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Père René Lapointe, O.M.I.
La Spiritualité des Indiens d'Amérique du Nord
Pour en finir avec le Grand Malentendu
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Table des Matières

Introduction__La spiritualité indienne__Le calumet ou le dialogue inter religieux__La Tente de Suerie__Papakassik et mistnak__Intervention de Jésus dans la spiritualité__La femme qui avait accaparé la nourriture__Theshai__lHomme au cœur poilu__Celle qui a une anguille__lHomme au casque rouge__Le Carcajou le grand__Le Carcajou__Le hibou mâle__Des petits rats musqués__Celui qui ulule__TSHESHIAI (2)__KA MIKUAKUSSIT__LES ESKIMOS__LES LOUPS et le carcajou__Ceux qui ont dérivé__lAigle__la Grenouille mâle qui enlève des femmes__la Terre des Tsipaiat__LAigle (Natashquan MESSU)__la Grenouille mâle qui a maintenu en vie un indien en le nourrissant__KA UEPANASHTAMAT KUNA__TSAKAPESH__AIASHIS__Lenfant qui a été abandonné__Celui qui a demeuré avec un Ours__LE LIEVRE LE GRAND__Celui qui a épousé une femelle caribou__Celui qui a épousé une femelle castor__LE DÉLUGE__Post Scriptum_

RÉPONSES À DES QUESTIONS
LE MOT INNU
Que veut dire le mot QUÉBEC ?
COMMENT LES MONTAGNAIS SE SONT-ILS CONVERTIS ?
LES INDIENS ADORAIENT-ILS UN DIEU AVANT LA VENUE DES MISSIONNAIRES ?
ADORAIENT-ILS UN GRAND ESPRIT, CRÉATEUR DU CIEL ET DE LA TERRE ?
QUE PENSER DU  MOT TSHISH MANITU ?
AVAIENT-ILS UNE CERTAINE NOTION DUNE ÂME, DUNE SURVIVANCE APRÈS LA MORT ?

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Introduction

Je suis demeuré longtemps avec les Indiens et j'ai pu connaitre leur langue comme il faut, et  recueillir leurs légendes.
Or, un malentendu énorme persiste et est indélogeable. Les blancs s'imaginent que les Indiens adoraient le grand esprit en tant que créateur. Or, ce sont des blancs qui avaient eu une connaissance insuffisante des indiens qui ont répandu cette fausse croyance. Car, les Indiens, eux, n'ont jamais entendu parler de cela, et il n'y a pas de mot pour dire esprit, comme les anglais qui disent encore aujourd'hui le saint fantôme, le holy gosht (le saint esprit).
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La seule chose qui est vraie c'est qu'ils sont passés de la sorcellerie à la religion chrétienne. Et non de la religion indienne à la religion blanche.

J'ai voulu par cet écrit faire quelque chose pour détromper mes contemporains.  Car, après moi, ce ne sera plus possible. Les indiens passent insensiblement de leur monde au monde blanc, et s'inculturent à la société blanche  à un rythme accéléré.Les vieux qui savaient encore toutes ces légendes et  qui me les ont racontées sont morts, et les vieux d'aujourd'hui ne les savent plus.

La meilleure preuve que je peux donner c'est la lecture de cette trentaine de légendes où il n'est jamais question de religion ou de grand esprit, mais où la magie ou la sorcellerie est omniprésente. Voilà pourquoi je voudrais les présenter, comme pièces à charge.

Dans deux textes composés en 1994, j'ai protesté officiellement auprès de mes supérieurs religieux, N°1  "la spiritualité indienne",
N°2    le calumet, ou le dialogue inter religieux.

Par ailleurs, j'ai pu enregistrer ces légendes sur magnétophone, puis les écrire en montagnais et enfin les traduire en français.
R. L, omi.
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 « Une question fondamentale a porté sur le retrait des missionnaires  pour permettre aux autochtones  de se retrouver et de faire leur place dans l
’église. »

  (Lebret, août, septembre l994, rencontre organisée par  les Oblats, évêques du nord et supérieurs provinciaux)

LA SPIRITUALITE INDIENNE

 Vous vous demandez sans doute :  pourquoi les évêques et les supérieurs provinciaux planifient-ils le retrait des missionnaires ?

 Ils donnent eux-mêmes la réponse :  pour que les Indiens se retrouvent.  Si les Indiens doivent se retrouver, cest quils se sont perdus.    Comment les Indiens ont-ils pu se perdre ainsi ?  En perdant leur spiritualité.

 « Ce qui a été perdu, ou presque, pour les autochtones, --nous disent les évêques dans leur mémoire présenté à la commission royale denquête sur les peuples autochtones intitulé :  la justice comme un fleuve puissant ,  et daté du 26 octobre l994---cest la liberté dexprimer et de célébrer leur spiritualité.   Cet affaiblissement spirituel a été la perte la plus significative  identifiable en matière de culture et de territoire. »

 Les évêques se lancent là,  avec une intention louable, dans un domaine quils ne connaissent pas.   Ils font confiance, pour rédiger leur mémoire,  à des sociologues qui ramènent la religion à la culture,  qui croient que toutes les religions se valent, qui ne connaissent ni la langue indienne ni les légendes.

 Avant de parler de religion indienne, de spiritualité indienne, il faut prouver, documents et faits à lappui, quelles existent vraiment.     Et quand on affirme, sans preuve, quil y a eu perte spirituelle,  il faut démontrer quelles sont les valeurs spirituelles indiennes qui nont pas été prises en charge par le christianisme,  qui nont pas pu obtenir leur plein épanouissement en Jésus.

 Il ne faut pas faire non plus comme si les Indiens étaient les seuls à s’être convertis au christianisme.  Avant eux, il y eu les Grecs, les Romains, les africains, les asiatiques,  puis, tous les peuples barbares de lOccident.    Ont-ils perdu, ceux-là, leur spiritualité propre en adoptant le christianisme ?  Ou plutôt,  la rencontre avec le christianisme na-t-elle pas été pour eux le moyen de découvrir enfin la vraie spiritualité ?

 Bien que ce soit à eux à démontrer, preuves à lappui, quil existe une spiritualité indienne que les rites chrétiens auraient mise en danger;  à eux d’établir par des faits dument constatés, les dommages encourus  du fait du christianisme, --car ce sont eux, comme disent les juges, qui ont le fardeau de la preuve,--  je vais tenter de cerner de près ce que les sociologues appellent religion indienne ou spiritualité indienne.

 Il ne suffit pas de constater labsence du tambour ou du calumet des cérémonies religieuses pour en conclure à des pertes spirituelles.    Le procédé est un peu simpliste.  On pourrait trouver chez tous les peuples qui ont suivi Jésus des cas analogues sans y déceler aucune perte spirituelle.

 Lexemple du calumet, tant de fois invoqué,  fait plutôt sourire puisque les Montagnais ne lont jamais utilisé.   Curieux retour par les « traditionnalistes » à un passé qui na jamais existé ! Quant au tambour, il était associé à la magie et à la sorcellerie,  et servait, entre autres, à ensorceler lanimal.  Il na jamais existé comme instrument musical, que lon écoute pour lui-même à cause de la beauté de son son.

 Les tentatives actuelles dutiliser la tente de surie à des fins religieuses ne peuvent en aucune manière se réclamer du passé.     Cest comme si les chrétiens romains s’étaient cru obligés de se réunir pour prier dans leurs thermes,  les Grecs dans leurs amphithéâtres,  les québécois dans leurs cabanes à sucre, les italiens dans leurs salles dopéra,  les français dans leurs bistros,  les espagnols dans leurs arènes à taureaux, les anglais dans leurs stades de football, et les scandinaves dans leurs bains sona.  Ne pas avoir utilisé ces lieux à des fins religieuses implique-t-il une perte spirituelle ?  Les avoir utilisés entrainait-il un enrichissement spirituel ?

 Ce nest pas sans danger quon utilise dautres lieux, dautres objets, dautres signes que ceux que Jésus a  choisis pour communiquer la grâce, la purification totale et parfaite.   Les herbes, le feu, les plumes daigle,  les pierres, les bains,  la fumée, le tambour  ne peuvent pas purifier l’âme.   Pas plus que le sucre d’érable, la bière, le sang de taureau, le ballon, la vapeur, la rondelle.

 Les sociologues parlent de religion indienne comme sils avaient assisté à des cérémonies religieuses où lon offre des sacrifices. Comme sils avaient entendu des conteurs indiens parler de religion indienne.  Comme sils avaient enregistré des exhortations à la vertu.     Et à force de répéter que la religion indienne existe, ils se croient dispensés de lobligation den démontrer lexistence.

 Le mot religion (aiamieun)  chez les conteurs montagnais,  réfère exclusivement au christianisme.   Ils disent, pour situer un évènement dans le temps,  ceci se passait avant la prière,  avant la religion, avant que les Indiens ne prient. On nentend jamais un conteur opposer la religion des blancs à celle des Indiens,  mais la sorcellerie à la religion tout court.   Il y a dun côté  mentushiun (la sorcellerie),  et de lautre aiamieun (la religion).   Les Indiens sont passés de la sorcellerie à la religion;  et non de la religion indienne à la religion des blancs. Cest ce que les Indiens racontent.  Ils doivent le savoir mieux que les sociologues blancs.

 Si les sociologues prenaient la peine dapprendre le montagnais,  sils sastreignaient à écouter les vieux raconter les contes et les légendes, ils ne diraient pas nimporte quoi.  Ils ne prendraient pas pour acquis ce quil faut démontrer.

 Les choses en sont venues à un point tel que le supérieur général des Oblats, le Père Zago,  est venu révéler aux Indiens de Malioténam, en pleine homélie, que les Indiens adoraient Dieu avant larrivée des blancs.  Et ce, en tant que créateur de toutes choses.    Comment un homme aussi sérieux et aussi grave a-t-il pu se fourvoyer à ce point ?   Il était persuadé,  pour lavoir lu chez les ethnologues et les romanciers, que les Indiens avaient toujours adoré le grand esprit.  Cest une croyance généralement répandue.

 Doù vient donc que les blancs sont persuadés que les Indiens  ont toujours adoré le Grand esprit ?   Cest simple.  Quand les premiers missionnaires sont arrivés,  ils ont constaté quil ny avait pas, dans les langues indiennes, de mot pour désigner Dieu.   Il y eut alors deux écoles de pensée.  Lune qui voulait former le mot dieu à partir du mot français,  comme le mot latin avait été formé à partir du mot grec.   Cela donnait, prononcé en montagnais :  tiu (tiou), mot que nous rencontrons dans les cantiques.

 Lautre école tenait absolument à utiliser des mots indiens préexistants, même sils menaçaient d’être peu en  rapport avec ce dont il sagissait.   Quelques-uns soutenaient même quil fallait inventer des mots.    Quoiquil en soit,  le mot manitu  a été choisi, précédé de tché qui signifie grand.    Manitu est la prononciation française du mot montagnais   mantu (Sept-îles)  mantui  (Natashquan) qui veut dire sorcier. (On entend encore les enfants sinsulter en se disant : matsemantu,  (sept-iles) ou matsemantui, (natasnquan)  maudit sorcier !)   Tche Manitu veut donc dire : grand sorcier.  Il ne faut pas se surprendre que les missionnaires aient puisé dans le vocabulaire magique pour désigner Dieu,  car il nen existait pas dautre.  Il ne faut pas non plus se surprendre quils se soient mépris sur le sens véritable du mot,  car, pour maîtriser cette langue,  il faut un grand nombre dannées.  Et beaucoup ny parviennent pas.  Avec la prononciation française du mot,  un i ayant été ajouté en position de longue, à cause de l’égalité syllabique française,  les Indiens ne reconnaissaient plus le mot,  et ils ont fini par comprendre ce que les missionnaires voulaient dire quand ils lutilisaient. Voilà pourquoi  on nentend jamais ce mot dans la langue courante. Sil avait été consacré par la langue liturgique,  il ne serait pas tombé en désuétude.

