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Théologie du Purgatoire
édition numérique par Dominique Vandal
1. PURGATOIRE. - Le présent article a pour but de retracer le développement du dogme du purgatoire, depuis la révélation qui en a été faite dans l'Écriture jusqu'à sa formulation définitive aux trois conciles généraux de Lyon (1274), de Florence (1439) et de Trente (1563). La question théologique du feu du purgatoire a déjà été abordée à l'art. FEU (t. v, col. 1246). Nous nous efforcerons de n'y point revenir; toutefois, dans maints témoignages concernant le purgatoire, il est impossible de séparer la question du purgatoire lui-même de celle-là; de plus, une plus grande facilité d'atteindre les sources elles-mêmes ayant permis de corriger, de modifier, de compléter certains points, on ne devra pas s'étonner si des améliorations ont trouvé place dans la présente étude. Le purgatoire chez les Orientaux, postérieurement au concile de Florence, est réservé pour l'article suivant.

Nous exposerons successivement:

I. L'enseignement de l'Écriture.
II. La tradition orientale jusqu'à la fin du III" siècle.
III. La tradition orientale à l'époque classique.
IV. La tradition latine.
V. L'union réalisée à Lyon et à Florence.
VI. La controverse protestante et le concile de Trente.
VII. La théologie posttridentine.
VIII. Conclusion.

I. L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉCRITURE.- Il est d'autant plus nécessaire de relever l'enseignement de l'Écriture que Luther avait osé formuler la proposition suivante, condamnée par Léon X, bulle Exsurge Domine, prop. 37 : Purgatorium non potest probari ex sacra Scriptura quæ sit in canone. Denz.-Bannw., n. 777. La preuve peut être demandée soit à l'Ancien, soit au Nouveau Testament.

I .DANS L' ANCIEN TESTAMENT. -1° Doctrine générale, imprécise et confuse. - Il ne semble pas que les Hébreux
aient eu une notion très précise de l'état des âmes dans la vie future. Le séjour des morts en général, tant pour les justes que pour les impies, est uniformément appelé le scheôl. Gen., XXXVII, 5; Num., XVI, 30. Avant que le Christ vint ouvrir le paradis aux âmes justes, toutes les âmes des défunts n'étaient-elles pas en quelque sorte placées dans le même lieu, aussi loin du ciel que de la terre? Et ce lieu du scheôl est un lieu redoutable pour tous, sans distinction. Cependant, bien qu'aucune différence explicite ne soit indiquée par les plus anciens livres inspirés (Pentateuque, Josué, Juges, Rois), touchant le sort des justes et des coupables, une discrimination très réelle existe néanmoins à leur endroit. L'enseignement des saints Livres repose en effet sur deux principes: la responsabilité individuelle devant Jahvé et l'espérance messianique appliquée à chaque âme. Ainsi la responsabilité départage dans l'au-delà justes et coupables. La mort des justes est «une réunion, dans la paix et le repos, à leurs pères et à leur peuple.» Gen., xv, 15; Deut., XXXI, 16, etc. Le châtiment suprême réservé aux criminels est «la séparation d'avec leur peuple.» Aux justes renfermés dans le scheôl les promesses messianiques ne sont pas retirées. Dieu reste, pour eux, dans le trépas, le Dieu favorable et bénissant. Gen., XXVI, 24; XXVIII. 13; XLVI, 1, 3; Ex., III, 6; IV, 5. L'espérance d'une vie future est invoquée pour eux. Cf. Num., XVI, 22. Jahvé est le Dieu «qui donne la vie et la mort, conduit au scheôl et en ramène». I Reg., Il, 6; IV Reg., v, 7, Cette délivrance du scheôl, le psalmiste la promet aux justes. PB., xv (Vulg. et ainsi du reste), 9,10; XVI, 15; XLVIII, 15-16; LXXII. Et Job sait que le scheôl est le lieu où l'on attend l'heure de la miséricorde divine. Job, XIV, 13; cf. xv, 18-21.

Néanmoins, ce serait grandement se tromper que de vouloir trouver dans le scheôl la forme primitive de la croyance au purgatoire. Le dogme du purgatoire éveille l'idée d'un état intermédiaire entre celui des élus et celui des réprouvés. Dans le scheôl, justes et réprouvés sont enfermés dans l'attente de l'avènement du Christ. Être délivré du scheôl c'est donc, pour le juste, voir les espérances messianiques se réaliser à son égard; mais ce n'est pas nécessairement être délivré d'une expiation d'outre-tombe, telle que nous la concevons pour les âmes du purgatoire. Il faudrait, pour pouvoir établir un rapprochement sérieux entre les peines du scheôl et le purgatoire, montrer que dans le scheôl même les justes ont encore des peines à expier. Or, un tel rapprochement ne saurait être esquissé que d'une manière très lointaine. Toutefois certaines indications peuvent être relevées. En exposant que, sur cette terre, le juste souffre, le psalmiste rappelle que ce juste, n'est pas tout à fait sans péché: Ps. XXXVIII, 5; XXXIX, 13; CXLII. t, 2. La mort, même pour le juste, est un passage plein d'angoisse et de crainte. Ps., LIV, 5-6; CXIV, 3-5; CXLTI, 2-7. Et Jahvé délivre le juste des douleurs du scheôl. Ps., xxlx,4; CVI, 10-14. Il y a là comme une vague indication que, même dans l'au-delà, le juste aura besoin de la miséricorde divine.

Les livres prophétiques ne font que développer ces données. Peut-être la différence de l'état des justes et de celui des pécheurs s'affirme-t-elle avec plus de précision: les espérances messianiques, en particulier, sont présentées avec plus de force et de relief, et parfois en relation avec la résurrection de la chair. Os., VI, 3; Is., XXVI, 19-21; Ez., XXXVII, 1-14; Dan., XII, 1-3. Mais la mort et le scheôl demeurent toujours et pour tous, justes et impies, un double objet d'effroi. Faut-il voir dans cette crainte que les prophètes inspirent à tous sans exception une indication positive de peines et d'expiations à subir dans l'au-delà avant la complète purification des âmes et la réalisation pour elles des promesses messianiques? Certains auteurs estiment qu'on peut le supposer. L. Atzberger, Die christliche Eschatologie in den Stadien ihrer Oflenbarung, Fribourg-en-B" 1890, p. 93.

Les deutérocanoniques mettent en bien meilleur relief le sort des justes par rapport au sort des pécheurs. Néanmoins, sauf dans le IIe livre des Macchabées., on n'y rencontre encore aucun texte explicitement révélateur du purgatoire.

2° Les textes discutables. - Il faut donc savoir se contenter d'indications imprécises et confuses qui, par elles-mêmes, ne sauraient fournir une base sérieuse au dogme des expiations futures. Ç'a été peut-être le tort, en face de l'assertion luthérienne, des apologistes catholiques de vouloir à tout prix trouver dans l'Écriture de nombreux textes à l'appui de la croyance au purgatoire. Ces apologistes ne se sont pas aperçus qu'ils affaiblissaient ainsi l'argument scripturaire. Des théologiens de la valeur d'Eck et de Bellarmin n'ont pas su résister à cet entraînement. Plusieurs textes ont ainsi été invoqués, qui sont à coup sûr tout au moins fort discutables.

Tel est le texte de Tobie, IV, 18, recommandant «de placer du pain et du vin sur le sépulcre du juste», ce qui, déc1are Bellarmin, ne peut s'entendre que d'un repas offert aux pauvres afin qu'en retour ils prient pour l'âme du défunt. Il s'agit bien plutôt de repas funèbres en usage pour célébrer la mémoire des morts. Cf. Jer., XVI, 7.

Tels les exemples du sacrifices et de jeûnes offerts par les justes de l'ancienne Loi à la nouvelle de la mort de leurs amis. Cf. 1 Reg., XXXI, 13; II Reg., l, 12; JII, 35. Bellarmin reconnaît que ce sont là «simples signes de deuil et de tristesse», tout en insinuant qu'«on peut croire qu'il s'agit d'aider les âmes des défunts».

Telle encore la prière du psalmiste demandant à Dieu «de ne pas l'examiner dans sa colère ni le reprendre dans sa fureur», Ps., XXXVII, 2; cf. VI, 2, ou le remerciant d'avoir introduit son peuple dans un lieu de rafraîchissement, après qu'il a passé par le feu et l'eau. Ps., LXV, 7. Il n'est question, là, que des fautes personnelles de David; ici, que des tribulations et de la délivrance du peuple juif.

