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Saint Robert Bellarmin
Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps
Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos.
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LIVRE 3

CHAPITRE 1 : On propose une dispute sur l’antichrist
CHAPITRE 2 : L’antichrist sera un homme
CHAPITRE 3 : On montre que l’antéchrist n’est pas encore venu
CHAPITRE 4 : On explique la première démonstration : l’antéchrist n’est pas encore venu.
CHAPITRE 5 : On explique la deuxième démonstration
CHAPITRE 6: On explique la troisième démonstration
CHAPITRE 7 : On explique la quatrième démonstration
CHAPITRE 8 : On explique la cinquième démonstration
CHAPITRE 9 : On explique la sixième démonstration
CHAPITRE 10 : Le nom de l’antéchrist
CHAPITRE 11 : La marque de l’antéchrist
CHAPITRE 12 La génération de l’antéchrist
CHAPITRE 13 : Le siège de l’antéchrist
CHAPITRE 14 : La doctrine du Christ
CHAPITRE 15 : Les miracles de l’antéchrist
CHAPITRE 16 : Le règne et les guerres de l’antéchrist
CHAPITRE 17 : Gog et Magog
CHAPITRE 18 : On réfute les accusations délirantes des hérétiques par lesquelles ils affirment, sans jamais pouvoir le prouver, que le pape est l’antéchrist.
CHAPITRE 19 : On réfute les billevesées  du synode smalchadique des luthériens
CHAPITRE 20 : On réfute les mensonges de Calvin
CHAPITRE 21 : On réfute les mensonges d’Illyricus
CHAPITRE 22 : On réfute les inepties de Tilmann
CHAPITRE 23 : On réfute les mensonges de Chytraeus
1 Première antithèse « De la vraie connaissance et de la vraie invocation de Dieu »
2 La deuxième antithèse « Du rôle et des bénéfices du Christ »
3 La troisième antithèse
4 La quatrième antithèse
5 La cinquième antithèse
6 La sixième antithèse
7 La septième antithèse
8  La huitième antithèse
9 La neuvième antithèse
10 La dixième antithèse
11 La onzième antithèse
CHAPITRE 24 : On réfute les arguments de Calvin et d’Illyricus avec lesquels ils cherchent à prouver que le pape n’est plus évêque. On réfute aussi la fable de la papesse Jeanne.

2017 11 06 19h24 début
LIVRE 3

CHAPITRE 1 : On propose une dispute sur l’antichrist

Nous avons démontré que  le pontife romain a succédé à Pierre  dans la principauté suprême de toute l’Église.    Il nous reste à voir si le pape a été déchu de ce grade à un certain moment  de l’histoire.  Car, nos adversaires soutiennent que l’évêque de Rome d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était autrefois.   C’est ainsi, en effet, que s’exprime Nil, à la fin de son libelle sur le primat du pontife romain : « Le résumé et le point capital de mon discours consiste en ceci :  tant que le pape conserve l’ordre convenable, céleste, et antique, tant qu’il garde et protège la vérité céleste, et tant qu’il adhère au Christ, seigneur, tête suprême et véritable de l’Église, je supporte facilement qu’il soit la tête de l’église et le prêtre suprême, et s’il lui plait, le successeur de Pierre et des autres apôtres.  Je supporte aussi  que tous lui obéissent, et qu’on ne diminue en rien l’honneur qui lui revient.   Mais s’il s’éloigne de la vérité, et s’il ne veut pas y revenir, il doit  être avec raison considéré comme un damné et un réprouvé. »   Il avait donc l’obligation de montrer dans quelles erreurs les pontifes romains étaient tombés, et quand et par qui ils ont été condamnés.   Car, nous savons qu’au concile général du Latran, sous Innocent 111,  de Lyon sous Grégoire X, et de Florence sous Eugène 1V, les Grecs, convaincus d’erreur, étaient revenus à la foi des Latins, mais étaient toujours retournés ensuite à leur vomissement, et avaient été punis par Dieu gravement  à cause de cela.  Mais on ne peut nous montrer aucune sentence ecclésiastique portée contre les latins, comme nous en présentons beaucoup contre les Grecs.
 Voici ce qu’écrit Calvin (livre 4, chapitre 7, verset 23 des institutions) : « Que soient vraies toutes les choses que nous leur avons déjà arrachées des mains, à savoir que Pierre ait été constitué par la voix du Christ tête de l’Église universelle, qu’il ait déposé dans le siège romain cet honneur qui lui avait été accordé personnellement, que cela ait été sanctionné par l’autorité de l’ancienne église, que tous aient toujours reconnu que le pouvoir suprême appartenait au pontife romain, qu’il était le juge de tous les hommes et de toutes les causes, qu’il ne pouvait être jugé par personne, et qu’ils en ajoutent encore, s’ils le veulent, je répons à  cela par une seule phrase : tout cela ne vaut rien s’il n’y a présentement  ni église ni évêque de Rome. »  Et plus bas (verset 24) : « Que les papistes me réfutent s’ils le peuvent : je nie que leur pontife soit le prince des évêques, parce qu’il n’est même pas évêque. »  Et plus bas : « Rome a vraiment été autrefois la mère des églises. Mais, à partir du moment où elle devint le siège de l’antichrist, elle cessa d’être ce qu’elle était. »  Et, plus bas (25) : « Quelques-uns nous considèrent comme des révoltés et des maudits quand nous appelons le pontife romain antichrist.   Mais, ceux qui pensent ainsi ne comprennent pas que saint Paul a simulé l’immodestie.  Nous parlons comme lui, et, pour ainsi dire, par sa bouche.  Et pour que personne ne nous reproche de détourner à tort sur le pontife romain les paroles de saint Paul qui s’adresseraient à un autre, je montrerai brièvement qu’on ne peut  entendre ses paroles que de la seule papauté. »
 Tous les autres hérétiques de ce temps disent des choses semblables, et surtout Luther (dans la supputation des temps, articles 28, et 36, et souvent ailleurs).  De même, les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, col 134; et dans les centuries suivantes chapitres 4, 7, et 10), Illyricus (dans le livre de la primauté),  David Chytraeus (chap 9 et 13 de l’apocalypse).  De même Wolfgang Musculus  (lieux communs, église).  Théodore de Bèze (dans son commentaire de 2 thessl 2), Theodore de Bibliander (chronique, tables 10, 11, 12, 13, 14),  Henri Pantaléon (chronologie), Henri Bullingerus (préface de ses homélies sur l’Apocalypse). Et, avant eux tous, Jean Wiclef (article 30), un de ceux qui furent condamnés au concile de Constance,  session 80).  Il avait déclaré que le pape était l’antichrist.
Pour bien expliquer cette question nous la traiterons en neuf chapitres.   Le nom de l’antichrist.  L’antichrist est-il un homme, ou un groupe d’hommes ?   Le temps de son avènement et de sa mort. Son nom propre. De quelle nation naîtra-t-il, et par qui sera-t-il surtout reçu ? Où fixera-t-il son siège ? Sa doctrine et ses mœurs.  Son règne et ses guerres.    Toutes ces choses montreront clairement avec quelle impudence les hérétiques font du pape l’antichrist.  Nous ajouterons ensuite un chapitre dans lequel nous prouverons que non seulement le pape n’est pas l’antichrist, mais qu’il n’a jamais cessé d’être le pasteur et la tête de toute l’Église.  Et les  objections de Calvin s’envoleront en fumée.
 Quelques-uns de nos adversaires prétendent que le nom d’antichrist signifie vicaire du Christ, et donc le pape, qui se dit vicaire du Christ.  L’antichrist serait donc, pour eux, le pape en tant que vicaire du Christ. C’est ce qu’enseigne Wolgang Musculus (lieu cité, chapitre du pouvoir du ministre).  Et il le prouve en disant que « anti »  signifie « vice » (à la place de).  L’antichrist serait donc un remplaçant du Christ.  Comme antispatègos : celui qui a pris la place du chef, c’est-à-dire qui veut être considéré comme le vicaire du chef.  Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2,chapitre 4, col 435) enseignent que le pape est le véritable antichrist parce qu’il s’est fait vicaire du Christ.     Mais, ils se trompent lourdement, ou ils font tout ce qu’ils peuvent pour se tromper.   Car, le nom d’antichrist ne peut, en aucune manière, signifier vicaire du Christ, mais seulement quelqu’un qui lui est contraire.  Non contraire  d’une façon quelconque, mais à la manière de quelqu’un qui convoite son siège et sa dignité,  qui est l’émule, le rival du Christ;  et qui, après l’avoir rejeté,  veut être considéré comme le vrai Christ.
 Que ce soit cela le véritable sens du mot, on peut le prouver de trois façons.  D’abord, parce que, chez les Grecs, ce préfixe signifie proprement l’opposition.  Et comme on oppose non seulement des choses qui sont différentes, mais aussi celles qui sont semblables, il s’ensuit que anti signifie tantôt la contrariété, tantôt l’équivalence, mais jamais la subordination, comme on peut le prouver par tous les noms semblables.  Antipalos signifie un émule à la lutte; antidote un remède contraire; antiphrasis, une locution contraire; antisrophos : équivalent; antitheos : égal à Dieu; antikeip : pouce, parce qu’il est opposé aux autres doigts par un espace, et parce qu’il équivaut à tout le reste de la main.  Or, le vicaire ne représente pas une opposition, mais une subordination à quelque chose.  Il ne peut donc pas être rendu par le préfixe anti.
 De plus, le mot antispatègos ne signifie pas vicaire du chef, mais, ordinairement, un chef contraire.   Comme antispateuomai.  Une guerre est livrée par un inférieur. Mais dans la mesure où il prend la place du chef,  il ne combat pas en tant que sujet mais en tant qu’égal.  De la même façon, en latin, pro préteur ou pro consul ne signifie pas vicaire du préteur ou du consul, mais celui qui est ce qu’est un préteur dans une province, ou un consul dans une ville.  Et voilà ce qui a induit Musculus en erreur. Ayant lu dans Buda qu’antispatègos signifiait pro préteur, il a pensé qu’il signifiait vicaire du préteur, ce qui est un contre sens.
 On le prouve en deuxième lieu à partir de l’Écriture.  Même si ce mot était en lui-même ambigu, il ne l’est pas dans l’Écriture, si on considère la façon dont il est employé.  Alors, la question n’est pas : que signifie le mot antikristos en lui-même, mais quel sens lui donne l’Écriture ?  Or, dans l’Écriture, l’antichrist est décrit comme (2 thessal 2) : « Celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit Dieu. » Il n’est donc pas un vicaire, mais un ennemi du vrai Christ de Dieu.  Et en 1 Jean 2, on dit que l’antichrist est celui qui nie que Jésus est le Christ, et qui se fait passer pour le Christ.   En, en Matt 24, on dit que l’antichrist affirmera qu’il est lui-même le Christ, ce qui n’est point le fait d’un vicaire, mais d’un émule ou d’un rival.
 On le prouve en troisième lieu par tous les commentateurs de ces textes, et par l’idée que tous les chrétiens se font de lui.  Par antichrist,  ils entendent tous un puissant pseudo christ.  Et c’est de cette façon qu’expliquent ces textes, chez les Grecs, saint Jean Damascène (livre 4 de la foi, chapitre 28), et saint Jérôme chez les Latins, lequel fut aussi un grand connaisseur de la langue grecque (question 2 à Algasie).  Enfin, Henri Stephanus commente ces textes de la même façon, même s’il est du nombre des hérétiques de Genève.  Voilà donc quel est notre premier argument contre nos adversaires.  Comme le mot antichrist signifie un ennemi et un rival du Christ, et comme le pontife romain se présente comme un disciple du Christ, et son humble serviteur,  et comme il ne dit pas qu’il est le Christ, ni ne s’égale jamais à lui, il est manifeste qu’il n’est pas l’antichrist.

CHAPITRE 2 : L’antichrist sera un homme

En ce qui a trait à cette deuxième question, nous sommes du même avis que nos adversaires sur un point, et d’un avis contraire sur un autre.   Nous sommes  d’accord avec eux  qu’on peut entendre le nom de Christ de deux façons.  Tantôt pour le Christ proprement dit qui est Jésus de Nazareth, tantôt pour tous ceux qui ont en commun avec le Christ le fait d’avoir été oints.  On appelle christ, en effet, les prophètes, les rois et les prêtres (psaume 104) (« Ne touchez pas à mes christ. »  On peut également aussi entendre le mot antichrist de deux façons.  Au sens strict, pour celui qui est l’ennemi par excellence du Christ, dont parlent saint Paul (2 thess 2) et saint Jean (5), l’antichrist proprement dit.  On peut entendre aussi le mot, dans un sens général, de tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, combattent le Christ, comme nous le montre saint Jean (1,2) : « Vous avez entendu que l’antichrist vient.  Et maintenant, plusieurs sont devenus des antichrist. »  Il ne peut vouloir dire que ceci . Vous avez entendu dire que viendrait l’antichrist.   Et même si cet antichrist n’est pas encore venu, plusieurs séducteurs   sont cependant déjà venus, qu’on peut appeler aussi antichrist.
Mais ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord avec eux, c’est la question suivante : l’antichrist est-il une seule personnelle individuelle ?  Les catholiques sont tous unanimes à penser et à enseigner que l’antichrist est une seule personne. Mais les hérétiques que nous avons déjà cités enseignent que l’antichrist proprement dit n’est pas une personne unique,  mais une lignée royale ou un royaume tyrannique et le siège apostat de ceux qui président dans l’Église.  Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 4, col 435) écrivent : « Les apôtres enseignent que l’antichrist ne sera pas une seule personne, mais une dynastie qui règnera, dans le temple de Dieu, c’est-à-dire l’Église,  par le moyen de faux docteurs, qui présideront dans la grande ville, c’est-à-dire Rome, un royaume obtenu par l’opération du démon, par la fraude et la duplicité. »  Ceux que nous avons cités plus haut disent des choses semblables.
Voici les raisons qu’ils mettent de l’avant.  La première.  Saint Paul dit (2 thessal 2) que, déjà, en son temps, l’antichrist avait commencé à séduire  dans l’Église: « Le mystère d’iniquité opère déjà. »   Et pourtant, il dit au même endroit que l’antichrist sera tué à la fin du monde.  Bèze en tire l’enseignement suivant : « Ce sont manifestement des demeurés ceux qui pensent que ces paroles se rapportent à un seul homme.  Il faudrait, en effet, pour me convaincre,  qu’ils soient capables de me présenter  un homme qui a vécu depuis le temps de saint Paul jusqu’à aujourd’hui. »  Jean  Calvin raisonne de la même façon.  Et il confirme son point de vue par saint Jean (épitre 1, chapitre 4) : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu, et c’est celui-là l’antichrist,  de qui vous avez entendu qu’il vient.  Et il est maintenant dans le monde. »   Le deuxième argument est celui de Bèze.    Par les noms des bêtes (ours, lion, léopard, chapitre 7), Daniel n’entend pas des rois particuliers, mais des lignées royales.  De la même façon, dans le texte (2 thessal 2) qui ressemble à celui de Daniel, saint Paul n’entend pas, par fils de perdition,  une seule personne, mais une succession de tyrans.    Le troisième argument est celui de Calvin.  « Ils errent et ils délirent ceux qui pensent que l’antichrist dont nous parle saint Paul aux thessaloniciens est un seul homme, et que l’apostasie sera l’œuvre d’un seul homme.  Car l’apostasie généralisée est un éloignement de la foi de toute une société et de tout un royaume.  Et cela ne peut  pas  se faire en quelques années, ni ne peut s’accomplir sous un seul roi ».
Nonobstant ce qui précède, la vérité est que l’antichrist est un seul homme.  On le prouve facilement à l’aide de tous les textes de l’Écriture et des pères qui traitent de ce sujet.  Il y a, dans toute l’Écriture, cinq passages qui parlent de l’antichrist.   Le premier est celui de saint Jean (évangile 5) : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez pas reçu.  Un autre viendra en son nom, et vous le recevrez. »  Musculus et Calvin (dans leurs commentaires de ces passages) prétendent que Jésus parle ici des faux prophètes en général, et non d’un apostat en particulier.   Mais ils ont contre eux l’interprétation de tous les anciens,  et le sens obvie du texte lui-même.  Car, que ces paroles se rapportent à l’antichrist,  saint Jean Chrysostome et saint Cyrille l’attestent dans leurs commentaires de ce texte.  Enseignent aussi la même chose saint Ambroise (2 Thessal 2), saint Jérôme (dans son épitre à Algasie, question 2), saint Augustin (traité 29 sur Jean), saint Irénée (livre 5 contre l’hérésie de Valentin), Theodoret (dans l’épitre des décrets divins, chapitre sur l’antichrist), et les autres.
De plus, le Seigneur s’oppose ici lui-même  à un autre homme. Il s’agit donc d’une opposition de personne à personne, et non de royaume à royaume, ni de secte à secte, comme le choix des mots le montre : moi, autre, en mon nom; en son nom, moi, lui.   Comme le Christ a été un seul et même homme, l’antichrist sera un seul et même homme.    Jésus dit ensuite que les Juifs verront dans l’antichrist  le messie.  Or, il est certain que les Juifs attendent un homme, et non une dynastie.  De plus, tous les autres faux prophètes vinrent dans le nom d’un autre, non dans le leur. Saint Jérôme (14) : « C’est faussement que les prophètes vaticinent en mon nom.  Je ne les ai pas envoyés. »  Or, Jésus parle ici de quelqu’un qui vient en son nom, c'est-à-dire qui ne reconnait pas Dieu, mais qui, comme l’explique saint Paul, s’élève au-dessus de tout ce qui se dit dieu. »  Enfin, beaucoup de faux prophètes sont venus avant l’avènement du Christ; beaucoup d’autres avaient à venir après.  S’il avait voulu parler des faux prophètes, notre Seigneur n’aurait donc pas dit : « si un autre vient, mais si plusieurs viennent ».
Le second texte est celui de saint Paul (2 Thess 2) : « À moins que ne vienne d’abord l’apostasie, et que ne soit révélé l’homme du péché, le fils de perdition… »  Et plus bas : « Alors sera révélé l’impie que le Seigneur Jésus tuera du souffle (l’Esprit) de sa bouche. »  Même les adversaires entendent ce passage du vrai antichrist.  Il en effet évident, que l’apôtre parle d’une seule et même personne.  Épiphane insiste sur un point : un nom avec l’article ou sans article.  Sans article, le nom a un sens général, tandis que l’article particularise et individualise, et fait d’un homme en général un homme particulier.   Or, l’homme de péché est employé ici avec l’article.  L’antichrist est donc un homme unique.   Je m’étonne que nos adversaires, qui se vantent de leur connaissance du grec, n’aient pas noté ce point.
Le troisième est celui de saint Jean (1 Jean 2) : « Vous avez entendu que l’antichrist vient.  Or, maintenant, beaucoup sont devenus des antichrist. »  À l’antichrist proprement dit, il donne l’article, et aux autres, non.  Autre preuve, donc,  que l’antichrist proprement dit est une seule et même personne.  Car, quand l’antichrist est formé de tous les hérétiques, il n’a pas d’article.  Le quatrième texte est celui de Daniel (7, 11, et 12, et les chapitres où il parle de l’antichrist).  Les saints pères nous enseignent que Daniel parle de l’antichrist.  Saint Jérôme et Théodoret, (dans leurs commentaires sur ce texte), saint Irénée (livre 5), saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, chapitre 23), ainsi que Calvin, les magdebourgeois et Bèze (lieux cités).  Dans ce texte, on n’appelle pas l’antichirst une dynastie,  mais un seul roi qui, des dix rois qu’il trouvera dans le monde, en éliminera trois et s’assujettira les sept autres.   Ajoutons que Calvin enseigne que Daniel parle littéralement du célèbre Antiochus ,  et allégoriquement, de l’antichrist, dont Antiochus était un type.  C’est ce qu’enseignent aussi saint Cyprien (chapitre 2 du livre sur l’exhortation au martyre, et saint Jérôme (dans Daniel chapitre 2 et 12). Or, Antiochus a été une personne particulière, un individu, un être unique;  l’antichrist doit donc être lui aussi une personne particulière, un être unique.
Le cinquième et dernier passage est celui de l’apocalypse (13 et 17).  Que ces passages portent sur l’antichrist, c’est ce qu’enseigne saint Irénée (livre 5), et la similitude de leurs mots avec ceux de Daniel et de saint Jean.  Car l’un et l’autre font mention de dix rois, qui seront sur la terre quand viendra l’antichrist,  et ils auront eux aussi, comme durée de règne, trois ans et demi. Or, Daniel parle d’un seul et même roi, ainsi que saint Jean dans son apocalypse.
On peut prouver la même chose avec des citations des pères, qui enseignent à l’unanimité que ces passages se rapportent  à l’antichrist.  Il sera, d’abord, nous dit-on, un instrument de choix du diable, de façon telle qu’en lui,  habitera corporellement la plénitude de la malice diabolique, comme dans le Christ habite corporellement la plénitude de la divinité.  Ils ajoutent ensuite qu’il ne règnera que trois ans et demi.  Ils enseignent donc qu’il sera un seul homme, et qu’il viendra dans le futur.  Voir saint Irénée (livre 5, vers la fin), saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), saint Jean Chrysostome (commentaire de 2 Thessal 2), Theodoret (chapitre 7 de Daniel), Lactance (épitre de la divine justice, chapitre 11), saint Ambroise (chapitre 21, Luc), saint Jérôme (chapitre 7 de Daniel, et question à Algasie), saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, plusieurs chapitres, et le psaume 9), saint Grégoire (livre 32 de la morale, chap 12), Damascène (livre 4, fhapitre 28), saint Hyppolite martyr (dans la consommation du monde).
Au premier argument de Bèze, je déponds que l’antichrist a commencé à séduire au temps des apôtres, mais dans ses précurseurs, non en personne.  Comme le Christ est venu depuis l’origine du monde, dans les patriarches et les prophètes qui le précédaient et préfiguraient, de sorte qu’on peut dire que le mystère de piété a commencé à se manifester dès le début du monde, bien qu’il ne vînt en personne que quand il naquit de la bienheureuse vierge Marie,  de la même façon l’antichrist a commencé à agir dans ses précurseurs,  après l’ascension du Seigneur. Le mystère d’iniquité se manifesta ,en effet, dans les hérétiques et les tyrans qui persécutèrent l’Église, et surtout dans Simon le magicien qui se disait le Christ, ainsi que dans Néron qui fut le premier empereur romain à persécuter les chrétiens.  Mais il ne viendra néanmoins en personne qu’à la fin du monde.  Voilà pourquoi la persécution spirituelle de Simon le magicien et celle du temps de Néron portent le nom de mystère d’iniquité, car elles sont des signes et des figures de la persécution de l’antichrist.
Que ce soit là la vraie explication du texte de saint Paul, nous pouvons en donner deux preuves.  La première.  Tous les commentateurs de ce passage entendent par mystère d’iniquité ou la persécution de Néron, comme saint Ambroise, saint Jean Chrysostome et saint Jérôme (question 2 à Algasie), ou les hérétiques qui trompent sournoisement, comme Theodoret et Sedulius, et saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu). La seconde est tirée de la confession des adversaires, car ils disent que l’antichrist est, au sens propre, le siège du pontife romain.   Si l’antichrist proprement dit est né au temps des apôtres, il s’ensuivrait que saint Pierre et saint Paul ont été des antichrist proprement dits, bien que cachés; et Néron et Simon le magicien, le véritable Christ.  Car il appert qu’au temps des apôtres, il n’y a pas eu à Rome d’autres évêques que Pierre et Paul.  Saint Irénée, en effet, affirme en toutes lettres (livre3, chapitre 3), que le siège romain a été fondé par Pierre et Paul, et qu’ils ont été les premiers à y présider.  Et c’est ce que tous les auteurs anciens enseignent, comme nous l’avons montré plus haut.  Et il est avéré, également, que Simon et Néron ont lutté contre Pierre et Paul.  Si les adversaires répugnent à entendre que Pierre et Paul  aient été l’antichrist, et Simon et Néron le vrai Christ, ne se voient-ils pas forcés d’admettre qu’au temps des apôtres, l’antichrist n’est pas apparu en personne, mais seulement dans ses types ?  Donc, la conclusion que tirait Bèze à savoir que le Christ ne pouvait être un seul homme puisqu’il aurait du vivre jusqu’à la fin du monde, cette conclusion, dis-je,  après ce que nous venons de démontrer, s’avère risible.
Au sujet de la confirmation, je réponds que saint Jean s’exprime de la même façon que le Seigneur quand il parle d’Élie (Matt 17) : « Élie viendra et restituera toute chose.   Je vous dis même qu’Élie est venu, et que vous ne l’avez pas connu ».  C’est-à-dire, qu’Élie viendra en personne, mais qu’il est déjà venu dans son type, saint Jean-Baptiste.    Au sujet du second argument, je nie d’abord que chaque bête signifie un certain règne. Car, par bête, il entend tantôt un royaume, comme au chapitre 7, où par lion il entend le royaume des Assyriens,  par ours, le royaume des Perses, et par léopard, celui des Grecs; et par une autre bête innommée le règne des Romains.  Tantôt un seul roi, comme au chapitre 8, où, par bélier, il entend Darius, le dernier roi des Perses, et par bouc le roi Alexandre.   Je nie ensuite la conséquence de l’argument.  Car, par homme du péché, saint Paul  ne désigne pas une des quatre bêtes décrites, mais une petite corne, qui, chez Daniel, prévalut sur les dix cornes de la quatrième bête, un seul roi, donc, qui a cru de telle façon qu’il se soit assujetti tous les autres rois.
Au dernier argument, je réponds de plusieurs façons,  afin que l’on comprenne avec quelle impudence Calvin a parlé quand il a dit qu’ils s’aveuglent eux-mêmes ceux qui ne concluent pas de son argument que c’est le pontife romain qui est l’antichrist.  La première réponse.  On peut facilement comprendre que, par apostasie, saint Paul parle de l’antichrist.  C’est ainsi que l’entendent unanimement tous les commentateurs de ce passage.  Saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylactus et Oecumenius, et surtout saint Augustin (dans la cité de Dieu, livre 20, chapitre 19).  On dit que l’antichrist est l’apostasie, autant par métonymie, parce qu’il sera, pour beaucoup, une cause de se détacher de Dieu, que par l’excellence, car il sera un apostat si complet et parfait qu’on pourra lui donner le nom d’apostasie.  La deuxième.   Par apostasie, on peut aussi entendre une sécession de l’empire romain, comme plusieurs auteurs latins l’expliquent : saint Ambroise, Seculius, et Primasius.  Car, comme nous le démontrerons au chapitre suivant, l’antichrist ne viendra pas avant que soit complètement détruit l’empire romain.
La troisième réponse. Si, par apostasie, nous entendons une défection de la vraie foi et de la religion du Christ, (comme le montreCalvin), nous ne serons quand même pas contraints de baisser pavillon.  Car, rien n’obligeait saint Paul à parler d’une apostasie de plusieurs siècles.  Il a tout à fait bien pu parler d’une apostasie générale exceptionnelle qui ne sévirait que pendant peu de temps, celui du règne de l’antichrist.  Et c’est ainsi qu’ont entendu ce texte plusieurs pères, comme saint Augustin (la cité de Dieu, 20, 19).  Ils enseignaient qu’à l’apparition de l’antichrist, tous les hérétiques occultes, et les chrétiens fictifs, se joindraient à lui, formant une apostasie d’une grandeur telle qu’on n’en a jamais vu de semblable, et qu’on n’en verra jamais.  La quatrième.  Même si nous accordions à Calvin que saint Paul parle d’une apostasie de plusieurs siècles, il n’y gagnerait rien. Car, nous pourrions dire que cette apostasie n’appartient pas à un seul corps,  à un seul règne de l’antichrist,  ni ne possède une seule tête, mais qu’elle est une préparation du règne de l’antichrist, ce qui a lieu dans différents lieux, sous différents rois, dans des circonstances variées.  Ne voyons-nous pas, par exemple, une Afrique tombée entre les mains de Mahomet ? Une grande partie de l’Asie, sous la coupe de Nestorius et d’Eutychès, et d’autres provinces dans d’autres sectes ?
La cinquième et la dernière.  Si nous accordions à Calvin que le règne de l’antichrist est une apostasie générale qui durera plusieurs années, il ne s’ensuivrait pas automatiquement que le pape soit l’antichrist, car il faudrait ensuite se demander quels sont ceux qui se sont éloignés de la vraie foi, et de la religion du Christ : nous ou eux, les catholiques ou les luthériens.  Car, même s’ils disent que ce sont les catholiques qui se sont éloignés de la foi du Christ, ils ne peuvent pas le prouver, et ils ne peuvent présenter aucun juge commun qui le déclare.  Et il est plus facile à nous de prouver que ce sont les luthériens qui ont fait scission.  Qu’ils se soient éloignés de l’église dans laquelle ils étaient, eux-mêmes ne peuvent pas le nier.  Car, pour omettre le reste, citons Erasmus Sarcerius qui avoue ingénument, en commentant « alors sera révélé l’impie », que lui-même et les prédécesseurs des luthériens obéissaient au pape.  Ils se sont donc séparés de l’église et de la religion de leurs prédécesseurs.   Mais que nous nous soyons séparés de l’église, nous, ils n’ont jamais pu le démontrer jusqu’à maintenant, et ne le pourront jamais.  Donc, quand on lit chez saint Paul : « à moins que ne vienne l’apostasie et ne soit révélé l’impie », s’ils réalisent que ce sont eux qui se sont séparés de l’église dans laquelle ils étaient, alors que nous y sommes, nous, toujours demeurés, comment ne leur viendrait-il pas à la pensée que c’est d’eux que saint Paul parle ?

CHAPITRE 3 : On montre que l’antéchrist n’est pas encore venu
Au sujet du troisième développement, le temps de l’avènement de l’antichrist,  beaucoup de fausses interprétations, et beaucoup d’erreurs pullulent, tant chez les catholiques que chez les protestants.  Mais avec la différence majeure que les catholiques, sachant que l’antichrist ne viendra qu’à la fin du monde, ne se sont trompés qu’en pensant qu’elle était plus proche qu’elle ne l’était en réalité.  Les hérétiques, eux, se trompent en estimant que l’antichrist viendra longtemps avant la fin du monde, et est même déjà venu.  Disons donc ce que nous pensons de chacune de ces erreurs.    Frappés par la malice de leur temps, les auteurs anciens ont souvent pronostiqué une venue imminente de l’antichrist.   Comme les Thessaloniciens, au temps des apôtres, qui croyaient qu’approchait le jour du Seigneur.  Saint Paul (2 Thessal 2) leur a expliqué qu’il fallait d’abord qu’arrivent l’apostasie et l’antichrist.  De même, saint Cyprien (letre 3, épitre 1) : « A l’approche imminente de l’antichrist, que les soldats se préparent au combat ! »  Et (dans le livre 4 de l’épitre 6) : « Vous devez savoir, croire et tenir pour certain, que le jour du châtiment plane au-dessus de nos têtes, et qu’approchent la fin du monde et le temps de l’antichrist. »  Saint Jérôme (dans sa lettre à Ageruchie sur la monogamie) écrit : « Celui qui tenait lâche pied, et nous ne comprenons pas que l’antichrist approche ? »  Saint Grégoire (livre 4, épitre 38) : « Tout ce qui a été prédit arrive, le roi de l’orgueil est proche ».  Et, dans son homélie sur cet évangile, il déclare audacieusement que la fin du monde est imminente.  Mais c’étaient plutôt des appréhensions que des erreurs, car ces saints Pères n’ont jamais osé fixer une date.
Mais d’autres n’ont pas hésité à préciser une année ou un jour.  Un certain Judas (comme le rapporte saint Jérôme, dans son livre des hommes illustres), prédit que l’antichrist viendrait, et que le monde finirait en l’an 200.  Les faits ont démontré qu’il s’était trompé.  Lactance (livre 7, chapitre 25, des institutions divines), écrit : « Il semble qu’on n’ait encore  à attendre que deux cents ans. »  Il enseigne, là, que le Christ viendra, et que le monde finira dans deux cents ans. Or, il vivait au temps de l’empereur Constantin, l’en 300.  Il pensait donc que le monde finirait en l’an 500.   Mais les faits ont montré que lui aussi s’était trompé.  Saint Augustin rapporte ( au livre 18, chapitre 53 de la cité de Dieu) l’erreur de certains qui disaient que le monde finirait 400 ans après l’ascension du Seigneur, et d’autres qui enseignaient le millénarisme.  Ils se sont, eux aussi, trompés.  Une chose semblable est arrivée même aux païens qui, s’appuyant sur un oracle divin, affirmaient que la religion chrétienne ne durerait que 365 ans.  C’est ce que rapporte saint Augustin au même endroit.  Il y eu aussi un évêque florentin  qui affirmait qu’en l’an 1105,  l’antichrist était né,  et que la fin du monde approchait.  C’est même pour cette raison qu’a été convoqué, par Pascal 11, le concile de Florence, auquel ont assisté 340 évêques.   Voir la chronique de Matthieu Palmeri, et Platina dans la vie de Pascal 11.
Enfin, il y eut la célèbre opinion de ceux qui enseignaient que le monde durerait six mille ans, comme c’est en six jours que Dieu a créé le monde, mille ans étant pour Dieu comme un seul jour.  C’est ce qu’ont enseigné saint Justin (question 71 aux Gentils), saint Irénée (livre 5), Lactance (livre 7, chapitre 14), saint Hilaire (Matt 17), saint Jérôme (psaume sur le psaume 89 à Cyprien).   Sont également de cette opinion les Talmudistes qui disent savoir, par une prophétie d’Élie, que le monde durera six mille ans.  Cette opinion, on ne peut pas la réfuter ni par des faits.  Car, selon la vraie chronologie,  ne se sont écoulés, depuis la création du monde,  que plus ou moins cinq fois mille six cents ans.  C’est pourquoi saint Ambroise  se trompe manifestement quand (dans livre, chapitre 2 sur Luc), il rejette cette opinion, en donnant pour raison que les six mille ans sont déjà passés.  Il faut plutôt louer la modération de saint Augustin qui estime cette opinion probable.  Il l’a même  présentée comme vraisemblable dans la cité de Dieu (livre 20, chapitre 7).   Il ne suit pas de là que nous connaissions le temps du dernier jour.  Car, si nous disons qu’il est probable que le monde ne durera que six mille ans, nous n’en faisons pas un dogme.
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Voilà pourquoi le même saint Augustin reprend âprement ceux qui prédisent que le monde finira à telle date, car le Seigneur a dit (actes 1) : « Ce n’est pas à nous à savoir les temps et les moments que le Père a déterminés dans sa puissance. »  Voir Augustin (épitre 80 à Hésychius sur le psaume 89, et le livre 18 de la cité de Dieu, chapitre 530. »  Mais laissons cela de côté, et venons-en aux hérétiques.
Tous les hérétiques de notre temps affirment que l’antichrist est le pontife romain, qu’il est déjà venu, et qu’il est à l’œuvre dans le monde.  Mais ils ne s’entendent pas sur le moment de sa venue.  Il y a même, à ce sujet,  six opinions divergentes. La première est celle des Samosates, qui se sont établis en Hongrie et en Transylvanie.  Dans leur livre intitulé  « prémonitions du Christ et des apôtres sur l’abolition du véritable Christ par l’antichrist », ils enseignent que l’antichrist est apparu un peu après le temps des apôtres, c’est-à-dire quand on commença à prêcher que le Christ est le Fils éternel de Dieu.  Car, estiment-ils,  le Christ n’est qu’un homme ordinaire, et en Dieu, il n’y a qu’une seule personne. C’est cette foi, selon eux ,qui a été prêchée par le Christ et les apôtres.  Mais, après la mort des apôtres, l’antichrist romain est venu, et après avoir aboli le vrai Christ pur homme, il a introduit un autre Christ éternel, a fait Dieu trine, et le Christ binaire.
Cette hérésie, sans répéter toutes les raisons que nous avons déjà apportées contre les autres hérétiques, peut facilement être réfutée de deux façons. La première.  Quand l’antichrist viendra, il se fera Dieu, comme l’apôtre l’enseigne (2 Thessal 2).   Or, le pontife romain, comme eux-mêmes le reconnaissent, ne se fait pas lui-même Dieu, mais  prêche le Christ, et enseigne que cet homme est Dieu.   La deuxième.    Ils disent qu’après la dormition du Christ et des apôtres, la vraie foi du Christ a été complètement éteinte par l’antichrist,  quand, dans l’univers entier, on adora le Christ Dieu.  Or, le Christ a prédit (Matt 16)  que les portes de l’enfer ne prévaudraient point  contre son église; et l’ange a prédit aussi (Luc 1) que le règne du Christ serait éternel.  David prédit également, (psaume 71), que tous les rois serviraient le Christ.   Comment ces prédictions peuvent-elles être vraies si, dés le début, l’église naissante a été corrompue par l’antichrist ?
La deuxième opinion est celle d’Illyricus qui, dans son catalogue des témoins, enseigne que l’antichrist est venu quand l’empire romain commençait à tomber en ruines. Or, il est établi que l’empire romain commença à décliner après la dixième année du règne d’Honorius, quand Rome fut occupée et saccagée, c’est-à-dire en l’année 412 du Seigneur, comme Blondus le montre (livre 1, décade 1, de son histoire, à la décadence de l’empire romain).   Mais Illyricus semble parler non de la naissance, mais de la conception de l’antichrist.  En effet, il enseigne lui-même (centurie 6, chapitre 1, au début) que l’antichrist a été conçu au début de l’année 400,  qu’il s’est développé et a grandi dans le sein de sa mère jusqu’à l’année 500, qu’il est né ensuite en l’année 606, quand l’empereur Phocas a concédé au pontife romain le titre de tête de toute l’Église.  Et il enseigne (dans la centurie 1, livre 2, chapitre 4, col 437) que l’antichrist règnera et sévira par le glaive spirituel pendant 1260 ans, et par le glaive temporel pendant 666 ans.  Et c’est alors que viendra la fin du monde.   Le premier chiffre,  il le tire de l’Apocalypse (11 chap) où il est dit que le règne de l’antichrist durera 1260 jours, prenant un jour pour une année.  L’autre chiffre, il va le chercher dans l’Apocalypse 13, où il est dit que le numéro de la bête est 666.
On peut réfuter de deux façons cette interprétation.  La première.  Il s’ensuivrait que l’antichrist n’est pas seulement né, mais est déjà mort, et que la fin du monde serait déjà arrivée.  Car, le pontife romain a commencé son glaive temporel, c’est-à-dire a commencé à avoir un gouvernement temporel, au moins en l’année 699, quand Aripertus donna au pontife romain cette partie des Gaules  où se trouve maintenant Gènes.  Et, en l’année 714, Luitprand confirma cette donation, comme l’écrivent Adon de Vienne, dans la chronique de ces années, et Blondus (livre 10, décade 1). Les Magdebourgeois enseignent la même chose (centurie 8, chapitre 10, colonne 685).  Et Thodore Bibliander note que la première province papale a été faite en 714.
 Peu de temps après, c’est-à-dire en l’année 755, Pépin a donné aux pontifes romains l’exarchat de Ravenne, avec une grande partie de l’Italie, comme l’attestent Rhegino, Adon Sibergitus, Blondus (livre 2, décade), P. Aemilius, et les centuriates eux-mêmes (centurie 8, chapitre 10, colonne 724), ainsi que Theodore Bibliander  dans sa chronique.   Si le royaume de l’antichrist a commencé en 755 et a duré 666 ans, il s’est donc terminé en 1421;  et 150 ans se sont écoulés depuis la mort de l’antichrist.  Si on place plus haut le début de son règne, c’est-à-dire en 699, il se terminera donc en 1365, et il sera mort depuis 200 ans.   Ils répondront peut-être qu’après avoir régné temporellement pendant 666 ans, l’antichrist ne mourra pas, mais ne fera que perdre son pouvoir temporel.  Puisqu’ils disent que le règne spirituel de l’antichrist durera 1260 ans, -qui ne sont pas encore terminés,- ils devraient conclure, si ces temps commençaient en l’an 606, que le règne spirituel de l’antichrist durera encore un peu de temps après la fin de son règne temporel.  Mais, c’est une absurdité, et une prétention qui a contre elle tous les auteurs.  Et il s’ensuivrait que les pontifes romains aient du perdre leur pouvoir temporel avant les années 200, ce qui ne tient pas debout.
 On peut réfuter cette erreur de cette autre façon.  Il s’ensuivrait  que les centuriates ont connu la date exacte de la fin du monde, ce qui est contraire aux paroles de Jésus déjà citées par saint Augustin.   Car ils savent, eux, que l’antichrist a commencé à régner avec son glaive spirituel en l’an 606.  Ils savent aussi qu’il règnera jusqu’en 1260,  et que c’est alors que viendra le Seigneur pour juger le monde.    Ils savent donc que le jugement dernier aura lieu en 1866.  Car, s’ils ne savent pas cela, ils seront forcés de reconnaitre qu’ils ne savent pas non plus que le Christ est venu.
La troisième opinion est celle de David  Chytraeus, qui (dans son commentaire sur l’apocalypse, chapitre 9), enseigne, avec Illyricus, que l’antichrist est apparu vers l’an 600;  et il affirme doctoralement que c’est le saint pape Grégoire le grand qui a été l’antichrist.   Mais, dans son commentaire sur les chapitres 11 et 13, Chytraeus n’est pas d’accord avec Illyricus sur le temps de la durée, mais il avertit prudemment qu’il ne faut pas témérairement le préciser.  Il donne trois raisons pour prouver que l’antichrist est apparu en 600.
 La première. Parce que c’est en ce temps que saint Grégoire instaura l’invocation des saints et les messes pour les défunts.  La deuxième.   Parce que c’est en 606 que le pape Boniface 111 obtint de l’empereur Phocas le titre d’évêque universel.   Il ajoute une troisième raison (dans son commentaire du chapitre 13), à savoir que ce temps est en rapport étroit avec le chiffre de l’antichrist 666 (apocalypse, chapitre 13).    Le même Chytraeus ajoute que de ce seul chiffre de l’antichrist, on peut déduire le temps où fut confirmé par Pépin le règne de l’antichrist.   Car, depuis l’année 97 où saint Jean écrivit l’Apocalypse jusqu’à Pépin, 666 ans se sont écoulés.  On arrive à la même somme, prétend-il,  à partir du temps où le pape a été dégradé par Jean Huss et déclaré antichrist.  Car, de Pépin jusqu’à  Huss, il y a, selon lui,  666 ans.
 Cette opinion est facile à réfuter, car elle repose sur des mensonges.   Tout d’abord, saint Grégoire ne fut pas le premier à invoquer les saints et à prier pour les morts.  Tous les anciens auteurs ont enseigné cela, comme nous l’avons déjà démontré.  Je ne citerai, pour le moment, que le seul saint Ambroise, qui a précédé saint Grégoire de 200 ans.   Dans son livre sur les veuves, il écrit ceci : « Il faut prier les anges et les martyrs ».  Et dans le livre 2 de son épitre à Faustin sur la mort de sa sœur : « Je pense qu’il ne faut pas tant la pleurer que la soulager par des prières. Ne pas l’attrister par tes larmes, mais recommander son âme au Seigneur par des oblations. »  De plus, Phocas ne donna pas au pape le titre de pape universel, mais de tête des églises.  Mais cela, l’avaient fait avant lui Justinien (dans son épitre à Jean 11), et avant lui le concile de Chalcédoine (dans sa lettre au pape saint Léon).  Il n’a donc aucune raison valable pour placer l’avènement de l’antichrist au temps de Phocas.
 Ce que Chytraeus ajoute au sujet du chiffre 666 est inexact, car les dates réelles ne concordent pas vraiment avec ce chiffre.  En effet, du Christ jusqu’à la sanction de Phocas, il y a 607 ans, non 666.   De la composition de l’apocalypse jusqu’à Pépin, il y a 658 ans.  De pépin à Jean Huss, 640.  Or, il est certain que, dans l’Apocalypse, saint Jean n’a pas donné un chiffre approximatif, mais précis et exact.  Ajoutons que Huss ne fut pas le premier à déclarer que le pape était l’antichrist.  Car, dans l’article 19 du concile de Constance qui le condamnait, Wiclef affirme que, par leur avarice, les clercs préparent la voie à l’antichrist.   Enfin, tous les luthériens se targuent de ce que c’est Luther qui a, pour la première fois, détecté l’antichrist.
 La quatrième opinion est celle de Luther (dans la supputation des temps).  Il enseigne deux avènements de l’antichrist. Un, avec le glaive spirituel, après 600 ans, c’est-à-dire  quand Phocas a appelé le pontife romain la tête de toutes les églises.  Il dit aussi, en cet endroit, que saint Grégoire a été le dernier pontife romain. Un autre avènement, avec le glaive temporel, après l’an mille.   C’est ce qu’enseigne aussi Bibliander (dans sa chronique, tables 11 et 13).  Au sujet du premier avènement, Luther et Bibliander sont donc du même avis que les centuriates et Chytraeus.  Mais pas en tous points, car Luther soutient que Grégoire a été un bon et saint pape, tandis que les centuriates (centurie 6, chapitre 1, col 2)  et Chytraeus enseignent que Grégoire a préparé les voies à l’antichrist, et qu’il fut donc un très mauvais pape, ce qui est un horrible blasphème.  Au sujet du second avènement, Luther et les centuriates diffèrent totalement.
 Cette interprétation est facile à réfuter.  Car, c’est sans aucune raison valable que Luther place l’avènement du Christ en l’an 600, et en l’an 1000.  Nous avons déjà parlé de l’an 600 en réfutant Chytraeus.  Il sera encore plus facile de réfuter l’an mille.   Car, la raison pour laquelle Luther plaça la date de l’avènement de l’antichrist en l’an 1000, c’est parce que c’est alors que le pape Grégoire V11 qui régnait temporellement, et livrait des guerres, a déposé l’empereur Henri 1V.  Mais toutes ces choses-là eurent lieu aussi dans les siècles précédents.   Car, Grégoire 11 excommunia l’empereur Léon, et le priva du royaume d’Italie, en  l’an 715,  au témoignage de Cedreno et de Zonara, dans la vie du même pape Léon.    Nous avons déjà démontré que le royaume temporel a commencé dans les années 700 ans, c’est-à-dire trois cents ans avant l’an mille.  Enfin, les magdebourgeois attestent (centurie 8, chapitre 10) que Stéphane a livré des combats en l’année 750,  et Adrien premier, ainsi que ses successeurs ont fait la même chose.  En l’an 850, Léon 1V, un saint homme illustré par des miracles, a fait la guerre contre les Sarrasins, et a remporté contre eux une insigne victoire.  Il a aussi muni de tours et de remparts la ville de Rome, et a entouré de murailles  le mont Vatican.  Et c’est à cause de lui que Rome a été appelée ville léonine.  Tous les historiens de l’époque rapportent ces choses, et même les magdebourgeois (centurie 9, chapitre 10.)
 La cinquième opinion est celle de Henri Bullinger, qui (dans sa préface à ses homélies sur l’apocalypse), écrit que l’antichrist est apparu en l’an 763.  Cette opinion est différente de celle de tous les autres, et peut facilement, elle aussi,  être réfutée, parce qu’elle est sans fondement solide.  Henti Bullingerus enseigne que le chiffre 666 de l’apocalypse (chapitre 18) signifie le temps de la venue de l’antichrist, c’est-à-dire le nombre d’années existant entre le temps  où l’apocalypse a été écrite et celui de la venue de l’antichrist.  Et comme saint Irénée nous apprend que l’apocalypse a été composée à la fin du règne de Domitien, c’est-à-dire environ en 97, il en déduit que l’antichrist viendra en 763 après avoir ajouté 97 à 666.
 Cela n’est pas sans faire penser  à l’opinion de certains catholiques, qui, comme le rapporte Jodocus Clictovaeus, (commentaires au chapitre 28, livre 4, de la foi, Jean Damascène),estiment que l’antichrist proprement dit a été Mahomet, qui vint autour de 666, comme saint Jean l’avait prédit.   Les magdebourgeois soutiennent, pour leur part, que le chiffre donné dans l’apocalypse ne se rapporte pas au temps de la nativité de l’antichrist, mais de sa mort.   Mais saint Jean rejette autant le commentaire d’Illyricus que celui  de Bullinger,  quand il explique lui-même que le chiffre 666 ne signifie pas le temps, mais le nom de l’antichrist.  C’est-à-dire que les lettres grecques du nom antichrist formeront le chiffre 666, comme saint Irénée (livre 5) et tous les autres l’expliquent.  De plus, en 763, on ne lit nulle part qu’un pontife romain ait remplacé un autre, et que Mahomet soit  venu, car il est né en 597, et est mort en 637, au témoignage de Palmerius dans sa chronique.   Il n’a donc pas vécu jusqu’à l’année 666.
La sixième opinion est celle de Wolfgang Musculus (commentaire de Eccl,  chapitre 2) qui affirme que l’antichrist est venu un peu après le temps de saint Bernard, c’est-à-dire autour de 1200. Et il donne pour preuve le commentaire du psaume 90,  fait par saint Bernard, dans son sixième sermon. Après avoir énuméré les nombreux vices des hommes de son temps, et surtout des ecclésiastiques, et après avoir déploré les nombreuses persécutions infligées à l’église, le saint ajoute : « Il ne reste plus à l’homme du péché qu’à se révéler. »  Mais, cette opinion ne nécessite aucune réfutation, car, à la vue des maux de son époque, il craignait que la fin du monde ne soit proche, comme saint Cyprien, saint Jérôme, saint Grégoire, et d’autres.  De plus, les pontifes du dixième siècle, furent, sans comparaison possible, pires que ceux du douzième siècle.  Si ceux du dixième siècle n’ont pas été des antichrist, pourquoi les autres le seraient-ils ?

