfermait la plupart dans une prison obscure. Les superbes, il leur rabattait le caquet  par la faim et la soif.   Il lui est même  arrivé, parce qu’il le fallait, de condamner quelqu’un à une sépulture perpétuelle.  Cela s’est produit lorsque, à un moine qui était mort spirituellement, il a donné pour sépulcre  une cave souterraine.  Ensevelissant ainsi un frère vivant,  dans l’espoir de la vie éternelle,  il a obtenu que celui qui ne pouvait pas vivre sur la terre apprenne à vivre une fois mis au tombeau.  C’est ce qui s’est produit quand le frère qui était comme mort revint à la vie.  Effrayé par l’image de son sépulcre corporel, il revint, en faisant pénitence, à la vie surnaturelle et éternelle dont il s’était éloigné en péchant.  Car, bien qu’autrefois il avait une tête de mule,  l’admonition fréquente de son père et de ses frères, et l’enseignement lui-même du sépulcre, le détournèrent à jamais de ses vices; et il ne garda pas rancune à ceux qui l’avaient incarcéré.  Et, c’est en  persévérant dans l’humilité et la contrition du cÅ“ur, qu’il termina son dernier jour.  Le sépulcre d’un frère spirituellement mort et ressuscité ne diffère peut-être pas tant que ça du sépulcre du ressuscité corporellement Lazare.  Car le Lazare en question fut appelé du sépulcre à une vie qui devait mourir; et cet autre, ressuscité par Matthieu, mérita la vie éternelle.   Ce Matthieu donc,  enflammé du zèle de la justice, répandit partout la réputation de sa ferveur, et, par la seule mention de son nom,  il ranimait les négligents et les tièdes parmi non seulement les moines qui lui étaient soumis,  mais aussi les proches et les  éloignés.  Comme le chérubin qui préférait autrefois le glaive enflammé pour tuer les scélérats, il ne s’interdisait pas lui non plus de verser le sang des scélérats.  Il excella tellement dans cette vertu de justice que la maison qui lui avait été confiée est parvenue à une régularité plus grande que celle que l’on rencontre habituellement.  Et  plusieurs monastères ou abbayes qui étaient déchus de la ferveur monastique, ont été avec l’aide de quelques-uns de ses bons moines, rétablis dans l’observance originelle.  C’est ainsi que fut Matthieu envers ses subordonnés.  Mais comment s’est-il comporté envers ceux qui étaient proches ou éloignés ?

                                             CHAPITRE DIX-HUITIÈME

                    Comment il s’est comporté envers ceux qui étaient proches ou éloignés

 Il montrait à tous une affection qu’il exprimait avec les lèvres, mais qui venait du fond du cÅ“ur. Et, en gardant sauve la dignité due à sa charge, il se montrait agréable et avenant.  Selon les paroles du père Augustin, il manifestait à chacun et à tous des sentiments appropriés d’amour.  Cette charité avait fait de son monastère, plus que tous les autres monastères de France, un hospice ouvert à tous, et l’asile de tous,  sans aucune exception.  L’afflux quotidien des évêques, des abbés, et même des laïcs, les armées de moines et de clercs, la foule des pauvres qui ne manquaient jamais, encombraient  régulièrement les cellules et les chambres.  Ils étaient reçus joyeusement, et l’importunité de tant de visiteurs ne pouvait jamais faire perdre le sourire à l’hôte du monastère.  La vertu qu’il possédait en plénitude était celle qui ne sait pas chercher ses intérêts propres, mais ceux des autres.  Il dépensait dans les largesses de sa piété non seulement tous ses biens, mais ceux des bienfaiteurs externes.   Car, pour pouvoir s’occuper de tous ceux qui affluaient dans son monastère, pour procurer à chacun ce dont il avait besoin, pour donner satisfaction à tous, il devait se dépasser lui-même.  Sans tenir compte de ses propres forces, ni des ressources du monastère, il s’obligeait à faire des choses impossibles.  La plupart des abbés ou des évêques, dont je connais quelques-uns, ont les bourses pleines, et plus encore les salles du trésor débordantes.   Ils  ne donnent même pas une bouchée de pain au pauvre, ou ouvrent rarement la porte à l’hôte de passage.  Mais lui, au contraire, était, comme le dit l’Apôtre, comme n’ayant rien et ne possédant rien.  Il  ne savait  refuser à personne même ce qui lui manquait.   Même quand la maison s’était appauvrie, et que tout avait été épuisé, il se faisait du souci, et était tout angoissé à la pensée de ne pouvoir  donner satisfaction aux hôtes, même si souvent ses moines restaient sur leur faim.   Mais, se rappelant cette parole prophétique : « Ceux qui cherchent le Seigneur ne manqueront d’aucun bien », et de ce qui a été dit des soucis du corps : « Ne soyez pas inquiets, disant que mangerons-nous, que boirons-nous »,  et cet autre :  « Tout le reste vous sera donné par surcroit », il fortifiait son âme par l’espérance, et mettant tout son espoir en Dieu, il exultait comme si ses granges et ses celliers étaient inépuisables.   Son espoir ne restait pas longtemps vain, et il n’était pas oublié par celui qui pourvoit aux oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne récoltent. Le Pourvoyeur invisible  pourvoyait par ses ministres, les rois et les princes, eux qui ne sont pas des propriétaires, mais des dispensateurs.  Il pourvoyait, dis-je, et ils lui envoyaient souvent en grand nombre les choses nécessaires.  Il était présent à l’angoisse des pauvres vertueux, et endettés jusqu’au cou, et quand une corne d’abondance faisait son apparition subitement, il transformait la souffrance en joie, la disette en abondance.  Le  Rémunérateur magnanime a l’habitude de faire en sorte que les choses qui ont été dépensées pour cette hospitalité et cette charité, soient restituées.  Il  se montre plus que fidèle à récompenser l’augmentation des biens confiés, et il les rend non pas seulement au double, mais au centuple.   Voici, parmi ces princes, ceux qui, conquis  par la renommée de tant de vertus, ont ouvert grands leurs cÅ“urs et leurs coffres.   Louis, roi des Francs,  Henri, roi d’Angleterre.  Voilà ceux qui l’ont chéri d’un amour particulier.  Ils l’accueillaient avec joie quand il allait les voir, ils lui donnaient de grandes marques d’honneur, et ne le laissaient jamais  partir les mains vides.  C’est ainsi qu’agissait surtout le roi Henri, qui, comme tous le savent,  a dépassé par la prudence tous les princes de son temps, les a vaincus par les Å“uvres, et les a surclassés par la largesse.  C’est de ce prince que Matthieu, grâce à ses vertus,  avait mérité d’obtenir la faveur, et avait gagné la familiarité.  Car il allait souvent le voir, et il était vénéré par lui.  Chargé de dons royaux, il retournait tout joyeux auprès de ses frères, et les consolait par ces aubaines, de leur manque de nourriture.  Ainsi, cet homme bon  qui plaisait à Dieu, et à tous à cause de Dieu, était agréé par tous et avait conquis tout le monde par une telle vie et de telles vertus.   Et comme le dit l’Apôtre, il s’était fait tout à tous, et plaisait à tous.   Comme je l’avais annoncé d’abord, c’est ainsi que Matthieu s’est montré à Dieu,   à ses sujets, et  à ceux qui étaient proches et éloignés.  Et il laissa ce magnifique  exemple aux moines de son temps et à ceux des siècles futurs.