Telles encore les descriptions des prophètes où Dieu apparaît «purifiant les souillures des filles de Sion» Is., IV, 4; brûlant l'impiété comme un grand feu, Is., IX, 18; amenant l'âme juste à la lumière après qu'elle aura supporté la colère divine, Mich., VII, 8-9; délivrant les captifs du lac desséché, Zach., IX, 11; purifiant comme au feu et affinant les enfants de Lévi, Mal., III, 2-3. Le sens littéral de tous ces textes ne saurait être rapporté au purgatoire. Bellarmin le reconnaît lui-même, De purgatorio, 1. I, c. III, et est obligé de s'appuyer sur des interprétations patristiques pour en tirer ce dogme. Mais ici les Pères ne sauraient faire autorité comme en matière doctrinale, car le sens qu'ils attribuent à ces passages, en les rapportant au purgatoire, est nettement accommodatrice. Cf. Atzberger, op. cit., p. 93, note.

3° Le texte de Il Mac., XlI, 39..46. - Le seul texte de l'Ancien Testament qui implique réellement l'idée d'un état intermédiaire-, apanage dans l'autre vie des âmes justes non encore entièrement purifiées, est celui de II Mac., XII, 41-46..Au lendemain de sa victoire sur Gorgias, Judas Machabée découvrit sous la tunique de ses soldats tombés sur le champ de bataille des objets idolâtriques provenant du pillage de Jamnia. Ces objets étant essentiellement impurs au regard de la Loi, il y avait eu faute à les garder. Judas vit, dans la mort de ses soldats, un châtiment de Dieu:

C'est pourquoi tous bénirent le juste jugement du Seigneur, qui avait rendu manifestes les choses cachées. Et ainsi, s'étant mis en prière, ils demandèrent (au Seigneur) que l'offense qui avait été commise fût livrée à l'oubli. Mais le très vaillant Judas exhortait le peuple à se conserver sans péché, voyant sous leurs yeux ce qui était arrivé à cause des péchés de ceux qui avaient été tués.

Et, une collecte ayant été faite, il envoya à Jérusalem 12000 drachmes d'argent, afin qu'un sacrifice fût offert pour les péchés des morts, pensant bien et religieusement touchant la résurrection [car s'il n'avait pas espéré que ceux qui avaient succombé devaient ressusciter, il (lui) aurait semblé superflu et vain de prier pour les morts]: mais c'est
parce qu'il considérait que ceux qui s'étaient endormis dans la piété recevraient une très grande grâce (à eux) réservée. Elle est donc sainte et salutaire, la pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés.

Le texte grec est quelque peu différent de la Vulgate, sur laquelle est faite notre traduction: «Il considérait en outre qu'une très belle récompense est réservée à ceux qui s'endorment dans la piété, et c'est là une pensée sainte et pieuse. Voilà pourquoi il fit ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu'ils fussent délivrés de leur péché.» Dans le fond, l'idée est identique, sauf que l'auteur inspiré n'a en vue ici que le péché commis par les soldats morts.

L'authenticité du texte est indiscutable. Dans sa traduction latine de l'Ancien Testament, Sébastien Munster soupçonne ce passage (t 43-46) d'avoir été ajouté en cet endroit. Or, tous "les exemplaires grecs, latins et syriaques, tant imprimés que manuscrits, le portent uniformément, comme la Vulgate, et les anciens Pères l'ont cité et connu, sans aucune variété ni aucun doute. Cf. Dom de Bruyne, Le texte grec des deux premiers livres des Machabées, dans Rev. biblique, 1932, p. 44.

Le sens du texte est démonstratif en faveur de l'existence du purgatoire. Sans doute, Judas Machabée a en vue, avant tout, la résurrection de ses soldats pécheurs. Mais il subordonne cette résurrection à l'expiation, dans l'autre vie, du péché commis dans le pillage de Jamnia. Ces soldats devaient ressusciter un jour; autrement la prière pour les morts serait vaine. Ressuscités, ils auraient part à la récompense réservée à ceux qui s'endorment dans le Seigneur. Mais auparavant, ils devaient être libérés de leur péché: c'est ce résultat que procurait le sacrifice expiatoire offert à Jérusalem. Cf. Hugo Bévenot, O. S. B., Die beiden Makkabüerbücher, Bonn, 1931, p. 39-40.

Il faut donc admettre que ces âmes n'étaient pas en enfer: ou leur faute n'était pas mortelle, ou elles avaient eu le temps de s'en repentir avant la mort, comme l'avaient fait jadis «beaucoup de ceux qui avaient péri dans le déluge». Cf. 1 Pet., III, 19-20. Mais ces âmes n'étaient pas encore au ciel et elles ne pouvaient y entrer, non seulement parce que le ciel était encore fermé aux justes, mais parce que leur péché les empêchait d'y être reçues. Leur état se trouvait donc être cet état intermédiaire que nous appelons le purgatoire, état où les âmes sont purifiées par l'expiation et aidées à cet effet par les suffrages des vivants.

L'auteur inspiré raconte le fait avec insistance et y ajoute ses réflexions, destinées à inculquer la légitimité de la croyance et des pratiques: «C'est là une pensée sainte et pieuse.»

4° Comment expliquer l'évolution de la pensée juive en cette matière? -On constate que Judas Machabée, qui prend l'initiative de la collecte et du sacrifice, est un homme très attaché à la religion et aux traditions de ses pères; que ses compagnons ne sont nullement surpris de sa proposition, qu'ils y répondent généreusement et que vraisemblablement à Jérusalem la demande n'étonna pas. On peut donc se demander comment cette croyance et cette pratique apparaissent tout d'un coup dans le texte sacré, sans que rien semble les préparer dans les ouvrages antérieurs. La question doit se poser, même en ne considérant les livres des Machabées que sous leur aspect historique.

Il faut observer tout d'abord qu'entre Esdras et Judas Machabée, il s'est écoulé une période d'environ trois siècles, durant laquelle un silence à peu près complet enveloppe l'histoire des Juifs. Au cours de ces longues années, bien des points de doctrine se sont éclaircis, qui auparavant étaient demeurés dans une ombre plus ou moins profonde. Telle, par exemple, la doctrine de la vie future si fortement exposée dans le livre de la Sagesse, .II-V. Il a dû en être de même pour la doctrine du purgatoire et de la prière pour les morts. Peu à peu, à l'heure marquée par la Providence, elle s'est dégagée pour se manifester au grand jour quand l'occasion en devint propice. On voit bien, d'après le texte des Machabées, que cette doctrine est entrée dans la croyance des Juifs pieux, mais qu'elle a encore besoin d'être affirmée. Elle devait, en effet, se heurter à une vive opposition des sectaires sadducéens qui ne croyaient pas à la vie future, et même rencontrer quelques hésitations chez ceux qui n'aimaient pas les innovations et prétendaient s'en tenir à la Loi et aux prophètes. H. Lesêtre, art. Purgatoire, dans Dict. de la Bible, t. v.

C'est le cas de se demander si l'influence de religions étrangères n'aurait pas favorisé l'éclosion de cette doctrine chez les Juifs. L'auteur que nous venons de citer examine les croyances analogues à. notre croyance au purgatoire que l'on peut rencontrer dans les anciennes religions.
1. Les Égyptiens avaient l'idée nette d'un jugement subi après la mort. L'âme n'arrivait à ses juges divins qu'après avoir parcouru des régions semées de difficultés. C'était seulement après ces épreuves subies par elle que l'âme était admise au séjour bienheureux pour y continuer ses occupations de la terre, ou mieux qu'elle revenait dans les lieux habités pour s'y intéresser aux choses qui lui plaisaient. Ces épreuves ne sauraient, en général, être considérées comme l'équivalent de peines purificatrices. Toutefois, il faut reconnaître qu'au moins à un certain temps les Égyptiens admirent une sorte de purification par le feu, pour les péchés légers, après laquelle le défunt était admis parmi les bienheureux. Cette doctrine est explicitement enseignée dans quelques exemplaires du Livre des morts, conservés au musée du Louvre. Une scène représente le pèsement de l'âme et elle «est suivie de la vignette du bassin de feu gardé par quatre cynocéphales; c'étaient les génies chargés d'effacer la souillure des iniquités qui auraient pu échapper à l'âme juste et de compléter sa purification». Em. de Rougé, Description sommaire des salles du musée égyptien, nouvelle édition par P. Pierret, Paris, 1873, p. 102. Cf. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'orient, t. J, 1895, p. 182 sq. En tout cas, le bonheur des justes n'était jamais donné immédiatement après la mort: «Avant d'y arriver, le juste doit passer par une longue série d'épreuves, triompher de nombreux ennemis qui lui barrent la route, traverser un labyrinthe de salles obscures gardées par des monstres horribles. Tout cela est décrit dans le Livre des morts.» A. Mallon, S. J., art. Égypte, dans Dict. apol., t. J.