Il aurait été préférable, somme toute, dappeler Dieu tiu. Quelles complications on aurait évitées !

 Ceux qui se sont chargés de vulgariser le thsithse Manitu ou thse Manitu ou le grand manitu,  ce sont des gens qui ont eu une initiation tout à fait insuffisante à la langue, et ont rendu le mot par grand esprit,  manitou dès lors signifiant esprit. Et cest de là que sest répandue lidée que les Indiens adoraient le grand esprit.    Mais le plus curieux de toute cette affaire,  cest que les blancs savent une chose que les Indiens ignorent.    Car ils nont jamais prétendu adorer un grand esprit.   Ils nauraient même pas de mot pour le dire. On peut écouter tous les contes montagnais,  tous les récits, et toutes les légendes, et jamais on nentendra parler dun grand esprit,  ni même dun esprit tout court.

 Même sil parait impossible de sopposer à une idée aussi bien établie, je le répète, il ny a pas, et il ny avait pas, et il ny a jamais eu de Grand Esprit chez les Indiens !   Si nos évêques sont persuadés que les Indiens adoraient, avant larrivée des blancs,  le Grand Esprit,  créateur du ciel et de la terre,  dans des rites religieux qui leur sont propres,  au son des tambours et à la fumée des calumets,  on comprend un peu leur désarroi.  Mais tout cela nest que le produit de limagination.   Les Indiens vivaient dans un univers de sorcellerie pure.

 Si nos évêques pensent que les Indiens adoraient constamment ce grand esprit,  quils lavaient toujours à la pensée,  quils avaient en conséquence, une riche spiritualité,   ils prennent des vessies pour des lanternes. Ni ladoration, ni le sacrifice, ni loffrande ne faisaient partie de leur vie.

 La vérité est que le montagnais na pas de mot pour signifier esprit.  Le mot que les missionnaires doivent utiliser dans leur prédication est atsakush qui signifie ombre.   Exactement comme chez les Grecs davant les philosophes. Il y a aussi un mot pour dire fantôme : tsipai.   Correspondant au mot anglais ghost.   Mais même aujourdhui,  après  tant dannées de christianisme,  il est impossible de traduire en montagnais  des expressions comme lesprit de la rivière,  lesprit de la forêt. A plus forte raison  le grand esprit ! De pareilles choses nexistent pas.

 Peut-il y avoir une authentique spiritualité sans réalité spirituelle ?   Pas de Dieu,  pas desprit, pas d’âme,  mais des ombres et des fantômes.

 Peut-il y avoir une authentique spiritualité  sans lexercice et la culture des vertus ?  Là où la ruse et le mensonge sont valorisés,  peut-il y avoir une haute spiritualité ?   Là où le pardon est inconnu et où règne la vengeance,  peut-il y avoir une haute spiritualité ?       Peut-il y avoir une haute spiritualité là où le seul souci consiste à se nourrir, là où tout tourne autour de la chasse et de mangeaille ?

 Il est évident à tout lecteur attentif des légendes  que la dimension morale en est complètement absente.   Non pas que les légendes  soient des écoles de perversion et dimmoralité.   Mais les motifs qui poussent les protagonistes à agir ne relèvent jamais de lordre moral.   Les légendes ne sont pas des cours de religion, et elles ne proposent jamais des exemples de vertus à imiter.   Elles ne sont pas immorales mais amorales.    Est-ce là un terrain propice à l’éclosion dune haute spiritualité ?

 Les évêques dOntario déplorent : « Nous reconnaissons que plusieurs cérémonies et traditions ont été souvent mal comprises  et trop facilement mises de côté.   Les traditions du calumet sacré,   dune recherche dune vision de la vie,  du jeûne et du bain purificateur  sont des dons que vous ont légués vos ancêtres »

 Comme le P. Peelman le constate,  le calumet ne date que du dix-huitième siècle,  et les indiens de lest ne lont pas connu.  Il ne fait donc pas partie de la tradition.   Le jeûne était intégré à une démarche dordre magique.  Avec la lacération, la danse,  les veilles,  il servait de préparation à l’état de transe, qui consacrait quelquun sorcier.  Car lhallucination qui sensuivait faisait accéder quelquun à un autre monde, à dautres êtres.   Comme cela n’était ni de la religion ni de la spiritualité,  ce sont les démons qui présidaient à l’état de transe et qui communiquaient au sorcier un pouvoir.  Saint Paul est clair là-dessus.

 Les missionnaires oeuvrant chez les Montagnais  nont interdit quune seule chose,  la tente tremblante.  Et avec raison,  car les sorciers sen servaient pour lancer  des maléfices.   Mais pour le reste,  ils ont laissé faire.  Car ces rites nentraient pas en concurrence avec les rites de purification catholique, puisque les Indiens ne sen sont jamais servis pour purifier leur âme,  quils ne savaient pas quils possédaient.

 Les évêques dOntario font preuve de charité,  mais ils auraient eu avantage à étudier le sujet auprès de missionnaires qui ont consacré leurs vies aux Indiens.

 Dans leur document déjà cité,  les évêques canadiens définissaient ainsi la spiritualité indienne.  « Cette spiritualité est caractérisée par  son lien harmonieux avec la création tout entière,  et avec les peuples,  par limportance quelle attache à la guérison individuelle et collective,  et par sa conviction de la nécessité dune grande justice. »

 Si cest cela la fameuse spiritualité indienne,  nous voyons mal comment ils peuvent dire que les Indiens ont besoin de se retrouver après s’être perdus;  que le départ du prêtre est nécessaire pour que seffectue cette redécouverte de soi.

 Parlons donc du lien harmonieux avec la création tout entière.   Je fais dabord remarquer que le mot création est un mot chrétien.   Les Indiens nont jamais imaginé que le monde visible que lon connait avait été créé,  à partir du néant, par un être personnel, distinct du monde.  Un être non matériel,  mais spirituel, qui était, lui, l’être véritable.   Le plus loin quils pouvaient remonter les conduisait au couple primitif  danimaux doù tout est sorti.   Mais il est vrai que les Indiens se voient comme faisant partie intégrante de la nature, comme les arbres et les animaux.  Et si harmonie il y avait,  en quoi le fait davoir été baptisé la-t-il détruite ?  En établissant une relation personnelle consciente avec lauteur de la nature, il na fait  quenrichir et approfondir cette harmonie.

 On nous dit ensuite que la fameuse spiritualité se caractérise par un lien harmonieux avec les peuples.   Il faut dabord dire que les Montagnais ne vivaient pas en société,  mais en petites cellules sociales.  La  société se réduisait  à la famille. Les autres peuples nexistaient tout simplement pas.  Dans la forêt,  ils étaient  les seuls représentants de la race humaine,  et voilà pourquoi le nom quils se donnent signifie êtres humains.   Ils cherchaient par là à se distinguer des seuls autres êtres avec lesquels ils cohabitaient,  les animaux.   Lien harmonieux avec les autres peuples ?  Si cela était vrai,  en quoi larrivée des missionnaires blancs leur aurait-elle fait perdre ce don naturel ?

 Limportance attachée à la guérison individuelle et collective.  On pense immédiatement aujourdhui à la thérapie.  Mais il nexistait autrefois aucune science.  Lacte de guérison était opéré par le sorcier,  et la médecine relevait entièrement de la sorcellerie.   Quand on parle de jeûne,  de guérison ou de tambour,  ou de chasse,  il faut dabord chasser de notre esprit lidée que nous en avons.   Pas de jeûne pour expier les péchés et purifier l’âme.  Pas de bain pour retrouver linnocence baptismale.   Pas de chasse où lon tue dautant mieux quon est plus habile.   Pas de guérison qui  dépende dune connaissance.   Nos évêques pensaient sans doute à ce que ce qui se fait actuellement dans lOuest au nom de la tradition.   Mais cest quelque chose que les anciens nont jamais connu.

 Que reste-t-il donc de la fameuse spiritualité ?  Le sentiment de justice ?  Je ne sais pas comment il sexerçait alors,  car il ny a avait pas de propriété privée.  Les Montagnais ne vivaient pas en groupe.   Il ny avait ni chef, ni juge, ni police ni prison.  Ils se faisaient donc justice eux-mêmes.   Les territoires étaient tellement grands quon nentrait pas en conflit.  Mais quand on lit les relations des Jésuites,  on est témoin de cruauté et de barbarie repoussante.   Les Iroquois ont poussé leur haine des Hurons jusqu’à lextermination de la tribu.   Aux Etats-Unis,  les Indiens se battaient entre eux.   Si les évêques  parlent dune exigence dune plus grande justice après larrivée des blancs,  cela peut se comprendre, mais cest le fait de tout peuple conquis,  et ça na pas grand-chose à voir avec la spiritualité.   Le christianisme les a initiés à une justice plus grande qui est celle de Dieu.  Je ne vois pas comment lenseignement du ciel et de lenfer leur a fait perdre leur sens de la justice.

 Cette spiritualité nous glisse donc entre les doigts.  On ne peut pas non plus entendre le son de sa voix,  car la bouche montagnaise ne peut dire ce mot quen français.

 Mais raisonnons un peu.  Il y avait certes chez les Indiens la conviction que lintelligence de lhomme est plus puissante que la matière.  Doù leur confiance dans les sorciers.      Ils avaient aussi une vague idée de la providence.  Non, certes, dun être personnel omniscient et tout puissant,  mais comme une volonté diffuse dans la nature de nourrir les Indiens,  et qui sincarnait dans lanimal que lon tuait.  Cest pourquoi lanimal était considéré comme un être supérieur à lhomme.  Cest lui qui figure dans les légendes sous la forme du carcajou, du grand lièvre etc

 Tous les rites consistaient dans la manière de traiter le gibier avant, pendant et après la chasse.     Les institutions comme la tente tremblante et la tente de suerie avaient pour but de satisfaire les besoins du corps.   Elles étaient orientées vers la seule survie matérielle.  Rien,  rien absolument nexistait –à part le récit des légendespour combler les besoins de lesprit.      Dans la tente de suerie,  on reposait son corps fatigué des voyages,  et on cherchait de la nourriture auprès des pierres brûlantes, sous le regard de papakassik.       Dans la tente tremblante, on faisait entrer les animaux quon voulait tuer,  on les tuait dabord rituellement.  On sinformait des choses quon ignorait,  et on lançait des maléfices à des personnes quon veut punir. Rien là dedans qui se rapporte à la spiritualité.

 Papakassik , Misnak  n’étaient pas des êtres personnels, distincts des animaux.  Mais ils étaient présents  respectivement dans tous les animaux  qui vivent dans leau ou sur le sec.    On ne leur rendait pas de culte.  On ne leur offrait pas de sacrifice.   On se servait deux pour semparer magiquement des animaux dans la tente tremblante. Un point cest tout.

