Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

Supplément = 5ème partie

Question 60 : Du meurtre de la femme commis par le mari

(Dans cette question il s’agit de ce qu’on appelle l’empêchement du crime.)

 

          Nous devons ensuite nous occuper du meurtre de la femme commis par le mari. A cet égard il y a deux questions qui se présentent : 1° Est-il permis de tuer sa femme dans certains cas ? — 2° Ce crime empêche-t-il le mariage ?

 

Article 1 : Est-il permis au mari de tuer sa femme quand il la surprend en adultère ?

 

          Objection N°1. Il semble qu’il soit permis à l’homme de tuer sa femme lorsqu’il la surprend en adultère. Car la loi divine ordonne de lapider les femmes adultères. Or, celui qui exécute la loi divine ne pèche pas. Le mari ne pèche donc pas en tuant sa femme, si elle est adultère.

          Réponse à l’objection N°1 : La loi n’a pas confié le soin d’infliger cette peine à de simples particuliers, mais à des personnes publiques qui sont établies en charge pour cela. Mais l’homme n’est pas le juge de sa femme, et c’est pour ce motif qu’il ne peut pas la mettre à mort, mais seulement l’accuser devant un tribunal.

 

          Objection N°2. Ce qui est permis à la loi est permis à celui que la loi en charge. Or, il est permis à la loi de faire périr une femme adultère ou toute autre personne condamnée à mort. Par conséquent, puisque la loi a chargé l’homme de tuer la femme surprise en adultère, il semble que cet acte soit permis.

          Réponse à l’objection N°2 : La loi civile n’a pas confié à l’homme le pouvoir de tuer sa femme, en le lui ordonnant ; parce qu’alors il ne pécherait pas plus que le ministre d’un juge ne pèche en exécutant un brigand condamné à mort ; mais elle le lui a permis en ne lui infligeant pas de peine. C’est pour cela qu’elle lui a suscité aussi certaines difficultés pour détourner les hommes de cette action.

 

          Objection N°3. L’homme a un plus grand pouvoir sur sa femme adultère que sur celui qui a commis l’adultère avec elle. Or, si un homme frappe un clerc qu’il a tué avec sa propre femme, il n’est pas excommunié. Il semble donc qu’il lui soit aussi permis de tuer sa propre épouse, lorsqu’il la surprend en adultère.

          Réponse à l’objection N°3 : Ce fait ne prouve pas que cela soit permis absolument, mais il établit qu’on est exempt d’une certaine peine ; parce que l’excommunication est une peine.

 

          Objection N°4. L’homme est tenu de corriger sa femme. Or, la correction se fait en infligeant de justes peines. Par conséquent, puisque la mort est la peine que mérite l’adultère, parce que c’est un crime capital, il semble qu’il soit permis à l’homme de tuer sa femme.

          Réponse à l’objection N°4 : Il y a deux sortes de société, la société domestique qui est celle que forme la famille et la société politique qui embrasse une cité ou un royaume. Celui qui est à la tête de la seconde société, comme un roi, peut infliger une peine qui corrige la personne et qui l’extermine pour purifier la société dont il est chargé ; mais celui qui est à la tête de la première, comme le père de famille, ne peut infliger qu’une peine corrective qui ne s’étende pas au-delà des bornes de l’amélioration de l’individu. La peine de mort n’est pas en son pouvoir. C’est pour ce motif que l’homme qui est ainsi le chef de la femme, ne peut la faire périr, mais il peut l’accuser ou la châtier.

 

          Mais au contraire. Le Maître des sentences dit (Sent. 4, dist. 37) que l’Eglise de Dieu n’est point régie par les lois du monde ; car elle n’a d’autre glaive que le glaive spirituel. Il semble donc que celui qui veut être de l’Eglise ne puisse pas user licitement de la loi qui permet au mari de tuer son épouse.

          L’homme et la femme se jugent sur le pied de l’égalité. Or, il n’est pas permis à la femme de tuer son mari surpris en adultère. Il n’est donc pas non plus permis à l’homme de tuer sa femme.

 

          Conclusion Il n’est pas permis à l’home de tuer de sa propre autorité sa femme adultère sans se rendre digne de la peine éternelle ; mais par zèle pour la justice il peut l’accuser judiciairement pour qu’on prononce contre elle.

          Il faut répondre que l’homme peut faire périr sa femme de deux manières :

1°) Par un jugement civil. Dans ce cas il est certain que l’homme, poussé par le zèle de la justice et non par le sentiment de la vengeance ou de la haine, peut sans péché intenter à son épouse coupable une accusation criminelle d’adultère devant un tribunal séculier et demander la peine de mort statuée par la loi ; comme il est permis d’accuser de même une personne quelconque d’homicide ou de tout autre crime. Mais cette accusation ne peut être portée devant un tribunal ecclésiastique, parce que l’Eglise n’a pas le glaive matériel, selon l’expression du maître des sentences (loc. cit.). 2°) Il peut la tuer par lui-même sans l’avoir convaincue de sa faute en jugement. Il ne lui est permis de la tuer de la sorte, hors l’acte du crime, ni d’après les lois civiles, ni d’après les lois de la conscience, quelle que soit la connaissance qu’il ait de sa faute. Mais la loi civile regarde comme licite de la tuer dans l’acte même. Ce n’est pas qu’elle l’ordonne (Dans ce cas les lois civiles n’autorisent pas cet acte, mais elles le laissent impuni.), mais elle n’inflige pas au mari la peine de l’homicide à cause du transport violent qui l’a porté dans cette circonstance à tuer sa femme. Mais l’Eglise n’est pas astreinte aux lois humaines au point de juger qu’il ne mérite pas la peine éternelle ou que une peine que le tribunal ecclésiastique doit lui infliger, uniquement parce que les tribunaux séculiers ne le punissent d’aucune manière. C’est pourquoi il n’est permis à l’homme en aucun cas de tuer sa femme de son autorité propre.