CHAPITRE 4
On explique la première démonstration : l’antichrist n’est pas encore venu.
La véritable doctrine est donc que l’antichrist n’a pas encore commencé à régner, qu’il n’est pas encore venu, et qu’il règnera vers la fin du monde. Cette fin du monde est-elle encore bien loin, personne ne le sait.   Cette proposition, qui détruit toutes les précédentes, et qui  démontre clairement que les pontifes romains ne sont pas l’antichrist, nous la prouverons par six raisons.   Il faut d’abord savoir que, dans les lettres divines, l’Esprit Saint nous a donné six signes certains de la venue de l’antichrist.  Deux qui précèdent l’antichrist : la prédication de l’évangile dans tout l’univers, et la destruction de l’empire romain.  Deux qui sont concomitants : la prédication d’Énoch et d’Élie, et une persécution extrême qui fera cesser les sacrifices.  Deux consécutifs : la mort de l’antichrist après trois ans et demi de règne, et la fin du monde.  Nous ne voyons encore aucun de ces signes apparaître.
La première démonstration, on la tire du premier signe qui précède l’antichrist.  Les Écritures attestent que l’évangile sera prêché dans tout le monde avant que ne vienne la dernière persécution suscitée par l’antichrist (Matt 24) : « Cet évangile du royaume sera prêché dans tout l’univers en témoignage à toutes les nations. »  Que cela doive arriver avant la venue de l’antichrist,  on peut le prouver par la cruauté de la dernière persécution qui empêchera tout exercice public de la religion.  Mais parce que les adversaires n’admettent pas cette raison, et que nous n’avons pas le temps de la tirer de leurs principes, prouvons-la par les témoignages des pères.   Saint Hilaire (dans son commentaire de Matt 25) enseigne clairement  que l’antichrist, qu’il appelle abomination de la désolation, ne viendra pas avant que ne soit prêché l’évangile dans tout l’univers.  C’est ce qu’enseignent aussi saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), Theodoret (2 Thessal 2), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 28), et d’autres.
Cette vérité, on peut la déduire du texte lui-même.  Car il est dit que doit être prêché l’évangile avant que ne vienne une dernière et grande tribulation, comme il n’y en a jamais eu, et comme il n’y en aura jamais plus.  Que cette tribulation signifie la persécution déclenchée par l’antichrist, c’est ce qu’enseignent les pères, et notamment saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, chapitres 8 et 19).  Or, l’évangile n’avait pas été prêché dans tout l’univers en l’an 200 ou 300, quand l’antichrist est apparu, selon les nouveaux samosatiens.  Nous le saurions de toute façon, même si Origène (traité 28 sur Mathieu) ne notait pas que l’évangile du royaume n’avait pas encore été prêché partout.  Ruffin atteste la même chose (livre 10, chapitre 9 de son histoire).  Il dit que c’est en 300, à l’époque de l’empereur Constantin. que l’évangile avait été prêché pour la première fois dans les Indes éloignées.  Et il dit explicitement que ces indiens n’avaient auparavant jamais entendu parler de l’évangile.   Saint Augustin (épitre 80), écrivait qu’en son temps, il y avait encore beaucoup de peuples qui n’avaient jamais encore entendu parler du Christ.
Que la prédication de l’évangile n’ait pas été faite partout en l’an 600 ou 700, années de la venue de l’antichrist selon les centuriates, Chrystaeus, Luther et Bullinger,  le démontre la conversion des vandales, des polonais et des moraves,  qui n’eut pas lieu avant l’année du Christ 800, comme les centuriates eux-mêmes le reconnaissent (centurie 9, chapitre 2, colonnes 15, 18;  centurie 10, chapitre 2,  colonnes 18,19.  L’évangile n’avait pas, non plus, été prêché dans tout l’univers au temps de saint Bernard, époque où Wolfgang Musculus place l’antichrist.  Saint Bernard le déplore lui-même (dans le livre de la considération).  Il dit qu’à son époque il y avait encore des peuples qui n’avaient pas encore entendu parler de l’évangile.    Enfin, que même à notre époque, l’évangile n’ait pas encore été prêché partout, nul ne peut en douter.   Car, on a découvert en Orient et en Occident de vastes régions où l’on ne trouve aucune trace de l’évangile.  On ne peut pas dire que la foi a brillé autrefois, puis s’est éteinte ensuite, car il resterait au moins quelques vestiges, dans les récits, dans les écrits ou dans les monuments.  Nous savons aussi que les lieux où prêchèrent les apôtres étaient connus de tous. Or, une nouvelle terre a été découverte dont les apôtres eux-mêmes ne soupçonnaient pas l’existence.
Contre cette démonstration, on ne peut faire qu’une seule objection.  Quand l’Écriture parle de toute la terre, elle emploie peut-être une métonymie, c’est-à-dire  une partie pour le tout, comme s’exprime Luc (2) : « Est sorti un décret de César Auguste ordonnant à toute la terre de s’enregistrer. »  Autrement, saint Paul aurait dit une fausseté (Romains 10) quand  il a écrit qu’en son temps « toute la terre avait entendu la voix des apôtres ».  Et quand il a écrit (épitre 1 aux Colossiens) : « Par l’espoir de l’évangile qui est parvenu jusqu’à vous, comme dans tout l’univers, fructifiant et croissant. »  Et plus bas : « Ce qui a été prêché sur toute terre qui est sous le ciel. »
Je réponds que ce n’est pas en figure, mais réellement et véritablement que c’est dans tout l’univers, à toute nation du monde,  que doit être prêché l’évangile, et que doivent être érigées des églises.  Car, c’est ce qu’enseigne explicitement saint Augustin (dans sa lettre 80 à Hesych), et c’est ce que pensent aussi les autres pères cités, ainsi  qu’Origène et saint Jérôme.  Et cela, on le peut le prouver par trois raisons.  La première.   Le Seigneur  a dit que la prédication dans l’univers entier serait un signe de la consommation du monde.  Car  il a ajouté les mots suivants : « alors viendra la consommation ».  Or, si l’évangile ne devait pas être prêché dans l’univers réellement, mais en figure, ce signe serait sans aucune valeur.  Car c’est de cette façon, au figuré, que  dans les premières 20 années, l’évangile a été prêché dans tout le monde par les apôtres.
La deuxième. Toutes les nations sont promises au Christ, comme l’enseigne saint Augustin dans son commentaire du psaume 71 : « toutes les nations le serviront ». Et le « Christ est mort pout tous ».  Voilà pourquoi, dans l’apocalypse, on nous présente des élus de toutes les nations, de  tous les peuples, de toutes les langues, et de toutes les tribus.  Et il en conclut que la prédication doit être universelle au sens propre.  Enfin, en Matthieu 24, il est dit que l’évangile du royaume doit être prêché dans l’univers entier en témoignage pour tous les peuples, c’est-à-dire pour que, au jour du jugement, aucun peuple ne puisse excuser son infidélité en plaidant l’ignorance.  Avant le jugement général, une prédication universelle doit donc avoir eu lieu.
Aux citations de saint Paul, saint Augustin répond dans sa lettre 80.   Il écrit que, quand saint Paul dit (Romains 10) : « toute la terre a entendu leur voix), il emploie le passé pour un futur, comme a fait David, dont il cite les paroles.  Il ajoute aussi que  quand Paul dit (colloss 1) : « l’évangile est dans tout le monde », il ne veut pas dire qu’il y soit en acte, mais en vertu, parce que la semence du verbe divin avait déjà été lancée dans tout le monde par les apôtres.  En croissant et en fructifiant, elle  finirait par remplir en acte tout l’univers.  Exemple.   Quelqu’un qui aurait allumé des feux dans différentes parties d’une ville aurait vraiment allumé le feu dans toute la ville, car en se développant et en s’étendant, ce feu recouvrera toute la ville.  Et c’est ce que veut dire l’apôtre en employant les mots croissant et fructifiant. Le feu n’occupait pas encore toute la ville, mais, dans la mesure où il se propageait, on peut dire qu’il l’occupait, non en acte, mais en puissance.
On pourrait aussi répondre avec saint Jérôme (chapitre 20 de Matthieu) et avec saint Thomas (chapitre 10 aux Romains), que l’évangile est parvenu de deux façons à toutes les nations.  La première, par la rumeur publique et par la transmission de bouche à bouche, l’autre, par les prédicateurs patentés, et par la fondation des églises. De la première manière, l’évangile s’est fait connaître à toutes les nations du monde connu au temps des apôtres.  Et c’est ainsi qu’on doit comprendre le commentaire de saint Jean Chrysostome du chapitre 24 de saint Matthieu.  De la deuxième manière, l’évangile n’est pas encore parvenu dans l’univers entier, mais il  y parviendra en son temps, et à son heure.    Ajoutons enfin, qu’il ne serait pas absurde de concéder que le Seigneur ait parlé au sens propre, et l’apôtre au sens figuré.  Car les raisons qui nous obligent à prendre les paroles de Jésus au sens réel, n’ont pas la même force dans le cas de saint Paul.  Surtout parce que le Seigneur parle du futur, et saint Paul du passé.

CHAPITRE  5 : On explique la deuxième démonstration
On tire la deuxième démonstration de l’autre signe qui précède les temps de l’antichrist :  la dissolution de l’empire romain.  Car, il faut savoir qu’à la fin, l’empire romain sera divisé en douze rois dont nul ne sera ou ne sera dit le roi des romains, même si tous occuperont certaines provinces de l’empire romain.  Comme actuellement le roi de France, d’Espagne, la reine d’Angleterre,  et peut-être d’autres,  détiennent des parties de l’empire romain, sans être des rois ou des empereurs romains.  Tant que cela n’arrivera pas, l’antichrist ne peut pas venir.  Cela, saint Irénée le prouve avec Daniel (capitres 2 et 7), et l’Apocalypse (chapitre 17).  Car, au chapitre 2, Daniel décrit la succession des principaux règnes jusqu’à la fin du monde  par une certaine statue dont la tête en or représente le premier royaume, celui des Assyriens, la poitrine en argent, le second, le royaume des Perses, le ventre en bronze, le troisième, celui des Grecs, et les jambes en fer, le quatrième, celui des romains.  Il a été longtemps bipartite, comme les jambes qui sont au nombre de deux, et qui sont longues.
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          Ensuite, de ces deux jambes sont sortis dix doigts, et c’est dans ces doigts, que toute la statue se survivait, car tout l’empire romain devra être divisé en dix rois, dont aucun ne sera le roi des romains, comme aucun doigt n’est une jambe.  Et, au chapitre 7, Daniel désigne les quatre mêmes royaumes par quatre bêtes.  Et il ajoute que de la dernière bête, sortiront dix derniers rois qui proviendront, certes de l’empire romain, mais qui ne seront nullement des empereurs romains, comme les cornes qui naissent de la bête ne sont pas la bête elle-même.  Enfin, saint Jean (chapitre 15 de l’apocalypse), décrit une bête avec sept têtes et dix cornes, sur laquelle une femme était assise.  Et il explique que cette femme est la grande ville qui est sise sur sept collines, la ville de Rome.  Les sept têtes sont les sept monts, et aussi sept rois, lequel chiffre indique tous les empereurs romains.  Il dit que les dix cornes sont dix rois qui règneront ensemble à une certaine époque.  Et, pour que nous ne pensions pas que ce seront des rois romains, il ajoute que ces rois auront en haine la prostituée, et la persécuteront, parce qu’ils se diviseront l’empire romain entre eux, au point de le détruire complètement.
 On prouve ensuite la même chose par une citation de saint Paul (1 Thess 2) où il dit : « Et vous savez ce qui le retient maintenant, pour qu’il ne soit révélé qu’en son temps.  Que celui qui le retient le retienne jusqu’à ce qu’il ne le puisse plus.  Et c’est alors que se révèlera l’impie. »  Saint Paul n’ose pas mettre par écrit ce qu’il leur avait expliqué oralement sur la destruction de l’empire romain.  Mais, voici le sens de ses paroles.  Vous savez ce qui empêche l’antichrist de veni.   Je vous ai déjà dit que c’était l’empire romain qui l’empêchait, parce qu’il n’a pas encore mis le comble à ses péchés. Or, l’antichrist ne viendra pas avant que l’empire romain ne soit détruit à cause de ses péchés.  Donc, que celui qui tient l’empire romain, qu’il le tienne, c’est-à-dire qu’il règne jusqu’à ce que l’empire soit aboli, et c’est alors que se révèlera l’impie.  C’est ainsi qu’expliquent ce texte les pères grecs et latins.  Saint Cyrille (catéchèse 15) écrit, en commentant ce texte : « Il viendra l’antichrist prédit, quand seront accomplis les temps de l’empire romain. »  Saint Jean Chrysostome, commentant lui aussi ce texte, écrit : « Quand sera renversé l’empire romain, alors viendra l’antichrist. »  Theophylacte et Oecumenius disent la même chose.
 Chez les latins.  Tertullien (apologie, chapitre 32) écrit que les chrétiens prient pour que perdure l’empire romain, parce qu’ils savent que quand il aura  été détruit, la suprême calamité du monde sera imminente.  Et Lactance (livre 7, chapitre 15) écrit, en expliquant ce qui précèdera l’antichrist et la fin du monde : « Le nom romain qui régit maintenant le monde (mon âme a horreur de le dire, mais je le dis parce que cela arrivera) sera enlevé de la terre, et l’empire retournera en Asie, et l’Orient règnera de nouveau, et l’Occident servira. »  Dans son commentaire de ce passage, saint Ambroise écrit que l’antichrist viendra après l’effondrement  et la chute de l’empire romain.  Saint Jérôme (question 11 à Algasie) écrit en commentant ce même passage : « Tant que ne sera pas venue, d’abord,  la dissolution, qui fera en sorte que se séparent de l’empire romain tous ceux qui en sont sujets, tant que l’empire romain n’aura pas été détruit, et tant que l’antichrist ne sera pas apparu, le Christ ne viendra pas. Que se dissolve seulement l’empire romain qui contient tous les peuples, et qu’il soit aboli, alors se révèlera l’impie, qui n’est autre que l’antichrist, comme tous le comprennent. »
 Que ce signe n’ait pas encore été accompli au temps ou les transylvaniens antitrinitaires placent la venue de l’antichrist, en l’an 200, qui peut le nier ?  Car, alors l’empire romain était florissant, et l’a été encore longtemps. Que ce signe ne soit pas encore accompli à notre époque, qui en doute, car demeurent encore la succession et le nom des empereurs romains.  Par une providence admirable, quand disparut l’empire romain en Occident qui était une des jambes de la statue de Daniel, il est demeuré intact et indemne en Orient, comme étant l’autre jambe de la même statue.  Et comme l’empire d’Orient devait être détruit par les Turcs, comme il l’a été en effet, Dieu a dressé en Occident une autre jambe, c’est-à-dire l’empire occidental de Charlemagne, qui dure encore aujourd’hui.   Il importe peu que, selon la prophétie de saint Jean, Rome tombe et perde l’empire. Car, l’empire romain peut très bien continuer sans la ville de Rome, et on peut appeler empereur romain un roi qui est privé de Rome, pourvu qu’il succède à un autre empereur en dignité et en pouvoir, et qu’il soit le maître d’un plus ou moins grand nombre de provinces.  Autrement, on ne pourrait appeler empereurs romains ni Valens, ni Arcadius, ni Théodose junior, ni leurs successeurs jusqu’à Justinien, puisqu’ils n’ont jamais régné sur Rome. Ni même Charlemagne et ses successeurs, car ils n’ont pas non plus régné sur Rome.
 Que l’empire romain continue, on peut le prouver par cette seule raison, parce que celui qui est maintenant empereur précède tous les rois chrétiens, même les plus grands et les plus puissants.  Enfin, parce qu’il est admis que c’est du consentement des Romains, que Charles a été créé empereur, d’après Paul diacre (livre 23) et que l’empereur grec, par ses légats, l’a salué comme empereur, comme l’atteste Adon (dans sa chronique en l’an 810), et que les Perses et les Arabes l’ont comblé de présents à titre d’empereur, comme le rapporte Othon Frisigensis (livre 5, chapitre 31).  Les luthériens eux-mêmes se glorifient d’avoir de leur parti trois princes électeurs.  Ils ne peuvent donc pas nier que l’empire romain dure encore.  En comparant l’empire babylonien avec l’empire romain, Orosius a raison de dire (livre 2, chapitre 4) que Dieu a agi avec plus de douceur envers les Romains qu’envers les Babyloniens.  Car, 1164 ans après sa fondation, Babylone, la capitale de l’empire, a été prise en un jour.  L’empereur a été tué, l’empire a été démantelé et anéanti.  Après le même nombre d’années depuis sa naissance, 1164, Rome a été prise par les Goths, mais l’empereur Honorius en est sorti sain et sauf, et l’empire a été épargné.
 C’est ici qu’apparait la mauvaise foi des adversaires. Ils pensaient, en effet, qu’un affaiblissement de l’empire romain suffisait pour qu’arrive l’antichrist.  Or, ce n’est pas un affaiblissement mais une destruction que jugeaient nécessaire saint Paul, saint Jean, Daniel, ainsi que les pères Irénée, Cyrille, Chrysostome, Theophylacte, Oecumenius, Tertullien, Ambroise, Lactance, Jérôme, Augustin.   Mais, Luther, Illyricus et Chytraeus objectent que cette démonstration apporte de l’eau à leur moulin.  Car saint Jean avait prédit (apocalypse 13) que la bête qui signifiait l’empire romain, serait blessée mortellement, mais serait guérie par l’antichrist.  Ce qui est arrivé, selon eux, quand le pape a réinstauré l’empire occidental qui avait déjà péri, en donnant à Charlemagne le titre et la dignité d’empereur.  Cette translation ou cette instauration d’un empire manifeste clairement, selon eux, que le pape de Rome est le vrai antichrist.  Voir Illyricus (dans son livre contre la primauté du pape, et la centurie 8, chapitre 10, colonne 751), et Chytraeus (chapitre 13 de l’apocalypse).  Illyricus cite même un texte de saint Ambroise pour confirmer son opinion : « L’antichrist rendra aux Romains la liberté, mais sous son nom. »  C’est, dit-il, ce que le pape a fait quand il a créé un empereur des romains qui dépendait de lui.
 Je réponds que, dans l’Apocalypse, on ne lit nulle part que l’antichrist devait guérir la bête qui représentait l’empire romain.  Voici plutôt ce que nous y lisons : « une des têtes de la bête mourra, et ressuscitera un peu après, par l’opération du dragon, c’est-à-dire du diable ».  Presque tous les anciens auteurs appliquent ce passage à l’antichrist, qui fera semblant d’être mort, pour imiter la vraie mort et la vraie résurrection du Christ, et séduire ainsi un grand nombre.  C’est ce qu’explique saint Grégoire (livre 2, épitre 3), ainsi que Primasius, Bède, Haymo, Anselme, Richard, et Rupert, au chapitre 13 de l’apocalypse.  Et le texte lui-même nous oblige à ne pas   voir Charlemagne dans cette tête de la bête qui est mort et qui revient à la vie, mais l’antichrist.  Cette tête, en effet, comme Jean l’écrit, n’eut de pouvoir que pendant quarante-deux mois. Elle blasphémait Dieu et ceux qui habitent dans le ciel; elle commandait à tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues, et était adorée par tous les habitants de la terre.  Or, dans la vie de Charlemagne ou de ses successeurs, nous ne lisons rien de semblable.  Car, il a régné plus longtemps que quarante-deux mois, n’a blasphémé ni Dieu ni les saints, mais les a plutôt grandement honorés, et sa très grande piété fut imitée par beaucoup de ses successeurs.
 Enfin, ni Charlemagne ni ses successeurs n’ont eu un empire qui s’étendait sur toutes les nations, toutes les tribus, tous les peuples et toutes les langues. C’est une chose universellement connue et admise.  Au sujet de saint Ambroise. Il n’a pas dit que l’antichrist devait créer un nouvel empereur, comme le fit le pape, mais qu’après avoir détruit l’empire romain, il restituerait la liberté aux Romains, ce que le pape n’a pas fait.

CHAPITRE 6: On explique la troisième démonstration
 La troisième démonstration on la tire de la venue d’Énoch et d’Élie, qui vivent encore, et qui continuent à vivre pour s’opposer un jour au retour de l’antichrist,  pour garder les élus dans la foi du Christ, et, finalement, convertir des (ou les ) Juifs.  Or, il est certain que rien de tout cela n’est encore arrivé.   Quatre textes nous parlent de ce sujet.   Le premier est de Malachie (4) : « Je vous enverrai Élie le prophète, avant que vienne le grand jour du Seigneur, et il convertira les cœurs des pères aux fils, et les cœurs des fils aux pères. »  Le deuxième (Eccl 48). Nous y lisons au sujet d’Élie : « Toi qui as été reçu dans un tourbillon de feu, et dans un char igné de chevaux. Toi qui es inscrit dans les jugements des temps pour apaiser la colère du Seigneur, réconcilier le cœur du père avec celui du fils, et restituer les tribus de Jacob. »  Et au chapitre 44 : « Énoch plut à Dieu, et il fut transporté dans le paradis, pour qu’il donne aux nations la pénitence. »  Le troisième est Matthieu 17 : « Élie viendra, et restituera tout. »  Enfin, le quatrième : « Je donnerai à mes deux témoins de prophétiser pendant 1260 jours. »
 Theodore Bibliander  rapporte ces quatre textes dans sa chronique (table 14), mais il soutient que, par Énoch et Élie, il faut entendre tous les ministres fidèles que Dieu a suscités au temps de l’antichrist, tels que Luther et Zwingli, et les autres.  Et il conclut ainsi : « Voilà pourquoi c’est la preuve d’une imagination infantile ou d’une rêverie judaïque que d’attendre que vienne en personne, en chair et  en os, Énoch et Élie. »   Chystraeus enseigne la même chose, et il le prouve en affirmant que ce qui est dit d’Élie,  le Seigneur l’a appliqué à saint Jean-Baptiste (Matthieu 11) : « C’est lui l’Élie qui viendra. »  Il présente aussi pour preuve que saint Jérôme  entend, par le chœur de tous les prophètes,  la doctrine de tous les prophètes.
 Nous ne pensons pas, nous, que ce soit la preuve d’une imagination infantile ou d’une rêverie judaïque de penser qu’Énoch et Élie viendront réellement, en personne, en chair et en os. Et nous pensons même que ceux qui enseignent le contraire professent une hérésie, ou une erreur voisine de l’hérésie.  Et nous en ferons la démonstration par quatre textes de l’Écriture. Qu’on ne puisse pas entendre les paroles de Malachie au sens de docteurs, comme l’enseignent Luther et Zwingli, cela saute aux yeux.  Car, Malachie annonce qu’Élie convertira les (ou des) Juifs, et que c’est pour les Juifs qu’il est principalement envoyé, « pour restituer les tribus d’Israël).  Or, Luther et Zwingli n’ont converti aucun Juif.
 Qu’on ne puisse pas non plus l’entendre, à la lettre,  de saint Jean-Baptiste, mais seulement d’Élie, rien n’est plus clair.  Car, Malachie parle du second avènement du Christ, quand le Messie viendra pour juger le monde. Voici, en effet,  ses propres paroles : « Avant que ne vienne le jour du Seigneur grand et redoutable ».  Or, le premier avènement n’est pas appelé jour grand et redoutable, mais temps acceptable, jour de salut.  Voilà pourquoi il est dit : « De peur que, à ma venue, je ne frappe la terre d’anathème. »   C’est-à-dire, de peur que,  venant pour juger, et ne trouvant que des méchants, je ne condamne toute la terre.  J’enverrai donc Élie, pour que j’en aie quelques-uns que je puisse sauver. Or, dans le premier avènement, le Seigneur n’est pas venu pour juger, mais pour être jugé, non pour perdre, mais pour sauver.  Je répondrai un peu plus loin aux paroles de Mathieu 11.  Au sujet de saint Jérôme, je réponds que même si dans son commentaire de Malachie, il ne pensa pas que le prophète parlait du véritable Élie, il pensa et enseigna le contraire dans son commentaire de Matthieu 11 et 17. Que ce soit là l’interprétation commune des fidèles, saint Augustin l’atteste dans la cité de Dieu (livre 20, chapitre 29).
 Nous allons prouver maintenant que l’Ecclésiastique parle vraiment d’Énoch et d’Élie.  Car le livre inspiré dit qu’Enoch viendra pour que « celui qui a été transporté dans le paradis apporte la pénitence aux Gentils. ».  Il dit aussi  que celui qui a été enlevé dans un char de feu viendra pour restituer les tribus d’Israël.  Toutes ces caractéristiques ne peuvent s’appliquer qu’à ces deux personnages.   Je n’en finis plus de m’étonner de l’idée qui est passée par la tête de Jansénius.   En commentant ce passage, il écrit que même si tous les anciens sont de l’opinion que c’est Élie lui-même qui viendra, ce texte n’a pas ce qu’il faut pour nous en persuader, car on peut dire que l’Ecclésiastique a écrit ces choses selon l’interprétation qu’on faisait en son temps des paroles de Malachie, selon lequel Élie viendrait en personne.  Or, cette prédiction ne devait pas se réaliser dans la personne d’Élie, mais dans celle de saint Jean-Baptiste, qui viendrait dans l’esprit et la vertu d’Élie.  S’il en est vraiment comme l’enseigne Jansénius, il s’ensuit que l’Écriture s’est trompée, et a écrit des faussetés.  Mais, si je ne me trompe, Jansénius aurait plus tard changé d’avis, car, commentant le chapitre 17 de saint Matthieu, il enseigne qu’on  ne peut entendre le passage de Malachie que littéralement. Il est donc forcé d’enseigner la même chose au sujet de celui de l’Ecclésiastique.
 Il est évident que les paroles de Jésus en saint Matthieu (17) se rapportent à Élie lui-même et non à saint Jean-Baptiste, parce que saint Jean-Baptiste était déjà venu et avait terminé son parcours quand le Seigneur a dit : « Élie viendra ».   On peut également prouver que ce passage ne s’applique pas à tous les docteurs, mais au seul Élie.  D’abord, parce que les apôtres qui posèrent une question sur Élie furent Pierre, Jacques et Jean.  Et ce qui les incita à poser cette question ce fut la transfiguration du Seigneur, pendant laquelle ils virent Moïse et Élie.  Donc, quand ils lui demandent : « que penser de ce que les scribes disent qu’Élie doit venir d’abord  », ils parlent de cet Élie qu’ils viennent de voir sur la montagne.  C’est pourquoi,  en répondant : « Élie viendra et restituera toutes choses », le Seigneur parle de cet Élie particulier qui est apparu dans la transfiguration.  Ensuite, on peut conclure la même chose des paroles : « Et il restituera toutes choses. »  Car, restituer toutes choses c’est ramener à la vraie foi les (des) Juifs, les hérétiques, et peut-être beaucoup de catholiques,  qui ont été trompés par l’antichrist.
 Mais Bibliander insiste.  En disant, en Matthieu 11, au sujet de saint Jean Baptiste, que « c’est lui l’Élie qui viendra », c’est comme s’il disait que c’est lui l’Élie promis par Malachie.  Je réponds.  Voici ce que le Seigneur veut dire. Jean a été l’Élie promis, non à la lettre, mais en figure.  Voilà pourquoi il dit d’abord : « et si vous voulez l’accepter.  »  C’est comme s’il disait : l’Élie promis viendra en personne lors du dernier avènement. Mais, si vous le voulez, recevez aussi Élie dans le premier avènement, dans la personne de saint Jean-Baptiste.  Ce n’est pas pour rien qu’il ajoute : celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende.   Il indique par là clairement  qu’ en disant que Jean-Baptiste est Élie, il a énoncé un mystère.   Que les paroles de saint Jean dans l’Apocalypse (11) doivent s’entendre d’Énoch et d’Élie, et non de tous les docteurs, le même saint Jean nous le fait comprendre clairement en disant qu’ils seront tués par l’antichrist, que leurs corps demeureront sans sépulture  sur la place publique de Jérusalem pendant trois jours,  qu’ils ressusciteront après trois jours, et qu’ils monteront au ciel.   À aucun des docteurs ne sont arrivées ces choses.
 Chytraeus essaie quand même de répondre dans son commentaire de ce passage.  Il dit que saint Jean parle des nombreux ministres luthériens qui devaient être tués par les papistes, à qui Dieu a rendu la vie, quand il les a reçus en vainqueurs dans son ciel.  Il ajoute ensuite, plus bas, qu’à ces ministres massacrés,  la vie du corps sera restituée au jour ultime de la résurrection.  Il ajoute aussi, au même endroit, que la restitution de cette vie peut signifier, ce que nous voyons de nos yeux, l’appel de nombreux ministres qui, avec le même zèle et la même vertu, remplaceront ceux qui ont été tué.  Mais ces réponses ont peu de poids.  On ne peut soutenir la première, car la béatitude de  l’âme n’est pas la restitution de la vie perdue, mais l’acquisition d’une nouvelle vie.  De plus, les deux témoins de l’Apocalypse ressusciteront à la vue de tous, et leurs corps seront emportés dans les airs.   Ce qui est sans rapport avec la béatitude de l’âme.    La deuxième réponse ne vaut guère mieux.   Car, saint Jean dit que ces deux témoins ressusciteront avant le dernier jour, quand le monde continuera, donc,encore à exister.  Saint Jean ajoute que cette résurrection des témoins frappera leurs ennemis d’une grande frayeur; et qu’après, il y aura un tremblement de terre, et que sept mille hommes périront.  La troisième réponse est à côté de la question.  Car, l’Écriture dit  que ce sont ceux qui sont morts qui ressusciteront et qui seront élevés dans le ciel. Or, nous n’avons encore vu aucun ministre ressusciter et monter au ciel.  Et que penser de ce que saint Jean nous dit au sujet des sacs qu’Élie et Énoch porteront pour prêcher ?  Ils les détestent tellement ces sacs que s’ils en avaient auparavant, ils s’en défont immédiatement quand ils deviennent luthériens.
 Une deuxième preuve.  Nous savons, par l’enseignement unanime des pères,  qu’Élie et Énoch viendront en personne.   Car, c’est ce que disent Hilaire, Jérôme, Origène, Chrysostome, et tous les autres commentateurs de Matthieu chapitre 17.  De même Lactance (livre 7, chapitre 17), Theodoret (dans le dernier chapitre de Malachie), et saint Augustin (traité 4 sur saint Jean), et Primasius (chapitre 11 de l’apocalypse).   Ceux qui commentèrent l’apocalypse affirmèrent la même chose, comme Bède, Richard.  Arethas dit même explicitement que toute l’Église croit depuis toujours dans la venue future d’Énoch et d’Élie, et dans leur  lutte à l’antichrist.   De même saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 18), Hyppolite martyr (dans son discours sur la consommation du monde), ainsi que saint Grégoire (livre 14, chapitre 11 ou 12, et livre 9, chapitre 4 des morales) , et saint Augustin (livre 9, chapitre 6, de la Genèse à la lettre,)
 Troisième preuve.  Car, autrement on ne pourrait pas donner de raison  pour laquelle ils ont été enlevés avant la mort, pourquoi ils continuent à vivre dans une chair mortelle, et  doivent mourir un jour.  Car, voici ce qu’enseignent les Juifs, comme le rabbi Salomon, au chapitre 5 de la Genèse : « Énoch a été tué par Dieu avant le temps, parce qu’il était doux et changeant.  Ils soutiennent aussi que, quand Élie a été transporté par un char de feu, il a été entièrement consumé par ce feu.  Et c’est peut-être ce que pensent aussi les luthériens qui nient qu’ils reviendront en chair et en os.  Mais, cependant, tous les catholiques croient d’une foi vive qu’ils continuent à vivre avec leurs corps.  Qu’Énoch ne soit pas encore mort c’est ce qu’enseigne l’Apôtre aux Hébreux (11) : « Énoch a été enlevé pour qu’il ne voie pas la mort. »   Qu’Énoch et Élie ne soient pas encore morts, mais qu’ils mourront un jour, l’enseignent en plus de ceux qui ont été cités,  Irénée, Tertullien, Jérôme, Augustin et Épiphane.   En parlant d’Énoch et d’Élie, saint Irénée écrit : « Les prêtres qui sont les disciples des apôtres enseignent qu’Élie et Énoch ont été transportés dans le paradis terrestre, et qu’ils y demeureront jusqu’à la consommation, défiant toute corruption. »  Tertullien : (livre contre les Juifs, chapitre 2), dit, au sujet d’Énoch : « Celui qui n’a pas encore goûté la mort, vrai candidat de l’éternité. »  Épiphane (dans Ancor, au sujet d’Énoch et d’Élie) : « Ces deux là demeurent, dans leur corps et dans leur âme, à cause de l’espoir. »  Et saint Jérôme (dans son épitre à Pammachus contre Jean de Jérusalem) : « Énoch a été transporté dans sa chair. C’est dans sa chair aussi qu’Élie a été emporté dans le ciel. Ils ne sont pas encore morts, et ils habitent le paradis. »  Saint Augustin (livre sur le péché originel, chapitre 23) : « Nous ne doutons nullement qu’Énoch et Élie continuent à vivre avec les corps dans lesquels ils sont nés. »

CHAPITRE 7 : On explique la quatrième démonstration
 La quatrième démonstration on la tire de ce qu’on est certain que la persécution déclenchée par l’antichrist sera la plus grande et la plus cruelle de toutes; et qu’elle fera cesser toute cérémonie religieuse publique, et interdira les sacrifices.   Or, nous ne voyons encore rien de tout cela.  Que cette persécution sera très grande, nous le savons par Matthieu (24) : « Il y aura alors une tribulation d’une grandeur telle qu’il n’y en a jamais eu de semblable depuis le début du monde, et qu’il n’y en aura jamais. » Et nous lisons dans l’Apocalypse : « Alors, Satan sera libéré, » lui qui, jusqu’à ce moment, a été lié.  Commentant ce passage (dans la cité de Dieu, livre 20, chapitre 8 et 9), saint Augustin enseigne qu’au temps de l’antichrist, Satan sera relâché.  Et la persécution qui s’ensuivra sera d’autant plus acharnée et cruelle qu’elle sera guidée par un Satan déchainé et délié.  Il conclut donc que Satan déploiera toutes ses énergies et toutes ses ressources pour abattre l’église.  Et Hyppolite martyr (dans discours sur la consommation du monde) ainsi que saint Cyrille (catéchèse 15) enseignent que les martyrs que l’antichrist torturera et tuera seront plus illustres que leurs prédécesseurs, car ceux du passé luttaient contre des hommes ministres du diable, mais ceux du futur se battront contre le diable en personne. Or, il est certain que nous n’avons rien vu de semblable arriver en l’année 600, ni non plus en l’an mille.
 Les hérétiques disent que ce sont eux qui subissent maintenant la persécution de l’antichrist,  parce que quelques-uns d’entre eux finissent sur le bucher.  Mais quelle comparaison peut-on faire entre cette persécution et celles de Néron, de Domitien, de Dèce et d’autres ?  Car, pour un hérétique qui, aujourd’hui, meurt sur le bucher, mille chrétiens étaient autrefois mis à mort. Et cela,  dans tout l’empire romain, et non dans une seule  province.  Aujourd’hui, le pire châtiment est celui du feu, mais les tourments d’alors étaient d’un sadisme et d’un raffinement dans la cruauté inimaginables et inconcevables.  Lire, à ce sujet, Cornelius Tacite dans Néron,  et Eusèbe, dans son histoire ecclésiastique.    Dans la vie de saint Marcellin, saint Damase rapporte que, pendant un mois seulement,  dix-sept mille chrétiens ont été mis à mort par Dioclétien.  Et Eusèbe, qui vivait à cette époque, écrit (au livre 8, chapitre 6 de son histoire), que les prisons étaient tellement bondées de martyrs que  la barbarie satanique ne disposait plus d’aucun lieu.  Dans tout son livre véridique, il rapporte que, pendant deux ans, il y eut tellement de martyrs couronnés qu’il est impossible de les énumérer tous.  Ajoutons que nos hérétiques ont tué, en France et en Flandre, pendant ces dix ou quinze dernières  années, beaucoup plus de catholiques que les inquisiteurs n’ont brulé d’hérétiques pendant cent ans.  On ne peut donc pas appeler cela une persécution, mais une guerre civile.  Car, comme l’enseigne saint Augustin, (épitre 80 à Hésych), quand arrivera la vraie persécution de l’antichrist, seuls les fils de l’Église seront tourmentés.  Au temps de Diocléltien et des autres empereurs persécuteurs,  les chrétiens ne cédaient pas, comme ceux de maintenant ne cèdent pas non plus.
 S’il faut vraiment parler de persécution, ce sont les catholiques qui sont persécutés plutôt que les luthériens et les calvinistes.  Car, ce sont les catholiques qui sont été expulsés de plusieurs provinces, qui ont perdu leurs églises, leur patrimoine, et même leur patrie, pendant que les nouveaux ministres de l’évangile envahissaient les biens d’autrui.  Et comme nous pouvons l’apprendre des commentaires de Laurent Surius, et des autres historiens de ce temps, la fureur des calvinistes a, pendant peu d’années,  tué plus de catholiques que le tribunal des princes catholiques n’a condamné d’hérétiques pour avoir abjuré leur foi.     Que cette persécution ultime doive arriver dans le futur, saint Augustin (livre 20, chapitre 11 de la cité de Dieu) le prouve par les paroles mêmes de l’Apocalypse : « Et ils encerclèrent les camps des saints, et la cité bien-aimée. »  Ces paroles signifient que les impies seront tous ensemble dans l’armée de l’antichrist, et qu’ils combattront ouvertement toute l’église des saints. Car, il y a maintenant plusieurs chrétiens fictifs dans l’Église qui, cachant leur malice, sont de cœur en dehors de l’Église, mais corporellement seulement dans l’Église. « Mais alors, dit saint Augustin, ils sortiront précipitamment des antres de leurs haines pour persécuter ouvertement l’Église. »  Il est évident que cela n’est pas encore accompli en notre temps qui connait, comme jamais, un   grand nombre de faux frères et de chrétiens fictifs.  Mais pourtant, cette fameuse persécution n’est encore ni connue ni déclarée, de sorte que ni ceux qui affirment en être les victimes, ni nous qu’on accuse d’en être les auteurs ne peuvent dire quand elle a commencé.
 Il est certain, pourtant, que les persécutions de Néron, de Domitien et des autres empereurs ont été décrites minutieusement par Eusèbe, Orose, Sulpice.  Personne n’a de doute sur la date où elles ont commencé et où elles ont fini.  Il en est de même de l’avènement du Christ.  Comme il a vraiment et réellement eu lieu, nous savons parfaitement en quel temps il s’est produit, et à qui il a été manifesté en premier lieu.  Et il n’y pas, parmi nous, à ce sujet, d’opinions divergentes.  Or, les hérétiques qui disent que l’antichrist est déjà venu, et qu’il a persécuté l’Église pendant un si grand nombre d’années, ne peuvent pas présenter un seul auteur qui raconte à quel moment l’antichrist est venu, à qui il est apparu en premier, ou quand a commencé la persécution.  Et ils diffèrent tellement d’opinion entre eux que l’un prétend qu’il est venu en l’an 200, un autre en l’an 606, un autre encore en l’an 773, et d’autres, enfin, en l’an 1000, et 1200.  De sorte qu’ils ne ressemblent pas à des gens qui veillent, mais à ceux que le calme endort.
 Enfin, qu’au temps de l’antichrist cesseront, à cause de l’atrocité de la persécution, le culte public de l’Église, et, en particulier, le saint sacrifice de la messe, Daniel l’enseigne clairement au chapitre 12 : « Depuis le temps où sera aboli le sacrifice perpétuel, 1290 jours ».  Tous les anciens sont unanimes pour dire que ce texte parle du temps de l’antichrist.  C’est ce que disent saint Irénée (livre 5), saint Jérôme et Theodoret, dans leurs commentaires de ce passage, Hyppolite le martyr (dans son discours sur la consommation du monde), et Primasius (chapitre 11 de l’apocalypse).  Voici quel en est le sens.  L’antichrist interdira tout le culte divin qui se pratique actuellement dans les églises, et surtout le sacrosaint sacrifice eucharistique.  Les faits démontrent que cela n’est pas encore arrivé.
 On peut, de ce texte, tirer trois conclusions.  La première.  L’antichrist n’est pas encore en action personnellement dans le monde, puisque le saint sacrifice est toujours offert dans les églises catholiques.  La deuxième.  Le pontife romain n’est pas l’antichrist.  Il en est plutôt tout le contraire, car ce sacrifice qu’il devrait abolir, il l’honore, et en prend soin comme de la prunelle de ses yeux.  La troisième.  Les hérétiques de notre temps sont, plus que les précédents, des précurseurs de l’antichrist, car ils ne désirent rien tant qu’abolir le saint sacrifice de la messe.