2. Les Babyloniens avaient une croyance développée à la vie d'outre-tombe. La coutume d'apporter des offrandes au corps des défunts, afin que l'âme eût de quoi subsister sans venir tourmenter les vivants, est une preuve de la croyance à la survie. Le poème de La descente d'Istar, d'ailleurs, décrit longuement l'aralou, montagne septentrionale sous laquelle séjournent les âmes des morts. L'état des âmes est différent selon que ces âmes ont fait preuve ou non de piété envers les dieux et envers la déesse des enfers, Allat. Les impies sont livrés par Allat à des supplices épouvantables; les autres mènent une vie morne et sans joie. Personne n'est libéré de ce séjour que par exception, sur l'ordre des dieux d'en haut. On peut établir un parallèle entre la doctrine chaldéenne et la doctrine juive sur les destinées futures de l'homme. On constatera qu'ici comme là les morts descendent dans un endroit souterrain (l'aralou = le scheôl), qui inspire de l'horreur. Mais le parallélisme ne va pas plus loin: sur la condition des âmes dans l'au-delà, on manque de détails précis. Ce n'est donc pas du côté de la Chaldée qu'il faut chercher une influence doctrinale en faveur de la croyance au purgatoire. Cf. Maspero, op. cit., t. l, p. 684 sq.; Lagrange, Études sur les religions sémitiques, 2e éd, Paris, 1905, p. 337 sq.; P. Dhorme, Le séjour des morts chez les Babyloniens et les Hébreux, dans Rev. biblique, 1907, p. 59 sq.

3. Les Perses, au contraire, professaient des doctrines assez apparentées à la croyance de Judas Machabée. Au IXe siècle avant Jésus-Christ, la théologie des Perses croit à la survivance de l'âme. Après être demeurée trois jours auprès du corps, l'âme, suivant la valeur morale de ses actions, passe à travers des contrées agréables ou horribles pour aller subir son jugement. Au sortir du jugement, l'âme arrive au pont Schinvât, qui, passant au-dessus de l'enfer, mène au paradis. Condamnée, elle culbute dans l'abîme; innocente, elle parvient au bonheur. Cf. Maspero, op. cit., t. III, p. 589-590. Pour certaines âmes, cependant, il y a un état intermédiaire, le Hâmestakân. Toutefois, l'Avesta postérieur ignore l'état intermédiaire. C'est l'enfer qui purifie tous les coupables, de telle sorte qu'à la fin tous doivent être sauvés et participer à la résurrection. «Ainsi, jugement particulier, jugement général, paradis, enfer et purgatoire, résurrection des corps, toute cette eschatologie est assez semblable à celle du christianisme, hormis le pardon de tous, qui n'était pas étranger à la théologie d'Origène.» Lagrange, art. Iran (Religion de l') , dans Dict. apol., t. II; cf. La religion des Perses, dans Rev. biblique, 1904, p. 188. On pourrait donc être tenté d'attribuer à l'influence des idées perses l'introduction en Israël de la croyance au purgatoire et à l'utilité des prières pour les défunts. Mais les doctrines de l'Avesta sont trop indécises et surtout trop différentes des idées exprimées dans le IIe livre des Machabées pour qu'on puisse retenir une influence directe et efficace. D'ailleurs, le judaïsme d'après l'exil était plutôt fermé aux influences étrangères; aussi, malgré les rapprochements qu'établissent les partisans de la méthode comparative, il semble qu'on doive réduire l'influence perse à peu de chose. «Ce qu'on peut croire plus légitimement, c'est qu'au contact de la religion iranienne la doctrine juive s'est développée en vertu de sa force interne et dans le sens voulu par Dieu. L'obscurité qui enveloppe toute une période de l'histoire juive ne permet pas de suivre avec plus de précision le travail religieux accompli durant ce temps.» H. Lesêtre, art. Purgatoire, dans Dict. de la Bible, t. v. Voir ici même, sur des sujets analogues, Judaïsme et Jugement, t. VIII, col. 1659 sq., 1746. Le P. Lagrange rejette expressément l'influence iranienne. Cf. Le judaïsme avant Jésus-Christ, Paris, 1931, p. 362.

Pour expliquer l'évolution de la pensée juive, on trouve des raisons suffisantes dans les propres principes religieux d'Israël. L'individualisme des derniers prophètes serait le germe de cette évolution. Voir cette explication dans JUGEMENT, col. 1746-1747. Il s'agit surtout du livre de Daniel, voir DANIEL, t. I-V, col. 74, et JUGEMENT, t. VIII, col. 1744. Cette explication de M. Touzard se trouve corroborée par celle du grand rabbin, M.-A. Weill, pour qui les rémunérations promises par Moise et les premiers prophètes étaient essentiellement collectives et spirituelles, «spirituelles et non pas futures et éternelles», la Loi n'ayant pas pour but direct une telle rétribution. Le but de la Loi n'est que la formation d'un peuple saint, modèle pour les autres nations, dans le culte à rendre à Dieu. La sanction visera donc ce but primordial. Tant que le peuple «saura respecter et honorer son titre en marchant dans la voie qui lui est tracée, il trouvera sa légitime récompense dans l'ascendant que lui assure l'intelligent et pieux exercice du sacerdoce, et surtout dans sa durée... il possédera aussi les biens temporels, mais... comme moyens, en tant qu'ils sont nécessaires à la sauvegarde des intérêts spirituels.» Voilà le premier idéal juif. Mais «nous allons entrer dans une phase nouvelle... De terrestre qu'a été la rémunération, elle va devenir future et immortelle... il importe de déterminer l'heure de la transformation... Elle s'est accomplie indubitablement lors du retour de la captivité, sous l'influence d'Esra et du grand synode... En ce qui concerne le rôle assigné à la rémunération future par le grand synode et ses continuateurs, nous ne croyons pas nous tromper en l'attribuant à un genre de nécessité pareil à celui qui, plus tard, à l'époque de la dispersion, provoqua la conversion de la loi orale en loi écrite. Il y avait urgence à mettre le dogme en harmonie avec la situation politique... (Les) assurances de sécurité et de prospérité matérielle faisaient un étrange contraste avec la réalité et ne pouvaient plus dès lors constituer ce mobile puissant qui remue et entraîne les masses...» Le judaïsme, ses dogmes, sa mission, Paris, 1869, t. IV, p. 264 sq., 298 sq.

C'est par un développement analogue qu'on peut expliquer la croyance exprimée au IIe livre des Machabées: ce livre témoigne que la perspective des rémunérations futures, ouverte par Daniel, avait fini par prendre consistance, au moins dans les meilleures âmes du judaïsme.

D'ailleurs, il n'est pas certain que les doctrines de l'Avesta soient d'origine bien ancienne. Le P. Lagrange les estime plus récentes que le judaïsme, qui aurait au contraire influé sur elles. La religion des Perses, dans Rev. biblique, 1904, p. 203-212.

D'autre part, ces affirmations des religions orientales où l'on croit retrouver quelque chose du dogme du purgatoire doivent-elles nécessairement s'expliquer par l'influence d'une doctrine révélée? Rien n'est moins certain. L'exigence d'une purification d'outre-tombe se présente si spontanément à l'intelligence humaine que l'idée en est pour ainsi dire naturellement conçue. La sanction est inséparable de la loi; l'ordre doit être rétabli dans la mesure où il a été violé. Or, en ce monde le rétablissement de l'ordre par la justice ne peut se faire complètement. Il faut donc, dans l'autre vie, non seulement la sanction qui frappe à jamais le coupable obstiné et impénitent, mais encore celle qui punit la faute légère ou les restes de fautes qui, tout en laissant subsister la vertu dans l'âme, y marquent néanmoins
une dette envers la justice divine. Par les seules lumières de la raison Platon n'était-il pas parvenu à concevoir une purification dans l'au-delà pour les âmes qui en sont capables? Voir plus loin. Quoi d'étonnant que les religions anciennes se soient spontanément élevées à des conceptions de ce genre?