                                     CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

 Rappelé à Cluny par le seigneur abbé Pierre, il gouverna le monastère avec une grande rigidité.  En ce temps-là, je ne sais trop si c’est parce que Dieu l’a voulu ou l’a simplement permis,  j’ai été choisi, moi, le plus indigne, pour gouverner la congrégation de Cluny, et tout inutile et incapable que je sois, de prendre soin, en tant que berger, de tant de brebis du Christ d’un grand mérite.  Et parce que la réputation de cet homme s’était répandue avant que j’assume cette tâche, qu’il m’était donc connu et familier, la première année de mon abbatiat à Cluny je l’appelai comme aide, pour pouvoir avec lui  supporter le poids de la charge qui m’avait été imposée.  Je l’attachai avec un lien d’amour plus fort et indissoluble en lui imposant tout de suite le soin de la discipline et du cloitre, travail, comme je l’ai déjà dit,  qu’il aimait passionnément.  Depuis quelque temps,  avaient poussé dans le champ grand et noble de l’ordre monastique, des plantes qu’il a fallu entailler ou plutôt arracher, et qui n’étaient d’aucune utilité.  Il fallait extirper plusieurs de ceux, dont je tairai les noms, même si pour  la plupart ils ont déjà quitté cette vie. J’assignai ce travail délicat  à mon bras droit, que je savais n’être pas un ouvrier paresseux, et j’ai trouvé qu’il était un auxiliaire hors du commun.  Car les choses nuisibles ou superflues dans la nourriture, le breuvage, ou dans les mÅ“urs, il leur fit une guerre impitoyable; et, à cause  de cela, il a souffert plusieurs vexations que je passe maintenant sous silence.  Il est quand même parvenu, avec l’aide de Dieu, de moi-même et d’autres personnes, à mener à bien ce qu’il avait entrepris.  Il ne cessa pas, pour autant de prendre soin du dit monastère, et il ne pouvait pas ne pas obéir, car je l’avais obligé non seulement de maintenir la discipline à Cluny, mais de pourvoir aux besoins matériels de  la maison.  Il savait se servir non seulement de sa droite, mais de sa gauche, comme de sa droite.   Et avec raison, car c’est le propre du juste de ne pas avoir de gauche, mais de toujours transporter dans la main droite ce qui est dans la gauche, i.e., changer ce qui est déviant en ce qui est droit. C’est ainsi que je chargeai ses épaules  d’un poids que deux auraient eu du mal à porter.  Et, avec la grâce que je savais être en lui, j’ai pourvu à ce qu’il vienne en aide par son travail à ses frères qui étaient en bisbille les uns avec les autres.   Il demeura à ce poste pendant un certain temps, puis pour de bonnes et excellentes raisons, je lui nommai un successeur, et je le renvoyai au monastère de Saint Martin pour en être, comme avant, le prieur.

                                          CHAPITRE VINGTIÈME

             Du schisme clunisien suscité par Pons, qui avait été abbé.

 Deux ans ne s’étaient pas encore écoulés, me semble-t-il, et une tempête horrible connue de tous, se déchaîna sur le navire de l’Église, i.e. l’église de Cluny, qui prit, un peu partout, la forme d’une guerre civile.  Et pour ne pas être prolixe, je décrirai succintement ce qui se rapporte à cette matière.  Le seigneur Pons de Cluny fut le successeur immédiat  du Père Hugues après sa mort.  Il venait du monastère clunisien de saint Pons,  et, après avoir fait une nouvelle profession, comme c’est la coutume pour ceux qui viennent d’autres monastères, il devint un moine de Cluny.  Il était encore jeune, (dans la trentaine ?),   mais les frères l’élirent quand même comme abbé, à cause de son charisme. C’est donc ce jeune abbé qui prit la succession du célèbre et fameux abbé Hugues.  Dans ses premières années de gouvernement, il fut modéré et affable.   Mais avec le temps, ses manières changèrent, et pour différentes raisons, il tomba sur les nerfs des frères,  et il se les mit à dos presque tous.  Ceux qui s’opposaient à lui lui reprochaient ses sauts d’humeur  et son arrogance, tout ce qui le poussait à ne pas tenir compte de l’avis des bons moines; et ils ajoutaient qu’il dilapidait les biens du monastère. Au début, ce n’était que quelques-uns qui le  critiquaient, puis après, presque tous.  Ils surent toutefois garder le silence en public, et pendant dix ans, la chose n’arriva pas à l’oreille des séculiers.   Elle éclata pourtant enfin la révolte larvée, et la connaissance de cette gangrène ne parvint pas seulement aux monastères les plus rapprochés, mais aussi aux plus éloignés.  Les oreilles du pape et de la curie en bourdonnaient.   Alarmé par ces rumeurs, Pons retourna contre lui la réaction indignée qu’il aurait du peut-être diriger contre les autres.  Il alla à Rome sans perdre un instant, et demanda instamment au pape d’être relevé du poids de la charge pastorale.   Celui qui régissait alors l’église de Rome était Calixte second, qui fut d’abord évêque de Vienne.  Il était noble de sans royal, mais il était plus digne encore par la pureté de ses mÅ“urs et sa magnanimité.  Le pape s’opposa d’abord énergiquement aux désirs et à la demande de Pons; mais quand il vit qu’il ne pouvait pas le détourner de son propos, il le libéra, comme il le demandait,  de sa charge d’abbé de Cluny. Après avoir été relevé de sa charge, il se dirigea vers Apulie, avec la permission du pape, et de là, après avoir traversé la mer, il parvint à Jérusalem pour y établir ses pénates, comme il l’avait toujours désiré.  Le pape, de par son autorité apostolique, prescrivit aux frères de Cluny de se choisir un père.  Quand la volonté du pape leur eut été connue, ils choisirent unanimement le vénérable Hugues, prieur des sÅ“urs de Marcion.  Ce saint homme accepta, quoique avec réticence, ce qu’on lui demandait, mais au bout de six mois, il émigra loin de la lumière du soleil.  Après avoir vécu saintement, il passa à de meilleures choses.  Les frères fixèrent donc une date pour tenir une nouvelle élection. On fait connaître cette date à ceux qui sont proches et à ceux qui sont éloignés, afin que tous se rendent.  Des évêques, des abbés, et un grand nombre de moines se présentèrent, et, le jour de l’octave de l’assomption de la bienheureuse Vierge (plût à Dieu qu’ils aient fait un meilleur choix) ils se mirent d’accord pour élire le narrateur de cet écrit.  Ils demandent au pape d’approuver leur choix, et reçoivent de lui le rescrit qui confirme ce qu’ils ont fait.  Pendant quelques années, la paix florissait, les maux passés semblaient être ensevelis pour toujours, et tout semblait rouler comme sur des roulettes.

