Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

Supplément = 5ème partie

Question 16 : De ceux qui reçoivent le sacrement de pénitence (Sylvius observe avec raison que les auteurs du Supplément ont mal donné le titre de cette question, qui devrait être : Du sujet de la pénitence, parce qu’il s’agit uniquement de la vertu de pénitence, et qu’on a parlé de ceux qui reçoivent le sacrement de pénitence (3a pars, quest. 84, art. 5, et supplem., quest. 6, art. 3).)

 

          Nous devons ensuite considérer ceux qui reçoivent le sacrement de pénitence. A cet égard trois questions se présentent : 1° La pénitence peut-elle exister dans les innocents ? — 2° Peut-elle exister dans les saints qui sont dans le ciel ? (Voyez au sujet de cet article ce qui a été dit sur la vertu de pénitence (3a pars, quest. 84, art. 4) et sur la contrition (suppl., quest. 4, art. 3).) — 3° Peut-elle exister dans les anges bons ou mauvais ? (Cet article est contraire aux origénistes, qui prétendent que le diable ou les démons devaient être sauvés un jour, et à tous les incrédules, qui ont nié l’éternité des peines.)

 

Article 1 : La pénitence peut-elle exister dans les innocents ?

 

          Objection N°1. Il semble que la pénitence ne puisse pas exister dans les innocents. Car la pénitence consiste à pleurer le mal qu’on a commis. Or, les innocents n’en ont point commis. La pénitence n’existe donc point en eux.

          Réponse à l’objection N°1 : Quoique les innocents n’aient pas commis de péchés, cependant ils peuvent en commettre, et c’est pour ce motif qu’il leur convient d’avoir l’habitude de la pénitence. Mais cette habitude ne peut jamais passer à l’acte, sinon par rapport aux péchés véniels (Quelque saint que l’on soit, on ne peut manquer de commettre toujours quelques péchés véniels, et on a ainsi matière à exercer la vertu de pénitence.), parce que les péchés mortels la détruisent. Toutefois cette habitude n’est pas vaine, parce qu’elle est une perfection d’une puissance naturelle.

 

          Objection N°2. La pénitence, d’après son étymologie, implique une peine. Or, les innocents ne méritent pas de peine. Donc la pénitence ne se trouve pas en eux.

          Réponse à l’objection N°2 : Quoique la peine ne leur soit pas du en acte, cependant il est possible qu’il y ait en eux quelque chose qui la leur fasse mériter.

 

          Objection N°3. La pénitence se rapporte au même but que la justice vindicative. Or, si tout le monde était innocent, la justice vindicative n’aurait pas lieu. Donc la pénitence n’existerait pas non plus, et par conséquent elle n’est pas applicable aux innocents.

         Réponse à l’objection N°3 : La puissance de pécher subsistant, la justice vindicative serait encore applicable quant à l’habitude, quoiqu’elle ne le fût pas selon l’acte, s’il n’y avait pas de péchés actuels.

 

          Mais c’est le contraire. Toutes les vertus sont simultanément infuses. Or, la pénitence est une vertu. Par conséquent, puisque dans le baptême les autres vertus sont infuses dans les innocents, la pénitence l’est aussi.

          On dit guérissable celui qui n’a jamais été infirme corporellement. On doit donc dire de même de celui qui n’a jamais été infirme spirituellement. Or, comme on n’est guéri en acte de la blessure du péché que par l’acte de la pénitence, de même on ne peut être sain que par l’habitude de cette vertu. Donc celui qui n’a jamais eu l’infirmité du péché a l’habitude de la pénitence (Ceux qui sont justes ont l’habitude de la pénitence, dans le sens qu’ils sont disposés à faire pénitence dans le cas où ils auraient e malheur de commettre une faute grave.).

 

          Conclusion Puisque ceux qui sont dans l’état d’innocence n’ont commis aucun péché , mais qu’ils peuvent en commettre, quoique l’acte de la pénitence n’existe pas en eux, néanmoins ils doivent en avoir l’habitude, s’ils ont la grâce avec laquelle toutes les vertus sont infuses.

          Il faut répondre que l’habitude tient le milieu entre la puissance et l’acte. Car si on enlève ce qui est premier, on enlève aussi ce qui est dernier, mais non réciproquement. C’est pourquoi en enlevant la puissance on enlève l’habitude, mais non en enlevant l’acte. Et comme en enlevant la matière, on enlève l’acte, parce que l’acte ne peut exister sans une matière sur laquelle il s’exerce, il s’ensuit que l’habitude d’une vertu peut se trouver dans quelqu’un qui n’a pas de quoi l’exercer, parce qu’il peut avoir un jour ce qu’il faut et passer ainsi à l’acte. Par exemple, un pauvre peut avoir l’habitude de la magnificence, cependant il n’en a pas l’acte, parce qu’il n’a pas les richesses, qui sont la matière de cette vertu, mais qu’il peut les avoir. C’est pourquoi, comme ceux qui sont dans l’état d’innocence n’ont pas commis de péchés qui soient la matière de la pénitence, mais qu’ils peuvent en commettre, l’acte de la pénitence ne peut exister en eux (D’où il est dit dans l’Evangile : Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la pénitence (Luc, 5, 32) ; Pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence (Luc, 15, 7).), mais il peut y avoir l’habitude de cette vertu. Et ils l’ont s’ils possèdent la grâce avec laquelle toutes les vertus sont infuses.