5° Que reste-t-il aux Juifs de la doctrine du IIe livre des Machabées? - Les livres postérieurs rie renferment plus aucune mention d'un état intermédiaire entre le ciel et l'enfer. Sous l'influence de la philosophie grecque, le livre de la Sagesse ouvre des perspectives assez nettes sur la vie future et lés rétributions qu'elle comporte pour les justes et pour les pécheurs, mais il n'y est point question d'une expiation imposée aux justes avant leur entrée dans le bonheur. La littérature extracanonique, plus riche en détails susceptibles de satisfaire la curiosité humaine, ne conçoit pas délibération pour les pécheurs. Voir JUGEMENT, col. 1749-1750. D'après les rabbins, les païens qui ne doivent pas bénéficier de la résurrection sont envoyés à la géhenne dès leur mort. Ils y resteront éternellement. Quant aux justes, ils triomphent dans le scheôl de leurs adversaires et ils y subissent, si c'est nécessaire, l'épreuve du feu purificateur. F. Weber, Jüdische Theologie, 2° éd., Leipzig, 1897, p. 341-342, 391-392. Par la suite, les Juifs assignèrent comme séjour aux âmes ni justes ni impies la «géhenne supérieure», c'est-à-dire les régions les plus élevées de l'enfer. Douze mois de souffrances y purifiaient les âmes avant qu'elles pussent être admises parmi les justes. Les prières des vivants les y aidaient: un fils devait prier pour son père défunt chaque jour pendant onze mois; chaque sabbat, l'assemblée récitait une prière solennelle nommée le «souvenir des âmes». Cf. Iken, Antiquitates hebraicæ, Brême, 1741, p. 614-615; Drach, De l'harmonie entre l'Église et la Synagogue, Paris, 1844, t. l, p. 16, et surtout Bonsirven, S. J., Le judaïsme palestinien au temps de Jésus-Christ, t. l, Paris, 1935, c. VII, p. 322-340. Le P. Lagrange note cependant que la Tosefta (sur cet écrit, voir du même auteur Le judaïsme avant Jésus-Christ, Paris, 1931, p. XVI) attribue à Chammaï une doctrine bien proche de notre purgatoire, celle qui considère une classe intermédiaire entre la classe destinée à la vie éternelle et celle qui est destinée aux opprobres éternels, la classe qui doit passer par le feu et être purifiée comme l'argent, éprouvée comme l'or. Chammaï admettait ainsi un purgatoire, m:lis dont la vertu s'exerçait fort vite. Cf. Lagrange, op. cit., p. 361-362.

L'éternité des peines, affirmée par le Talmud, dans la Halaka comme dans l'Agada, est interprétée par les Juifs modernes avec de singuliers adoucissements. La purification de douze mois est accordée déjà dans la Mischna aux méchants sans distinction. Quant aux grands criminels, l'éternité de leurs peines ne doit être prise à la lettre que s'ils meurent absolument dans l'impénitence finale. D'ailleurs, il suffit d'avoir accompli pendant la vie, consciencieusement et religieusement, au moins une prescription de la loi sacrée, pour être admis au bonheur. L'enfer des Juifs modernes devient en réalité un immense purgatoire. Cf. M.-A. Weill, op. cil., p. 595-596. D'ailleurs, déjà au temps de Jésus-Christ, de nombreux rabbins avaient tendance à supprimer l'éternité de la géhenne. Cf. Bonsirven, op. cit., c. XIII, p. 538.:541.

II. DANS LE NOUVEAU TESTAMENT. -Dans son De purgatorio, Bellarmin invoque neuf textes du Nouveau Testament en faveur de l'existence du purgatoire. Une remarque préalable s'impose. Dans ces textes, il ne saurait être question de trouver un enseignement direct des expiations d'outre-tombe. Ce qu'il faut reconnaître c'est que ces textes supposent l'existence du purgatoire.

1° Matth., XII, 31-32. -«Tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l'Esprit ne sera pas remis. Et quiconque parlera contre le Fils de l'homme, cela lui sera remis; mais celui qui parlera contre l'Esprit-Saint, cela ne lui sera pas remis, ni dans ce siècle, ni dans le (siècle) à venir.» L'expression: ?? ????? ?? ????? signifie à coup sûr la vie présente. Cf. Matth., XIII, 22, 39; XXIV, 3; Marc., IV; 19; Luc., XVI, 8; XX, 34, etc.; tandis que l'expression ???? ??????,  identique à ???? ?????????, se rapporte non au temps à venir sur la terre, mais au temps qui suit la mort, celui dans lequel on obtient la vie éternelle. Cf. Marc., x,30; Luc., XVIII, 30. Jésus affirme donc ici qu'il y a des péchés qui, n'étant pas remis en ce monde, le seront dans l'autre. Toutefois, le Sauveur ne parle pas de peines à subir en vue d'obtenir cette rémission. Il pourrait donc rester un léger doute sur la valeur pleinement démonstrative de ce texte en faveur du purgatoire, le péché pouvant être remis dans l'autre vie au moment même du jugement de l'âme, grâce à son repentir et à la miséricorde de Dieu. Toutefois, étant donné le dogme du purgatoire, le sens le plus obvie de ce texte parait être l'expiation dans l'autre vie de certains péchés légers ou incomplètement remis. On peut raisonner ainsi: «Pour que cette formule déclarative s'explique adéquatement, il est juste d'entendre que certains péchés sont rémissibles en l'autre monde, ce qui implique une pénalité encourue, à tout le moins la privation temporaire de la vision de Dieu, et par le fait, une expiation.» Bernard, art. Purgatoire, dans Dict. apol., t. IV, col. 505. D'ailleurs, le fait que la rémission pourrait être conçue comme se réalisant dans le jugement même n'infirmerait pas la valeur de la preuve scripturaire du purgatoire, une des formes primitives de la croyance au purgatoire étant précisément la croyance à une purification d'outre-tombe par le feu du jugement. Voir FEU DU JUGEMENT, t. V, col. 2242-2243; voir aussi ci-dessous.

2° Matth., v, 25-26. -«Sois facile avec ton adversaire au plus tôt, tandis que tu es en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre au juge et le juge à l'appariteur, et que tu ne sois jeté en prison; en vérité, je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n'aies payé la dernière obole.» Ce texte de Matthieu est éclairé par le texte parallèle de Luc., XII, 58-59. Notre-Seigneur use de paraboles pour enseigner aux Juifs la conduite à tenir en face du jugement futur de Dieu. Les destinataires de la parabole sont encore «en chemin», c'est-à-dire en cette vie. Mais celui à qui s'adresse la recommandation: «Sois facile avec ton adversaire» est un accusé débiteur. Le châtiment divin n'est pas envisagé comme une coercition temporaire: le thème n'est donc pas la réconciliation, mais la nécessité de la pénitence pour éviter le châtiment. Ce qui ressort de la parabole, c'est donc qu'il faut être en paix avec son prochain, en règle avec Dieu, pour éviter un châtiment redoutable. Faut-il pousser plus loin l'allégorie et reconnaître dans la «prison» dont est menacé le débiteur soit l'enfer, comme le pensent les Pères latins en général, soit le purgatoire, comme opinent quelques exégètes à la suite de saint Cyprien, Epist., LV, ad Anton., n. 20, Hartel, p. 6381 Il est difficile de le dire, encore qu'il soit certain que Jésus ne nie pas que la dernière obole puisse être payée. Tout ce qu'il est permis d'affirmer en s'en tenant au texte lui-même, c'est qu'il n'est pas impossible d'y voir une allusion au purgatoire. Mais cette interprétation ne s'impose pas exclusivement et n'a pas de valeur dogmatique absolue. Cf. Knabenbauer, Evang. sec. Matthæum, t. 1. Paris, 1892,p. 220; Lagrange, Evang. selon saint Luc, Paris, 1921, p. 376; Evangile selon saint Matthieu, Paris, 1923, p. 100-101. Bellarmin dépasse donc la portée du sens littéral lorsqu'il voit dans ce texte l'indication claire du purgatoire. Ce texte, dit-il en substance, ne peut s'interpréter de l'enfer, comme le voulait saint Augustin, De sermone Domini in monte, 1. I, c. XI, P. L., t. XXXIV, ni même de l'ensemble des peines de l'enfer et du purgatoire, comme le voulaient Albert le Grand, Opera, éd. Vivès, t. XX, p. 184-195, et Cajétan, In Matthæum, v, 22, puisque le texte «indique clairement» une peine qui doit finir un jour. Bellarmin ajoute que ce texte ne peut s'entendre des jugements et des peines de cette vie, comme le veut saint Jean Chrysostome, P. G., t. LVII. puisque l'expérience de cette vie montre fréquemment que les prisonniers sont graciés avant l'expiration de leur peine. Seul donc le purgatoire répond à cette prison dont on ne sort qu'après avoir entièrement payé sa dette.