CHAPITRE 8 : On explique la cinquième démonstration
 La cinquième démonstration on la tire de la durée du règne de l’antichrist.  L’antichrist, en effet, ne règnera que trois ans et demi, tandis que le pape a régné spirituellement dans l’Église plus de 1500 ans.  On n’en trouve aucun qui aurait ceci en propre avec l’antichrist de n’avoir régné que trois ans et demi.  Le pape n’est donc pas l’antichrist; et l’antichrist n’est pas encore venu.   Que le règne de l’antichrist ne durera que trois ans et demi on l’apprend de Daniel (chapitres 7 et 12), ainsi que de l’apocalypse (chapitre 12) où nous lisons que le règne de l’antichrist durera un temps, des temps, et un demi temps. Or, par temps on entend un an, par des temps, deux ans, et par un demi-temps, la moitié d’une année. Et c’est ainsi que l’explique saint Jean lui-même.  Car, dans l’Apocalypse (11 et 13), il dit que l’antichrist règnera 42 mois, c’est-à-dire trois ans et demi.  Et, dans le chapitre 11, il dit qu’Énoch et Élie prêcheront pendant 1260 jours, c’est-à-dire trois ans et demi.  En effet, les Hébreux utilisaient les années et les mois lunaires.  Et même s’ils les convertissaient en années et en mois solaires, en ajoutant à tous les six ans une lunaison, treize années lunaires et demi font exactement 42 mois, ou 1260 jours, car l’année lunaire pleine et parfaite se compose de douze mois de trente jours chacun, comme l’enseigne saint Augustin (livre 15, chapitre 14 de la cité de Dieu ).
 Il ne faut pas voir une contradiction dans ce que Daniel enseigne.  Il dit, en effet, que l’antichrist règnera pendant 1290 jours,  donc 30 jours de plus de ceque saint Jean ne lui assigne.  Or, Jean parle d’Énoch et d’Élie qui seront tués par l’antichrist un mois avant que ne périsse l’antichrist.  À cette explication, les hérétiques opposent trois réponses.   La première.  Chytraeus (chapitres 11 et 13 de l’Apocalypse). Il dit qu’on ne peut pas accepter le trois années et demi, parce que les faits le démentent, et que saint Paul enseigne formellement que l’antichrist continuera à régner jusqu’à l’avènement du Christ. La seconde.   Bellingerus (dans son sermon 46 sur l’apocalypse), dit la  même chose.  Et la raison qu’il apporte est la même que celle de Luther (dans sa supputation des temps).  Le chapitre 20 de l’apocalypse enseigne que l’antichrist sera relâché en l’an mille.  L’avènement de l’antichrist avec le glaive temporel a donc eut lieu en l’an mille après Jésus-Christ.  Il a donc régné plus que cinq cents ans.   On doit en conclure que les 42 mois indiquent un chiffre incertain.  La troisième.   Les magdebourgeois  (centurie 1, livre 2, chapitre 4, col 438) répondent que Daniel et Jean ont pris un jour pour une année.  On doit donc comprendre que les mille deux cent soixante jours signifient mille deux cent soixante années. Et la raison en est peut-être que tous voient dans les 70 semaines de Daniel soixante années, non soixante jours.  Et, dans Ézéchiel 4, il est dit : « Je t’ai donné un jour pour une année ». Et Luc 13 : « Il faut que je marche aujourd’hui, demain et après-demain », c’est-à-dire j’ai trois années à vivre.  Chytraeus y va de son explication personnelle.  Il dit que les ans et les mois dont parle l’Apocalypse au chapitre 11 sont angéliques et non humains.
 Mais il faut leur opposer sans gauchir la sentence commune unanime des anciens.  Ils enseignent tous que, d’après les textes cités, l’antichrist ne règnera que trois ans et demi.
 2017 11 11 17h06 fin
2017 11 14 19h24 début

CHAP 8 suite et fin

Le martyr Hyppolite (dans son discours sur la consommation du monde) écrit : « L’antichrist règnera trois ans et demi sur la terre, et après ces trois ans, son règne et sa gloire  lui seront enlevés ».  Saint Irénée (fin du livre 5) : « Il règnera trois ans et six mois, et ensuite viendra le Seigneur dans le ciel. » Saint Jérôme (chapitre 7 de Daniel) : « Un temps signifie un an, des temps, deux ans, et un demi temps, six mois, pendant lesquels les saints seront soumis au pouvoir de l’antichrist. » Saint Cyrille (catéchèse 15) : « L’antichrist règnera trois ans et demi seulement. Cela, ce n’est pas des livres apocryphes que nous l’apprenons, mais de Daniel. »  Et saint Augustin (livre 20, chapitre 12 de la cité de Dieu) : « Le règne de l’antichrist, qui sera extrêmement pénible pour l’église, n’aura à être supporté que pendant un court laps de temps. Même celui qui lit à moitié éveillé ne peut se permettre de douter qu’un temps, des temps et un demi-temps signifient une année, deux années et six mois.  Et ces trois années et demi sont même converties en jours et en mois. »  Enseignent la même chose Theodoret (chapitre 7 de Daniel), Primasius, Bède, Anselme, Haymo, Arethus, Richard, et Rupert dans l’Apocalypse.
 On le prouve aussi par l’enseignement de l’Écriture sur la libération du démon. « Malheur à la mer et à la terre (apocalypse 12) parce que le démon descend vers vous avec une grande colère, sachant que le temps qui lui est alloué est bref. »  Et l’apocalypse 20 : « Il l’a lié pendant mille années, après quoi il sera délié pour un peu de temps. »  Comment cela peut-il être vrai, je le demande, si l’antichrist doit régner 1260 ans ?  Il sera ainsi délié plus longtemps qu’il aura été lié.  Troisième preuve.   Comme le disent saint Augustin (livre 20, chapitre 8 de la cité de Dieu) et saint Grégoire (livre 3, chapitre 12 de la morale) : « Si cette persécution extrêmement cruelle n’était pas aussi brève, beaucoup périraient qui ne périront pas. »  C’est ce que dit d’ailleurs le Seigneur, en saint Matthieu 24 : « Si ces jours n’étaient pas abrégés, aucune chair ne serait sauvée ». Or, comment pourra-t-elle être brève, si elle dure plus de mille années?
 Quatrième preuve.  Le Christ n’a prêché que trois ans et demi.  Il convient donc qu’on ne permette pas à l’antichrist de prêcher plus longtemps. La cinquième.  Le nombre  mil deux cent soixante ans, que les adversaires imaginent, ne concorde en aucune façon aux paroles de Daniel et de Jean.   Car, par temps, on doit, de toute nécessité, entendre un chiffre, un jour, une semaine, un mois, une année, un lustre, un jubilé, un siècle ou un millénaire.  Si l’on entend un millénaire, l’antichrist aura régné trois mille cinq ans, ce que les adversaires eux-mêmes n’admettent pas.  Si nous parlons d’un siècle, les temps de l’antichrist formeront trois cent cinquante ans. Ce qu’ils n’admettent pas, non plus.  On peut dire la même chose d’un jubilé, etc.  Sixième preuve.  Quand nous lisons, dans Daniel, que le roi Nabuchodonosor sera privé de son trône pendant sept temps, tous entendent par ces sept temps, sept années.  Si, dans le cas de l’antichrist, on voulait entendre des années d’années, comme le veulent les adversaires, il faudrait dire que Nabuchodonosor a été privé de son trône pendant mille cinq cent cinquante cinq années.
 Il n’est pas difficile de réfuter leurs arguties.  Car, quand Chytraeus soutient qu’on ne peut pas  entendre les trois ans et demi de Daniel et de Jean au sens propre du terme, parce que l’histoire enseigne que l’antichrist a régné bien plus longtemps, il fait manifestement ce que les philosophes appellent une pétition de principe.  Il s’accorde, en effet, ce qui est à prouver.  Car, ce qu’on cherche c’est :  est-ce que l’antichrist est déjà venu ?   Quand, donc, il ajoute que l’antichrist règnera jusqu’au second avènement du Christ, et qu’il conclut de là qu’il doit régner plus longtemps que trois ans et demi, ne voit-il pas qu’il fait une pétition de principe, ou bien qu’il parle pour ne rien dire ? Car, il ne peut tirer cette conclusion que dans la mesure où il assume que l’antichrist est déjà venu, ce sur quoi porte la controverse.
 Chytraeus et Bullingerus affirment que Daniel et Jean ont pris un chiffre précis pour un chiffre imprécis.  Je réponds que cela ne peut se faire que quand le chiffre est plein et parfait, comme 10, 100 et 1000, et non quand les chiffres sont d’une grande diversité, et quand sont mêlés les grands avec les petits.  On doit prendre un chiffre précis pour un chiffre imprécis quand, par exemple, l’Écriture nous dit que le démon sera lié pendant 1000 ans, comme l’expliquent saint Augustin (livre 20, chapitre 8 de la cité de Dieu) et saint Grégoire (33, chapitre 12, morale).  Mais pas quand elle présente un temps, des temps et un demi temps, 1260 jours, ou 42 mois.  Car à quoi servirait la diversité des chiffres,  si ces chiffres désignaient un temps incertain ?
 À l’argument d’Illyricus, je réponds qu’on trouve effectivement dans l’Écriture, correctement employées, des semaines d’années, mais non des jours à la place d’années, ni des mois d’années.  Nous lisons, en effet, dans le Lévitique (25), des semaines d’années : « Tu te compteras sept semaines d’années. »  On comprend parfaitement pourquoi on le dit, car, en grec, en latin et en hébreu, la semaine tire son nom du chiffre sept.    Donc, comme sept jours forment une semaine de jours, sept années forment une semaine d’années.  Des mois ou des jours d’années, jamais nous ne lisons  cela.  Et ce serait parler incorrectement, parce que le mot mois ne provient pas d’un chiffre, mais du cours de la lune, qui est de 30 jours. Voilà pourquoi les Hébreux appellent un mois une lune.  Les Grecs en font autant.   Semblablement, le mot jour ne signifie pas un chiffre, mais le temps de la lumière (Genèse 1) : « Dieu appela le jour lumière, et la nuit ténèbres. »   Le texte d’Ézéchiel ( « je t’ai donné un jour pour un an ») est loin de nous contredire.   Il ne veut pas dire que des jours signifient, littéralement, des années, car, il aurait fallu alors qu’il dorme sur son côté gauche pendant 390 années.  Mais, il n’a pas vécu si longtemps.  Il faut donc dire que ces jours correspondent, quand même,  vraiment à des années, parce que ces 390 jours de dormition étaient le signe des 390 années pendant lesquelles Yahvé a toléré les péchés des Israélites.
 À l’objection de  Chytraeus tirée de saint Luc, chapitre 13 ( «  il faut que je marche aujourd’hui, demain et après-demain »), je réponds que ces paroles ne peuvent pas signifier que Jésus prêchera pendant trois ans, parce que ces paroles il les a prononcées pendant sa dernière année de vie publique.  Car, comme l’écrit saint Jérôme (dans son livre sur les écrivains ecclésiastiques à Jean), et comme le texte le dit de lui-même, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc  n’écrivirent pas les paroles et les actes des  deux premières années de Jésus, mais seulement  de la troisième.  Par ces trois jours, le Seigneur indique peut-être le nombre de jours qu’il devra marcher pour se rendre à Jérusalem,  comme le pensent saint Albert et Cajetan, ou tout simplement le peut de temps qu’il lui restait  à vivre et à prêcher, comme Jansénius l’interprète intelligemment.  Quand aux jours et aux mois angéliques, Illyricus et Chytraeus devront nous montrer à quel endroit ils les ont trouvés.  Certainement pas dans l’Écriture.

CHAPITRE 9 : On explique la sixième démonstration
 On tire la sixième démonstration du dernier signe qui viendra après l’antichrist, la consommation du monde.   Car l’avènement de l’antichrist se produira un peu avant la fin du monde.  Donc, si l’antichrist était déjà venu, comme le prétendent nos adversaires, le monde aurait déjà pris fin. En parlant deux fois de l’antichrist, Daniel (chapitre 7) raconte et explique une vision. Dans les deux cas, il ajoute : après l’antichrist, suivra immédiatement le jugement ultime.  « Je considérais les cornes, et voici qu’apparut une autre corne petite, et trois des premières cornes furent chassées de sa face.  Je regardais jusqu’à ce que des trônes soient posés, et s’assoie l’ancien des jours, etc. »  Et plus bas, expliquant sa vision : « Les quatre bêtes sont quatre royaumes.  Les dix cornes seront des rois, et un viendra après eux, et il sera plus fort que ceux qui l’ont précédé, et il humiliera trois rois.  Et ils seront livrés dans sa main pendant un temps, des temps et un demi-temps. Et le jugement commencera. »   La prophétie de Jean dans l’apocalypse 29 est semblable : « Après ces choses, il faut qu’il soit relâché pendant un peu de temps;  et j’ai vu des sièges, sur lesquels ils s’assirent, et le jugement leur a été donné etc. »  Et après avoir dit que l’antichrist règnerait mille deux cent quatre-vingt dix-jours, il ajouta : « Bienheureux celui qui espère et se rend jusqu’à mille trois cent trente cinq jours », c’est-à-dire jusqu’à 45 jours  après la mort de l’antichrist.  Car, c’est alors que le Seigneur viendra pour juger, et qu’il rendra les couronnes de justice aux victorieux, comme l’expliquent saint Jérôme et Theodoret, dans leurs commentaires de ces passages.
 On tire la même chose de Matthieu 24 : « Cet évangile du royaume sera prêché dans le monde entier en témoignage à toutes les nations, et alors ce sera la consommation ».  C’est-à-dire qu’un peu après, ce sera la fin du monde.  Et plus bas : « Aussitôt après la tribulation de ces jours, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière. Et, alors apparaîtra le signe du Fils de l’Homme. »  Même chose dans 2 Thessaloniciens 2 : « Alors, se révèlera l’impie, que le seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche, et détruira par l’éclat de son avènement. »  L’apôtre enseigne là que presqu’immédiatement après l’antichrist, le Seigneur viendra. Car très bref est le temps des ruses et des tromperies de l’antichrist que commenceront à détruire Énoch et Élie, et dont triomphera totalement le Christ par sa venue, et les horribles signes qui la précèderont.   Saint Jean nous enseigne la même chose : « Petits enfants, c’est la dernière heure. Et comme vous avez entendu dire que l’antichrist vient, et que maintenant beaucoup sont devenus des antichrist, nous savons par là que c’est la dernière heure. »  Saint Jean dit là  que l’époque qui va du Christ à la fin du monde est la dernière heure, c’est-à-dire la dernière époque, le dernier âge, comme saint Augustin l’explique.   Et il le prouve par la raison suivante : parce que nous savons que l’antichrist viendra à la fin du monde.  Voici donc, en bonne et due forme, l’argument de saint Jean.   Nous savons que l’antichrist viendra à la fin du monde. Or, nous voyons qu’il y a déjà plusieurs de ses précurseurs, qui sont des antichrist mineurs.   Comme ce signe est certain, voici la dernière heure, ou le dernier âge.  On pourrait aussi raisonner ainsi sur la dernière heure de la nuit.   Nous savons que le soleil se lèvera à la fin de la nuit. Or, nous voyons déjà  beaucoup de ses rayons percer à travers les nuages.   Nous savons donc que c’est la dernière heure de la nuit.
 Nous trouvons la même chose dans l’enseignement unanime des anciens pères.   Saint Irénée (fin du livre 5), Tertullien (livre sur la résurrection), saint Augustin (livre 20 chapitre 19 et autres de la cité de Dieu).  Nous l’apprenons aussi de la confession de nos adversaires.  Car, nos adversaires admettent que l’antichrist règnera jusqu’à la fin du monde, et qu’un peu après sa mort,  arrivera la fin du monde.    Ce signe, joint au précédent, démontre irréfutablement que l’antichrist n’est pas encore venu, et qu’il n’est pas le souverain pontife.  Car, si le monde finit tout de suite après la mort de l’antichrist, et si l’antichrist, après son apparition, ne règne que trois ans et demi, le temps qui s’écoulera entre la mort de l’antichrist et la fin du monde sera si bref, qu’il peut passer pour une seconde.  Or, avec l’un et l’autre glaive, le pape a, selon le témoignage même de nos adversaires, régné plus de 500 ans.  Et, pourtant, le monde dure encore.
CHAPITRE 10
                                                     Le  nom de l’antichrist
 Suit la quatrième dispute qui portera sur le nom et la marque de l’antichrist.  Tous reconnaissent que ces mots de saint Jean se rapportent à l’antichrist : « Et il fera en sorte que tous, les petits comme les grands, les riches comme les pauvres, les hommes libres comme les esclaves, aient une marque sur la main droite ou sur le front.   Et personne ne pourra acheter ou vendre sans avoir la marque, le nom ou le chiffre de la bête.   Voici ce qu’est la sagesse.  Celui qui a de l’intelligence qu’il compte le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme, et son numéro ou son chiffre est 666. »   Au sujet de ce chiffre, il y a plusieurs opinions.  La première.   Ce numéro ne désigne pas le nom de l’antichrist, mais le temps de son avènement et de sa mort.  C’est ainsi que Bellingerus (préface d’une homélie sur l’apocalypse) veut que soit désigné là le temps de l’avènement de l’antichrist.  Les magdebourgeois sont à peu près du même avis. Car (dans la centurie 1,livre 2, chapitre 4), ils veulent que ce soit le temps de la mort de l’antichrist qui est désigné là.  De même, certains auteurs qui, au témoignage de Clictoveus (livre 4 sur Damascène, 28) veulent que ce soit la mort de l’antichrist Mahomet qui soit désignée là.    Lyranus est de leur avis, même s’il ne considère pas que Mahomet soit l’antichrist, car  il pense que ce chiffre 666 indique la date de la mort de Mahomet.
 Cette opinion est d’une grande absurdité. D’abord, parce que saint Jean dit explicitement qu’il parle du chiffre du nom de la bête.  Deuxièmement, parce que cette bête, dont c’est le chiffre, prescrira à tous les marchands et consommateurs de se servir de ce signe dans leurs achats et leurs contrats.  Ce passage de l’apocalypse (13) ne présente donc pas le numéro de la mort de la bête, puisqu’il se rapporte à elle quand est encore en vie.  Troisièmement, parce qu’il est faux que Mahomet soit mort en l’an 666.  Certains, en effet, disent qu’il est décédé en l’an 637, comme Matthieu Palmerius, d’autres en 630, comme Cedrenus (dans son histoire), d’autres, enfin, en 638, comme Jean Vaseus (dans sa chronique de l’Espagne.)
 La deuxième opinion est celle de David Cytraeus (chapitre 13 de l’apaocalypse).  Il enseigne que le nom de l’antichrist est, en grec, lateinos, ou, en hébreu romanus.  L’antichrist est donc le pape puisqu’il est le prince latin, que c’est le pontife romain qui règne et domine dans le Latium.   Theodore Bibliander enseigne la même chose à la table 10. Et, à la page onze de sa chronologie qui commence par l’année 600,  il inscrit les papes latins.  Les raisons qu’ils donnent sont au nombre de deux.  La première, parce que saint Irénée enseigne (livre 5) qu’il est vraisemblable que ce chiffre soit le futur nom de l’antichrist.   L’autre, parce que les lettres de ce nom forment le chiffre 666.    Prenons le mot grec lateinos : l(30), a(1), t(300), e(5), i(10), n(50), o(70), s(200) : 666.   Le mot hébreu qui correspond à romanus a six lettres, dont voici les chiffres respectifs : 200, 6, 40, 10, 10, 400 : 666.
 Cette opinion est des plus téméraires.  Car, d’abord saint Irénée dit, il est vrai,  que le mot lateinos peut avoir des rapports avec l’antichrist.  Mais, il ajoute qu’il est plus probable que le nom de l’antichrist ne soit pas lateinos mais teitan, car ce mot donne aussi le chiffre 666, et il est beaucoup plus noble, puisqu’il signifie le soleil.   Voici les lettres du mot teitan : t(300), e(5), i(10), t(300), a(1), n(50) : 666.  De plus, la conjecture de saint Irénée, qui avait une certaine valeur à l’époque, est aujourd’hui dénuée de toute vraisemblance.  Car, il dit qu’il est probable que l’antichrist porte le nom de latin, non parce qu’il dominerait le latium, mais parce que c’étaient alors des latins qui régnaient dans le monde de son temps.  Comme l’antichrist doit être un roi très puissant, il contrôlera certainement les puissants royaumes qui se trouvaient alors. Or, dit saint Irénée, le plus puissant de tous les royaumes est celui des latins, car ce sont eux qui règnent véritablement.  Cette façon de voir les choses, qui est propre à une époque particulière, ne vaut plus aujourd’hui.  Car, ce ne sont plus les latins qui règnent sur le monde.  Les plus puissants sont les Turcs.  Et en Occident, ce sont les Espagnols ou les Gaulois, non les romains.
 De plus,  pour que le mot latini signifie romain, il doit s’écrire avec un simple i. Et alors, il ne rend pas ce chiffre 666.  On peut aussi réfuter de cette façon le commentaire sur le mot hébreu (romanus), car il ne peut pas se terminer par la lettre hébraïque (…)  puisqu’il est un nom masculin.  Cette terminaison, en effet,  est une terminaison féminine en hébreu.  Or, si on enlève cette lettre hébraïque, il manque 400 chiffres pour former le 666.  De même, pour que le nom grec lateinos soit le nom de l’antichrist, il faut qu’il soit un nom propre et beaucoup usité, comme Arethas l’enseigne.  Car il doit être exhibé comme signe par tous ceux qui achètent et qui vendent.  Or, le mot lateinos est un mot commun.  Aucun pape, non plus, n’a eu comme nom propre le mot latin. Ce n’est pas non plus un mot usité.  En effet, les papes ne s’appellent jamais latins, mais évêques ou papes.  De plus, le mot romain fut le nom propre d’un seul pape, qui n’a pas pu être l’antichrist car il n’a vécu que quatre mois.  En dehors de là, ce nom est un nom commun.
 Enfin, si les mots lateinos et romanus étaient les seuls à former le chiffre 666, nos adversaires compteraient peut-être un point.  Mais, on peut en trouver un grand nombre qui rendent ce chiffre.  Le martyr Hyppolite (dans son discours sur la consommation du monde) a indiqué un mot dont les lettres donnent 666 : apnoumai, qui signifie en latin nego, et en français, je nie. Arethas en a trouvé sept : lampètès, qui veut dire illustre; teitan, le soleil; onikrètès, vainqueur; kakos o dèxos, un chef dépravé, alèthès blaberos, vraiment nuisant, palai  baskanos, aurefois enviant; adikos, agneau innocent.  Primasius en a ajouté un autre : antemos, contraire.  Rupert, et avant lui, Haymo, en ont découvert deux autres : gensèrikos, qui est un nom gothique, et DCLXVL latin, qui fait 666, si à la manière des latins, on entend par D ,50, par C, 100, par L, 500, par X, 10, et par V, 5, par L, 1.
 Parmi les auteurs récents, Guillaume Lindanus (livre 3 sur les doutes) note que Martinum Lutherum rend le chiffre 666, si, à la manière des grecs et des hébreux, on prend les lettres latines pour des chiffres.  A=l  B=2 C=3 D=4 E=5 F=6 G=7 H=8 I-9 K=10, L=20, M-30, N=40, O=50, P=60, Q=70, R=80, S=90, T=100, V=200, X=300, Y=400, Z=500.   Gilbert Gnebrardus a noté  qu’en hébreu, le nom Luther donnait le chiffre 666.  Voici les chiffres correspondant aux lettres hébraïques que je ne puis écrire : 4, 2, 4, 10, 4, 20, 10, 400, 200, 10, 6, : 666.   Et voici les chiffres du mot saxoneios : s=200, a=1, x=60, o=70, n=50, e=5, i=10, o=70, s=200 : 666.
 La troisième opinion est celle de beaucoup de catholiques qui pensent que l’antichrist doit s’appeler antemos, parce que ce nom lui convient, et parce que ses lettres correspondent au chiffre 666.  C’est ce que pensent Primasius, Anselme et Richard.   Cette  opinion a déjà été réfutée par Rupert, parce que le nom que Jean insinue ne sera pas un nom imposé par les adversaires, mais un nom qu’il usurpera lui-même, et dont il se targuera au point d’ordonner qu’on l’inscrive sur le front des hommes.  Or, il n’est pas crédible qu’il assumera un nom odieux ou vil, tel qu’est entemos, ainsi que tous les autres noms précédemment proposés.    La quatrième opinion est celle de Rupert, qui estime que ce nom ne signifie pas le nom de l’antichrist, mais la triple prévarication du diable accomplie dans l’antichrist.  Car, parce qu’il ne parvient pas au septennat où se trouvent le repos et la béatitude, le chiffre six est le numéro d’une créature qui, par la prévarication, échappe au repos.  Or, le diable n’a pas commis une triple prévarication, mais il en a plutôt triplé une.  Il a d’abord prévariqué quand  il a péché contre lui.  Ensuite, quand il a fait pécher le premier homme. C’est alors qu’au simple six, il ajouta le chiffre soixante.  Et quand il séduira l’univers, il ajoutera six cent à soixante.
 La cinquième opinion est celle de Bède, qui, par une voie contraire, enseigne que le chiffre six est le chiffre parfait, parce que Dieu a fait le ciel et la terre en six jours. Il ajoute que le chiffre soixante est encore plus parfait, et que le chiffre six cent est le plus parfait.   Il en déduit que l’antichrist est décrit par le chiffre 666, parce qu’il a usurpé le tribut parfait de louanges qui est du au seul Dieu. En figure de quoi, nous lisons (3 Rois, chapitre 10), que le poids de l’or qu’apportait Salomon dans le temple à chaque année, était de six cent soixante six talents.  Mais ces deux opinions ne semblent pas suffisamment cadrer avec ce que dit saint Jean à propos du nombre, à savoir qu’il sera le nombre d’un nom, et non d’une dignité ou d’une prévarication.  Mais, ces opinions les pères ne les présentèrent que comme des hypothèses ou des conjectures.
 L’opinion la plus vraie on la trouve donc chez ceux  qui confessent leur ignorance, et qui avouent qu’on ne connait pas encore le nom de l’antichrist.   C’est ce que pense saint Irénée (livre 5), Aretha (dans son livre sur l’apocalypse).  Il me plait de transcrire au complet les propres paroles de saint Irénée, ne fût-ce que parce que  Chytraeus nous exhorte à le lire : « J’exhorte les doctes à parcourir les pages 333 et 334, qui sont les dernières,  qui traitent de l’apocalypse.  Dans ces pages, il discute sobrement et pieusement sur le nombre de la bête, et il indique, entre autres, que l’antichrist sera un latin ou un romain, et portera le nom de lateinos, etc. »  Mais laissons plutôt  la parole à saint Irénée : « Il est plus sur et moins périlleux de soutenir l’accomplissement de la prophétie,  que de rechercher des noms qui correspondent au chiffre 666, puisqu’on ne peut, dans l’Écriture,  trouver aucun nom formant ce chiffre.  On ne cessera pas, pour autant, de se poser des questions.   Car, comme  on trouve beaucoup de noms ayant ce chiffre, il est difficile d’apercevoir  cette aiguille dans  ce tas de foin.  Ce n’est donc pas à cause du manque de noms ayant ce chiffre que nous disons cela,  mais à cause de la crainte de Dieu et du zèle pour la vérité.  Enarxas, par exemple,  est un nom qui a le nombre de lettres voulues, mais nous n’affirmons rien à son sujet.    Le mot lateinos, qui a le chiffre 666, a une certaine vraisemblance, car le véritable royaume a ce nom : ce sont en effet des latins qui règnent aujourd’hui. Mais, nous n’irons pas pavoiser à cause de cela.  Le  mot teitan, par contre, est  de tous les noms qui forment le chiffre 666, celui qui me semble le plus remarquable. »  Et plus bas : « Même si le mot teitan a une si  grande vraisemblance qu’il ne serait pas surprenant que, parmi tous les mots suggérés, ce soit ce nom que porte celui qui viendra, nous ne nous attarderons pas là-dessus, et nous n’affirmerons pas non plus que c’est ainsi qu’il s’appellera, car s’il avait fallu que son nom soit connu à notre époque, l’auteur de l’apocalypse l’aurait donné lui-même. »
 Que Chytraeus écoute donc comment saint Irénée parle prudemment, pieusement et sagement.  Et qu’il ne lui impute pas faussement ce qu’il n’a pas dit.   Car, saint Irénée n’a pas jugé que l’antichrist serait un latin ou un romain.  Mais il a dit, et répété plusieurs fois, qu’on ne pouvait pas, en ce temps, connaitre le nom de l’antichrist.  Et cela pour deux raisons, dont il approuva la meilleure.  La première, parce qu’on trouve beaucoup de noms qui forment ce chiffre.  Et, parmi cette multitude, il est difficile de découvrir lequel est le bon.  La deuxième.  Si Dieu avait voulu que cela soit connu à notre époque, il l’aurait fait savoir par saint Jean lui-même.  Et il ajoute que ce n’est pas le grand nombre des mots qui le fait parler ainsi, mais la crainte de Dieu et le zèle de la vérité.  Voilà pourquoi il a présenté trois noms enarxas, lateinos, et teitan.  Le second lui paraissait plus vraisemblable que le premier, et le troisième plus que le deuxième; mais aucun  comme certain.
 On peut ajouter une troisième raison tirée de saint Irénée.  Car, disputant un peu avant, avec ceux qui, à leur gré, attribuaient  à l’antichrist de faux noms, il déclara qu’ils en subiront de grands inconvénients. Car, ils s’exposent au péril de se tromper, et de tromper les autres, et d’être ainsi plus facilement séduits par l’antichrist. Car, quand il viendra, et qu’il arborera un autre nom que celui qu’ils avaient imaginé, ils ne le considéreront pas comme l’antichrist, et  ils ne l’éviteront pas.   Ces inconvénients, les luthériens ne les ont certainement pas évités, et surtout le dernier. Car, comme ils  sont persuadés que le pape est l’antichrist, comment pourront-ils reconnaitre le véritable antichrist quand il viendra ?  Comment pourront-ils l’éviter?    Il est à noter que le nom de l’antichrist sera archiconnu quand il viendra.  Car, avant que le Christ vienne, les Juifs ne savaient pas de quel nom l’appeler, même si les prophètes avaient dit beaucoup de choses sur lui.  Il y eut même une Sybille (premier livre des chants des sybilles) qui fit  connaitre le numéro du nom du Christ futur, 888.  Cependant, personne ne pouvait  dire qu’il s’appellerait Jésus.  Mais après la venue du Christ, toutes les controverses prirent fin, et tous savent à n’en pas douter que son vrai nom est Jésus. Ce nom qui avait été annoncé pourtant par la sybille.«  Mais, dit la Sybille, j’enseignerai quelle la est la somme de son nom.  Huit nonades, autant de décades d’ajoutées, et huit hécatontades le signaleront aux infidèles.  C’est un nom humain.  Garde-le en mémoire ! : I(J)=10, è=8, s=200, 0=70.
 Il arrive souvent que les prophéties paraissent obscures et ambigües jusqu’à ce qu’elles soient accomplies, comme saint Irénée l’enseigne, et le prouve (livre 4, chapitre 43).  On peut de ces prophéties,  tirer un argument irréfutable  pour prouver que le pontife romain n’est pas l’antichrist, et que l’antichrist n’est pas encore venu.  Car, si l’antichrist était venu, et s’il était le pontife romain, cela sauterait aux yeux.   Car, depuis que le Christ est venu, il n’y a, parmi les turcs, les Juifs et les païens, aucune controverse au sujet de son nom.  Mais la controverse fait toujours rage au sujet du nom de l’antichrist, comme il appert des opinions citées et réfutées.  On est donc en droit de conclure que la prophétie de saint Jean n’est pas encore réalisée, que l’antichrist n’est pas encore venu, et que le pape n’est pas l’antichrist.
 Ajoutons comme confirmation, la confession d’Augustin Marloratus, qui dans sa longue explication du nouveau testament d’après différents commentateurs luthériens et calvinistes, écrit, au sujet de ce passage : « Il y a, de ce texte, autant de commentaires que de commentateurs, ce qui le fait paraître obscur et énigmatique. »   Si cette prophétie est donc encore obscure et énigmatique, c’est donc qu’elle n’est pas encore accomplie.  L’antichrist n’est donc pas encore venu, car, une fois accomplies, les prophéties sont d’une clarté éblouissante.  Pourquoi donc, Marloratus, dis-tu dans ta préface, avec forfanterie et outrecuidance, qu’il est tellement évident que le pontife romain soit l’antichrist, que s’ils se taisaient, eux, les pierres le crieraient ?
CHAPITRE 11
                                                 La marque de l’antéchrist
 Au sujet de la marque de l’antichrist, il y a deux ou trois opinions.  La première est celle des hérétiques de ce temps, qui enseignent que la marque de l’antichrist est un signe quelconque, marquant l’obéissance due au pontife romain et l’union du papiste avec lui.  Mais ils ne s’entendent pas tous sur la nature de ce signe.  Henricus Bellingerus (sermon 61 sur l’apocalypse) veut que ce soit l’onction du saint chrême, par laquelle tous les chrétiens inscrivent sur leur front qu’ils obéiront au pape.  Théodore BIbliander (chronique, table 10) veut que la marque de l’antichrist soit la profession de la foi romaine, qui empêche à tout jamais de professer la vraie foi chrétienne.  Car, en professant la foi romaine, il ne peut pas, pense-t-il,  professer la vraie foi chrétienne.  David Chytraeus, en plus de ces deux choses, ajoute le serment de fidélité que plusieurs sont obligés de prêter au souverain pontife;  ainsi que l’onction sacerdotale, qui est reçue sur le front et la main, et « qui imprime, comme le racontent les papistes, un caractère indélébile. »  Enfin, les génuflexions devant les statues, le pain consacré, les messes pour les morts.
 Ne sont pas différentes les choses qu’enseignent Sébastien Meyer, et les autres cités par Augustin Marloratus dans son commentaire sur ce passage de l’apocalypse.  Mais, il est facile de réfuter ces rêvasseries.   D’abord, parce que leurs explications ne concordent pas avec le texte lui-même.  Ensuite, parce que toutes choses étaient présentes dans l’église catholique avant que le christ ne vienne selon eux.  La première raison.  On lit que le caractère sera unique, non multiple.  Car, c’est toujours au singulier que l’Écriture parle de la marque, du nom, et du numéro du nom de l’antichrist.  Il n’y aura donc qu’une seule marque.  L’antichrist n’aura de même qu’un seul nom propre, et un seul numéro de son nom.   En multipliant les marques, nos adversaires indiquent donc qu’ils ne connaissent pas celui dont parle saint Jean.   La deuxième raison. Cette marque sera, pendant tout le temps du règne de l’antichrist, commune à tous les hommes, comme l’indiquent clairement ces paroles : « Il fera en sorte que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres ou esclaves reçoivent la marque. »  Or le serment d’obéissance et l’onction sacerdotale ne sont le fait que de quelques personnes.   Troisièmement, l’Écriture indique que la marque sera reçue indifféremment sur le front ou sur la main : « Il fera en sorte que tous reçoivent la marque sur la main ou sur le front. »  De toutes les choses dont parlent nos adversaires, aucune ne convient à cette description.  Car, l’onction du saint chrême ne peut pas être reçue sur la main; la profession de la foi romaine ne se fait ni par le front, ni par la main, mais par la bouche et le cœur.  Le serment de fidélité est prêté par la main et la bouche, mais jamais sur le front.   L’onction sacerdotale ne se fait ni sur la main droite, ni sur le front, mais sur la tête, et sur les doigts des deux mains.  Enfin, les génuflexions devant les statues et l’eucharistie ne se font pas avec les mains et le front, mais avec tout le corps, et surtout avec les genoux.
 Quatrièmement.  L’Écriture dit que, pendant le règne de l’antichrist, personne ne pourra vendre ou acheter sans montrer la marque, ou le nom ou le numéro de son nom.  Or, comme ils sont nombreux ceux qui achètent et vendent dans les états pontificaux sans avoir été oints par le saint chrême, sans être prêtres, et sans avoir prêté de serment de fidélité !  Dans la ville de Rome elle-même, où siège le pontife romain, les Juifs ne font-ils pas publiquement du commerce ?  Ne vendent-ils et n’achètent-ils pas sans avoir reçu aucune de ces marques ?     Venons-en à l’autre raison, et prouvons que tous ces signes sont antérieurs au soi-disant avènement de l’antichrist. Selon l’opinion de nos adversaires, l’antichrist n’est pas venu avant l’année 606.  Et pourtant, Tertullien qui a vécu autour de 200, parle de l’onction du saint chrême dans son livre sur la résurrection de la chair : « Le chair est lavée pour qu’elle soit purifiée; la chair est ointe pour que l’âme soit consacrée. »  Saint Cyprien a vécu autour de 250, et il se souvient des onctions (livre 1, épitre 12) : « Il est nécessaire que soit oint celui qui a reçu le baptême, pour qu’en recevant l’onction, il devienne un oint de Dieu, et puisse avoir la grâce du Christ. »  Saint Augustin a vécu autour de 420.  Et pourtant, il dit dans son traité 118 sur saint Jean : « Que dire de ce que tous savent que le signe du Christ n’est autre que la croix du Christ ?  Si ce signe n’est pas tracé   sur le front des croyants, ou sur l’eau par laquelle ils sont régénérés, ou sur l’huile par laquelle ils sont oints du saint chrême, ou sur le sacrifice par lequel ils sont vivifiés, leurs rites ne produisent aucun effet ».
 Pour une raison semblable, appartenir à l’église catholique fut, avant l’an 600, le signe et la marque d’un homme vraiment catholique.   Saint Augustin (épitre 162) écrit au sujet de Cécilien qui vécut autour de 300 : « Il pouvait ne faire aucun cas de la multitude des ennemis qui conspiraient contre lui, quand il se voyait uni par lettres à l’Église romaine, dans laquelle est toujours demeurée en vigueur la principauté de la chaire apostolique, et aux autres pays qui ont apporté la foi en Afrique ».  Saint Ambroise vécut autour de 390.  Dans son oraison funèbre sur la mort de son frère Satyre,  il dit : « Celui qui se sentirait découragé, agirait-il en évêque, ou  serait-il en communion avec les autres évêques catholiques ? C’est-à-dire serait-il en union de pensée et de sentiment avec l’église romaine ? »  Victor Uticensis vécut autour de l’année 490.  Dans son livre 1 sur la persécution des Vandales, il écrit : « Pour persuader le roi de ne tuer aucun catholique, un prêtre arien lui dit : « Si tu en fais périr un par le glaive, les romains commenceront à le prier comme un martyr ».  Par le mot romains, il désignait les catholiques africains, car les ariens n’employaient ce mot pour aucune autre raison pour que signifier qu’ils professaient la foi de l’église romaine, et qu’ils ne suivaient pas la perfidie arienne.
 Le serment d’obéissance fait au pape nous le trouvons au temps de saint Grégoire (livre 10 de ses épitres, épitre 31), et donc avant l’an 606.  Au sujet de l’onction sacerdotale, nous avons le témoignage de saint Grégoire de Naziance, qui a vécu autour de 380.  Dans son apologie à son père, quand il fut sacré évêque de Sasime,  il écrit : « Sur moi de nouveau l’onction et l’esprit. Et de nouveau je pleure et je me sens triste. »  Dans cette lettre, il fait mention de deux onctions, une qui lui fut donnée quand il fut consacré prêtre, et l’autre lors de son ordination épiscopale.  De même, dans le discours 1 sur la paix, il dit, parlant de Basile qui, après avoir été créé évêque, récusa la province : « Bien que lui ait été accordé l’intelligence, le talent de la négociation, que le soin de tout le troupeau lui ait été remis, qu’il ait été oint par l’huile du sacerdoce et de la perfection, il hésite encore, dans sa sagesse, à accepter la préfecture. »    Au sujet du sacrifice offert pour les défunts, que suffise le témoignage de saint Augustin qui (livre sur les hérésies, chapitre 10), enseigne qu’un des dogmes qui était propres à l’hérétique Arius  était justement qu’il ne fallait pas offrir d’oblations pour les morts.   Au sujet de l’adoration des images, nous nous contenterons de saint Jérôme qui a vécu autour de 400.   Voici ce qu’il dit dans sa vie de Paula : « Prostrée devant le crucifix comme si elle le voyait pendant, elle l’adorait. »  Enfin, au sujet de l’adoration de l’eucharistie, saint Ambroise, lui aussi, suffira.   Il écrit (dans son livre 3, chapitre 12, sur le Saint-Esprit) en expliquant : adorez l’escabeau de ses pieds : « Par escabeau, on entend la terre, par terre, la chair du Christ, que nous adorons aujourd’hui dans nos mystères, que les apôtres, comme nous avons dit plus haut, adorèrent dans le Seigneur Jésus. »  Saint Augustin dit à peu près la même chose dans son explication du psaume 98.
2017 11 14 19h24 fin
2017 11 20 19h41 début
 Donc, comme ces choses dans lesquelles nos adversaires veulent voir des marques de l’antichrist,  ont existé plusieurs années avant sa naissance,  il faut, de toute nécessité, ou que l’antichrist les ait apprises de l’Église, --et dire cela, c’est confondre l’antichrist avec le Christ- ou qu’aucune de ces marques n’ait de rapport avec l’antichrist.  Et c’est ce que nous affirmons.   Que ces considérations suffisent pour anéantir ces opinions téméraires et absurdes de nos adversaires,  qu’ils ne sont capables de prouver par aucun texte ou  aucun argument qui tient la route.
 L’autre opinion est celle de certains catholiques  qui estiment que la marque de l’antichirst se trouve dans les lettres qui servent à former son nom.  C’est ce que pensent Primasius, Bède et Rupert.  Leur erreur semble provenir  de la traduction qu’ils ont utilisée : « À moins que quelqu’un ait la marque du nom de la bête, ou le numéro de son nom. »  Car ce n’est pas ce qu’a dit Jean.  Voici, en effet, ce qu’il a vraiment écrit : « À moins que quelqu’un n’ait la marque ou le nom de la bête, ou le numéro de son nom. »  Cette traduction est, de toute évidence, plus conforme au texte grec.    La troisième opinion est celle du martyr Hippolyte (dans son discours sur la consommation du monde) et d’autres auteurs.   La marque de la bête consisterait à interdire le signe de la croix, à l’exécrer et à l’abhorrer, comme le font les calvinistes, qui s’affichent  ainsi comme d’authentiques  précurseurs de l’antichrist.  Je suis porté à penser, pour ma part, qu’il est en de la marque  comme  il en est du nom, c’est-à-dire,   que la marque véritable de l’antichrist sera inconnue de tous,  tant qu’il ne viendra pas en personne.
CHAPITRE 12
                                                                La génération de l’antichrist
 Au sujet du cinquième point, la génération de l’antichrist, il y a des opinions qui sont manifestement  erronées, d’autres simplement  probables, et d’autres enfin,  éprouvées et certaines.  Parlons d’abord des erreurs  qui foisonnaient autrefois.    La première.  L’antichrist naitra d’une vierge par l’opération du démon, comme le Christ est né d’une vierge par l’opération du Saint-Esprit.  On trouve cette erreur dans l’opuscule sur l’antichrist,  attribué à saint Augustin (fin du tome neuf), et qui est probablement de Raban Maure.  Il est certain que saint Augustin ne peut pas en être l’auteur, car produire un  homme sans semence virile ne relève que de Dieu.  Il est le seul en effet à pouvoir  suppléer aux  causes efficientes, car il est le seul à avoir un pouvoir infini,  lui qui contient virtuellement les perfections de toutes les créatures.  Or, le diable, qui n’est qu’une créature, peut opérer des merveilles en appliquant rapidement de l’actif  à du passif;  mais suppléer aux vertus actives des causes, il ne le peut pas.  Voilà pourquoi saint Augustin écrit (dans la lettre 3 à Volus) que le miracle accompli à la conception du Christ fut tel, qu’on ne doit pas en attendre un plus grand.  Ce ne serait cependant pas une erreur si quelqu’un disait que l’antichrist naitrait du démon et d’une femme, comme on le dit de ceux qui naissent des succubes.  Car,  même si le démon ne peut pas, de lui-même, produire sans semence un homme vivant, il peut très bien, dans un corps assumé ayant la forme d’une femme, exercer avec un homme un acte charnel, recevoir une semence, ou exercer le même acte avec une femme sous la forme d’un homme, et faire pénétrer dans l’utérus la semence reçue de l’homme, et, de cette façon, engendrer un homme.  C’est ce qu’atteste saint Augustin, (livre 15, chapitre 23 de la cité de Dieu).  Et il ajoute que cela a été tellement démontré par l’expérience que vouloir encore le nier semblerait de l’impudence.
 La deuxième erreur fut celle du martyr Hippolyte qui (dans le discours sur la consommation du monde), enseigne que l’antichrist sera le diable lui-même;  qu’il assumera une fausse chair d’une fausse vierge.   Car, comme le Verbe de Dieu, qui est la vérité même, assuma une chair d’une vraie vierge, Hippolyte  estima probable  que le diable, qui est le père du mensonge, feigne avoir assumé une chair humaine d’une vierge.   On réfute cette opinion en rappelant que (selon 2 thessal 2) l’antichrist est appelé homme, et que les pères ont tous, d’un commun accord, enseigné qu’il serait un homme.  Selon la troisième erreur, l’antichrist sera un vrai homme, mais aussi un démon, par l’incarnation du diable, comme le Christ est, par l’incarnation de Dieu, homme et Dieu.  Cette erreur est rapportée, et réfutée  par saint Jérôme (chapitre 7), Bède (chapitre 13 de l’apocalypse), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 27).   Origène pensait que la chose était possible, car il enseignait (tome 5 sur Jean) que des anges s’étaient vraiment incarnés. Position réfutée par saint Jérôme (dans sa préface de Malachie, et au chapitre 1 d’Aggée).    Il est certain que cette opinion est erronée, car il est impossible à une personne créée, et donc finie, d’assumer deux natures parfaites, comme le peut le Verbe de Dieu, parce qu’il est infini.  Les théologiens n’ont pas de désaccord là-dessus.  Car, même si les uns estiment que cela implique une contradiction, et que d’autres pensent qu’il n’y a là aucune contradiction, tous, cependant, admettent  que ça ne peut pas se faire par les seules forces d’une simple créature, comme est le démon.
 La quatrième erreur.  Néron va ressusciter, et c’est lui qui sera l’antichrist;  ou bien, il est encore en vie,  et il est maintenu dans la vigueur de sa jeunesse, pour apparaître en son temps.  C’est Sulpitius qui insinue cette erreur (au livre 2 de son histoire sainte).   Mais (au livre 2 de son dialogue sur les vertus de saint Martin), il écrit, en toutes lettres, que ce n’est pas Néron qui est l’antichrist,  mais qu’il viendra avec l’antichrist, et qu’il sera tué avec lui.    Or, comme ces choses sont affirmées à tort et à travers, saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu) a raison d’appeler cette opinion une semble hypothèse.   En plus de ces erreurs, on découvre, chez les pères, deux opinions probables.  La première.  L’antichrist naitra,  non d’un mariage légitime, mais d’une prostituée.  C’est ce qu’enseignent saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 27) et d’autres auteurs.  Ils disent, cependant, qu’on ne peut pas le démontrer par l’Écriture, que ce n’est qu’une probabilité, et non une certitude.   La deuxième.   L’antichrist naitra de la tribu de Dan.   C’est ce qu’enseignent saint Irénée (livre 5), Hippolyte (lieu cité), saint Ambroise (livre sur la bénédiction des patriarches, chapitre 7), saint Augustin  (question 24 sur Josué),  Prosper (de la promesse, et de la prédication de Dieu, par 4), Theodoret  (questionm 109, Genèse), saint Grégoire (livre 31, chapitre 10, Morale), Bède, Rupert, Richard et Anselme, dans l’apocalypse 7.  Ils le prouvent  par un texte de la Genèse (49) : « Que Dan soit un serpent sur le chemin, un céraste sur le sentier ! »  Jérémie dit la même chose de lui (8) : « De Dan nous avons entendu le frémissement de ses chevaux ».  Ensuite, dans l’apocalypse (7), ou sont nommés par l’ange douze mille de chaque tribu des fils d’Israël,  la tribu de Dan a été omise.  Ce qui semble avoir  été fait en haine de l’antichrist.
 Cette opinion est certainement très probable, à cause de l’autorité d’un si grand nombre de pères, mais elle est loin d’être  absolument certaine.  Parce que, d’abord, la plupart de ces pères ne disent pas qu’ils le savent, mais que c’est une chose probable.  Ensuite, parce qu’aucun des textes cités ne peut nous convaincre.  Car, dans Genèse (40), il semble que Jacob parle plutôt de Samson, quand il dit : « il sera un serpent sur le chemin et un céraste sur le sentier, qui mord le cheval au jarret, et qui fait tomber le cavalier à la renverse ».  Car, Samson fut de la tribu de Dan,  et fut vraiment, pour les philistins, comme un  céraste sur le sentier, car, partout où il accourait, il les terrassait.   C’est ainsi que l’explique saint Jérôme (dans ses questions hébraïques).  Et Jacob  semble avoir  prié pour  son fils quand il dit ces paroles, et n’avoir, en conséquence prophétisé que de bonnes choses, non des mauvaises.   Or, si c’est de façon allégorique qu’on l’applique à l’antichrist, on ne pourra en tirer qu’une conclusion probable, comme cela se produit pour les sens mystiques.  Quant à Jérémie, il est certain que, dans le chapitre 8, il ne parle pas de l’antichrist, mais de Nabuchodonosor, qui viendra renverser Jérusalem en passant par cette région qui portait le nom de Dan,  comme l’explique saint Jérôme.  On ne connait malheureusement pas la raison pour laquelle l’apocalypse a omis Dan.  D’autant plus qu’Éphraïm a été omis aussi, une des plus importantes tribus.
 En plus de ces deux probables, il y en a deux qui sont très certaines.  Une.  L’antichrist viendra surtout pour les Juifs, et il sera reçu, par eux, comme le Messie. L’autre.  Il naitra de la nation des Juifs, il sera circoncis et il observera le sabbat, du moins pour un temps.   La première, on la prouve par la parole du Seigneur aux Juifs (Jean 5) : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez pas reçu.  Un autre viendra en son nom, et vous le recevrez. »  Que ce texte parle vraiment de l’antichrist, nous l’avons prouvé  plus haut, au chapitre 2 (de 2 Thessal 2 de saint Paul ): « Et parce qu’ils n’ont pas reçu la charité de la vérité pour être sauvés, Dieu leur a envoyé une opération d’erreur, pour qu’ils croient au mensonge ».  Ce passage, Calvin et les autres hérétiques de notre temps l’appliquent à nous, parce que, séduits par l’antichrist romain,  nous ne recevons pas leur évangile.   Mais ils n’ont aucun témoignage à présenter, tandis que nous avons pour nous tous les interprètes qui appliquent ce passage aux Juifs.  Voir Ambroise, Chrysostome, Theodoret, Theophylactus, et Oecumenius.
 En plus de ceux-là, voici ce que dit saint Jérôme (question 11 à Algasie) : « Que l’antichrist fasse toutes ces choses pour les Juifs, non par le pouvoir de Dieu mais par sa permission,  parce qu’ils ne voulurent pas recevoir la charité de la vérité, c’est-à-dire l’esprit de Dieu par le Christ, pour être sauvés par l’accueil du Sauveur. Que le Seigneur leur envoie non l’opérateur de l’erreur, mais l’opération elle-même, c’est-à-dire la fontaine de l’erreur, pour qu’ils croient au mensonge. » Et même sans le commentaire des pères,  le texte dit  lui-même que l’apôtre parle des Juifs.  C’est lui, en effet, qui dit que l’antichrist doit être envoyé à ceux qui n’ont pas voulu recevoir le Christ.   Ne sont-ce pas les Juifs qui n’ont pas  voulu le Messie qui leur avait été envoyé ?  Il est à noter, là, que l’apôtre ne parle pas de ceux qui ne voulaient pas recevoir la vérité, mais qui n’ont pas voulu  le recevoir.  Il parle donc de ceux qui n’ont pas voulu croire à la prédication du Christ et des apôtres.  C’est une chose bien connue qu’au temps des apôtres, les Gentils ont accepté l’évangile avec enthousiasme et avidité, et que les Juifs ont refusé de l’accepter.  En plus de saint Jérôme et des auteurs déjà cités, tous les autres pères enseignent la même chose.   Saint Irénée (livre 5), Hippolyte martyr (lieu cité), Theodoret (épitre sur les décrets divins, au chapitre de l’antichrist), Sulpitius  sur saint Martin,  livre 2, dialogues), saint Cyrille de Jérusalem (catéthèse 15), saint Hilaire (can 25 sur Matthieu), saint Ambroise (livre 10, chapitre 21, sur saint Luc), saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Cyrille d’Alexandrie (Jean, chapitre 5), saint Grégoire (livre 31, chapitre 10 morale), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 37).
 Et c’est  ce que persuade aussi la raison.  Car l’antichrist s’adjoindra d’abord ceux qui sont prêts à le recevoir.  Or les Juifs font partie de ceux là, puisqu’ils attendent un Messie temporel, comme le sera l’antichrist, tandis que les Gentils n’attendent personne.  Les chrétiens, il est vrai, attendent l’antichrist,  mais dans la crainte et le tremblement, non dans la joie et le désir.  Donc, comme le Christ est d’abord venu pour les Juifs, à qui il avait été promis, et par qui il était attendu, puis s’est associé les Gentils, de la même façon, l’antichrist  se montrera d’abord aux Juifs qui l’attendent, et ensuite seulement aux Gentils, qu’il se soumettra.  Que l’antichrist soit un Juif, et qu’il soit circoncis, c’est une chose certaine, qui se déduit facilement de ce qui précède.  Car, les Juifs ne reçurent jamais pour leur Messie, un non Juif ou un non circoncis.  Et parce que les Juifs attendent un Messie de la famille de David et de la tribu de Juda, l’antichrist feindra de provenir de cette tribu, même s’il était de la tribu de Dan.   Voilà pourquoi  saint Ambroise  enseignait  (2 Thessal 2) qu’il serait circoncis,  saint Jérôme  (11 Daniel) qu’il naitrait du peuple des Juifs, et saint Martin (selon Sulpice livre 2 des dialogues)  qu’il ordonnerait que tous soient circoncis selon la loi de Moïse.  Saint Cyrille (catéchèse 15) enseigne que, pour bien montrer qu’il descend de David, il  déploiera un grand zèle en faveur du  temple de Jérusalem.  Enfin, saint Grégoire (livre 11, épitre 3) annonce qu’il  promouvra le sabbat et  toutes les autres cérémonies judaïques.
 Nous avons ici une démonstration à toute épreuve que le pape n’est pas et ne peut pas être l’antichrist.   Car, depuis l’année 606, date où, selon nos adversaires, l’antichrist est venu,  aucun pape n’a été Juif, ni de race, ni de religion, ni d’aucune autre façon, (à l’exception, peut-être,  de  l’antipape Anaclet 2, petit-fils d’un Juif converti.)  Et il est évident que les Juifs n’ont jamais considéré aucun des papes comme leur messie, mais plutôt comme leur ennemi et leur persécuteur. Voilà pourquoi, dans leurs prières quotidiennes, ils demandent à Dieu de donner au pontife régnant de bonnes dispositions envers les Juifs,  et d’envoyer le messie qui les délivrera du  pouvoir du pape et des évêques.  Ils donnent même au pape, un nom syrien qui signifie queue, qu’ils opposent à tête.   Parce que nous appelons le pape, nous,  la tête du peuple, ils lui donnent par mépris et dérision le nom de queue.   Ils sont donc bien loin de recevoir le pape comme l’antichrist !  Enfin,  le rabbi Levi Gerson (chapitre 7 et 10 de Daniel) applique au pontife romain tout ce qui est dit de l’antichrist, qu’il appelle un autre Pharaon, et qu’il oppose au Messie à venir.  Voir prière Mahafor, fol 26.