 

Article 2 : Les saints qui sont dans le ciel ont-ils la pénitence ?

 

          Objection N°1. Il semble que les saints qui sont dans le ciel n’aient pas la pénitence. Car, comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 4, chap. ult., ad fin.) : Les bienheureux se rappellent leurs péchés, comme lorsque nous nous portons bien, nous nous rappelons nos douleurs sans souffrir. Or, la pénitence est la douleur du cœur. Donc les saints dans le ciel n’ont pas la pénitence.

          Réponse à l’objection N°1 : Ce passage prouve que les bienheureux ne produisent pas le même acte que produit la pénitence ici-bas, et c’est ce que nous accordons.

 

         Objection N°2. Les saints dans le ciel sont conformes au Christ. Or, le Christ n’a pas eu la pénitence, parce qu’il n’a pas eu la foi, qui est le principe de la pénitence. La pénitence n’existe donc pas non plus pour les saints dans le ciel.

          Réponse à l’objection N°2 : Le Christ n’a pas pu pécher. C’est pour cela que la matière de cette vertu ne lui convient ni en acte, ni en puissance. C’est pour cela qu’il n’en est pas de lui comme des autres.

 

          Objection N°3. L’habitude qui ne passe pas à l’acte est vaine. Or, les saints ne se repentiront pas en acte dans le ciel, parce qu’alors il y aurait donc quelque chose de contraire à leur vœu. Donc l’habitude de la pénitence n’existe pas en eux.

         Réponse à l’objection N°3 : Dans le ciel on ne se repentira pas, à proprement parler, si on entend par là un acte de pénitence tel que nous le produisons maintenant ; néanmoins, l’habitude de cette vertu ne sera pas vaine, parce qu’elle produira un autre acte.

 

          Objection N°4. Mais au contraire. La pénitence est une partie de la justice. Or, la justice est perpétuelle et immortelle, et subsistera dans le ciel. Donc la pénitence aussi.

 

          Objection N°5. Dans les vies des Pères, on lit que l’un d’eux a dit qu’Abraham se repentirait de n’avoir pas fait plus de bien. Or, on doit se repentir du mal qu’on a commis plutôt que du bien qu’on omet et auquel on n’était pas tenu, parce qu’il parle de cette espèce de bien. On devra dons se repentir du mal qu’on a commis.

 

          Conclusion Comme les vertus cardinales subsisteront dans le ciel, de même les saints qui sont dans la gloire auront la pénitence qui est une partie d’une vertu cardinale, c’est-à-dire de la justice.

          Il faut répondre que les vertus cardinales existeront dans le ciel, selon les actes qu’elles produisent en raison de ce qu’elles ont de formel. C’est pourquoi la vertu de pénitence étant une partie de la justice, qui est une vertu cardinale, celui qui a l’habitude de cette vertu ici-bas l’aura dans le ciel ; mais elle ne produira pas le même acte que maintenant (Elle ne produira pas alors cette douleur de cœur qui doit être dans le pénitent, et elle n’aura rien de pénal, ni d’affligeant.), elle en produira une autre qui consistera à rendre grâce à Dieu pour sa miséricorde qui remet les péchés.

          Nous accordons la quatrième objection. Mais la cinquième ayant pour but de prouver que l’acte de pénitence sera le même dans le ciel que maintenant, il faut répondre que dans le ciel notre volonté sera tout à fait conforme à la volonté de Dieu. Par conséquent, comme Dieu veut d’une volonté antécédente, que tout soit bien, et par conséquent il n’y ait rien de mauvais, mais qu’il ne le veut pas d’une volonté conséquente, il en est de même aussi des bienheureux. C’est cette volonté qu’on appelle improprement dans les vies des Pères du nom de pénitence.

 

Article 3 : L’ange est-il susceptible de pénitence ?

 

          Objection N°1. Il semble que l’ange bon ou mauvais soit aussi susceptible de pénitence. Car la crainte est le commencement de la pénitence. Or, la crainte se trouve en eux (Jean, 2, 19) : Les démons croient et tremblent. La pénitence peut donc aussi exister en eux.

          Réponse à l’objection N°1 : La crainte engendre en eux un mouvement de pénitence (Cette pénitence, qui consiste dans la détestation de leurs peines, mais non dans la détestation de leurs fautes.), mais non de la pénitence comme vertu.