3° Luc., XVI, 9. -«Et moi je vous le dis: Faites-vous des amis avec l'argent de l'injustice, afin que, lorsqu'il fera défaut, ils vous reçoivent dans les tentes éternelles.» D'après Bellarmin, le sens de ce texte n'est pas seulement que ceux qui auront fait l'aumône seront sauvés après leur mort à cause de leurs bonnes œuvres, mais qu'après leur mort les prières des saints soulageront leurs âmes. En réalité, une telle interprétation est excessive. Cette conclusion se lit à la fin de la parabole de l'intendant infidèle, qui avait su prendre les débiteurs de son maître par l'intérêt et en avait fait ses complices. De tels procédés, la véritable sagesse ne peut tirer, en les constatant, qu'une intense mélancolie. Mais il y a mieux à faire, et c'est ce qu'indique Jésus-Christ dans la conclusion. La parabole est alors transposée: avec cet argent, le vrai disciple du Christ saura se faire des amis dans l'autre monde. non pas en trafiquant, comme l'économe infidèle, mais en se dépouillant par l'aumône au profit des pauvres. Quand l'argent d'injustice (lisez: qui pourrait facilement devenir occasion d'injustice) fera défaut, en raison de la mort où il faut tout abandonner, l'aumône qu'on aura faite avec lui procurera des amis dans l'autre vie. Cette amitié, sans doute, se traduira d'une façon effective, mais de quelle façon. Sans doute de manière à nous faciliter l'entrée au ciel. Mais l'idée de la délivrance du purgatoire ne saurait être ici que très vague.

4° Matth., v, 22. -«Moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère sera justiciable du tribunal; et quiconque dira à son frère: Raca! sera justiciable du sanhédrin; et quiconque dira: Fou! sera justiciable envers la géhenne du feu.» Bellarmin construit sur ce texte un argument dialectique en faveur du purgatoire: quand le Christ menace ainsi de sanctions celui qui s'irrite contre son frère, il parle des peines à souffrir dans l'autre vie; or, parmi ces peines, la géhenne du feu est indiquée pour l'injure la plus grave; il existe donc des sanctions moins sévères. Il est incontestable que Jésus oppose ici le jugement divin, dans l'ordre spirituel au jugement terrestre, tel qu'il était prévu par la Loi interprétée par la tradition juive. D'après la justice juive, l'homicide est justiciable du simple tribunal de vingt-deux membres pris dans le sanhédrin; mais, pour une simple colère d'un frère contre son frère (au t. 47, le Christ laissera entendre qu'il ne s'agit pas seulement d'un frère israélite, mais de tout homme, tous devenant frères par le christianisme), déjà un jugement comparable à celui du simple tribunal est promis. Une injure plus forte sera justiciable du sanhédrin tout entier, c'est-à-dire sera jugée par Dieu plus sévèrement encore. Enfin. la géhenne, punition suprême, est réservée à l'injure suprême. La conclusion que Bellarmin veut tirer de ce passage n'apparaît que fort lointaine: elle est légitime cependant, surtout si l'on se souvient que tout ce passage de Matthieu
prépare l'allusion à la prison dont l'accusé ne sortira qu'après avoir payé la dernière obole. Voir ci-dessus, n. 2.

5° Luc., XXIII, 42. -«Il ajoutait: Jésus,souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne.» Il s'agit du bon larron, qui «jamais n'aurait ainsi parlé s'il n'avait cru qu'après cette vie les péchés peuvent être remis, que les âmes ont besoin de secours et peuvent en être réconfortées». Si vague et si lointaine que soit ici l'allusion à une expiation d'outre-tombe, elle n'est cependant pas complètement négligeable. De toute évidence, le bon larron, un Juif assurément, croit au royaume messianique, dans lequel, par sa mort, le Christ va entrer. Il adresse à Jésus une humble prière, se recommandant à lui d'une manière générale. Tandis que le mauvais larron demande insolemment un miracle, le bon larron, avec une foi sans hésitation, entrevoit, après la mort, l'avènement du Messie. II se recommande donc, pour l'état dans lequel il va entrer après la mort, à celui qu'il considère comme le chef du royaume de Dieu. En lui promettant le paradis, Jésus lui accorde bien plus qu'il n'avait demandé.

6° Act., Il, 24. - Ici, Bellarmin lit une leçon que la critique accepte difficilement. Dans son discours, saint Pierre parle de Jésus que les Juifs ont fait mourir, «l'ayant élevé à la croix par la main des infidèles». Et l'apôtre ajoute: «Dieu l'a ressuscité, ayant délié les liens de la mort.» Bellarmin lit: les liens de l'enfer. Sur ce texte, voir Jacquier, Les Actes des apôtres, Paris, 1926, p. 66. D'ailleurs, ce n'est. pas au texte lui-même des Actes que Bellarmin se réfère pour trouver un argument en faveur du purgatoire, mais aux commentaires qu'en ont donné les Pères. De nombreux Pères appliquent le texte: «ayant délié les liens de l'enfer» aux âmes délivrées par le Christ de souffrances infernales; et, comme il ne peut être question de damnés, il doit nécessairement s'agir des âmes qui se purifiaient dans le purgatoire. L'argument traditionnel peut avoir de la valeur; mais l'argument scripturaire ne présente aucune base à la croyance au purgatoire. Même en admettant la leçon ??? ?????? ???????, il ne saurait être question d'y trouver une libération par le Christ des âmes du purgatoire. II n'est question que du Christ lui-même, la suite du texte l'indique clairement: «Dieu l'a ressuscité, ayant délié les liens de la mort (ou de l'enfer)», parce qu'il n'était pas possible qu'il restât au pouvoir de celle-ci (ou du scheôl). Et Pierre invoque à l'appui de son assertion le ps. xv, 8-11, certainement messianique.

7° Les autres textes invoqués par Bellarmin sont de saint Paul. Le premier est pris dans I Cor., xv, 29. Saint Paul prêche aux Corinthiens la résurrection future. Et il ajoute à sa prédication un argument indirect: «D'ailleurs (s'il n'en était pas ainsi), que feront ceux qui se font baptiser pour les morts? Si les morts ne doivent pas du tout ressusciter, pourquoi se font-il baptiser pour eux?» Le sens obvie de ce texte est que les Corinthiens se faisaient baptiser à la place, ou, mieux, en faveur de leurs parents ou amis qui étaient morts sans avoir reçu le baptême. Ils pensaient les rendre ainsi dignes de la résurrection glorieuse. Sans approuver ni blâmer cette singulière coutume, saint Paul s'en sert pour démontrer sa thèse et il conclut qu'elle suppose la foi à la résurrection. Ce sens littéral ne suffit pas à ceux qui veulent trouver ici un argument péremptoire en faveur de l'existence du purgatoire. Le «baptême» dont il est question serait un baptême de larmes et de pénitence, qu'on accepte quand on prie, qu'on jeûne, qu'on fait des aumônes, etc.; le sens serait donc: Que feront ceux qui prient, qui jeûnent, qui pleurent, qui se mortifient pour les morts, si les morts ne ressuscitent pas? Nous aurions ici un témoignage explicite de l'utilité des suffrages offerts pour les âmes souffrantes. Mais cette interprétation, loin de s'imposer, parait inadmissible. Bellarmin reconnaît lui-même qu'elle est discutable et admet comme probable l'interprétation littérale que nous avons rappelée. Toutefois, ce «baptême pour les morts» n'atteste-t-il pas, lui aussi, à sa façon, que les vivants peuvent quelque chose en faveur des défunts? Et c'est là un indice non négligeable de la croyance primitive à l'expiation dans l'au-delà. Voir BAPTÊME POUR LES MORTS t. II, et B. Alla, Première épître aux Corinthiens, Paris, 1935, p.413.