CHAPITRE 13 : Le siège de l’antichrist
 Au sujet du sixième point, les adversaires ont la témérité d’affirmer que le siège principal de l’antichrist est Rome, ou la chaire apostolique fondée à Rome.  Car, ils disent que l’antichrist envahira le siège de Pierre, et qu’il sera élevé au poste suprême, et que, de là, il présidera sur toute l’église, et la dominera en tyran.   Que Rome soit le siège de l’antichrist, ils le prouvent avec Apocalypse 17, où, parlant du siège de l’antichrist, saint Jean dit que c’est une grande ville ayant sept collines,  et qui règne sur les autres rois de la terre.   Que ce ne soit pas dans le palais de Néron, mais dans l’Église du Christ elle-même qu’il établira son siège, ils le prouvent avec un texte de saint Paul,  2 Thessal 2, où il est dit que «  l’antichrist s’assoira dans le temple de Dieu ».   En disant « le temple de Dieu » au sens général et fort du terme, il ne peut   parler que du vrai temple de Dieu.  Il ne peut donc parler que de l’Église catholique, car les temples des Gentils sont de vrais temples, mais des temples des démons, non de Dieu.  Le temple de Jérusalem était autrefois le temple de Dieu, mais il a cessé de l’être,  quand ont pris fin en même temps  le sacrifice et le sacerdoce juif.  Car, ces trois choses (le temple, le sacrifice et le sacerdoce)  étaient si étroitement liées que l’une ne pouvait pas exister sans l’autre.   De plus, le temple des Juifs devait être détruit, et ne jamais être reconstruit, comme le dit Daniel (chapitre 9) : « Et jusqu’à la consommation et la fin perdurera la désolation. »  L’apôtre ne peut donc pas parler du temple des Juifs.
 Ils confirment leur argumentation par des témoignages des pères.   Saint Jérôme (question 11 à Aalgasie) a écrit : « Il siègera dans le temple de Dieu, à Jérusalem, comme quelques-uns pensent, ou dans l’Église, ce que nous pensons être plus vrai. »  Et Oecumenius : « Il ne parle pas du temple des Juifs, mais des églises du Christ. »  Theodore Bibliander ajoute le témoignage de saint Grégoire (livre 4, épitre 38, à Jean de Constantinople) : « Le roi de l’orgueil est proche, et, ce qui n’est pas permis de dire, une armée de prêtres est préparée pour lui. »  De ces paroles, on tire deux conclusions.  La première.  Jean de Constantinople est un précurseur de l’antichrist,  parce qu’il a voulu être appelé évêque universel.  Il sera donc le vrai antichrist  celui qui se fera vraiment l’évêque universel, et qui siègera dans l’Église comme la tête de tous.  La deuxième.  Les prêtres seront l’armée de l’antichrist;  l’antichrist sera donc le prince des prêtres.   Les hérétiques pensent que ces textes leur permettent de prouver irréfutablement que c’est le pontife romain qui est l’antichrist.  Car, quand il dominera dans Rome, l’antichrist siégera dans le temple de Dieu, se dira évêque universel et prince des prêtres.
 Néanmoins,  la vraie proposition est que l’antichrist siègera à Jérusalem, non à Rome, dans le temple de Salomon et sur le trône de David, et non dans le temple de Pierre, et sur le siège apostolique.   On peut le prouver de deux façons.   D’abord, par un argument ad hominem, et ensuite, par l’Écriture et les pères.   Je développe d’abord cet argument.  L’antichrist, nous dit-on, s’assoira dans l’église du Christ, sera considéré comme prince et chef de l’église, et il la gouvernera en roi, comme l’écrit Melanchton (apologie, article 6 de l’apologie de la confession d’aout), Calvin (livre 4 des institutions, chapitre 2, verset 12, chapitre 4, colonn 435, et tous les sectaires de ce temps.   Et comme ils l’enseignent tous en chœur dans les lieux cités, le pape de Rome est assis dans la véritable église du Christ, et en est le prince et la tête.   Mais, l’église du Christ ne peut qu’être une, comme le Christ est un, et comme Calvin lui-même l’enseigne (livre 4 des institutions, chapitre 1, verset 2).  Donc, les luthériens et les calvinistes et tous ceux qui sont étrangers à l’église dont le pape est le chef, sont en dehors de la véritable église du Christ.    Calvin avait prévu cet argument, et a donné d’avance  comme réponse que, sous le pape, ce n’est pas tant une église qu’on voit, que les ruines de l’Église du Christ.   C’est ce qu’il dit (livre 4 des institutions, chapitre 2, verset 11) : « Demeuraient autrefois, entre les Juifs, des prérogatives ecclésiales particulières.  Ainsi, nous n’enlevons pas non plus aux papistes les vestiges d’Église  que le Seigneur a voulu laisser subsister après la dissipation. »  Et plus bas : « Par sa providence, Dieu a fait en sorte que subsistent quelques reliques, pour que l’église ne périsse pas au complet.  Et comme quand s’effondrent des édifices, des fondements ou des ruines,  ou des gravats subsistent, il n’a pas non plus permis que l’Église soit détruite de fond en comble par l’antichrist , ou que de la combustion universelle, ne demeure qu’un édifice à demi brulé. »   Et plus bas (verset 12) : « On peut déduire clairement de ces textes qu’il  est impossible de nier que c’est sous sa tyrannie que demeurent les églises. »
 Nous répondrons par deux arguments.  Si les églises du Christ ne sont que des ruines,  les portes de l’enfer l’ont donc emporté sur  elles, et le Christ a donc menti quand il a promis que cela n’arriverait jamais.  Si tout est en ruine dans l’Église, même les fondements, et s’il ne reste qu’un édifice à demi brulé qu’occupent les papistes, les luthériens et les calvnistes n’ont pas d’église, car ils ne possèdent pas l’église intégrale du Christ, puisqu’elle est corrompue, et que seules des ruines subsistent.  Ils n’ont même pas à leur disposition un édifice à demi brûlé.  Seuls les papistes l’ont, et il est au pouvoir de l’antichrist.   Qu’est-ce qui leur reste donc ?  Un nouvel édifice ? Mais, par le fait même qu’il est nouveau, il n’est pas du Christ.  Qui, à moins d’être un aveugle, ne voit pas qu’il est plus sur d’être dans la vraie église du Christ, même à moitié brûlée, et qui continue à exister, que d’être nulle part ?
 J’en viens, maintenant aux Écritures qui démontrent que le siège de l’antichrist ne sera pas à Rome, mais à Jérusalem.   Le premier.  Saint Jean dit dans l’apocalypse (chapitre 11), qu’Énoch et Élie se battront contre l’antichrist à Jérusalem, et que c’est là qu’ils seront tués par l’antichrist : « Et leurs cadavres seront exposés sur la place publique de la grande ville, qui est appelée spirituellement Sodome et Égypte, là où le Seigneur a été crucifié ». Arethas écrit, en commentant ce passage : « Il les jettera, après les avoir privés de sépulture, sur la place publique de Jérusalem.  Car, c’est là qu’il règnera en tant que roi des Juifs ».  Tous les autres commentateurs interprètent ce passage de la même façon.  Car, qui pourrait nier qu’il s’agisse ici de la ville de Jérusalem ?  Existe-t-il une autre ville que celle de Jérusalem, où le Christ ait été crucifié ?  C’est pourquoi, Chytraeus, qui veut à tout prix que cette ville soit Rome, laisse de côté, comme si elles étaient interpolées, les paroles  « où le Seigneur a été crucifié ».  Peu importe que saint Jérôme s’efforce de montrer (dans sa lettre à Marcella) que Jérusalem ne peut pas être appelée Sodome, puisqu’elle est souvent appelée ville sainte.   Car, dans cette lettre, il cherche à  persuader Marcelle de quitter Rome pour venir en Palestine.  Et, pour cette raison, il accumule toutes les louanges qu’on peut faire à Jérusalem et tous les reproches qu’on peut faire à Rome.  Et il insiste sur tout ce qui peut excuser Jérusalem.  Cela, il ne le fait pas en son nom, mais au nom de Paula et d’Eustochius, à qui il pensait devoir demander pardon si elles lui reprochaient d’avoir expliqué les choses autrement qu’elles étaient.  Car, que la Jérusalem terrestre puisse être appelée Sodome à cause de sa luxure, et de ses infamies,  Isaïe nous le montre dans sa préface du chapitre premier : «Vision d’Isaïe, qu’il a eue sur la Judée et Jérusalem ».  Il ajoute ensuite : « Écoutez la parole de Dieu, princes des Sodomites.  Percevez, par mes oreilles, les mots de mon Dieu, peuple de Gomorrhe. »  Ne vaut donc pas l’argument suivant lequel Jérusalem, parce ce qu’elle est sainte, ne peut pas être appelée Sodome.  Car, comme le dit le même saint Jérôme dans la même lettre, Rome est appelée, par Jean, à cause des empereurs païens, Babylone et prostituée vêtue de pourpre. Et pourtant, la même ville est sainte à cause de l’église du Christ, et des sépulcres de saint Pierre et de saint Paul.   Jérusalem, elle aussi, est sainte à cause des prophètes et des apôtres qui y ont prêché, à cause de la croix du Christ et de son sépulcre, et à cause de choses semblables.   Mais elle est cependant une Sodome et une Égypte à cause des crimes et de la cécité des Juifs infidèles.
 La seconde citation est celle de l’apocalypse (17), où Jean dit que dix rois, qui se sont divisé l’empire romain, et qui règneront au temps de l’antichrist, prendront en haine la prostituée vêtue de pourpre, c’est-à-dire Rome,  la saccageront  et  la détruiront par le feu.  Comment donc pourra-t-elle être le siège de l’antichrist si elle doit, en ce temps, être renversée et brûlée ? Ajoutons, comme je l’ai déjà démontré, que l’antichrist sera un Juif, le Messie et le roi des Juifs.  Il établira donc, à n’en point douter, son siège à Jérusalem, et s’efforcera de reconstruire le temple de Salomon.  Car les Juifs ne rêvent à rien d’autre qu’à Jérusalem et au temple. Et on ne peut  concevoir qu’ils accepteront pour Messie quelqu’un qui ne siègera pas à Jérusalem, et ne reconstruira pas le temple.  C’est pourquoi Lactance dit (livre 7, chapitre 15), qu’au temps de l’antichrist, le pouvoir suprême sera en Asie,  que l’Orient dominera et que l’Occident servira.   Et, au chapitre 17, il précise dans quelle partie de l’Asie sera ce règne, et il affirme que ce sera la Syrie, c’est-à-dire la Judée, qui est une partie de la Syrie.  De même, saint Jérôme et Theodoret (au chapitre 11 de Daniel) concluent que l’antichrist  établira sa demeure dans la région de Jérusalem, et qu’il sera tué sur le mont des oliviers.  Et saint Irénée (livre 5) dit clairement  que l’Antichrist règnera sur la Jérusalem terrestre.
 La troisième citation est celle de Paul (2 thessal 2) : « De façon à ce qu’il siège dans le temple de Dieu. »  Les pères proposent plusieurs explications pour ce texte.  Par temple de Dieu, quelques-uns entendent l’esprit des fidèles, dans lequel, après les avoir séduits, l’antichrist semblera trôner, comme l’enseigne saint Anselme.  D’autres entendent, par temple, l’antichrist lui-même avec tout son peuple, car l’antichrist veut être considéré, lui et les siens, comme le temple spirituel de Dieu, c’est-à-dire la vraie église, comme l’expose saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu.)  Il déduit ce sens de la façon de s’exprimer de saint Paul.  Car il ne dit pas en grec dans le temple de Dieu, mais en temple de Dieu (en tant que temple de Dieu), comme si l’antichrist et les siens étaient le temple de Dieu.  Mais cette explication de saint Augustin ne s’impose pas, car même si, en latin, on ne peut pas dire « s’asseoir en temple »à la place de « dans le temple », en grec on peut le dire.  Et l’auteur donne deux phrases écrites en grec pour le prouver.  Quelques-uns entendent, par temples,  les églises des chrétiens, comme si l’antichrist ordonnerait de les mettre à son service.
Mais cependant l’interprétation la plus commune, la plus vraisemblable, et la plus littérale,  voit dans le temple de Dieu le temple de Salomon, dans lequel, après l’avoir reconstruit, siègera l’antichrist.  Car, premièrement, dans le nouveau testament, par temple de Dieu, on n’entend jamais les églises des chrétiens, mais toujours le temple de Jérusalem.   Et, ce qui a encore plus de poids, les pères grecs et les pères latins, pendant un grand nombre de siècles,  ne donnèrent jamais le nom de temples aux églises des chrétiens.  Les noms qu’ils leur donnaient étaient oratoires, maisons de prière, basiliques, martyriums, mais jamais temples.  Il est certain que  Justin,  Irénée, Tertullien,  Cyprien n’ont jamais employé le mot temple pour désigner l’église des chrétiens. Et saint Jérôme dit (dans sa lettre à Ripar) que Julien l’apostat avait ordonné que les basiliques des saints soient détruites, ou soient converties en temples.
 Les apôtres avaient deux bonnes raisons  de ne pas appeler temples les églises des chrétiens.  La première.  Car ils n’avaient pas alors des temples, mais seulement  des locaux, dans les maisons privées, destinés à la prière, à la prédication et à la célébration des saintes messes.   La deuxième.   Parce que, étant encore vif le souvenir du temple de Jérusalem, les apôtres ne voulaient pas paraitre en introduire un autre semblable.   Et c’était aussi pour différencier l’Église de la synagogue, qu’ils s’interdisaient le mot temple.  Pour la même raison, les apôtres, dans l’Écriture, ne donnèrent jamais le nom de prêtres aux prêtres chrétiens, mais seulement d’évêques ou de presbytres.  Mais quand  Jérusalem fut détruite, incendié le temple, et disparu le souvenir du vieux temple et de l’ancien sacerdoce,  les saints docteurs se mirent progressivement à employer les mots temples et prêtres.   Puisque, en écrivant que l’antichrist siègerait dans le temple de Dieu, saint Paul entendait parler de façon à  être compris par ceux à qui il écrivait, et parce que ces mêmes personnes auxquelles il écrivait ne voyaient dans le mot temple que le temple de Salomon, on a de bonnes raisons de penser que c’était de ce temple qu’il parlait.
 Et c’est ce que confirme le commentaire des pères.   Irénée (livre 5) : « Quand l’antichrist  siègera dans le temple de Jérusalem, alors viendra l’antichrist. »  Hyppolyte martyr (œuvre citée) : « Il reconstuira le temple à Jérusalem. »  Saint Martin enseigne la même chose, d’après Sulpice Sévère (livre 2, dialogues).  Saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15) : « De quel temple parle l’apôtre ?  Du temple rebâti des Juifs.  Impossible qu’une pareille chose n’arrive dans le temple où nous sommes. »  Saint Hilaire (chapitre 25, Matthieu) : «  L’antichrist, qui sera reçu par les Juifs,  demeurera dans le lieu de sanctification. »  Il désigne  clairement le temple des Juifs quand il appelle lieu de sanctification ce que le Christ en Matthieu (24) appelle lieu saint : « Vous verrez l’abomination de la désolation dans le lieu saint. »  Saint Ambroise (chapitre 21, Luc) : « Selon l’histoire, l’antichrist siègera dans le temple où, au temps de l’empereur Titus,  ils jetèrent la tête du romain Porcius.  Au second sens, qui est plutôt mystique, il s’assoira dans le temple intérieur des Juifs, c’est-à-dire dans leurs perfides esprits. »  Sedulius, dans son commentaire de ce passage : « Il essaiera de reconstruire le temple de Jérusalem. »  Saint Jean Damascène  (livre 4, chapitre 27) : « Non dans le nôtre, mais dans le vieux judaïque. »
Saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylacte disent qu’il siègera dans les églises des chrétiens, mais qu’il s’assoira aussi dans celui de Salomon.  C’est ce que dit saint Jean Chrysostome sur ce texte : « Il ordonnera qu’on l’adore  lui-même comme dieu, qu’on le place dans le temple non seulement à Jérusalem, mais aussi dans les églises. » Theophylacte et Theodoret, saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la ciré de dieu),  et saint Jérôme (question 11 à Algasie) disent la même chose.   Ils ne nient donc pas que l’antichrist siègera dans le temple de Salomon.   Oecumenius est le seul à enseigner que ce n’est pas dans le temple de Salomon que siègera l’antichrist.  Et comme il est le moins ancien, on ne peut pas le préférer aux autres pères plus anciens.  Son texte a peut-être aussi  été corrompu, car  il ne manque qu’une seule particule.   Il est peu vraisemblable qu’un auteur qui, comme lui, suit toujours saint Jean Chrysostome, Theophylacte,  et Thedoret, ait eu l’intention, sur un sujet de cette importance,  de leur fausser compagnie.
 Répondons maintenant aux arguments  que nous avons présentés plut haut contre nos adversaires.    Au premier, je réponds de trois façons. La première.  On peut dire avec saint Augustin (psaume 26), qu’Aretha, Haimone,  Bède et Rupert n’ont pas, par prostituée assise sur sept montagnes qui domine tous les royaumes de la terre, entendu Rome, mais la cité universelle du diable, que l’Écriture appelle Babylone, et qu’elle oppose à la cité de Dieu, l’Église, qu’elle appelle Jérusalem.  Les sept montagnes signifieraient  le grand nombre des superbes, et surtout des rois de la terre.   On peut répondre, ensuite, d’une façon plus satisfaisante, me semble-t-il, que  la prostituée représente Rome, comme l’expliquent Tertullien (livre contre les Juifs, et livre 3 contre Marcion), et saint Jérôme (épitre 17 à Marcella, et question 11  à Algasie), mais la Rome païenne régnante, adoratrice d’idoles, persécutrice des chrétiens.  Non la Rome chrétienne.  C’est ce qu’expliquent ces auteurs.
 Je n’en reviens pas de l’impudence des hérétiques  qui, pour prouver que Rome est la prostituée revêtue de pourpre, ont le front de citer Tertullien et saint Jérôme.  Car, comme à cette époque,  la Rome païenne était l’ennemie de la Rome chrétienne,  laquelle,  je le demande,  les pères appellent-ils la prostituée revêtue du pourpre ?  Si c’est la Rome païenne, pourquoi les hérétiques abusent-ils de leurs témoignages ?  Si c’est la Rome chrétienne, l’Église chrétienne était déjà dégénérée, et l’antichrist régnait déjà, ce qu’ils ne concèdent pas eux-mêmes.   De plus, si la Rome chrétienne était une Babylone, pourquoi Tertullien dit-il dans les prescriptions : « Heureuse église, celle pour qui les apôtres versèrent toute la doctrine avec leur sang ! »  Et pourquoi saint Jérôme, parlant de Rome  (livre 2 contre Jovinien), dit-il : « C’est à toi que je parle, toi qui as, par la confession du Christ, effacé le blasphème inscrit sur ton front ! »   On peut voir la même chose chez Jean.  Il dit, en parlant de la ville de Rome, quelle détient le gouvernement sur tous les rois de la terre, qu’elle était ivre du sang des saints, et du sang des martyrs  de Jésus.   Il est certain que ces choses ne se sont passées que dans la Rome de Néron et de Domitien,  qui tuait les chrétiens.
 Troisièmement, je dis que même si cette Rome était la Rome chrétienne, comme le veulent les hérétiques, leur argument quand même,  tournerait court.   Car, comme nous l’avons montré plus haut, l’antichrist haïra Rome, païenne ou chrétienne, peu importe.   Il luttera contre elle, il la pillera, la saccagera et l’incendiera.  Il s’ensuit donc manifestement que Rome n’est pas le siège de l’antichrist.    À la deuxième citation, j’ai déjà dit que Paul, dans ce texte, parle du temple de Salomon.  Mais j’ajoute que, quand cessèrent le sacrifice et le sacerdoce, le temple cessa aussi d’être le temple des Juifs.  Mais il n’a pas cessé,  tant qu’il resta debout, d’être le temple des chrétiens, comme il l’était devnu.  Car les apôtres prêchaient dans le temple, ils y priaient même après l’ascension du Christ et la venue de l’Esprit-Saint, comme saint Luc nous l’apprend : « Ils étaient toujours dans le temple louant et bénissant le Seigneur. »  De même (actes 3) : « Pierre et Jean montaient au temple à l’heure de none de la prière. » Et (actes 5), un ange a dit aux apôtres : « Racontez au peuple dans le temple toutes les paroles de sa vie. »  Et à la citation de Daniel, je réponds qu’il a voulu dire que le temple ne devait plus jamais être réédifié, sauf à la fin du monde, comme il est vrai de le dire, car ce sera le premier projet de l’antichrist  à la fin du monde.  Ou bien, en disant que la désolation perdurera éternellement, il veut dire que, même réédifié,  le temple, après avoir été renversé par Titus, serait toujours un temple profané.  Car, du fait que ce sera l’antichrist lui-même qui le ressuscitera, l’abomination de la désolation ne fera qu’empirer, puisque l’antichrist est l’abomination de la désolation et que le futur temple sera son image.  Il veut peut être dire que le temple ne sera jamais reconstruit au complet, qu’une partie seulement serait édifiée, et que c’est là que siègera l’antichrist.
 Nous avons déjà répondu aux citations des pères.  Ou ils affirment ou ils ne nient pas que l’antichrist siègera à Jérusalem.  Que quelques-uns d’entre eux ajoutent qu’il siègera aussi dans les églises des chrétiens,  cela est vrai, mais ne nous contredit pas.  Car les pères n’ont pas voulu dire que l’antichrist siègera dans l’église en tant qu’évêque, comme l’imaginent les hérétiques, mais en tant que Dieu.  Car, il ordonnera que tous les temples du monde soient affectés à son culte à lui, pour que lui seul soit adoré.  C’est ce qu’enseigne saint Jean Chrysostome : « Il ordonnera qu’on l’adore et qu’on le vénère comme dieu, et que sa statue soit placée  non seulement dans le temple de Jérusalem, mais dans toutes les églises. »  Les autres parlent comme lui.
 Je réponds aux arguments tirés des paroles de saint Grégoire, qu’on peut en déduire une conclusion contraire.   Voici comment ils raisonnent,  eux : l’évêque de Constantinople était un précurseur de l’antichrist,  parce qu’il se nommait évêque universel.  L’antichrist sera donc cet évêque universel qui aura tout usurpé à son profit.  Mais, c’est le contraire qui découle de ses paroles.   Car le précurseur ne doit pas être semblable à celui qu’il annonce, mais de beaucoup inférieur, même s’il lui ressemble à un certain point de vue, comme on le voit dans  le cas de saint Jean-Baptiste et de Jésus.   Si le précurseur de l’antichrist est celui qui se veut évêque universel,  ce n’est pourtant  pas ce que voudra l’antichrist, car on sait très bien qu’il s’élèvera contre tout ce qui est dit dieu.  Or, si le seul titre que se donnera l’antichrist est celui d’évêque universel,  ce Jean de Jérusalem, qui se disait évêque universel, n’était donc pas un précurseur de l’antichrist, mais l’antichrist lui-même.  Ce que ni saint Grégoire ni nos adversaires n’ont jamais dit.  Le sens véritable des paroles de saint Grégoire est donc celui-ci.   Parce que l’antichrist sera très orgueilleux et le prince de tous les orgueilleux,  de façon à ne pas supporter de pairs,  quiconque usurpe quelque chose  à son profit sans aucun droit, veut exceller et dépasser tous les autres, est un de ses précurseurs, comme étaient les évêques de Constantinople qui,  de simples archevêques, se sont faits par la suite patriarches, et évêques universels.
 Semblablement, quand saint Grégoire enseigne « qu’une armée de prêtres lui est préparée », il ne veut pas dire que les prêtres appartiendront à l’armée de l’antichrist en tant que prêtres,  car il serait ainsi entré lui-même dans cette armée. Ce qu’il veut dire c’est que, par leur orgueil, les prêtres prépareront une armée pour l’antichrist.  Car il parlait de ce Jean de Constantinople et des autres prêtres qui leur ressemblaient,  qui voulaient s’élever injustement au-dessus de tous.  Il ne suit pas de cela que l’antichrist sera le prince des prêtres, mais des superbes.  Et nous avons au chapitre 6 un argument de première valeur qui  prouve que le pape n’est pas l’antichrist,  puisque son siège n’est pas à Jérusalem, ni dans le temple de Salomon.  Et on peut être assuré qu’en l’an 600, aucun pape n’a mis les pieds à Jérusalem.