 Mais le dit Pons, dégoûté de son séjour d’outremer, revint  de l’Orient, et  remplit l’Occident de ténèbres.   Quand il mit le pied en Italie, ne voulant pas passer par Rome, il établit son siège dans les environs de Ravenne, dans le diocèse de Tarvise.  Il se fit là construire un monastère;  et après y être demeuré un certain temps, il revint dans les Gaules.  Ayant flairé mon absence, car je m’occupais des affaires de Cluny dans des villes de la seconde Aquitaine, il fit d’abord semblant de ne pas vouloir venir à Cluny, mais il s’en approcha toujours un peu plus.  Puis, avec l’aide de quelques fugitifs qu’il s’était adjoint, et avec des armes qu’il avait pris à des truands, il se présenta à l’improviste aux portes de Cluny, entra dans le cloitre  par effraction, mit en fuite le prieur Bernard et les autres frères, avec la multitude de ses hommes armés, ainsi qu’avec  des femmes qui firent irruption dans le monastère.  Une fois entré, il prend possession de tout, et ceux qu’il rencontre il les force, par la terreur ou les tourments,  de lui jurer fidélité.  Ceux qui ne le veulent pas il les expulse ou les enferme dans un dur cachot.  Il met immédiatement main basse sur les choses saintes,  les croix en or, les tables en or, les chandeliers en or, les encensoirs en or, et sur tous les vases d’un grand prix,  et se les accapare. Il dérobe aussi les calices les plus vénérés, et il n’épargne même pas les étuis ou écrins en or ou en argent qui contenaient les reliques de plusieurs saints et martyrs.  Avec ces choses et d’autres semblables il amasse une grande quantité d’or; et il incite les soldats des environs et tous ceux qui sont avides d’or à s’en emparer par la force.  Il envahit à leur intention les villages qui entourent le monastère, et, voulant à la manière des barbares, détruire les lieux religieux,  il saccage tout par le feu et le fer.  Il ne s’abstient d’aucune espèce de guérilla, et il assouvit, avec des rapines et des meurtres, la faim des soldats creusée par l’or saint. Du début du carême jusqu’aux calendes d’octobre, i.e. tout l’été, il a persévéré  dans ce genre de pillages, sans s’arrêter quelques jours pour reprendre haleine. Le prieur Bernard, les nobles religieux et les grands hommes habitaient en dehors de Cluny, là où ils le pouvaient,  et, contre cette horde d’ennemis,  ils se défendaient tant bien que mal dans des lieux plus sûrs.   Ainsi, dans cette archi célèbre maison de Cluny, par un jugement occulte mais juste de Dieu,  Satan, relâché pour un temps, était en délire.  Mais selon le livre du bienheureux Job, il dirigea contre  Satan le glaive qu’il avait fait, et, à tant de maux,  il imposa rapidement une fin souhaitable.

                                                 CHAPITRE VINT-ET-UNIÈME

        la fin du scandale de Cluny, et  la sagesse du seigneur Matthieu.

 Il venait de quitter cette vie le vénérable pape Calixte, que nous avons déjà mentionné, et son successeur le pape Honorius ne lui était pas inférieur.  Ayant eu vent de ce qui se passait dans un monastère aussi célèbre, il envoya son légat a latere le seigneur cardinal Pierre, et en union avec le primat de Lyon Hubald, il condamna par un terrible anathème Pons et les « ponsiens », comme on les appelait.  Et, par des lettres apostoliques, il les obligea à comparaître devant lui à date fixe, pour avoir à répondre de leurs méfaits.  Tous ceux des nôtres qui étaient concernés obtempérèrent à la convocation, et parmi les nombreux prieurs de monastères qui avaient fait appel, se trouvait le vénérable Matthieu.  Pons était là aussi, bien malgré lui, avec les siens, et le jour fixé, il est appelé pour subir son procès.  On doit se hâter, car un excommunié ne peut canoniquement  ni intenter ni subir un procès.  Il faut d’abord qu’il satisfasse, et ce n’est qu’après avoir donné satisfaction qu’il est libéré de l’empêchement que le droit canon lui avait imposé.   Le pape envoie donc des légats qui ordonnent, à Pons, de la part de celui qui les avait envoyés, de faire satisfaction pour tant de maux.  Il refuse carrément, et déclare qu’aucun être vivant ne peut l’enchaîner par les liens de l’anathème.  Seul Pierre peut le faire dans les cieux, mais en dehors de lui, personne n’en a le pouvoir.  Le seigneur pape ainsi que toute  la ville de Rome furent estomaqués par cette prétention exorbitante.  Ils le déclarèrent alors non seulement excommunié mais schismatique.  Un envoyé du pape demanda alors à ceux qui l’accompagnaient s’ils étaient prêts, eux, à faire ce que lui refusait de faire;   en d’autres termes,  s’ils étaient prêts à donner la satisfaction que lui ne voulait pas donner.   Ils répondirent que, sur l’ordre du pape, ils étaient prêts à le faire.   Ils entrent donc tous dans le palais, pieds nus, et, se déclarant coupables en présence de tous, ils sont aussitôt absous de l’excommunication. Une fois absous, ils subissent leur procès, et n’omettent rien de ce qu’ils ont fait pour eux ou pour celui pour qui ils faisaient tout cela.  Le vénérable Matthieu se fit l’avocat de la défense, plaidant sagement la cause des accusés.  Après que les deux parties aient été entendues, le pape ainsi que toute la curie se retirèrent ailleurs pour délibérer.  On attendit longtemps le verdict.  Au bout de quelques heures, il revint avec la curie, et ordonna à l’évêque de Porto de communiquer la décision prise en conseil.  Elle se formule comme suit.  Je la rapporte mot à mot.  « Pons, envahisseur, sacrilège, schismatique, excommunié,  l’Église catholique le dépose à perpétuité de tout honneur ou de toute charge ecclésiastique; et lui ordonne de restituer à l’abbé ici présent,  au monastère de Cluny et aux moines,  toutes les choses appartenant à ce monastère qui ont été injustement enlevées au monastère et aux moines. »   Une fois la sentence portée, ceux qui étaient à couteaux tirés se réconcilièrent. En un instant, la communauté entière se reforma, et la tornade qui avait sévi si longtemps s’apaisa.