 Pour parler de spiritualité,  il faut plus que cela.

 On reste donc pantois devant la déclaration stupéfiante de nos évêques :  « ce qui a été perdu,  cest la liberté dexprimer et de célébrer leur spiritualité. »
Où sont-ils  allés chercher cela ?  Qui leur a mis cela dans la tête ?

 Autre déclaration stupéfiante.  Il y a quelques années, nos évêques déclaraient que les Indiens devaient renouer avec leur religion indienne,  pour y établir des liens avec la religion chrétienne.     Pouvait-on sattendre à ce que les successeurs de saint Pierre et de saint Paul demandent aux Indiens de retourner au paganisme de la sorcellerie ?    Les évêques lisent-ils les lettres quon écrit en leur nom ?

 La vie des Indiens, avant leur conversion,  telle quelle nous est connue,  ---semblable en cela à celle de beaucoup de peuples païens---est tout le contraire dune vie spirituelle.    Elle est tout entière tournée vers les choses du corps, la nourriture,  la survie.   Leur tendance à lalcoolisme est bien connue.    Cette vie était généralement saine,  au témoignage des premiers missionnaires,  à part certains abus, en raison de la dureté du climat et du travail continu,  mais ce n’était pas une vie spirituelle.

 A ceux qui prétendent le contraire den faire la preuve.

     René Lapointe 2 mai, 1995
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LE CALUMET
ou le dialogue interreligieux

(« Aux yeux des missionnaires, il nexistait quune seule religion, le christianisme. » Achiel Peelman,  le Christ est améridien.)
 

 Il y a quelque temps, une blanche sest présentée à la réserve indienne de Natashquan  pour initier les Indiens au calumet.  Elle aurait été mise à la porte par le conseil de bande.

 Pourquoi une blanche ?

 Je puiserai, pour cet exposé,  dans le livre de Achiel Peelman intitulé : le Christ est amérindien.

 Le père Peelman est professeur à luniversité saint Paul dOttawa.  Il na jamais été missionnaire.  Il na appris aucune langue indienne.  Il na pas étudié les légendes.  Il na pas, pendant des heures, pris le temps d’écouter les vieux raconter leur passé.  Mais il a lu des livres écrits par des ethnologues,  par les théologiens constructeurs de la nouvelle théologie, par les oecuménistes protestants et protestantisants,  par les francs-maçons qui travaillent, par le biais du dialogue interreligieux,  à la construction de l’église universelle  dans laquelle toutes les religions seraient réunies ou absorbées,  après avoir retranché ce qui les distingue des autres, et conservé ce quelles ont en commun.  Là,  joue la loi du plus bas dénominateur commun.

 Il a subi linfluence de lex-père Jean-Guy Goulet,  autrefois missionnaire chez les Indiens,  qui a quitté la prêtrise et les Indiens pour devenir  professeur danthropologie à luniversité de Calgary. Il admire le petit groupe de missionnaires qui oeuvrent, sous le couvert de lamérindianisation de la liturgie,   à la construction dune véritable religion autonome, différente du christianisme.   Sil est possible de construire une nouvelle église chrétienne,  doivent-il se dire,  pourquoi ne pourrait-on pas inventer une nouvelle religion indienne ?

 Il ne connait de la religion indienne dont il parle que ce quil a vu en Alberta.  « Notre accès à lunivers spirituel des Indiens, --reconnait-il loyalementpasse donc presque inévitablement par les activités actuelles des amérindiens. »   Cest un aveu de poids !   Comment parler de tradition quand on ne connait le passé que par le présent !

 De l983 à l987,  il a été initié par les Cris à ce quil appelle leur « religion traditionnelle. »

 La plus grande confusion règne dans son exposé.  Tantôt il affirme avec autorité et comme sil sagissait dune vérité historiquement établie,  que les Indiens adoraient le Grand Esprit avant larrivée des missionnaires.   Tantôt il parle dun grand mystère insaisissable, un abyme profond.     Tantôt il parle de la totalité de lexistence.   Tantôt il nous dit que la religion traditionnelle commence chez les Lakota  à la fin du dix-huitième siècle, avec la découverte du calumet.

 Curieuse religion traditionnelle que celle qui commence avec larrivée des blancs,  et qui est contemporaine de la première évangélisation !!!

 Et cest pourtant cette découverte du calumet au dix-huitième siècle qui sert de justification au mouvement actuel de recherche didentité culturelle et politique, par le moyen dune religion indienne commune !

 La religion indienne que lon fonde aujourdhui ne se fonde pas sur le Grand Esprit,  mais repose sur trois axes principaux :  le calumet,  la tente de suerie,  la danse du soleil.  Elle se nourrit,  s’édifie et sinterprète par le recours aux rêves auxquels on accorde une confiance aveugle,  et qui ne peuvent qu’être la source de grandes aberrations.

 Le calumet est un peu comme la pierre dangle de cet édifice.   On peut donc dire sans se tromper :  au commencement était le calumet.   Cest du moins ce quon devrait dire.

 Quand donc est apparu ce fameux calumet ?  Que signifiait-il au début?  Voilà ce que nous allons voir.

 Lhistoire du calumet nous est transmise sous la forme dun récit.  Ce récit date de la fin du 18ième siècle.    Vous avez bien lu,  il ny a pas de faute de frappe :  fin du dix-huitième siècle !!!

 Le voici.  « Deux chasseurs partaient pour la chasse au bison, durant une période de famine.  Soudain, ils voient apparaître une femme mystérieuse à lhorizon.  Un des chasseurs nourrit des pensées impures envers elle.  Il fut réduit à l’état de squelette.  La femme envoya lautre chasseur vers son peuple  pour le prédisposer à sa venue.  Le lendemain, elle apparaissait au village avec un sac de sorcier,  dans lequel se trouvait un calumet.  Elle donna ce calumet au peuple avec ses instructions.  En quittant le village, la femme se transforma en bisonne. »

 Voilà le résumé du récit du calumet.  Le Père Peelman lintitule ainsi : « légende de la femme bisonne blanche. »  Cette femme apparue aux chasseurs aurait donc été une blanche ???

 Une blanche ne fait pas plus partie de lunivers indien que le tshishe Manitu  des missionnaires.  Faut-il mettre en relation le calumet apporté par cette blanche avec le fusil apporté par Tshishe Manitu  et le foie de  mouton? (Je réfère à un récit peu connu inventé par les Indiens après larrivée des blancs.) Comment une non-indienne aurait-elle pu apporter une religion indienne ?

 Devant cet apport,  deux attitudes sont possibles.  La première est représentée par le chasseur qui convoitait cette femme : la violer au lieu de la respecter.   C'est-à-dire adopter une attitude agressive envers les choses que les blancs apportent ou une attitude daccueil.  Lattitude agressive ou de confrontation est rejetée  et considérée comme mauvaise,  puisque le chasseur en question est transformé en squelette.  Ce qui, en net, signifie que le rejet de lapport des blancs entraînerait  la mort,  la fossilisation  de la vie et de la culture indiennes.

 Il faut beaucoup dimagination et de prévention  pour identifier le calumet à la religion indienne,  pour prétendre quune étrangère aurait apporté aux indiens,  après tant de siècles de vie sans contact avec des étrangers,  leur religion indienne.   Est-ce ainsi quon enseigne dans les universités ?

 Cette femme se transforme en bisonne.  Comme Aiashish se transforme en merle, et sa mère en étourneau; comme lenfant pouilleux se transforme, à la fin, en oiseau.  Rien de là que de naturel pour les Indiens  dautrefois,  dont la langue ignorait lexistence du verbe être et exister;   pour qui nexistent donc pas les essences stables,  interchangeables.  Exister se dit  apparaître sous telle forme :  ishinakuan, ishinakushu.  Dans les catégories grammaticales elles-mêmes,  est inscrite une manière d’être qui relève de lunivers magique,  selon laquelle tout est présent en tout,  selon laquelle toutes les parties se répondent,  passant continuellement dune forme à lautre.  Cest le  panta rei grec.

 Si l’étrangère, au terme du processus, devient une bisonne,  cela peut signifier dans limmédiat quavec ce moyen, la chasse redeviendra fructueuse, ou que le nouvel apport des blancs sera assimilé par les Indiens,  et indianisé,  comme le thé qui est  devenu un brevage indien, le pain à la poudre à pâte  qui est appelé pain indien,  et le poêle de la tente qui est devenu un poêle indien.

 Mais  le don dune pipe fait aux Indiens ne suffit certainement pas à lui seul  pour parler dune religion.  Quel rapport y a-t-il entre une pipe et une religion,  à part le fait que la fumée monte en haut ?

 Si les Indiens dalors avaient pensé que l’étrangère leur apportait enfin leur religion traditionnelle  typiquement indienne,  comment auraient-ils pu, au même moment,  accepté la religion des missionnaires ?   Le fait historique est pourtant, là, indubitable.   Les Indiens ont accueilli le christianisme,  et sont devenus chrétiens.

 On a coutume de penser quils ont utilisé ce calumet pour créer des relations de paix  entre les diverses tribus indiennes,  ainsi quavec les blancs.   Lors des traités avec les blancs,  le calumet représentait une volonté dharmonie, daccueil et de paix à établir  avec les nouveaux venus.   Ceux qui prétendent que l’étrangère transformée en bisonne leur a apporté leur religion indienne traditionnelle typiquement indienne doivent trouver une explication à cet usage du calumet.

 Ce calumet aurait donc été historiquement un instrument daccueil, un signe douverture,  un moyen d’établir des rapports harmonieux avec les blancs.

Ce nest que beaucoup plus tard quon a voulu voir dans ce récit la naissance de la religion indienne traditionnelle.    Si, comme certains le prétendent sans preuve,  le calumet faisait partie du vieux fonds religieux traditionnel, et serait par la suite tombé en désuétude,  comment expliquer que les Montagnais et dautres tribus de lest ne le connaissent pas ?  Le vieux fonds traditionnel est commun à tous,  comme les légendes du déluge et de Tshakapesh.   Et comment une blanche aurait-elle pu le leur révéler ?   Et, ce qui est le comble  de linvraisemblable,  comment la religion indienne traditionnelle pouvait-elle apparaître à la fin du dix-huitième siècle,  bien après larrivée des blancs ?

La thèse de Peelman est remplie de contradictions et dinvraisemblances.   La vérité historique est que les Indiens de louest nont pas considéré cet apport du calumet comme lavènement dune religion indienne,  puisque,  sous linfluence de ce même calumet,  ils sont devenus chrétiens.

Ce nest que beaucoup plus tard,  sous laction de nouveaux courants didée,  quon sest lancé dans une réinterprétation de cette légende.   Plus tard, cest-à-dire,  au vingtième siècle,  dans les années 70 et 80.   Au moment où les Indiens ont commencé à revendiquer des territoires,  ont réclamé lautonomie politique,  se sont mis à la recherche de leur culture,  de leur identité nationale.  J’étais missionnaire à cette époque,  et je la connais très bien. Les réserves de Natashquan et de Restigouche ont été les premières à revendiquer leur rivière.  A Restigouche, dans la violence, à Natashquan paisiblement.  De braconniers poursuivis par les gardes-chasse,  les Indiens de Natashquan sont subitement devenus des gestionnaires de pourvoiries.