CHAPITRE 14 : La doctrine du Christ
 Au sujet de la doctrine de l’antichrist,  il y a entre eux et nous un désaccord profond.  L’Écriture nous enseigne, comme les hérétiques le reconnaissent,  la doctrine du Christ en quatre chapitres.  Le premier.  Voici comment le décrivent les magdebourgeois (lieu cité).  « Il montrera qu’il tient la place de Dieu, et qu’en tant que vicaire du Christ et tête de l’église, il peut composer et recomposer des articles de foi ».  Ils disent enfin que l’antichrist ne rejettera pas les idoles, mais qu’il sera adoré en public.  Ils le prouvent par Daniel (chapitre 11), qui, après avoir dit que l’antichrist s’élèvera contre tous les dieux, ajoute : « Le Dieu Moazim sera vénéré en son lieu, un Dieu couvert d’or et d’argent, et de pierres précieuses qu’ont ignoré leurs pères. »  Par Moazim, les hérétiques entendent les décorations des temples, la messe, les images, les reliques etc.  C’est ce que pense Illyricus (livre contre Prim) et les autres.   Et ce que l’apôtre dit en 2 thessal 2 qu’il s’élèverait sur tout ce qui est dit dieu,  ou est adoré en tant que dieu, ils l’appliquent au pontife romain qui s’est fait le vicaire du Christ, en usurpant même une plus grande autorité que n’eut jamais le Christ.  C’est ce que démontre Illyricus (dans le catalogue des témoins), car je n’ai pas encore vu comment ils prouvent les autres choses.    Le Christ ayant déclaré (en Matthieu 24), que se montrer Dieu, et se mettre au-dessus de tout dieu n’est rien d’autre que venir au nom du Christ, il s’ensuit qu’en se faisant vicaire du Christ, le pape est le vrai antichrist.  Le Christ lui-même s’est soumis à l’Écriture,  quand il disait que les choses qu’il faisait et subissait, il les faisait et les subissait pour que s’accomplissent  les Écritures.  Or, le pape dit qu’il peut, contrairement à un apôtre et à un évangéliste,  rendre bon ce qui est mauvais, et mauvais ce qui est bon.  Voilà donc un résumé de la partie principale de la doctrine des adversaires sur l’antichrist,  qui est toute entière fondée sur des passages de l’Écriture expliqués en neuf gloses.  Mais ils ne peuvent citer aucun interprète ancien, aucun commentateur, aucun père de l’église qui abonde dans leur sens.
 Commençons donc par le premier point.   L’antichrist niera publiquement que Jésus est le Christ, et il foulera aux pieds tous les sacrements comme ayant été inventés par un séducteur.  Ils le prouvent d’abord par ce qui a été dit aux chapitres 5 et 6.   Car, si l’antichrist est Juif de religion et de race, et est reçu par les Juifs comme le messie, ainsi que nous l’avons montré, il ne prêchera certainement pas Jésus-Christ, mais le combattra publiquement.    Car, autrement, c’est notre Christ que les Juifs recevraient pour leur messie, ce qui est le comble de l’absurdité.  De plus, comme il ne peut pas y avoir deux Christ, comment l’antichrist pourra-t-il montrer aux Juifs qu’il est le Christ, à moins qu’il enseigne d’abord que notre Christ qui a précédé, n’était pas le vrai Christ ?   Ils le prouvent ensuite par un autre texte de saint Jean (1 Jean 2) : « Qui est menteur si ce n’est celui qui nie que Jésus est le Christ ?  C’est lui l’antichrist. »  Car, sont appelés des antichrist tous les hérétiques qui nient que Jésus est le Christ.  Donc, l’antichrist en personne niera plus que tout autre que Jésus est le Christ.  Et ils confirment en disant que c’est par les hérétiques que le diable opère le mystère d’iniquité,  parce qu’ils nient le Christ en secret. Or, l’avènement de l’antichrist est dit une révélation, parce que c’est ouvertement qu’il niera le Christ.
 Les témoignages des pères. Saint Hilaire (livre 6 de la trinité) dit que le diable, par les Ariens, a essayé de persuader les hommes que le Christ n’est pas le fils naturel de Dieu, mais un simple fils adoptif; et que, par l’antichrist, il s’efforcera de persuader qu’il n’est même pas un fils adoptif,  pour éteindre totalement le nom du vrai Christ.  Le martyr Hippolyte (dans son discours sur la consommation du monde), enseigne que la marque du Christ sera l’obligation de renier le baptême, le signe de la croix, et les sacrements.  Saint Augustin (livre 20, chapitre 8 de la cité de Dieu) se demande si, pendant le plus fort de la persécution de l’antichrist,  demeurera l’obligation de baptiser les croyants.  Et il répond : « Assurément.     Les parents auront tellement de force pour faire baptiser leurs enfants, ainsi que ceux qui se convertiront alors,  qu’ils vaincront l’antichrist  au sommet de sa force,  avant même qu’il soit lié. »  Saint Augustin suppose donc que l’antichrist interdira le baptême, et que les parents pieux seront prêts à souffrir n’importe quoi plutôt que de ne pas baptiser leurs enfants.    Saint Jérôme (Daniel, chapitre 11) : « L’antichrist surgira d’une nation modeste, c’est-à-dire du peuple Juif,  et elle sera si humble et si méprisée qu’on ne lui donnera pas l’honneur de la royauté.  Ce sera par la fraude et par les intrigues qu’il obtiendra la principauté.  Et il l’obtiendra cela parce qu’il feindra d’être le chef de l’alliance,  c’est-à-dire  de la loi et du testament de Dieu. »  Saint Jérôme enseigne là que c’est chez les Juifs que l’antichrist acquerra un royaume, parce qu’il se montrera un zélé promoteur de la loi judaïque.  Sedulius (dans 2 Thessal 2) enseigne que l’antichrist restaurera toutes les cérémonies judaïques pour écarter l’évangile du Christ.  Saint Grégoire (livre 11, épitre 3) : « C’est parce que l’antichrist contraindra le peuple chrétien  à judaïser, rétablira le rite de la loi externe, et se soumettra à la perfidie des Juifs,  qu’il veut qu’on prie le sabbat. »
 Enfin, au temps de l’antichrist,  la véhémence de la persécution fera cesser les offices publics et les sacrifices divins, comme nous l’avons montré au troisième chapitre.   Ce qui nous montre avec évidence que l’antichrist ne corrompra pas la doctrine au nom du christianisme, comme les ennemis l’enseignent; mais qu’il combattra ouvertement le nom du Christ et les sacrements,  et réintroduira les cérémonies judaïques.  Puisque le pape n’a pas fait, et ne fait pas cela, il est évident qu’il n’est par l’antichrist.   Et que l’antichrist  dira publiquement qu’il est le Christ, non son ministre ou son vicaire, ce sont les propres paroles de Notre Seigneur qui nous le font comprendre : « Si un autre vient en son nom, vous le recevrez. »  Le Seigneur semble avoir ajouté à dessein « en son nom », prévoyant que les luthériens et les calvinistes diraient que l’antichrist ne viendrait pas en son nom, mais au nom de notre Christ, en tant que son vicaire.  Les Pères enseignent cela souvent.   Saint Irénée (livre 5) : « Il cherchera à montrer qu’il est le Christ. »  Saint Ambroise (Luc, chapitre 21) : « À l’aide de l’Écriture, il démontrera qu’il est le Christ. »  Theodoret (2 thessal 2) : « Il se nommera Christ. »  Saint Cyrille (catéchèse 15) : « Il induira quelqu’un à l’appeler faussement Christ, trompant, par ce nom de Christ, les Juifs qui attendent sa venue. »  En résumé, tous les pères, comme nous l’avons démontré, enseignent que l’antichrist sera reçu par les Juifs comme leur Messie. Et c’est pour cette raison qu’il se donnera le nom de Messie, c’est-à-dire Christ.  Le pontife romain qui, comme tous le savent,  n’a jamais fait cela, n’est pas et ne peut pas être l’antichrist.  Car, du seul fait qu’il s’appelle vicaire du Christ, il déclare qu’Il n’est pas le Christ, mais son ministre.
 Que l’antichrist se nommera Dieu et voudra être adoré comme dieu, usurpant non seulement l’autorité de Dieu, mais son nom,  le prouvent les paroles mêmes de l’apôtre  (2 Thessal 2) : «  De sorte qu’il s’assoie dans le temple de Dieu,  montrant qu’il est Dieu. »  Saint Paul ne dit pas seulement que l’antichrist s’assoira dans le temple de Dieu, car nous aussi, nous nous assoyons dans le temple de Dieu, et nous ne sommes pas des antichrist.  Mais il explique la manière dont il s’assoira, c’est-à-dire en tant que Dieu, pour qui seul est érigé le temple.  Le texte grec ne dit pas :   ôs theos : en tant que Dieu, mais oti esi theos : montrant qu’il est Dieu.  Et c’est ainsi que l’ont entendu tous les anciens.  Saint Irénée (livre 5) : « Étant apostat et voleur, il veut être adoré comme Dieu. »  Saint Jean Chrysostome, commentant ce texte : « Il ordonnera qu’on lui rende un culte divin, et que sa statue soit placée dans le temple. »  Et (dans l’homélie 40 sur saint Jean) en commentant ce texte, il dit : « Il déclarera être le dieu de tous. »  Et plus bas : « Il tirera gloire d’être le plus grand des dieux. »  Saint Ambroise (2 thessal 2) : «  Il affirmera qu’il est Dieu, non le fils de Dieu ».  Les autres pères donnent la même explication.  Ce qui nous fait comprendre que le pontife romain qui ne dit pas qu’il est Dieu, mais le ministre de Dieu, ne peut pas être l’antichrist.
 Que l’antichrist ne supportera pas d’autre dieux, ni vrai ni faux, ni aucune idole, on le prouve d’abord par les paroles de l’apôtre (2 thessal 2) : « Qui s’élèvera au-dessus de tout ce qui est dit dieu, ou qui reçoit un culte. »  Il faut noter ici que « ce qui reçoit un culte » se dit en grec sebasma.   Les magdebourgeois l’entendent au sens de l’acte de rendre un culte, non de celui à qui on le rend.  Et ils en concluent  que l’apôtre veut dire que l’antichrist n’adorera pas d’idole, mais déformera le culte du vrai Dieu, en s’attaquant aux sacrements, et en ajoutant diverses cérémonies.  Or, il est certain que le mot sebasme, au sens propre, ne signifie pas un acte, mais l’objet qui est adoré, comme l’arche, un sanctuaire, une statue,  une idole.  Le culte se dit sebas, ou seosebeia, non sebasma.  Nous trouvons chez saint Paul le mot sebasma au pluriel : sebasmata : « Et poursuivant mon chemin, regardant vos statues (sebasmata), j’ai trouvé un autel.  Il est clair que, dans ce texte, saint Paul entend par sebasmata les choses auxquelles on rend un culte, comme les statues, les sanctuaires,  les autels et les idoles.  Et dans Sagesse 15 nous trouvons aussi le mot sebasmatôn au sens d’idoles : « L’homme est meilleur que les idoles (sebasmatôn)  qu’il a faites.  Car il vit, et eux n’ont jamais existé. »  Je ne sais pas qui aura l’audace de fausser le sens de ce texte pour nier que sebasmata signifie des idoles ou des statues qui sont fabriquées par les hommes, qui semblent avoir la vie, alors qu’elles ne sont pas vivantes.  C’est pourquoi tous les Grecs, et Érasme lui-même, à qui doivent beaucoup les hérétiques,  tant dans leurs traductions que dans leurs commentaires, enseignent qu’on doit traduire le mot sebasma par numen, une divinité.  Les paroles de Daniel (chapitre 11) deviennent alors d’une grande clarté : « Il ne s’occupera d’aucun dieu, mais il s’élèvera contre tous. »   Écrivant sur ce passage, saint Jérôme affirme qu’on ne peut pas entendre ces mots d’Antiochus, comme le voulait Porphyre, car, il est connu de tous qu’Antiochus  adorait les dieux des Grecs; mais plutôt de l’antichrist, qui n’adorera aucun dieu.
 Se présente finalement le consentement unanime des pères.  Saint Irénée (livre 5) : « Il se présentera comme une idole, ou en persuadant qu’il est lui-même Dieu, ou en se montrant comme l’un d’entre eux. »  Hippolyte martyr (sermon de la consommation) : « L’antichrist n’admettra pas l’idolâtrie ».  Saint Cyrille (catéchèse 15) : « L’antichrist aura en haine les idoles. »  Saint Jean Chrysostome : « Il s’élèvera au-dessus de tout ce qui est  dit dieu, ou idole, car il n’orientera  pas l’humanité vers l’idolâtrie. »  Enseignent la même chose Théophylacte, Oecumenius, Theodoret,  lequel précise que le diable séduira avec de faux miracles, et que c’est avec les fils de perdition qu’il les fera.  Dans les temps anciens il persuadait le monde de l’existence de plusieurs faux dieux, et de différentes idoles,  et c’est de cette façon qu’il en acquérait un grand nombre.  Mais au temps de l’antichrist, voyant que, par la doctrine du Christ, les idoles ont été éliminées, ainsi que la multitude des faux dieux, il se déclarera contre les idoles, et, de cette façon, en trompera plusieurs.  Il apparait clairement de tout ce que nous avons dit,  que le pontife romain qui adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit,  et qui adore donc plusieurs idoles, selon les hérétiques,  ne peut en aucune façon être l’antichrist.
 Mais, disent-ils, Daniel (chapitre 11) affirme que l’antichrist adorera le dieu Moazim,  avec de l’or, de l’argent et des pierres précieuses.   Je réponds d’abord que par dieu Moazim, qui se traduit par force, c’est-à-dire le plus fort, on peut entendre l’antichrist.   Comme le mot il vénèrera, n’est pas, en hébreu, il adorera, mais il glorifiera, comme dans le psaume 90, Dieu dit : «  Je le délivrerai et je le glorifierai (selon le mot hébreu).  Il est certain que Dieu ne glorifie pas les hommes en les soumettant aux autres, mais en les exaltant.  C’est donc lui-même que l’antichrist glorifiera.  quand il se fera adorer par tous. Voilà pourquoi les septante ont traduit doxasei, et c’est ainsi que l’explique Thedoret : « Il s’appellera lui-même le dieu fort et puissant, car c’est ce que signifie Moazim.  Il a employé ce mot pour parler de lui-même.  Il se fera édifier des temples, et les fera orner d’or, d’argent et de pierreries. »
 Deuxièmement.  Je pense,  ce qui me plait énormément, que l’antichrist  sera un grand sorcier, et que, comme c’est le cas pour les autres sorciers, il sera le diable lui-même.  C’est par son aide qu’il fera de faux miracles, qu’il sera adoré.  Et ce qui sera appelé Moazim ce ne sera pas le nom de Dieu, mais d’un lieu fortifié et secret, où seront gardés les principaux trésors de l’antichrist, et où le diable lui-même sera adoré.  Et, selon Daniel,  il fera en sorte de fortifier Moazim avec un dieu étranger, qu’il connait.   Et ce mot hébreu signifie tout autant force que citadelle.  C’est ainsi que l’explique Lyranus.   Il faut nécessairement dire que l’antichrist  est ce dieu Moazim.   Et  s’il est un autre dieu, ne devrait-il pas être adoré dans un endroit secret, par tous, sur ordre de l’antichrist ?  Ce sont les paroles même de Daniel qui nous forcent à parler ainsi.  Autrement, elles se contrediraient.   Car, s’il ne se soucie d’aucun dieu, comment pourra-t-il adorer publiquement des idoles ?
 En vérité, les deux arguments d’Illyricus, ont peu de poids.   Car, dans son premier argument, il fait trois fautes.  D’abord, quand il dit que les paroles de Paul sont expliquées par le Christ, alors que c’est plutôt Paul qui explique les paroles du Christ.  Ensuite,  quand il dit  (Matt 24) que venir « au nom du Christ » est la même chose que « en tant que vicaire » du Christ.  Car, l’explication que le Christ a lui-même donnée de ses paroles contredit Illyricus.   Jésus, en effet, a dit : « Plusieurs viendront en mon nom ».   Et, tout de suite après, il ajoute, pour donner une explication : « en disant, c’est moi qui suis le Christ. »  Venir au nom du Christ, c’est donc s’attribuer par usurpation le nom du Christ.  C’est ce que Simon le magicien a fait, au témoignage de saint Irénée (livre 1, chapitre 20), et, à notre époque,  David Georcius.  Et, c’est ce que fera l’antichrist.   Du seul fait qu’il s’appelle le vicaire du Christ, le pape ne se prend pas pour le Christ.  Il commet une troisième faute en se révélant un commentateur inepte de saint Paul.   Car, il n’explique pas comme : « il s’élèvera au-dessus de tout dieu »,  : et « beaucoup viendront en mon nom », en leur faisant dire :  ils se feront mes vicaires. Car, le vicaire de Dieu n’est pas au-dessus de tout dieu, mais en-dessous de tout dieu, comme le vicaire d’un roi est en-dessous du roi.  Car, on ne peut ni penser ni imaginer que celui qui professe être le vicaire d’un roi puisse se  glorifier d’être au-dessus de tous les rois.   Apparaissent ici la cécité ou l’impudence de nos adversaires qui soutiennent des choses  que le gros bon sens abhorre.
 À cet autre argument d’Illyricus voulant que le pape ait  usurpé une autorité plus grande que celle du Christ lui-même, je réponds que la proposition et l’argument lui-même contiennent deux mensonges, que la conclusion ne vaut donc rien.  D’abord, il est faux que le Christ se soit soumis à l’Écriture, puisqu’il appert qu’il est lui-même l’auteur de l’Écriture, et donc, au-dessus des Écritures.  Quand nous lisons que le Christ a fait ce qu’il a fait pour accomplir les Écritures, ce « pour » ne signifie pas une cause, mais un avènement, comme l’enseignent saint Jean Chrysostome et saint Augustin, au chapitre 12 de Jean.   Car, le Christ n’est pas mort parce que c’était écrit qu’il mourrait; mais c’est parce que cela arriver ait que le prophète Isaïe l’a écrit ainsi.  Ensuite, il est faux que le pontife romain ait jamais dit ou laissé entendre par ses actions qu’il pouvait donner des dispenses  contraires à l’enseignement des évangélistes et des apôtres.   Car, même s’il peut donner des dispenses dans les préceptes positifs des apôtres,  il n’agit pas en cela contrairement aux apôtres,  mais selon l’apôtre qui savait, sans aucun doute, que le pouvoir apostolique  qu’il possédait continuerait dans ses successeurs, lequel leur permettrait de faire des modifications ou des changements qui correspondraient aux  besoins du moment.  Mais, les préceptes divins évangéliques, aucun catholique  n’a jamais prétendu que le pape avait le pouvoir d’en dispenser.
 La conclusion qu’il en tire est forcément mauvaise.   Car, dans la proposition majeure, Illyricus parle de la sujétion du Christ aux Écritures, non à ses préceptes, mais à ses prophéties.  Car, il ne pouvait pas ignorer que le Christ avait aboli le sabbat, et abrogé les lois cérémoniales.   Or, dans la mineure, c’est des préceptes qu’il parle.  Son argument a donc quatre termes, et ne peut, en conséquence, rien conclure.

CHAPITRE 15 : Les miracles de l’antichrist

    Au sujet des miracles de l’antichrist, nous avons trois choses dans l’Écriture. La première.  Il fera des miracles.  La deuxième.  La nature de ces miracles.  La troisième.  On donne trois exemples.      Que l’antichrist fera des miracles,  c’est ce qu’enseigne l’apôtre, (2 Thess 2) : «  Son avènement se manifestera par  l’opération de satan, dans des signes et des prodiges. »  Et le Seigneur dans l’évangile (Matt 24) : « Ils donneront des signes et feront de grands prodiges, de façon à induire en erreur, si la chose était possible, même les élus. »  Ils donneront, au pluriel,  donc, non il donnera, au singulier.   Parce que l’antichrist ne sera pas le seul à faire de faux miracles, mais aussi ses disciples.  Ce qui fait dire à saint Grégoire livre 32, chapitre 12 de la morale) que même les tortionnaires des saints martyrs feront des signes et des prodiges.  Il y a aussi cet autre passage de l’Apocalypse 13 : «  Et il fit de grands signes aux yeux de tous. »

 Mais ces mensonges seront faux en raison de toutes les causes : finale, efficiente, matérielle, formelle.  Car, la fin de ces miracles sera de montrer que l’antichrist est Dieu et Messie, ce qui sera un mensonge des plus pernicieux.  Saint Jean Chrysostome explique ce passage en disant que ces prodiges s’appelleront des mensonges, car ils induisent au mensonge.  Saint Ambroise enseigne, lui aussi, que  la fin des mensonges de l’antichrist sera de prouver qu’il est Dieu, comme notre Seigneur a fait des miracles pour démontrer sa divinité.  Ensuite, ces miracles sont appelés des mensonges à cause de celui qui les fait, car leur cause efficiente principale  sera le père du mensonge, le diable.  C’est ce que dit l’apôtre : « Dont l’avènement est selon l’opération du démon ».  Et tous les pères enseignent que l’antichrist sera un puissant sorcier, que le diable aura habité en lui depuis sa conception, ou depuis son enfance, et que c’est par lui qu’il fera ses faux miracles.  Saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15) dit que l’antichrist sera un sorcier versé dans les philtres, les incantations,  l’alchimie, l’hermétisme, l’occultisme, et tous les procédés magiques.  En parlant ainsi, il nous enseigne que ses pseudos miracles seront des mensonges, parce que c’est du père du mensonge qu’ils procéderont.

 Ses miracles seront aussi des mensonges en raison de leur matière, car ils n’auront que l’apparence de la réalité, comme l’enseignent Thedoret et saint Cyrille. Ils feront comme s’ils ressuscitaient des morts et guérissaient des malades, mais il n’y aura rien de vrai dans tout cela. Ils ne feront que jeter de la poudre aux yeux. Les miracles dont parle l’apocalypse (chapitre 13) ne seront dont que fiction et illusion, non de vrais miracles. En raison de la forme, ces soit disant miracles ne seront que des mensonges.  Ils pourront être vrais en raison de la matière, mais faux en raison de la forme, en faisant des choses qui ne transcendent pas les forces de la nature.  Car, les vrais miracles sont ceux que Dieu seul peut faire, c’est-à-dire qui n’ont pas de causes naturelles, ni occultes ni visibles. Voilà pourquoi ils sont admirables non seulement aux yeux des hommes, mais des démons et des anges. Or, les miracles de l’antichrits auront tous des causes naturelles, mais inconnues des hommes.

L’apocalypse (13) nous présente trois exemples des miracles de l’antichrist. Il fera descendre un feu du ciel; il fera parler la statue d’une bête.  Il fera semblant de mourir et de ressusciter. C’est ce dernier miracle qui lui obtiendra l’admiration de tout l’univers. Les deux premiers miracles seront vrais par rapport à la matière, non à la forme. Le troisième ne sera vrai en aucune façon. On peut nous objecter qu’il n’apparait pas clairement que ces miracles soient attribués à l’antichrist, car, en cet endroit, saint Jean introduit deux bêtes, une qui a sept têtes, dont l’une semble mourir et ressusciter, et une autre mineure, qui a fait descendre du feu du ciel et fait parler une image ou une statue.  Or, si l’antichrist est la première bête, on ne peut pas lui attribuer les miracles du feu et de l’image parlante.  S’il est l’autre bête, on ne peut pas lui attribuer le miracle de la résurrection.
 Je réponds que la première bête signifie ou l’empire romain ou la multitude des impies, comme nous avons dit plus haut; que la tête unique et principale qui semblait mourir et ressusciter est l’antichrist, car l’antichrist sera le chef par excellence et ultime des impies, et le dernier roi qui tiendra l’empire romain, mais sans le nom d’empereur romain. Que ce miracle d’une résurrection fictive doive être attribué à l’antichrist l’enseignent Primasius, Bède, Haymo, Richard, Rupert et Anselme, dans les commentaires qu’ils font de ce passage.   Saint Anselme également (dans son commentaire) et saint Grégoire (livre 11, épitre 3). Leur explication est contraire à celle de Lyranus, qui enseigne qu’il faut entendre cela du fils d’un certain roi des Perses, Cosdroae,  qui, dans un combat, avait fait semblant d’être mort, mais n’avait été que blessé. Or, aucune histoire reconnue par les historiens ne rapporte une pareille chose du fils de Cosdroaeus. Et ne peut non plus convenir à ce fils ce qu’ajoute l’apocalypse : « Toute la terre admirait la bête, et disait : qui est semblable à la bête ? »
 Selon Rupert, la seconde bête de l’apocalypse signifie l’antichrist, car c’est le même antichrist qui est décrit par deux bêtes. Par une, en raison de la puissance de son gouvernement et de son caractère tyrannique, qui soumet les hommes par la violence. Par l’autre, en raison de ses pouvoirs magiques, qui séduisent et ensorcèlent les hommes. Et, selon Richard, Anselme et les autres, la bête postérieure signifie les prédicateurs de l’antichrist, qui s’efforceront de démontrer, par des miracles, que l’antichrist est le vrai Messie. Tous ces miracles seront donc vraiment ceux de l’antichrist ou de ses ministres. Il suit de là que le pontife romain n’est pas l’antichrist, car aucun pape n’a jamais fait semblant de mourir et de ressusciter; aucun n’a,  par lui-même, ou par ses ministres,  fait descendre du feu ciel,  ni fait parler des images ou des statues.   Mais les magdebourgeois objectent (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 436) que les pontifes ont fait beaucoup de faux miracles : « Comme sont les visions d’âmes du purgatoire  demandant qu’on célèbre des messes pour elles,  les guérisons des maladies,  toutes choses qui se sont produites en faveur de ceux qui adorent des statues, ou qui font des vœux aux saints. »
Je réponds d’abord que, selon la description que nous en fait saint Jean,  ce ne sont pas ces miracles que fera l’antichrist.  Les miracles dont il parle sont « mourir et ressusciter, faire descendre du feu du ciel, et faire parler des statues ». Qu’ils montrent donc que ces pseudos miracles ont été faits par des souverains pontifes, ou sur l’ordre des souverains pontifes. Ensuite, ces trois genres de miracles illustrèrent l’église de Jésus-Christ avant le temps de l’apparition de l’antichrist, selon nos adversaires. Car, saint Grégoire (livre 4, chapitre 40 des dialogues) raconte que le diacre Pascase, qui vivait au temps du pape Symmaque, autour de l’année 500, a  bénéficié de  l’apparition de l’âme de l’évêque de Capoue, saint Germain, qui lui demandait de prier pour lui, pour le libérer des tourments du purgatoire.  Il est certain que ce miracle est arrivé cent ans avant l’avènement de l’antichrist, de l’avis même de tous les hérétiques de ce temps. Car personne ne place la venue de l’antichrist avant ou après 600, et après la mort de saint Grégoire le grand. Ce même saint Grégoire rapporte d’autres apparitions d’âmes du purgatoire demandant des prières, et surtout le saint sacrifice de la messe (livre 4, chapitre 55).
 Au sujet des guérisons de maladies obtenues en vénérant des images, nous avons un exemple raconté par Eusèbe (livre 7, chapitre 14 de l’histoire ecclésiastique). Il dit qu’une statue de la femme, que le Seigneur a guérie d’un flux de sang, avait été érigée en l’honneur du Seigneur; qu’une herbe avait coutume de pousser en dessous de la statue, qu’en croissant elle montait jusqu’ à la statue; et qu’elle guérissait tous les genres de maladie.  Ce miracle nous prouve avec évidence que Dieu approuve le culte des saintes images.
Au sujet des guérisons obtenues par ceux qui invoquent les saints, les exemples pullulent, et on n’a que l’embarras du choix. Theodoret (livre 8, aux gresc, les martyrs) nous en rapporte un qui est resté célèbre.   En son temps, les temples des martyrs étaient pleins de béquilles, de simulacres de mains, de pieds, d’yeux, et d’autres membres, qui manifestaient une grande diversité de guérisons obtenues par des vœux et des prières aux saints et aux martyrs.
fin chap 15.

2017 11 23 16h24 début
CHAPITRE 16 : Le règne et les guerres de l’antichrist
 Sur le  règne et les guerres de l’antichrist,   nous lisons quatre choses dans l’Écriture.  D’abord, on raconte qu’il viendra d’un lieu très humble, et qu’il s’emparera du royaume des Juifs par la fraude et la ruse.   On nous dit aussi qu’il se battra contre trois rois,  de l’Égypte et de la Lybie et de l’Éthiopie; et, qu’après les avoir vaincus, il s’emparera de leurs royaumes; qu’il se soumettra ensuite sept autres rois, et qu’il deviendra ainsi le roi de la planète.  On nous dit, enfin que, avec une armée innombrable, il pourchassera les chrétiens par toute la terre;  et que cette bataille portera le nom de Gog et Magog.  Puisqu’aucune de ces choses ne convient manifestement au pontife romain, il s’ensuit qu’il ne peut, en aucune façon, être appelé antichrist.
 Le premier texte.  Voici ce que dit Daniel (chapitre 11) : « Il  sera méprisé dans sa ville natale, et on ne lui accordera pas l’honneur de la royauté.  Mais il viendra sournoisement, et obtiendra le règne par la fraude. »  Commentant ce texte, saint Jérôme écrit que, bien que ces choses s’appliquent à Antioche Épiphane, elles se rapportent plus directement à l’antichrist.   Ce que le psaume 71 raconte au sujet de Salomon ne s’applique-il pas, d’abord et avant tout, au Christ ?  Voilà pourquoi, après avoir appliqué ces paroles à Antioche Épiphane, à la suite de Porphyre, saint Jérôme ajoute : « Les nôtres ont une meilleure et une plus exacte compréhension de ce texte, car ils y voient  ce que l’antichrist viendra à la fin des temps.  Il proviendra d’un peuple modeste,  le peuple des Juifs, et il sera si effacé et méprisé qu’on lui refusera les honneurs royaux.  C’est par fraude et par ruse qu’il  obtiendra ensuite la suprématie.»  Saint Jérôme nous enseigne par  là que c’est ainsi que les chrétiens interprètent ce texte.  Pour la même raison,  Daniel (chapitre 7) compare l’antichrist à la petite corne, à cause de son origine vile et obscure.
 Et il est absolument certain que ce premier texte ne convient pas du tout  au pontife romain.  Car, il faudrait dire que jusqu'à l’année 606, le pape a été très obscur, et d’aucune renommée, et que c’est subitement, et par fraude, qu’il s’est emparé de la première place.  Mais cela est, évidemment, d’une fausseté criante.  Car, voici, par exemple, ce que dit saint Augustin (épitre 162) : « Dans l’église romaine, la principauté de la chaire  apostolique a toujours été en vigueur. »  Et Prosper (livre 2, chapitre 6, de la vocation des Gentils) : « Par la principauté du sacerdoce, Rome est devenue plus ample comme citadelle de la religion que comme pays puissant. »   Et le concile de Chalcédoine (dans l’épitre à Léon) déclare que « les rayons apostoliques brillent à Rome, qu’ils se diffusent partout,  et qu’ils communiquent leurs bienfaits  aux autres. »  Enfin, même un auteur païen, Ammianus Marcellinus (livre 27), dit ceci, en écrivant sur le schisme de Damase et d’Ursicinus : « Je ne me surprends pas que les hommes jouent des coudes pour accéder au pontificat romain, puisque son pouvoir et son autorité sont si imposants. »
 Le second.  Voici ce que dit Daniel (chapitre 7) : « Je regardais les cornes, et voici qu’une autre corne, petite, apparut au milieu des autres.  Et,  trois des premières cornes furent chassées de sa face. » Et plus bas, il explique : « Les dix cornes seront dix rois,  et un viendra après eux, et sera plus puissant que ceux qui sont venus avant lui, et il humiliera trois rois. »  Et, dans le chapitre 11, expliquant ce que sont ces trois rois, il dit : « Il s’emparera des terres, et la terre d’Égypte n’y  échappera pas.  L’or et l’argent lui appartiendront, ainsi que les pierres précieuses de l’Égypte. Il traversera aussi la Lybie et l’Éthiopie. »   Commentant ce texte, surtout le chapitre 7, saint Jérôme écrit : « Disons ce que tous les écrivains ecclésiastique nous ont transmis : lors de la consommation du monde, quand le royaume des Romains aura été détruit,  dix rois se partageront l’empire romain,  et un onzième surgira, un petit roi, (l’antichrist)   qui vaincra trois des dix rois, c’est-à-dire l’Égypte, l’Afrique et l’Éthiopie, après quoi les autres rois feront leur soumission. »  Enseignent également que c’est l’antichrist, qui tuera les trois rois, saint Irénée (livre 5), Lactance (livre 7, chapitre 16), et Theodoret (chap 7 et 11 de Daniel.)
 Voilà qui réfute la divagation des hérétiques qui font, du pape, un antichrist.   Qu’ils disent donc, s’ils le peuvent, à quel moment le pape a occupé l’Égypte, la Lybie et l’Éthiopie,  et s’est emparé de leurs royaumes.  Theodorus Bibliander (dans sa chronique) dit que le pontife romain est la petite corne, et qu’elle est née des dix cornes, quand le pape Grégoire 11 détrôna l’empereur grec  Léon iconoclaste, et interdit aux italiens de lui payer le tribut;  et que c’est ainsi que, peu à peu, il obtint l’exarchat de Ravenne.  Il dit aussi que la seconde corde a triomphé quand le pape Zacharie a déposé le roi des francs,  Childeric,  et a ordonné de le remplacer par Pépin.  Il ne parle pas directement de la troisième, mais il semble vouloir indiquer qu’elle a triomphé quand le pape Grégoire V11 a excommunié et déposé  l’empereur Henri 1V.  Il existe encore une lettre de l’empereur Frédéric 11, qui déblatère  contre le pape.  Il y affirme que les trois cornes rejetées par l’antichrist sont l’Italie, l’Allemagne et la Sicile, que le pontife romain s’est par la force asservies.
 Mais toutes ces paroles ne sont que du babillage.   Car, d’abord, Daniel ne parle pas de l’Allemagne ou de la France,  mais de l’Égypte, de la Lybie et de l’Éthiopie.   Et le pape ne s’est emparé d’aucun de ces royaumes.   L’antichrist, par contre, tuera les rois de ces pays, comme le dit saint Jérôme.   Ensuite, l’antichrist   ne  livrera pas ces royaumes  à d’autres, mais se les assujettira.  Or, le pontife romain, a livré à Pépin le royaume de France, il ne l’a pas accaparé.  Et, après avoir déposé un empereur, il n’usurpa pas l’empire, mais sacra un autre empereur.  Et quand il priva Léon de Ravenne,  il ne la rangea pas sous son autorité temporelle,  mais permit aux rois Lombards d’en prendre possession.  Et c’est quand il eut défait les Lombards, que Pépin en fut don au pontife romain.  Donc, si déposer des princes c’est agir en corne, il faudra compter quatre rois, plutôt que trois, qui ont été écartés par l’antichrist.  Car, qui ne sait que, en plus de l’empereur grec Léon 111 et du roi franc Childeric,  Henri 1V a été déposé par Grégoire V11,  Othon 1V par Innocent 111, Frédéric 11, par Innocent 1V ?
 Le troisième.  Au sujet du troisième, nous avons un grand nombre de témoignages anciens.  Lactance (livre 7, chapitre 16) et Irénée (livre 5) disent au sujet de l’antichrist  que, après avoir tué trois des dix rois, et après s’être ensuite soumis les autres, il est devenu le premier de tous.  Saint Jérôme (chapitre 11 de Daniel, sur in illud) dit qu’il fera ce que n’ont pas fait ses pères : « Aucun Juif, avant l’antichrist, n’a régné sur toute la terre. »  Saint Jean Chrysostome (2 Thessal 2) déclare que l’antichrist sera un roi, et qu’il succèdera aux Romains dans la monarchie, comme les romains ont succédé aux Grecs, les Grecs aux  Perses, les Perses aux Assyriens.   Ensuite, saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), dit que l’antichrist héritera de la monarchie qui appartenait avant aux Romains.   Cette opinion des pères semble bien découler logiquement des mots  de l’apocalypse (17) : « Et ces dix cornes que tu as vues sont dix rois.  Ils ont un seul dessein, et  une seule force, et ils donneront leur pouvoir à la bête. »  Il est certain que rien de tout cela ne convient au souverain pontife, car il  n’a jamais été le roi de toute la terre.
 Le quatrième. Saint Jean dit (apocalypse  20) : « Et quand les mille ans seront révolus,  Satan sera relâché de sa prison.  Il sortira, et il séduira les nations, qui sont aux quatre coins du monde. Gog et Magog.   Et il rassemblera pour le combat une armée aussi nombreuse que le sable de la mer.  Et ils avanceront sur toute la surface du globe, et ils investiront les camps des saints  et la cité bien-aimée.   Et un feu descendra du ciel, et les dévorera.  Et le diable qui les séduisait est envoyé dans l’étang de feu et de souffre, là  où la bête et les pseudos prophètes seront torturés jour et nuit pendant les siècles de siècles. »   C’est en ces mots qu’est décrite la dernière persécution, ainsi que sa fin.  Voici ce que saint Augustin a à dire là-dessus : « Ce sera la dernière persécution, que la sainte église aura à supporter sur toute la terre.  C’est-à-dire que la cité universelle du Christ sera persécutée par la cité universelle du diable, telles qu’elles seront à ce moment sur la terre. »  Ezéchiel (38  39) dit des choses semblables qu’il faut expliquer à cause des nombreuses erreurs d’interprétation.

CHAPITRE 17 : Gog et Magog
 La première interprétation erronée est celle des Juifs qui enseignent que Gog est l’antichrist,  que Magog représente les nombreux peuples scythes, qui se cachent dans les montagnes Gaspiennes.  Gog,  l’antichrist,  viendra donc avec Magog, c’est-à- dire avec l’armée des Scythes, au temps où le Messie commencera à apparaître  à Jérusalem.  Et, alors on se battra en Palestine,  et l’armée de Gog fera un tel ravage que pendant sept ans, les Juifs ne pourront plus couper d’arbres pour faire du feu, fabriquer des javelots ou des boucliers,  et d’autres instruments qui joncheront le sol avec les cadavres,  et pendant longtemps après.  C’est saint Jérôme qui rapporte cette opinion des Juifs (Ezéchiel, chapitre 38), et Pierre Galatinus (livre 5, chapitre 12, contre les Juifs), et le rabbi David Khimhi (dans son commentaire des psaumes).  Mais les Juifs commettent là deux erreurs.  Confondant le premier avènement avec le second, ils s’imaginent que Gog et Magog apparaitront lors du premier avènement du Messie.   Et pourtant, l’Écriture enseigne clairement que, dans son premier avènement, le Christ viendra dans l’humilité,  et comme un doux agneau devant être immolé,  (comme nous le décrit Isaïe à 54 et ailleurs).  Ils se trompent, ensuite,  en pensant que l’antichrist viendra contre eux, et qu’il se battra avec leur Messie, alors qu’en réalité, l’antichrist sera leur messie,  et qu’il se battra, pour les Juifs, contre le Christ notre Sauveur.
La deuxième explication est celle de Lactance (livre 4, chapitres 24, 25, 26).  Il estime que la bataille de Gog et de Magog surviendra mille ans après la mort de l’antichrist.  Il enseigne, en effet,   que c’est six mille ans après la création du monde que viendra l’antichrist;  qu’il règnera trois et ans et demi, et que, quand le temps de tuer l’antichrist sera venu,  le Christ apparaitra;   que c’est alors qu’aura lieu la résurrection des morts; et que, une fois les infidèles exterminés,  les saints régneront sur la terre avec le Christ pendant mille ans, dans la paix et la tranquillité.  À la fin des mille ans, le démon sera relâché, et il suscitera une guerre atroce contre ces saints, dans toutes les nations qui leur obéirent pendant mille ans.  Et voilà en quoi consiste, selon eux, la guerre de Gog et Magog, dont parlent Ézéchiel et saint Jean.  Ils ajoutent qu’un peu après, tous les impies seront tués par une intervention divine,  et que c’est alors qu’aura lieu la deuxième résurrection, ainsi que le renouvellement total du monde.  Cette opinion fut soutenue par plusieurs autres pères anciens, comme Justin, Irénée, Tertullien, Apollinaire, et d’autres dont parle saint Jérôme (au chapitre 36 d’Ezechiel) et Eusèbe (livre 3, dernier chapitre de son histoire).  Mais cette opinion a déjà été convaincue de n’être qu’une erreur.  Car, le Seigneur (Matth 24 et 25) enseigne clairement que c’est immédiatement après la persécution de l’antichrist qu’aura lieu le jugement dernier, et que les bons iront à la vie éternelle.  Ce ne sera donc pas après d’autres milliers d’années et d’autres guerres.
 La troisième opinion est celle d’Eusèbe qui (livre 9, chapitre 3 de sa démonstration évaangélique) estime que Gog est un empereur romain, et Magog son empire.  Mais cette opinion repose sur un faux fondement. Il la déduit, en effet, du chapitre 24 de la version des septante, où nous lisons : « Gog annoblira et agrandira son royaume.  Dieu l’a tiré de l’Égypte. »  Il a pensé que l’Écriture voulait dire que quand le Christ retournera de l’Egypte, au temps de son enfance, c’est alors que s’élèverait le règne de Gog.  Mais la preuve a été faite que, pendant l’enfance du Christ, aucun autre royaume ne s’est formé que celui des Romains.   Et on a de bonnes raisons de penser que la traduction des septante ait été faussée, car le texte hébreu ne donne pas Gog, mais Agag.   Ou que, selon d’autres, Saul s’élèvera au dépends d’Agag, c’est-à-dire qu’il prévaudra, et l’emportera sur Agag.   Les deux sont vraies.  Et il est certain que ce texte des Nombres parle du royaume des Juifs, non de celui des chrétiens ou des romains. Car, c’est ainsi qu’il commence : « Qu’ils sont beaux tes tabernacles, Jacob,  qu’elles sont belles tes tentes, Israël »   La quatrième opinion est de ceux qui, par Gog et Magog,  entendent les guerres du diable et de ses anges avec les bons anges,  qui  eurent lieu jadis dans le ciel.  Saint Jérôme la réfute (chapitre 38 Ezéchiel) en la déclarant  destructrice du sens littéral.
 La cinquième est celle de Théodore Bibliander, que suit Chytraeus (chapitre 20 du commentaire de l’apocalypse).  Dans la table 14 de sa chronologie, où il traite explicitement de Gog et de  Magog, Bibliander enseigne que les prophéties d’Ezéchiel et de Jean ne portent pas sur la même époque.  Que celle d’Ézéchiel a été accomplie au temps des Macchabées, et  que Gog et Magog ont été Alexandre le grand, et ses successeurs en Syrie et en Égypte,  qui ont livré de farouches combats contre les Juifs, et qui ont été finalement vaincus par les Macchabées.  Que celle de Jean a été accomplie au temps du pape Grégoire V11 et de ses successeurs.  Que Gog et Magog ont été les pontifes, les princes et les armées des chrétiens qui se sont battus pendant longtemps avec les Sarrasins pour récupérer la terre sainte et le sépulcre du Christ.  La première partie de cette opinion est aussi de Theodoret (chapitre 38 d’Ezechiel), mais elle est indéfendable.  Car, d’abord les prophéties d’Ézéchiel et de Jean sont d’une seule et même coulée, les deux devant donc se réaliser après l’avènement du Christ.  Car, saint Jean  dit que l’armée de Gog viendrait des quatre coins de la terre, et Ézéchiel dit la même chose, en précisant que, dans l’armée de Gog, il y aura des Perses venant de l’orient, des Éthiopiens, venant du midi,  Tubal, c’est-à-dire des Espagnols venant de l’occident, et des Phrygiens venant de l’aquilon.  Saint Jean dit ensuite qu’un feu venant du ciel réduira en cendres cette armée.  Ézéchiel dit la même chose (à la fin du chapitr 38) : « Je ferai pleuvoir  du feu et du soufre sur lui, et sur son armée. »  Et c’est tout de suite après cette défaite, que saint Jean  place le renouvellement de Jérusalem, la glorification de l’Église.   Du chapitre 40 jusqu’à la fin de son livre, Ézéchiel  ne parle que du merveilleux renouvellement  de Jérusalem.
 Deuxièmement, il est facile de prouver que la prophétie d’Ezéchiel ne s’est pas réalisée au temps des Macchabées, car, au chapitre 38, on dit à Gog : tu viendras à la fin des années.  Or, Alexandre le grand et ses successeurs sont venus au milieu des années.  Ensuite, Ézéchiel dit clairement que, dans l’armée de Gog, il y aura des Éthiopiens, des Lybiens, des Espagnols, et des Cappadociens etc.   Or, les soldats de ces nations n’ont jamais livré de guerre à Israël, et encore moins au temps des Macchabées.  Les seuls à s’être battus contre les Macchabées  sont les Syriens et les Égyptiens.  Ensuite, la victoire contre Gog et Magog,  que décrit Ezéchiel, sera si décisive qu’aucun ennemi ne sera plus à craindre, et  qu’elle marquera la fin de tous les combats.  Or, la victoire que remportèrent les Macchabées sur les rois de Syrie et d’Égypte ne fut pas si éclatante et si définitive, car, quelques années après, les Juifs ont été vaincus et conquis par les Romains, et n’ont jamais pu, par la suite,  recouvrer leur indépendance, comme saint Augustin le prouve (livre 18, chapitre 45 de la cité de Dieu).  La prophétie d’Ezéchiel n’a donc pas été accomplie avant l’avènement du Christ.
L’autre partie de l’opinion de Bibliander,  qui lui est propre, est non seulement fausse, mais impie.  Ce que dit saint Jean, selon lui, c’est que les camps des saints et la cité bien-aimée auxquels Gog et Magog livreront la guerre,  ne sont autres que  la vraie église du Christ.  Or, la guerre des chrétiens pour récupérer la terre sainte se fit entièrement contre les Sarrasins mahométans. Veut-il donc dire que les mahométans sont la vraie Église du Christ, et les camps des saints ?
 Saint Jean dit aussi que les soldats de l’armée de Gog viendront des quatre points cardinaux.  Or, dans l’armée chrétienne, il n’y avait que des Occidentaux, des Gaulois, des Italiens, et des Allemands.   Saint Jean dit ensuite qu’à la fin de la guerre contre Gog et Magog, Jérusalem sera renouvelée et glorifiée; que le diable, l’antichrist et les pseudos prophètes seront jetés dans la fournaise du feu éternel.   Or, les croisades ont pris fin depuis longtemps, et nous n’avons aperçu aucun renouvellement de Jérusalem;  nous n’avons pas vu non plus le diable et les pseudos prophètes être jetés dans le tartare.  Car, de nos jours, comme nos adversaires eux-mêmes le reconnaissent, le diable et ses pseudos prophètes combattent l’Église plus que jamais.  De plus, par des signes évidents et des prodiges qui se sont produits autant à Antioche de Syrie que dans d’autres villes, Dieu a manifesté que cette guerre lui avait été agréable.  C’est ce dont parlent Guillaume de Tyr (livre 6, de la guerre sacrée), et Paul Émilien (livre 4, des gestes des francs. »  Ensuite, saint Bernard, que  Bibliander appelle saint, dans sa chronique, quand il parle de l’époque d’Eugène 111, fut un des principaux promoteurs des croisades.  Car, par ses prédications enflammmées et ses miracles, il a persuadé une multitude de Gaulois et de Germains d’entreprendre ce voyage, (comme il l’indique lui-même dans son livre 2 sur la considération).  Et l’auteur de la vie de saint Bernard raconte que, à la fin de la deuxième croisade, il a, pour montrer que c’était au nom de Dieu qu’il avait prêché cette croisade, rendu la vie à un aveugle.
 La sixième opinion est celle des magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 435).  Ils enseignent là que Gog et Magog représentent le royaume des Sarrasins, ou des Turcs.   Cette opinion entre en contradiction avec celle de Bibliander.  Elle est donc un peu meilleure, mais elle n’est qu’un moindre mal.  Elle est quand même complètement fausse, car Gog viendra à la fin des temps, et ne règnera pas longtemps, comme nous l’apprennent Ézéchiel et Jean.   Le royaume des Sarrasins a commencé au septième siècle, et a duré jusqu’à présent, pendant, donc, près de mille ans.  Ce n’est certes pas ce qu’on peut appeler un temps bref.   La septième est celle d’Ambroise (dans le livre 2, chapitre dernier de la foi).   Il dit que Gog représente les Gaulois qui saccagèrent plusieurs provinces de l’empire romain.  C’est saint Jérôme (questions hébraïques, Genèse, chapitre 10), qui rapporte cette opinion, et il ajoute : « Est-elle vraie ou fausse ? L’issue de la guerre nous le dira. »  Et l’issue de cette guerre a enseigné que cette opinion n’était pas vraie.  Car, après les guerres des Goths, aucun renouvellement de l’Élise ne s’est manifesté, et les guerres ne prirent pas fin.
 La huitième est celle de saint Jérôme (chapitre 38 d’Ézéchiel).  Voyant à quel point il est difficile de donner une explication claire de ce texte,  il laissa tomber le sens littéral, et l’entendit des hérétiques, au sens mystique.  Il a donc enseigné que Gog, qui en hébreu signifie toit, représentait les hérésiarques qui, étant orgueilleux, sont élevés comme des toits; que Magog, qui en hébreu signifie lit, représentait ceux qui croient dans les hérétiques, et qui  s’y soumettent comme un édifice le fait avec son toit.  Cette interprétation est certainement vraie au sens mystique, mais ne vaut rien au sens littéral.  Car Ezéchiel (chapitre 38) dit que Gog viendra à la fin des temps,  et Jean (apocalypse 20) dit qu’il viendra après les mille ans.  Par les mille ans, tous les chrétiens entendent le temps qui s’écoulera de la venue du Christ à l’avènement de l’antichrist.   Comme Gog ne viendra qu’à la fin du monde, et que les hérétiques ont sévi dès le début de l’église, et du vivant même des apôtres, il est évident que le mot Gog, au sens littéral, ne peut pas signifier les hérétiques.   Il faut savoir aussi que quand saint Jérôme déclare que Gog signifie toit et Magog lit, il ne veut pas dire que ce soit cela  le sens réel de ces mots, mais quelque chose d’approchant, car, en hébreu toit ne se dit pas Gog, mais Gag, et lit non magog, mais miggag.
 La neuvième opinion est celle de saint Augustin (livre 20, chapitre 11 de la cité de Dieu).  Par Gog, il entend le diable, qui ressemble à un grand toit, c’est-à-dire à une grande maison, où habitent tous les méchants.   Par magog, il entend l’armée de l’antichrist formée de toutes les nations de la terre.   Cette opinion est certainement très vraie, et on peut la faire sienne  dans la mesure où elle situe Gog et Magog au temps de l’antichrist.  Et c’est celle qu’ont suivie tous les auteurs catholiques  qui ont commenté l’apocalypse : Arethas, Primasius, Bède, Haumo, Rupert,  Richard, Anselme, et d’autres.  Et aussi parce que tout ce qui est dit de Gog et Magog convient parfaitement à l’antichrist.  Car, c’est alors qu’aura lieu la plus pénible et l’ultime persécution, et c’est après elle, que sera renouvelée  et glorifiée l’église,  et que les canons se tairont définitivement.   Mais  que Gog soit le diable,  cela n’a aucune chance d’être vrai.  Car, saint Jean dit en toutes lettres   qu’après avoir été relâché,  le diable convoquera Gog et Magog,  pour qu’ils engagent un combat.  Comme autre est celui qui appelle et autre, celui qui est appelé, autre est le démon et autre est Gog.
 Notre opinion, qui est  la dixième, comprend trois points.  Le premier.   Nous affirmons que la guerre de Gog et de Magog est une guerre de l’antichrist contre l’Église,  comme l’enseigne saint Augustin avec raison.  Le deuxième.   Il est probable que Gog signifie l’antichrist, et Magog son armée.    Car Ézéchiel appelle toujours Gog un prince, et Magog un pays ou une nation.  Le troisième.  Il est probable que le mot  gog vienne de magog, car il est le prince d’une nation qui se dit magog.  De plus c’est de la nation des Scythes que magog tire son nom, non de ces Scythes que les Juifs croyaient habiter au-delà du Caucase et de la mer gaspienne, mais  des barbares de la Scythie orientale, des turcs, des tartares, et d’autres,  ou parce que la plus grande partie de cette armée proviendra de ces barbares, ou parce que cette armée sera cruelle et inhumaine.   Car nous appelons scythes des gens cruels et inhumains.  Que le mot magog ne signifie pas vraiment la nation des scythes, nous le comprenons par la Genèse (10), qui nous dit que le fils de Japhet a été appelé Magog, et que le nom de Magog a été donné à la région que ses descendants habitèrent.  Joseph (livre 1, chapitre 11, antiquités ) et saint Jérôme (questions hébraïques, Genèse, chapitre 10) enseignent que c’est la Scythie.  Comme par les fils de Cham, Chus, Mizraim, et Chanaham ont été donnés les noms de d’Éthiopie (Chus), d’Égypte (Mizraïm) et de Palestine  (Chanaham),  c’est par le fils de Japhet,  Magog, que la Scythie a reçu le nom de Magog.  Il est évident que, en en nommant Magog,  Ezéchiel pensait à un peuple qui avait reçu son nom du  fils de Japhet, Magog.   Cela est clair, parce que, au même endroit, il ajoute comme étant associés à Gog, d’autres peuples qui ont reçu leurs noms d’autres fils ou neveux de Japhet, comme Gomer, Togorma, Mosoch, Tubal etc.
 Ne nous contredit pas ce qu’écrit Ézéchiel au sujet de Gog et Magog.  Il dit que pendant sept ans on brûlera  des armes par le feu, puisqu’il appert que, après la mort de l’antichrist, il n’y aura que 45 jours avant la fin du monde (Daniel, 12).  Car, Ezéchiel n’écrit pas comme un historien, mais comme un prophète, et ce qu’il veut dire c’est que ces armes devront être détruites par le feu durant sept années.  Mais le combat à venir sera si gigantesque qu’il faudrait un plus grand temps pour détruire par le feu toutes les épées et tous les boucliers.  Il reste encore un point à éclaircir.   En raison de la cruauté et de l’universalité de la persécution, la foi sera-t-elle complètement éteinte, la religion sera-t-elle complètement abolie ?  Car Dominique a Soto (livre4, sentence 46, question 1, art, 1) est de cet avis : « L’éloignement et la défection de toute la terre de ce siège sera la signe de la consommation du siècle. »  Et plus bas : « Une fois la foi éteinte par le rejet du siège apostolique, la terre entière aura perdu sa raison d’être, et courra donc à sa perte. »  Et plus bas encore : « Les humains éprouveront ce qu’est l’amour pestilentiel de soi.  Car, de là vient l’orgueil et la superbe, qui, sous la conduite de l’antichrist,  fera s’écrouler la cité de Dieu ».   Mais, cette opinion, selon moi, est indéfendable.  Car, d’abord, elle répugne à saint Augustin qui (dans le livre 20, chapitre 11 de la cité de Dieu) enseigne que l’Église demeurera invaincue par l’antichrist : « Elle ne perdra pas ses soldats celle qui est appelée un camp fortifié. »  Elle semble aussi répugner à l’évangile, car Jésus a prophétisé en Mathieu 16 : « Sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elles. »  Or, comment ne prévaudront-elles point, si elle est totalement éteinte ?   Le Seigneur parle ainsi des ministres de l’antichrist : « Il feront des signes tels qu’ils pourraient induire en erreur, si la chose était possible, même les élus. » Le Christ ne dit-il  pas là clairement qu’il y aura alors beaucoup d’élus qui ne se laisseront pas séduire par les miracles de l’antichrist?  Enfin, tous les auteurs qui parlent de la persécution future de l’antichrist, comme Ézéchiel, Jean, Daniel et Paul prédisent une victoire de l’Église sur la bête ou sur la persécution ultime.  Et c’est ce que la raison elle-même nous enseigne.  Qui peut croire, en effet, que, dans ce combat au cours duquel   Dieu et le diable, le Christ et l’antichrist, se battront de toutes leurs forces, et avec toutes leurs armées, Dieu sera vaincu par le diable, et le Christ par l’antichrist ?