Et au bout de quelques jours,  les vaincus aussi bien que les vainqueurs furent frappés par la peste romaine, qui abattit en peu de temps presque tous les moines et les domestiques.   Elle dura un mois, et mit fin aux jours du seigneur Pons.   Au sujet de cette fin, j’ajoute une lettre adressée à moi par le pape Honorius de bienheureuse mémoire, qui a peut être son utilité.  « Évêque Honorius, serviteur des serviteurs de Dieu, à mon fils bien-aimé Pierre de Cluny, abbé, salut et bénédiction.  Au mois de décembre, Pons est entré dans la voie de toute chair.  Bien qu’il n’ait pas voulu faire pénitence pour les grands maux qu’il a infligés à Cluny, à cause du respect que nous avons envers le monastère de Cluny dont il a été abbé, nous l’avons enseveli honorablement. Donné au Latéran ».  Il mourut celui-là empoisonné  par la maladie romaine.  Cette maladie n’épargna personne, et moi-même, pendant plus de six mois, je fus dévoré par un feu intolérable.  Je n’aurais pas évité de partager le sort de mes compagnons si je n’avais pas été aidé par la prière des frères, et par la cure médicinale d’un savant clerc, qu’il m’a administrée avec un grand zèle.   Je m’en suis tiré pourtant, et, grâce à Dieu, ce haut lieu de religion se rétablit de la mort du schisme et de la peste des dissensions intérieures, et il retrouva bientôt, selon l’estime générale ou dans la réalité des choses, l’esprit de son origine ou même le dépassa.  Je parais faire une digression. Mais, parce que je craignais que disparaisse une chose non négligeable mais fort capable de former le discernement des générations successives, j’ai pris Matthieu comme exemple, lui dont on a dit tant de mauvaises choses,  et j’ai écrit ce que je ne voulais pas voir enfoui dans le silence.  Revenons donc à lui, et terminons sa biographie.

                                             CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

Comment il a été élevé à l’évêché d’Albe, et avec quelle sainteté il s’est comporté.

 Envoyé dans la ville de Rome pour le procès dont nous avons parlé, il se hâta de retourner à ses pénates quand le verdict eut été prononcé.  Mais le Dieu qui l’avait appelé à son insu empêcha son retour, et, parce qu’il avait été fidèle en peu de choses, de grandes choses lui furent confiées, comme à un  dispensateur prudent.  Le pape lui fit l’honneur de le nommer évêque en lui confiant une lourde tâche pastorale;  et en se l’adjoignant comme associé dans le soin des âmes, il le consacra évêque d’Albe. Élevé au grade sublime de l’ordre pontifical, et placé  comme un candélabre de l’Église pour éclairer tous ceux qui sont dans la maison de Dieu, il ne changea rien à son style de vie monacal; mais, comme on le lit de saint Martin, son humilité demeura la même, ainsi que son dénuement vestimentaire.   Il ne laissa rien tomber des offices, des cantiques ou de la longue psalmodie de Cluny pour un prétexte pastoral quelconque.  Il conservait dans le palais les règles du cloitre, et exposé aux folies du monde, grâce à une pratique puissante et de longue durée, il se tenait fermement, comme par une disposition innée de vie religieuse,  à  une grande distance des vanités du siècle.  Il s’était imposé à lui-même de ne jamais être autant occupé que quand il était seul.   Il préférait à toutes ses activités les saintes études.  Rien ne pouvait le détourner d’offrir à chaque jour le sacrifice,  ni les soucis administratifs, ni ses multiples occupations,  ni la sollicitude de toutes les églises.  Le pape se plaignait parfois de ce qu’il était plus un moine qu’un évêque, et le lui reprochait même, quand il le voyait arriver à l’heure de tierce, tandis que, dès le matin, les autres s’étaient déjà assemblées à la curie.  À cause des canicules romaines, il consacrait les heures de la matinée aux devoirs sacrés, et ne sortait pas de l’Église avant sexte.  Mais parce qu’il n’avait pas seulement la simplicité de la colombe mais la prudence du serpent, son maître l’envoyait souvent dans différentes parties du monde, et il s’acquittait judicieusement de son mandat vicarial.  Selon la grâce à lui conférée, il n’était pas inférieur à David dont l’Écriture nous dit qu’entrant et sortant sur l’ordre du roi, il lui fut fidèle pendant tout son règne.  C’est pendant le royaume judaïque que David fut fidèle, mais Matthieu pendant le temps de loin plus sublime du règne de la chrétienté.  Il fut fidèle en consumant toutes les énergies de son âme et de son corps.

                                             CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
 
  Quant il était encore prieur, il avait défendu d’emprunter de l’argent aux Juifs.

 Et parce que, pour exalter sa foi et sa fidélité il a été fait mention du royaume judaïque, nous n’avons, bien entendu, parlé des Juifs que pour illustrer notre propos.  Mais il lui est arrivé un jour de porter un jugement sur les Juifs eux-mêmes.  Il venait tout juste de mettre la main à l’administration du monastère de saint Martin, comme nous l’avons déjà dit. Et parmi différentes affaires propres au monastère, il fut question des dettes.  S’informant du nom des créanciers, il découvrit que quelques-uns d’entre eux étaient des Juifs.  Il se tourna donc vers les frères qui lui avaient donné cette information, et leur dit : « Vous qui êtes des chrétiens et des moines, vous voulez emprunter de l’argent à des Juifs et à des impies ?  Quelle alliance y a-t-il entre le Christ et Bélial,  quelle union y a-t-il entre la lumière et les ténèbres, ou un fidèle et un infidèle ?   Allez, allez, coupez le lien qui vous lie avec cette société réprouvée, rendez-leur immédiatement l’argent que vous leur devez, et gardez-vous de ne jamais avoir avec eux de communication sous forme de dons, de gages ou d’emprunt, ou de ne jamais faire de commerce avec eux. »   Comme les frères lui répliquèrent que la pauvreté chronique de la communauté ne leur permettait pas de se passer de l’argent des Juifs, il leur répondit : « Assez, assez ! Et qu’une pareille parole ne sorte plus de votre bouche !  Avec quel visage, avec quelle conscience pourrai-je monter à l’autel du Seigneur, de quel front oserai-je venir au colloque de notre mère si je cajole ses ennemis blasphémateurs ?  Si je deviens l’ami de ses pires ennemis, comment mériterai-je de lui plaire ?  Comment, avec cette bouche qui, pour de l’argent, s’est efforcé de leur plaire, oserai-je invoquer et implorer le Christ ou sa mère ?  Faites donc en sorte qu’il ne soit plus jamais question de cela.  Rendez-leur le plus vite possible ce que vous leur devez, et abstenez-vous désormais de tout commerce avec eux.  Que ce soit pour vous une loi établie pour toute l’éternité ! »    C’est ainsi que cet homme dévot rempli du zèle de la foi a résilié leurs contrats, et a montré quel ardent amour il conservait dans son cÅ“ur pour le Christ Seigneur.