La quête didentité a pris alors une forme religieuse.  Pour se valoriser comme peuple,  on a voulu se prouver à soi-même quon possédait déjà ce que le blanc avait apporté.   Comme on ne pouvait pas prouver quon possédait déjà l’électricité, la poudre, le fusil, la toile,  la farine,  le moteur, la télévision, le congélateur, la radio et le skidoo,  on a cherché à prouver quon possédait une religion nationale.

Alors, on a choisi ce calumet,  et on sest mis à le charger de sens.  On savait maintenant ce qu’était une religion depuis quon avait connu le christianisme.  Les rites de sorcellerie ne servaient qu’à procurer de la nourriture ou à guérir le corps.   Jamais on naurait pensé à purifier une âme dont on ignorait lexistence.    On a inventé  dans les années 70 une religion avec des éléments puisés dans le passé et dans le christianisme. On a demandé aux rites magiques de faire ce que faisaient les sacrements chrétiens :  purifier et sanctifier, spiritualiser.

On reste stupéfait dentendre le Père Peelman affirmer : « Les Lakota sont convaincus que leur religion «  traditionnelle » a vraiment commencé avec le don du calumet par la femme bisonne blanche. »   Est-ce un professeur duniversité qui parle ?  Et il enchaîne :  « Aux yeux de beaucoup dautochtones,  le calumet sacré  possède une puissance spirituelle comparable aux sacrements chrétiens. »   Il faut dabord enlever les mots sacré et spirituel  que les Indiens nemploient quen français ou quen anglais.
Le même auteur affirme candidement : « La venue du calumet sacré a coïncidé  pratiquement avec le début de leur évangélisation !!! »

Je suis condamné à me répéter.  Si la religion indienne « traditionnelle »   a commencé au moment de leur évangélisation par les missionnaires,  comment peut-elle être traditionnelle ?   Si elle a été apportée par une blanche, une étrangère,  comment peut-elle être indienne ?  Si les Indiens sont devenus chrétiens,  comment ont-ils pu, au même moment,  attribuer au calumet une puissance spirituelle comparable à celle des sacrements chrétiens ?  Les missionnaires dautrefois ne lauraient certes pas permis.  Comment les Indiens auraient-ils pu passer de la sorcellerie à la religion,  comme nous avons déjà vu ?

Il est clair comme le jour que la « religion indienne » daujourdhui  ne vient pas de la légende du dix-huitième siècle,  telle quelle a été reçue et vécue par les Lakota de l’époque.  Cest une invention,  une création contemporaine.    Ce sont les missionnaires eux-mêmes qui doivent, en grande partie, en assumer la responsabilité.  Des prêtres, qui avaient été envoyés par l’église pour évangéliser les Indiens, se sont subitement transformés en inventeurs dune nouvelle religion.

Je cite.  « Il ny a pas de doute reconnaît le Père Peelmanque des missionnaires comme Steinmitz,  Stolzman,  Vandersteene et Hernou  ont joué un rôle important dans le déclanchement  de ce mouvement...Lors de sa mort, en l976,  Roger Vandersteene   a remis,  par testament, c e calumet sacré au peuple cri dans la personne de Harold Cardinal.  CE GESTE A PORTE DES FRUITS MULTIPLES.  Cest un euphémisme.    Cest comme si saint Pierre, à sa mort,  avait légué aux Romains une statue de Jupiter !  Comme si saint Jean, à sa mort,  avait légué aux Grecs comme son testament une maquette dAthéna !  Comme si saint Martin avait légué à sa mort aux barbares  de France des pierres à adorer ! Comme si saint Paul avait légué à titre de testament à son disciple chéri Timothée de la viande consacrée aux idoles !!!

 Le Père Peelman nhésite pas à conclure :  « Sans le respect que Vandersteene avait montré pour la religion et la culture des Cris,  UNE TELLE DEMARCHE AURAIT ÉTÉ TOUT A FAIT IMPOSSIBLE ! »   Ce que ce professeur duniversité nous dit là cest que si les missionnaires avaient continué à ne prêcher que Jésus, selon le mandat quils avaient reçu de l’église,  il ny aurait jamais eu de religion indienne !!!

Mais comment cela est-il possible ?  Ces missionnaires avaient été contaminés par les idées mises en circulation après le concile.   Ils avaient accepté lidée prônée par les protestants  que toutes les religions se valent,  quelles sont toutes également des voies de salut, quelles possèdent toutes une part de vérité.  La vérité religieuse complète,  selon eux, napparaîtra que dans la somme de toutes les religions existantes.  Pour ces missionnaires,  aucune religion particulière,  pas même le christianisme,  ne peut prétendre à être la vraie religion.  Le Père Peelman le dit en toutes lettres : « Aux yeux des missionnaires, --ceux dautrefois--- il ny avait quune seule et vraie religion,  le christianisme. »

Et comme ils croient quexistait,  sans pouvoir le démontrer, une religion indienne,  ils reprochent aux missionnaires dantan davoir voulu apporter une autre religion.  Puisque toutes les religions se valent,  pourquoi ne pas préférer une religion déjà existante,  parfaitement adaptée à une culture particulière ?   Voilà où le bât blesse.  « Le but de la mission,  déplore le P. Peelman, était justement d’éliminer la religion autochtone,  et de la remplacer par la « vraie » religion du Christ. »

Le concile a cherché par tous les moyens à réunir dans une même foi et sous un même pasteur les protestants de tout acabit.  Après le concile, les théologiens sont arrivés à la conclusion quil était humainement impossible que les protestants retournent à l’église catholique,  désespérant de Dieu.  Quest-ce qui est impossible à Dieu ?   Ils ont alors formé un autre plan.  Il faut reconnaître comme de véritables églises, de véritables religions les sectes protestantes;  les faire rentrer dans le corps du Christ comme membres à part entière.   Le signe de cette nouvelle attitude est quon ne cherchait plus à les convertir,  mais à dialoguer avec elles.  Depuis ce temps, vouloir convertir quelquun est perçu comme de limpérialisme,  de loppression culturelle, de la tyrannie religieuse.    Le chic du chic consistait à accueillir  les sectes protestantes telles quelles étaient, et à dialoguer avec elles sur un pied d’égalité.   Cet œcuménisme a un nom,  cest, selon Raztinger,  l’œcuménisme du non-retour.

Ce qui vaut pour les sectes protestantes vaut également pour toutes les religions,  le judaïsme, le mahométisme, lhindouisme, et, bien entendu, pour la religion indienne.   Refuser de convertir les Indiens au christianisme, reconnaître comme authentique la religion indienne,  dialoguer avec eux comme partenaires égaux,  devenait la façon obligée de promouvoir les Indiens au rang de membres à vie de la communauté internationale.    Ils avaient ainsi inventé une nouvelle pastorale indienne :  non la conversion, mais le dialogue interculturel, interreligieux.

Il y avait un petit problème à ce beau plan œcuménique :  les Indiens étaient déjà chrétiens pour la plupart,  et il nexistait pas de religion indienne.  Qu’à cela ne tienne !  On inventera une nouvelle religion avec laquelle ils devront dialoguer !

Le dialogue amérindien interreligieux est sui generis.  Les protestants dialoguent avec les catholiques.  Les Juifs avec les protestants et les catholiques.  Mais les Indiens, eux,  doivent dialoguer avec eux-mêmes.   Ils doivent faire dialoguer en eux la religion catholique avec la religion indienne nouvellement inventée.   Que ne demandent-ils aux protestants de dialoguer avec le catholicisme quont pratiqué leurs ancêtres pendant plus de mille ans ?   Que ne demandent-ils aux français de dialoguer avec la religion  des Druides,  aux Grecs de dialoguer avec la religion polythéiste,  aux Orientaux de dialoguer avec le catholicisme romain que leurs ancêtres ont connu avant le schisme ?   Les Indiens ont-ils été les seuls à quitter un passé pour prendre le présent du Christ ?  Jésus aurait-il dit en vain que celui qui regarde en arrière nest pas digne du royaume de Dieu ?

Le Père Peelman le reconnait,  quand il dit : « On doit dabord tenir compte du fait que beaucoup dIndiens sont devenus chrétiens.  Ceci implique, en premier lieu, que le dialogue interreligieux  devient pour eux une sorte de dialogue intérieur,  un effort personnel pour restaurer le lien avec la tradition religieuse dont ils ont été coupés. »   Sil sagit dune règle ethnologique   générale,  il faut lappliquer à tous les peuples qui sont passés du paganisme au christianisme.    Mais le plus ridicule dans toute cette affaire,  cest que non seulement on invente une loi qui ne vaut que pour les Indiens,  mais que cette loi ne peut pas même sappliquer à eux,   car  il ny a jamais eu de religion indienne.  Les Indiens sont passés de la sorcellerie à la religion chrétienne.

Le Père Peelman ose écrire : «  De loppression religieuse au dialogue interreligieux, le pas est énorme et loin d’être fait ! »  Cest le langage de Voltaire et des encyclopédistes.  Quand donc a-t-on vu dans toute lhistoire du passé ce dialogue interreligieux ?  Le lieu privilégié pour ce genre de dialogue est la loge maçonnique.

Il poursuit sa chimère : « Ce qui simpose donc ici cest laffirmation et la reconnaissance de la religion amérindienne,  telle quelle évolue aujourdhui,  comme une religion authentique  qui mérite place à lintérieur de la grande famille des religions ! »   Il nose pas dire :  la démonstration de lexistence dune religion traditionnelle.  Il veut que soit reconnu ce qui a été inventé dans les années 70 et 80.  Cest un prêtre catholique qui parle ainsi !  Et un théologien !

Cest le pape,  les évêques et toute l’église qui doit accepter dans ses rangs ce nouveau membre de lOnu des religions.  « L’église sengage à reconnaître lauthenticité et la légitimité des religions africaines, et amérindiennes.   A l’époque de Vatican 11,  ces mêmes religions étaient encore considérées comme du paganisme et de lanimisme.  Notons que lors de la journée mondiale de la paix à Assise,  ces religions étaient officiellement représentées. »   Le paganisme est-il une réalité qui vaut par soi,  ou dépend-il essentiellement des lunettes avec lesquelles je le regarde ? Existe-t-il une loupe assez puissante pour changer le polythéisme en monothéisme ?  Pour changer un sorcier en prêtre de Jésus-Christ ?

Mais sans lengagement des missionnaires catholiques,  tout continue comme avant Vatican 11.  « Nous trouvons un certain nombre de missionnaires qui se laissent initier à la spiritualité amérindienne.   Nous voyons donc apparaître graduellement un nouveau type dacteurs qui sengagent dans une véritable communication interculturelle,  qui devrait permettre aux églises de faire la transition de la perspective missionnaire au dialogue interreligieux. »   Quest-ce que saint Pierre penserait de tout cela?  Quen pensent les Apôtres qui ont reçu de Jésus le mandat non équivoque : « Allez, enseignez toutes les nations !  Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »  Quen pensent les milliers de martyrs qui ont versé leur sang pour leur foi ?