CHAPITRE 18
 On réfute les accusations délirantes des hérétiques par lesquelles ils affirment, sans jamais pouvoir le prouver, que le pape est l’antichrist.
 Même si ce que nous avons déjà écrit sur l’antichrist devrait largement suffire, --car nous avons démontré que rien de ce que l’Écriture attribue à l’antichrist ne convient au souverain pontife-  cependant, pour que rien ne reste à désirer, et pour faire apparaître en pleine lumière l’impudence de nos adversaires,  je réfuterai ce que présentent comme preuves Luther, Calvin, le libelle smalchadicus, Illyricus, Tilman, et Chytraeus.   D’abord, Luther.  Même s’il appelle souvent le souverain pontife antichrist, comme dans son livre sur la captivité de Babylone,  son livre sur la bulle exécrable, son article contre Ambroise, je n’ai pu trouver qu’un seul argument avec lequel il s’efforce de le prouver.  Car (dans assert, art 27), il écrit : « L’antichrist sera un roi d’un visage impudent, c’est-à-dire, comme le dit le texte hébreu, il sera puissant en pompes et cérémonies des œuvres extérieures, l’esprit de foi étant éteint,  comme nous le voyons réalisé dans tant de religions, d’ordres, de collèges, de rites, de vêtements, de gestes, d’édifices, de statues, de règlements, d’observances, si nombreux qu’on ne peut les énumérer tous. »  Et ces différents visages de l’antichrist, comme il les appelle, il les a longuement décrits (dans son libre contre Ambroise Catharin de vis. Dan).
Mais cet argument de Luther pèche au moins de trois façons.   La première, par le fondement.  Car le mot hébreux, qu’il cite, signifie robuste de visage.  Le sens de cette phrase en hébreu est celui-ci : un homme au front de pierre, c’est-à-dire qui ne sait pas rougir.  Car, c’est ainsi que l’ont traduit les septante, ainsi que saint Jérôme et Theodoret.  Et c’est ainsi que l’explique François Valablus à partir des règles d’interprétation des rabbins : « Celui qui est fort de face est celui qui ne rougit pas, qui n’a pas de pudeur. »
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On peut tirer la même chose de paroles semblables d’Ezéchiel : « La maison d’Israël a un front impudent et un cœur dur. J’ai donné à ta face d’être plus forte que leurs faces, et à ton front d’être plus dur que leurs fronts. »  En hébreu, nous avons : « La maison d’Israël sont plus robustes de front, et j’ai donné à ta face d’être plus robuste que leurs faces. »  Cette phrase ne peut pas avoir un autre sens que le suivant (come le dit fort bien saint Jérôme ) : « Ce sont des impudents, mais ne cède pas à leur impudence.  Et comme c’est avec audace et sans pudeur qu’ils commettent le mal,  reprends-les avec audace et sans pudeur ».   Puisqu’il en est ainsi, que Luther ne se rende pas impudent de face en voulant faire passer sa traduction avant celle des septante, de saint Jérôme, de Theodoret, et d’un rabbin !  L’argument de Luther pèche en second lieu parce que, à partir du vrai sens de la phrase, on ne peut pas conclure que le pape est l’antichrist.  Car, même s’il était prouvé que l’antichrist serait puissant en pompes et en cérémonies externes, on ne pourrait pas en déduire qu’il suffit que quelqu’un soit puissant en pompes et en cérémonies extérieures pour être un antichrist.  Car, comme l’enseignent les logiciens, on ne peut rien conclure d’affirmations particulières.   Autrement, Moïse lui-même  aurait été un antichrist,  puisqu’il  institua un si grand nombre de cérémonies dans l’Exode et le Lélvitique qu’on peut à peine les compter.  Et comme, au même endroit, on dit d’Antioche et de l’antichrist que leur intelligence sera si grande qu’elle  pénétrera toutes les énigmes,  il s’ensuivrait, selon le raisonnement de Luther, que tous ceux qui sont capables de résoudre des énigmes sont des antichrist. Ce qui est non seulement faux, mais ridicule.
 Il pèche, en troisième lieu, en attribuant au pontife romain l’institution de tous les ordres et de toutes les cérémonies ecclésiastiques.   Il appert, pourtant, qu’un grand nombre d’entre elles et d’entre eux ont été institués par les autres saints pères.  Car l’église grecque a toujours eu et a encore des monastères, des rites, des règlements, des cérémonies qu’elle a reçus non des papes,  mais de saint Basile, de saint Pachome et d’autres grands moines. Voir les livres de Cassien, et la constitution de saint Basile.  En Occident, les ordres de saint Benoit, de saint Romuald, de saint Bruno, de saint Dominique et de saint François ont été, certes, approuvés par le pape, mais ils ont été conçus et fondés  par ces saints hommes sous l’inspiration du Saint-Esprit. De telle sorte que si ces ordres constituent la face de l’antichrist, c’est plutôt les fondateurs de ces ordres qu’il faut appeler antichrist que le pape lui-même.
 Ajoutons enfin que les paroles de Daniel ne s’appliquent à aucun homme aussi bien qu’à Luther (à l’exception du véritable antichrist qui sera révélé en son temps).  C’est lui, en effet, qui éleva son front impudent au-dessus de tous.  Car, en étant prêtre et moine, il épousa publiquement une religieuse consacrée à Dieu, chose que l’antiquité n’a pas connue.  Il a ensuite écrit un grand nombre de mensonges qui ont été relevés et publiés.  Jean Cochlaeus écrit, en effet, en l’année 1523 que quelqu’un a découvert, dans un seul livre de Luther, cinquante mensonges.   Un autre en a trouvé  874.  Et de quelle impudence n’a-t-il pas fait preuve quand, dans son livre contre la bulle du pape Léon X, le même Luther a osé excommunié le souverain pontife et toute l’église qui l’appuyait ?  Qui  a jamais entendu dire qu’un simple prêtre pouvait excommunier un évêque ?  Le concile de Chalcédoine eut horreur de l’audace d’un certain Dioscore qui, pendant qu’il présidait le concile d’Éphèse 11, avait eu la témérité d’excommunier le pape Léon.  Mais quelle comparaison peut-on faire entre Dioscore, le patriarche du second siège, président d’un concile général, et Luther, un simple moine qui écrit dans sa cellule ?  Mais, laissons Luther de côté, et venons-en à Mélanchton.

CHAPITRE 19 :  On réfute les billevesées  du synode smalchadique des luthériens

Demeure toujours en circulation un libelle sur le pouvoir et la primauté du pape, ou sur le règne de l’antichrist, édité sous le nom du synode smalchadique, qui me semble être de Mélanchton, mais qui, quel qu’en soit l’auteur, ne contient que des mots et une vaine jactance. Voici ce que dit son auteur : «  Il a été démontré que les pontifes romains avec leurs membres défendent une doctrine impie, et des cérémonies impies,  et qu’au règne du pape et de ses membres  convient parfaitement la marque de l’antichrist. »  Après avoir entendu l’énoncé de la proposition, écoutons-en maintenant les preuves : Car, Paul, décrivant l’antichrist aux Thessaloniciens, l’appelle l’adversaire du Christ, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit dieu ou adoré comme dieu, qui s’assoit dans le temple comme Dieu ».  Il parle donc de quelqu’un qui règne dans l’Église, non des rois païens,  et il l’appelle l’adversaire du Christ, parce qu’il élaborera une doctrine qui est contraire à celle de l’évangile, et s’arrogera l’autorité divine. »   Même si ces choses étaient vraies,  elles nous feraient peu de tort.  Je demande, cependant, sur quel fondement repose cette accusation ?  Saint Paul dit clairement que l’antichrist  s’élèvera au-dessus de tout dieu, et s’assoira dans le temple, non en roi, non en évêque, mais en tant que Dieu.  Et c’est ce qu’enseignent éloquemment saint Jean Chrysostome, saint Ambroise,  et les autres anciens commentateurs de ce texte.   De quel droit, donc, affirmez-vous, sans témoin et sans raison, que l’antichrist est celui qui s’assoit dans le temple non comme Dieu, mais comme évêque, qui non seulement ne s’élève pas au-dessus de ce tout qui est dit dieu, mais qui adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit,  qui se prosterne en présence de tout le peuple devant le sacrement de l’eucharistie, devant les sépulcres du Seigneur et des martyrs, devant la croix, les images du Christ et des saints, que vous avez coutume, vous, d’appeler, à la façon des impies, des dieux étrangers et des idoles ?   Mais voyons de près comment vous appliquez ce texte au pape.
 « Il est évident que le pape règne dans l’Église, et  que, sous le prétexte d’une autorité et d’un ministère ecclésiastique, il s’est constitué un royaume, en abusant de ces mots : « Je te donnerai les clefs. »   Vous dites que le pape règne dans l’Église, mais vous ne le prouvez pas.  Nous pouvons, nous, sans difficulté,  démontrer le contraire.   Car, celui qui règne ne reconnait personne qui lui soit supérieur.  Or, le pape se reconnait vicaire et serviteur du Christ.  Et même si dans toute la maison de Dieu et dans le règne universel du Christ, il jouit d’un grand pouvoir, ce pouvoir ne dépasse pas celui d’un intendant,  ou la condition d’un serviteur.  Car, « Moïse, lui aussi, fut (selon Paul aux Hébreux, 3) fidèle dans toute la maison de Dieu, mais en tant que serviteur. Le Christ, lui, en tant que Fils ».
 « Ensuite, la doctrine du pape est de multiples façons contraire à celle de l’évangile, et il s’arroge l’autorité divine de trois façons.  Il s’est accordé à lui-même le droit de changer la doctrine du Christ, et le culte institué par Dieu;  et il veut que sa doctrine et son culte soient observés comme s’ils étaient divins. »   Il se contente, là, d’affirmer gratuitement des choses sans les prouver.   Mais ce qu’il dit n’est pas seulement faux, mais c’est un mensonge éhonté.  Car, vous n’ignorez pas, puisque tous le savent, que la doctrine du Christ et le culte ne peuvent être changés ni par un homme, ni par un ange.  Et vous savez pertinemment qu’il n’a jamais été question entre nous de croire ou de faire autre chose que ce que Jésus a enseigné ou commandé;  jamais autre chose que : est-ce vous ou nous qui interprétons le mieux la doctrine et les commandements du Seigneur ? Mais, à ce sujet, vous ne savez présenter que votre interprétation personnelle.    Car le consentement des pères, les décrets de l’Église, et les traditions nous ne les opposons pas, comme vous, à la parole de Dieu, mais à votre interprétation et à votre jugement.  Mais écoutons la deuxième preuve.  « Car il s’attribue le pouvoir de lier et de délier non seulement dans cette vie, mais il s’accorde même un droit sur les âmes, après cette vie ».   Cela, aussi, on le dit sans le prouver.
 Car, le pontife romain ne s’accorde pas un droit sur les âmes des défunts.  Ce n’est pas, en effet, par son autorité,  qu’il les absout de péchés ou de peines, puisque c’est  seulement par le moyen des prières de suffrage et des bonnes œuvres des fidèles vivants qu’il communique avec elles.  Que les défunts soient secourus par les prières et les aumônes des vivants, tous les anciens l’enseignent.   Comme nous avons traité de cette question au long et au large ailleurs,  une seule citation de saint Augustin suffira pour le moment.  Voici ce qu’il dit ( sermon 34 sur la parole apostolique) : « Par les prières de la sainte église, par le sacrifice salutaire, et par les aumônes qui leur sont offerts, il n’est pas douteux que les morts soient aidés. »  Et voici la troisième preuve. « Le pape ne veut être jugé ni par l’église ni par personne d’autre; et il met son autorité à l’abri du jugement des conciles et de toute l’Église.   Or, ne vouloir être jugé par personne s’est se faire dieu. »  On avance ici deux choses sans les prouver.   Car, par quelles Écritures, par quels conciles, pour quelle raison le pape devrait-il être jugé par les conciles ou par l’Église ?  Car ce que nous, nous lisons (pour omettre le reste, qui a déjà été exposé dans le livre précédent), c’est qu’il a été dit par le Christ à Pierre (Jean 21) : « Pais mes brebis. »  Et nous ne croyons pas qu’il soit possible d’imaginer que le pasteur doive être conduit et jugé par ses brebis.  Nous pensons plutôt que c’est le rôle du pasteur de diriger et de juger ses brebis.  Nous lisons aussi en Luc  12, qu’il a été dit de Pierre : « Qui penses-tu être le dispensateur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille ? »  Dans ce passage, nous voyons qu’un intendant est préposé à la famille du Christ pour la diriger, certainement pas pour être dirigée par elle.
 Et, pour que quelqu’un n’objecte pas : si l’intendant est méchant, par qui sera-t-il jugé s’il est au-dessus de tous et n’est soumis à personne, le Seigneur ajoute : « si ce serviteur dit dans son cœur que son Seigneur ne viendra pas de si tôt, s’il se met à frapper serviteurs et servantes, à bambocher, à boire et à s’enivrer, le Seigneur de ce serviteur viendra à un moment qu’il n’attend pas, à une heure qu’il n’avait pas prévue, il le dépouillera, et le placera avec les infidèles. »  Vous avez entendu quel était le juge de ce mauvais intendant, que le Seigneur avait établi sur toute sa famille.  Le Christ n’a pas dit qu’il serait jugé par un concile, mais que le Seigneur viendra à  l’improviste.  Le Seigneur se réserve donc le jugement de ce serviteur. Quand il n’accepte pas d’être jugé par les conciles et l’église, le pape ne leur enlève donc pas le pouvoir de le juger,  car il ne peut pas enlever ce qui n’a jamais été donné.  Et jamais aucun concile, canoniquement convoqué,  ne s’est arrogé le droit ou le pouvoir de juger le pape,  en dehors du cas d’hérésie.  Mais nous parlerons plus longtemps  de ce sujet en son temps et en son lieu.
 Une autre chose que vous dites sans le prouver c’est que refuser d’être jugé par quiconque c’est se faire Dieu.  Car, quand vous dites « par personne »,  vous voulez certainement dire par aucun homme.  Vous n’êtes pas,  en effet, sans savoir que le pontife croit et enseigne qu’il sera jugé par le Christ. Comment donc peut-il se faire dieu celui qui reconnait devoir être jugé par Dieu ? De plus, il est certain que les rois de la terre ne reconnaissent, en ce qui a trait à la politique, aucun juge; et, par votre sentence, vous qui dépouillez les évêques de tout pouvoir, ils n’ont même pas de vrais juges dans les affaires ecclésiastiques.  Il y aura donc autant de dieux que de rois ?  Je ne pense pas que vous soyez devenus déraisonnables au point d’enseigner cela.  Il reste donc qu’il n’est pas vrai que celui qui ne veut être jugé par personne se fasse Dieu.
Vous ajoutez à la fin : « Ces si horribles erreurs et cette si grande impiété il les maintient par les plus cruels supplices, et en tuant les dissidents. »   Que vous mentez effrontément,  vous pouvez l’apprendre de mon exemple personnel.  Car c’est dans la ville de Rome que j’écris (ce que le pape ne peut pas ignorer) qu’il n’est pas permis au pape de changer la doctrine ou le culte du Christ, d’enseigner de nouvelles doctrines  ou un nouveau culte, en opposition avec l’évangile, et de les faire passer pour divins.   Cherche-t-on  à me tuer, à m’emprisonner, à me torturer ?  Car, le souverain pontife sait très bien que je dis la vérité, et que c’est vous qui mentez.  Comme quand vous ajoutez un peu après : « La doctrine de la pénitence a été déformée par le pape et par ses membres.   Car, il enseigne que les péchés sont remis à cause de la dignité de nos œuvres. Et jamais il n’enseigne que les péchés sont remis gratuitement par le Christ. »   Ce ne sont  surement pas là nos dogmes, mais vos mensonges.  Car, ce n’est pas ce que nous enseignons, mais le contraire, comme l’atteste le concile de Trente  (session 6, chapitre 5, 6, 7, 8.) Mais que cela suffise. Passons à Calvin.

CHAPITRE 20 : On réfute les mensonges de Calvin
 Commentant le texte de saint Paul (2 Thess 2 : « celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit dieu »), il dit beaucoup de choses,  a le verbe haut, mais est incapable de prouver quoi que soit.  Voici ses paroles : « Saint Paul a voulu dire par ces paroles, que l’antichrist s’attribuera les choses qui sont propres à Dieu, pour s’élever au-dessus de toute divinité,  pour mettre sous ses pieds toute la religion et tout le culte. »  Et plus bas : « Car quiconque aura appris par l’Écriture quelles sont les choses qui sont le plus propres à Dieu, et quelles sont celles que le pape a usurpées, il n’éprouvera aucune difficulté, même s’il n’a que dix ans,  à reconnaitre l’antichrist. »  Mais écoutons les preuves qu’il donne.   Elles doivent logiquement être telles qu’un enfant de dix ans n’ait aucune difficulté à les reconnaitre : « L’Écriture déclare que Dieu est l’unique législateur (Isaïe 33, verset 22), qui peut sauver et perdre (Jacques, 4, verset 12); qu’il est le seul roi dont l’office est de gouverner les âmes par sa parole,   et qui se fait l’auteur de toutes les choses saintes.  Elle enseigne qu’on demande la justice et le salut au seul Christ; et  elle en explique le comment et le pourquoi.  Or, il n’y a aucune de ces choses que le pape ne déclare pas tomber sous sa juridiction.   Il se glorifie de posséder le droit de lier les consciences par les lois qu’il lui semblera bon d’imposer, et de les soumettre à des peines éternelles.   Les sacrements, ou il en a, à sa guise, créé de nouveaux, ou il a corrompu et vicié ceux qui avaient été institués par le Christ.   Il les a plutôt abolis complètement pour y substituer des sacrilèges de son invention, en y mêlant des moyens d’obtenir le salut qui sont étrangers à l’évangile.  Il n’hésita donc pas à changer toute la religion selon son caprice.  Qu’est-ce donc, je le demande, s’élever au-dessus de tout ce qui est dit dieu, si ce n’est pas précisément ce que le pape fait ? »
 N’avais-je pas raison de dire que Calvin a beaucoup déblatéré,  mais peu prouvé ?   Car que le pape se glorifie de lier les consciences par les lois qu’il invente de toutes pièces, qu’il ait institué de nouveaux sacrements, qu’il ait aboli les anciens, qu’il ait mêlé à la pure doctrine évangélique des moyens de salut étrangers à la doctrine du Christ,  qu’il ait changé toute la religion, Calvin le dit,  mais ne le prouve pas.  Si, pour lui, dire c’est prouver,  nier devra donc être pour lui, réfuter.   Il est tout à fait certain que, même si nous sommes de vrais catholiques et que nous obéissons au vicaire romain du Christ, nous sommes libres de dire, et nous le disons sans offenser personne,  qu’il n’est permis à personne de lier les hommes par des lois iniques et pernicieuses, d’instituer de nouveaux sacrements, de corrompre ou d’abolir  ceux qui ont été institués par le Christ, d’ajouter des moyens de faire son salut étrangers à la doctrine évangélique,  de fausser ou de changer la religion chrétienne.  Nous disons cela d’autant plus librement que nous savons parfaitement  que c’est ce que pense et professe le pontife romain.  Car, s’il ne pense pas ainsi, s’il s’imagine qu’il lui est permis de fabriquer des lois iniques, d’inventer de nouveaux sacrements, d’abolir les anciens, et de tout faire à sa fantaisie, comment supporte-t-il que nous parlions ainsi, nous qui sommes en son pouvoir, qui enseignons non dans un coin retiré quelconque, mais dans la ville même de Rome, avec son approbation et son autorisation ?
 Mais ils répliqueront :  le pape ne parle peut-être pas ainsi, mais ce sont les faits qui le proclament.   Qu’on prouve donc qu’il a fait une de ces choses.  Car, autrement,  s’accorder d’avance ce que l’on doit prouver, comme ont coutume de faire nos adversaires,  n’est rien d’autre qu’une pétition de principe.    De plus, les deux citations  d’Isaïe (33) et de saint Jacques (4) que nos adversaires nous jettent à la face, ne font que mordre la poussière.   Car ce que disent Isaïe et Jacques : « Nous avons un seul roi, un seul juge, un seul législateur », ne s’oppose certes pas aux paroles des proverbes : « C’est par moi que règnent les rois, et que les législateurs  discernent ce qui est juste. » Ni non plus au psaume 2 : « Et maintenant rois, comprenez, apprenez vous qui jugez la terre. »   Ni comme soixante autres passages du même genre.  Car ce n’est pas pour n’importe raison qu’Isaïe et Jacques font de Dieu un roi, un juge et un législateur unique.  Mais pour la raison précise qu’il est le seul roi,  le seul juge et le seul législateur qui n’ait de comptes à rendre à personne, qui ne dépende de personne, qui règne, juge, fasse des lois de par sa propre autorité, non de par celle d’autrui,  qu’il est le seul, enfin, à pouvoir perdre et sauver efficacement.  Or, nous n’attribuons rien de tout cela au pape, ou aux autres princes.

CHAPITRE 21 : On réfute les mensonges d’Illyricus
 Dans le livre qu’il a écrit contre la primauté du pape, Illyricus dit : « Mais, parmi tous les autres arguments, il y en a un qui doit être considéré comme extrêmement probant,  car il a été démontré en toute clarté et précision par plusieurs, à notre époque, à savoir que le pape enseigne et impose une doctrine impie, et qu’il est lui-même l’antichrist.  Je redonnerai ici leurs raisons.  Jean (1,2) définit que l’antichrist est celui  qui nie que Jésus est le Christ.  Cela, le pape  ne le fait pas en paroles, mais en actes.  Car le Messie, en hébreu, ou le Christ en grec,  est une personne envoyée divinement, pour qu’il soit le prêtre et le roi perpétuel du peuple de Dieu.  Or, le prêtre a le devoir de prêcher, de prier, et de sacrifier;  le roi de gouverner et de protéger. »  Écoutons maintenant comment le pape à extorqué ces pouvoirs au Christ,  et voyons quels témoignages et quelles raisons il apporte.   Hélas, nous n’entendons que des mots.  Voici donc comment il continue : « Le pape a donc dérobé le sacerdoce au Christ.  Car, loin de vouloir qu’on n’écoute que le Fils bien-aimé,  il veut qu’on l’écoute lui-même d’abord et avant tout, lui et ses pseudos apôtres,  qui annoncent un autre évangile.    Il a, de même,  remplacé le Christ par un grand nombre d’autres médiateurs dans le ciel, qui intercèdent pour nous devant le Père,  après avoir mis de côté le Christ qu’ils ne voient plus que comme un juge sévère.  Ils ont substitué  à l’unique sacrifice du Christ une infinité de petits sacrifices qui apaisent Dieu  pour les crimes de l’humanité, et qui leur font dire que le sacerdoce est passé du Christ à Pierre. Enfin,  il veut que nous soyons sauvés par les mérites des religieux et des saints. »
 Avec quels textes bibliques évidents nous convainc-t-il ?  Et que penser, que dire, si nous parvenons à démontrer que toutes ces accusations ne sont que des mensonges ?  Car, je le demande, où avez-vous lu que le pape veut qu’on l’écoute, lui, plus que le Christ ?  Je le nie.  C’est vous qui avez le fardeau de la preuve.  Nous voyons, nous, au contraire, que le pape honore et vénère grandement les saintes Écritures;  et que tous les papes ont toujours considéré comme un hérétique quiconque enseigne une doctrine contraire à l’Écriture.  Ensuite, n’est-ce pas un mensonge éhonté que le pape  ait substitué des médiateurs  au Christ qui soient seuls à intercéder auprès du Père, et que le Christ ait été mis de côté ?  Nos litanies ne commencent-elles pas ainsi : kyrie eleison, christe eleison ?  Toutes les prières que nous disons à la messe et au bréviaire ne sont-elles pas dirigées à Dieu par le Christ notre Seigneur ?  Ne reconnaissons-nous pas la médiation et l’intercession du Christ  puisque,  quand nous demandons quelque chose à Dieu, ou quand nous désirons que les saints le demandent pour nous, nous le demandons toujours intégralement par les mérites du Christ ?  Nous ne mettons pas les saints à la place du Christ, mais nous demandons quelque chose par eux pour qu’ils unissent leurs prières à nos prières, pour, par ce moyen, obtenir plus facilement ce que nous demandons à Dieu par le Christ.
 C’est un autre mensonge aussi grotesque, que le pape ait substitué des petits sacrifices au sacrifice du Christ,  ou que nous disions que le sacerdoce du Christ ait été, par Pierre, transmué en petits sacrifices.  Vous n’avez jamais rien prouvé de tout cela,  et vous ne pourrez jamais le faire.  Or, on ne peut avoir aucun doute que,  si vous aviez des preuves, vous les crieriez sur tous les  toits.  Voici ce que nous disons, nous, vraiment :  le Christ, qui est prêtre pour l’éternité, et qui vit toujours pour interpeller pour nous,  s’est offert une fois comme une hostie expiatrice, par la mort de la croix. Et  maintenant, par les mains des prêtes, il continue à s’offrir dans le sacrement de l’autel.   Car,  bien que beaucoup baptisent, demeure  toujours vrai ce que nous lisons dans Jean 1 : « C’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint. »  Le pouvoir de baptiser n’est donc  pas passé du Christ aux prêtres, mais c’est le Christ, qui, par le ministère des prêtres, continue toujours à baptiser.  Il en va de même du sacerdoce.    Même si, aujourd’hui, un grand nombre de prêtres offrent le Christ dans ces mystères redoutables,  le Christ demeure toujours le premier prêtre et le vrai pontife suprême, qui s’offre lui-même par le ministère des prêtres.   Comme le dit saint Jean Chrysostome (homélie 83, sur Matthieu) : « Ces œuvres ne viennent pas de la vertu humaine.  Il opère maintenant à chaque jour ce qu’il a fait alors, à la dernière cène.  C’est lui qui fait  tout.  Nous ne remplissons que le rôle de ministres. »   Mais, Illyricus,  il me plairait d’apprendre de toi,  quand tu vois  tous les anciens écrivains, tant grecs que latins, faire mention du sacrifice eucharistique  et du sacerdoce des chrétiens-- ce que personne ne peut nier sauf ceux qui ne lisent pas- pourquoi tu attribues au seul pontife romain le transfert du Christ aux  petits sacrifices ecclésiastiques  ?   Mais passons à ce qui reste.
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   Ce qu’il ajoute ensuite,  qu’il veut que nous soyons sauvés par les mérites des moines et des saints,  est un pur mensonge.  Aie donc le courage de citer les vraies paroles du pape quand il dit : « nous croyons être sauvés par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, comme aussi l’ont été nos pères », comme le dit saint Pierre (actes 15).  « Nous ne reconnaissons comme Sauveur que Jésus, et Jésus crucifié, qui s’est donné lui-même comme rédemption pour nous » (1 Thimotée 2).   Que les mérites et les prières des saints puissent nous être profitables,   ne peut le nier que celui qui ne sait pas ou ne croit pas qu’il y ait une communication et une union entre les membres  du corps mystique, dite communion des saints.  Comme nous avons traité longuement de ce sujet ailleurs, deux citations suffiront pour le moment.   Saint Augustin (Exode, question 149) : « Quand nos mérites nous affaissent  au point de ne plus être aimés de Dieu, on nous enseigne que nous pouvons être relevés par les mérites de ceux que Dieu aime. »    Et encore (dans la cité de Dieu, livre 21, chapitre 27), il répète souvent qu’il y en a qui ne recevront le pardon que par les mérites des saints, et que  c’est ce que veut dire le Seigneur quand il enseigne : « Faites-vous des amis avec le Mammon d’iniquité, pour que, quand vous défaillirez,  ils vous reçoivent dans les tabernacles de l’éternité ». (Luc 16).   Et saint Léon le grand (dans son sermon  1 sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « Comme nous l’avons expérimenté nous-même,  et comme nos ancêtres l’ont aussi éprouvé, nous croyons et nous confessons que, pour obtenir la miséricorde de Dieu, au milieu des labeurs de cette vie, nous sommes toujours aidés par les prières de patrons spéciaux, pour que nous soyons autant soulevés par leurs mérites apostoliques que nous sommes abattus par nos propres péchés. »
 Et bien que nous n’ayons pas coutume de dire, comme Illyricus nous le reproche, que c’est par les mérites des moines et des saints que nous sommes sauvés, si quelqu’un s’exprimait ainsi, en ne voulant dire rien d’autre  que les mérites des saints nous apportent une certaine aide pour l’obtention de notre salut, il n’y aurait pas plus lieu de le rependre, lui,  que saint Paul, quand il dit (1, Cor, 9) : « Je me suis fait tout à tous, pour sauver tous. » Et que saint Jude : «  Ceux-là considérez-les comme condamnés.  Mais les autres, sauvez-les en les dérobant  du feu. »  On peut dire, évidemment, cela aussi du sacerdoce du Christ.     Illyricus continue : « Il enlève au Christ le royaume parce que, sur la terre, il veut être la tête de l’Église.  Et, dans le ciel il établit d’autres intercesseurs et d’autres sauveurs, auprès desquels il ordonne que nous nous réfugiions dans nos misères.  Le pape nie donc que Jésus soit le Christ. »  Je lui demande d’abord,  à quel endroit, quand et où  un pape, ou un catholique quelconque a-t-il jamais donné le nom de sauveurs à des saints ?  Et j’ajoute : si affirmer que la tête de l’église est sous le Christ, en tant que son ministre et son vicaire,  comme le fait le pape, c’est nier que Jésus est le Christ, celui qui déclare être un pro roi ou le gouverneur d’une province nie-t-il, par le fait même, qu’il ait un seigneur, et que ce soit ce seigneur qui est le  vrai roi ?  De plus, si, dans nos misères,  se réfugier auprès des saints, à titre d’intercesseurs, c’est nier Jésus-Christ, comment, je vous le demande, saint Paul n’a-t-il pas nié Jésus quand il a dit (Romains 15) : « Je vous supplie, frères,  par notre Seigneur Jésus-Christ et par la charité du Saint-Esprit, de m’aider auprès de Dieu par vos prières (dites)  pour moi, pour que je sois libéré des infidèles qui sont en Judée. »  Comment le grand Basile n’a-t-il pas nié Jésus-Christ, quand, dans son sermon sur les 40 martyrs, il dit : « Que celui qui se sent accablé par la tristesse se réfugie auprès d’eux.  Que celui qui se réjouit les prie !  Celui-là pour qu’il soit libéré de ses malheurs, celui-ci pour qu’il continue à être heureux. »   J’omets les autres pères car je crains que,  si je les énumérais tous,   je n’en trouverais aucun qui ne nie que Jésus est le Christ, si était vraie,  il va sans dire, la doctrine d’Illyricus.
 Illyricus  continue  en citant Daniel (chapitre 11 ) : « L’antichrist sera connu par plusieurs signes : il fera en sorte qu’il puisse voler.  Le pape, lui aussi, ne fait que ce qui lui plait.   Quand Daniel dit  que l’antichrist volera, il veut dire qu’il ne reconnaitra aucun homme qui lui soit supérieur, même pas Dieu.  Car, il ajoute tout de suite après : « et il s’élèvera contre tout Dieu. »  Après avoir rejeté la loi et le pouvoir de Dieu,  l’antichrist vivra en n’ayant pour loi et dieu que sa seule volonté.  Cela, le pape ne le fait pas, puisqu’il ne nie pas qu’il soit lié par la loi de Dieu, et qu’il reconnaisse le Christ comme son supérieur et son juge.  « Il professe, dit Illyricus (dist. 40) que même si le pape entraînait une infinité d’âmes en enfer, personne ne doit lui dire : que fais-tu ?  Et la glose ajoute que le pape a pour seule raison son bon plaisir. »   Le canon qui commence par « si le pape », n’est pas de quelque pontife romain (comme le prétend faussement Illyricus), mais de saint Boniface, apôtre des Germains et martyr.  Le même saint Boniface ne nie pas, pourtant,  qu’on doive admonester un pape, par charité fraternelle, s’il se conduit mal.  Ce qu’il nie c’est qu’on puisse lui intenter un procès et le juger, puisqu’il est lui-même le juge de tous les hommes.  Et dans les mots qui précèdent ce canon, il appelle l’église romaine la tête de toutes les églises, et  il déclare que, après Dieu, le salut de toute l’Église dépend  de la conservation  du pontife romain.   Je demande donc à Illyricus : cette parole de saint Boniface, évêque des Allemands, est-elle vraie ou fausse ?   Si elle n’est pas vraie, pourquoi nous en fait-il un reproche ?  Si elle est vraie, pourquoi ne l’accepte-t-il pas ?  J’essaierai de m’exprimer plus clairement.  Si cette phrase n’est pas vraie,  il n’est donc pas vrai qu’au pontife romain, qui entraîne plusieurs âmes dans l’enfer, on ne puisse pas dire : que fais-tu ?  Si elle est vraie, le pontife romain est vraiment la tête de toutes les églises; et celui qui juge tout le monde ne peut  être jugé par personne.  Qu’Illyricus cesse donc d’alléguer des choses qui ne lui sont d’aucun profit.  Au sujet de la glose, qu’il sache que, dans la nouvelle édition,  elle est rejetée par le pape comme fausse, ou comme n’ayant jamais fait partie du décret.
 Illyricus continue toujours, en citant cette fois Daniel.   « Il dit que l’antichrist s’élèvera au-dessus  de Dieu, et que c’est ce qu’a fait le pape, comme il apparait dans ce qui précède.  De même, il veut qu’on l’écoute, lui, plus que Dieu, et il déclare hautement, en blasphémant, que l’Écriture est la source de toutes les hérésies, et des schismes, qu’elle est obscure et ambigüe. »  Il aurait du rapporter fidèlement les paroles de Daniel, car il ne dit pas qu’il s’élèvera au-dessus de Dieu, mais contre tout Dieu. » Et, plus bas : « Il ne se souciera d’aucun dieu, car il s’élèvera contre toutes choses. »  Ce trait, qui est propre à l’antichrist, démontre clairement que le pape n’a rien de commun avec l’antichrist, car l’antichrist  ne se souciera d’aucun dieu, alors que le pape adore un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.  Il ne fait pas seulement cela,  mais (pour parler comme vous) il adore publiquement autant de saints qu’il y en  a dans le ciel, et sur terre, ainsi que leurs images et leurs reliques.  Et ce que tu ajoutes : « que le pape vocifère en disant que l’Écriture est la source de toutes les hérésies et les schismes », je ne le vois écrit nulle part.  Mais j’ai entendu dire que c’est une des paroles de ton Luther (préface de l’histoire, Strasfort, en l’an 36).  Je ne vois, pourtant,  pas trop ce qu’on peut reprocher à cette parole si on l’entend dans un bon sens.  Car, même un saint Hilaire de Poitiers (dans son livre sur les synodes) démontre, en conclusion, que « plusieurs hérésies sont nées de textes de l’Écriture mal compris. »  Et Tertullien, dans son livre sur les prescriptions,  dit avec encore plus d’audace : « Je ne crains pas de dire que les saintes Écritures sont, par la volonté de Dieu, composées de telle façon qu’elles fournissent une matière aux hérétiques.  N’est-il pas écrit : « il faut qu’il y ait des hérésies ».  Mais, sans l’Écriture, il ne peut pas y en avoir. »
 Que les Écritures soient ambigües et obscures en plusieurs passages,  le pape n’est pas le seul à le déplorer, tous les pères anciens s’en sont plaints  également.  Luther lui-même a du, bon gré mal gré, le reconnaître.  N’a-t-il pas écrit, dans sa préface des psaumes : « Je ne veux pas qu’on pense de moi, ce que n’a pu faire aucun des plus saints et des plus savants docteurs,  que je comprenne et enseigne le psautier et tous ses versets dans son sens légitime.  Il suffit que j’en aie compris quelques-uns en partie. Mais le Saint-Esprit s’en est réservé beaucoup pour nous maintenir toujours comme des disciples,  il en montre beaucoup pour nous allécher, et il en cache beaucoup pour nous éprouver. »  Et plus bas : « Je sais que ce serait le propre d’une très impudente témérité d’oser affirmer qu’il y a un seul livre de la sainte Écriture qui puisse être compris par tous dans toutes ses parties. »  Le même Luther n’affirme-t-il pas que c’est en suant à grosses gouttes qu’il a cherché le sens véritable et naturel de l’Écriture.  Et enfin, tant de traductions différentes de l’Écriture, dans de sectes chez nos adversaires ne crient-elles pas  que l’Écriture est difficile  à comprendre ?
 Illyricus ajoute ensuite « que Daniel a prédit que l’antichrist réussirait dans toutes ses entreprises, jusqu’à ce que s’apaise la colère de Dieu.  Or, le pape opprime à son gré, avec tyrannie et impiété,  autant les nombreux royaumes que les innombrables églises. »  Où sont les preuves de cette accusation ? Quel auteur cite-t-il ?  Et que se passera-t-il si nous, nous démontrions,  que c’est une note contraire à cette troisième note de l’antichrist qui convient au pape.  Car, depuis le moment où, selon vous, l’antichrist a commencé à régner, son empire, bien loin de croitre,   est allé en décroissant.  Au temps de saint Léon le grand, c’est-à-dire 150 ans avant que, selon vous, ne naisse l’antichrist,  le pape romain présidait sur un plus grand nombre de peuples que ne comprenait l’empire romain.  Voici ce qu’écrit saint Léon (semon 1 de la naissance au ciel est apôtres Pierre et Paul ) : « Devenue, par le siège sacré de Pierre,  tête de la terre, Rome, ton royaume s’étend plus loin,  par la religion divine, que par la domination terrestre. » Et Prosper (dans son livre sur l’ingratitude) : « Siège de Pierre, Rome, que l’honneur du pasteur a fait tête du monde, tout ce qu’elle n’a pas possédé par les  armes, elle le tient par la religion. »
 Et ensuite, sous le règne de l’antichrist, depuis 606 (selon vous), le siège de Rome perdit peu à peu presque toute l’Afrique, une grande partie de l’Asie, et toute la Grève.  Or, à notre époque, où, selon vous,  sévit plus que jamais l’antichrist, où tout devait lui réussir, le pape a perdu une grande partie de l’Allemagne, la Suède, la Gothie, la Norvège, le Danemark, une bonne partie de l’Angleterre, de la Gaule, de la Suisse, de la Pologne, de la Bohème et de la Pannonie.  Donc, si réussir dans ses entreprises est une note de l’antichrist,  ce n’est pas le pape qui a acquis ces pays, mais Luther, qui, par la prédication d’une liberté charnelle,  a séduit tant de peuples, et qui a obtenu tant de succès qu’un simple moine inconnu est devenu le prophète de toute l’Allemagne, et presque leur pape.  On pourrait donc avoir de bonnes raisons de l’appeler l’antichrist.  Mais, poursuivons.    Il dit, comme quatrième accusation, que Daniel  prédit que l’antichrist  ne se souciera plus du Dieu de ses pères. « Cela est vraiment prophétisé du pape, comme nous l’avons clairement prouvé plus haut dans le livre de Jean. »  Et nous, au même, endroit, nous l’avons clairement réfuté.
 Il dit, en cinquième lieu,  qu’il ne portera aucun intérêt à l’amour des femmes. C’est ce que le  pape a fait par l’imposition du  célibat aux siens,  et par ses débauches sodomiques. »   Je ne dis rien ici sur  votre indigne témérité qui vous fait affirmer tout ce qui vous passe par la tête.  Puisque vous parlez sans réflexion,  êtes-vous seulement capables de prouver ce que vous avancez,  oui ou non ?  Mais ceci, cependant, je le dirai.   Même si les paroles de Daniel que vous citez sonnent ainsi en grec, saint Jérôme les a traduites tout autrement à partir du texte hébreu.  Voici quelle est sa traduction : « Et il sera en concupiscence de femmes. »  Et même si les mots hébreux (…..) ne signifient que « en concupiscence de femmes », et n’ont aucun ajout qui nous permette de dire si oui ou non l’antichrist sera en concupiscence de femmes, il y a deux raisons qui rendent la version de saint Jérôme plus probable.  La première.   Il est prouvé qu’Antiochus, de qui Daniel parle, selon la lettre, et qui était un type de l’antichrist, a été adonné à l’amour des femmes.  C’est ce que dit saint Jérôme dans le commentaire de ce passage : « Antiochus fut un débauché, et, par ses rapts et ses  obscénités il abaissa tellement la majesté royale qu’il marchait en public avec des mimes et des courtisanes, et satisfaisait ses passions en présence du peuple. »   Puisqu’il en est ainsi, est-ce d’un tel roi que Daniel pouvait dire qu’il était indifférent aux femmes ?   L’autre raison est que, comme l’antichrist sera le futur Messie des Juifs, que les Juifs attendront du Messie, en plus d’autres faveurs, la multitude des femmes, il est tout à fait improbable que l’antichrist prescrive ou loue le célibat.  J’ajoute, pour finir, que si l’imposition du célibat aux prêtres est une marque de l’antichrist, ce n’est pas seulement le pape qui sera antichrist, mais tous les anciens pères.   Car (pour ne pas parler de ce qui sera expliqué en son lieu),  écoutez ce que disent les pères du concile 2 de Carthage : « Il a plu à tous que les évêques, les prêtres, les diacres, ou ceux qui touchent les sacrements,  s’abstiennent de leurs femmes, en tant que gardiens de la pudicité, pour que ce que les apôtres ont enseigné, et ce que l’antiquité a observé et conservé,  nous le gardions, nous aussi. »
 Il dit, en sixième lieu, « que l’antichrist adore le dieu Mozim, qu’il lui rend un culte avec de l’or et de l’argent,  plaçant toute sa piété en lui,  construisant plusieurs grands temples ornés de toutes sortes de pierres précieuses,  où résonnent de magnifiques chants. »  Du dieu Mozim,  nous avons déjà dit plus haut plusieurs choses.  Nous avons montré là qu’il était ou l’antichrist,  ou le diable que l’antichrist adorait secrètement.   Mais, il me semble que notre Illyricus  veut faire de Jésus Christ le dieu Mozim, ce qui est un blasphème intolérable.   Car, tous les temples qui sont splendidement ornés, et qui ont été, par les souverains pontifes, recouverts d’or et d’argent,  sont consacrés et dédiés au Christ, nul ne l’ignore.   Or, si celui qui est adoré dans ces temples est le dieu Mozim,  qui ne voit que, pour les mêmes raisons, le Christ lui-même est le dieu Mozim ?  Et la construction et l’embellissement des temples n’ont pas commencé en l’année 606, année où ils veulent que soit apparu l’antichrist,  mais trois cents ans auparavant.
 Écoutez l’historien Eusèbe, livre 9, chapitre 10, selon la traduction de Ruffin : « Tous étaient remplis d’une grand joie infusée par Dieu, surtout en voyant ces lieux qui avaient, peu avant, été détruits par les engins des tyrans impies, surgir de terre plus brillants, plus éclatants qu’auparavant, comme s’ils avaient été construits par Dieu, et remplacer les humbles lieux de culte d’autrefois. »  Et Cyrille de Jérusalem : « Les rois qui sont maintenant,  par leur piété, ont revêtu d’or et d’argent la sainte église de la résurrection, dans laquelle nous sommes maintenant,  et l’ont rendue splendide par les statues, les autels, les colonnes, les vases  et les décorations de toutes sortes. »  Au sujet de la magnificence des temples et des vases sacrés de l’Église, voir Eusèbe livre 3 et 4 de la vie de Constantin, saint Grégoire de Nysse ( sur le martyr Theodore) saint Grégoire de Naziance (discours 1 sur Julien), saint Jean Chrysostome, (homélie 66 au peuple d’Antioche), saint Cyrille d’Alexandrie (livre de la foi droite aux reines), saint Damase (vie de saint Sylvestre ) saint Ambroise (livre 1, chapitre 21, des devoirs) saint Jérôme (commentaire du chapitre 8 de Zacharie), saint Augustin (psaume 133 ), saint Paulin (troisième sermon sur la naissance au ciel de saint Félix), Prudence (dans l’hymne à saint Laurent ),  Procopium (dans le livres des édifices de Justinien).   Tous ces auteurs ont surement  vécu avant l’année de naissance de l’antichrist, et pourtant, ils attestent que, à leur époque, il y a avait des églises immenses décorées et édifiées avec un grand art, et ornées richement.  Elles étaient si magnifiques et si splendides  que celles que nous voyons maintenant ne peuvent pas en souffrir la comparaison.
 Il déclare. en septième lieu, que Daniel dit de l’antichrist qu’il enrichira ses compagnons, ce que le pape a fait. Voulez-vous dire qu’il a enrichi Jean Eck, Jean Cochlaeus,  Jean Roffensen, Latomus, Driedonem, Tapperus, Petrus a Soto, et d’autres grands savants qui ont travaillé jour et nuit pour réprimer vos fureurs, sans recevoir jamais une obole du souverain pontife ? C’est qu’ils n’attendaient aucune récompense des hommes, puisqu’ils travaillaient pour Dieu seul.  Si le souverain pontife a attribué à des cardinaux et des évêques de riches évêchés, ce n’est pas tant lui qui les a enrichis que la piété des fidèles.  Illyricus continue. « Paul, 2 Thessal 2, a attribué 5 notes à l’antichrist.  « La première, qu’il s’assoira dans le temple de Dieu (car chaque évêque s’assoit dans le temple de Dieu). C’est ce que fait le pape en s’imaginant être le vicaire du Christ, et en régnant sur les consciences des hommes.  Car, s’il se présentait comme un ennemi du Christ, il serait, comme Mahomet, en dehors de l’Église. »  Mais Paul, Illyricus, a dit non seulement que l’antichrist s’assoirait dans le temple de Dieu,  mais il explique la façon dont il s’assoirait dans ce temple, en se montrant lui-même comme Dieu.   Le pape, tu peux en témoigner toi-même, se fait le vicaire du Christ,  il ne se fait donc pas Dieu.  Car, un vicaire de Dieu ne peut pas être Dieu,  à moins que tu imagines des dieux supérieurs et inférieurs.   Je te demande donc : si le pape n’est pas à l’extérieur de l’Église, comme tu le dis dans ton commentaire, il est donc dans l’Église.  Où es-tu donc, toi et les tiens ?  En dehors de l’Église ?  Car, l’Église est une, et c’est en elle que siège le pape.  Donc, si vous n’êtes pas dans cette église-là, vous n’êtes dans aucune.  Mais écoutons le reste.
 « Quand il dit qu’il s’agit d’un mystère, je pense que cela se rapporte à ce que, peu à peu, l’évêque de Rome se soit élevé au-dessus des autres. »  J’ai déjà annoté cela brièvement, car il ne fait que répéter ce qu’on avait écrit avant lui.   Pour vous,  c’est saint Pierre qui  doit être l’antichrist,  et Simon le magicien et  Néron, le Christ.   Car, saint Paul n’a pas dit que le mystère d’iniquité opèrera plus tard, mais qu’il opère maintenant. Or, si ce mystère d’iniquité se rapporte au pontife de Rome, il doit nécessairement s’appliquer à Pierre.  Et si, ce qui est horrible à penser et difficile à écrire, c’est saint Pierre qui est l’antichrist,  qui ne voit, que Simon et Néron, les ennemis de Pierre,  sont Christ et Dieu ?  Prends pour toi ce genre de Christ et de Dieu, si ça te plait.  Nous ne te les envions pas.    Mais il persiste : « L’Écriture dit que l’antichrist viendra avec des signes menteurs.  Ce que fait le pape, comme l’histoire l’atteste. »  Il ajoute : « Dieu lui donnera un grand pouvoir de tromperie, ce que nous voyons aussi dans la papauté.  Nous croyons, en tout, au pape beaucoup plus qu’à Dieu. »  Nous avons parlé plus haut des miracles de l’antichrist au chapitre 15.  Et Illyricus ment impudemment quand il dit que les faits nous enseignent cela, car les papes n’ont fait ni de vrais ni de faux miracles, ni à notre époque, ni dans les siècles où, selon eux,  l’antichrist régnait d’une façon toute particulière.  Et ce qu’il ajoute au sujet du pouvoir de tromperie,  il n’y a personne qui ne voie à quel point il est facile de leur retourner l’accusation.  Car quel plus grand pouvoir de tromperie peut-on imaginer que de trouver des gens, à notre époque, qui préfèrent prêter foi à deux ou trois apostats plutôt qu’à l’église universelle, à tous les conciles,  à tous les pères, qui, en plus d’avoir brillé par une doctrine admirable et une  grande sainteté de vie,  ont corroboré leur enseignement divin par un grand nombre  de miracles éclatants ?   Et ce qu’il fait dire à saint Ambroise a été réfuté dans la seconde démonstration, là où nous avons prouvé que l’antichrist n’était pas encore venu.
 Illyricus ajoute une citation de saint Paul (Timothée 1 ) : « Saint Paul enseigne à Timothée que, dans les derniers temps, plusieurs s’éloigneront de la foi.  Or, le pape  nie qu’il y a une autre foi en plus de l’historique.  Ils feront confiance à des imposteurs. Or, le pape approuve tout par les visions des esprits et des âmes.  Ils interdiront le mariage, et l’usage des aliments.   Il est connu de tous que c’est ce que fait le pape ».  Mais,  mon bon, le pape a appris de saint Paul (Ephes 4) qu’il n’y a qu’une seule foi : « Un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême.  Or, cette foi, saint Paul ne l’a jamais définie comme une confiance qui s’appuie sur la promesse et la parole de Dieu, comme vous la définissez, vous (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 262). Mais, il a dit aux Romains (chapitre 10) : « Voici quelle est la parole de la foi que nous prêchons. Si tu confesses de bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. » Et aux Hébreux (chapitre 11), il dit : « Nous croyons par la foi que les siècles trouvent leur accomplissement dans la parole de Dieu. »   Qui ne sait qu’appartiennent à l’histoire sacrée et la résurrection du Christ et l’accomplissement des siècles par la parole de Dieu ?  Mais la foi par laquelle nous croyons tout ce que Dieu a daigné révéler par les prophètes et les apôtres nous ne l’appelons par seulement historique,  mais catholique. Car nous vous laissons l’invention de nouveaux mots.   Quand tu oses dire que tout ce que le pape approuve c’est par les visions d’esprit et d’âmes qu’il le fait,  je suis curieux de savoir quel esprit t’a révélé cela.  Il est vrai que pour confirmer ce qui se rapporte à l’état des âmes, nous nous appuyons sur des récits d’apparitions d’âmes, racontés par des auteurs anciens approuvés.  Comme, par exemple, ce qu’écrit Eusèbe (livre 6, chapitre 5 de son histoire ecclésiastique) sur l’apparition de sainte Potamienne, et aussi ce qu’écrit saint Augustin (dans son livre les soins à apporter aux morts, chapitre 16),  sur l’apparition de saint Félix de Nolin.  Mais, pour confirmer les autres dogmes, je ne connais personne qui ait jamais eu recours aux apparitions d’âmes du purgatoire ou de saints.  Mais, ce n’est pas votre premier mensonge.
 Ce que tu dis ensuite au sujet de la prohibition du mariage et des aliments,  a déjà été réfuté parfaitement par saint Augustin (livre 30, chapitre 6, contre Faust ) : « Vous avez en horreur la virginité, comme nous en exhorte la doctrine apostolique : « celui qui  la donne en mariage fait bien, celui qui ne la donne pas fait mieux ». Apprenez donc que le mariage est bon, mais que la virginité est meilleure, comme le pratique l’Église qui est vraiment l’église du Christ.   Ce n’est pas le Saint Esprit qui vous interdirait de vous marier.  Car celui qui l’interdit c’est celui qui dit qu’il est mauvais, non celui qui fait passer le mieux avant le bien. »  Et plus bas : « Vous voyez donc qu’il y a une grande différence entre exhorter à la virginité,  en donnant la priorité à un bien supérieur  sur un bien inférieur, et interdire le mariage,  en blâmant l’accouplement qui vise à la propagation, qui est le seul à être proprement nuptial.   Il y a, de même, une grande différence entre s’abstenir de nourritures dans un but saint, ou par mortification, et refuser de manger ce que Dieu a créé, en prétendant que ce n’est pas Dieu qui l’a créé.   La première doctrine est celle des prophètes et des apôtres, et l’autre des démons et des apostats. »  Ce qu’il a dit pour les hérétiques de son temps vaut parfaitement pour ceux de notre temps.  Il n’y a rien à ajouter.
 Illyricus conclut  en déclarant que « tous ces signes démontrent clairement que le pape est le vrai antichrist prédit par les Écritures. »   Mais, on pourrait conclure plus justement qu’Illyricus est un des précurseurs de celui qui parlera impudemment, comme l’a prédit Daniel bien avant son avènement.
2017 11 27 17h17 fin
2017 11 30 20h33 début