                                            CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

 Le schisme de l’église romaine, et avec quelle vigueur il a défendu la cause du vrai pape.

  Sa fidélité envers le Christ et son église fut surtout en ce temps mise à l’épreuve quand la fureur schismatique érigea un autel profane contre l’unité de cette même église, la colombe unique.  Elle était divisée, scindée en deux. L’église romaine d’abord, puis toute l’église latine suivait, par la force et l’argent,  le fils intrus de Léon.  Mathieu résista, lui, énergiquement avec quelques-uns des siens,  et ce que le Père céleste n’avait pas planté, il cherchait de toutes ses forces à l’éradiquer.  C’est pour cette raison que, avec son pontife, ou plutôt avec le pape commun Innocent qui avait été chassé de la ville, il souffrit de grands maux. C’était pour une juste cause.  Quand le pape eut consacré la nouvelle grande église de Cluny, et après la tenue de deux conciles, celui de Clermont et de celui de Reims, toute la Gaulle, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, se rallièrent au pape légitime, surtout grâce à l’action de Matthieu.   Après être demeuré longtemps avec le pape dans ces lieux, il se rendit, en traversant les Alpes, jusqu’à Pise.  Ils demeurèrent là quelque temps, puis ils rebroussèrent chemin, car Pierre, le fils de Léon, occupait encore le siège apostolique, et les « lionceaux » sévissaient contre une partie de la chrétienté.  Le Christ a permis cela, et celui qui  permettra même que l’antéchrist, le chef de tous les schismatiques, siège dans le temple de Dieu, a permis que les siens soient expulsés et que le siège de Pierre soit occupé par d’autres que les siens.  Matthieu demeura à Pise avec le pape Innocent, pour cette raison pendant tout le temps qu’il lui restait à vivre, et il n’eut pas l’autorisation de revoir la ville de Rome ou son propre siège épiscopal.   Pendant tout ce temps, il ne changea rien à son mode de vie, et toujours soucieux du salut des âmes, plus il approchait de la fin, plus il faisait de progrès dans les vertus.

                                       VINGT-CINQUIÈME

                 De sa fin glorieuse marquée d’insignes merveilles
 

Quelle a été sa fin, qui devrait, en raison de ce que nous avons dit, être imminente,  je ne dois pas différer plus longtemps de la raconter.  D’autres pourraient écrire sur lui plusieurs choses dignes de mémoire, mais comme le but de ce livre l’interdit, il faut au moins ne pas taire les choses qui font que, comme le dit le psaume, on n’a pas trouvé de nos jours de semblable à lui.  Je n’ignore pas non plus que, de nos jours, un grand nombre d’hommes de bien ont eu une excellente fin.  Mais d’après ce que j’ai pu entendre des autres, le passage d’aucun autre de notre temps n’a été illustré de signes aussi admirables.  Cet homme bienheureux avait été envoyé par le seigneur pape pour pacifier Milan, la plus grande ville de l’Italie après Rome, pour la rendre à l’unité de l’Église dont elle avait été détachée  par le schismatique Anselme.  Dieu donna tout de suite un grand succès à son apostolat, et apaisa avec une grande rapidité plusieurs liguriens ligués contre la paix catholique.  Ayant mené à bien son travail, il perçut en lui, comme autrefois saint Martin, un signe de celui qui l’appelait, et son organisme ayant été affaibli par une diarrhée, il voyait ses forces diminuer de jour en jour.   Il avait souffert de cette maladie-là à Cluny pendant un an, et amaigri par une grave dysenterie, il échappa de justesse à la mort à cause de la prière de ses frères.  Il fut frappé de nouveau par cette maladie;  et épuisé autant par la difficulté du chemin que par l’ardeur du soleil (car c’était un été précoce), il fut forcé de prendre soin de lui.   Il retourna quand même à Pise, et, pendant plusieurs mois, il lutta courageusement contre cette maladie.  Il ne voulait pas s’aliter à moins d’être terrassé par une maladie foudroyante.  Il ne voulait pas non plus omettre rien de son travail quotidien.  Il ne cherchait en somme à épargner son corps en rien.  Il portait le poids de tous les travaux de la curie apostolique, n’était jamais absent des causes ecclésiastiques,  et était incapable de se soustraire aux besoins des frères.    Les services divins auxquels il s’était consacré, comme je l’ai dit plus haut, dès son enfance, il les observait sans trêve.  Il faisait tout ce qu’il pouvait pour qu’on ne sache pas qu’il était malade, et qu’on le pense en forme et de bonne humeur.   Il employait presque toutes les heures du jour et de la nuit à prier continuellement, à verser d’abondantes larmes, à psalmodier comme à Cluny, montrant ainsi à qui il avait voué sa vie. Le refuge qui lui était tout à fait propre, celui que pendant presque tout le temps de sa vie il fréquenta avec un désir insatiable, le sacrifice de l’autel, dis-je, aucune crise, aucune faiblesse ne pouvaient le forcer un jour à s’en passer.  Il luttait contre la maladie tenacement avec une grande dévotion, et, comme on le lit de son Martin, il ne donnait pas de relâche à son esprit invaincu.  Il eut à se battre pour sa vie, des ides de Juillet aux calendes de septembre, pendant lequel temps il força l’arthrite à servir l’esprit. Et personne ne put le persuader de relâcher un peu ses exercices de piété.  Mais à la première semaine de l’Avent, ses forces cédèrent et il dut prendre le lit.  Et quand il sentit que n’était pas éloigné le moment de terminer cette vie mortelle, il appela les frères qui s’occupaient de lui, fit venir également les domestiques, et leur parlant avec douceur, il prononça ces mots dans le but de les consoler :  « Je sais que je quitterai bientôt les choses humaines.  Dites adieu de ma part et saluez affectueusement en premier lieu mon seigneur et père l’abbé de Cluny, le prieur et les sous prieurs, le cellérier Hugues,  le sacristain Albert, et toute la communauté de nos frères de Cluny, Alberic l’abbé de Vizeliace, et le prieur de Charité.  Et d’une façon toute spéciale  mes fils chéris qui servent Dieu au monastère de saint Martin des champs, que j’ai éduqués pour le service de Dieu autant que je l’ai pu. »  En parlant ainsi, il a montré qu’il n’avait pas seulement un grand amour pour Dieu, mais aussi pour ses frères.