Qui a mandaté ces prophètes autoproclamés pour apporter aux Indiens un nouvel évangile ?   Quest-ce qui les qualifie pour parler de religion amérindienne ?  Connaissent-ils une langue indienne ?  Ont-ils consacré leur vie entière aux Indiens ?   Ont-ils abandonné le confort des villes pour vivre de la vie des réserves ?  Ont-ils la soif du salut des âmes ?  Sont-ils prêts à donner leur vie pour sauver une seule âme ?  Ils ne connaissent rien de la vie, de laction,  du cœur dun pasteur qui vit avec ses brebis.  Ils ne comprennent donc pas que  dialoguer signifie mettre en question,  suspendre sa foi ?  Quand ils auront séparé les Indiens de Jésus-Christ,  qui les protégera contre les démons ?  La sorcellerie déguisée en religion ?

Sil avait pris le temps d’écouter pendant des dizaines dannées,  il naurait jamais fait ces déclarations abracadabrantes : « Autant aujourdhui les églises sont appelées à aider ces peuples à redécouvrir le Dieu de leurs ancêtres !!!,  et à réinterpréter leur religion traditionnelle. »   Lui qui au début professait ne connaître de la religion indienne que ce quil en percevait aujourdhui,  parle, comme sil le connaissait,  du Dieu de leurs ancêtres.  Affirmer est une chose,  démontrer en est une autre.  Et à supposer même quils aient adoré un dieu païen,  pourquoi les Indiens seraient-ils les seuls à devoir retourner à leur religion dorigine ?  Et quest-ce qui lui permet d’écrire quil « ny aura jamais d’église amérindienne sans lacceptation ou lintégration du calumet sacré. »   Les Grecs et les romains nont intégré aucun symbole culturel propre dans la liturgie chrétienne.   Ils ont adopté, sans se sentir opprimés, la tradition liturgique juive.   Et pour ce qui est du calumet,  comment retourner à un passé qui na jamais existé ?  A une tradition qui ne remonte qu’à la fin du dix-huitième siècle ?

Le Père Peelman poursuit son rêve œcuménique  le plus loin quil le peut.  Ce nest pas le but du présent travail  de le suivre dans tous les méandres de sa pensée aventureuse.   Une chose est certaine.  Le Christ quil nous présente nest plus celui de la révélation,  mais de la pensée maçonnique.  Pour être amérindien,  il a du subir toutes sortes davatars, de  métamorphoses et de réincarnations.

Le lecteur qui ma suivi jusquici a pu se rendre compte que sa pensée ne repose sur rien.  De la vraie tradition,  il ne connait rien.  De la vraie religion traditionnelle quil suppose,  il ne connait rien.  En datant lapparition du calumet de la fin du dix-huitième siècle,  et en la faisant contemporaine de l’évangélisation chrétienne, il  enlève tout fondement,  toute base solide à une religion ancestrale.  En reconnaissant  que la religion traditionnelle est née dans les années l970 et 1980,  il senlève tout droit de parler de tradition.

Des prêtres auraient dû comprendre que c’était en vain quils assignaient à des rites de sorcellerie  la mission de purifier l’âme,  ou de remplir un rôle analogue aux sacrements chrétiens.  La fumée,  les plumes daigle, la danse, le jeûne, les lacérations,  les pierres,  les herbes,  ne pourront jamais effacer les péchés, purifier l’âme.  La nouvelle vie quaccorde la transe nest quune illusion.   Lhallucination ne débouche pas sur des êtres réels,  mais sur des créations du cerveau.  En revenant à la sorcellerie sous le nom de religion,  on revient à la recherche de la transe pour lobtention de pouvoirs.  Et cest là  que le démon intervient avec ses maléfices et ses possessions.

 La vérité seule libère,  Jésus la dit.  Le mensonge,  si séduisant soit-il,  ne peut conduire les âmes qu’à leur perte.

     René Lapointe omi l995

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LA TENTE DE SUERIE

(masteshantsuap)
par François Bellefleur de la Romaine

René LAPOINTE : «un récit court, mais important où on constate quon est loin du grand esprit.»

 « Nous étions parfois très fatigués par le poids des sacs que nous portions sur le dos quand nous montions dans le bois.  Car, autrefois, nous napportions jamais de bière avec nous.  Il ny avait que la tente de suerie pour refaire nos forces après une grande fatigue.

 Une séance de suerie se faisait toujours de la même façon.  On nutilisait jamais autrefois les branches de sapin.  On utilisait des branches qui sappelaient  mastsekuashkamuk  (des arbustes qui poussent dans la savane). Voilà ce quon utilisait pour la tente de suerie.  Elles avaient une vertu curative.  Ce sont elles que nous déposions par terre.     Quant aux pierres,  on choisissait seulement des pierres de qualité.  Ce sont celles-là qui dégageaient vraiment de la chaleur.   Celles qui étaient à la surface,  des pierres noires,  de bonnes pierres.  Voilà celles quon chauffait.

 Cest alors quil faisait chaud.  Quand on faisait chauffer dix pierres de taille moyenne,  on ne pouvait pas en supporter la chaleur.   Il y en avait qui sortaient,  et il y en avait qui pouvaient rester à lintérieur.

 Quand on arrosait les pierres,  les vieux qui étaient présents se mettaient à chanter à lintérieur de la tente de suerie.  Cest alors quils cherchaient de la nourriture, là, dans la tente de suerie.  Cest alors quils cherchaient de la nourriture AUPRES DES PIERRES (nataumisustuépant ashenia).     « Mon grand-père, mon grand père, comment vas-tu alors ?  Mon grand-père, quallons-nous manger ? »  Voilà ce quentonnait le vieux.

 En pleine suerie,  au moment où on arrosait les pierres, la chaleur atteignait sont point maximum.   Quelques-uns sortaient, mais ceux qui chantaient ne tenaient pas compte de la chaleur dégagée par les pierres.    Quand ils étaient en grand nombre,  ils arrosaient les pierres à tour de rôle.

 Voici le chant de notre ancêtre feu Uapistan.  Je vais le chanter maintenant.  « Aia, aia, aia, tsin ma, tsin ma, kie tsin eie.  Tsin ma, tsin ma, kie tsin eie.  E ma ie, e ma ie, ia.  Tsin ma, tsin ma, kie tsin eie.     (Ce qui se traduit par :  toi, et toi, avec des exclamations.)     Cest cela le chant de feu Uapistan.

 Ce chant provenait dun rêve quil avait fait à uapushakamashish.  (au petit lac du lièvre).  Voici quel est son rêve.  Il voit les traces dun caribou.  Il ne la plus quitté. C’était quelquun à qui le caribou se donnait toujours en nourriture.  Il demeura avec lui un an entier.  Au printemps, il fut tué.  Comment pourrait-il me quitter définitivement, dit-il.   Je lui ai déjà serré la patte.   Cest cela son chant que je viens de chanter : comment pourrait-il me quitter définitivement ?

 Pour que la tente de suerie soit parfaitement recouverte, on utilisait quatre toiles.  Cest de cette façon quon la recouvrait.  Pour que la lumière du jour ne puisse pas passer au travers;  pour quil fasse complètement noir. Si la moindre clarté se fait jour dans la tente de suerie,  on na rien à manger.  Papakassik nous regarde si la lumière du jour  passe au travers de la toile de la tente tremblante.

 Voilà ce que disaient les vieux. »
 

    ( Depuis des temps immémoriaux, on demandait aux pierres,  appelées grand-père,  de nous nourrir,  en particulier de nous procurer du caribou, comme le rêve de feu Uapistan le révèle.   Mais depuis quon avait emprunté aux Eskimos leur papakassik,  de qui désormais (dans la tente tremblante) relevait le caribou,   on ne pouvait demander aux pierres de la tente de suerie de nous donner du caribou quen cachette, qu’à linsu de papakassik.    Cest pour cela quon mettait quatre épaisseurs de toile.  Pour que papakassik nen sache rien.   On pensait que si aucune clarté ne filtrait, sil faisait complètement noir,   paparassik ne pourrait pas sapercevoir quon demandait aux pierres, et non à lui, du caribou. )

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Papakassik et mistnak
 Récit d
un indien de la Romaine, traduit par moi-même.

 « Je connais celui quon appelle papakassik,  le gardien des caribous dans la forêt.   Il est collé à lintérieur de lestomac du caribou.  Cest lui quon appelle papakassik,  le maître des caribous.   Cette partie de lestomac qui est très mince est semblable à papakassik.  Elle colle à lestomac.  On dit que cest papakassik.

 Il faut traiter cette partie de lestomac avec beaucoup de soin.   Une fois le caribou tué,  on lenlève au complet.  On lui fait une place, et on la fait sécher.  Ensuite,  on la dépose sur une sorte d’échafaudage appelé  shéshépetan.   Il faut la traiter avec le plus grand soin.  On ne peut pas la jeter.   Ce nest quaprès lavoir conservée longtemps quon la jette.   On la suspend pour quelle ne traîne pas un peu partout.   Voilà la façon dont les anciens se comportaient envers papakassik.

 Il y avait une autre partie de la queue qui se nomme shesheshekuaishu. Ce shesheshekuaishu  ---à quoi pouvait-il bien ressemblerlemportait sur papakassik.  Il lui était supérieur.

 Papakassik demeurait à uapushakatnau  (en forme de lièvre ?), au pays des caribous,  où il était gardé par shesheshekuaishu.   Au cœur de lhiver, il entrait,  on le faisait entrer, on lenfermait.   Celui qui lenfermait ainsi était shesheshekuaishu.  Voilà celui qui lenfermait.       Au printemps, au mois de mars,  il lui ouvrait la porte.   Alors le caribou, tous les animaux circulaient.    Cest de lui que dépendent tous les animaux qui vivent sur le sec,  la martre et tous les autres.

 Le fait que le caribou ne laisse pas de trace lhiver,  quil ne soit pas là, quon ne détecte en aucune façon sa présence,  cela provenait de ce que papakassik avait été enfermé.    Au mois de mars,  on lui ouvre la porte, et tous les caribous se mettent à circuler.    Voilà ce que racontaient les ancêtres autrefois.

 Cest dans la tente tremblante quils allaient chercher de la nourriture.  (La tente tremblante ne fait pas partie de la tradition.  Cest un emprunt fait tardivement aux micmacs,  elle, et les mistapeu.)  Ils la demandaient à papakassik.

 Il y avait trois papakassik.  Le premier,  le grand-frère,  puis le frère moins âgé,  puis le benjamin.  Cest à ce dernier quon demande à manger. Cest lui qui donne quand il y a peu de chose.  Il en parle dabord au grand-frère.  Cest ce dernier qui décide.  Le benjamin observe.

 Après avoir demandé à manger,  on entre la peau de caribou tannée.  Tous les Indiens conservaient toujours autrefois une peau de caribou tannée.  Quand on traitait ainsi papakassik,  quand on faisait entrer une peau de caribou tannée,  il donnait.   Alors, on la retire.   Si la peau de caribou tannée est toute ensanglantée,  alors, la demande est accordée.  Alors on trouve du gibier à la chasse.

 Quand on ne comprend pas ce que dit papakassik,  alors il y en a un autre qui comprend.   Les Indiens dautrefois ne comprenaient pas papakassik quand il parlait.    Alors on appelle quelquun en direction du soleil levant.   Cest là que se trouve ton grand père quon appelle ka nanaimuet (qui parle en tremblant, ou dans la langue du nord).  Celui quon appelle ka nanaimuet demeure à lest.   Il parle comme je parle.  Tu le comprendras sil parle.   Il interprète ce que tu ne comprends pas, et il raconte.