CHAPITRE 22 : On réfute les inepties de Tilmann
Au lieu de claironner les six cents erreurs des pontifes, Tilmann Heshusius aurait  du plutôt dénoncer les six cents mensonges de Luther.  Il consacre un chapitre entier à l’antichrist, le trente-troisième,  qu’il consolide par  quatre erreurs de son cru.  La première.  Les pontifes romains enseignent que l’antichrist  proviendra de Babylone, et  sera issu de la tribu de Dan (compendium theologiae, livre 7, chapitre 8).  Nous rendons grâce à Tilmman  pour nous avoir  persuadés  que les pontifes romains sont très  antiques et très saints.   Car, si ce sont les pontifes romains qui enseignent que l’antichrist  sera issu de la tribu de Dan, sont donc des pontifes romains Irénée, Hyppolite, Ambroise, Augustin, Prospère, Theodoret,  Grégoire, Bède, Arethas, Rupert, Anselme et Richard.  Ce sont eux, en effet,  qui, comme nous l’avons montré plus haut (chapitre 12) enseignent à l’unisson que l’antichrist naitra de la tribu de Dan.  Mais continuons.
 La deuxième.  Les papistes nient que le pontife romain, avec toute sa cour, soit l’antichrist,  bien  que cela ait été démontré et prouvé par des témoignages très convaincants   et très clairs.  Mais nous, ces témoignages, nous ne les avons pas encore aperçus.  Et il ne s’en trouve aucun dans nos bibles hébraïques, grecques ou latines.   Les témoignages présentés par vos auteurs  ne nomment même pas le pontife romain.  La troisième.   Ils enseignent que l’antichrist ne règnera que trois ans et demi.  Je te rends des actions de grâces immortelles pour avoir admis que  sont papistes tous les anciens pères, et même Daniel le prophète et Jean l’évangéliste.  Et vous me faites pitié, vous, qui vous vous  réservez le rebut des écrivains, en rangeant dans le camp des  papistes tous les savants anciens  et tous les pères les plus illustres.  Examine, si le cœur t’en dit, ce que nous avons enseigné plus haut (chapitre 8), et tu trouveras que les plus célèbres pères ont enseigné ce que tu appelles l’enseignement des papistes : saint Irénée, Hyppolite, saint Cyrille, saint Jérôme, saint Augustin, Theodoret, Primasius,  Arethas, Bède.Ansemble, Richard, Rupert,  et même Daniel et saint Jean.
 La quatrième.  Les pontifes romains enseignent que l’antichrist sera tué sur le mont des oliviers (compendium theologiae, livre 7, chapitre 14).  Que l’antichrist doive être tué sur le mont des oliviers, saint Jérôme (commentaire du chapitre 11) le déduit de Daniel et d’Isaïe.  En commentant ce passage, Theodoret enseigne,  même s’il ne nomme pas expressément le mont des oliviers,  que l’antichrist sera tué près de Jérusalem.  Mais voyons plutôt par quels arguments tu réfutes ces soit disant erreurs.  Car, tu apportes immédiatement l’antidote par les paroles suivantes : « Les rêveries pontificales sur l’antichrist,  on doit les détester et les rejeter, car elles ne s’appuient sur aucun témoignage de la sainte Écriture.  Car, comme le dit à juste titre saint Jérôme, ce qui n’est pas basé sur l’Écriture est méprisé avec autant de facilité qu’on a eue à l’affirmer.  Et saint Paul (Coloss 2) nous demande de nous mettre en garde contre les traditions humaines : « Je vous dis cela pour que personne ne vous en impose par des traditions purement humaines. » Et : « Voyez à ce que personne ne vous détourne de la voie droite par la philosophie ».  On doit donc se demander ce qu’il faut penser de l’antichirst d’après la parole de Dieu.  Comme, par exemple, saint Jean 1,2 : « Qui est menteur si ce n’est celui qui nie que Jésus est le Christ. C’est lui l’antichrist. »  De même (2 Thessal 2) : « L’homme de péché et le fils de perdition s’élève au-dessus de tout dieu ».  De même Matth 24 : « Apparaitront des pseudos christ et des pseudos prophètes, et ils donneront des signes. »  Daniel (11) : « Et il munira le temple du dieu Mozim ».  Apocalypse 17 : « Et j’ai vu la femme ivre du sang des saints,  et du sang des martyrs de Jésus. »  De ces témoignages sacrés de l’Écriture, apparait clairement en quoi consiste la foi chrétienne dans l’antichrist, dont le Christ et les apôtres ont prédit la venue.  Et il est plus clair que la lumière du jour que tout ce qui est écrit là se rapporte, dans tous ses détails,  au pontife romain.  On ne peut avoir aucun doute que le tyran romain ne soit le pire antichrist. »
 Tu n’auras pas d’objection, je crois, si je donne à tes arguments frustres une forme logistique, et termine par là la dernière réfutation de tes écrits.  Car, c’est ainsi qu’a été réfutée la première erreur.  Il faut rejeter les rêveries pontificales  parce qu’elles ne sont fondées sur aucun texte de l’Écriture.  Or, le Verbe de Dieu crie : celui qui nie que Jésus est le Christ est l’antichrist.  C’est donc une  erreur de dire que l’antichrist sera issu de la tribu de Juda.  On réfute de la même manière l’autre erreur.   Saint Jérôme a dit : « tout ce qui  n’est pas fondé sur l’Écriture s’écroule aussi vite qu’il a été formulé ».  Or, saint Paul a dit : l’homme du péché et le fils de perdition s’élèvera au-dessus de tout ce qui est dieu. Donc, les papistes se trompent quand ils nient que le pape est l’antichrist.  Pour la troisième, on peut procéder de la même manière, et avec plus de raison encore.   Parce que saint Paul  a écrit : « je vous dis cela pour que personne ne vous trompe par de fausses raisons » »  Or, « apparaitront  des pseudos prophètes et des pseudos Christ, et ils feront des signes ».   L’erreur des pontifes est donc intolérable, celle qui enseigne que l’antichrist ne règnera que trois ans et demi.   Enfin, avec encore plus de raison :  Paul nous avertit de ne pas nous laisser égarer par la philosophie,  et l’antichrist  munit le temple du Dieu Mozim.  Or, Jean a vu une femme ivre du sang des martyrs.  Ils se trompent donc  les papistes qui disent  que l’antichrist sera tué sur le mont des oliviers.
 Que le lecteur me pardonne  d’avoir tourné Tilmman en ricidule.  Car, c’est l’impudence de l’homme qui m’y a forcé.  Il ne présente, en effet, rien qui vaille la peine d’être réfuté,  et, comme un vrai matador du verbe, il se vante d’avoir apporté des démonstrations plus certaines et plus claires que les mathématiques.

CHAPITRE 23 : On réfute les mensonges de Chytraeus
 David Chytraeus décrit  la vision de saint Jean (Apocalypse, chapitre 9).  Au son de la trompette du cinquième ange, on a  vu d’abord une immense étoile tomber du ciel sur la terre, à qui a été donnée la clef du puits de l’abyme.  On a vu ensuite une fumée très épaisse monter de l’abyme, qui obscurcit le ciel et empoisonna l’air.  À la fin, on vit sortir de la fumée des locustes mystérieuses, qui prirent ensuite la forme de chevaux, de lions, de scorpions et d’hommes armés.  Chytraeus explique ensuite cette vision, et déclare qu’elle convient parfaitement au pontife romain. Il ajoute même : « On ne peut douter que, dans cette vision, soit décrit l’antéchrist, ou le règne de la papauté romaine. »  Il  place le début de cette vision en l’an 606, et il voit, dans l’étoile tombée, le pontife saint Grégoire le grand, et ses successeurs, qui, après avoir rejeté les clefs du royaume des cieux, ont reçu les clefs du puits de l’abyme.  Il dit aussi que la fumée qui sort du puits représente la corruption de la doctrine, et les différentes traditions des pontifies romains.  Enfin, l’armée des locustes lui semble être les évêques, les clercs, et les moines.  Et, pour dissiper cette fumée, il oppose, sous forme d’antithèses, la doctrine pontificale à l’évangélique, c’est-à-dire celle de l’antichrist, à celle du Christ.  Cette doctrine évangélique  différente de celle du pape,  il la présente en douze articles, qui forment un autre symbole des apôtres.
 Mais ce qu’il enseigne là on peut le réfuter de bien des façons.   Premièrement.  Son affirmation ne s’appuie sur aucun témoignage.  Car tous les commentateurs anciens de ce passage,  comme Arethas, Bède, Primatius, Anselme, Rupert,  ont vu le démon dans cette étoile tombée du ciel, non un évêque quelconque.  Et Isaïe a dit du démon : « Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer,  étoile du matin ? »   Et parce que le diable est tombé du ciel bien avant que saint Jean ne l’écrive dans son Apocalypse,  les pères ont noté que saint Jean n’a pas dit : « J’ai vu une étoile descendre du ciel », mais  « j’ai vu une étoile qui était descendue du ciel sur la terre. »  Car saint Jean a vu par terre cette étoile qui brillait autrefois dans le ciel.  Convient parfaitement aussi au démon ce qu’on ajoute après : « Et la clef du puits de l’abyme lui fut donnée. »  Car comme le Christ a et communique aux siens  la clef du royaume des cieux, et règne dans les esprits des fidèles et des dévots,  le diable a, lui aussi,  et communique les clefs du puits de l’abyme, et il règne dans le fils de l’impiété.   Et, dans l’Écriture, on l’appelle souvent « le prince des ténèbres, le prince de ce monde, le Dieu de ce siècle (Jean 12, 14, 2 Corinth, 4 Éphésiens,  6 Colossiens, 1, et ailleurs).   C’est lui qui, avec la permission de Dieu,  a émis  la fumée des erreurs du puits de la haine; et qui, presque à chaque siècle, a envoyé, jusqu’aux frontières de l’église,  de nouvelles armées de locustes, c’est-à-dire de nouveaux hérésiarques avec leurs satellites.   Deuxièmement.   L’interprétation que donne Chytraeus répugne à ce que Jean dit, dans le même chapitre, du sixième ange, et de la sixième persécution.  Car, saint Jean (chapitres 8 et 9 de l’apocalypse) par les trompettes des six anges, entend six persécutions d’hérétiques,  qui vont du temps des apôtres à la consommation finale.   Le même Chytraeus a raison de voir dans la première trompette l’hérésie des Ébionites, qui a sévi au temps des apôtres;  dans la deuxième, celle des gnostiques;  dans la troisième celle de Samosate et d’Arius,  et dans la quatrième, celle de Pélage.
 Or, si par la cinquième, on entend la persécution de l’antichrist romain qui, comme eux-mêmes le reconnaissent, sera la dernière, que penser de la sixième ?   Chytraeus répond que par la sixième, on entend la persécution de Mahomet et des Turcs.  Mais cela, on ne peut le dire, car les mahométans ne sont pas des chrétiens, mais des païens;  et la persécution de Mahomet ne suit pas celle de l’antichrist, mais la précède, comme nous le pensons.   Et Chytraeus sera forcé de confondre la cinquième trompette avec la sixième, alors qu’il semble clair que chacune appartienne à une époque différente.   Les catholiques ont donc de bonnes raisons de voir dans la sixième trompette la persécution de l’antichrist, qui sera la dernière et la pire de toutes; et dans la cinquième trompette, l’hérésie extrêmement pernicieuse  qui précède les temps de l’antichrist,  celle des luthériens et de tous les autres protestants.  Troisièmement,  il fait une grosse bourde quand il enseigne que saint Grégoire est l’étoile tombée du ciel.  Car, si on prête quelque peu foi aux témoignages des historiens anciens,  saint Grégoire n’est pas une étoile tombée du ciel sur la terre, mais montée de la terre au ciel.  Car, de préteur il est devenu moine, de moine évêque;  et il n’est jamais retourné de l’épiscopat à la préture, ni de la vie monastique au siècle.  De la même façon, saint Basile, saint Grégoire de Naziance, saint Jean Chrysostome, parmi les Grecs, saint Martin, saint Paulin, et saint Augustin sont des séculiers devenus moines, et des moines devenus évêques; mais on n’a jamais prétendu que, à cause de cela, ils étaient tombés du ciel.  De plus, saint Grégoire n’eut pas son pareil  pour la continence, la sobriété, et l’amour des choses célestes.  Il l’emporta même sur tous pas l’humilité.  Et cependant, Chytraeus a le front de dire qu’il est tombé du ciel, c’est-à-dire de la vie céleste à la vie terrestre.  Ne sait-il donc pas que Luther ( dans la supputation des temps)  a déclaré que le pape Grégoire était un saint; que Theodore Bibliander (chronologie, table 18) a,  à la suite de Luther, comblé saint Grégoire d’éloges, en précisant «qu’on peut, par ses livres, se faire une idée de son zèle pour la piété et la doctrine »
Ne tient pas debout, non plus, ce qu’il dit au sujet de la fumée épaisse qui sort du puits.  Il y voit la corruption de la doctrine introduite dans l’Église par saint Grégoire et ses successeurs.  Il doit pourtant savoir que saint Grégoire n’a rien innové en ce qui a trait à la doctrine.   Mais, dans le domaine des rites  et de la discipline,  il a corrigé les abus qui s’étaient glissés avec le temps, il a restitué plusieurs choses que la négligence avait laissé tomber, et, après mure réflexion, il a ajouté aussi de nouvelles choses, comme on peut le voir dans les quatre livres de sa vie écrits par le diacre Jean, et par sa soixantième-troisième  épitre (livre 7) où  il explique pourquoi il a rénové et institué certains rites.   Mais tout deviendra beaucoup plus clair si on examine de près les antithèses de la doctrine évangélique et pontificale,  qu’il expose longuement, et à laquelle il renvoie souvent ses lecteurs.

1 Première antithèse « De la vraie connaissance et de la vraie invocation de Dieu »

 « L’Évangile enseigne qu’il ne faut invoquer et adorer qu’un seul Dieu, comme lui-même l’a ordonné en paroles;  et il faut placer toute la confiance de notre salut dans la seule bonté et dans la seule miséricorde de Dieu.  Les papes enseignent qu’il ne faut pas invoquer seulement le seul vrai Dieu, mais même des hommes morts, c’est-à-dire des saints;  qu’il faut demander et attendre d’eux du réconfort et du  secours dans nos périls.  Enfin, à la façon des païens, ils lient l’invocation de Dieu et son culte à certaines statues, supposant que l’invocation de ces statues leur rendra Dieu plus propice. »
 Comme nous avons déjà ailleurs discuté amplement de ces choses, que cette brève démonstration suffise !   La doctrine que Chytraeus appelle pontificale  n’est pas contraire à la parole de Dieu, et n’a pas commencé au temps de saint Grégoire.  La parole de Dieu, en effet, enseigne  que Dieu seul doit être invoqué et adoré,  de l’invocation et de l’adoration qui ne sont dues qu’à Dieu seul.  Car le Dieu vrai, qui est un Dieu jaloux, ne souffre pas qu’une créature quelconque soit considérée comme Dieu.  Et pourtant, la même parole de Dieu enseigne d’honorer les créatures excellentes, et même de les invoquer non comme dieux, mais comme chers à Dieu et amis de Dieu.  On peut dire la même chose des rois.   Ils voient d’un mauvais œil qu’on rende à leurs serviteurs des honneurs royaux;  mais ils se réjouissent de les voir honorés et reconnus.   David ne dit-il pas (psaume 98) : « Adorez l’escabeau de ses pieds » ?  Et job (chapitre 5) : « Appelle pour voir si quelqu’un te répondra.  Et tourne-toi vers un des saints. »   Abdias, (Rois 3, 18) un grand homme et un saint, ne s’est-il pas agenouillé et prostré  devant  Élie ?  Et quand les fils des prophètes entendirent dire que l’esprit d’Élie reposait sur Élisée, ne l’ont-ils pas adoré par une prostration ?  Et l’apôtre Paul, dans presque toutes ses épitres,  supplie les chrétiens de prier pour lui, pour qu’il soit libéré de ses nombreux périls.   On ne peut donc donner aucune raison qui prouverait que les prières qu’on adresse aux saints diminuent l’honneur qui est du à Dieu. Pa plus qu’on ne peut dire que l’aide qu’on demande aux vivants diminue l’honneur qui n’est du qu’à Dieu.
 Saint Ambroise, qui a vécu 200 ans avant saint Grégoire, parle ainsi (dans son livre sur les veuves) : « Il faut prier les anges, qui nous sont donnés comme aides. Il faut prier les martyrs. »  Et plus bas : «  Ne rougissons pas, dans notre faiblesse,  de nous en servir comme des intercesseurs. »  Aux statues des saints, aux tombeaux des martyrs, et aux autres monuments,  nous ne lions pas notre culte et notre invocation autrement que Dieu ne se lie à un sanctuaire, ou au temple de Salomon.  Car, même si Dieu est partout, et même si nous pouvons lever nos mains vers lui dans n’importe lequel lieu, ce n’est pas sans raison que le Saint-Esprit, dans Isaïe (chapitre 6),  et le Christ (matth, chapitre 21) ont appelé le temple de Dieu maison de prière.  Ce n’est pas, non plus, sans raison que le très pieux empereur  Theodose (pour omettre un grand nombre d’exemples anciens) allait à pied, avec les prêtres et le peuple,  dans tous les lieux de prière, se prosternait, revêtu d’un cilice, devant les reliques des apôtres et des martyrs, et demandait, avec foi, de l’aide par l’intercession des saints.  Et il est certain que Théodose, qui a agi ainsi, et Ruffin qui l’a rapporté dans son histoire ecclésiastique (livre 2, chapitre 33),  ont précédé saint Grégoire d’au moins deux cents ans.

2 La deuxième antithèse « Du rôle et des bénéfices du Christ »
 « L’évangile éternel enseigne que la rémission des péchés et  le salut éternel sont donnés  à cause du seul Fils unique Jésus-Christ  crucifié, mort et ressuscité pour nous, gratuitement, non à cause d’aucune de nos œuvres ou de nos mérites.  Et que cela est le propre de Dieu seul, comme il est dit dans Isaïe (43)  : «C’est moi, moi, qui efface les iniquités. »  De même, il n’y a pas de salut en d’autre.  Les pontifes, au contraire,  enseignent que ce n’est pas seulement à cause des mérites du Christ, que nous sommes justifiés et sauvés, mais en partie à cause du Christ, en partie à cause de notre contrition,  de notre obéissance et de nos bonnes œuvres. »
 Ce n’est pas cela la doctrine catholique.  L’Église n’enseigne pas que les pécheurs sont justifiés en partie par le Christ, et en partie par leurs bonnes œuvres.  Nous distinguons, en effet, trois genre d’œuvres.   Le premier est celui où les œuvres ne se font que par les forces de la nature, sans la foi et sans la grâce de Dieu.  Et, de ces œuvres nous disons ce que dit l’apôtre, que, sans la foi, elles ne justifient pas l’homme.  Car, si des œuvres de ce genre justifiaient, c’est l’homme qui en retirerait l’honneur, non Dieu, comme saint Paul le dit d’Abraham  (Romains 4).  Donc, de ces œuvres, il n’est pas question entre nous, même si, sans rougir, et en mentant, vous nous les attribuez, comme si nous enseignions que, sans le Christ, les œuvres étaient méritoires par elles-mêmes.  Il y a un autre genre d’œuvres.  Celles qui procèdent de la foi et de la  grâce de Dieu,  et disposent à la rémission des péchés, comme la prière, les aumônes, les jeûnes, la contrition,  et d’autres du même genre.  Ces œuvres nous ne disons pas qu’elles sont méritoires pour la réconciliation en vertu de la justice, c’est le plutôt le contraire que nous enseignons.  Écoutons donc  le concile de Trente (session 6, chapitre 8).  « Les hommes sont justifiés gratuitement parce que ni la foi ni les œuvres  qui précèdent la justification ne la méritent, en vertu de la justice, comme si la justification était due à ces œuvres.   Nous déclarons,  cependant,  que ces œuvres, du fait qu’elles proviennent de la foi et d’un secours divin, sont divines,  et sont méritoires à leur manière, c’est-à-dire qu’elles implorent la rémission des péchés. »  Cela, même si vous ne l’admettez pas, la parole de Dieu, elle, l’admet.   Qu’est-ce donc que dit Ézéchiel au chapitre 18 ? « Quand l’impie se détournera de son impiété, il vivifiera son âme. »  Que dit donc aussi Daniel ? « Par les aumônes, rachète tes péchés ! »  Que dit également Jonas, au chapitre 3 ? «  Dieu a vu leurs œuvres (les jeûnes et les cilices), et a eu pitié d’eux. » Et que dit le Christ (Luc 7) : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu’elle a aimé beaucoup. »
 Cette doctrine, ce n’est pas seulement saint Grégoire qui l’a enseignée, mais, avant lui, un grand nombre de prêtres.   Saint Ambroise (livre 10 sur Luc) : « Les larmes ne méritent pas le pardon, mais elles le demandent. »  Saint Jérôme (livre 2 contre Pélage) : « Ceux qui confessent avec sincérité leurs péchés méritent, par leur humilité, la clémence du Seigneur. »  Saint Augustin (épitre 105) : « Cette rémission des péchés n’est pas non plus sans mérite, si c’est la foi qui la demande.  Car n’est pas nul n’est le mérite de cette foi par laquelle  il disait : « Aie pitié de moi pécheur.  »  Et il descendit,  méritoirement  justifié,  le croyant qui s’était humilié. »  Et, dans l’épitre 106 : « Si quelqu’un dit que la foi mérite la grâce de bien agir, nous ne pouvons pas le nier, nous le confessons, au contraire, de tout notre cœur. »
 Le dernier genre d’œuvres, enfin, est de celles qui sont faites par l’homme justifié, et par le Saint-Esprit qui habite dans le cœur de l’homme,  et qui procèdent de la charité infuse.  À ces œuvres, que vous le vouliez ou non, nous attribuons le mérite.    Nous ne disons pas qu’elles méritent la rémission des péchés qui les précédent, elle  qui, au sens propre, ne peut pas entrer dans la catégorie du mérite;  mais qu’elles méritent vraiment et proprement la gloire et la béatitude éternelle.   S’il n’en était pas ainsi, comment saint Paul pourrait-il dire (2 Timothée 4) : «  J’ai livré le bon combat, j’ai terminé ma course, j’ai conservé la foi, est déjà préparée la couronne de justice  que le juste juge me rendra en ce jour ?»   Car si la vie éternelle n’est pas une récompense des bonnes œuvres, pourquoi l’appelle-t-il une couronne de justice, et non plutôt un don de clémence ?  Pourquoi dit-il qu’elle doit  être rendue et non qu’elle doit être donnée ?  Pourquoi par un juste juge, et non plutôt par un roi débonnaire?    C’est donc avec raison que saint Augustin enseigne dans son épitre 105 : « La vie éternelle sans fin,  qui aura lieu à la fin,  est rendue par les mérites précédents.   Mais ces mérites, par lesquels elle nous est rendue,  n’ont pas été préparés par nous, par notre suffisance, mais ont été faits en nous par la grâce, et sont appelés  eux-mêmes  grâce.  On ne peut donc pas dire que la vie éternelle n’est pas donnée aux mérites, mais que sont donnés ces mêmes mérites  par lesquels elle est donnée.
 Ne nous ébranlent pas non plus ses deux citations de l’Écriture : « Je suis celui qui efface les iniquités », et « il n’y a dans aucun autre de salut ».  Car, ces textes excluent d’autre dieu, d’autre christ, d’autre sauveur, d’autre médecin des âmes, qui, à l’exclusion du seul vrai Dieu et du Christ Jésus Sauveur, apporteraient le salut.  Ils n’excluent pas la foi, la charité, la pénitence, les sacrements, par lesquels, comme par des moyens et des instruments, le mérite du Christ, par l’opération de Dieu, nous est appliqué.  Autrement, comment pourraient-ils cohabiter avec les phrases déjà citées (« Je suis celui qui efface les iniquités;  il n’y a de salut dans aucun autre ») ces autres textes de l’Écriture : « Ta foi t’a sauvée (Luc 7)», et « Il sauvera ceux qui espèrent en lui (psaume 36), « Il vivifiera lui-même son âme (Ézéchiel 18) », « La crainte du Seigneur expulse le péché (Eccl 1) », « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, (Marc dernier chapitre) », « Celui qui mange ce pain vivra éternellement (Jean V1) ».  Que cela suffise.   Chytraeus continue.

3 La troisième antithèse
 « L’évangile enseigne que celui, qui fait pénitence et écoute la promesse, doit croire à la promesse et affirmer que les péchés  sont remis,  à cause du Christ,  non seulement aux autres, Pierre ou Paul, mais à lui aussi; qu’il plait à Dieu, qu’il est reçu et exaucé par Dieu; et que cette foi lui donne accès auprès du Dieu qu’il invoque à chaque jour.  Les pontifes prétendent, eux,   qu’on doit toujours douter qu’on ait reçu la rémission des péchés.  Ce doute milite contre la foi, et est tout-à-fait païen. »   Notre évangile enseigne assez clairement qu’il faut prêter foi aux promesses de Dieu; et tous les catholiques enseignent  qu’il n’y a aucune raison d’en douter.   Mais que la rémission des péchés soit promise inconditionnellement  à tous les hommes, on ne le lit pas dans notre évangile.  On lit encore beaucoup moins  que chacun doit être sur que ses péchés sont remis par Dieu, qu’il plait à Dieu, qu’il est reçu et exaucé par Dieu.  Et ce n’est pas pour rien qu’on ne le lit pas, car cette assurance réduirait à néant d’autres passages qui sont écrits en toute clarté et limpidité.  Le sage ne dit-il pas (Eccles 9) : « Ils sont justes et savants, et leurs œuvres sont dans la main de Dieu, et pourtant, l’homme ne sait pas s’il est digne d’amour ou de haine ».  Job ne dit-il pas lui aussi : « Même si j’étais  innocent, mon âme ignorera cela ? »  Et plus bas : « Je redoutais toutes mes œuvres, sachant que tu n’épargnes pas le fautif. »   Et que dire de ce que les promesses divines sont presque toutes liées à une condition  que personne ne peut connaitre avec certitude,  ou remplir comme il le faut ?  Matthieu 19 : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements.  » Luc 14: « Si quelqu’un vient  à  moi, et ne hait pas son père, sa mère, son épouse, ses fils, ses frères, ses sœurs, et aussi son âme, il ne peut pas être mon disciple. »  Romains 8 : « L’Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu.  Si nous sommes fils, nous sommes aussi des héritiers, des héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, pour que nous soyons glorifiés avec lui. »  Enfin, saint Ambroise qui est bien plus ancien que saint Grégoire, a dit (dans son sermon 5 sur le psaume 118) : « Il voulait que soit enlevé son opprobre, dont il soupçonnait l’existence,  ou parce qu’il n’avait pas fait ce qu’il avait résolu dans son cœur,  ou parce que, après avoir été absous par la pénitence, il craignait que ne demeure encore un opprobre.  Il prie donc Dieu pour que l’enlève celui qui seul sait ce que ne peut savoir celui qui l’a contracté ».

4 La quatrième antithèse
 « L’évangile enseigne qu’il n’y a, dans le monde, qu’un seul sacrifice qui soit propitiatoire (Hébreux 7, 10). Le Christ s’est offert une fois pour enlever les péchés.  Les pontifes enseignent que le Christ doit être offert à Dieu le Père, à chaque jour, en sacrifice à la messe, par les prêtres. »   L’évangile enseigne, il est vrai, qu’il n’existe au monde qu’un seul sacrifice propitiatoire, celui qui a été offert une fois sur la croix.  Les catholiques ne nient pas cela.  Mais que cet unique sacrifice ne puisse pas être répété à chaque jour  dans le sacrement, par le même pontife, l’évangile ne l’enseigne nulle part.  Et c’est ce que les catholiques affirment.  Et ceux qui l’affirment, ce ne sont pas uniquement ceux qui ont vécu après saint Grégoire, mais tous les pères absolument qui l’ont précédé.   Écoute saint  Augustin parler au nom des autres (épitre 23 à Boniface) : « Le Christ n’a-t-il pas été immolé une fois pour toutes ?  Mais cependant, dans le sacrement, il est immolé  pour les peuples, non seulement à la fête de Pâque, mais à chaque jour. »

5  La cinquième antithèse
 « L’évangile enseigne que le péché n’est pas seulement dans les actions externes contraires à la loi de Dieu, mais dans les doutes sur Dieu,  dans  la sécurité charnelle, la contumace, et la concupiscence qui est née avec nous, et qui demeure dans les renés, (Romains 7).  Les pontifes nient que ces mauvaises choses, qui restent dans les renés, soient des péchés qui sont en guerre avec la loi de Dieu. »    Les pontifes, c’est-à-dire les catholiques n’ont jamais enseigné que seules les actions externes sont des péchés.  Mais, à vous, il est permis de mentir.  Cela, vous l’avez appris de votre père qui n’a pas sur demeurer dans la vérité.  Les doutes envers Dieu, la sécurité charnelle, la contumace, et la concupiscence, si elles sont volontaires, nous ne doutons pas qu’elles soient des péchés.  Si elles sont involontaires, comme étaient ces désirs de la chair contre l’esprit, que ressentait saint Paul sans y consentir, nous avons toujours nié qu’elles soient des péchés.    Notre différent ne consiste pas en ce que les paroles de saint Paul  que vous trouvez vraies nous les trouvions fausses, mais en ce que nous les interprétions autrement.  Et vous ne devez pas vous sentir humiliés de ce que nous préférons saint Augustin et tout le chœur des saints à vos auteurs récents.  Car, voici ce que disait saint Augustin  livre 1, deux épitres contre Pélage, chapitre 13) : « Mais je crois qu’il y en a qui sont trompés ou qui trompent les autres au sujet de cette concupiscence contre laquelle  même un baptisé doit lutter pieusement, avec  grande attention et sous le souffle de l’Esprit.  Car, elle est appelée péché non parce qu’elle est un péché, mais parce qu’elle a été faite par le péché, comme l’Écriture appelle main ce que la main  a fait. »

6  La sixième antithèse

 « L’évangile enseigne que, dans cette imbécilité de nature, l’homme ne peut jamais satisfaire à la loi de Dieu, et que c’est par le parfait accomplissement de la loi que l’homme devient juste et exempt de tout péché (Romains 8).  Le sens charnel est en inimitié avec Dieu, car personne n’obéit à la loi de Dieu, ni ne peut le faire.  Les pontifes soutiennent que l’homme peut satisfaire à la loi de Dieu, et que c’est par l’accomplissement de cette loi qu’on devient juste et qu’on mérite la vie éternelle. »  Les pontifes, c’est-à-dire les fils de l’église catholique ne disent pas que l’homme, dans cette imbécilité de nature, est exempt de tout péché.  Car, nous reconnaissons et nous professons qu’est très vrai ce que dit saint Jean dans sa première épitre : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes.»  Mais, parce que ces péchés quotidiens n’enlèvent pas la justice, et qu’ils ne sont pas tant contre la loi qu’en marge de la loi de Dieu, parce que chaque saint prie en temps opportun (psaume 31) pour la rémission de ses fautes, et parce qu’on enseigne à tous les fils de Dieu qui sont justes et saints de dire à chaque jour : « pardonnez-nous nos offenses », nous ne craignons pas d’affirmer  que l’homme justifié peut, par la grâce de Dieu, et par le secours de cette grâce, accomplir la loi et mériter la vie éternelle.  Car nous connaissons celui qui a dit (Jean 5) : « Mes commandements ne sont pas lourds à porter. »  Et qui a dit aussi (Matt 20) : « Appelez les ouvriers, et donnez-leur  à chacun leur récompense. »  Et aussi : « Venez, les bénis de mon Père, et possédez le royaume préparé pour vous.  Car, j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger.»
 C’est pourquoi, saint Augustin, (dans le livre de la grâce et du libre arbitre, chapitre 16) dit : « Il est certain que nous pouvons observer les commandements si nous le voulons, parce que notre volonté est préparée par Dieu pour que nous  demandions de vouloir seulement ce qui suffit pour  que nous le fassions volontairement. »  Et (dans l’esprit et la lettre, chapitre 10) : « La grâce n’est pas donnée parce que nous avons accompli la loi, mais pour que nous puissions l’accomplir. »  Ne nous contredit pas cette parole de l’apôtre : « Le sens charnel est en inimitié avec Dieu. »  Car, le même apôtre avait dit auparavant  (Romains 7) : « Donc,  moi-même, avec mon esprit, j’observe la loi de Dieu, mais par la chair, la loi du péché. »  Ce que nous faisons avec l’esprit, c’est nous qui le faisons,  mais ce que nous faisons avec la chair,  si cela répugne à l’esprit,  n’est pas de nous, comme le dit le même apôtre : « Si je fais ce que je ne veux pas,  c’est comme si ce n’était pas moi qui le faisais. »

7 La septième antithèse
 « L’évangile  enseigne que les bonnes œuvres ne sont que celles qui sont commandées par Dieu.  C’est-à-dire, fais ces choses  selon  seulement la règle que je te prescris, sans rien y ajouter, sans rien y enlever.   Les pontifes, au contraire, ont encombré toute l’Église de traditions. »  Ces choses ont été répétées des milliers de fois par vous, et autant de fois réfutées par nous. Est faux, d’abord, ce que tu dis que dans l’évangile les œuvres bonnes ne sont que les choses que Dieu a ordonnées.  Car, où Dieu a-t-il prescrit la virginité ?  Or, Paul n’a-t-il pas dit : « Au sujet des vierges, je n’ai pas de commandement du Seigneur. »  Et, cependant (aux Corinthiens 7) n’a-t-il pas dit que c’était une excellente chose de demeurer vierge ?  « Celui qui marie sa fille fait bien, celui qui ne la marie pas fait mieux. »  Ne t’est donc pas d’un grand service cette règle : ne fais que ce que je te commande de faire.  Car, dans ce passage, tout ce que Dieu prohibe c’est que nous ne corrompions pas ses préceptes, que nous les observions intégralement, comme il les a prescrits, sans décliner à gauche ou à droite.  C’est pourquoi, saint Augustin (dans son  livre sur la virginité, chapitre 30), dit, en distinguant les préceptes des conseils : « Car on ne dit pas : tu ne te marieras pas, comme tu ne tueras pas.  L’un est exigé, l’autre  est offert librement.  On loue quelqu’un s’il fait ce qui n’est que conseillé, mais on blâme quelqu’un qui ne fait pas ce qui est commandé.  Dans l’un, il exige un du, dans l’autre,  il vous rendra ce que vous avec donné en surplus. »

8  La huitième antithèse
 « L’évangile enseigne que les deux parties de la cène du Seigneur doivent être distribuées. Et au sujet du calice, il a dit expressément : buvez-en tous.  Les pontifes ont statué et défini en sens contraire. »  Nous n’avons pas encore vu ce texte de l’évangile où il est dit qu’il faille donner l’une et l’autre espèce à tous les chrétiens.  Même au sujet du calice, le Seigneur n’a pas dit : buvez-en tous, vous, les chrétiens.  Mais buvez de cela tous : tous ceux qui étaient là.  Marc l’explique quand il dit : « Ils en burent tous » : manifestement pas tous les chrétiens, mais tous ceux qui prenaient leur repas  avec le Seigneur.