                                      CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

                    De la vision qu’eut de lui le prieur de saint Zonin

Quelques jours auparavant, le  prieur du monastère de saint Zénon, qui a été construit à Pise, avait vu Matthieu en rêve, vêtu comme un moine, et près de lui un enfant d’une beauté céleste, que l’on disait être fils de roi.   Cet enfant tenait dans ses mains un livre écrit en lettres d’or.  Il l’ouvrir, et l’offrit au vénérable Matthieu en le persuadant de le lire.   Matthieu lui demanda quel profit il tirerait de la lecture de ce livre.  L’enfant lui répondit :  « Tu acquerras par la lecture de ce livre la connaissance de toutes les langues. »    Il lui montra ensuite un palais royal admirablement bien construit, et lui ordonna d’y entrer.   Il répondit qu’il ne pouvait pas entrer, parce qu’il ne se sentait pas prêt.  L’enfant lui dit alors : « Va, et prépare-toi rapidement pour pouvoir entrer ».   Il s’éloigna un moment.  Puis, après s’être vêtu et orné de tous les vêtements sacerdotaux et épiscopaux, il retourna vers l’enfant immédiatement.   Trouvant avec lui  un grand nombre d’enfants d’une beauté angélique, il avança vers le dit palais, tous chantant d’une voix joyeuse et sublime : « Alleluia, nous bénissons le Père avec le Fils et le Saint Esprit ».  Puis il entra alors.

                                    CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

                                         De la vision d’un autre frère

On était rendu à la dernière semaine de l’Avent, et un autre frère de l’autre monastère de saint Michel, qui se trouve lui aussi à Pise, vit également en songe Jean, prieur camaldule, d’une vie exemplaire, puis évêque d’Ostie, qui semblait venir vers lui.  Il lui dit pour s’informer : « Où vas-tu, Seigneur ».  Il lui répondit : « Je vais prendre mon frère, l’évêque d’Alban, et le joindre au nombre des nôtres. Tu sais que le huit des calendes de Janvier il viendra vers nous, et demeurera avec nous à perpétuité. »  Ces visions qui ont pour but de faire connaître le mérite de cet homme, se sont produites avant sa mort.  Ceux qui m’ont rapporté ces choses sont des hommes de bonne foi et dignes d’être crus.

                                       CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

Comment il a mis en fuite les démons par le signe de la croix, et de l’infatigable application de son esprit  à Dieu.

On en était arrivé à la nuit du dimanche qui précède la nativité de notre Seigneur. Et le bienheureux, épuisé par la maladie qu’il avait endurée pendant toute la journée,  gisait sur son lit pendant que se reposaient ses compagnons. Et, tout à coup, d’une voix troublée, il appela  ceux qui étaient autour de lui : une horrible troupe d’esprits malins lui apparut qui l’avaient grandement terrifié.  C’est ce qu’il leur raconta. « Ils étaient si réels que je m’étonne qu’ils aient pu passer inaperçus à vos yeux.  Mais, quand je fis le signe de croix, ils furent épouvantés et ils disparurent sur-le-champ.  Mais, en partant ils laissèrent des odeurs d’ne puanteur intolérable.  Avertissez tout de suite le chancelier du seigneur pape, et dites-lui qu’il vienne me voir ». C’est ce qui se fit. Quelque minutes plus tard,  le chancelier, un homme religieux et sage,  entendit Matthieu raconter ce qu’il avait vu.  Il l’exhorta sagement à ne pas craindre, et lui dit que tous les hommes vertueux qui ont émigré de ce monde ont expérimenté ce passage d’un monde à l’autre.  Et il ajouta les consolations que demandait la situation, le réconforta, et, par ses paroles religieuses, ranima son espérance, et lui donna l’assurance qu’il connaitrait une bonne mort.  Ce qui le faisait le plus souffrir dans son état morbide, c’était que, son cÅ“ur étant déjà monté au ciel, il ne lui était plus possible d’accomplir ses devoirs religieux et divins.  Comme le prophète, sa bouche ne pouvait plus parler des Å“uvres des hommes, et ses oreilles ne supportaient plus les paroles humaines.  Quand quelqu’un lui parlait de choses transitoires, il ne répondait rien.  On croyait alors qu’il n’avait pas entendu.  Mais si quelqu’un parlait devant lui de choses spirituelles, il prêtait immédiatement l’oreille, et répondait du tic au tac, comme s’il n’avait aucune souffrance.  A chaque fois que des évêques, des moines ou des religieux prêtres ou quelques-uns de ses compagnons venaient le voir, et à chaque fois et à chacun il disait son « Je confesse à Dieu »,  qu’il avait appris de sa communauté monacale.    Il se confessait ainsi à tous, il demandait l’absolution à tous, il se recommandait à tous, car bien qu’il fût saint, pour que, comme il est écrit, le saint se sanctifie encore, il cherchait à se sanctifier davantage par la confession, la prière et l’absolution des frères.   C’est ainsi qu’il se conduisit jusqu’à la fin.  Et,  tant qu’il vécut, il ne ralentit jamais, et  il fit  toujours un excellent usage du peu de forces qui lui restaient.

                               CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

Les  révélations qu’il eut avant sa mort, et  la gloire à lui préparée qu’il vit.