 Il y en a dautres qui sont inintelligibles :  les grands pères qui ont des visages à deux faces.  On ne comprend pas ce quils disent,  ceux-là.   On les appelle ceux qui nont pas de jugement.   Le grand-père qui vient de lest lui est bon, et on le fait entrer dans la tente tremblante.

 Tous les animaux parlent dans la tente tremblante.   La truite, le castor,  la loutre, tous les animaux qui sont dans leau relèvent de misnak.  Mais on ne comprend pas misnak quand il parle.  Sa langue ressemble à un jargon.  LIndien ne le comprend pas.  Il ny a que ton grand-père qui le comprenne,  et il nous traduit ce quil dit.

 Quand papakassik ne veut pas nourrir lindien,  il ny a pas de caribou.  On ne détecte pas non plus la présence du porc-épic.   Si papakassik ne nourrit pas,  on ne voit pas les traces des morsures des porcs-épics dans les arbres.  La perdrix, le castor on ne  peut pas les tuer quand on cherche à le faire.   Ce doit être celui qui est leur maître qui fait cela.  Le lièvre non plus,  on ne peut le tuer. »
 

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  Intervention de Jésus dans la «spiritualité indienne».

 Je donne ici un extrait du livre : « the conquering indian », l994, que jai traduit moi-même.

 « La ville de Mexico est une ville froide et brumeuse lhiver.   Ma femme et moi, en compagnie de quelques Indiens américains,  nous nous livrions à des danses cérémoniales, et faisions des offrandes près de la pyramide du soleil et de la lune.   La danse a pour but de nous obtenir un accroissement de force spirituelle.  Je voyais plusieurs personnes adorant et priant les anciennes divinités.   Ce fut le point de départ de mon intérêt pour  les réalités culturelles et religieuses indiennes.  Cela ne correspondait pas à mon éducation.  Je my suis lancé sans prévoir où cela me mènerait.

 Je suis né dans une ville de la Californie, où jai passé la plus grande partie de ma vie.  Quoique mes parents soient originaires du Mexique, je ne connaissais, à vrai dire,  rien des traditions indiennes.  Jamais on ne mavait parlé de la manière ancienne de vivre.   Je me considérais comme un Mexicain ordinaire.    Après le secondaire, je devins un musicien.  Pendant quinze ans,  je jouai dans les bars et les clubs de nuit.   Ma vie était vide, et je cherchais des compensations partout  où je pouvais les trouver : dans largent, lalcool et les femmes.

 Pour remplir ce vide, ma femme et moi  nous désirions tous les deux retrouver nos racines indiennes.   Cest la raison pour laquelle nous fîmes le voyage à Mexico.  Notre guide était un indien aztèque,  et le chef spirituel des adorateurs locaux.  Il se mit à nous enseigner les anciennes coutumes des aztèques.    Notre intérêt alla en augmentant,  et, les années qui suivirent,  nous nous impliquâmes davantage  dans la spiritualité indienne.  Un peu plus tard,  nous allâmes à un collège californien  pour indiens et mexicains.  A cette école,  nous fîmes partie du groupe politique indien  qui nous introduisit aux tentes de suerie,  au calumet et à la danse du soleil.

 Je me sentais fortement entraîné dans cette direction par ma soif spirituelle.  Ma période de formation me conduisit au Dakota du sud où un sorcier me donna mon premier calumet.  Je mengageai par un vœu de quatre ans à la cérémonie de la danse du soleil,  et je commençai à minitier vraiment à la tente de suerie.   Pendant toute cette époque,  j’étais à la recherche dun meilleur mode de vie.   Jespérais le découvrir dans les traditions indiennes.   Les chefs indiens menseignèrent la guérison, la communication avec les aides spirituels,  et la vision occidentale.  On allait même jusqu’à nous enseigner que,  pendant la danse du soleil,  quand on donnait des morceaux de sa chair en offrande aux esprits,  cela ressemblait à la façon dont le Christ a donné sa vie sur la croix.   Quand mon corps était lacéré  pendant la danse du soleil,  il était supposé devenir sacré et saint.

 Beaucoup plus tard,  la bible ma appris que Jésus est mort une fois pour toutes pour la rémission des péchés.  Il nest pas nécessaire de répéter  sa mort continuellement à travers des cérémonies telles que la danse du soleil.   Or, à ce moment,  bien que le sorcier mait affirmé que j’étais  purifié et saint,  je ne me sentais certainement pas ainsi.    J’étais aussi confus quavant,  et je cherchais toujours.  Selon les rites indiens, j’étais purifié,  mais cela ne mempêchait pas de mener ma vie déréglée davant,  et de faire tout ce qui me passait par la tête.

 A cette époque,  mon oncle a eu un cancer et était sur le point de mourir.   Mais Dieu avait des vues différentes---je faisais moi-même partie de ce plan divin---et le guérit.  Quand j’étais encore plongé jusquau cou dans le culte ancestral, mon oncle venait me parler de Jésus,  à moi et à ma famille.  Je détestais cela.  Je me suis souvent mis en colère, et jai dit à mon oncle de sen aller.  Il continuait quand même à partager lamour de Dieu, à prier pour moi,  et à montrer par son exemple comment Dieu opère dans la vie dune personne.

 Pendant toute cette période,  mon mariage a fait naufrage.  Ma femme ma quitté plusieurs fois parce que je ne lui étais pas fidèle.   Une de nos séparations a été si stressante que jai fait un infarctus qui ma laissé la face demi-paralysée.  Pendant ces jours difficiles,  javais près de moi un frère Papago.  Mettant à profit  la tente de surie que javais dressée dans ma cour arrière,  nous chauffions les pierres et nous nous faisions suer  régulièrement.   J’étais fier de mon statut de détenteur de calumet, de danseur du soleil,  et de leader de tente de suerie.  Mais, dans mon cœur,  je me sentais misérable.  Ces choses nont jamais apporté la vraie lumière dans ma vie.  Le fait de prier la mère terre  ou nimporte lequel animal, plante ou esprit ne mapportait quune satisfaction momentanée,  non la paix durable et le sentiment de plénitude que je désirais.

 Un jour, dans la tente de suerie, jai eu la surprise de ma vie.  Ce qui arriva devait me changer pour toujours.  Je venais tout juste de fermer la toile dentrée,  quand jeus la très nette impression que Jésus parlait à mon cœur : « Je suis Jésus,  le Fils du Dieu vivant !  Sors de cette tente !  Tu nas rien à faire ici !  Tu nas pas besoin de thérapeutes traditionnels !  Je veux te faire don de mon esprit.  Quitte cette place immédiatement ! »    Rapide comme l’éclair,  je grimpai à lextérieur pour ny jamais revenir.    Jai déposé aux pieds de Jésus mes blessures intérieures.  Je lui demandai de me pardonner mes fautes, et de prendre le contrôle de ma vie.  Il ma écouté et ma sauvé.  Et peu après, il jugea bon de restaurer ma santé, et de me réunir à ma famille.

 Jai laissé tomber les séances de suerie et les danses  du soleil.  Mais abandonner le calumet fut chose plus ardue.   Pendant un certain temps, jai essayé de tenir mon calumet dans une main  et ma bible dans lautre.   Jusqu’à ce que je lise un passage de l’évangile qui me fit comprendre que je devais choisir entre le calumet et Jésus.  « Personne ne peut servir deux maîtres.  Ou il en aimera lun, ou il en haïra lautre.  Ou il écoutera lun, ou il travaillera contre lautre.   Vous ne pouvez pas avoir  Dieu et Mammon comme maîtres entre même temps. »  Après avoir lu ce passage, jai jeté le calumet et toute spiritualité indienne.  Je voulais servir Jésus lui seul.    Ni ma vie ni les conditions ne se sont améliorées instantanément.  Mais je suis libre de toute crainte.

 Ma femme ma quitté définitivement quand elle sest rendu compte que javais opté définitivement pour Jésus.  En tant qu’éducateur monoparental, jenseigne à mes enfants à suivre Jésus.  Et ensemble nous prions pour quun jour ma femme vienne à la croix.    Comme mon oncle, je ne condamne pas mon peuple pour sa recherche didentité.   Je souffre pour eux car je sais quils ne trouveront jamais ce quils cherchent dans les tentes de suerie et dans les calumets.  Vous ne pourrez jamais trouver la lumière si vous adorez quelque chose dautre ou quelquun dautre que Jésus. »

     René Lapointe omi  décembre 2014-12-01

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AIATSUMUN
Ishkueu ka katuashut
La femme qui avait accaparé la nourriture










  On avait déposé la nourriture à quelque part.  Autrefois, il y avait du gibier en abondance, puis vint quelquun qui cachait tout.  On avait alors grand faim.  Laccaparatrice s’était construit une maison dans le ciel.  Cest en plein jour quelle lavait faite.  À quoi pouvait-elle bien ressembler ?
  Or, les Indiens le savaient, les officiants de la tente tremblante. Ils expliquèrent donc que la disette de nourriture provenait du fait  qu
on avait caché la nourriture; que c’était pour cela quil ny avait plus danimaux.   Au sortir de la tente tremblante, ils dirent : « Il y a quelquun qui a accaparé la nourriture. »  Il arriva alors un temps où on navait plus rien à manger. On souffrait terriblement de la faim.
  Or, il y en eut un, un adolescent, qui savait où se trouvait la maison de celle qui avait confisqué la nourriture, et il s
y rendit. Dautres firent la même chose.  Ils ne revinrent plus, tués quils ont été pour avoir trop mangé.   Puis dautres adolescents, magiciens et bons chasseurs, lui rendirent aussi visite. On ne les revit plus, eux non plus.   Un jeune, en particulier, était rendu furieux par ce qui se passait.   Il alla à la recherche de la nourriture, et il ne trouva absolument rien.  Ni animaux, ni oiseaux, rien.
  Alors, il décida d
aller là où se trouvait la nourriture.  Il se chercha un compagnon.  Ils furent dabord deux, puis quatre, et ils  se mirent en marche.  Puis, ils entrèrent dans la maison.  Il  y  avait un grand nombre de portes.  On pouvait voir une peau de caribou accrochée sur lune dentre elles; une peau dours, sur une autre; une peau dIndien sur une autre.  Voilà à quoi ressemblaient ces portes.  Puis, ils sassirent à la dernière porte.  Cest par là quils entrèrent.
  Elle cria : «  Quelqu
un est arrivé, Nanimé ! » Cest ainsi que devait sappeler son mari. Puis elle dit : « Tu vas manger! » --« Oui », répond-il.   Elle fait bouillir de la viande de castor séchée dans un immense chaudron.  Quil était grand ce chaudron !  Puis elle les sert, en  déposant la viande de castor dans leurs assiettes.   Il avait déjà averti ses compagnons de ne pas trop manger, leur expliquant quil devait être le seul, lui,  à sempiffrer.  Car cette femme tue ceux qui viennent la voir, en les faisant manger à outrance.  Elle et ses deux enfants.   Il se faisait donc servir, et il mangeait copieusement. Il  était le seul à manger comme un glouton; ses compagnons, mangeaient raisonnablement.
 Elle revient de nouveau avec un autre chaudron : « Voici ton chaudron, il ne durera pas longtemps ! »  Elle fait bouillir ensuite du caribou d
’été, puis le lui présente.  Il vide la casserole au complet, et la lui rapporte : « Elle na pas fait long feu ! »   Elle dit à son mari : « Non, Nanimé, il na pas encore assez mangé. Mais, je lui ai déjà fait perdre conscience. »  Elle fait bouillir de nouveau de la viande dours.  Il vide son assiette.  Cest alors quil délire. Il devient agressif pour avoir trop mangé.  Puis, il perd connaissance.   Il continue encore à  dévorer tout ce quelle lui apporte. Il nen a jamais assez.
 C
est alors quelle sortit.  Et puis, on entend du bruit, en face.  Cest là que sont brûlés ses hôtes.  Ils allument donc le feu, elle et son enfant.  Or, il y avait un grand trou dans le plancher, là où ils étaient assis.  Quand ils virent ce trou, lun dentre eux  plongea au travers. Cest là qu’étaient enfouis les sacs de nourriture, comme si on en avait fait des paquets bien enveloppés.   Et puis, un autre a plongé au travers dun autre trou. Cest  là quon les jetait vivants dans un brasier ardent.   Ils jettent lenfant dans le feu.  La sorcière s’écrie : « Il brûle.  Il pleure de douleur ! »  Mais c’était son enfant qui avait été jeté dans le feu. Elle continuait à crier : « Il est consumé par le feu ! » Mais c’était son enfant qui pleurait de douleur.  Puis, elle alla bruler, elle aussi, sur le bucher quelle avait allumé pour ses hôtes.
 Ils firent un trou dans la maison, et ils jetèrent par terre  tous les sacs qu
elle avait camouflés.  Ils vidèrent sa maison en entier.  Puis, ils descendirent sur la terre ferme.  La maison prit feu, et brûla au complet.  Mais, ils purent sortir, eux.  Ils sortirent à la fin, indemnes.
 Alors, les animaux arrivèrent, car, dans  les sacs qu
ils jetèrent par terre, il y avait des animaux, des animaux séchés.  Ils se levèrent, et partirent à la course.   Ceux qui revenaient de la chasse, avaient déjà tué du caribou.    Ils tuaient nimporte quel animal.  Nimporte quoi.
 Et celle qui avait accaparé et confisqué la nourriture était morte brulée.   Alors, on mangea en abondance, et on tuait un grand nombre de caribous. »
 Pierre-Zacharie Mistukushu.