9 La neuvième antithèse
 « L’évangile enseigne que la vraie pénitence, ou la vraie conversion à Dieu,  est une douleur sincère du cœur pour les  péchés commis, et la foi qui nous assure que les péchés nous sont surement remis à cause du Christ. Les pontifes, au contraire, même s’ils énumèrent la contrition parmi les parties de la pénitence,   s’imaginent que cette rémission des péchés est méritée.  Et ils ajoutent une confession auriculaire qui n’a pas été commandée par Dieu,  et une satisfaction, ou des œuvres non dues,  par lesquelles on satisfait pour les peines éternelles des pécheurs.  Et ils imaginent même que toutes les choses peuvent être rachetées par de l’argent. »   Ce qui est un blasphème contre la doctrine des mérites du Fils de Dieu, qui seul satisfait pour nos péchés. »   Je ne vois aucune preuve de tout cela, aucun texte de l’Écriture.  Seulement des mots creux mêlés à autant de mensonges.
2017 11 30 20h33 fin
2017 12 04 17h14 début
9 : La Neuvième antithèse (suite et fin)
10 : La dixième antithèse
11 : La onzième antithèse
12 : La douzième antithèse

CHAPITRE 24 : [début] On réfute les arguments de Calvin et d’Illyricus avec lesquels ils cherchent à prouver que le pape n’est plus évêque. On réfute aussi la fable de la papesse Jeanne.
Ce que tu dis sur la conversion et sur la componction, tu aurais fort bien pu l’omettre.   Car nous exigeons des  pénitents un vrai regret du péché, et le ferme propos de ne plus pécher à l’avenir.  Alors que vous n’avez, vous, pour toute contrition, je ne sais quelles terreurs de l’âme.  Ce que tu ajoutes ensuite  au sujet de la foi qui certifie que nos péchés nous sont remis, cela  a déjà été réfuté plus haut.  Tu dis aussi que les pontifes romains enseignent que les pénitences temporelles satisfont pour les peines éternelles.  C’est un mensonge grossier.  Car nous ne pensons pas devoir satisfaire pour les peines éternelles,  que nous ne doutons pas  avoir été remises dans la justification, mais pour les  peines temporelles, que Dieu exige de nous, ici-bas ou dans le purgatoire, et  qui servent, après le baptême,  de pénitence et de réconciliation.  C’est ce qu’écrit saint Augustin (traité 124 sur Jean) : « La peine dure plus longtemps que la faute, de peur que la faute n’apparaisse petite  si la peine finissait avec elle. »  Tu dis ensuite que la confession auriculaire n’a pas été commandée,  et que la satisfaction entre en opposition avec le mérite du Christ.  Tu le dis, cela, mais tu ne le prouves pas.  Si tu as le cœur de lire  le sermon du bienheureux Cyprien sur les renégats, tu y trouveras que la confession et la satisfaction sont nécessaires.  Il ne le dit pas seulement une fois, mais il le répète souvent.  Au sujet de l’argent qui tient lieu de satisfaction (n’y vois pas une négociation  honteuse),  ce n’est rien d’autre, pour les  catholiques,  qu’un changement de satisfaction qui est fait au jugement du prêtre, comme quand le jeûne est changé en aumônes.  Mais continuons.

10 La dixième antithèse
 « L’évangile enseigne que le mariage est accordé et permis à tous les hommes, qu’ils soient laïcs ou prêtres;  et que la prohibition du mariage et des aliments est une doctrine diabolique.  Les pontifes, au contraire,  interdisent le mariage à une grande partie des hommes,  aux prêtres et aux religieux, et prescrivent l’abstention  de certains aliments à certains jours. »  Mais ici, je fais la demande suivante.  L’évangile enseigne-t-il  que le mariage soit permis  à ceux qui ont fait un vœu de chasteté ?   Peut-être à Hébreux 13 ? : « Le mariage est honorable pour tous ».  Mais non, car  si « pour tous » signifiait vraiment tous les hommes,  il serait honorable à un père de se marier avec sa fille, à une mère avec son fils,  et à un frère avec sa sœur.   Et si cela ne vous plait pas,  il ne nous plait pas non plus qu’on doive appeler honorable un mariage entre un moine et une moniale,   et entre  des hommes qui se sont engagés par vœu à ne pas se marier.  Ce que l’apôtre enseigne c’est que le mariage est honorable pour ceux qui sont licitement et légitimement unis.  Il vous reste donc à prouver que peuvent légitimement et validement se marier ceux qui ont fait le vœu de chasteté perpétuelle.  Écoute ce que saint Jean Chrysostome écrit (dans sa lettre 6) à un moine, Théodore, qui voulait se marier, et qui l’avait peut-être déjà fait : « Le mariage est honorable, mais il ne te convient plus de conserver les privilèges des époux.  Même si tu lui donnes plusieurs fois le nom de mariage, je l’estime, moi, pire qu’un adultère. »

11 La onzième antithèse
 « L’évangile enseigne qu’il n’y a qu’un seul fondement solide et véritable sur lequel le Christ a construit son église, le Seigneur Jésus-Christ (1 Cor. Actes 4, et Matth 16).  Saint Augustin l’interprète ainsi : sur cette pierre que tu as connue, en disant « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».  C’est-à-dire que c’est sur mon Fils, le Fils du Dieu vivant, que j’édifierai mon Église.  Je t’édifierai sur moi, non toi sur moi.  Le pontife romain, au contraire, crie  à haute voix  que c’est sur la pierre de l’Église romaine, et sur la succession ordinaire des pontifes romains que l’Église de toute la planète est édifiée. »   Saint Paul ne se contredit certainement pas quand il écrit aux Éphésiens 2 que « nous sommes surédifiés  sur le fondement des apôtres et des prophètes ».   Sains Jean ne contredit pas non plus saint Paul (« personne n’est un fondement de l’Église en dehors du Christ, 1 Cor 3 ») quand il écrit (Apocalypse, chapitre 21) : « Les douze apôtres sont les douze fondements de l’Église. »  Car, Paul (1 Cor 3) parlait du premier fondement, et lui-même (Éphésiens 2) et saint Jean (apocalypse, chapitre 21) des fondements secondaires.  C’est de ce même fondement secondaire dont parle saint Augustin contre le parti de Donat : « Énumérez les pontifes qui proviennent du siège de Pierre.  Car, c’est elle la pierre que ne vaincront pas les portes orgueilleuses des enfers. »   Sur ce sujet, nous avons dit plusieurs choses dans le livre 1, chapitre 2 du souverain pontife.

12 La douzième antithèse
 « L’évangile enseigne qu’aucun apôtre, aucun évêque, aucun ministre de l’évangile, n’est supérieur à un autre,  n’a un pouvoir plus grand, ni ne domine les autres en ce qui a trait au ministère;  mais que tous les ministres obtiennent un pouvoir égal d’enseigner l’évangile,  d’administrer les sacrements,  de lier les impénitents, et d’absoudre les repentants, comme l’enseigne clairement l’Écriture (Luc 22, 1,  1 Cor 3, verset 4, Jean 20, et Matth 18).  C’est à tous les apôtres également qu’ont été remises les clefs du royaume des cieux.    Le pontife romain, au contraire, se vante de posséder un pouvoir suprême sur les autres évêques et sur toute l’Église, et de dégainer, de droit divin,  les deux glaives, le spirituel et le temporel. »   Je n’ai pas encore pu repérer le passage où l’Écriture enseigne qu’un évêque ou un ministre ne possède pas un pouvoir plus grand qu’un autre.  Car les textes que tu cites enseignent le contraire.   Il est vrai que, en Luc 22, le Seigneur exhorte les siens à devenir humbles,  et interdit à ceux qui président dans les églises de gouverner à la manière des tyrans.  Il a, quand même déclaré qu’un des douze était plus grand que les autres, et il l’a établi leur chef.   Car il a dit : « Celui qui est le plus grand parmi vous, qu’il se fasse le plus petit,  et celui qui est le chef, qu’il agisse comme celui qui sert. »   Quand l’apôtre dit (1 Cor 3) que là où il avait planté, Apollon a arrosé, et  que, comme un architecte, il a posé les fondations,  sur lesquelles les autres ont construit l’édifice, ne dit-il pas qu’il était plus grand qu’Apollon,   et que les autres n’ont été que ses coadjuteurs ?   IL est vrai qu’en Jean 20, c’est à tous les apôtres qu’il a été dit : « Les péchés à qui vous les remettrez seront remis. ».  Mais, au chapitre,  21 les apôtres et les autres fidèles sont placés sous les ordres de Pierre, comme des brebis sous leur pasteur.  Et c’est au seul Pierre qu’il a été dit : « Pais mes brebis ».    Il est vrai aussi que, en Matthieu 18, il a été dit à tous les apôtres : « Tout ce que vous délierez ».   Mais, c’est au seul Pierre qu’il a été dit (en Matt 16) : « Je te donne les clefs du royaume. »  Et il est certain qu’il ne lui aurait pas promis quelque chose à lui seul,  s’il n’avait pas voulu exprimer par là  quelque chose qui lui appartînt en propre.  Mais nous avons parlé longuement de ce sujet dans le  livre premier, aux chapitres 12, 13, et 14.    À ce que tu objectes aux deux glaives de  l’extravagant Boniface V111, en te moquant de ses arguments, j’ai une réponse toute prête à te donner.  Il a puisé tout cela chez saint Bernard, qu’ont coutume d’appeler un grand saint  Mélanchton,  Calvin, et d’autres parmi les vôtres.  Voir les livres 2 et 4 de la considération,  ou, si tu préfères,  ce que nous en dirons dans le dernier livre sur le souverain pontife.  Que cela suffise pour ton antithèse.
 Nous démontrerons maintenant que cette vision de saint Jean s’applique parfaitement  à Luther et aux  luthériens.  Oui, on peut penser que c’est Luther qui est symbolisé par cette étoile qui tombe du ciel sur la terre.  Car, de moine il est devenu  laïc, de célibataire, marié, de pauvre, riche, et  il a échangé des repas sobres et frugaux contre des ripailles et des beuveries.  Qu’est-ce d’autre cela que de tomber d’une vie céleste à une vie terrestre ? Et ensuite, la fumée du puits de l’abyme qui a suivie sa chute, il faut être stupide ou complètement aveugle pour ne pas comprendre sa signification. Car, avant que Luther ne se détourne de l’Église catholique,  tout l’Occident était de la même religion et de la même foi.  À quel qu’endroit que quelqu’un allât, il y trouvait des frères, qui tous étaient dans la lumière.  Mais après la chute de Luther, une telle fumée d’erreurs, de sectes et de schismes s’est élevée dans le ciel de l’Église,  que dans la même province, voire dans la même ville ou dans la même maison, personne ne reconnait plus  personne.  Et, comme le dit l’Apocalypse, cette fumée a obscurci le soleil et l’air.  Car par soleil on entend le Christ, et par air, les Écritures, qui nous permettent de respirer dans cette vie, comme nos commentateurs et ceux de nos adversaires l’expliquent.  Et à quel point cette fumée a obscurci le Christ,  le témoignent la Transylvanie et les régions avoisinantes où l’on  nie ouvertement la divinité du Christ.  Le témoigne aussi l’Allemagne où les anabaptistes, par leur profession publique d’ubiquité, nient, en l’obscurcissant, l’humanité du Christ.  Il y eut certes, autrefois, des hérétiques  qui ont combattu le Christ,  mais jamais aussi impudemment que les hérétiques de notre temps.  Car, plusieurs d’entre eux nient non seulement que le Christ est Dieu, mais ils ajoutent même qu’on ne peut pas l’invoquer, et qu’il ne sait pas ce que nous faisons.  C’est une chose horrible d’avoir à écouter ou à lire avec quelle témérité on traite aujourd’hui des mystères du Christ.
 Et, chose incroyable, avec quelle véhémence cette fumée n’a-t-elle pas obscurci les Écritures ?   Il y a tellement de versions différentes, tant de commentaires contradictoires  que les choses qui semblaient claires autrefois sont devenues d’une épaisse obscurité.   Exemple.  Qu’est-ce qu’on peut dire plus clairement que cette parole de saint Paul : « Au sujet des vierges, je n’ai pas de précepte du Seigneur.  C’est un conseil que je donne. »    Et, cependant, tous les hérétiques de notre temps nient,  sans broncher, que, sur la virginité, il existe un conseil.  Ils ajoutent même que, dans ce passage, loin de conseiller la virginité, saint Paul cherchait plutôt à en détourner les hommes.  Qu’y a-t-il de plus clair que cette parole du Seigneur : « Cela (hoc) est mon corps. » Et pourtant, à notre époque, rien n’est plus obscur.    Que dire des transylvaniens ?  Il est clair pour tous que saint Jean a écrit son évangile principalement contre Cérinthe  et Ébion, qui niaient la divinité du Christ.   Or, par leurs commentaires, les transylvaniens   ont fait  de cet évangile une arme contre la divinité du Christ.
 Venons-en maintenant aux locustes qui sont sorties de la fumée du puits.   Par locustes, Chytraeus entend les évêques, les clercs, et les moines.  Mais son explication déraille, car avant l’époque de saint Grégoire, il y avait des évêques, des clercs et des moines, dans l’Église, avant même, donc,  que ne sortent ces mystérieuses locustes.  Or, tout ce que saint Jean dit de ces locustes s’applique parfaitement aux luthériens et aux hérétiques de ce temps.  Car, les locustes viennent toujours en grand nombre, et elles ont l’habitude de foncer sur nous en escadrons.  Proverbe 30 : « La locuste n’a pas de roi, et elle avance sur toutes choses en masses désordonnées. »  De la même façon, les luthériens n’ont pas de roi, car ils nient qu’il existe une personne qui soit la tête de toute l’Église.  Néanmoins, en un bref instant,  ils se multiplièrent au point de devenir une multitude  informe,  sans qu’on ait à s’en étonner, car ils ouvraient la porte à tous les vicieux.    Les gloutons accoururent à eux, parce que, les luthériens ne connaissent pas le jeûne;  les impudiques, parce que chez eux, tous les vœux de chasteté sont réprouvés, et parce qu’ils accordent le droit de se marier aux moines, aux prêtres, et aux vierges consacrées;  les apostats parce que, chez eux, tous les monastères sont vidés et transformés en palais;  les princes avares et ambitieux, parce que les biens ecclésiastiques et les personnes ecclésiastiques sont soumis à leur pouvoir;  les lâches et les ennemis des bonnes œuvres, parce que, pour eux, la foi seule suffit, et les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut.  Enfin, tous les pécheurs invétérés et les criminels parce que, chez eux, a été enlevée la nécessité de confesser ses péchés, et de rendre des comptes à son propre pasteur,  chose qui représentait, pour les pécheurs invétérés,  un frein important.
 Saint Jean fait une description admirable de ces locustes.   Car il dit qu’elles ont une face humaine,  féminine même, que leur queue est celle des scorpions, et leur corps celui  des locustes.  Elles portent sur la tête une couronne quasi dorée,  ont des dents de lions,  et leur poitrine est armée d’une cuirasse de fer.  Ensuite,  elles ressemblaient à des chevaux qui piaffent d’impatience;   et le son bruyant  de leurs ailes était semblable à celui de charriots qui courent au combat.  Et elles avaient au-dessus d’elles le roi de l’abyme qui leur servait de roi, celui qu’on appelle l’exterminateur.    Leur visage attrayant signifie le début de leur prédication, qui commence toujours par un passage de l’évangile, car  ils promettent qu’ils ne diront rien d’autre que la pure parole de Dieu.   C’est de cette façon qu’ils enjôlent facilement les simples.  La queue de scorpion signifie  une fin empoisonnée et létale.   Car, après avoir présenté la parole de Dieu, ils la corrompent par une interprétation perverse;   leur queue se redresse, pique,  et infuse un virus létal.  Le corps de la locuste qui n’est presque rien d’autre qu’un ventre, (car la locuste est un animal ventru qui ne peut ni avancer ni voler correctement,  qui monte en sautant,  et qui retombe vite par terre).  Elle représente les hérétiques de ce temps qui sont des hommes qui chérissent leur ventre,  qui sont ennemis des jeûnes et de la chasteté, qui ne peuvent pas se maintenir dans les voie des commandements, ni voler vers les contemplations célestes.    Ils essaient, parfois, de se redresser et d’amender leurs mœurs, mais, à la façon des locustes, ils retombent par  terre.   On peut en donner comme exemple la visite  de Luther en Saxe.  Car, quand Luther se rendit compte qu’à cause de sa prédication de la liberté évangélique et de l’abrogation de toutes les lois ecclésiales, les gens se ruaient, sans aucun frein, vers les vices,  il prescrivit une visite pastorale, et rappela aux pasteurs qu’ils avaient à prêcher la pénitence, la peur de Dieu, l’obéissance et les bonnes œuvres. Mais sans résultat.  Voir Cochlaeus dans la vie et les actes de Luther, en l’année 1527.
 De la même manière, ils essaient de voler par la contemplation,  et ils écrivent des livres sur la trinité, sur l’incarnation et les autres mystères.   Mais, ils tombent dans de très graves erreurs,  et même dans des hérésies pernicieuses, comme leur enseignement sur l’ubiquité qui détruit tout le mystère de l’incarnation et de la trinité.   Les couronnes sur la tête de ces locustes signifient l’arrogance et la superbe avec lesquelles ils se placent au-dessus de tous.  Luther ne dit-il pas au prince Georges : « Depuis le temps des apôtres, aucun docteur, aucun écrivain, aucun théologien, aucun juriste n’a si magnifiquement et si clairement confirmé, instruit et consolé  les consciences des membres des états séculiers, comme je l’ai fait moi-même. Par une grâce singulière de Dieu, je sais avec certitude  que ni Augustin, ni Ambroise,  qui étaient pourtant les meilleurs dans ce domaine,  ne sont mes égaux.»  Et que dire de ce que non seulement Luther et Calvin  ne fassent aucun cas de mille Cyprien et de mille Augustin, mais que le dernier des luthériens n’ait que du mépris pour les papistes, qu’il considère comme des ânes et des demeurés?
Ces couronnes étaient quasi dorées, c’est-à-dire qu’elles paraissaient être dorées sans l’être vraiment, car les hérétiques donnent l’impression que c’est le zèle de l’honneur de Dieu et la charité qui les poussent à parler comme ils font,  alors que zèle de Dieu est le cadet de leurs soucis.   Les dents des lions signifient les accusations, les délations et les dénonciations  par lesquelles, dans des lettres et des sermons, ils détruisent la réputation des pontifes, des clercs et des moines, et même des saints qui règnent avec Dieu dans le ciel.   Ils semblent se nourrir de cette chasse aux sorcières,  et ils soulèvent tant de choses qui n’existent pas, qui n’ont pas existé, et qui probablement n’existeront jamais,  qu’ils semblent avoir éteint en eux la voix de la conscience.  Les textes que nous avons déjà cités suffisent comme preuve.  La poitrine recouverte d’une cuirasse de fer signifie l’entêtement, l’obstination.  Car, ils sont si opiniâtres que même quand on les convainc d’erreur,  ils ne cèdent pas.  Ils préféreraient  connaitre plusieurs fois la mort plutôt que de reconnaitre qu’ils se sont trompés.    Leur ressemblance à des chevaux qui piaffent manifeste leur audace et leur témérité. Car, ils jettent le gant facilement, et toisent  et narguent leurs contradicteurs,   mais  ils n’ont que des mensonges à donner comme arguments.  N’est-ce pas ce que conseille Luther dans son assertion, article 25 ?
 La ressemblance avec les oiseaux  signifie la rapidité avec laquelle  s’est répandue, dans différents pays,  cette hérésie tentaculaire.  Car elle occupa, en  peu de temps, non seulement les pays septentrionaux, mais elle osa se rendre jusqu’aux Indes, où Dieu ne permit pas qu’elle prit racine.  Car cette nouvelle et fervente  église du Christ ne méritait pas une telle punition.  Enfin, c’est le roi de l’abyme que les locustes ont pour roi,  car même si les locustes n’ont pas de chef visible, elles ne peuvent pas être privées d’un chef invisible. « Car (Job, 41) c’est lui qui est le chef de tous les fils de l’orgueil. » Le roi des locustes est appelé exterminateur  car, par aucune autre hérésie ou persécution, le démon n’a dévasté ou exterminé autant l’Église que par celle de Luther.  Les autres hérésies, en effet,  rejetaient un article ou l’autre du credo, mais ne renversaient pas tout l’ordre et toute la discipline de l’Église.  Or l’hérésie de Luther, par lui-même directement, ou  par ses enfants les anabaptistes, les calvinistes, les trinitaires, les libertins, a saccagé complètement tous les biens de l’Église dans les lieux où ils ont pu s’établir.   Car, elle enlève la trinité à Dieu, et la divinité au Christ,  par les nouveaux samosatiens.  Par les anabaptistes, elle enlève au Christ son humanité,  aux anges et aux saints, le culte et l’invocation,  au purgatoire, le suffrage des vivants.     Ce purgatoire, elle  a même fini par l’exterminer.  Elle a enlevé à l’Église militante,  plusieurs livres de la sainte Écriture,  presque tous les sacrements, toutes les traditions, le sacerdoce,  le sacrifice, les vœux,  les jeûnes,  les jours de fête, les temples,  les autels, les reliques, les croix, les images, tous les monuments de la  piété.  Elle a exterminé aussi  les lois ecclésiastiques,  la discipline, et tout l’ordre de l’Église.
 Mais elle a peut-être épargné l’enfer  pour ne pas faire injure à son roi, Lucifer.  Oh que non !  Car, plusieurs, parmi les luthériens, nient que l’enfer soit véritable, ou qu’il soit un lieu;  et ils  s’imaginent je ne sais trop quel enfer fantastique, comme nous l’avons démontré plus haut à la descente du Christ aux enfers.   Cette hérésie peut donc véritablement être appelée exterminatrice,  et elle est vraiment digne de ce chef qui, en hébreu,  se dit exterminateur.   Et je suis fort étonné   que les luthériens ne déplorent pas eux-mêmes cette extermination, aveuglés qu’ils sont par la fumée qui sort de l’abyme.   Mais, dans toute cette désolation, une consolation demeure :  les locustes ne font pas de mal aux herbes, aux arbres couverts de feuilles ou de fruits,  mais seulement aux hommes qui n’ont pas la marque du Dieu vivant.   Car, comme cette hérésie est  tout entière charnelle,  elle ne peut pas facilement tromper les bons, ceux donc les âmes sont verdoyantes, c’est-à-dire là où bourgeonnent et  fleurissent la religion, et la piété.  Voilà pourquoi  nous constatons que  rarement ou jamais  quelqu’un n’est passé de l’Église aux luthériens,  sans avoir commencé par mener une vie de relâchement ou de débauche.

CHAPITRE 24 : On réfute les arguments de Calvin et d’Illyricus  avec lesquels ils cherchent à prouver que le pape n’est plus évêque. On réfute aussi la fable de la papesse Jeanne.

 Il reste à traiter de ce que nous avions réservé pour la fin, à savoir que non seulement le pontife romain n’est pas l’antichrist,  mais qu’il n’a jamais perdu son pontificat. Car, Calvin et Illyricus ont cherché à prouver, l’un par la raison, l’autre  par de simples conjectures, que le pape n’est plus aujourd’hui un vrai pape.   Commençons donc par Calvin (livre 4, chapitre 7, versets 23 et 24 des institutions) : « Je voudrais savoir ce qu’est un pontife qui est vraiment évêque.  Il doit être la tête de la charge qui est propre à un évêque, enseigner la parole de Dieu au peuple.  Il doit être différent et proche de ce même peuple,  administrer les sacrements,  avertir et exhorter, corriger les pécheurs, et contenir les fidèles dans la sainte discipline.   Or, que fait le pape de tout cela ? Ou plutôt, que fait-il semblant de faire ?  Que l’on dise donc pour quelle raison on veut que soit évêque quelqu’un qui ne met pas la main à la pâte, qui n’est même par prêt à lever le petit doigt ?  Car, il n’en est pas d’un évêque comme d’un roi.  Si le roi n’accomplit pas le travail propre à un roi,  il conserve les honneurs et le titre.  Mais, pour juger un évêque, il faut regarder le mandat du Christ qui doit toujours être en vigueur dans l’Église.  Que les romanisants me dénouent ce nœud !  Leur pontife n’est donc pas le prince des évêques puisqu’il  n’est même pas évêque. »
 Si je ne me trompe, tout ce raisonnement peut être ramené à ce simple syllogisme.  La différence qui existe entre un évêque et un roi  est la suivante. Le roi est le nom d’un pouvoir et d’une préfecture,  auquel est annexé le devoir de gouverner le peuple; tandis que l’évêque n’est le nom que d’un devoir, celui de proclamer la parole de Dieu et d’administrer les sacrements.  Si ni le roi ni l’évêque  n’accomplissent leur devoir, le roi retiendra son nom et sa dignité, mais l’évêque les perdra.  Or, Le pontife romain ne remplit pas la charge d’un évêque diocésain, puisqu’il ne prêche ni ne distribue les sacrements. Il perd donc son nom et sa dignité, et ne peut plus être appelé évêque.   Les magdebourgeois (centurie 9, chapitre 20, colonne 500) essaient de confirmer la même chose par une conjecture et un signe.  Ils disent, en effet, que le signe évident de la mutation de l’église romaine en Babylone la prostituée, consiste en ceci.   Dieu a voulu qu’à l’époque où cette mutation s’est opérée, une prostituée trône sur le siège de Rome, du nom de papesse Jeanne.  Les auteurs qu’ils citent sont Platina, Martino Polo, Sigebertus, et Mariano Scoto.  Ils invoquent, aussi, comme preuve, les vestiges de cette chose qui sont demeurés jusqu’à notre époque : un certain siège de porphyre perforé au centre, qui demeurerait dans le palais de saint Jean du Latran, dont on se serait servi  pour détecter si le pontife nouvellement élu était un mâle ou non. Et d’une statue de femme avec enfant,  qui jusqu’à notre époque, est demeurée dans le lieu où l’on dit que la papesse Jeanne accoucha. Et du fait que, quand ils vont du Vatican au Latran, les pontifes romains  ont toujours  coutume de se détourner de l’endroit où cette femme a enfanté, en haine de ce lieu.  Mais il n’est pas difficile de dénouer ces nœuds.
 Nous répondons d’abord à Calvin.   Calvin parle ou  de la signification du nom,  ou de la chose elle-même, quand il dit que l’évêque est le nom d’un office, le roi celui d’une dignité.  S’il parle de la signification du nom, il se fourvoie manifestement, car le mot episcopus vient du mot grec épiskopein, c’est-à-dire  considérer, inspecter, et se rapporte à une fonction d’inspecteur.  Le mot roi vient du verbe regere, et se rapporte à une fonction de gouverneur.  Et comme roi est le nom d’un magistrat,  épiskopos état aussi, chez les païens le nom d’un magistrat, comme on le voit dans la comédie d’Aristophane,  les oiseaux.  Et ce qui est encore plus surprenant, c’est que le nom de pasteur est donné, dans les Écritures (Éphésiens 4, Isaïe 44), aussi bien au roi qu’à l’épiscope.         Si c’est de la chose elle-même que l’on parle, il ne se fourvoie pas moins.  Car  l’autorité royale n’est pas une simple tâche de juge, mais une vraie préfecture dans les choses politiques, c’est-à-dire  le pouvoir de régir les hommes qui leur sont soumis,  en commandant et en punissant.  De la même manière, le pontificat n’est pas une simple charge de prédication,  car beaucoup prêchent sans être pontifes, mais est une vraie préfecture ecclésiastique, c’est-à-dire un pouvoir de régir les hommes dans les choses spirituelles  et divines,  et donc de commander et de punir.  Nous avons déjà dit beaucoup de choses là-dessus,  plus haut, et nous en ajouterons d’autres,  au chapitre suivant.  Pour l’instant quelques citations fort claires suffiront.   Saint Paul (1 Cor 11) : « Le reste, je le règlerai quand je reviendrai. »  Et (2 Cor 13) : « Pour que, présent, je n’agisse pas avec plus de dureté, selon le pouvoir que m’a donné le Seigneur. » Et (Hébreux 13) : « Obéissez à vos préposés, et soumettez-vous à eux ! »  Et 1 Timothée : « Ne reçois pas une accusation contre un prêtre, sans qu’il n’y ait deux ou trois témoins. »
 Ajoute aussi qu’il est faux que les pontifes romains n’exercent pas de ministère épiscopal.  Car, ils ne sont pas tenus de prêcher et de distribuer les sacrements par eux-mêmes, si une juste raison les en empêche.  Il suffit qu’il voie à ce que  ces choses soient accomplies par d’autres.  Autrement, les évêques seraient tenus à l’impossible.   Car, il n’existe pas de diocèse si petit qui permette à un évêque de prêcher et d’administrer les sacrements dans toutes les paroisses à la fois.  Il le fait donc là où il le peut, et, là où il ne le peut pas, il  le fait faire par d’autres.  On ne manque pas d’exemples de cela dans l’antiquité.   Possidius écrit, dans la vie de saint Augustin, que l’évêque d’Hippone,  Valère, avait confié à son prêtre Augustin la charge de prêcher.  Et, au même endroit, Possidius rapporte que, dans l’église orientale,  plusieurs évêques avaient coutume de confier à des prêtres la charge de prêcher, qu’ils n’étaient plus capables de remplir.  Nous ne nous permettons pas de  dire, cependant, comme Valère ou d’autres,  que ceux qui ne prêchaient pas la parole de Dieu par eux-mêmes, n’étaient plus évêques.
 À l’argument des magdebourgeois, je réponds que cette histoire de la papesse Jeanne est une fable, que réfute avec beaucoup de précision Onuphrius, dans ses additions à Platina.  Que ce soit une fable, on le prouve par les témoignages des écrivains grecs et latins.   Le premier qui a pu écrire sur cette chose, en connaissance de cause, est Athanase le bibliothécaire, qui vécut à l’époque où l’on imagine qu’une Jeanne V111 a été pape, c’est-à-dire autour de l’année 850.  Il participa au couronnement de plusieurs papes qui ont précédé ou suivi cette Jeanne.  Il écrit que, après Léon 1V, le siège est resté vacant pendant quinze jours,  et que c’est Benoit 111 qui lui a succédé.  Il  démontre, par ces paroles, qu’il n’y a pas eu de papesse Jeanne.  Car, tous ceux qui admettent l’existence de cette papesse, la font siéger après Léon 1V et avant Benoit 111, et la font régner pendant deux ans et cinq mois.  On dira, peut-être, que, pour plaire aux pontifes, Anastase a omis ce Jean V111.  Mais, il aurait fallu qu’il parle d’une vacance du siège qui a duré deux et ans et demi. Et cela, il ne pouvait le faire  sans commettre une erreur dans la chronologie, que pouvaient facilement relever les contemporains.  Ils répondront peut-être qu’il n‘y a pas d’erreur dans la chronologie, car ces deux années de Jean  ont été ajoutées  aux années de Léon IV.  Anastase dit que Léon IV a siégé huit ans, c’est-à-dire six ans de Léon et deux de la papesse Jeanne.  Mais,  Anastase n’est pas le seul à donner huit ans de règne à Léon.  Martin Polonus, Platina, les magdebourgeois, Bibliander et les autres, parmi ceux qui racontent que la papesse Jeanne a régné deux ans et demi,  donnent, eux aussi, huit ans de règne au pape Léon.  Il est donc forcé qu’il y ait une erreur dans la chronologie d’Anastase, si on place Jeanne tout de suite après Léon.
 Anastase n’est pas la seule autorité en ce domaine.   L’évêque de Vienne, Adon, qui vivait à cette époque, et qu’on ne peut pas soupçonner d’avoir menti pour plaire aux papes,  enseigne qu’il n’y a eu aucun pape entre Léon IV et Benoit III.  Voici ce qu’il dit dans sa chronique, en l’année 865 : « Le pontife romain Grégoire mourut, et, à sa place, Serge est ordonné. À sa mort, il est remplacé par Léon.  Au décès de celui-ci, Benoit lui a succédé sur le siège apostolique. »   Parlent de la même façon Rheginus, Lambertus, Hermanus, Contractus, Abbas Uspergensis, Otho Frisigensis, et tous les autres historiens, fort nombreux, jusqu’à Martin Polonus,  qui vécut quatre cents ans après l’évènement. Il fut le premier à raconter cette histoire de la papesse Jeanne, à l’encontre de  tous les témoignages antérieurs. C’est de lui que la reçut Platina et les autres écrivains contemporains.
 Non seulement les latins, mais les grecs  qui ont écrit avant Martin Polonus, comme Zonaras, Cedrenus,  Joannes Curopalates, ne font aucune mention de cette curieuse historiette.  Ils ne faisaient surement pas la cour aux pontifes romains, et  ils auraient certainement sauté sur une occasion de se moquer des latins, s’ils l’avaient pu.   Comment peut-on croire qu’un Martin Polonus, qui a vécu quatre cents ans après les évènements, connaisse mieux l’histoire  que les historiens contemporains ?    Les magdebourgeois prétendent que, avant Martin Polonus, Sigebertus et Marianus Scotus ont été les premiers à parler de la papesse Jeanne.   Mais cela est faux.  Car, mêmes si dans les écrits de ces auteurs qui sont imprimés aujourd’hui, on trouve le récit de la papesse Jeanne,  on ne le trouve pas dans les anciens manuscrits.  Il  est donc facile de voir qu’on a corrompu le texte.  Au monastère de Gemblacensi, où vécut le  moine Sigebertus,  est conservé  un très ancien manuscrit qu’on croit avoir été écrit par l’auteur lui-même.  Or, dans ce livre, il  n’est fait aucune mention de la papesse Jeanne.  Jean Malonanus, docteur de Louvain,  qui vit encore, atteste avoir vu ce manuscrit. C’est le même qui certifie que, dans les anciens exemplaires de Marianus Scot, on ne trouve rien sur la fable de la papesse Jeanne.
 Que ce soit une fable, le récit de Martin sur la papesse Jeanne le prouve lui-même.  Il dit d’abord que ce Jean a été un anglais de Moguntia.  Or, Moguntia n’est pas en Angleterre, mais en Allemagne.  Et ceux qui ont tenté de corriger cette erreur se sont contredits.  Car, Platina dit que ce Jean fut un anglais, mais originaire de Moguntia.  Les magdebourgeois, au contraire, qu’il est né en Moguntia , mais qu’il était originaire de l’Angleterre. Theodore Bibliander, dans sa chronique,  affirme qu’il n’est ni né ni n’est originaire de l’Angleterre,  mais qu’il a été éduqué et formé en Angleterre.    De plus, Martin et ceux qui le suivent, racontent qu’il est allé étudier à Athènes.  Mais il appert que ni à Athènes, ni ailleurs en Grèce,  il n’y a avait de gymnase littéraire à l’époque.   Sinesyus écrit dans sa dernière lettre à son frère, que, en son temps, il n’y avait d’académie que de nom.  Ce Synisius a vécu après saint Basile et saint Grégoire de Naziance.  Cedrenus et Zonaras (dans la vie des empereurs Michel et Theodose),  rapportent que c’est  vers la fin du règne de Michel, quand il régnait seul après avoir écarté sa mère Théodora,  que les écoles de belles lettres et de philosophie ont été restaurées par Barda César.  Car, jusqu’à cette époque, et pendant un grand nombre d’années, les études de sagesse étaient tellement éteintes en  Grèce qu’il n‘en restait plus aucun vestige.  Or, l’on sait que la période où Michel régna seul après avoir éloigné sa mère, coïncide avec l’époque  où Nicolas I succéda à Benoit 111, qui avait lui-même succédé, comme ils l’imaginent, à Jeanne V111.  En effet, toutes les chronologies, et même celle de Bibliander, placent le début du règne de Michel, quand il gouverna seul, en l’année du Christ 856, et le pontificat de Jeanne, en l’année 854.   Il s’ensuit donc que c’est après la mort de cette Jeanne qu’a commencée en Grèce, la renaissance des études théologiques.
 Troisièmement. Les magdebourgeois  racontent que cette Jeanne VIII a enfanté en chemin, quand elle quitta le Vatican pour aller visiter l’église du Latran. Or, il est très certain, comme Onuphrius le démontre (dans le livre des sept églises) que les pontifes romains demeuraient alors dans le palais du Latran, et qu’ils  n’ont habité dans le palais du Vatican qu’au temps de Boniface IX, c’est-à-dire en 1390. Une question se pose donc.  Si elle habitait dans le palais du Latran, comment a-t-elle pu quitter le palais du Vatican,  pour aller voir le palais du Latran ? Il n’est que trop certain que si quelqu’un écrivait aujourd’hui que le pape a quitté le Latran pour aller visiter l’église du Vatican, il ferait rire de lui, puisque tous savent que le pontife habite au Vatican. Quatrièmement, Martin et les autres disent qu’elle a enfanté  lors d’une cérémonie publique et solennelle. Il est tout à fait improbable qu’une femme enceinte, sur le point d’enfanter, voulut s’imposer cette démarche, puisqu’elle risquait d’accoucher en chemin.
On prouve cela, en troisième lieu, par une lettre de Léon 1X, un saint pontife, à l’empereur de Constantinople, Michel (chapitre 23).  Il lui dit qu’une rumeur persistante veut que plusieurs eunuques aient siégé sur le siège de Constantinople,  et qu’une femme ait même été patriarche. Saint Léon ne reprocherait certainement cela aux Grecs si une chose pareille s’était passée à Rome. Et, c’est peut-être de là qu’est née la fable de la papesse Jeanne.  Il y eut d’abord cette rumeur qu’une femme avait été patriarche de Constantinople. Et, par la suite, le nom de Constantinople a pu facilement disparaitre,  et seul demeurer le souvenir d’une femme pontife, et pontife universel.  Et, en haine de l’Église romaine, quelques-uns auraient alors commencé à raconter qu’une femme avait été pape.  Et, il est vraisemblable que c’est au temps où Martin vécut que cette rumeur a pris naissance.  Il est certain, en tout cas,  que Martin Polonus, qui est le premier à raconter cette histoire,  ne cite aucun auteur, et  ne fait que dire : on raconte que.   Il n’a donc pu le savoir que d’une rumeur incertaine.
 Il n’y a pas lieu de s’étonner que quelqu’un ait inventé cette fable en haine de l’église romaine, quand on sait les énormes frictions et  tensions qui existaient alors entre les papes et les empereurs bysantins.  Car, même aujourd’hui, nous constatons que les Magdebourgeois ont inventé des choses incroyables.  Martin, en effet, avait seulement affirmé que la femme était une anglaise de Moguntia, sans rien dire de ses parents, de son nom à elle, ou d’autres choses.  Or, les magdebourgeois ont ajouté  que le père de cette femme avait été un prêtre anglais, qu’elle avait reçue au début le nom de Gilberte,  qu’elle avait été nourrie sous un habit d’homme dans le monastère de Fuldens, et avait écrit des livres sur la magie.  Choses écrites sans aucune référence,  et sans aucune justification.  Ajoutons que ce Martin Polonus était un homme un peu simplet, qui a raconté aussi  beaucoup d’autres fables, comme si elles étaient des récits historiques avérés.   À l’objection qu’ils nous font du siège perforé, de la statue de la femme, et du détournement de la route, il est facile de répondre.  Car, comme nous le constatons dans le livre 1 des cérémonies sacrées, ( livre 1, section 2),  il y avait trois sièges en pierre dans la basilique du Latran, sur lesquels s’assoyait le nouveau pontife,  le jour de son couronnement.   Le premier était placé avant l’entrée dans le temple.  Il était vil et abject, et c’est là que le nouveau pontife était d’abord amené.  Il y restait assis pendant un certain temps, pour signifier par cette cérémonie, qu’il était élevé d’un lieu bas à un lieu élevé.   Le soulevant, ensuite, ils chantaient ce texte de 1 Rois 2 : « Il relève l’indigent de la poussière, et du fumier il élève  le pauvre pour qu’il s’assoit avec les princes, et détienne le trône de la gloire. »  Voilà pourquoi ce siège portait un nom qui se rapportait au fumier et aux excréments.  L’autre siège était de porphyre, dans le palais lui-même, et le nouveau pape s’y assoyait, en signe de possession;  et c’est pendant qu’il était assis sur ce siège qu’il recevait les clefs de l’église du palais du Latran.   Le troisième siège était semblable au deuxième, et il n’en était pas éloigné.  Après s’y être assis,  le nouveau pape remettait les clefs à celui qui les lui avait données,  pour figurer peut-être la mort, par cette cérémonie, c’est-à-dire qu’il lui faudra  bientôt céder sa place à un autre.  D’un siège pour détecter le sexe, il n’est jamais fait mention.
 Quant à la statue de la femme avec un enfant,  elle n’était certainement pas de la papesse Jeanne. Car, si les adversaires disent que les historiens anciens ont tu la vérité sur cette affaire, pour ne pas offenser les pontifes romains, comment concevoir que les pontifes romains eux-mêmes aient voulu, par une statue, immortaliser cette honte et cette  aberration ? De plus, si cette statue était la statue de la papesse Jeanne, elle représenterait un enfant nouveau-né. Or, l’enfant qui a été sculpté était déjà grand, et avait plusieurs années. Voilà pourquoi certains supposent que c’était la statue d’un prêtre païen, aux pieds de laquelle il  sacrifiait.  Enfin, si les papes évitent ce raccourci quand ils vont au Latran, ce n’est pas en haine de cette infamie, mais parce que cette rue est étroite, raboteuse,  et donc inappropriée au cortège qui accompagne le pape. Ajoutons, comme l’atteste Onuphrius, qu’il ne manque pas de pontifes qui empruntent parfois cette voie.
 2017 12 04 17h14 fin

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