8° Phil., II, 10. - «Qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les enfers.» Les «enfers» dont il est question peuvent représenter les âmes du purgatoire, bien qu'il puisse désigner également les damnés. Vraisemblablement les deux. En faveur des âmes du purgatoire, on peut apporter l'appui d'un texte similaire d'Apoc., VI, 13. Mais il est difficile de trouver ici une indication solide en faveur du dogme du purgatoire;

9° Deux textes que n'a pas relevés Bellarmin et qu'il convient cependant de citer, c'est Luc., XII, 48, et II Tim., l, 16-18.

Le texte de Luc est une allégorie: «Le serviteur qui connaît la volonté de son maître et qui n'a pas préparé ou agi selon sa volonté recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaît pas et qui agit de façon à mériter des coups, en recevra peu». Il s'agit du jugement de Dieu ou du Christ. Ce châtiment léger, pour ceux qui peuvent avoir des excuses, n'est-il pas l'indice que, dans les jugements de Dieu, il y a une punition qui n'est pas la perte éternelle? Cf. Lagrange,. Évangile de saint Luc, Paris, 1921, p; 371; B. Allo, op. cit., p. 67.

II Tim., l, 16-18, est une prière: «Que le Seigneur répande sa miséricorde sur la maison d'Onésiphore, parce que souvent il m'a rafraîchi et n'a pas rougi de nos chaînes; mais, lorsqu'il est venu à Rome, il m'a cherché avec empressement et m'a trouvé. Que le Seigneur lui donne de trouver miséricorde en ce jour!» L'expression «la maison d'Onésiphore» qu'on retrouve plus loin encore (IV, 19), semble indiquer qu'au moment où Paul écrivait sa lettre, Onésiphore était déjà mort. La prière faite au Seigneur en sa faveur indiquerait alors le suffrage des vivants pour les morts.

10° Reste le texte classique sur lequel beaucoup de théologiens se sont fondés pour affirmer l'existence du purgatoire, I Cor., III, 11-15 :

De fondement, nul ne peut en poser d'autre que celui qui est là, qui est Jésus-Christ. Et si quelqu'un, en bâtissant, superpose à ce fondement de l'or, de l'argent, des pierres de prix, des pièces de bois, de l'herbe, de la paille, l'ouvrage de chacun sera mis en évidence, car le «jour» le montrera, parce que c'est au feu que se fait cette révélation; et l'ouvrage de chacun, ce qu'en est la qualité, le feu l'éprouvera. Si l'ouvrage de quelqu'un, qu'il a superposé en bâtissant, subsiste, il recevra une récompense; si l'ouvrage de quelqu'un est consumé, il subira un dommage; lui, il sera bien sauvé, mais ainsi qu'à travers le feu.

1. Exégèse du texte. -Dans cette allégorie, trois termes sont à considérer: la nature de l'édifice, le «jour», le feu qui éprouve la superstructure apportée au fondement.
a) La nature de l'édifice. -«Nous sommes les coopérateurs de Dieu; vous êtes la culture de Dieu, la bâtisse de Dieu», écrit l'Apôtre au t. 9. Quel est cet édifice que les ouvriers apostoliques ont mission de construire et d'achever? Saint Paul parle d'un seul édifice. Il ne s'agit donc pas de l'édifice personnel de la perfection chrétienne, propre à chaque chrétien, dont le fondement est la foi, dont les matériaux sont, d'un côté, les bonnes oeuvres, d'un autre côté, les péchés graves, les affections charnelles ou les péchés véniels. Cette interprétation, qu'on retrouve sous des formes à peine dissemblables, chez Origène, Jean Chrysostome, Jérôme, Augustin et Grégoire le Grand, outre qu'elle se heurte à l'unité de l'édifice va contre le sens général: ce fondement de l'édifice c'est la foi, et des matériaux tels que péchés et affections charnelles ne sauraient reposer sur la foi. Il ne s'agit pas davantage de l'édifice qu'est l'Église (cf. Matth., XVI, 18), dont les fidèles sont les pierres vivantes (cf. I Petr., Il, 4; Eph., II, 20),
édifiées sur la pierre angulaire qu'est le Christ, les matériaux périssables étant les pécheurs et les réprouvés. Mais alors comment ceux qui les auraient fait entrer dans l'Église pourraient-ils eux-mêmes être sauvés? Il s'agit donc clairement de l'Évangile lui-même (cf. Rom., xv, 20), dont Paul a posé le fondement à Corinthe en prêchant Jésus-Christ, abrégé de la foi, et que ses successeurs ont mission de compléter et de parachever par leur enseignement.

Personne n'a le droit de déplacer ce fondement ou de lui en substituer un autre; mais tout prédicateur de l'Évangile a le droit et le devoir de continuer l'édifice. Or, comme la construction est de même ordre et de même nature que le
fondement, les parties surajoutées à l'édifice fondé par Paul seront nécessairement les doctrines du christianisme, non pas des doctrines mortes, purement spéculatives, sans influence aucune sur l'accroissement du corps mystique, mais des doctrines vivantes, agissantes, capables de transformer l'esprit et le coeur de ceux qui en font leur règle de vie. L'or, l'argent, les pierres de prix sont à divers degrés les doctrines utiles et fructueuses; le bois, le foin, le chaume, substances fragiles et peu durables, symbolisent, non pas les erreurs et les hérésies, niais les enseignements frivoles, les récits futiles, bons à repaître la curiosité des auditeurs, mais sans action sérieuse sur leur vie morale. Le souverain Juge parait soudain. Un feu dévorant le précède. L'or, l'argent, les pierres de prix, résistent à l'épreuve; le bois, le foin, le chaume sont consumés et les imprudents ouvriers qui les employaient, voyant périr leur oeuvre, se sauvent à travers les flammes. F. Prat, La théologie de saint Paul, 17' éd., t. l, p. 111.

Cette explication, jadis retenue par l'Ambrosiaster, est aujourd'hui adoptée par l'immense majorité des exégètes. L'interprétation plus large, récemment proposée par le P. Allo, op. cil., p. 59-60, ne contredit pas essentiellement celle qu'on vient de rapporter, Le fondement est le Christ lui-même, que Paul a d'ailleurs comparé à la pierre angulaire, à la tête du corps. La superstructure signifie donc tous les résultats du travail des instructeurs qui prétendent faire l'œuvre du Christ, l'accession des nouvelles recrues, les doctrines qu'elles reçoivent, les œuvres qu'on leur fait produire, etc. L'édifice, en somme, c'est l'Église, mais l'Église avec ses membres, la foi et la charité qui les unissent; ensemble qui doit être homogène, harmonieux et parfaitement adapté au fondement. Cette interprétation extrêmement compréhensive n'est pas à confondre avec celle qu'on a rejetée tout à l'heure. Dans cet édifice, les matériaux, personnes, oeuvres, doctrines, sont de qualité bien diverse. Les matériaux inférieurs peuvent se rencontrer avec ceux de qualité supérieure.