 

          Objection N°2. Aristote dit (Eth., liv. 9, chap. 4) : Que les méchants sont remplis de repentir, et que c’est là leur plus grande peine. Or, les démons sont les êtres les plus dépravés, et par conséquent, ils ne manquent d’aucune peine. Donc ils peuvent se repentir.

          Réponse à l’objection N°2 : Il faut répondre de même que pour la première objection.

 

          Objection N°3. On porte plus aisément une chose à ce qui est conforme à sa nature qu’à ce qui lui est contraire ; c’est ainsi que l’eau s’échauffe par la violence et qu’elle revient d’elle-même à sa propriété naturelle. Or, les anges peuvent être amenés à pécher, ce qui est contraire à leur nature commune. Donc, à plus forte raison peuvent-ils être ramenés à ce qui est conforme à leur nature, et c’est ce que fait la pénitence. Ils sont donc susceptibles de cette vertu.

          Réponse à l’objection N°3 : Tout ce qu’il y a en eux de naturel est totalement bon et porte au bien, mais leur libre arbitre est obstiné dans le mal. Et comme le mouvement de la vertu et du vice ne suit pas l’inclination de la nature, mais plutôt le mouvement du libre arbitre ; il s’ensuit que quoiqu’ils soient naturellement portés au bien, il n’est pas nécessaire que le mouvement de la vertu soit en eux ou qu’il puisse y être.

 

          Objection N°4. D’après saint Jean Damascène (Orth. fid., liv. 2, chap. 4), on doit porter le même jugement sur les anges et sur les âmes séparées. Or, la pénitence peut exister dans les âmes séparées comme dans les âmes des bienheureux qui sont dans le ciel, d’après le sentiment de quelques-uns. Elle peut donc aussi se trouver dans les anges.

          Réponse à l’objection N°4 : On ne peut raisonner à l’égard des saints anges, comme à l’égard des âmes des saints ; parce que dans les âmes des saints il y a eu ou il a été possible qu’il y eut préalablement un péché rémissible, tandis qu’il n’en est pas de même des anges. Ainsi, quoiqu’ils soient semblables quant à l’état présent, ils ne le sont cependant pas quant à l’état quant à l’état passé auquel la pénitence se rapporte directement.

 

          Mais c’est le contraire. Par la pénitence l’homme obtient le pardon du péché qu’il a commis. Or, cela est impossible aux anges.

          Saint Jean Damascène dit (loc. cit.) que l’home fait pénitence à cause de l’infirmité de son corps. Or, les anges n’existent pas dans un corps. Ils ne peuvent donc faire pénitence.

 

          Conclusion La pénitence, comme passion, convient aux mauvais anges, mais elle ne peut exister d’aucune manière dans les bons ; mais comme vertu elle ne peut exister dans les mauvais anges, puisque leur péché est irrémissible.

          Il faut répondre que la pénitence se considère en nous de deux manières : 1° comme passion ; en ce sens elle n’est rien autre chose qu’une douleur ou une tristesse du mal qu’on a commis. Quoiqu’elle n’existe comme passion que dans le concupiscible ; cependant par analogie on peut appeler pénitence l’acte de la volonté par lequel on déteste ce qu’on fait. C’est ainsi qu’on dit que l’amour et les autres passions existent dans l’appétit intelligentiel. 2° On la considère comme vertu. Son acte consiste alors à détester le mal qu’on a commis avec le dessein de s’en corriger et l’intention de l’expier ou d’apaiser Dieu au sujet de l’offense dont on s’est rendu coupable. Or, on est porté à détester le mal suivant le penchant naturel qu’on a pour le bien. Et comme ce penchant ou cette inclination n’est totalement détruite dans aucune créature, il s’ensuit que même chez les damnés cette détestation subsiste, et par conséquent la pénitence comme passion, ou quelque chose de semblable, suivant ces expressions de l’Ecriture (Sag., 5, 3) : Ils diront en eux-mêmes, saisis de remords, etc. Cette pénitence n’étant pas une habitude, mais une passion ou un acte, ne peut exister d’aucune manière dans les bons anges qui n’ont pas préalablement commis de péché. Mais elle existe dans les mauvais anges (Les mauvais anges détestent leurs péchés, mais ils n’ont nullement le dessein de sen corriger et d’apaiser Dieu par leurs peines, et c’est ce défaut de droiture dans la volonté qui rend leurs peines éternelles.), puisqu’il en est d’eux comme des âmes damnées. Car, selon saint Jean Damascène (loc. sup. cit.), ce que la mort est aux hommes, la chute l’est aux anges. Mais le péché de l’ange est irrémissible. Et comme la matière propre de la vertu de pénitence est le péché, selon qu’il peut être remis ou expié, il s’ensuit que la matière de cette vertu est incompatible avec eux et qu’ils ne peuvent ainsi en pratiquer les actes. C’est ce qui fait que l’habitude de la pénitence ne leur convient pas et qu’ils ne peuvent être susceptibles de cette vertu.

 

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.