Le Sauveur bénin lui montra, avant qu’il sorte de ce monde, que ses Å“uvres et son zèle lui avaient plu.  Il lui montra aussi à quel endroit il immigrerait après sa mort.  Il était étendu sur son lit, la nui qui précède la seconde férie, et ses compagnons chantaient les louanges nocturnes un peu avant le temps, parce que c’est ainsi qu’il l’avait demandé. Et pendant que résonnait de partout la psalmodie, il fut subitement ravi en esprit, privé de ses sens humains, comme le changement de son visage le laissait connaître.  Les frères s’adonnent alors avec plus d’ardeur au service divin, et attendent le moment où il devra revenir à lui-même.  Un frère Pons s’approcha, celui qui, à cause de l’honnêteté de ses mÅ“urs, était uni avec lui d’une étroite amitié.  Il prend le livre du nouveau testament,  et récite dévotement la passion selon saint Matthieu, selon Marc, selon Luc.  Il arrêta ensuite de lire.  « Et où est, lui demanda le bienheureux, la passion selon saint Jean ? S’il te plait, fils, lis aussi celle-là. »  En vérité, le bienheureux plongé en entier, comme je l’ai dit, en esprit et en pensée, dans les choses divines, ne pouvait pas, même ravi dans les choses invisibles et ayant ses sens corporels presque éteints, oublier les choses saintes. Après la lecture de la passion du quatrième évangéliste, le bienheureux moribond lui dit : « Que le Dieu tout puissant te rende en retour tous les bienfaits que tu m’as toujours donnés, mais d’une façon spéciale, ce service, en une rétribution éternelle.   Sache, à n’en point douter, que j’ai été mort et que j’ai été emporté aux lieux célestes invisibles.  Sois donc sans crainte, je ne mourrai pas cette nuit.  Va donc, à tout tour, te reposer.   Tu reviendras demain matin, et je te raconterai alors les merveilles que j’ai vues. »  Au temps qui avait été indiqué, le frère avec ses compagnons retourna au chevet du moribond.   Après avoir chanté les psaumes de la première heure du jour, et quand il lui fut possible  de parler,  il dit à ses compagnons. Ces paroles, il les a prononcées en latin; je les dirai donc telles quelles, sans rien ajouter, sans rien changer, sans rien diminuer : « Allez chez le seigneur chancelier, et qu’il dise au Seigneur pape de venir ici et qu’il m’éjecte de ce sépulcre où je gis.  Et il le ferait certainement volontiers s’il connaissait le lit nuptial qui m’est préparé.  Car ce petit lit ne fut pas d’une aussi grande beauté, d’une aussi grande suavité que celui qui m’est préparé.  J’ai été mort dans cette nuit, et j’ai paru devant mon Seigneur Jésus Christ, et j’ai vu Marie, sa mère, et lui-même qui m’a concédé un lieu à ses pieds. C’est là que je m’assoirai ».  Quand les frères auxquels il racontait ces choses lui demandèrent qu’il leur décrive la nature, la forme et la beauté des choses qu’il a vues, il leur répondit : « Et qui pourrait cela, o frères, qui pourrait décrire exactement ce bien, cette félicité,  ces choses ineffables inconnues aux mortels ?  Il n’y a absolument aucun mortel qui le puisse.  Parmi les innombrables choses, est conservé le respect singulier de la discipline;  et toutes les choses qui ont été faites ici à la perfection subsistent là. »  Et après s’être tu quelques instants, il ajouta : « Il me peine de ne pas avoir demandé au Seigneur ce qu’il a décrété de faire de sa maison de Cluny, ou ce que sa condition présente signifie pour lui ».  Le même frère lui répondit qu’il ne devait pas se faire du souci de ce que cela lui soit sorti de l’idée, parce que, quand il sera avec Dieu il priera pour cette maison.  Il  le confirma : « Je le ferai vraiment et très volontiers, et je prierai pour elle de toutes les forces de mon âme »    Voilà la véritable pensée de cet homme qui a été toujours, mais qui l’est encore plus maintenant tournée vers Dieu, et qui après cet amour principal et suprême, gardait dans ses derniers moments toujours aussi fervent l’amour et le souci de ses frères.  Le soir du même jour, vint lui rendre visite un homme d’une religion grande et éprouvée, Guillaume évêque de Praeneste qui, comme font tous les bons, compatit à sa grande faiblesse, et le consola grandement.  Matthieu lui-même raconta la chose : «  Cette nuit, est venu vers moi un homme au visage vénérable, aux cheveux et aux habits blancs.   Il me semblait être un ermite.  Il me fit sortir de cette maison, m’amena dans un pré fleuri, et me conduisit ensuite au Seigneur lui-même.  Il était vert ce pré par lequel je suis passé, d’une beauté singulière, et il n’était privé d’aucun charme. Là des arbres chargés de fruits, là des champs aux herbes vertes, et émaillés de fleurs plus belles que tout, tout ce qui était agréable à voir, tous les arômes qui flattent l’odorat, tout ce qui plait aux sens.  Si quelqu’un pouvait mériter de cueillir de ce jardin une seule fleur, il serait, pendant tous les jours de sa vie, plus en santé, plus serein et plus heureux. »   Après le départ du dit évêque, vint le voir  le moine Jean de Cluny, alors chapelain du seigneur pape, évêque ensuite de Pérouse, et il commença à parler avec lui.  Il lui dit qu’il lui semblait qu’il mourrait bientôt. Matthieu répondit : « Certainement pas cette nuit.  Non, je ne mourrai pas cette nuit. Il m’a été révélé par le Seigneur que le jour où je quitterais ce monde serait celui où il est né de la vierge pour racheter le genre humain.  C’est alors que je parviendrai à lui, par sa miséricorde prévoyante. »   Le Seigneur est vraiment miséricordieux, il est vraiment le très débonnaire consolateur de ses fidèles, il a vraiment, selon le cantique de Moïse, pitié de ses serviteurs.  Il n’oublie pas de récompenser les travaux accomplis pendant la chaleur du jour, et il ne méprise pas leurs demandes faites dévotement.  Comme il le dit lui-même, comme une mère console ses enfants, il les console non seulement dans la vie future, mais dans cette vie, il les récréé et les réjouit, pour que, goûtant à l’avance ici-bas les joies qui viendront après la mort, ils soient attirés par une ineffable douceur; et pour que, encore placés dans ce corps, ils soient ravis par le désir entier de l’âme.  Car, il n’a pas voulu cacher totalement à un Matthieu non encore libéré du corps de mort, l’immensité de sa douceur qu’il a coutume de cacher à ceux qui le craignent,   ni remettre exclusivement après la mort les choses qu’il donnera plus tard.   Il a envoyé à l’avance des signes même avant la mort, pour que Matthieu soit encore plus enclin à les attendre avec foi et à les aimer, et pour faire comprendre à ceux qui l’ignoraient la grandeur de son mérite aux yeux de Dieu.  Réconforté par de telles révélations, il fut, jusqu’la fin, et, plein de confiance dans le Seigneur, il attendit sa dernière heure.