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LEGENDE MONTAGNAISE
de Natashquan

THESHAI

 « Voici Tsheshai.  Il est très vieux, dit-on.   Il ne peut presque plus marcher.  Ce sont ses petites filles qui sont attelées à  son traîneau.  Ce sont elles qui tirent son traîneau.   Or, voici quen montant une côte, il soulève avec son bâton la robe dune dentre elles.   Et elle de protester : « Attention ! Mon grand père est en train de soulever nos robes ! »  Il était un coureur de jupons.  Un obsédé sexuel, dirait-on aujourdhui.     Elle dit à son père : « Nous ne pourrons plus tirer son traîneau.  En montant la côte,  il a soulevé nos robes. »

 On labandonne là.  « Laissons-le ici.  Faisons-lui un abri entouré de palissades. »  On le lui fit.  Puis on y plaça de la nourriture,  et on lui laissa une hache et un seau.  « Apporte-moi ma hache ! »  s’était-il écrié.    Et puis, on le laissa.  On partit en raquettes en tirant des traîneaux.

 A force de se taillader avec sa hache,  il parvint à faire des trous dans sa cage.  Il se fait des entailles, et met ainsi  son abri en pièces.  Il est en possession dun pouvoir, cest un sorcier.    Après avoir troué sa cage, il va voir à lextérieur.  C’était le printemps.  Il sort donc.   Il porte sur son dos son seau et sa hache.

 Il cherche les traces des traineaux tirés par des Indiens.  Il rejoint enfin les traces de celle quil avait regardée furtivement,  dont il avait soulevé la robe.   Il suit ce chemin tracé par les traîneaux.  Il était à peine visible.  Il était partiellement recouvert de neige.  Il se dit à lui-même : « A nen point douter,  jarrive en retard !  Elles doivent être bien belles ! »

 On senduisait  le visage de graisse dours, autrefois, dit-on.   On le faisait pour se protéger du soleil de mars,  pour éviter que la peau ne noircisse.  Les femmes faisaient la même chose.  Tsheshai senduisit donc le visage de graisse dours.

 Puis il arriva à un endroit où lon avait mangé du caribou.   Ils s’étaient tous assis là.   On avait confectionné  des raquettes.  Là, au beau milieu,  plus loin,  les hommes avaient fait le fût des raquettes,  et les femmes avaient lacé les raquettes avec de la babiche.   Une fois terminées, on  les enroulait autour dun pieu.   Il était très  effilé  ce bois.   Cest là  quon les empilait  après les avoir lacées, à la vue de tous,  à une bonne distance.   Puis un homme était allé en chercher une, et  lavait mise.   Et puis, il avait sautillé après avoir mis des raquettes neuves.

 Il alla voir à son tour si une raquette naurait pas été abandonnée sur le bâton pointu.   Puis il fit un vœu : « Puissé-je avoir une raquette ! »   Quand il regarda, il aperçut une raquette suspendue.  Il la décrocha.  Puis, il remarqua que lhomme avait dansé après avoir reçu une nouvelle raquette.  Il fit alors le souhait suivant :  « Puissé-je être capable de marcher ! »  Et la force lui revint dans les jambes.  Il gambada à son tour comme lautre homme avait fait.   Il dansa de joie avec ses nouvelles raquettes.  Cest toujours ainsi que ça se passait autrefois, dit-on.   Les hommes sautillaient après avoir reçu de nouvelles raquettes.   Ils étaient tellement fiers de leurs nouvelles raquettes !

 Puis il se met en route avec ses raquettes.  Elles étaient bien belles ses raquettes!  Au fur et à mesure quil marchait,  il devenait tout autre.  En marchant, des choses soffraient à sa vue comme sil les avait demandées.  Il se transforme continuellement, tellement quarrive  un moment où il ressemble à un jeune homme.

 Il se met en route.   Il revoit le chemin tracé par les traîneaux des Indiens.  Il arrive de nouveau à un endroit où on avait mangé du caribou.  Les traces sont encore fraîches. On y détectait  la présence de plusieurs personnes.   On avait versé de la graisse de caribou fondue dans des moules de bois,   quun enduit rendait étanches.  Ce qui empêchait la graisse de couler.  Un fois durcie,  elle était mise dans des sacs.    Voilà à quoi ressemblait lendroit où il arriva.  On y avait fait de la graisse de caribou. (On dit graisse de caribou,  mais ce nest pas de la vraie graisse.  Cest une sorte de  graisse cireuse qui provient des os quon a broyés et quon a fait bouillir.)   Il émit alors le vœu suivant : « Puissé-je avoir de la graisse de caribou ! »  Quand il regarda, il vit un sac de graisse accroché à une branche darbre.   Il le chargea sur son dos.  La graisse  était enveloppée  dune peau de caribou tannée qui était magnifique.  Voilà ce  quil portait sur son dos.

 Il avait malheureusement oublié de se donner des dents.  Il navait pas non plus son machin.    Il lavait oublié.

 Il continue à marcher sur le chemin tracé par les traîneaux.   Il sera bientôt lhôte,  il rejoindra bientôt sa blonde.  Les traces sont fraîches.   Les garde-mangers en forme d’échafaudage (sheshepetana) sont déjà installés.  Ils étaient en train de manger du caribou quand il les aperçut de loin.  Quand il arriva,  on dressait les tentes.  Quelquun s’écria : « Un étranger ! »   Son arc penchait par en arrière.  Il se tient debout sans bouger.  « Doù viens-tu, étranger, »  lui demande quelquun.  Il répondit : « A lautomne, là bas,  vous avec fait un abri  en bois.  Cest de là que je viens.   Le chemin que vous avez tracé était à peine visible. »---« Cest que feu Tsheshai ne pouvait plus marcher. On la laissé là,  »  lui dit un vieux. « Comment est-ce  possible ?  Cette cabane  était complètement brisée, toute trouée,  » lui répond Tsheshai.  « Voilà qui est étrange,   nous lavions pourtant  faite très solide, » réplique le vieux. « Et pourtant,  ajoute Tsheshai, «  elle est  réduite en pièces. »

 Cest déjà le soir.  Il transporte la graisse sur son dos.   Il dit à un vieux : « Mon père ma dit : aux endroits où tu entendras dire quil ny a pas de femme, tu passeras tout droit ».  Il lui répond : « Le vieux qui campe de lautre côté de lamoncellement de neige est le seul à avoir des filles.  Nous navons pas de filles ».   Il rejoint enfin sa blonde dans la maison doù sort de la fumée.  On mangeait là aussi du caribou.  Il se tient debout à mi-chemin.  « Un étranger est arrivé ! », s’écrie une femme.   Il est très bien habillé.  Ses souliers étaient en cuir de caribou.  Des pics de porc épic étaient disposés artistiquement sur ses bas.  Ils étaient fort beaux.   Cest ainsi quil était habillé.  En peau de caribou et avec de nouvelles raquettes.  Elles étaient bien belles ses raquettes,  et il était fort bien habillé.  Il avait fière allure.

 Il se tenait debout à mi-chemin.  La tente à deux portes (shaputuan), une tente « traversable » était très grande, et il y avait beaucoup de tentes ordinaires.  « Un étranger est arrivé ! » s’écrie une curieuse.   On le trouvait charmant.   « Faites entrer l’étranger! »  dit la femme.    La tente où se trouvent les deux filles est éclairée.  Il habite en retrait cet homme, celui qui a deux filles.   Or lhomme  ouvre la porte de la tente avec un bâton et dit : « Si on sintéressait à moi, on maurait apporté quelque chose ! »   La voilà,  oui la voilà sa blonde.  Il le sait. Cest là quil va, après avoir entendu lhomme parler.   Il entre.   Il fiche en terre un  arbuste,  et il y accroche son sac de graisse de caribou.  Larbuste plie sous le fardeau.   Il y avait accroché aussi ses raquettes.  Elles étaient bien belles ces raquettes.  Et sa graisse incurvait fortement larbuste.   Le moment était venu de lentrer dans la tente.

 La femme plantait des piquets tout autour pour tendre la toile et agrandir la tente.  On envoie le voyageur de lautre côté du feu,   là où se trouvait sa blonde.  La voilà donc la blonde quil avait regardée cyniquement.  Il sassoie près delle, et cest là quil demeure.

 Cest alors quil donne une commission à sa blonde, en lui disant : « Va chercher la graisse de caribou de ton père !  Mon sac qui est accroché là ! »  Elle a beau essayer, elle ne peut pas le soulever.  « Descends mon sac de graisse ! » --« Je ne peux pas le descendre ! »   Il reprend : « Casse la branche avec une hache ! » Il avait peur peut-être quelle ne fit pas de bruit en tombant.  Elle casse la branche avec une hache.    Elle fait beaucoup de bruit  « Projetez-le sac à lintérieur ! »  dit-il.   Mais en voulant lentrer, on ne peut le soulever. « Faites entrer ma graisse ! »   Or la femme du vieux veut la prendre, mais elle ne peut pas en venir à bout.   L’étranger, lui,  met un genou par terre  et pose lautre pied par terre.  Il prend le sac dune seule main et le jette  dans la tente.  Le vieux est plein dadmiration envers son gendre.  Il était fier de sa force.  « Il est fort, il est très fort ! »  On prépare la graisse  de caribou, et on invite les vieux.  Le repas commence.   On sert tout le monde et on banquette.