b) Le «jour». - La Vulgate a dies Domini; mais le texte grec porte seulement ? ?????, le «jour» par antonomase, c'est-à-dire le grand jour de la parousie, jour où se fera le discernement des bons et des méchants, la distribution des peines et des récompenses. Ce jour est le plus souvent appelé «le jour du Seigneur» ou «le jour du Christ»; cf, I Cor., 1, 8; v, 5; II Cor., 1, 14; Phil., l, 6-10; II, 6; 1 Thess., v, 2; II Thess., II, 2; 1 Petr., III, 10-12; Apoc., XVI, 14; il est encore désigné par ?????? ? ?????, II Thess., l, 10; II Tim., 1, 12-18; IV, 8, et par ? ????? tout court, Hebr., x, 25; cf. Rom., XIII, 12. C'est le jour du jugement. C'est là l'interprétation commune. On ne saurait donc accepter les interprétations différentes qui se présenteraient avec exclusivité de l'interprétation commune: surtout celles qui se fondent sur un sens accommodatice, la ruine de Jérusalem (Lightfoot), la tribulation (saint Augustin, qui d'ailleurs n'exclut pas d'autres interprétations, voir plus loin), le jour de la mort (Cajétan), un jour indéterminé (Grotius), la claire lumière de l'Évangile (Érasme, Bèze), etc. Toutefois, remarque opportunément le P. Allo, op. cil., p. 61, «ce peut être en réalité presque tout cela à la fois. On voit au chapitre suivant (IV, 3) que Paul pouvait donner à ????? le sens très général de jugement ou de séance judiciaire. Or, le Christ exerce ses jugements et peut avoir son «jour» de bien des manières. La principale, la décisive est évidemment celle de la parousie; mais Jésus (Luc., XVII, 22), a parlé d' «un des jours du Fils de l'homme», comme s'il pouvait y avoir plusieurs de ces «jours» où il manifeste sa puissance suivant tel ou tel mode, dans tel ou tel événement... Aussi pouvons-nous croire, avec saint Thomas, que, dans ce verset, il s'agit du triple jugement de Dieu, le jugement général, le jugement particulier à la mort de chacun, et les jugements durant cette vie mortelle. Il faut toutefois remarquer que ce v. 13 ne vise expressément que le jugement qui sera porté sur l'oeuvre extérieure du ministère.

Quoi qu'il en soit, ce «jour» sera le jour du discernement du bien et du mal, des bons et des mauvais ouvriers, de la distribution des peines et des récompenses. Saint Paul nous représente les ouvriers de l'édifice surpris par ce jour, et ils se divisent en trois catégories. Les uns, auxquels il est fait allusion au v.17, sont les mauvais ouvriers qui, au lieu de bâtir, s'efforcent de détruire le temple de Dieu que sont les fidèles, qu'est l'Église: Dieu les détruira eux-mêmes, comme ils ont détruit. D'autres ont construit un monument solide et n'ont employé que des matériaux excellents: ils recevront la récompense due aux ouvriers fidèles. Enfin, les derniers font usage de matériaux périssables: ils souffriront dommage. Saint Paul ne dit pas expressément en quoi. Mais ils se sauveront comme par le feu, pareils à l'ouvrier qui, employant des matériaux combustibles, voit l'incendie se déclarer dans l'édifice qu'il construit et se trouve obligé de s'enfuir au milieu des flammes pour se sauver.

c) Le «feu», d'après le P. Allo, op. cit., p. 61, serait «toutes les activités destructrices dont l'édifice; spirituel de Corinthe (et l'Église en général) subiront l'assaut, Dieu l'ayant ainsi ordonné pour en faire l'épreuve (?????????????) et la purification. Si cette épreuve est différée, jusqu'aux derniers jours pour certaines «superstructures», la parousie au moins, épreuve suprême, montrera ce qui valait quelque chose ou ce qui ne valait rien pour rétablissement du «règne de Dieu» éternel.» Mais d'autres exégètes veulent un sens moins général.

Il est bien évident, tout d'abord, que le feu dont parle ici saint Paul ne peut être entendu directement du feu du purgatoire: le feu du purgatoire, en effet, purifie, mais n'éprouve pas et, de plus, il n'a rien à faire avec les oeuvres excellentes symbolisées par l'or, l'argent, les pierres précieuses. Ce n'est pas non plus le feu de l'enfer (interprétation de saint Jean Chrysostome), interprétation abandonnée des exégètes. Ce feu de l'enfer punit, mais n'éprouve pas, et l'on ne peut dire, sans violenter le texte, que le damné sera sauvé (?????????), c'est-à-dire conservé vivant, pour souffrir éternellement. Ce sens donné à ????????? est inouï, comme l'ont démontré au concile de Florence les contradicteurs de Marc d'Éphèse. Cf. Mansi, Concil., t. XXXI, col. 489, et FEU DU PURGATOIRE. De plus, on ne comprendrait pas que saint Paul opposât ????????????, detrimentum patietur, à ?????????, salvabitur, si l'un et l'autre terme signifiaient la peine du feu de l'enfer. Cf. Cornely, Commentarius in S. Pauli epistolas, I Cor., Paris, 1890, t. II, p. 91. Il ne s'agit pas non plus du feu métaphorique de la tribulation, interprétation secondaire chez saint Augustin et saint Grégoire le Grand. FEU DU PURGATOIRE. Il suffira de mentionner l'opinion singulière de Bellarmin, qui veut que le premier feu du v. 13 soit le feu de la conflagration générale, le second, même verset, le feu métaphorique du jugement, et que le feu du v. 15 soit le feu réel du purgatoire: opinion insoutenable et sévèrement notée par Estius; cf. art. cité.

Nous avons exposé l'interprétation de nombre de Pères rapportant ce feu au feu réel de la conflagration générale. «La plupart des Pères, des théologiens et des exégètes voient dans le feu dont parle saint Paul le feu de la conflagration qui s'allumera au «jour du Seigneur» (au jugement), c'est-à-dire le feu de la conflagration en tant qu'il se rapporte au jugement qui éprouve les œuvres des hommes et en tant qu'il servira de feu purificateur pour les derniers justes encore non entièrement purifiés... A ces Pères il faut ajouter saint Augustin, qui, expliquant I Cor., III, 13-15, formule nettement l'hypothèse d'un feu réel purificateur qui, après la mort, tourmentera plus ou moins longtemps certains fidèles d'ailleurs sauvés en principe.» Voir les références, FEU DU PURGATOIRE.

L'interprétation de Cajétan, qui entend le feu dont parle I Cor. du feu métaphorique du jugement, parait aujourd'hui plus probable aux meilleurs exégètes, même catholiques. Elle est adoptée par le P. Prat; qui n'hésite pas à affirmer que «le feu de la conflagration est étranger à l'enseignement de saint Paul». Op. cit., p. 113, note 1. On aurait tort de le voir dans II Thess., l, 8, ?? ???? ????ò? ???????? ?????????, car ces paroles sont une citation d'Isaïe, LXVI, 15, où il est question du feu du jugement. D'ailleurs, ajoute le P. Prat, «le feu du jugement est si souvent mentionné dans l'Écriture et le feu de la conflagration l'est si peu qu'il n'est guère probable que saint Paul ait voulu désigner ce dernier. L' Apôtre parle d'un feu qui éprouve les doctrines et les actions des hommes, d'un feu qui accompagne et manifeste le jour du Seigneur. Or ce feu ne peut être que le feu du jugement. Ce feu, qui fait partie obligée des théophanies, escorte le char du Seigneur venant juger le monde. C'est un feu intelligent, qui rendra manifeste le contraste entre les bonnes doctrines, durables comme l'or, l'argent et le marbre, et les doctrines frivoles, aussi corruptibles que le bois, le foin et la paille. Ce même feu sondera les consciences des imprudents architectes, en leur infligeant le châtiment mérité: «Ils seront sauvés comme par le feu». Ici, le mot «feu» a son sens ordinaire; seulement il y a une comparaison qu'on pourrait développer ainsi: ils seront sauvés, mais non sans douleur et sans angoisse, comme se sauvent à travers les flammes les gens surpris par un brusque incendie.» Op. cil., p. 113.

2. L'argument qu'on en tire en laveur du purgatoire.
-Qu'on adopte l'interprétation du feu de la conflagration ou celle du feu du jugement, on ne possède pas d'argument direct en faveur de l'existence du purgatoire; mais l'argument indirect ne laisse pas d'avoir quelque valeur.

Voici l'argument en ce qui concerne le feu de la conflagration: «Le feu de la conflagration dernière, étant placé aux confins de la vie présente et de la vie éternelle, aura, pour ainsi dire, une double action: en tant qu'il termine la vie présente.. il s'attaquera à tous et à tout, brûlera et détruira les bons et les mauvais dans leur vie corporelle et, en ce sens, il ne sera pas le feu qui éprouve; en tant qu'il appartient déjà à la vie future, instrument de la divine justice, il punira et purifiera les âmes des derniers justes dont il aura causé la mort. A pari, on peut donc inférer logiquement qu'après le jugement particulier, qui sera «le jour du Seigneur» pour chacun des hommes, pareille purification sera nécessaire aux âmes non complètement encore dégagées des souillures du péché». FEU DU PURGATOIRE, avec les références aux théologiens ayant usé de cet argument.