 

Article 2 : Le meurtre de la femme empêche-t-il le mariage ?

 

          Objection N°1. Il semble que le meurtre de la femme n’empêche pas le mariage. Car l’adultère est opposé plus directement au mariage que l’homicide. Or, l’adultère n’empêche pas le mariage. Le meurtre de la femme ne l’empêche donc pas non plus.

          Réponse à l’objection N°1 : L’homicide et l’adultère empêchent en certain cas le mariage qui doit être contracté et diriment celui qui l’est, comme nous le disons ici du meurtre de la femme, et comme nous le dirons de l’adultère (Sent. 4, quest. 62, art. 2). — Ou bien il faut dire que le meurtre de l’épouse est contraire à la substance du mariage, tandis que l’adultère est contraire à la fidélité qui lui est due ; et par conséquent l’adultère n’est pas plus contraire au mariage que le meurtre de la femme. Ce raisonnement part donc de fausses prémisses.

 

          Objection N°2. C’est un péché plus grave de tuer sa mère que de tuer sa femme ; parce qu’il n’est jamais permis de frapper sa mère, tandis qu’il est quelquefois permis de frapper sa femme. Or, le meurtre de la mère n’empêche pas le mariage. Donc le meurtre de l’épouse ne l’empêche pas non plus.

          Réponse à l’objection N°2 : Absolument parlant, c’est un péché plus grave de tuer sa mère que de tuer sa femme, et c’est un acte plus contraire à la nature, parce que l’homme révère naturellement sa mère. C’est pourquoi on est moins porté à faire périr sa mère, et on l’est davantage à tuer sa femme, et c’est pour réprimer ce penchant affreux que l’Eglise interdit le mariage à ceux qui ont tué leurs femmes.

 

          Objection N°3. Celui qui tue la femme d’un autre pour adultère pèche plus que celui qui tue sa propre épouse, en ce qu’il a moins de motif de le faire et que sa correction le regarde moins. Or, celui qui tue la femme d’un autre n’est pas empêché de se marier. Donc celui qui tue sa propre épouse ne l’est pas non plus.

          Réponse à l’objection N°3 : Celui qui tue la femme d’un autre ne pèche pas contre le mariage, comme celui qui tue sa propre femme, et c’est pour cela qu’il n’y a pas de parité.

 

          Objection N°4. En éloignant la cause on éloigne l’effet. Or, le péché d’homicide peut être remis par la pénitence. Donc l’empêchement de mariage qui en résulte est détruit aussi, et par conséquent il semble qu’après avoir fait pénitence on n’est plus empêché de se marier.

          Réponse à l’objection N°4 : Il n’est pas nécessaire que la faute étant effacée toute la peine le soit, comme on le voit au sujet de l’irrégularité. Car la pénitence ne rétablit pas l’homme dans son ancienne dignité, quoiqu’elle puisse le rétablir dans son ancien état de grâce, comme nous l’avons dit (quest. 38, art. 1, Réponse N°3).

 

          Mais c’est le contraire. Le droit dit (caus. 33, quest. 2, chap. Interfectores) : On doit soumettre à la pénitence ceux qui ont tué leurs femmes et le mariage doit leur être absolument interdit.

          On doit être puni par là où l’on pèche. Or, celui qui tue sa femme pèche contre le mariage. On doit donc le punir en le privant de mariage.

 

          Conclusion L’homme qui a tué sa femme ne peut en épouser une autre d’après les lois de l’Eglise, à moins que l’Eglise ne le lui permette pour éviter la fornication ; mais s’il se marie sans dispense, son mariage ne sera pas dirimé, à moins qu’il n’ait épousé celle avec laquelle il vivait mal auparavant.

          Il faut répondre que le meurtre de la femme empêche le mariage d’après les lois de l’Eglise ; mais quelquefois il empêche le mariage qui doit être contracté et ne dirime pas celui qui est contracté ; par exemple quand un homme a tué sa femme pour adultère ou par haine. Cependant si l’on craint son incontinence, l’Eglise peut lui donner une dispense pour qu’il se marie licitement. Quelquefois cet empêchement dirime le mariage contracté, comme quand on fait périr sa femme pour en épouser une autre avec laquelle on a des relations coupables (D’après le droit actuel, l’empêchement du crime peut venir ou de l’adultère seul, ou de l’homicide seul, ou de l’adultère et de l’homicide réunis ; de l’adultère seul quand le crime est formel est consommé, et qu’il est accompagné d’une promesse de mariage ; de l’homicide seul, quand le crime a été consommé et que les deux parties y ont concouru moralement ou physiquement dans le but de se marier ensemble ; par ces deux crimes réunis, quand ils sont consommés tous les deux, et que celui qui tue l’un des époux a l’intention d’épouser l’autre. Cet empêchement est un empêchement dirimant de droit ecclésiastique.). Car alors on devient absolument incapable de se marier avec cette femme, de telle sorte que si de fait on se marie avec elle le mariage est dirimé. Mais par là on ne devient pas absolument incapable à l’égard des autres femmes. Par conséquent, si on vient à se marier avec une autre, quoiqu’on pèche en agissant contrairement aux lois de l’Eglise, néanmoins le mariage contracté n’est pas dirimé à cause de cela.

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.