 Après s’être graissé le bec, on raconte des histoires.  Il prend la parole à son tour.  Il dit : « Pourquoi avez-vous fait une cabane   ?   Vous avez fait un abri en bois entouré de palissades.   Jai passé par là en marchant. Car jai aperçu votre chemin.  Quest-ce que cest que cette cabane   qui se trouve là-bas ? »--« Tsheshai a été abandonné là à cause de sa vieillesse, » dit quelquun. Tsheshai reprend : « Fort bien.  Mais je nirai pas la voir.  Elle est brisée, toute trouée ! »  « Brisée et trouée », répètent les vieux.  « Tsheshai doit être mort ! » dit Tsheshai.  Les vieux sinterrogent, perplexes : « Comment peut-il penser quil est mort ?  Il devrait penser quil  est sorti,  après s’être taillé une porte.  »

 Pendant quon découpe sa graisse, Theshai dit : « Cela est arrivé en partant, quand jai suivi votre chemin de traîneaux.   Mais cette graisse,  ce nest pas la vraie.  Ce nest pas la vraie !  Ce nest quun jouet pour mes petits frères.  Celle que jai  transportée dabord nest pas la vraie.  Vous en verrez bientôt une beaucoup plus abondante !  Pas une graisse pour amuser mes frères ! »  Et tous de répéter les dernières paroles de Tsheshai : « Ce nest pas de la vraie graisse ! »  « Celle quil a apportée dabord ne sert qu’à amuser ses frères ! » « Là-bas se trouve la vraie ! » « Nous mangerons comme des rois ! »

 Après avoir festoyé à la graisse de caribou,  ils partent à la recherche de castors. Quelquun en avait aperçu, et on part à leur recherche.  Tsheshai les accompagne.  Il est loin derrière à chaque fois quil  marche en leur compagnie.  Il est vite fatigué, car il est vieux.   Malgré tous les efforts, on ne parvint pas à tuer un seul castor.  Cest alors quil leur dit : « Laissez-moi ici.    Je saurai bien me débrouiller seul. »  « Mais, lui dit-on, tu vas avoir froid. Tu vas te perdre »  « Non,  leur répondit-il.  Je saurai bien où aller. »

 Quant ils retournent dans leurs tentes, la nuit est déjà tombée.  Ils reviennent bredouilles. Ils nont pas tué un seul castor.    Tsheshai nest toujours pas encore arrivé.  On le reproche aux chasseurs : « Vous nauriez pas du le laisser seul.  Il va prendre froid ! »  Ils leur répondent : « Il nous a bel et bien dit :  Laissez-moi ici. Je saurai comment retourner. »

 Après avoir été laissé là, il se dépouille de ses vêtements.  Et il devient dune taille minuscule.  Il se transforme,  devient très petit,  et dépose là ses vêtements.  Il tenait dans ses mains une corde.    Il y avait là un trou,  cest là quil plongea.    Il aperçut alors les castors.   Il leur entrait sa corde dans lanus et la ressortait par la bouche.  Quand il parvenait au cœur,  il le mordait.   Puis il sortit.  Il avait répété lopération plusieurs fois, et était parvenu à enfiler sept castors, quil avait tués de la même façon.  Il  émerge de leau par le trou auprès duquel il avait placé ses vêtements.   Il était seul à avoir chassé  le castor.  Tous les autres étaient partis.  Il sort de leau ses sept castors tous attachés les uns aux autres.  Puis il reprend sa taille normale, et shabille.

 Il en étripe un, et fait un feu.  Il insère un tison éteint dans une tripe, dun côté.   Il laisse lautre côté tel quel.  Cest après avoir nettoyé les tripes dun castor, quil insère dans une tripe un tison éteint.   Cest cette partie de la tripe quil mangera lui.   Car, il se souvient quil na plus de dents.   Après avoir rempli la tripe,  il la referme en la cousant.   Voilà ce quil fera cuire en arrivant.  Il le faut bien, on na plus rien à manger.  On mangera donc des tripes de  castor.

 Puis il retourne à la maison en traînant ses castors, ou bien en les portant sur son dos.   La nuit est fort avancée quand il revient. On lentend arriver de loin.   En entrant, il jette ses castors dans la tente.  Il en avait tué beaucoup,  sept en tout,  et les avait portés sur son dos !  Le vieux en est très fier. « Mon genre est très capable ! »  Quelquun dit, peut-être Tsheshai lui-même : « Et les autres qui étaient partis à la recherche de castor nen ont pas tué un seul !»   On fait bouillir des tripes.

 La fille dit : « Ses vêtements humides vont glacer sur lui.  Quil doit être fatigué ! »  On lui fait enlever ses vêtements pour les sécher,  pour quil ne grelotte pas.   La vielle avait déjà fait bouillir les tripes.   Il sait très bien quelle partie de la tripe il mangera.  On sert les tripes,  et on en donne à manger.  Il avait pris le gros bout de la tripe, et sa blonde le plus petit.  Puis il dit : « Qui a les dents les plus tranchantes ? » Quand il mâche, lui, le tison fait un craquement,  celui quil avait mis à lintérieur de la tripe.   Mais sa blonde ne fait aucun bruit quand elle mâche.  Elle narrive pas à faire craquer la tripe.  Il répète : « Qui a les dents les plus tranchantes ? »  Il mord de nouveau, et la tripe craque.  Le vieux est très fier de son gendre.  Et sa blonde, elle, na pas de dents pointues.  « Cest lui, sexclame le vieux,  qui a les dents les plus acérées ! »

 A force de mâchouiller le  bois, il se blesse la gencive.  « Pourquoi a-t-il du sang dans la bouche ? » demande le vieux.  « Il a du la manger crue. » « Mais elle était bien cuite.  Cest peut-être à lui seul quon la servie crue.  Peu importe ».   Il s’était blessé les gencives en mordant un morceau de bois. Il va chercher du bois de chauffage.   On invite tous ceux qui ont faim.  On fait rôtir les castors à la broche, en les suspendant au-dessus dun feu, et en les faisant tournoyer.   On fait un grand festin.

 Après avoir mangé de la graisse de castor, tous repartent.  On avait vu le matin des traces fraîches de caribous.   Le matin suivant,  on part à la chasse du caribou.   « Partez à leur recherche ! » dit le vieux.   Tsheshai part lui aussi.  Les caribous distancent vite les chasseurs.   Tsheshai qui était essoufflé, dit : « Que lempanaché abandonne le troupeau et sen aille de côté ! »  Le caribou change de direction et  tourne à  droite.  Quelquun s’écrie : « Voyez le caribou là-bas qui est parti de ce côté! »  Theshai lui réplique : « Ny touchez pas !  Je nai pas de panache de caribou. Je nai quun casque en peau de caribou ! »    Quand les autres se furent éloignés,  il  dit : « Quil simmobilise là ! »   Le caribou ne put plus bouger.  Près dun buisson où il s’était rendu, il demeure là debout,  comme pétrifié.  Tsheshai  navait plus qu’à lui lancer une flèche.  Après lavoir tué,  il l’étripe.   Il transporte sur son dos la tête du caribou.  Au lever  du soleil, il approchait avec la tête du caribou sur son dos.   Les femmes dirent : « Cest le mari de notre amie.  Nous allons le lui enlever ! »  En entendant quon voulait lui enlever son mari,  sa femme se mit à pleurer.   Il lui dit alors : « Ne te fais pas de souci à cause delles !  Je ne les écoute pas ! »

 Les autres reviennent à leur tour.  Les caribous les avaient distancés considérablement.   Seul Tsheshai avait tué.   On part de nouveau en tirant les traîneaux.   Quand on dressait la tente de nouveau,  sa femme dit à Tsheshai : « Jenvie les femmes, mes amies.  Quand on dresse la tente, et quand on marche en tirant le traîneau, elles allaitent leurs enfants.  Si je pouvais moi aussi allaiter un enfant, jen serais bien contente ! »  Tsheshai lui répond : « Quand on repartira,  tu camperas à part ! »   Quand vient le moment de monter les tentes, elle crie à son père : « Il ma dit de tenter seule ! »  On fait la chasse,  le soir.  Il ne peut pas y aller.   Le père va chercher une pierre,  et lui déneige un endroit suffisamment grand pour une tente,  et lui monte sa tente.   En revenant de la chasse au porc-épic,  Tsheshai  découvre que sa tente est dressée.  Il y entre.

 Il avait déjà tout préparé.  Il emprunte au porc-épic ce quil lui faut pour se faire un pénis.    Il est, du moins,  raide et pointu.   En effet,  il ne pouvait pas saccoupler quand il le voulait.  Sa femme s’écrie : « Cest dur comme du bois ! »  Il lui répond : « Cest comme ça avec les jeunes ! »  Il na pas pu faire lacte.  Il est quand même heureux : « Je vais avoir un enfant ! »

 On part de nouveau en tirant des traîneaux.   Quand on dresse les tentes, il veut faire tente à part.   Il y a des vieux qui le reconnaissent,  ceux qui le connaissaient bien.  « Cest ainsi que dressait sa tente Tsheshai, quand il était jeune.  Ce doit être lui ! »    Au printemps,  on mange du caribou.   On hache la viande,  et on la coupe en petits morceaux.    Les vieux cherchaient toujours à percer son identité à chaque fois quils le voyaient.  « Ce doit être Tsheshai !  Cest bien lui ! »

 Comme c’était le printemps,  on ne faisait que dormir pendant le jour.  On ne faisait rien.  On dormait.  Or voici quun jour où sa femme battait une peau de caribou près de la couche  de Tsheshai,  celui-ci dormait la bouche ouverte.  Elle saperçut alors quil navait pas de dent !  Pas une seule !  Elle s’écrie en pleurant : « Cest Tsheshai que jai épousé ! »  Il est réveillé par ses lamentations : « Quest-ce qui se passe ? »  Elle lui répond : « Cest toi, Tsheshai ! »   Il se lève et dit à son père : « Tu devras surveiller très étroitement ta fille !  Si tu ne la surveilles pas !...  Tu ne la laisseras jamais marcher la dernière.   Si elle ferme la marche,  cest alors que je l’épouserai pour de bon ! »

 (« Après lavoir reconnu,  on la chassé.   Il sest engouffré dans la terre.  Il nest pas mort, dit-on.  Il sest enfoncé dans le sol,  vivant. »   Explications données après coup par Kajetan lui-même).

Quand on marchait en raquettes en tirant le traîneau,  il accompagnait toujours sa fille. Il la surveillait toujours dans les déplacements en raquette.   Or, voici quun jour,  sa corde senroule autour de  son bras.   On était déjà presque arrivé à lendroit où lon dressait les tentes.   Sa mère lui dit : « Arrête de faire des manières ! Enlève ta corde ! Débrouille-toi toute seule ! Et dépêche-toi de nous rejoindre ! »

 Cest ainsi quelle abandonna sa fille.   Quand elle arriva, son mari lui dit : « Où las-tu abandonnée ? »  Elle lui répond : « Là tout près, à lendroit que lon voit dici, cest là que  je lai laissée. » --« Mais pourquoi las-tu abandonnée ? »   Il part à la recherche de sa fille.  Elle était étendue par terre,  morte.  Elle avait été étranglée par sa corde. Cest alors que Tsheshai la épousé