Voici l'argument en ce qui concerne le feu métaphorique
du jugement: «Le feu dont parle saint Paul n'est plus probablement que le feu du jugement, par lequel les bonnes oeuvres seront approuvées, les mauvaises rejetées. Or, ce n'est pas au dernier jugement qu'est manifesté tout d'abord ce qui aura été bien ou mal dans les oeuvres des hommes; le jugement dernier ne fera que manifester et confirmer devant l'univers entier ce qui aura été déjà fait au jugement particulier. Donc, d'après l'Apôtre lui-même, il peut arriver qu'au jugement quelqu'un soit condamné à subir les peines pour des oeuvres moins parfaites et que, cependant, il soit ensuite sauvé. Mais c'est précisément là tout le dogme catholique du purgatoire.» Ch. Pesch, Præleclianes theologicæ, t. IX, n. 590. Le P. Prat, op. cit., p. 112, conclut lui aussi, d'après le texte de saint Paul, qu'«il y a des fautes qui ne sont pas assez graves pour fermer le ciel et pour ouvrir l'enfer, et qui sont punies néanmoins d'un châtiment proportionné. Le dogme catholique des péchés véniels et celui du purgatoire trouvent ainsi dans notre texte un très solide appui».

Le P. Allo présente l'argument sous une forme nouvelle: «Nous avons interprété le «feu» au sens le plus étendu, comme l'ensemble des épreuves et des jugements auxquels le Christ, juge invisible d'abord, puis visible au jour du grand avènement, soumettra l'ouvrage de ceux qui ont voulu -ou prétendu- travailler pour Lui. Mais le v. 15, disions-nous, montre que ce n'est pas l'ouvrage tout seul,c'est aussi l'ouvrier qui pourra être atteint par la flamme bien qu'il soit destiné au salut. Comme rien n'indique que ces épreuves du travail de chacun doivent toutes avoir lieu durant la vie présente, il faut reconnaître que Paul envisage, pour les âmes élues qui auront quitté ce monde, la possibilité d'une dette à acquitter encore envers Dieu. Où et quand cette dette leur sera-t-elle réclamée? On ne voit que le moment où elles comparaîtront devant le tribunal du Christ (II Cor., v. 10; Rom., XIV, 10). Ce jugement du Christ ne peut être les assises générales de la parousie. Car, d'après le même chapitre de II Cor., le sort de quelques-unes au moins sera déjà actuellement fixé avant cette consommation; là, et encore dans l'épître aux Philippiens, l'Apôtre exprime l'espoir de jouir déjà, avant la résurrection, de la compagnie du Christ. Est-ce que cette détermination sera exceptionnelle? Et la masse des élus, jusqu'au jour de la consommation, restera-t-elle en suspens, dans une espèce d'incertitude sur le sort final qui l'attend, ou condamnée à une sorte de sommeil? Puisque
certaines âmes au moins y échapperaient, c'est donc que cette attente équivaudrait à une punition pour les déficiences de leur travail à élever le «temple de Dieu» autour d'elles et en elles. De toute façon, nous serions ramenés à l'idée d'un temps ou d'un état d'expiation après la mort corporelle, à un «purgatoire.» Ajoutons néanmoins que, pour ingénieuses qu'elles soient, ces exégèses diverses témoignent d'un «concordisme», dont le moins qu'on puisse dire est qu'il ne s'impose pas.

III CONCLUSION.-Portée exacte du fondement scripturaire du dogme du purgatoire- Il ne s'agit pas ici de discuter l'emploi qui a été fait de l'Écriture sainte pour démontrer l'existence du purgatoire, mais d'expliquer le sens objectif de la condamnation, portée par Léon X, contre la 37e proposition de Luther. Cette condamnation, avons-nous déjà dit, n'oblige pas à trouver dans l'Écriture une révélation explicite du dogme du purgatoire. La finale quæ sit in canone montre bien que Luther avait en vue de rejeter la preuve du purgatoire par le texte des Machabées, dont il contestait précisément la canonicité. C'est ce texte surtout qui manifeste l'existence d'une expiation dans l'au-delà et l'efficacité des suffrages pour les morts. Aussi, ne pouvant nier l'évidence, le réformateur nia la canonicité du livre tout entier, tout comme, refusant aux bonnes œuvres toute valeur méritoire, il nia résolument, impudemment la canonicité de l'épître de Jacques. Ainsi la condamnation portée par Léon X visait non seulement à proclamer le fondement scripturaire du dogme du purgatoire mais encore à restaurer la canonicité du IIe livre des Machabées niée par Luther à l'occasion de ce fondement.

L'analyse des textes du Nouveau Testament invoqués en faveur de l'existence du purgatoire montre qu'ici l'argument démonstratif est moins direct, moins efficace. On doit même convenir que plusieurs de ces textes ne sont pas ad rem ou qu'il faut employer un véritable raisonnement théologique pour en tirer une indication en faveur du purgatoire. Quelques-uns néanmoins, notamment Matth., XII, 31-32, et I Cor., III, 10, d'une façon plus nette, Matth., v, 25, et peut être I Cor., XV, 29, d'une façon plus lointaine, suffisent à contrecarrer les prétentions de Luther. «Sans avoir par eux-mêmes rien de démonstratif, [ces textes] s'opposent néanmoins à son principe fondamental de la justification par la loi, qui soustrait le pécheur à toute pénalité, à toute expiation ultérieure.» Bernard, art. Purgatoire, dans Dict. apol., t. IV.

C'est, semble-t-il, sur cet aspect de l'argument scripturaire qu'il aurait fallu insister davantage dans la polémique contre les protestants. Et c'est peut-être le meilleur point de départ pour défendre, contre des négations radicales, le développement de la croyance à l'expiation d'outre-tombe. D'ailleurs, le théologien catholique sait que l'assertion scripturaire explicite n'est pas nécessaire pour appuyer la révélation: l'enseignement oral d'une tradition divine ou apostolique suffit. De plus, le purgatoire n'étant pas un dogme dont la connaissance explicite est requise pour le salut, on peut concevoir que sa révélation a tout d'abord été plus ou moins implicitement renfermée dans le dogme général de l'expiation personnelle exigée par la justice divine, sous l'économie présente de la rédemption, pour nos fautes personnelles. C'est là, estimons-nous, le meilleur argument dans la polémique antiprotestante. Aussi, sans négliger la valeur implicite des arguments scripturaires rappelés ci-dessus, devons-nous maintenant envisager, dans le dogme général de l'expiation chrétienne, les premières manifestations de la croyance implicite au purgatoire.

II. LA TRADITION ORIENTALE JUSQU'A LA FIN DU IIIe SIÈCLE. -1. FONDEMENT. -1° L'expiation personnelle dans l'économie de la rédemption. -1. L'héritage de la théologie juive. -L' Ancien Testament, avons-nous dit, tout au moins jusqu'à l'époque d'Esdras, est orienté vers les rétributions collectives de ce monde: la Loi a pour but de rappeler au peuple élu de Dieu le rôle qu'il doit jouer ici-bas, pour y conserver et propager le culte du vrai Dieu. Les fautes contre la Loi ont pour compensation des expiations d'ordre légal, expiations purement rituelles par le sacrifice extérieur, indépendant, semble-t-il, des sentiments de pénitence intérieure qui devraient les commander.

Toutefois, à côté de l'expiation rituelle par le sacrifice extérieur, moyen officiel d'expiation, on devine souvent, on saisit parfois un autre moyen d'expiation, celui-là d'ordre intérieur: l'expiation du péché par la prière et la pénitence et souvent par l'intermédiaire du juste en faveur du pécheur. La Bible offre ainsi des exemples de pardon accordé en considération des mérites des justes: voir l'intercession d'Abraham en faveur des villes coupables, Gen., XVIII, 17; l'épisode d'Abimélech, Gen., XX; la médiation de Moïse en faveur du peuple rebelle Num., XIV, 13-19; Samuel priant pour le peuple d'Israël, 1 Reg., XII, 19 sq. D'autres fois, c'est le coupable lui-même qui expie par la prière et la souffrance sa propre faute: le livre des Juges et les livres des Rois contiennent maints exemples de ces expiations salutaires, soit collectives,
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