                         CHAPITRE TRENTE

 La sainte et glorieuse façon dont il est sorti de ce monde à l’aube du jour de Noël

 La veille de la naissance du Seigneur, après avoir rempli dévotement ses devoirs diurnes et nocturnes, il demanda, à l’heure des Vêpres qu’on lui apporte le corps du Seigneur.  Quand on le lui eût apporté, il dit : « Écoutez, frères, ma confession, et soyez témoins de ma foi ici et dans l’éternité.  Je confesse que ce corps sacré de mon Sauveur est vraiment et essentiellement celui qui a été assumé par le Vierge Marie, qui a été suspendu sur la croix pout le salut du monde, qui a été placé dans un sépulcre, qui est ressuscité le troisième jour, qui est monté aux cieux, qui viendra juger les vivants et les morts et le siècle par le feu.  Je crois que suis, par lui, incorporé à lui, que je suis devenu un avec lui, et que j’ai la vie éternelle »  En disant cela, il est revitalisé par le corps salutaire du Christ, par cette chair qui donne la vie éternelle, et qui rend capable de la vie future.   Quand arriva la première vigile de la nuit sainte, et quand il comprit par les bruits de toute la ville qu’on était appelé aux louanges nocturnes, il s’écria soudainement dans son exaltation, ajoutant comme il le pouvait les gestes à la parole : « Le Christ nous est né. Gloire au plus haut des cieux ! »  Il disait cela avec exubérance et exultation, à ses compagnons et à tous.   Après avoir chanté au complet l’hymne angélique comme on le chante à la messe, n’en pouvant plus, il laissa terminer le reste à ceux qui l’entouraient.  Son esprit étant accaparé exclusivement par les louanges du jour de Noël, quand il entendait dans des cantiques ou des lectures prononcer le nom de la bienheureuse vierge Marie, mère du Seigneur, il levait à chaque fois les yeux au ciel, étendait ses bras en direction du ciel, là où son esprit demeurait, là où sa sainte âme avait été ravie.  A la fin des louanges nocturnes, pendant que le prêtre à l’autel chantait la messe dite de nuit, il se souleva autant qu’il le put, et, parce que ses forces ne lui permettaient pas de se tenir debout, il parvint quand même, avec l’aide d’un frère, à se mettre sur son séant.  Se tournant vers la croix du Sauveur qui était près de lui, il dit, comme s’il voyait le Seigneur crucifié comme autrefois : « Sauveur miséricordieux, le temps est venu pour toi d’accomplir ce que tu avais promis, de me faire émigrer de cette vie mortelle au moment de ta naissance, et  de m’accorder la permission de transiter vers toi, qui es la vie éternelle ». Avec cette parole d’adieu, il mit fin à tous ses discours, puis il s’étendit de nouveau sur son lit.   Au bout de quelques minutes, il fut transporté par les frères  dans le local où l’on attend la mort, et déposé sur le cilice recouvert de cendres.   Il leur avait souvent demandé que, comme un vrai chrétien, on ne lui permette de mourir que sur le cilice et sur la cendre. Il craignait en effet, que la négligence ou la compassion qu’on ressentirait pour ses infirmités ne le leur fasse omettre.   En cela, comme dans tout le reste, il s’efforçait de suivre l’exemple de saint Martin de Tours, qui, comme tous le savent, enseigna à ses disciples en mourant, qu’un chrétien ne devait mourir que sur la centre.  Transféré là par ses frères ou ses disciples, Matthieu attendait l’heure de son appel.   Pendant que les ténèbres de la nuit se changèrent en lumière, et que les moines chantaient dans la même église la messe de l’aurore, au moment où ils dirent : « La lumière a brillé aujourd’hui sur nous », Matthieu, vrai moine et pontife de Dieu, abandonna les ténèbres d’Égypte, de ce monde; et parvint, par la mort du corps, à la lumière éternelle et à la vie.

                         CHAPITRE TRENTE-UN

              Ses funérailles grandioses et son ensevelissement honorable

Mis au courant de la nouvelle, le pontife suprême lui-même Innocent 11 accourut, et avec lui, la totalité des évêques et des cardinaux, des membres de l’Église romaine et de la curie, chacun faisant passer ce devoir funèbre avant ses soucis, ses intérêts, ses affaires propres.   Plusieurs baisent les mains ou les pieds du gisant, confiants d’être sanctifiés par ce contact ou ce baiser, et sans crainte aucun péril pour la foi.   Cette ville avait la particularité de se procurer des produits maritimes par un rude labeur, et d’importer des biens précieux des lointains pays d’Afrique et d’Orient.  Elle remplissait ainsi ses magasins et ses entrepôts de marchandises diverses provenant de plusieurs pays, et c’est pour cela qu’elle se targuait d’être la plus riche de toutes les cités italiennes.   Elle a pourtant préféré à toutes les richesses des Égyptiens la perle qui lui avait été envoyée du fin fond de la Gaule, et elle s’est réjouie de l’enrichissement qu’elle lui avait procuré.  Elle a montré, dans ce mort, à quel point les richesses célestes l’emportent sur les trésors terrestres;  comment les perles du Christ, même après la mort, passent avant les bijoux des vivants.   Il était étendu là, lui, inanimé, sans avoir jamais rien possédé dans le monde, et sans s’être attaché à rien.   Ceux qui étaient encore vivants le vénéraient, les puissants lui rendaient hommage, les riches le louangaient.  Ces obsèques grandioses que l’on réserve aux saints, faisaient comprendre aux amateurs du monde eux-mêmes à quel point les choses terrestres sont inférieures aux choses terrestres, les choses humaines aux divines, les fugitives aux sempiternelles.   On conserva le corps de l’homme de Dieu pendant toute la journée de Noël, en disant des prières et en chantant des psaumes.  Le lendemain, i.e. en la fête de saint Etienne, le dit pape offrit solennellement à Dieu pour le repos de son âme le saint sacrifice de la messe; et implora dévotement la Piété suprême pour le repos du pontife qui avait partagé ses épreuves.   Les évêques qui étaient présents offrirent aussi, à ses intentions, le saint sacrifice de la messe; et firent pour lui ce qu’ils font rarement pour l’un d’entre eux. Enfin, environ à l’heure de sieste, après avoir terminé toutes les cérémonies  qui précèdent l’ensevelissement de tout chrétien, en présence de presque tout le clergé et le peuple de la ville, on le transporta dans l’église de saint Frigdien, ancien évêque de Luques, homme célèbre et vénérable, et c’est là qu’il fut enseveli.

Sept années plus tard, quand je me dirigeais vers Rome pour réconcilier les Pisans et les Luquois, attiré par le souvenir que j’en gardai pieusement, je me rendis à Pise.  Le deuxième jour après mon arrivée dans cette ville, comme avec des compagnons j’approchai du sépulcre de mon très cher, pour visiter et honorer ses cendres comme il convient, j’offris pour lui l’hostie salutaire.  Et tout en sachant pertinemment qu’il était plus en mesure de m’aider que moi d’améliorer son sort, je recommandai au Créateur et au bénin Rédempteur, en priant et en pleurant, cet homme qui fut, tant qu’il vécut, une seule âme avec moi.    Que repose donc, par la miséricorde immense du Tout Puissant, dans la paix perpétuelle, cette âme fidèle et agréable à Dieu ! Qu’elle jouisse perpétuellement du fruit de ses bonnes Å“uvres !  Et que, auprès de Dieu, elle n’oublie pas ses fils et ses frères qui l’aiment !

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